La Double Inconstance/Acte III
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[modifier] ACTE III
[modifier] Scène première
LE PRINCE, FLAMINIA.
FLAMINIA
Oui, Seigneur, vous avez fort bien fait de ne pas vous découvrir tantôt, malgré tout ce que Silvia vous a dit de tendre ; ce retardement ne gâte rien, et lui laisse le temps de se confirmer dans le penchant qu’elle a pour vous. Grâces au ciel, vous voilà presque arrivé où vous le souhaitiez.
LE PRINCE
Ah ! Flaminia, qu’elle est aimable !
FLAMINIA
Elle l’est infiniment.
LE PRINCE
Je ne connais rien comme elle parmi les gens du monde. Quand une maîtresse, à force d’amour, nous dit clairement : je vous aime, cela fait assurément un grand plaisir. Eh bien, Flaminia, ce plaisir-là, imaginez-vous qu’il n’est que fadeur, qu’il n’est qu’ennui, en comparaison du plaisir que m’ont donné les discours de Silvia, qui ne m’a pourtant point dit : je vous aime.
FLAMINIA
Mais, Seigneur, oserais-je vous prier de m’en répéter quelque chose ?
LE PRINCE
Cela est impossible ; je suis ravi, je suis enchanté, je ne peux pas vous répéter cela autrement.
FLAMINIA
Je présume beaucoup du rapport singulier que vous m’en faites.
LE PRINCE
Si vous saviez combien, dit-elle, elle est affligée de ne pouvoir m’aimer, parce que cela me rend malheureux et qu’elle doit être fidèle à Arlequin… J’ai vu le moment où elle allait me dire : ne m’aimez plus, je vous prie, parce que vous seriez cause que je vous aimerais aussi.
FLAMINIA
Bon, cela vaut mieux qu’un aveu.
LE PRINCE
Non, je le dis encore, il n’y a que l’amour de Silvia qui soit véritablement de l’amour ; les autres femmes qui aiment ont l’esprit cultivé, elles ont une certaine éducation, un certain usage, et tout cela chez elles falsifie la nature ; ici c’est le cœur tout pur qui me parle ; comme ses sentiments viennent, il me les montre ; sa naïveté, en fait tout l’art, et sa pudeur toute la décence. Vous m’avouerez que cela est charmant. Tout ce qui la retient à présent, c’est qu’elle se fait un scrupule de m’aimer sans l’aveu d’Arlequin. Ainsi, Flaminia, hâtez-vous. Sera-t-il bientôt gagné, Arlequin ? Vous savez que je ne dois ni ne veux le traiter avec violence. Que dit-il ?
FLAMINIA
À vous dire le vrai, Seigneur, je le crois tout à fait amoureux de moi, mais il n’en sait rien ; comme il ne m’appelle encore que sa chère amie, il vit sur la bonne foi de ce nom qu’il me donne, et prend toujours de l’amour à bon compte.
LE PRINCE
Fort bien.
FLAMINIA
Oh ! dans la première conversation, je l’instruirai de l’état de ses petites affaires avec moi ; et ce penchant qui est incognito chez lui, et que je lui ferai sentir par un autre stratagème, la douceur avec laquelle vous lui parlerez, comme nous en sommes convenus, tout cela, je pense, va nous tirer d’inquiétude, et terminer mes travaux, dont je sortirai, Seigneur, victorieuse et vaincue.
LE PRINCE
Comment donc ?
FLAMINIA
C’est une petite bagatelle qui ne mérite pas de vous être dite ; c’est que j’ai pris du goût pour Arlequin, seulement pour me désennuyer dans le cours de notre intrigue. Mais retirons-nous, et rejoignez Silvia ; il ne faut pas qu’Arlequin vous voie encore, et je le vois qui vient.
Ils se retirent tous deux.
[modifier] Scène II
TRIVELIN, ARLEQUIN entre d’un air un peu sombre.
TRIVELIN, après quelque temps.
Eh bien, que voulez-vous que je fasse de l’écritoire et du papier que vous m’avez fait prendre ?
ARLEQUIN
Donnez-vous patience, mon domestique.
TRIVELIN
Tant qu’il vous plaira.
ARLEQUIN
Dites-moi, qui est-ce qui me nourrit ici ?
TRIVELIN
C’est le Prince.
ARLEQUIN
Par la sambille ! la bonne chère que je fais me donne des scrupules.
TRIVELIN
D’où vient donc ?
ARLEQUIN
Mardi, j’ai peur d’être en pension sans le savoir.
TRIVELIN, riant.
Ah ! ah ! ah ! ah !
ARLEQUIN
De quoi riez-vous, grand benêt ?
TRIVELIN
Je ris de votre idée, qui est plaisante. Allez, allez, seigneur Arlequin, mangez en toute sûreté de conscience et buvez de même.
ARLEQUIN
Dame, je prends mes repas dans la bonne foi ; il me serait bien rude de me voir un jour apporter le mémoire de ma dépense ; mais je vous crois. Dites-moi, à présent, comment s’appelle celui qui rend compte au Prince de ses affaires ?
TRIVELIN
Son secrétaire d’État, voulez-vous dire ?
ARLEQUIN
Oui ; j’ai dessein de lui faire un écrit pour le prier d’avertir le Prince que je m’ennuie, et lui demander quand il veut finir avec nous ; car mon père est tout seul.
TRIVELIN
Eh bien ?
ARLEQUIN
Si on veut me garder, il faut lui envoyer une carriole afin qu’il vienne.
TRIVELIN
Vous n’avez qu’à parler, la carriole partira sur-le-champ.
ARLEQUIN
Il faut, après cela, qu’on nous marie, Silvia et moi, et qu’on m’ouvre la porte de la maison ; car j’ai accoutumé de trotter partout et d’avoir la clef des champs, moi. Ensuite nous tiendrons ici ménage avec l’amie Flaminia, qui ne veut pas nous quitter à cause de son affection pour nous ; et si le Prince a toujours bonne envie de nous régaler, ce que je mangerai me profitera davantage.
TRIVELIN
Mais, seigneur Arlequin, il n’est pas besoin de mêler Flaminia là-dedans.
ARLEQUIN
Cela me plaît, à moi.
TRIVELIN, d’un air mécontent.
Hum.
ARLEQUIN, le contrefaisant.
Hum ! Le mauvais valet ! Allons vite, tirez votre plume, et griffonnez-moi mon écriture.
TRIVELIN, se mettant en état.
Dictez.
ARLEQUIN
Monsieur
TRIVELIN
Halte-là ! dites : monseigneur.
ARLEQUIN
Mettez les deux, afin qu’il choisisse.
TRIVELIN
Fort bien.
ARLEQUIN
Vous saurez que je m’appelle Arlequin.
TRIVELIN
Doucement ! Vous devez dire : Votre Grandeur saura.
ARLEQUIN
Votre Grandeur saura. C’est donc un géant, ce secrétaire d’État ?
TRIVELIN
Non ; mais n’importe.
ARLEQUIN
Quel diantre de galimatias ! Qui a jamais entendu dire qu’on s’adresse à la taille d’un homme quand on a affaire à lui ?
TRIVELIN, écrivant.
Je mettrai comme il vous plaira. Vous saurez que je m’appelle Arlequin. Après ?
ARLEQUIN
Que j’ai une maîtresse qui s’appelle Silvia, bourgeoise de mon village, et fille d’honneur.
TRIVELIN, écrivant.
Courage !
ARLEQUIN
… avec une bonne amie que j’ai faite depuis peu, qui ne saurait se passer de nous, ni nous d’elle ; ainsi, aussitôt la présente reçue…
TRIVELIN, s’arrêtant comme affligé.
Flaminia ne saurait se passer de vous ? Ahi ! la plume me tombe des mains.
ARLEQUIN
Oh ! oh ! que signifie cette impertinente pâmoison-là ?
TRIVELIN
Il y a deux ans, seigneur Arlequin, il y a deux ans que je soupire en secret pour elle.
ARLEQUIN, tirant sa latte.
Cela est fâcheux, mon mignon ; mais, en attendant qu’elle en soit informée, je vais toujours vous en faire quelques remerciements pour elle.
TRIVELIN
Des remerciements à coups de bâton ! je ne suis pas friand de ces compliments-là. Eh que vous importe que je l’aime ? Vous n’avez que de l’amitié pour elle, et l’amitié ne rend point jaloux.
ARLEQUIN
Vous vous trompez, mon amitié fait tout comme l’amour ; en voilà des preuves.
Il le bat.
TRIVELIN, s’enfuit en disant.
Oh ! diable soit de l’amitié !
[modifier] Scène III
FLAMINIA, ARLEQUIN.
FLAMINIA, à Arlequin.
Qu’est-ce que c’est ? Qu’avez-vous, Arlequin ?
ARLEQUIN
Bonjour, ma mie ; c’est ce faquin qui dit qu’il vous aime depuis deux ans.
FLAMINIA
Cela se peut bien.
ARLEQUIN
Et vous, ma mie, que dites-vous de cela ?
FLAMINIA
Que c’est tant pis pour lui.
ARLEQUIN
Tout de bon ?
FLAMINIA
Sans doute : mais est-ce que vous seriez fâché que l’on m’aimât ?
ARLEQUIN
Hélas ! vous êtes votre maîtresse ; mais si vous aviez un amant, vous l’aimeriez peut- être ; cela gâterait la bonne amitié que vous me portez, et vous m’en feriez ma part plus petite : oh ! de cette part-là, je n’en voudrais rien perdre.
FLAMINIA, d’un air doux.
Arlequin, savez-vous bien que vous ne ménagez pas mon cœur ?
ARLEQUIN
Moi ! eh, quel mal lui fais-je donc ?
FLAMINIA
Si vous continuez de me parler toujours de même, je ne saurai plus bientôt de quelle espèce seront mes sentiments pour vous : en vérité je n’ose m’examiner là-dessus, j’ai peur de trouver plus que je ne veux.
ARLEQUIN
C’est bien fait, n’examinez jamais, Flaminia, cela sera ce que cela pourra ; au reste, croyez-moi, ne prenez point d’amant : j’ai une maîtresse, je la garde ; si je n’en avais point, je n’en chercherais pas. Qu’en ferais-je avec vous ? elle m’ennuierait.
FLAMINIA
Elle vous ennuierait ! Le moyen, après tout ce que vous dites, de rester votre amie ?
ARLEQUIN
Eh ! que serez-vous donc ?
FLAMINIA
Ne me le demandez pas, je n’en veux rien savoir ; ce qui est de sûr, c’est que dans le monde, je n’aime plus que vous. Vous n’en pouvez pas dire autant ; Silvia va devant moi, comme de raison.
ARLEQUIN
Chut : vous allez de compagnie ensemble.
FLAMINIA
Je vais vous l’envoyer, si je la trouve, Silvia ; en serez-vous bien aise ?
ARLEQUIN
Comme vous voudrez : mais il ne faut pas l’envoyer, il faut venir toutes deux.
FLAMINIA
Je ne pourrai pas ; car le Prince m’a mandée, et je vais voir ce qu’il me veut. Adieu, Arlequin, je serai bientôt de retour.
En sortant, elle sourit à celui qui entre.
[modifier] Scène IV
ARLEQUIN, LE SEIGNEUR du deuxième acte entre avec des lettres de noblesse.
ARLEQUIN, le voyant.
Voilà mon homme de tantôt ; ma foi, monsieur le médisant, car je ne sais point votre autre nom, je n’ai rien dit de vous au Prince, par la raison que je ne l’ai point vu.
LE SEIGNEUR
Je vous suis obligé de votre bonne volonté, seigneur Arlequin : mais je suis sorti d’embarras et rentré dans les bonnes grâces du Prince, sur l’assurance que je lui ai donnée que vous lui parleriez pour moi : j’espère qu’à votre tour vous me tiendrez parole.
ARLEQUIN
Oh ! quoique je paraisse un innocent, je suis homme d’honneur.
LE SEIGNEUR
De grâce, ne vous ressouvenez plus de rien, et réconciliez-vous avec moi en faveur du présent que je vous apporte de la part du Prince ; c’est de tous les présents le plus grand qu’on puisse vous faire.
ARLEQUIN
Est-ce Silvia que vous m’apportez ?
LE SEIGNEUR
Non, le présent dont il s’agit est dans ma poche ; ce sont des lettres de noblesse dont le Prince vous gratifie comme parent de Silvia, car on dit que vous l’êtes un peu.
ARLEQUIN
Pas un brin, remportez cela, car, si je le prenais, ce serait friponner la gratification.
LE SEIGNEUR
Acceptez toujours, qu’importe ? Vous ferez plaisir au Prince ; refuseriez-vous ce qui fait l’ambition de tous les gens de cœur ?
ARLEQUIN
J’ai pourtant bon cœur aussi ; pour de l’ambition, j’en ai bien entendu parler ; mais je ne l’ai jamais vue, et j’en ai peut-être sans le savoir.
LE SEIGNEUR
Si vous n’en avez pas, cela vous en donnera.
ARLEQUIN
Qu’est-ce que c’est donc ?
LE SEIGNEUR, à part les premiers mots.
En voilà bien d’une autre ! L’ambition, c’est un noble orgueil de s’élever.
ARLEQUIN
Un orgueil qui est noble ! donnez-vous comme cela de jolis noms à toutes les sottises, vous autres ?
LE SEIGNEUR
Vous ne me comprenez pas ; cet orgueil ne signifie-là qu’un désir de gloire.
ARLEQUIN
Par ma foi, sa signification ne vaut pas mieux que lui, c’est bonnet blanc et blanc bonnet.
LE SEIGNEUR
Prenez, vous dis-je : ne serez-vous pas bien aise d’être gentilhomme ?
ARLEQUIN
Eh ! je n’en serais ni bien aise ni fâché ; c’est suivant la fantaisie qu’on a.
LE SEIGNEUR
Vous y trouverez de l’avantage, vous en serez plus respecté et plus craint de vos voisins.
ARLEQUIN
J’ai opinion que cela les empêcherait de m’aimer de bon cœur ; car quand je respecte les gens, moi, et que je les crains, je ne les aime pas de si bon courage ; je ne saurais faire tant de choses à la fois.
LE SEIGNEUR
Vous m’étonnez !
ARLEQUIN
Voilà comme je suis bâti ; d’ailleurs, voyez-vous, je suis le meilleur enfant du monde, je ne fais de mal à personne : mais quand je voudrais nuire, je n’en ai pas le pouvoir. Eh bien, si j’avais ce pouvoir, si j’étais noble, diable emporte si je voudrais gager d’être toujours brave homme : je ferais parfois comme le gentilhomme de chez nous, qui n’épargne pas les coups de bâtons, à cause qu’on n’oserait lui rendre.
LE SEIGNEUR
Et si on vous donnait ces coups de bâtons, ne souhaiteriez-vous pas être en état de les rendre ?
ARLEQUIN
Pour cela, je voudrais payer cette dette-là sur-le-champ.
LE SEIGNEUR
Oh ! comme les hommes sont quelquefois méchants, mettez-vous en état de faire du mal, seulement afin qu’on n’ose pas vous en faire, et pour cet effet prenez vos lettres de noblesse.
ARLEQUIN prend les lettres.
Têtubleu, vous avez raison, je ne suis qu’une bête : allons, me voilà noble, je garde le parchemin, je ne crains plus que les rats qui pourraient bien gruger ma noblesse ; mais j’y mettrai bon ordre. Je vous remercie, et le Prince aussi ; car il est bien obligeant dans le fond.
LE SEIGNEUR
Je suis charmé de vous voir content ; adieu.
ARLEQUIN
Je suis votre serviteur. (Quand le seigneur a fait dix ou douze pas, Arlequin le rappelle.) Monsieur, Monsieur !
LE SEIGNEUR
Que me voulez-vous ?
ARLEQUIN
Ma noblesse m’oblige-t-elle à rien ? car il faut faire son devoir dans une charge.
LE SEIGNEUR
Elle oblige à être honnête homme.
ARLEQUIN, très sérieusement.
Vous aviez donc des exemptions, vous, quand vous avez dit du mal de moi ?
LE SEIGNEUR
N’y songez plus, un gentilhomme doit être généreux.
ARLEQUIN
Généreux et honnête homme ! Vertuchoux ! Ces devoirs-là sont bons ! je les trouve encore plus nobles que mes lettres de noblesse. Et quand on ne s’en acquitte pas, est-on encore gentilhomme ?
LE SEIGNEUR
Nullement.
ARLEQUIN
Diantre ! il y a donc bien des nobles qui payent la taille ?
LE SEIGNEUR
Je n’en sais point le nombre.
ARLEQUIN
Est-ce là tout ? N’y a-t-il plus d’autre devoir ?
LE SEIGNEUR
Non ; cependant vous, qui, suivant toute apparence, serez favori du Prince, vous aurez un devoir de plus : ce sera de mériter cette faveur par toute la soumission, tout le respect et toute la complaisance possibles. À l’égard du reste, comme je vous ai dit, ayez de la vertu, aimez l’honneur plus que la vie, et vous serez dans l’ordre.
ARLEQUIN
Tout doucement : ces dernières obligations-là ne me plaisent pas tant que les autres. Premièrement, il est bon d’expliquer ce que c’est que cet honneur qu’on doit aimer plus que la vie. Malpeste, quel honneur !
LE SEIGNEUR
Vous approuverez ce que cela veut dire ; c’est qu’il faut se venger d’une injure, ou périr plutôt que de la souffrir.
ARLEQUIN
Tout ce que vous m’avez dit n’est donc qu’un coq-à-l’âne ; car, si je suis obligé d’être généreux, il faut que je pardonne aux gens ; si je suis obligé d’être méchant, il faut que je les assomme. Comment donc faire pour tuer le monde et le laisser vivre ?
LE SEIGNEUR
Vous serez généreux et bon, quand on ne vous insultera pas.
ARLEQUIN
Je vous entends, il m’est défendu d’être meilleur que les autres ; et si je rends le bien pour le mal, je serai donc un homme sans honneur ? Par la mardi ! la méchanceté n’est pas rare ; ce n’était pas la peine de la recommander tant. Voilà une vilaine invention ! Tenez, accommodons-nous plutôt ; quand on me dira une grosse injure, j’en répondrai une autre si je suis le plus fort. Voulez-vous me laisser votre marchandise à ce prix-là ? Dites-moi votre dernier mot.
LE SEIGNEUR
Une injure répondue à une injure ne suffit point ; cela ne peut se laver, s’effacer que par le sang de votre ennemi ou le vôtre.
ARLEQUIN
Que la tache y reste ! vous parlez du sang comme si c’était de l’eau de la rivière. Je vous rends votre paquet de noblesse, mon honneur n’est pas fait pour être noble, il est trop raisonnable pour cela. Bonjour.
LE SEIGNEUR
Vous n’y songez pas.
ARLEQUIN
Sans compliment, reprenez votre affaire.
LE SEIGNEUR
Gardez-le toujours, vous vous ajusterez avec le Prince, on n’y regardera pas de si près avec vous.
ARLEQUIN, le reprenant.
Il faudra donc qu’il me signe un contrat comme quoi je serai exempt de me faire tuer par mon prochain, pour le faire repentir de son impertinence avec moi.
LE SEIGNEUR
À la bonne heure, vous ferez vos conventions. Adieu, je suis votre serviteur.
ARLEQUIN
Et moi le vôtre.
[modifier] Scène V
LE PRINCE, ARLEQUIN.
ARLEQUIN, le voyant.
Qui diantre vient encore me rendre visite ? Ah ! c’est celui-là qui est cause qu’on m’a pris Silvia. Vous voilà donc, Monsieur le babillard, qui allez dire partout que la maîtresse des gens est belle ; ce qui fait qu’on m’a escamoté la mienne !
LE PRINCE
Point d’injures, Arlequin.
ARLEQUIN
Êtes-vous gentilhomme, vous ?
LE PRINCE
Assurément.
ARLEQUIN
Mardi ! vous êtes bien heureux ; sans cela je vous dirais de bon cœur ce que vous méritez : mais votre honneur voudrait peut-être faire son devoir, et après cela, il faudrait vous tuer pour vous venger de moi.
LE PRINCE
Calmez-vous, je vous prie, Arlequin, le Prince m’a donné ordre de vous entretenir.
ARLEQUIN
Parlez, il vous est libre : mais je n’ai pas ordre de vous écouter, moi.
LE PRINCE
Eh bien, prends un esprit plus doux, connais-moi, puisqu’il le faut. C’est ton Prince lui-même qui te parle, et non pas un officier du palais, comme tu l’as cru jusqu’ici aussi bien que Silvia.
ARLEQUIN
Votre foi ?
LE PRINCE
Tu dois m’en croire.
ARLEQUIN, humblement.
Excusez, Monseigneur, c’est donc moi qui suis un sot d’avoir été un impertinent avec vous.
LE PRINCE
Je te pardonne volontiers.
ARLEQUIN, tristement.
Puisque vous n’avez pas de rancune contre moi, ne permettez pas que j’en aie contre vous ; je ne suis pas digne d’être fâché contre un Prince, je suis trop petit pour cela : si vous m’affligez, je pleurerai de toute ma force, et puis c’est tout ; cela doit faire compassion à votre puissance ; vous ne voudriez pas avoir une principauté pour le contentement de vous tout seul ?
LE PRINCE
Tu te plains donc bien de moi, Arlequin ?
ARLEQUIN
Que voulez-vous, Monseigneur, j’ai une fille qui m’aime ; vous, vous en avez plein votre maison, et nonobstant, vous m’ôtez la mienne. Prenez que je suis pauvre, et que tout mon bien est un liard ; vous qui êtes riche de plus de mille écus, vous vous jetez sur ma pauvreté et vous m’arrachez mon liard ; cela n’est-il pas bien triste ?
LE PRINCE, à part.
Il a raison, et ses plaintes me touchent.
ARLEQUIN
Je sais bien que vous êtes un bon Prince, tout le monde le dit dans le pays, il n’y aura que moi qui n’aurai pas le plaisir de dire comme les autres.
LE PRINCE
Je te prive de Silvia, il est vrai : mais demande-moi ce que tu voudras, je t’offre tous les biens que tu pourras souhaiter, et laisse-moi cette seule personne que j’aime.
ARLEQUIN
Ne parlons point ce marché-là, vous gagneriez trop sur moi ; disons en conscience : si un autre que vous me l’avait prise, est-ce que vous ne me la feriez pas remettre ? Eh bien, personne ne me l’a prise que vous ; voyez la belle occasion de montrer que la justice est pour tout le monde.
LE PRINCE, à part.
Que lui répondre ?
ARLEQUIN
Allons, Monseigneur, dites-vous comme cela : faut-il que je retienne le bonheur de ce petit homme, parce que j’ai le pouvoir de le garder ? N’est-ce pas à moi à être son protecteur, puisque je suis son maître ? S’en ira-t-il sans avoir justice ? n’en aurais-je pas du regret ? Qui est-ce qui fera mon office de Prince si je ne le fais pas ? J’ordonne donc que je lui rendrai Silvia.
LE PRINCE
Ne changeras-tu jamais de langage ? Regarde comme j’en agis avec toi. Je pourrais te renvoyer et garder Silvia sans t’écouter ; cependant, malgré l’inclination que j’ai pour elle, malgré ton obstination et le peu de respect que tu me montres, je m’intéresse à ta douleur, je cherche à la calmer par mes faveurs, je descends jusqu’à te prier de me céder Silvia de bonne volonté ; tout le monde t’y exhorte, tout le monde te blâme et te donne un exemple de l’ardeur qu’on a de me plaire, tu es le seul qui résiste ; tu dis que je suis ton Prince : marque-le-moi donc par un peu de docilité.
ARLEQUIN, toujours triste.
Eh ! Monseigneur, ne vous fiez pas à ces gens qui vous disent que vous avez raison avec moi, car ils vous trompent. Vous prenez cela pour argent comptant ; et puis vous avez beau être bon, vous avez beau être brave homme, c’est autant de perdu, cela ne vous fait point de profit ; sans ces gens-là, vous ne me chercheriez point chicane, vous ne diriez pas que je vous manque de respect parce que je représente mon bon droit : allez, vous êtes mon prince, et je vous aime bien ; mais je suis votre sujet, et cela mérite quelque chose.
LE PRINCE
Va, tu me désespères.
ARLEQUIN
Que je suis à plaindre !
LE PRINCE
Faudra-t-il donc que je renonce à Silvia ? Le moyen d’en être jamais aimé, si tu ne veux pas m’aider ? Arlequin, je t’ai causé du chagrin, mais celui que tu me laisses est plus cruel que le tien.
ARLEQUIN
Prenez quelque consolation, Monseigneur, promenez-vous, voyagez quelque part, votre douleur se passera dans les chemins.
LE PRINCE
Non, mon enfant, j’espérais quelque chose de ton cœur pour moi, je t’aurais eu plus d’obligation que je n’en aurai jamais à personne : mais tu me fais tout le mal qu’on peut me faire ; va, n’importe, mes bienfaits t’étaient réservés, et ta dureté n’empêchera pas que tu n’en jouisses.
ARLEQUIN
Aïe ! qu’on a de mal dans la vie !
LE PRINCE
Il est vrai que j’ai tort à ton égard ; je me reproche l’action que j’ai faite, c’est une injustice : mais tu n’en es que trop vengé.
ARLEQUIN
Il faut que je m’en aille, vous êtes trop fâché d’avoir tort, j’aurais peur de vous donner raison.
LE PRINCE
Non, il est juste que tu sois content ; souhaite que je te rende justice ; sois heureux aux dépens de tout mon repos.
ARLEQUIN
Vous avez tant de charité pour moi ; n’en aurais-je donc pas pour vous ?
LE PRINCE, triste.
Ne t’embarrasse pas de moi.
ARLEQUIN
Que j’ai de souci ! le voilà désolé.
LE PRINCE, en caressant Arlequin.
Je te sais bon gré de la sensibilité où je te vois. Adieu, Arlequin, je t’estime malgré tes refus.
ARLEQUIN, laisse faire un pas ou deux au Prince.
Monseigneur !
LE PRINCE
Que me veux-tu ? me demandes-tu quelque grâce ?
ARLEQUIN
Non, je ne suis qu’en peine de savoir si vous accorderai celle que vous voulez.
LE PRINCE
Il faut avouer que tu as le cœur excellent !
ARLEQUIN
Et vous aussi ; voilà ce qui m’ôte le courage : hélas ! que les bonnes gens sont faibles !
LE PRINCE
J’admire tes sentiments.
ARLEQUIN
Je le crois bien ; je ne vous promets pourtant rien, il y a trop d’embarras dans ma volonté ; mais à tout hasard, si je vous donnais Silvia, avez-vous dessein que je sois votre favori ?
LE PRINCE
Eh qui le serait donc ?
ARLEQUIN
C’est qu’on m’a dit que vous aviez coutume d’être flatté ; moi, j’ai coutume de dire vrai, et une bonne coutume comme celle-là ne s’accorde pas avec une mauvais ; jamais votre amitié ne sera assez forte pour endurer mienne.
LE PRINCE
Nous nous brouillerons ensemble si tu ne me réponds toujours ce que tu penses. Il ne me reste qu’une chose à te dire, Arlequin : souviens-toi que je t’aime ; c’est tout ce que je te recommande.
ARLEQUIN
Flaminia sera-t-elle sa maîtresse ?
LE PRINCE
Ah ! ne me parle point de Flaminia ; tu n’étais pas capable de me donner tant de chagrins sans elle.
Il s’en va.
ARLEQUIN
Point du tout ; c’est la meilleure fille du monde ; vous ne devez point lui vouloir de mal.
[modifier] Scène VI
ARLEQUIN, seul.
Apparemment que mon coquin de valet aura médit de ma bonne amie ; par la mardi ! il faut que j’aille voir où elle est. Mais moi, que ferai-je à cette heure ? Est-ce que je quitterai Silvia là ? cela se pourra-t-il ? y aura-t-il moyen ? ma foi non, non assurément. J’ai un peu fait le nigaud avec le Prince, parce que je suis tendre à la peine d’autrui ; mais le Prince est tendre aussi, et il ne dira mot.
[modifier] Scène VII
FLAMINIA, arrive d’un air triste, ARLEQUIN.
ARLEQUIN
Bonjour, Flaminia, j’allais vous chercher.
FLAMINIA, en soupirant.
Adieu, Arlequin.
ARLEQUIN
Qu’est-ce que cela veut dire, adieu ?
FLAMINIA
Trivelin nous a trahis ; le Prince a su l’intelligence qui est entre nous ; il vient de m’ordonner de sortir d’ici et m’a défendu de vous voir jamais. Malgré cela, je n’ai pu m’empêcher de venir vous parler encore une fois ; ensuite j’irai où je pourrai pour éviter sa colère.
ARLEQUIN, étonné et déconcerté.
Ah me voilà un joli garçon à présent !
FLAMINIA
Je suis au désespoir, moi ! me voir séparée pour jamais d’avec vous, de tout ce que j’avais de plus cher au monde ! Le temps me presse, je suis forcée de vous quitter : mais avant de partir, il faut que je vous ouvre mon cœur.
ARLEQUIN, en reprenant son haleine.
Ahi ! qu’est-ce, ma mie ? qu’a-t-il, ce cher cœur ?
FLAMINIA
Ce n’est point de l’amitié que j’avais pour vous, Arlequin, je m’étais trompée.
ARLEQUIN, d’un ton essoufflé.
C’est donc de l’amour ?
FLAMINIA
Et du plus tendre. Adieu.
ARLEQUIN, la retenant.
Attendez… Je me suis peut-être trompé, aussi, moi, sur mon compte.
FLAMINIA
Comment, vous vous seriez mépris ? vous m’aimeriez, et nous ne nous verrons plus ? Arlequin, ne m’en dites pas davantage, je m’enfuis.
Elle fait un ou deux pas.
ARLEQUIN
Restez.
FLAMINIA
Laissez-moi aller, que ferons-nous ?
ARLEQUIN
Parlons raison.
FLAMINIA
Que vous dirai-je ?
ARLEQUIN
C’est que mon amitié est aussi loin que la vôtre ; elle est partie : voilà que je vous aime, cela est décidé, et je n’y comprends rien. Ouf !
FLAMINIA
Quelle aventure !
ARLEQUIN
Je ne suis point marié, par bonheur.
FLAMINIA
Il est vrai.
ARLEQUIN
Silvia se mariera avec le Prince, et il sera content
FLAMINIA
Je n’en doute point.
ARLEQUIN
Ensuite, puisque notre cœur s’est mécompté et que nous nous aimons par mégarde, nous prendrons patience et nous nous accommoderons à l’avenant.
FLAMINIA, d’un ton doux.
J’entends bien, vous voulez dire que nous nous marierons ensemble.
ARLEQUIN
Vraiment oui ; est-ce ma faute, à moi ? Pourquoi ne m’avertissiez-vous pas que vous m’attraperiez et que vous seriez ma maîtresse ?
FLAMINIA
M’avez-vous avertie que vous deviendriez mon amant ?
ARLEQUIN
Morbleu ! le devinais-je ?
FLAMINIA
Vous étiez assez aimable pour le deviner.
ARLEQUIN
Ne nous reprochons rien ; s’il ne tient qu’à être aimable, vous avez plus de tort que moi.
FLAMINIA
Épousez-moi, j’y consens : mais il n’y a point de temps à perdre, et je crains qu’on ne vienne m’ordonner de sortir.
ARLEQUIN, en soupirant.
Ah ! je pars pour parler au Prince ; ne dites pas à Silvia que je vous aime, elle croirait que je suis dans mon tort, et vous savez que je suis innocent ; je ne ferai semblant de rien avec elle, je lui dirai que c’est pour sa fortune que je la laisse là.
FLAMINIA
Fort bien ; j’allais vous le conseiller.
ARLEQUIN
Attendez, et donnez-moi votre main, que je la baise… (Après avoir baisé sa main) Qui est-ce qui aurait cru que j’y prendrais tant de plaisir ? Cela me confond.
[modifier] Scène VIII
FLAMINIA, SILVIA.
FLAMINIA
En vérité, le Prince a raison ; ces petites personnes-là font l’amour d’une manière à ne pouvoir y résister. Voici l’autre. À quoi rêvez-vous, belle Silvia ?
SILVIA
Je rêve à moi, et je n’y entends rien.
FLAMINIA
Que trouvez-vous donc en vous de si incompréhensible ?
SILVIA
Je voulais me venger de ces femmes, vous savez bien ? Cela s’est passé.
FLAMINIA
Vous n’êtes guère vindicative
SILVIA
J’aimais Arlequin, n’est-ce pas ?
FLAMINIA
Il me le semblait.
SILVIA
Eh bien, je crois que je ne l’aime plus.
FLAMINIA
Ce n’est pas un si grand malheur.
SILVIA
Quand ce serait un malheur, qu’y ferais-je ? Lorsque je l’ai aimé, c’était un amour qui m’était venu ; à cette heure je ne l’aime plus, c’est un amour qui s’en est allé ; il est venu sans mon avis, il s’en retourne de même, je ne crois pas être blâmable.
FLAMINIA, les premiers mots à part.
Rions un moment. Je le pense à peu près de même.
SILVIA, vivement.
Qu’appelez-vous à peu près ? Il faut le penser tout à fait comme moi, parce que cela est : voilà de mes gens qui disent tantôt oui, tantôt non.
FLAMINIA
Sur quoi vous emportez-vous donc ?
SILVIA
Je m’emporte à propos ; je vous consulte bonnement et vous allez me répondre des à-peu-près qui me chicanent !
FLAMINIA
Ne voyez-vous pas bien que je badine, et que vous n’êtes que louable ? Mais n’est-ce pas cet officier que vous aimez ?
SILVIA
Eh, qui donc ? Pourtant je n’y consens pas encore, à l’aimer : mais à la fin, il faudra bien y venir ; car dire toujours non à un homme qui demande toujours oui, le voir triste, toujours se lamentant, toujours le consoler de la peine qu’on lui fait, dame, cela lasse ; il vaut mieux ne lui en plus faire.
FLAMINIA
Oh ! vous allez le charmer ; il mourra de joie.
SILVIA
Il mourrait de tristesse, et c’est encore pis.
FLAMINIA
Il n’y a pas de comparaison.
SILVIA
Je l’attends ; nous avons été plus de deux heures ensemble, et il va revenir pour être avec moi quand le Prince me parlera. Cependant quelquefois j’ai peur qu’Arlequin ne s’afflige trop, qu’en dites-vous ? Mais ne me rendez pas scrupuleuse.
FLAMINIA
Ne vous inquiétez pas, on trouvera aisément moyen de l’apaiser.
SILVIA, avec un petit air d’inquiétude.
De l’apaiser ! Diantre, il est donc bien facile de m’oublier à ce compte ? Est-ce qu’il a fait quelque maîtresse, ici ?
FLAMINIA
Lui, vous oublier ! J’aurais donc perdu l’esprit si je vous le disais ; vous serez trop heureuse s’il ne se désespère pas.
SILVIA
Vous avez bien affaire de me dire cela ; vous êtes cause que je redeviens incertaine, avec votre désespoir.
FLAMINIA
Et s’il ne vous aime plus, que diriez-vous ?
SILVIA
S’il ne m’aime plus, vous n’avez qu’à garder votre nouvelle.
FLAMINIA
Eh bien, il vous aime encore, et vous en êtes fâchée ; que vous faut-il donc ?
SILVIA
Hom ! vous qui riez, je vous voudrais bien voir à ma place.
FLAMINIA
Votre amant vous cherche ; croyez-moi, finissez avec lui, sans vous inquiéter du reste.
[modifier] Scène IX
SILVIA, LE PRINCE.
LE PRINCE
Eh quoi ! Silvia, vous ne me regardez pas ? Vous devenez triste toutes les fois que je vous aborde ; j’ai toujours le chagrin de penser que je vous suis importun.
SILVIA
Bon, importun ! je parlais de lui tout à l’heure.
LE PRINCE
Vous parliez de moi ? et qu’en disiez-vous, belle Silvia ?
SILVIA
Oh ! je disais bien des choses ; je disais que vous ne saviez pas encore ce que je pensais.
LE PRINCE
Je sais que vous êtes résolue à me refuser votre cœur, et c’est là savoir ce que vous pensez.
SILVIA
Hom, vous n’êtes pas si savant que vous le croyez, ne vous vantez pas tant. Mais, dites- moi, vous êtes un honnête homme, et je suis sûre que vous me direz la vérité : vous savez comme je suis avec Arlequin ; à présent apprenez que j’ai envie de vous aimer : si je contentais mon envie, ferais-je bien ? ferais-je mal ? Là, conseillez-moi dans la bonne foi.
LE PRINCE
Comme on n’est pas le maître de son cœur, si vous aviez envie de m’aimer, vous seriez en droit de vous satisfaire ; voilà mon sentiment.
SILVIA
Me parlez-vous en ami ?
LE PRINCE
Oui, Silvia, en homme sincère.
SILVIA
C’est mon avis aussi ; j’ai décidé de même, et je crois que nous avons raison tous deux ; ainsi je vous aimerai, s’il me plaît, sans qu’il ait le petit mot à dire.
LE PRINCE
Je n’y gagne rien, car il ne vous plaît point.
SILVIA
Ne vous mêlez point de deviner, car je n’ai point de foi à vous. Mais enfin ce Prince, puisqu’il faut que le voie, quand viendra-t-il ? S’il veut, je l’en quitte.
LE PRINCE
Il ne viendra que trop tôt pour moi ; lorsque vous le connaîtrez mieux, vous ne voudrez peut-être plus de moi.
SILVIA
Courage ! vous voilà dans la crainte à cette heure ; je crois qu’il a juré de n’avoir jamais un moment de bon temps.
LE PRINCE
Je vous avoue que j’ai peur.
SILVIA
Quel homme ! il faut bien que je lui remette l’esprit. Ne tremblez plus, je n’aimerai jamais le Prince, je vous en fait un serment par…
LE PRINCE
Arrêtez, Silvia, n’achevez pas votre serment, je vous en conjure.
SILVIA
Vous m’empêchez de jurer : cela est joli ! j’en suis bien aise.
LE PRINCE
Voulez-vous que je vous laisse jurer contre moi ?
SILVIA
Contre vous ! est-ce que vous êtes le Prince ?
LE PRINCE
Oui, Silvia ; je vous ai jusqu’ici caché mon rang, pour essayer de ne devoir votre tendresse qu’à la mienne : je ne voulais rien perdre du plaisir qu’elle pouvait me faire. À présent que vous me connaissez, vous êtes libre d’accepter ma main et mon cœur, ou de refuser l’un et l’autre. Parlez, Silvia.
SILVIA
Ah, mon cher Prince ! j’allais faire un beau serment ; si vous avez cherché le plaisir d’être aimé de moi, vous avez bien trouvé ce que vous cherchiez ; vous savez que je dis la vérité, voilà ce qui m’en plaît.
LE PRINCE
Notre union est donc assurée.
[modifier] Scène X et dernière
ARLEQUIN, FLAMINIA, SILVIA, LE PRINCE.
ARLEQUIN
J’ai tout entendu, Silvia.
SILVIA
Eh bien ! Arlequin, je n’aurai donc pas la peine de vous le dire ; consolez-vous comme vous pourrez de vous-même ; le Prince vous parlera, j’ai le cœur tout entrepris : voyez, accommodez-vous, il n’y a plus de raison à moi, c’est la vérité. Qu’est-ce que vous me diriez ? que je vous quitte. Qu’est-ce que je vous répondrais ? que je le sais bien. Prenez que vous l’avez dit, prenez que j’ai répondu, laissez-moi après, et voilà qui sera fini.
LE PRINCE
Flaminia, c’est à vous que je remets Arlequin ; je l’estime et je vais le combler de biens. Toi, Arlequin, accepte de ma main Flaminia pour épouse, et sois pour jamais assuré de la bienveillance de ton Prince. Belle Silvia, souffrez que des fêtes qui vous sont préparées annoncent ma joie à des sujets dont vous allez être la souveraine.
ARLEQUIN
À présent, je me moque du tour que notre amitié nous a joué ; patience, tantôt nous lui en jouerons d’un autre.