La Douleur (Blanc de Saint-Bonnet)/Préface

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Texte établi par Maison de la bonne presse, 1911 (pp. v-xvii).
Préface de l’édition nouvelle
PRÉFACE


DE LA TROISIÈME ÉDITION




Les réflexions que renferme ce livre voudraient s’offrir, non pas aux saints, qui ont Dieu tout près de leur cœur, mais aux âmes moins favorisées qui le cherchent encore, ou qui, par moments, croient le voir disparaître derrière les infortunes et les afflictions de la vie. Les cœurs que la Foi emporte sur ses ailes n’ont besoin d’aucun autre secours ; mais ceux qui ne sont soutenus que par leur propre vol, à tout instant se heurtent à une voûte obscure, et de là tombent dans la nuit.

Loin de Dieu, l’âme, la vie, l’univers tout entier, ne forment plus qu’un vide immense. Dès que nous quittons la main de l’Infini, nous errons à travers des espaces dont le silence effraye. Nous demandons pourquoi nous sommes, et quel mystère cache notre existence. Nous demandons surtout ce que signifie la douleur, feu âpre qui semble sortir du néant et se glisser dans nos veines aussi promptement que la vie. « Vivre dans la douleur, et puis mourir, répétons-le avec le vieil Homère, telle est la destinée préparée par les dieux aux humains. »

Du haut des clartés supérieures, les saints ont révélé le côté divin de la douleur. Il est peut-être utile aujourd’hui de la justifier, d’en montrer tous les avantages à notre esprit, présentement moins noble et plus attaché à lui-même. On s’est demandé si, à la lumière de la métaphysique, les choses reparaîtraient tout à fait telles qu’elles se montrent à la lumière de la Foi. On voudrait voir si le christianisme repose métaphysiquement sur les mêmes fondements que l’homme. On tient également à mesurer l’empire que Dieu a réservé à la nature : mais, en fait, c’est sur elle que vient s’abattre la douleur.....

Les causes d’afflictions se multiplient de nos jours, pendant que les organes débilités et des cœurs, sans doute plus faibles, nous trouvent moins disposés à prendre un parti héroïque. En général, les âmes avaient autrefois plus de force ; et quant à celles qu’enivrait l’impression du beau, on ne les voyait point s’évaporer dans une vaine littérature ou dans de vains soupirs, comme le font à cette heure tant d’écrivains, d’artistes et de rêveurs. Elles conservaient cette impression comme une plante rare, que l’exercice de la charité ou la solitude des cloîtres devait faire croître assez haut pour que Dieu en pût cueillir le fruit. Ces âmes rencontraient l’allégresse et la paix sans même quitter la terre. Le monde retenait de préférence les esprits les plus extérieurs, ou mieux, disposés à soutenir des combats d’une autre nature.


Évidemment, les hommes sont devenus plus malheureux depuis la Révolution. Ne parlons ni de la désolante instabilité des fortunes ; ni de l’accablante inquiétude attachée désormais à chaque individu comme à chaque nation ; ni de l’effrayante cupidité qui envahit toutes les classes ; ni de ces populations fatalement enlevées aux campagnes et appelées à disparaître dans les villes à la seconde et quelquefois à la première génération ; ni de la santé générale affaiblie au moment où l’homme plie sous une anxiété et un labeur exorbitants ; ni même du vertige qui entraîne aujourd’hui des nations entières sur les champs de bataille : il nous suffit de voir que les liens du cœur et ceux de la famille se sont partout distendus ou brisés. Comparons seulement l’état des affections et l’état des affaires à ce qu’elles étaient il y a quatre-vingts ans ! La bonne foi a réellement disparu, la vie n’est plus la même, les caractères sont tout autres, et, sous le coup des changements qui les altèrent, le monde est certainement devenu le rendez-vous de la souffrance et le lieu de l’expiation.....

« Le monde, disait le prince de Liechtenstein, est assombri par la présence d’une angoisse incessante. Depuis qu’il écarte la loi divine, la loi humaine n’est plus que le vouloir des forts, le mal, que sa violation par les faibles, et le bien, que l’art par lequel les habiles parviennent à l’éluder. Et, pendant que le plus grand nombre des hommes, dévoré par le besoin, épuisé par l’excès du travail, et privé des espérances éternelles, est torturé à la vue des jouissances hors de sa portée, le petit nombre, consterné, voyant la haine s’asseoir à sa table comme un spectre et l’attendre à sa porte comme un bourreau, parce qu’il se trouve seul en possession des biens, vit dans la pensée continuelle de se les voir ravir. Les hommes se sont créé un véritable enfer en ce monde[1]. »


Les sentiments humains ont baissé ; car on ne saurait prendre pour une vraie tendresse ou pour un sentiment à la hauteur de l’âme l’inclination qu’ont aujourd’hui les mères à gâter leurs enfants. C’est la noblesse des affections qui en fait la valeur, et, loin d’exclure la tendresse ou la sympathie, c’est elle qui les tient au niveau du cœur. Aussi, qui ne remarque à la fois l’abaissement de l’autorité paternelle, le relâchement de l’éducation, le luxe chez les femmes, l’insubordination chez les enfants et le malaise de tant de cœurs à la poursuite, non plus de l’affection, mais des plus pauvres jouissances ? Plus de vertus de famille, dès lors, plus de bonheur ni d’avenir. La génération qui arrive est sur le seuil de l’affliction et des calamités.

Jusqu’à nos jours, la famille trouvait son bonheur en elle-même et la difficulté des communications

  aidait encore à défendre les abords de ce petit Eden, qu’enrichissait ses traditions et que venait tout autour embellir l’amitié. Là, chaque cœur avait sa paix, et chaque esprit sa joie exquise. Aujourd’hui, il est dur de le dire, on se passe des affections domestiques aussi bien que de l’amitié..... Par suite de l’ingratitude et de la grossièreté des cœurs, les fils cherchent à se dérober à la tutelle et à la tendresse de leur père ; et si, d’autre part, les cercles, les cafés, les affaires retiennent outre mesure l’homme hors du foyer, la toilette exagérée des femmes montre que la pensée de celles-ci n’habite plus paisiblement leur intérieur. Tout entraîne les cœurs, plus que jamais légers et durs, à remplacer le bonheur par des distractions éphémères. 

Une étrangère disait après avoir passé un hiver à Paris : « Je n’aime pas Paris, parce qu’on peut s’y passer du bonheur. » Actuellement, la plupart des hommes veulent se passer du bonheur ; car il exige des vertus qu’on ne prend plus la peine d’acquérir. Le cœur s’en va, le cœur nous manque, et le chagrin est venu se loger dans cet orbite laissé vide. C’est au milieu de ce « désert d’hommes », c’est sur ces plages dépouillées où la famille ne présente que quelques plantes en partie desséchées et où l’amitié n’offre plus à chaque pas ses sources rafraîchissantes, c’est dans ces sables arides où la bienveillance, l’honneur et l’urbanité finissent par périr, que se voient en ce moment jetées des âmes pleines de sensibilité et d’attendrissement.


Peut-être oublions-nous que, pour fortifier et apaiser le cœur de l’homme, pour l’empêcher de trop s’ouvrir à cette vie. Dieu, voulait qu’il fût partout absorbé par la vie pratique. Partout il appelait les fils des hommes à travailler sans répit pour pouvoir subsister ; et les filles des champs n’avaient, à leur tour, pas un moment pour lire ou pour rêver. Aussi possédions-nous des races fortes, races trempées dans la pratique et produisant des hommes. Aujourd’hui, nous les remplaçons en tous lieux par une race de liseuses, de suffisants et de rêveurs.

Pour remédier à la faiblesse de volonté dans laquelle nous a laissés la Chute, Dieu nous donna pour traitement une vie où l’effort vient rétablir la volonté et fait rentrer la générosité dans le cœur. Par l’abus des lectures et des rêveries, nous y substituons, dans les classes éclairées, une vie propre à engourdir la volonté et à laisser s’épuiser de plus en plus le cœur. Pourra-t-on échapper longtemps sans péril à l’éducation primitive que Dieu eut soin de préparer à toute l’espèce humaine ?

En enflant l’imagination, ces lectures, qui maintenant sont entrées dans notre existence, développent certaines aptitudes secondaires aux dépens de l’énergie du vouloir et de l’état salubre du cœur. Elles impriment un élan factice à des facultés déviées de leur but[2], et dès lors sans objet, réduites ainsi à s’exercer sur elles-mêmes et à se déchirer cruellement. Alors, se repliant de cent manières pour chercher un repos qu’il ne retrouvera plus, le cœur, riche en désirs, mais pauvre en déterminations sérieuses, se voit « enclin aux exagérations, aux espérances insensées, à la mobilité, aux craintes sans objet », aux caprices, aux présomptions, aux mécomptes, à la mauvaise humeur, bientôt à la colère, et de là aux ravages de la douleur. Les afflictions que cet état maladif répand sur la vie détruisent peu à peu les ressorts de l’âme et la livrent aux dangers qui naissent de l’abattement. Ceux qui errent dans ces vides brûlants côtoient à tout moment le désespoir ou un état peut-être pire ; et, d’ailleurs, l’homme est étouffé par la violence de ses désirs. Il se tient maintenant trop éloigné de Dieu, et la respiration lui manque.

Oui, parmi les signes alarmants de notre décadence, celui qu’on ne remarque peut-être pas assez est l’habitude prise dans les classes aisées de lire au lieu d’agir ; manière artificielle et pauvre d’exploiter les richesses de l’âme ! Il faut savoir que ces lectures, trop souvent vides, faites en dehors des grands auteurs ou des livres de Foi, agissent sur notre âme à la manière d’un opium qui l’excite un moment pour la jeter après dans la torpeur[3]. Un jour elle succombe, affaiblie par le manque de ses vrais aliments, c’est-à-dire des grâces qui accompagnent ou suscitent les actes chez l’homme. Ces lectures ont produit ce ramollissement du cœur qu’on remarque chez les personnes, de plus en plus nombreuses, qui ne savent plus rien supporter. Comment alors s’arranger de la vie, plus que jamais remplie de revers de fortune, de souffrances intérieures, de maladies sans fin, de peines domestiques sans nombre ? De là une source nouvelle de suicides, jointe à celles qu’avaient ouvertes la paresse, la misère et le scepticisme.

Se voir dans la lumière, sentir battre son cœur, tenir ce beau présent de Dieu, la vie ! et, parce qu’on y trouve un soupir, la rejeter de colère à la mort..... briser la tige où va paraître un fruit d’éternel amour et de félicité. Cette odieuse frénésie, devenue le forfait du jour, n’indique-t-elle pas ce dépérissement des cœurs qui, à force d’ignorance et de lâcheté, tombent dans la dernière crise d’un idiotisme absolu ?

Ce paupérisme moral, tout aussi effrayant que l’autre, découle comme lui d’une pénurie de Foi. Et pendant qu’il désole toute une série d’âmes, n’en voit-on pas une autre tristement amoindrie par l’égoïsme, la froideur, la cupidité, la frivolité et le manque d’honneur ? Lorsque Dieu n’est plus là, où est l’homme ? faut-il s’étonner, dans ce cas, de voir accourir à la fois la bassesse, les crimes et les douleurs ? Et si aucune puissance ne peut séparer notre âme de Dieu, dans quelle torture inexplicable doit tomber celle-ci, quand c’est d’elle-même qu’elle s’en arrache ?

On sait toute notre tristesse et toute notre misère quand on a dit que l’homme a perdu Jésus-Christ. De même qu’on a montré à l’homme tous les remèdes quand on lui a dit qu’il ne retrouvera l’allégresse intérieure qu’en retournant à Jésus-Christ. Or, avec l’allégresse, l’homme retrouverait la grandeur : comment nier qu’en Europe la décadence des peuples date du jour où a commencé celle des âmes par l’affaiblissement de la Foi ?

Nous sommes donc plus malheureux, non pas uniquement parce que les caractères, les coutumes, les lois, les sentiments, l’état économique conspirent à rendre notre existence moins noble, plus agitée, plus douloureuse qu’avant la Révolution, mais parce que nous ne sommes plus dans un milieu chrétien. Nous n’avons plus en nous la force, nous n’avons plus la vie de Dieu, l’amour s’éteint, et nous restons en proie à la désolation d’une nature à la fois déchue et délaissée.

On le voit, il existe de mauvaises tristesses et de mauvaises douleurs. Des douleurs qui portent la mort ne sauraient être rangées parmi les lois du monde, car la douleur a une autre mission : elle sert d’avertissement, elle redresse ou purifie le cœur, ou même elle fournit un nouveau véhicule au courage. Voilà celle qu’il nous importe d’étudier pour nous mettre à l’abri des autres.

Les considérations sublimes que nous découvre cette douleur sont faites pour réjouir les âmes qui n’ont ni méprisé la lumière ni maudit l’existence. Mais les plus hautes contemplations ne sauraient remplacer la force qui vient de la prière et succède à l’action. Or, l’action par excellence, celle qui réunit tout, celle qui guérit tout, c’est la charité, La charité active renferme en même temps pour nous force et contentement. C’est vers elle qu’il faudrait maintenant diriger toutes nos pensées.

Que nos âmes s’adressent à la charité active, puisqu’elles n’ont plus la force de chercher du secours dans la contemplation ! Et non seulement la charité guérit tout dans la vie, mais un jour notre place auprès de Dieu sera proportionnée à cet insigne amour.

Il faut donc répéter à ceux qui s’arrêtent au triste point de vue d’Homère : Ne nous plaignons ni de la mort ni de la vie. Le bon sens dit que celle-ci nous est donnée pour recueillir la vie de Dieu, l’Esprit de Dieu. Quelle autre cause que cet Esprit pourrait créer, vivifier et béatifier une âme ? Seul, il peut nous transmettre le don de force et de paix intérieure. Pour accroître en nous l’Esprit Saint, employons donc tous les moyens : la prière qui l’attire, les sacrements qui nous le livrent, l’austérité qui nous le garde, les œuvres, enfin, qui nous l’incorporent et l’accroissent en nous. En possession de l’Esprit Saint, de quoi peut-on réellement souffrir ? La pensée seule de cette possession suscite une force dépassant toute force, une douceur dépassant toute douceur, un courage à l’égal de tous les héroïsmes.

  1. Discours du prince de Liechtenstein sur la Question sociale, au Congrès des catholiques autrichiens, à Vienne, 3 mai 1877.
  2. L’imagination et la littérature ont corrompu leur mission providentielle. C’est ainsi, par exemple, que l’art divin de la musique, donne pour nous transmettre une impression enchanteresse des joies qui lient les trois Personnes éternelles, sert à présent aux danses de théâtre et aux refrains odieux de la rue. Pour exploiter de faux sentiments, il y eut de nos jours autant d’écrivains que pour répandre de faux principes en politique. Une armée de littérateurs a travaillé à notre décadence, ceux-ci démolissant la Foi, ceux-là démolissant le cœur, d’autres démolissant les institutions du pays au moyen du libéralisme. À cette heure, ils démolissent la raison. Race fatale qu’il valait mieux laisser à la charrue, ou qui aurait dû tirer un parti plus noble de l’espèce d’instruction littéraire qui, à son préjudice, s’est un beau jour trouvée à sa portée.
  3. Et ce livre, à son tour, serait un endormeur, s’il ne venait pour dissiper quelques nuages et nous inviter à l’action.