I. C'est à tort que les hommes se plaignent de leur condition, sous prétexte que leur vie, si faible et si courte, serait gouvernée par le hasard plutôt que par la vertu. Loin de là ; quiconque voudra y penser reconnaîtra qu'il n'y a rien de plus grand, de plus élevé, que la nature de l'homme, et que c'est moins la force ou le temps qui lui manque, que le bon esprit d'en faire usage. Guide et souveraine de la vie humaine, que l'âme tende à la gloire par le chemin de la vertu, alors elle trouve en elle sa force, sa puissance, son illustration : elle se passe même de la fortune, qui ne peut donner ni ôter à personne la probité, l'habileté, ni aucune qualité estimable. Si, au contraire, subjugué par des passions déréglées, l'homme s'abandonne à l'indolence et aux plaisirs des sens, à peine a-t-il goûté ces funestes délices, il voit s'évanouir et s'éteindre, par suite de sa coupable inertie, et ses forces, et ses années, et son talent. Alors il accuse la débilité de son être et s'en prend aux circonstances du mal dont lui seul est l'auteur. Si les humains avaient autant de souci des choses vraiment bonnes que d'ardeur à rechercher celles qui leur sont étrangères, inutiles et même nuisibles, ils ne seraient pas plus maîtrisés par les événements qu'ils ne les maîtriseraient eux-mêmes, et s'élèveraient à ce point de grandeur, que, sujets à la mort, ils devraient à la gloire un nom impérissable.
II. L'homme étant composé d'un corps et d'une âme, tous les objets extérieurs, aussi bien que toutes ses affections, tiennent de la nature de l'un ou de l'autre. Or la beauté, l'opulence, la force physique et tous les autres biens de ce genre passent vite ; mais les œuvres éclatantes du génie sont immortelles comme l'âme. En un mot, les avantages du corps et de la fortune ont une fin, comme ils ont eu un commencement. Tout ce qui a pris naissance doit périr, tout ce qui s'est accru, décliner ; mais l'âme incorruptible, éternelle, souveraine du genre humain, fait tout, maîtrise tout et ne connaît pas de maître. Combien donc est surprenante la dépravation de ceux qui, entièrement livrés aux plaisirs du corps, passent leur vie dans le luxe et dans la mollesse, tandis que leur esprit, la meilleure et la plus noble portion de leur être, ils le laissent honteusement sommeiller dans l'ignorance et dans l'inertie, oubliant qu'il est pour l'âme tant de moyens divers d'arriver à la plus haute illustration !
III. Parmi ces moyens, les magistratures, les commandements, enfin toute participation aux affaires publiques, ne me paraissent guère dignes d'être recherchés dans le temps présent : car ce n'est pas au mérite qu'on accorde les honneurs ; et ceux qui les ont acquis par des voies frauduleuses n'y trouvent ni sûreté, ni plus de considération. En effet, obtenir par violence le gouvernement de sa patrie ou des sujets de la république (1), dût-on devenir tout-puissant et corriger les abus, est toujours une extrémité fâcheuse ; d'autant plus que les révolutions traînent à leur suite les massacres, la fuite des citoyens, et mille autres mesures de rigueur (2). D'un autre côté, se consumer en efforts inutiles, pour ne recueillir, après tant de peine, que des inimitiés, c'est l'excès de la folie, à moins qu'on ne soit possédé de la basse et funeste manie de faire en pure perte, à la puissance de quelques ambitieux, le sacrifice de son honneur et de sa liberté.
IV. Au reste, parmi les autres occupations qui sont du ressort de l'esprit, il n'en est guère de plus importante que l'art de retracer les événements passés. Tant d'autres ont vanté l'excellence de ce travail, que je m'abstiens d'en parler, d'autant plus qu'on pourrait attribuer à une vanité déplacée les éloges que je donnerais à ce qui fait l'occupation de ma vie. Je le pressens, d'ailleurs : comme j'ai résolu de me tenir désormais éloigné des affaires publiques, certaines gens ne manqueront pas de traiter d'amusement frivole un travail si intéressant et si utile ; notamment ceux pour qui la première des études consiste à faire leur cour au peuple, et à briguer sa faveur par des festins. Mais que ces censeurs considèrent et dans quel temps j'obtins les magistratures, et quels hommes ne purent alors y parvenir, et quelle espèce de gens se sont depuis introduits dans le sénat ; ils demeureront assurément convaincus que c'est par raison, et non par une lâche indolence, que mon esprit s'est engagé dans une nouvelle carrière, et que mes loisirs deviendront plus profitables à la république que l'activité de tant d'autres.
J'ai souvent ouï raconter que Q. Maximus, P. Scipion (3), et d'autres personnages illustres de notre patrie, avaient coutume de dire qu'à la vue des images de leurs ancêtres leurs cœurs se sentaient embrasés d'un violent amour pour la vertu. Assurément ni la cire, ni des traits inanimés, ne pouvaient par eux-mêmes produire une telle impression ; c'était le souvenir de tant de belles actions qui échauffait le cœur de ces grands hommes du feu de l'émulation, et cette ardeur ne pouvait se calmer que quand, à force de vertu, ils avaient égalé la glorieuse renommée de leurs modèles. Quelle différence aujourd'hui ! Qui, au milieu de cette corruption générale, ne le dispute à ses ancêtres en richesses et en profusions, plutôt qu'en probité et en talents ? Les hommes nouveaux eux-mêmes, qui autrefois s'honoraient de surpasser les nobles en vertu, c'est maintenant par la fraude, par les brigandages, et non plus par les bonnes voies, qu'ils arrivent aux commandements militaires et aux magistratures : comme si la préture, le consulat, enfin toutes les dignités, avaient par elles-mêmes de la grandeur et de l'éclat, et que l'estime qu'on doit en faire ne dépendît pas de la vertu de ceux qui les possèdent. Mais, dans mon allure trop franche, je me laisse emporter un peu loin par l'humeur et le chagrin que me donnent les mœurs de mon temps. J'arrive au sujet de mon livre.
V. J'entreprends d'écrire la guerre que le peuple romain a soutenue contre Jugurtha, roi de Numidie, d'abord parce qu'elle fut considérable, sanglante, et marquée par bien des vicissitudes ; en second lieu, parce que ce fut alors que pour la première fois le peuple mit un frein à l'orgueil tyrannique de la noblesse. Cette grande querelle, qui confondit tous les droits divins et humains, parvint à un tel degré d'animosité, que la fureur des partis n'eut d'autre terme que la guerre civile et la désolation de l'Italie. Avant d'entrer en matière, je vais reprendre d'un peu plus haut quelques faits dont la connaissance jettera du jour sur cette histoire.
Durant la seconde guerre punique, alors qu'Annibal, général des Carthaginois, porta de si cruelles atteintes à la gloire du nom romain, puis à la puissance de l'Italie, Masinissa, roi des Numides (4), admis dans notre alliance par P. Scipion, à qui ses exploits valurent plus tard le surnom d'Africain, nous servit puissamment par ses nombreux faits d'armes. Pour les récompenser, après la défaite des Carthaginois et la prise du roi Syphax, qui possédait en Afrique un vaste et puissant royaume, le peuple romain fit don à Masinissa de toutes les villes et terres conquises. Masinissa demeura toujours avec nous dans les termes d'une alliance utile et honorable ; et son règne ne finit qu'avec sa vie. Après sa mort, Micipsa, son fils, hérita seul de sa couronne, la maladie ayant emporté Gulussa et Manastabal, frères du nouveau roi. Micipsa fut père d'Adherbal et d'Hiempsal ; il fit élever dans son palais, avec la même distinction que ses propres enfants, Jugurtha, fils de son frère Manastabal, bien que Masinissa l'eût laissé dans une condition privée, comme étant né d'une concubine (5).
VI. Dès sa première jeunesse, Jugurtha, remarquable par sa force, par sa beauté, et surtout par l'énergie de son caractère, ne se laissa point corrompre par le luxe et par la mollesse ; il s'adonnait à tous les exercices en usage dans son pays, montait à cheval, lançait le javelot, disputait le prix de la course aux jeunes gens de son âge ; et, bien qu'il eût la gloire de les surpasser tous, tous le chérissaient. A la chasse, qui occupait encore une grande partie de son temps, toujours des premiers à frapper le lion et d'autres bêtes féroces, il en faisait plus que tout autre, et c'était de lui qu'il parlait le moins.
Micipsa fut d'abord charmé de ces premiers succès, dans l'idée que le mérite de Jugurtha ferait la gloire de son règne : bientôt, quand il vint à considérer, d'une part, le déclin de ses ans et l'extrême jeunesse de ses fils, puis, de l'autre, l'ascendant sans cesse croissant de Jugurtha, il fut vivement affecté de ce parallèle, et diverses pensées agitèrent son âme. C'était avec effroi qu'il songeait combien par sa nature l'homme est avide de dominer et prompt à satisfaire cette passion ; sans compter que l'âge du vieux roi, et celui de ses enfants, offriraient à l'ambition de ces facilités qui souvent, par l'appât du succès, jettent dans les voies de la révolte des hommes même exempts d'ambition. Enfin, l'affection des Numides pour Jugurtha était si vive, qu'attenter aux jours d'un tel prince, eût exposé Micipsa aux dangers d'une sédition ou d'une guerre civile.
VII. Ces difficultés arrêtèrent le monarque, et il reconnut que ni par force ni par ruse il n'était possible de faire périr un homme entouré de la faveur populaire. Mais, voyant Jugurtha valeureux, passionné pour la gloire militaire, il résolut de l'exposer aux périls, et de tenter par cette voie la fortune. Aussi, lorsque, dans la guerre de Numance, Micipsa fournit aux Romains un secours d'infanterie et de cavalerie, il donna Jugurtha pour chef aux Numides qu'il envoyait en Espagne, se flattant qu'il y succomberait victime ou de sa valeur téméraire ou de la fureur des ennemis : l'événement fut entièrement contraire à l'attente de Micipsa. Jugurtha, dont l'esprit n'était pas moins pénétrant qu'actif, s'appliqua d'abord à étudier le caractère de Scipion (6), général de l'armée romaine, et la tactique des ennemis. Son activité, sa vigilance, son obéissance modeste, et sa valeur intrépide, qui en toute occasion allait au-devant des dangers, lui attirèrent bientôt la plus belle renommée : il devint l'idole des Romains et la terreur des Numantins. Il était à la fois brave dans les combats et sage dans les conseils, qualités opposées qu'il est bien difficile de réunir : l'une menant d'ordinaire à la timidité par trop de prudence, et l'autre à la témérité par trop d'audace. Aussi presque toujours Scipion se reposa-t-il sur lui de la conduite des expéditions les plus périlleuses : il l'avait mis au nombre de ses amis, et le chérissait chaque jour davantage. En effet, il ne voyait jamais échouer aucun des projets conçus ou exécutés par ce jeune prince. Jugurtha intéressait encore par la générosité de son cœur et par les agréments de son esprit : aussi forma-t-il avec un grand nombre de Romains l'amitié la plus étroite.
VIII. A cette époque on comptait dans notre armée beaucoup d'hommes nouveaux et des nobles plus avides de richesses que jaloux de la justice et de l'honneur ; gens factieux, puissants à Rome, plus connus que considérés chez nos alliés. Ces hommes ne cessaient d'enflammer l'ambition de Jugurtha, qui n'était déjà que trop vive, en lui promettant qu'après la mort de Micipsa il se verrait seul maître du royaume de Numidie ; que son rare mérite l'en rendait digne, et qu'à Rome tout se vendait.
Prêt à congédier les troupes auxiliaires après la destruction de Numance, et à rentrer lui-même dans ses foyers, P. Scipion combla Jugurtha d'éloges et de récompenses, à la vue de l'armée ; puis, le conduisant dans sa tente, il lui recommanda en secret de cultiver l'amitié du peuple romain entier, plutôt que celle de quelques citoyens ; de ne point s'accoutumer à gagner les particuliers par des largesses ; ajoutant qu'il était peu sûr d'acheter d'un petit nombre ce qui dépendait de tous ; que, si Jugurtha voulait persister dans sa noble conduite, il se frayerait infailliblement un chemin facile à la gloire et au trône, mais qu'en voulant y arriver trop tôt, ses largesses mêmes contribueraient à le perdre.
IX. Après avoir ainsi parlé, Scipion congédia le prince, en le chargeant de remettre à Micipsa une lettre ainsi conçue : «Votre cher Jugurtha a montré la plus grande valeur dans la guerre de Numance. Je ne doute pas du plaisir que je vous fais en lui rendant ce témoignage. Ses services lui ont mérité mon affection ; il ne tiendra pas à moi qu'il n'obtienne de même celle du sénat et du peuple romain. Comme votre ami, je vous félicite : vous possédez un neveu digne de vous et de son aïeul Masinissa».
Le roi, à qui cette lettre du général romain confirmait ce que la renommée lui avait appris, fut ébranlé par le mérite et par le crédit de Jugurtha, et, faisant violence à ses propres sentiments, il entreprit de le gagner par des bienfaits. Il l'adopta sur-le-champ, et par son testament l'institua son héritier, conjointement avec ses fils. Peu d'années après, accablé par l'âge, par la maladie, et sentant sa fin prochaine, il fit venir Jugurtha, puis, en présence de ses amis, de ses parents et de ses deux fils, Adherbal et Hiempsal, lui adressa le discours suivant :
X. «Vous étiez enfant, Jugurtha, vous étiez orphelin, sans avenir et sans fortune : je vous recueillis, je vous approchai de mon trône, comptant que par mes bienfaits je vous deviendrais aussi cher qu'à mes propres enfants, si je venais à en avoir (7). Cet espoir n'a point été trompé. Sans parler de vos autres grandes et belles actions, vous avez à Numance, d'où vous revîntes en dernier lieu, comblé de gloire et votre roi et votre patrie ; votre mérite a resserré les liens de notre amitié avec les Romains et fait revivre en Espagne la renommée de notre maison ; enfin, ce qui est bien difficile parmi les hommes, votre gloire a triomphé de l'envie. Aujourd'hui que la nature a marqué le terme de mon existence, je vous demande, je vous conjure par cette main que je presse, par la fidélité que vous devez à votre roi, de chérir ces enfants qui sont nés vos parents, et qui par mes bontés sont devenus vos frères. N'allez point préférer des liaisons nouvelles avec des étrangers à celles que le sang établit entre vous. Ni les armées ni les trésors ne sont les appuis d'un trône, mais les amis, dont l'affection ne s'acquiert pas plus par la force des armes qu'elle ne s'achète au poids de l'or : on ne l'obtient que par de bons offices et par la loyauté. Or, pour un frère, quel meilleur ami qu'un frère ? et quel étranger trouverez-vous dévoué si vous avez été l'ennemi des vôtres ? Je vous laisse un trône, inébranlable si vous êtes vertueux, chancelant si vous cessez de l'être. L'union fait prospérer les établissements les plus faibles, la discorde détruit les plus florissants. C'est particulièrement à vous, Jugurtha, qui avez sur ces enfants la supériorité de l'âge et de la sagesse, c'est à vous qu'il appartient de prévenir un pareil malheur. Songez que, dans toute espèce de lutte, le plus puissant, alors même qu'il est l'offensé, passe pour l'agresseur, par cela même qu'il peut davantage. Adherbal, et vous, Hiempsal, chérissez, respectez ce prince illustre : imitez ses vertus, et faites tous vos efforts pour qu'on ne dise pas, envoyant mes enfants, que l'adoption m'a mieux servi que la nature».
XI. Bien que Jugurtha comprît que le langage du roi était peu sincère, bien qu'il eût lui-même des projets très différents, il fit néanmoins la réponse affectueuse qui convenait à la circonstance. Micipsa meurt peu de jours après. Dès qu'ils eurent célébré ses obsèques avec une magnificence vraiment royale, les jeunes rois se réunirent pour conférer sur toutes les affaires de l'Etat. Hiempsal, le plus jeune des trois, était d'un caractère altier ; depuis longtemps il méprisait Jugurtha à cause de l'inégalité qu'imprimait à sa naissance la basse extraction de sa mère : il prit la droite d'Adherbal, pour ôter à Jugurtha la place du milieu, qui chez les Numides est regardée comme la place d'honneur. Cependant, fatigué des instances de son frère, il cède à la supériorité de l'âge, et consent, non sans peine, à se placer de l'autre côté.
Les princes eurent un long entretien sur l'administration du royaume. Jugurtha, entre autres propositions, mit en avant l'abolition de toutes les lois, de tous les actes rendus depuis cinq ans, attendu la faiblesse d'esprit où l'âge avait fait tomber Micipsa. «J'y consens volontiers, répliqua Hiempsal ; aussi bien est-ce dansles trois dernières années que l'adoption vous a donné des droits au trône». Cette parole fit sur le cœur de Jugurtha une impression profonde, qui ne fut point assez remarquée. Depuis ce moment, agité par son ressentiment et par ses craintes, il machine, il dispose, il médite sans relâche les moyens de faire périr Hiempsal par de secrètes embûches ; mais, ces mesures détournées entraînant trop de retardements au gré de son implacable haine, il résolut d'accomplir sa vengeance, à quelque prix que ce fût.
XII. Dans la première conférence qui eut lieu entre les jeunes rois, ainsi que je l'ai dit, ils étaient convenus, attendu leur désunion, de se partager entre eux les trésors et les provinces du royaume : ils avaient pris jour pour ces deux opérations ; et ils devaient commencer par les trésors. En attendant, les jeunes rois se retirèrent, chacun de son côté, dans des places voisines de celles où étaient déposées ces richesses. Le hasard voulut que Hiempsal vînt loger à Thirmida, dans la maison du premier licteur de Jugurtha (8), et cet homme avait toujours été cher et agréable à son maître. Jugurtha comble de promesses l'agent que lui offre le hasard, et le détermine, sous prétexte de visiter sa maison, à faire faire de fausses clefs pour en ouvrir les portes, parce qu'on remettait tous les soirs les véritables à Hiempsal. Quant à Jugurtha, il devait, lorsqu'il en serait temps, se présenter en personne à la tête d'une troupe nombreuse. Le Numide exécuta promptement ses ordres, et, d'après ses instructions, il introduisit pendant la nuit les soldats de Jugurtha. Dès qu'ils ont pénétré dans la maison, ils se séparent pour chercher le roi, égorgent et ceux qui sont plongés dans le sommeil, et ceux qui se trouvent sur leur passage, fouillent les lieux les plus secrets, enfoncent les portes, répandent partout le tumulte et la confusion. On trouve enfin Hiempsal cherchant à se cacher dans la chambre d'une esclave, où, dans sa frayeur et dans son ignorance des lieux, il s'était d'abord réfugié. Les Numides, qui en avaient reçu l'ordre, portent sa tête à Jugurtha.
XIII. Le bruit de ce forfait, aussitôt répandu par toute l'Afrique, remplit d'effroi Adherbal et tous les fidèles sujets qu'avait eus Micipsa. Les Numides se divisent en deux partis : le plus grand nombre se déclare pour Adherbal, mais Jugurtha eut pour lui l'élite de l'armée. Il rassemble le plus de troupes qu'il peut, ajoute à sa domination les villes, de gré ou de force, et se prépare à envahir toute la Numidie. Adherbal avait déjà envoyé des ambassadeurs à Rome pour informer le sénat du meurtre de son frère et de sa propre situation. Néanmoins, comptant sur la supériorité du nombre, il ne laissa pas de tenter le sort des armes ; mais, dès qu'on en vint à combattre, il fut vaincu, et du champ de bataille il se réfugia dans la province romaine, d'où il prit le chemin de Rome.
Cependant Jugurtha, après l'entier accomplissement de ses desseins et la conquête de toute la Numidie, réfléchissant à loisir sur son crime, commence à craindre le peuple romain, et, pour fléchir ce juge redoutable, il n'a d'espoir que dans ses trésors et dans la cupidité de la noblesse. Il envoie donc à Rome, peu de jours après, des ambassadeurs avec beaucoup d'or et d'argent, et leur prescrit de combler de présents ses anciens amis, de lui en acquérir de nouveaux, enfin, de ne point hésiter à acheter par leurs largesses tous ceux qu'ils y trouveraient accessibles. Arrivés à Rome, les ambassadeurs, suivant les instructions de leur maître, envoient des dons magnifiques à ceux qui lui sont unis par les liens de l'hospitalité, ainsi qu'aux sénateurs les plus influents. Tout change alors ; l'indignation violente de la noblesse fait place aux plus bienveillantes, aux plus favorables dispositions. Gagnés, les uns par des présents, les autres par des espérances, ils circonviennent chacun des membres du sénat, pour empêcher qu'on ne prenne une résolution trop sévère contre Jugurtha. Dès que les ambassadeurs se crurent assurés du succès, au jour fixé, les deux parties sont admises devant le sénat. Alors Adherbal prit, dit-on, la parole en ces termes :
XIV. «Sénateurs, Micipsa, mon père, me prescrivit en mourant de considérer la couronne de Numidie comme un pouvoir qui m'était délégué, et dont vous aviez la disposition souveraine : il m'ordonna de servir le peuple romain de tous mes efforts, tant en paix qu'en guerre, et de vous regarder comme des parents, comme des alliés. En me conduisant d'après ces maximes, je devais trouver dans voire amitié une armée, des richesses, et l'appui de ma couronne. Je me disposais à suivre ces leçons de mon père, lorsque Jugurtha, l'homme le plus scélérat que la terre ait porté, m'a, au mépris de votre puissance, chassé de mes Etats et de tous mes biens, moi, le petit-fils de Masinissa, moi, l'allié et l'ami héréditaire du peuple romain.
Sénateurs, puisque je devais descendre à ce degré d'infortune, j'aurais voulu pouvoir solliciter votre secours plutôt par mes services que par ceux de mes ancêtres, et surtout avoir droit à votre appui sans en avoir besoin ou du moins, s'il me devenait nécessaire, ne le réclamer que comme une dette. Mais, puisque l'innocence ne peut se défendre par elle-même, et qu'il n'a pas dépendu de moi de faire de Jugurtha un autre homme, je me suis réfugié auprès de vous, sénateurs, avec le regret bien amer d'être forcé de vous être à charge avant de vous avoir été utile.
D'autres rois, après avoir été vaincus par vos armes, ont obtenu votre amitié, ou dans leurs périls ont brigué votre alliance. Notre famille, au contraire, s'unit au peuple romain pendant la guerre de Carthage, alors que l'honneur de votre amitié était plus à rechercher que votre fortune. Vous ne voudrez pas, sénateurs, qu'un descendant de cette famille, qu'un petit-fils de Masinissa, réclame vainement votre assistance. Quand, pour l'obtenir, je n'aurais d'autre titre que mon infortune, moi monarque, puissant naguère par ma naissance, ma considération, mes armées, aujourd'hui flétri par la disgrâce, sans ressources, et sans autre espoir que des secours étrangers, il serait de la dignité du peuple romain de réprimer l'injustice et d'empêcher un royaume de s'accroître par le crime. Et cependant je suis expulsé des provinces dont le peuple romain fit don à mes ancêtres, et d'où mon père et mon, aïeul, unis à vous, chassèrent Syphax et les Carthaginois. Vos bienfaits me sont ravis, sénateurs, et mon injure devient pour vous un outrage.
Hélas ! quel est mon malheur ! Voilà donc, ô Micipsa, mon père, le fruit de tes bienfaits ! Celui que tu fis l'égal de tes enfants, et que tu appelas au partage de ta couronne, devait-il devenir le destructeur de ta race ? Notre famille ne connaîtra donc jamais le repos ? serons-nous toujours dans le sang, dans les combats et dans l'exil ? Tant que Carthage a subsisté, nous pouvions nous attendre à toutes ces calamités : nos ennemis étaient à nos portes ; vous, Romains, nos amis, vous étiez éloignés : notre unique espoir était dans nos armes. Mais depuis que l'Afrique est purgée de ce fléau, nous goûtions avec joie les douceurs de la paix, nous n'avions plus d'ennemis, si ce n'est peut-être ceux que vous nous auriez ordonné de combattre. Et voilà que tout à coup Jugurtha, dévoilant son insupportable audace, sa scélératesse et son insolente tyrannie, assassine mon frère, son proche parent, et fait du royaume de sa victime le prix de son forfait. Puis, après avoir vainement tenté de me prendre aux mêmes pièges, il me chasse de mes Etats et de mon palais, alors que, vivant sous votre empire, je n'avais à redouter ni violence ni guerre. Il me laisse, comme vous voyez, dénué de tout, couvert d'humiliation, et réduit à me trouver plus en sûreté partout ailleurs que dans mes Etats.
J'avais toujours pensé, sénateurs, et mon père me l'a souvent repété, que ceux qui cultivaient avec soin votre amitié s'imposaient de pénibles devoirs, mais que d'ailleurs ils étaient à 1'abri de toute espèce de danger (9). Ma famille, autant qu'il fut en son pouvoir, vous a servis dans toutes vos guerres ; maintenant que vous êtes en paix, c'est à vous, sénateurs, à pourvoir à notre sûreté. Nous étions deux frères ; mon père nous en donna un troisième dans Jugurtha, croyant nous l'attacher par ses bienfaits. L'un de nous deux est mort assassiné ; l'autre, qui est devant vos yeux, n'a échappé qu'avec peine â ses mains fratricides. Hélas ! que me reste-t-il à faire ? à qui recourir de préférence dans mon malheur ? Tous les appuis de ma famille sont anéantis. Mon père a payé son tribut à la nature ; mon frère a succombé victime d'un parent cruel qui devait plus qu'un autre épargner sa vie ; mes alliés, mes amis, tous mes parents enfin, ont subi chacun des tourments divers.
Prisonniers de Jugurtha, les uns ont été mis en croix, les autres livrés aux bêtes ; quelques-uns, qu'on laisse vivre, traînent au fond de noirs cachots, dans le deuil et le désespoir, une vie plus affreuse que la mort. Quand je conserverais encore tout ce que j'ai perdu, quand mes appuis naturels ne se seraient pas tournés contre moi, si quelque malheur imprévu était venu fondre sur ma tête, ce serait encore vous que j'implorerais, sénateurs, vous à qui la majesté de votre empire fait un devoir de maintenir partout le bon droit et de réprimer l'injustice. Mais aujourd'hui, banni de ma patrie, de mon palais, sans suite, dépourvu des marques de ma dignité, où diriger mes pas ? à qui m'adresser ? à quelles nations, à quels rois, quand votre alliance les a tous rendus ennemis de ma famille ? Sur quel rivage puis-je aborder où je ne trouve encore les marques multipliées des hostilités qu'y portèrent mes ancêtres ? Est-il quelque peuple qui puisse compatir à mes malheurs, s'il a jamais été votre ennemi ?
Telle est, en un mot, sénateurs, la politique que nous a enseignée Masinissa : «Ne nous attacher qu'au peuple romain, ne point contracter d'autres alliances, ni de nouvelles ligues : alors nous trouverions dans votre amitié d'assez puissants appuis, ou si la fortune venait à abandonner votre empire, c'était avec lui que nous devions périr». Votre vertu et la volonté des dieux vous ont rendus puissants et heureux ; tout vous est prospère, tout vous est soumis. Il ne vous en est que plus facile de venger tes injures de vos alliés. Tout ce que je crains, c'est que l'amitié peu éclairée de quelques citoyens pour Jugurtha n'égare leurs intentions. J'apprends qu'ils n'épargnent ni démarches, ni sollicitations, ni importunités auprès de chacun de vous, pour obtenir que vous ne décidiez rien en l'absence de Jugurtha, et sans l'avoir entendu. Suivant eux, mes imputations sont fausses, et ma fuite simulée : j'aurais pu demeurer dans mes Etats. Puissé-je, ô ciel ! voir le parricide auteur de toutes mes infortunes réduit à mentir de même ! Puissiez-vous, quelque jour, vous et les dieux immortels, prendre souci des affaires humaines ! Et cet homme si fier de l'élévation qu'il doit à ses crimes, désormais en proie à tous les malheurs ensemble, expiera son ingratitude envers notre père, l'assassinat de mon frère et les maux qu'il m'a faits.
Faut-il le dire, ô mon frère chéri ! si la vie te fut sitôt arrachée par la main qui devait le moins y attenter, ton sort est à mes yeux plus digne d'envie que de regrets. Avec l'existence, ce n'est pas un trône que tu as perdu : tu as échappé aux horreurs de la fuite, de l'exil, de l'indigence, et de tous les maux qui m'accablent. Quant à moi, malheureux, précipité du trône de mes ancêtres dans un abîme d'infortunes, je présente au monde le spectacle des vicissitudes humaines. Incertain du parti que je dois prendre, poursuivrai-je ta vengeance, privé moi-même de toute protection ? Songerai-je à remonter sur mon trône, tandis que ma vie et ma mort dépendent de secours étrangers ? Ah ! que la mort n'est-elle une voie honorable de terminer ma destinée ! Mais n'encourrais-je pas un juste mépris, si, par lassitude de mes maux, j'allais céder la place à l'oppresseur ? Je ne peux désormais vivre avec honneur ni mourir sans honte. Je vous en conjure, sénateurs, par vous-mêmes, par vos enfants, par vos ancêtres, par la majesté du peuple romain, secourez-moi dans mon malheur, opposez-vous à l'injustice, et puisque le trône de Numidie vous appartient, ne souffrez pas qu'il soit plus longtemps souillé par le crime et par le sang de notre famille».
XV. Après qu'Adherbal eut cessé de parler, les ambassadeurs de Jugurtha, comptant plus sur leurs largesses que sur la bonté de leur cause, répondirent en peu de mots qu'Hiempsal avait été tué par les Numides à cause de sa cruauté ; qu'Adherbal, vaincu après avoir été l'agresseur, venait se plaindre du tort qu'il n'avait pu faire ; que Jugurtha priait le sénat de ne pas le croire différent de ce qu'on l'avait vu à Numance, et de le juger plutôt sur ses actions que sur les paroles de ses ennemis. Adherbal et les ambassadeurs s'étant retirés, le sénat passe sur-le-champ à la délibération. Les partisans de Jugurtha et beaucoup d'autres, corrompus par l'intrigue, tournent en dérision les paroles d'Adherbal, et par leurs éloges exaltent le mérite de son adversaire. Leur influence sur l'assemblée, leur éloquence, tous les moyens sont épuisés pour pallier le crime et la honte d'un vil scélérat, comme s'il se fût agi de leur propre honneur. Il n'y eut qu'un petit nombre de sénateurs qui, préférant aux richesses la justice et la vertu, votèrent pour que Rome secourût Adherbal, et punît sévèrement le meurtre de son frère. Cet avis fut surtout appuyé par Emilius Scaurus, homme d'une naissance distinguée, actif, factieux, avide de pouvoir, d'honneurs, de richesses, mais habile à cacher ses défauts. Témoin de l'éclat scandaleux et de l'impudence avec lesquels on avait répandu les largesses du roi, il craignit, ce qui arrive en pareil cas, de se rendre odieux en prenant part à cet infâme trafic, et contint sa cupidité habituelle.
XVI. La victoire cependant demeura au parti qui, dans le sénat, sacrifiait la justice à l'argent ou à la faveur. On décréta que dix commissaires iraient en Afrique partager entre Jugurtha et Adherbal les Etats qu'avaient possédés Micipsa. A la tête de cette députation était Lucius Opimius, personnage fameux et alors tout-puissant dans le sénat, pour avoir, pendant son consulat, après le meurtre de C. Gracchus et da M. Fluvius Flaccus, cruellement abusé de cette victoire de la noblesse sur le peuple. Bien qu'à Rome Jugurtha se fût déjà assuré de l'amitié d'Opimius, il n'oublia rien pour le recevoir avec la plus haute distinction, et à force de dons, de promesses, il l'amena au point de sacrifier sa réputation, son devoir, en un mot toutes ses convenances personnelles, aux intérêts d'un prince étranger. Les autres députés, attaqués par les mêmes séductions, se laissent presque tous gagner. Peu d'entre eux préférèrent le devoir à l'argent. Dans le partage de la Numidie entre les deux princes, les provinces les plus fertiles et les plus peuplées, dans le voisinage de la Mauritanie, furent adjugées à Jugurtha ; celles qui, par la quantité des ports et des beaux édifices, avaient plus d'apparence que de ressources réelles, échurent à Adherbal.
XVII. Mon sujet semble exiger que je dise quelques mois sur la position de l'Afrique et sur les nations avec lesquelles nous avons eu des guerres ou des alliances. Quant aux pays et aux peuples que leur climat brûlant, leurs montagnes et leurs déserts rendent moins accessibles, il me serait difficile d'en donner des notions certaines. Pour le reste, j'en parlerai très brièvement.
Dans la division du globe terrestre, la plupart des auteurs regardent l'Afrique comme la troisième partie du monde, quelques-uns n'en comptent que deux, l'Asie et l'Europe, et comprennent l'Afrique dans la dernière. Elle a pour bornes, à l'occident, le détroit qui joint notre mer à l'Océan ; à l'orient, un vaste plateau incliné, que les habitants nomment Catabathmon.
La mer y est orageuse, les côtes offrent peu de ports, le sol y est fertile en grains, abondant en pâturages, dépouillé d'arbres : les pluies et les sources y sont rares. Les hommes y sont robustes, légers à la course, durs au travail : à l'exception de ceux que moissonne le fer ou la dent dee bêtes féroces, la plupart meurent de vieillesse, car rien n'y est plus rare que d'être emporté par la maladie. En revanche, il s'y trouve quantité d'animaux, d'espèce malfaisante. Pour ce qui est des premiers habitants de l'Afrique, de ceux qui sont venus ensuite, et du mélange de toutes ces races, je vais, au risque de contrarier les idées reçues, rapporter en peu de mots les traditions que je me suis fait expliquer d'après les livres puniques, qui venaient, dit-on, du roi Hiempsal ; elles sont conformes à la croyance des habitants du pays. Au surplus, je laisse aux auteurs de ces livres la garantit des faits.
XVIII. Les premiers habitants de l'Afrique furent les Gétules et les Libyens, nations farouches et grossières, qui se nourrissaient de la chair des animaux sauvages et broutaient l'herbe comme des troupeaux. Ils ne connaissaient ni le frein des mœurs et des lois, ni l'autorité d'un maître. Sans demeures fixes, errant à l'aventure, leur seul gîte était là où la nuit venait les surprendre. A la mort d'Hercule, qui périt en Espagne, selon l'opinion répandue en Afrique, son armée, composée d'hommes de toutes les nations, se trouva sans chef, tandis que vingt rivaux s'en disputaient le commandement : aussi ne tarda-t-elle pas à se disperser. Dans le nombre, les Mèdes, les Perses et les Arméniens passèrent en Afrique sur leurs navires, et occupèrent les contrées voisines de notre mer (10). Les Perses s'approchèrent davantage de l'Océan. Ils se firent des cabanes avec les carcasses de leurs vaisseaux renversés ; le pays ne leur fournissait point de matériaux, et ils n'avaient pas la faculté d'en tirer d'Espagne, ni par achat ni par échange, l'étendue de la mer et l'ignorance de la langue empêchant le commerce.
Insensiblement ces Perses se mêlèrent aux Gétules par des mariages, et comme, dans leurs fréquentes excursions, ils avaient changé souvent de demeures, ils se donnèrent eux-mêmes le nom de Numides. Encore aujourd'hui, les habitations des paysans numides, appelées mapales, ressemblent assez, par leur forme oblongue et par leurs toits cintrés, à des carènes de vaisseaux.
Aux Mèdes et aux Arméniens se joignirent les Libyens, peuple plus voisin de la mer d'Afrique que les Gétules, qui étaient plus sous le soleil, et tout près de la zone brûlante. Ils ne tardèrent pas à bâtir des villes, car, n'étant séparés de l'Espagne que par un détroit, ils établirent avec ce pays un commerce d'échange. Les Libyens altérèrent peu à peu le nom des Mèdes ; et, dans leur idiome barbare, les appelèrent Maures (11).
Ce furent les Perses dont la puissance prit surtout un accroissement rapide : et bientôt l'excès de leur population força les jeunes gens de se séparer de leurs pères, et d'aller, sous le nom de Numides, occuper, près de Carthage, le pays qui porte aujourd'hui leur nom. Les colons anciens et nouveaux, se prêtant un mutuel secours, subjuguèrent ensemble, soit par la force, soit par la terreur de leurs armes, les nations voisines, et étendirent au loin leur nom et leur gloire : particulièrement ceux qui, plus rapprochés de notre mer, avaient trouvé dans les Libyens des ennemis moins redoutables que les Gétules. Enfin, toute la partie inférieure de l'Afrique fut occupée par les Numides, et toutes les tribus vaincues par les armes prirent le nom du peuple conquérant, et se confondirent avec lui.
XIX. Dans la suite, des Phéniciens, les uns pour délivrer leur pays d'un surcroît de population, les autres par des vues ambitieuses, engagèrent à s'expatrier la multitude indigente et quelques hommes avides de nouveautés. Ils fondèrent, sur la côte maritime, Hippone, Hadrumète et Leptis. Ces villes, bientôt florissantes, devinrent l'appui ou la gloire de la mère patrie. Pour ce qui est de Carthage, j'aime mieux n'en pas parler que d'en dire trop peu, puisque mon sujet m'appelle ailleurs.
En venant de Calabathmon, qui sépare l'Egypte de l'Afrique, la première ville qu'on rencontre le long de la mer est Cyrène, colonie de Théra, puis les deux Syrtes, et entre elles la ville de Leptis, ensuite les Autels des Philènes, qui marquaient la limite de l'empire des Carthaginois du côté de l'Egypte ; puis viennent les autres villes puniques. Tout le reste du pays, jusqu'à la Mauritanie, est occupé par les Numides. Très près de l'Espagne sont les Maures ; enfin, les Gétules au-dessus de la Numidie. Les uns habitent des cabanes ; les autres, plus barbares encore, sont toujours errants. Après eux sont les Ethiopiens, et plus loin, des contrées dévorées par les feux du soleil.
Lors de la guerre de Jugurtha, le peuple romain gouvernait par ses magistrats presque toutes les villes puniques, ainsi que tout le territoire possédé en dernier lieu par les Carthaginois. Une grande partie du pays des Gétules et de la Numidie, jusqu'au fleuve Mulucha, obéissait à Jugurtha. Le roi Bocchus étendait sa domination sur tous les Maures : ce prince ne connaissait les Romains que de nom, et nous-mêmes nous ne l'avions jusqu'alors connu ni comme allié ni comme ennemi.
En voilà assez, je pense, sur l'Afrique et sur ses habitants, pour l'intelligence de mon sujet.
XX. Lorsque, après le partage du royaume, les commissaires du sénat eurent quitté l'Afrique, et que Jugurtha, malgré ses appréhensions, se vit en pleine possession du prix de ses forfaits, il demeura plus que jamais convaincu, comme ses amis le lui avaient affirmé à Numance, que tout dans Rome était vénal. Enflammé d'ailleurs par les promesses de ceux qu'il venait de combler de présents, il tourne toutes ses pensées sur le royaume d'Adherbal. Il était actif et belliqueux, et celui qu'il voulait attaquer, doux, faible, inoffensif, était de ces princes qu'on peut impunément insulter, et qui sont trop craintifs pour devenir jamais redoutables. Jugurtha entre donc brusquement à la tête d'une troupe nombreuse dans les Etats d'Adherbal, enlève les hommes et les troupeaux, avec un riche butin ; brûle les maisons, et fait ravager par sa cavalerie presque tout le pays ; puis il reprend, ainsi que toute sa suite, le chemin de son royaume. Il pensait qu'Adherbal, sensible à cette insulte, s'armerait pour la venger, ce qui deviendrait une occasion de guerre. Mais celui-ci sentait toute l'infériorité de ses moyens militaires, et d'ailleurs il comptait plus sur l'amitié du peuple romain que sur la fidélité des Numides. Il se borne à envoyer à Jugurtha des ambassadeurs pour se plaindre de ses attaques. Quoiqu'ils n'eussent rapporté qu'une réponse outrageante, Adherbal résolut de tout souffrir plutôt que de recommencer une guerre dont il s'était d'abord si mal trouvé. Cette conduite fut loin de calmer l'ambition de Jugurtha, qui déjà s'était approprié dans sa pensée tout le royaume de son frère. Comme la première fois, ce n'est plus avec une troupe de fourrageurs, mais suivi d'une armée nombreuse qu'il entre en campagne, et qu'il aspire ouvertement à l'entière domination de la Numidie. Partout, sur son passage il répand le ravage dans les villes, dans les campagnes, et emporte un immense butin. Il redouble ainsi la confiance des siens et la terreur des ennemis.
XXI. Placé dans l'alternative d'abandonner son royaume ou de s'armer pour le défendre, Adherbal cède à la nécessité : il lève des troupes et marche à la rencontre de Jugurtha. Les deux armées s'arrêtent non loin de la mer, près de la ville de Cirta ; mais le déclin du jour les empêche d'en venir aux mains. Dès que la nuit fut bien avancée, à la faveur de l'obscurité, qui régnait encore, les soldats de Jugurtha, au signal donné, se jettent sur le camp ennemi. Les Numides d'Adherbal sont mis en fuite et dispersés, les uns à moitié endormis, les autres comme ils prennent leurs armes. Adherbal, avec quelques cavaliers, se réfugie dans Cirta ; et s'il ne s'y fût trouvé une multitude d'Italiens assez considérable pour écarter des murailles les Numides qui le poursuivaient, un seul jour aurait vu commencer et finir la guerre entre les deux rois. Jugurtha investit donc la ville : tours, mantelets, machines de toutes espèces, rien n'est épargné pour la faire tomber en sa puissance. Il voulait, par la promptitude de ses coups, prévenir le retour des ambassadeurs, qu'il savait avoir été envoyés à Rome par Adherbal avant la bataille. Cependant le sénat, informé de cette guerre, députe en Afrique trois jeunes patriciens chargés de signifier aux deux princes ce décret : «Le sénat et le peuple romain veulent et entendent qu'ils mettent bas les armes, qu'ils terminent leurs différends par les voies de droit, et non par la guerre : ainsi l'exige la dignité de Rome et des deux rois».
XXII. Les commissaires romains mirent d'autant plus de célérité dans leur voyage, qu'à Rome, au moment de leur départ, on parlait déjà du combat et du siège de Cirta ; mais on ne soupçonnait pas la gravité de l'événement. Au discours de ces envoyés, Jugurtha répondit que rien n'était plus cher et plus sacré pour lui que l'autorité du sénat ; que, dès sa plus tendre jeunesse, il s'était efforcé de mériter l'estime des plus honnêtes gens ; que c'était à ses vertus, et non pas à ses intrigues, qu'il avait dû l'estime du grand Scipion ; que ces mêmes titres, et non le défaut d'enfants, avaient déterminé Micipsa à l'admettre par adoption au partage de sa couronne ; qu'au reste, plus il avait montré d'honneur et de courage dans sa conduite, moins son cœur était disposé à tolérer un affront ; qu'Adherbal avait formé un complot secret contre sa vie ; que pour lui, sur la preuve du crime, il avait voulu le prévenir ; que ce serait, de la part du peuple romain, manquer aux convenances et à la justice que de lui défendre ce qui est autorisé par le droit des gens ; qu'au surplus il allait incessamment envoyer à Rome des ambassadeurs pour donner toutes les explications nécessaires. Là-dessus on se sépara, et les ambassadeurs n'eurent pas la possibilité de conférer avec Adherbal.
XXIII. Dès qu'il les croit sortis de l'Afrique, Jugurtha, désespérant de prendre d'assaut la place de Cirta, à cause de sa position inexpugnable, l'environne d'un mur de circonvallation et d'un fossé, élève des tours, les garnit de soldats, tente jour et nuit les assauts, les surprises, prodigue aux défenseurs de la place les offres ou les menaces, exhorte les siens à redoubler de courage, enfin épuise tous les moyens avec une prodigieuse activité. Adherbal se voit réduit aux plus cruelles extrémités, pressé par un ennemi implacable, sans espoir de secours, manquant de tout, hors d'état de prolonger la guerre. Parmi ceux qui s'étaient réfugiés avec lui dans Cirta, il choisit deux guerriers intrépides, et autant par ses promesses que par la pitié qu'il sait leur inspirer pour son malheur, il les détermine à gagner de nuit le prochain rivage à travers les retranchement ennemis, et à se rendre ensuite à Rome.
XXIV. En peu de jours les Numides accomplissent leur mission ; la lettre d'Adherbal fut lue au sénat. En voici le contenu :
«Ce n'est pas ma faute, sénateurs, si j'envoie souvent vous implorer ; mais les violences de Jugurtha m'y contraignent : il est si acharné à ma ruine, qu'il méprise la colère des dieux et la vôtre, et qu'il préfère mon sang à tout le reste. Depuis cinq mois je suis assiégé par ses troupes, moi, l'ami et l'allié du peuple romain ! Ni les bienfaits de Micipsa mon père, ni vos décrets, ne me protègent contre sa fureur. Pressé par ses armes et par la famine, je ne sais ce que je dois le plus appréhender. Ma situation déplorable m'empêche de vous en écrire davantage au sujet de Jugurtha. Aussi bien ai-je déjà éprouvé qu'on a peu de foi aux paroles des malheureux. Seulement, je n'ai pas de peine à comprendre qu'il porte ses prétentions au delà de ma perte ; car il ne peut espérer d'avoir à la fois ma couronne et votre amitié : laquelle des deux lui tient le plus au cœur ? C'est ce qu'il ne laisse douteux pour personne. Il a commencé par assassiner mon frère Hiempsal ; il m'a chassé ensuite du royaume de mes pères. Sans doute, nos injures personnelles peuvent vous être indifférentes : mais c'est votre royaume que ses armes ont envahi ; c'est le chef que vous avez donné aux Numides qu'il tient assiégé. Quant aux paroles de vos ambassadeurs, mes périls font assez connaître le cas qu'il peut en faire. Quel moyen reste-t-il, si ce n'est la force de vos armes, pour le faire rentrer dans le devoir ? Certes, je voudrais que tout ce que j'allègue dans cette lettre, et tout ce dont je me suis plaint devant le sénat, fussent de vaines chimères, sans que mes malheurs attestassent, la vérité de mes paroles ; mais, puisque je suis né pour être la preuve éclatante de la scélératesse de Jugurtha, ce n'est plus aux infortunes qui m'accablent que je vous supplie de me soustraire, mais à la puissance de mon ennemi et aux tortures qu'il me prépare. Le royaume de Numidie vous appartient, disposez-en à votre gré ; mais, pour ma personne, arrachez-la aux mains impies de Jugurtha. Je vous en conjure par la majesté de votre empire, par les saints nœuds de l'amitié, s'il vous reste encore quelque ressouvenir de mon aïeul Masinissa».
XXV. Après la lecture de cette lettre, quelques sénateurs furent d'avis d'envoyer aussitôt en Afrique une armée au secours d'Adherbal, et subsidiairement de délibérer sur la désobéissance de Jugurtha envers les commissaires du sénat. Mais les partisans du roi réunirent de nouveau leurs efforts pour faire rejeter le décret ; et, comme il arrive dans presque toutes les affaires, le bien général fut sacrifié à l'intérêt particulier.
On envoya toutefois en Afrique une députation d'hommes recommandables par l'âge, par la naissance et par l'éminence des dignités dont ils avaient été revêtus. De ce nombre était M. Scaurus, dont j'ai déjà parlé, consulaire et alors prince du sénat. Ces nouveaux commissaires, cédant à l'indignation publique et aux instances des Numides, s'embarquent au bout de trois jours, et, ayant bientôt abordé à Utique, ils écrivent à Jugurtha de se rendre à l'instant dans la Province romaine ; qu'ils étaient envoyés vers lui par le sénat.
En apprenant que des personnages illustres, et dont il connaissait l'immense crédit dans Rome, étaient venus pour traverser son entreprise, Jugurtha, partagé entre la crainte et l'ambition, chancelle pour la première fois dans ses résolutions : il craignait la colère du sénat s'il n'obéissait à ses envoyés ; mais son aveugle passion le poussait à consommer son crime. A la fin, le mauvais parti l'emporte dans cette âme ambitieuse. Il déploie son armée tout autour de Cirta, et donne un assaut général : en forçant ainsi la troupe peu nombreuse des assiégés à diviser ses efforts, il se flattait de faire naître par force ou par ruse quelque chance de victoire. L'événement trompa son attente, et il ne put, comme il l'avait espéré, se rendre maître de la personne d'Adherbal avant d'aller trouver les commissaires du sénat. Ne voulant point par de plus longs délais irriter Scaurus, qu'il craignait plus que tous les autres, il se rend dans la Province romaine, suivi de quelques cavaliers. Néanmoins, malgré les menaces terribles qui lui furent faites de la part du sénat, il persista dans son refus de lever le siège. Après bien des paroles inutiles, les députes partirent sans avoir rien obtenu.
XXVI. Dès qu'on fut instruit à Cirta du vain résultat de cette ambassade, les Italiens, dont la valeur faisait la principale défense de la place, s'imaginent qu'en cas de reddition volontaire la grandeur du nom romain garantirait la sûreté de leurs personnes. Ils conseillent donc à Adherbal de se rendre à Jugurtha, avec la ville, en stipulant seulement qu'il aurait la vie sauve, et de se reposer pour le reste sur le sénat. De toutes les déterminations, la dernière qu'aurait prise l'infortuné prince eût été de s'abandonner à la foi de Jugurtha ; mais comme, en cas de refus, ceux qui lui donnaient ce conseil avaient le pouvoir de l'y contraindre, il obtempéra à l'avis des Italiens, et se rendit. Jugurtha fait tout aussitôt périr Adherbal au milieu des tortures (12) ; il fit ensuite passer au fil de l'épée tous les Numides sortis de l'enfance, et les Italiens indistinctement, selon qu'ils se présentaient à ses soldats armés.
XXVII. Cette sanglante catastrophe est bientôt connue â Rome. Le sénat s'assemble pour en délibérer : on voit encore les mêmes agents de Jugurtha chercher par leurs interruptions, par leur crédit, et même aussi par des querelles, à gagner du temps, à affaiblir l'impression d'un crime si atroce ; et si C. Memmius, tribun désigné, homme énergique, ennemi déclaré de la puissance des nobles, n'eût remontré au peuple que ces menées de quelques factieux n'avaient pour but que de procurer l'impunité à Jugurtha, l'indignation se fût sans doute refroidie dans les lenteurs des délibérations : tant avaient de puissance et l'or du Numide et le crédit de ses partisans. Le sénat, qui a la conscience de ses prévarications, craint d'exaspérer le peuple, et, en vertu de la loi Sempronia (13), il assigne aux consuls de l'année suivante les provinces d'Italie et de Numidie. Ces consuls furent P. Scipion Nasica et L. Bestia Calpurnius. Le premier eut pour département l'Italie ; la Numidie échut au second. On leva ensuite l'armée destinée à passer en Afrique ; on pourvut à sa solde, ainsi qu'aux diverses dépenses de la guerre.
XXVIII. Ce ne fut pas sans surprise que Jugurtha reçut la nouvelle de ces préparatifs ; car il était fortement convaincu que tout se vendait à Rome. Il envoie en ambassade, vers le sénat, son fils et deux de ses plus intimes confidents. Pour instructions, il leur recommande, comme à ceux qu'il avait députés après la mort d'Hiempsal, d'attaquer tout le monde avec de l'or. A leur approche de Rome, le consul Bestia mit en délibération si on leur permettrait d'entrer : le sénat décréta qu'à moins qu'ils ne vinssent remettre et le royaume et la personne de Jugurtha, ils eussent à sortir de l'Italie sous dix jours. Le consul fait signifier ce décret aux Numides, qui regagnent leur patrie sans avoir rempli leur mission.
Cependant Calpurnius, ayant mis son armée en état de partir, se donne pour lieutenants des patriciens factieux dont il espérait que le crédit mettrait à couvert ses prévarications. De ce nombre était Scaurus, dont j'ai déjà indiqué le caractère et la politique. Quant à Calpurnius, il joignait aux avantages extérieurs d'excellentes qualités morales, mais elles étaient ternies par sa cupidité. Du reste, patient dans les travaux, doué d'un caractère énergique, prévoyant, il connaissait la guerre, et ne craignait ni les dangers ni les surprises. Les légions, après avoir traversé l'Italie, s'embarquèrent à Rhegium pour la Sicile, et de là passèrent en Afrique. Calpurnius, qui avait fait d'avance ses approvisionnements, fond avec impétuosité sur la Numidie ; il fait une foule de prisonniers, et prend de vive force plusieurs villes.
XXIX. Mais sitôt que Jugurtha, par ses émissaires, eut fait briller l'or à ses yeux, et ressortir les difficultés de la guerre dont le consul était chargé, son cœur, gâté par l'avarice, se laissa facilement séduire. Au reste, il prit pour complice et pour agent de toutes ses menées ce même Scaurus, qui, dans le principe, tandis que tous ceux de sa faction étaient déjà vendus, s'était prononcé avec le plus de chaleur contre le prince numide. Mais cette fois la somme fut si forte, qu'oubliant l'honneur et le devoir il se laissa entraîner dans le crime (14). Jugurtha avait eu d'abord seulement en vue d'obtenir à prix d'or que le consul ralentit ses opérations, afin de lui donner le temps de faire agir à Rome son argent et son crédit. Mais, dès qu'il eut appris que Scaurus s'était associé aux intrigues de Calpurnius, il conçut de plus hautes espérances, il se flatta d'avoir la paix, et résolut d'aller en personne en régler avec eux toutes les conditions. Pour lui servir d'otage, le consul envoie son questeur Sextius à Vacca, ville appartenant à Jugurtha. Le prétexte de ce voyage était d'aller recevoir les grains que Calpurnius avait exigés publiquement des ambassadeurs de Jugurtha pour prix de la trêve accordée à ce prince, en attendant sa soumission.
Le roi vint donc au camp des Romains, comme il l'avait résolu. Il ne dit que quelques mots en présence du conseil, pour disculper sa conduite et pour offrir de se rendre à discrétion. Le reste se règle dans une conférence secrète avec Bestia et Scaurus. Le lendemain, on recueille les voix, pour la forme, sur les articles en masse, et la soumission de Jugurtha esl agréée. Ainsi qu'il avait été prescrit en présence du conseil, trente éléphants, du bétail, un grand nombre de chevaux, avec une somme d'argent peu considérable, sont remis au questeur. Calpurnius retourne à Rome pour l'élection des magistrats ; et, dès ce moment, en Numidie comme dans notre armée, tout se passa comme en temps de paix.
XXX. Dès qu'à Rome la renommée eut divulgué le dénoûment des affaires d'Afrique et quels moyens l'avaient amené, il ne fut question en tous lieux et dans toutes les réunions que de l'étrange conduite du consul. Le peuple était dans l'indignation, les sénateurs dans la perplexité, incertains s'ils devaient sanctionner une telle prévarication ou annuler le décret du consul. Le grand crédit de Scaurus, qu'on savait être le conseil et le complice de Bestia, les détournait surtout de se déclarer pour la raison et pour la justice.
Cependant, à la faveur des hésitations et des lenteurs du sénat, C. Memmius, dont j'ai déjà fait connaître le caractère indépendant et la haine contre la puissance des nobles, anime par ses discours le peuple à faire justice. Il l'exhorte à ne point déserter la cause de la patrie et de la liberté ; il lui remet sous les yeux les attentats multipliés et l'arrogance de la noblesse ; enfin il ne cesse d'employer tous les moyens d'enflammer l'esprit de la multitude. Comme à cette époque l'éloquence de Memmius eut beaucoup de renom et d'influence, j'ai jugé convenable de transcrire ici (15) quelqu'une de ses nombreuses harangues, et j'ai choisi de préférence celle qu'il prononça en ces termes devant le peuple, après le retour de Bestia :
XXXI. «Que de motifs m'éloigneraient de vous, Romains, si l'amour du bien public ne l'emportait : la puissance d'une faction, votre patience, l'absence de toute justice, surtout la certitude que la vertu a plus de périls que d'honneurs à attendre. J'ai honte, en effet, de dire combien, depuis ces quinze dernières années, vous avez servi de jouet à l'insolence de quelques oppresseurs, avec quelle ignominie vous avez laissé périr sans vengeance les défenseurs de vos droits, à quel excès de bassesse et de lâcheté vos âmes se sont abandonnées. Aujourd'hui même, que vous avez prise sur vos ennemis, vous ne vous réveillez pas. Vous tremblez encore devant ceux qui devraient être saisis d'effroi devant vous ; mais, malgré de si justes motifs pour garder le silence, mon courage me fait une loi d'attaquer encore la puissance de cette faction : non, je n'hésiterai point à user de cette liberté que j'ai reçue de mes ancêtres : le ferai-je inutilement ou avec fruit ? cela dépend de vous seuls, ô mes concitoyens ! Je ne vous exhorte point à imiter l'exemple si souvent donné par vos pères, de repousser l'injustice les armes à la main ; il n'est ici besoin ni de violence ni de scission (16) : il suffit de leur infâme conduite pour précipiter la ruine de vos adversaires.
Après l'assassinat de Tiberius Gracchus, qui, disaient-ils, aspirait à la royauté, le peuple romain se vit en butte à leurs rigoureuses enquêtes. De même, après le meurtre de Caïus Gracchus et de Marcus Fulvius, combien de gens de votre ordre n'a-t-on pas fait mourir en prison ! A l'une et à l'autre époque, ce ne fut pas la loi, mais leur caprice seul qui mit fin aux massacres. Au surplus, j'y consens : rendre au peuple ses droits, c'est aspirer à la royauté, et je tiens pour légitime tout ce qui ne pourrait être vengé sans faire couler le sang des citoyens.
Dans ces dernières années, vous gémissiez en secret de la dilapidation du trésor public, et de voir les rois et des peuples libres, tributaires de quelques nobles, de ceux-là qui seuls sont en possession de l'éclat des hautes dignités et des grandes richesses. Cependant c'était trop peu pour eux de pouvoir impunément commettre de tels attentats. Ils ont fini par livrer aux ennemis de l'Etat vos lois, la dignité de votre empire, et tout ce qu'il y a de sacré aux yeux des dieuxs et des hommes. Après ces nouveaux crimes, éprouvent-ils quelque honte, quelque repentir ? Ils se montrent insolemment à vos regards tout brillants de magnificence, faisant parade, les uns de leurs consulats et de leurs sacerdoces, les autres de leurs triomphes, comme s'ils avaient lieu de s'honorer de ces distinctions usurpées. Des esclaves achetés à prix d'argent n'endurent point les mauvais traitements de leurs maîtres, et vous, Romains, nés pour commander, vous supportez patiemment l'esclavage !
Mais que sont-ils donc, ceux qui ont envahi la république ? Des scélérats couverts de sang, dévorés d'une monstrueuse cupidité ; les plus criminels et en même temps les plus orgueilleux de tous les hommes. Pour eux, la bonne foi, l'honneur, la religion, la vertu, sont, tout comme le vice, des objets de trafic. Les uns ont fait périr des tribuns du peuple ; les autres vous ont intenté d'injustes procédures ; la plupart ont versé votre sang, et ces excès sont leur sauvegarde : plus ils sont criminels, plus ils se voient en sûreté. Cette terreur, que devait leur inspirer le sentiment de leurs propres forfaits, ils l'ont, grâce à votre lâcheté, fait passer dans vos âmes. Chez eux, mêmes désirs, mêmes haines, mêmes craintes : voilà ce qui les fait agir tous comme un seul homme ; mais si une pareille union constitue l'amitié entre les honnêtes gens, elle devient conspiration entre les méchants.
Si vous étiez aussi zélés pour votre liberté qu'ils ont d'ardeur pour la tyrannie, la république ne serait certainement pas, comme aujourd'hui, livrée à la déprédation, et les faveurs que donnent vos suffrages redeviendraient le prix de la vertu, et non plus de l'audace. Vos ancêtres, pour conquérir les droits et fonder la dignité de leur ordre, firent scission en armes et se retirèrent en armes sur le mont Aventin. Et vous, pour conserver cette liberté que vous tenez d'eux, vous ne feriez pas les derniers efforts ! Que dis-je ? vous les feriez avec d'autant plus d'ardeur, qu'il y a plus de honte à perdre ce qu'on possède qu'à ne l'avoir jamais acquis.
On me dira : Que proposez-vous donc ? De faire justice de ces hommes qui ont livré la république à l'ennemi. Qu'ils soient poursuivis, non par la violence et par le meurtre (ces moyens dignes d'eux ne le sont pas de vous), mais d'après une procédure régulière et sur le témoignage de Jugurtha lui-même. S'il est réellement en état de soumission, il ne manquera pas d'obéir à vos ordres ; s'il les méprise, vous saurez à quoi vous en tenir et sur cette paix et sur cette soumission, qui laisse à Jugurtha l'impunité de ses crimes, à quelques hommes d'immenses richesses, à la république la honte et le dommage.
Mais peut-être leur tyrannie ne vous pèse-t-elle pas encore assez ; peut-être préférez-vous au temps où nous vivons celui où les royaumes, les provinces, les lois, les droits des citoyens, les jugements, la guerre et la paix, en un mot, toutes les choses divines et humaines étaient livrées au caprice souverain de quelques ambitieux, alors que tous, qui formez le peuple romain, ce peuple invincible, ce peuple roi des nations, vous vous estimiez heureux qu'ils daignassent vous laisser l'existence ; car, pour la servitude, qui de vous aurait osé la repousser ? Quant à moi, bien que je regarde comme le comble du déshonneur, pour un homme de cœur, de se laisser impunément outrager, je consentirais encore à vous voir pardonner aux plus scélérats des hommes, puisqu'ils soin vos concitoyens, si votre indulgence ne devait entraîner votre ruine : car telle est leur insupportable perversité, qu'ils comptent pour rien l'impunité de leurs crimes passés, si pour l'avenir on ne leur ravit le pouvoir de mal faire ; et vous serez en proie à d'éternelles alarmes, en vous voyant placés entre l'esclavage et la nécessité de combattre pour votre liberté. Eh ! pourriez-vous compter sur une réconciliation sincère avec eux ? Ils veulent dominer, vous voulez être libres ; ils veulent faire le mal, vous, l'empêcher ; enfin, ils traitent vos alliés en ennemis, vos ennemis en alliés. Quelle paix, quel accord peut-on se promettre dans des dispositions si contraires ?
Je crois donc devoir vous en avertir, vous en conjurer, ne laissez pas un si grand crime impuni. Il ne s'agit pas ici de l'enlèvement des deniers publics, ni d'argent extorqué violemment aux alliés ; ces excès, quelle que soit leur gravité, aujourd'hui passent inaperçus, tant ils sont communs. Mais on a sacrifié au plus dangereux de vos ennemis et l'autorité du sénat et la majesté de votre empire : dans Rome et dans les camps, la république a été vendue. Si ces crimes ne sont pas poursuivis, s'il n'est fait justice des coupables, il ne nous reste plus qu'à vivre en esclaves et en sujets ; car faire impunément tout ce qu'on veut, c'est être vraiment roi. Ce n'est pas, Romains, que je vous exhorte à vouloir de préférence trouver vos concitoyens coupables plutôt qu'innocents ; tout ce que je vous demande, c'est de ne pas sacrifier les honnêtes gens pour faire grâce aux pervers. Considérez, d'ailleurs, que dans une république il vaut beaucoup mieux oublier le bien que le mal : l'homme vertueux qu'on néglige devient seulement moins zélé ; le méchant en devient plus audacieux. Considérez enfin que prévenir l'injustice, c'est le moyen de n'avoir que rarement besoin de secours contre ses atteintes».
XXXII. Par de tels discours souvent répétés, Memmius détermine le peuple à envoyer L. Cassius, alors prêteur (17), vers Jugurtha, que, sous la garantie de la foi publique, il amènerait à Rome. On espérait que les dépositions de ce monarque ne manqueraient pas de jeter du jour sur les prévarications de Scaurus et des autres sénateurs accusés d'avoir reçu de l'argent. Tandis que ceci se passe à Rome, les chefs à qui Bestia avait laissé le commandement de l'armée de Numidie, commettaient, à l'exemple de leur général, une foule d'excès odieux. Les uns, séduits par l'or, rendirent à Jugurtha ses éléphants ; d'autres lui vendirent ses transfuges ; plusieurs pillèrent les provinces avec lesquelles nous étions en paix : tant la contagion de l'avarice avait infecté toutes les âmes !
La proposition de Memmius ayant été adoptée, à la grande consternation de toute la noblesse, le prêteur Cassius alla trouver Jugurtha. Malgré les terreurs de ce prince et les justes défiances que lui inspiraient ses remords, Cassius réussit à lui persuader, puisqu'il s'était rendu au peuple romain, de s'en remettre à sa clémence plutôt que de provoquer sa colère. Il lui engagea d'ailleurs sa propre foi, qui n'était pas de moindre poids, aux yeux de Jugurtha, que la foi publique : tant était grande alors l'opinion qu'on avait de la loyauté de Cassius !
XXXIII. En conséquence, Jugurtha, renonçant au faste royal pour prendre l'extérieur le plus propre à exciter la compassion, arrive à Rome avec Cassius. Quoiqu'il fût doué d'une grande force de caractère, et rassuré d'ailleurs par tous ces hommes dont le crédit et la scélératesse avaient, comme je l'ai dit ci-dessus, favorisé tous ses attentats, il s'assure à grands frais du tribun du peuple C. Bébius, dont l'impudente hardiesse devait le mettre sûrement à couvert de l'action des lois et de toute espèce de danger. Cependant C. Memmius convoque l'assemblée : le peuple était fort animé contre Jugurtha ; les uns voulaient qu'il fût mis en prison ; les autres, que, s'il ne révélait ses complices, il fût livré au supplice comme un ennemi public, selon la coutume de nos ancêtres. Memmius, consultant plutôt la dignité du peuple romain que son indignation, calme cette effervescence et apaise les esprits irrités. Il proteste en outre, autant qu'il est en lui, contre toute violation de la foi publique. Le silence s'étant rétabli, il fait comparaître Jugurtha, et, prenant la parole, il lui rappelle les crimes dont il s'est souillé tant à Rome qu'en Numidie, et lui représente ses attentats contre son père et ses frères, ajoutant qu'encore que les agents à l'aide desquels il a commis ces forfaits lui fussent connus, le peuple romain voulait cependant obtenir un aveu formel de sa bouche ; que si Jugurtha disait la vérité, il devait mettre sa confiance dans la loyauté et dans la clémence du peuple romain ; mais que, s'il s'obstinait à se taire, il se perdrait lui-même avec toutes ses espérances, sans sauver ses complices.
XXXIV. Quand Memmius eut cessé de parler, et que Jugurtha reçut l'ordre de répondre, le tribun du peuple C. Bébius, gagné par argent, comme je l'ai dit ci-dessus, ordonna au prince de garder le silence. Bien que la multitude, indignée, s'efforçât d'effrayer Bébius par ses clameurs, par ses regards, souvent même par ses gestes menaçants, enfin par tous les emportements que suggère la fureur, l'impudence du tribun l'emporta cependant. Le peuple ainsi joué (18) se retire ; Jugurtha, Bestia et tous ceux qu'avaient inquiétés les poursuites reprennent une nouvelle assurance.
XXXV. Il se trouvait alors à Rome un Numide nommé Massiva, fils de Gulussa et petit-fils de Masinissa. Il avait, dans la querelle des princes, pris parti contre Jugurtha, puis, après la reddition de Cirta et la mort d'Adherbal, quitté l'Afrique en fugitif. Spurius Albinus, qui, avec Q. Minucius Rufus, venait de succéder à Calpurnius Bestia dans le consulat, engage le prince à profiter de sa qualité de descendant de Masinissa, de la haine publique et des terreurs qui poursuivent Jugurtha, pour demander au sénat la couronne de Numidie. Impatient d'avoir une guerre à conduire, le consul aurait tout bouleversé plutôt que de languir dans l'inaction. La province de Numidie lui était échue, et la Macédoine à Minucius. Dès les premières démarches de Massiva, Jugurtha sentit qu'il trouverait peu de support chez ses amis ; les remords, le trouble des uns, la mauvaise réputation des autres, les craintes de tous, leur ôtaient la faculté d'agir. Il charge donc Bomilcar, son parent, qui lui était entièrement dévoué, de gagner, à force d'or, sa ressource ordinaire, des assassins pour faire périr Massiva, en secret, s'il était possible ; sinon, de toute autre manière.
Bomilcar exécuta promptement les ordres du roi : des hommes faisant métier de semblables commissions sont chargés par lui d'épier les allées et les venues de Massiva, de remarquer les lieux et les heures ; puis, au moment opportun, l'emiuscade est dressée. Un des assassins apostés, attaquant Massiva avee trop peu de précaution, le tua ; mais pris sur le fait, il céda aux exhortations d'un grand nombre de personnes, et surtout du consul Albinus, et découvrit tout le complot. L'on mit donc en accusation, plutôt par des motifs d'équité et de justice qu'en vertu du droit des gens, Bomilcar, qui était de la suite d'un prince venu à Rome sous la garantie de la foi publique.
Quant à Jugurtha. auteur manifeste du crime, il persiste à lutter contre l'évidence, jusqu'à ce qu'il reconnaisse que son or et son crédit échoueront contre l'horreur d'un pareil forfait. Aussi, quoique, dès l'ouverture des débats, il eût présenté cinquante de ses amis pour caution de Bomilcar, moins soucieux de leur épargner des sacrifices (19) que jaloux de son autorité, il renvoie secrètement Bomilcar en Numidie, dans la crainte que ses sujets n'appréhendassent désormais de lui obéir, si cet agent était livré au supplice. Lui-même partit peu de jours après, sur l'ordre que lui avait intimé le sénat de quitter l'Italie. On prétend qu'an sortir de Rome il jeta souvent en silence ses regards sur cette ville, et s'écria : «Ville vénale, qui périrait bientôt si elle trouvait un acheteur !»
XXXVI. La guerre recommence : Albinus fait promptement transporter en Afrique des vivres, de l'argent, et tout ce qui est nécessaire aux troupes : lui-même se hâte de partir, pour qu'avant les comices, dont l'époque n'était pas éloignée, il pût, par la force des armes, par la soumission spontanée de l'ennemi, ou par toute autre voie, mettre fin à cette guerre. Jugurtha, au contraire, traîne en longueur toutes les opérations, et fait naître délais sur délais. Il promet de se rendre, puis il affecte de la défiance ; il plie devant l'ennemi qui le presse. Et bientôt après, pour ne pas décourager les siens, il le presse à son tour : c'est ainsi qu'il se joue du consul par ses continuels ajournements de la guerre et de la paix. Quelques-uns soupçonnèrent alors Albinus d'avoir été d'intelligence avec le roi : ils attribuaient à une collusion frauduleuse, et non à la lâcheté, le ralentissement si prompt d'une guerre si activement commencée. Le temps s'étant ainsi écoulé, on touchait au jour des comices (20) : alors Albinus laissa l'armée sous la conduite de son frère, le propréteur Aulus, et partit pour Rome.
XXXVII. La république était alors cruellement agitée par les dissensions des tribuns du peuple. P. Lucullus et L. Annius prétendaient, malgré l'opposition de leurs collègues, se faire continuer dans leur magistrature : cette querelle, qui dura toute l'année (21), empêchait la tenue des comices. Pendant ces retards, Aulus, qui, comme nous l'avons dit, était resté au camp avec le titre de propréteur, conçut l'espoir, ou de terminer la guerre, ou d'extorquer de l'argent au roi numide par la terreur des armes romaines. Au mois de janvier, il fait sortir ses troupes de leurs quartiers, à marches forcées, par un temps fort rude, et s'approche de Suthul, où étaient les trésors de Jugurtha. Cette place, grâce à la rigueur de la saison et à l'avantage de sa position, ne pouvait être prise ni même assiégée : autour de ses murailles, bâties sur le bord d'un roc escarpé, s'étendait une plaine fangeuse, que les pluies de l'hiver avaient changée en marais. Cependant, soit pour intimider le roi par une attaque simulée, soit qu'il fût aveuglé par l'espoir de soumettre une ville remplie de trésors, Aulus dresse des mantelets (22), élève des terrasses (23), et presse tous les travaux utiles au succès de son entreprise.
XXXVIII. Convaincu de la présomption et de l'impéritie du lieutenant d'Albinus, l'artificieux Jugurtha s'applique à redoubler sa folle confiance, en lui envoyant maintes ambassades suppliantes, tandis que lui-même, feignant de l'éviter, conduit son armée dans des lieux coupés de bois et de défilés. Enfin, il décide Aulus, sous l'espoir d'un accommodement, à quitter Suthul, et à le poursuivre, comme s'il fuyait, à travers des régions écartées, où ses prévarications seraient tenues plus secrètes. Cependant, par d'habiles émissaires, il travaille jour et nuit à séduire l'armée romaine, à corrompre les centurions et les chefs de la cavalerie. Les uns doivent passer à l'ennemi ; les autres, au signal donné, abandonner leur poste.
Lorsque Jugurtha eut tout disposé selon ses vues, tout à coup, au milieu de la nuit, une multitude de Numides cerne le camp d'Aulus. Dans la surprise où cette attaque imprévue jette les soldats romains, les uns prennent leurs armes, les autres se cachent, quelques-uns rassurent les plus timides ; le trouble règne partout. La foule des ennemis, le ciel obscurci par la nuit et par les nuages, et le danger présent de tout côté laissent douter s'il est plus sûr de fuir que de rester à son poste. Parmi les troupes qui, ainsi que nous venons de le dire, s'étaient laissé gagner, une cohorte de Liguriens, avec deux escadrons thraces et quelques simples soldats, passèrent du côté de Jugurtha. Le premier centurion de la troisième légion introduisit les ennemis à travers le retranchement qu'il s'était chargé de défendre : ce fut par là que s'élancèrent tous les Numides. Les nôtres fuirent honteusement, en jetant leurs armes, et se retirèrent sur une hauteur voisine : la nuit et le pillage du camp arrêtèrent les ennemis dans la poursuite de leur victoire.
Le lendemain, dans une entrevue avec Aulus, Jugurtha lui dit que, s'il était maître du propréteur et de l'armée romaine, il voulait bien toutefois, en considération de l'instabilité des choses humaines, et pourvu qu'Aulus signât la paix, laisser partir sains et saufs tous les Romains, après les avoir fait passer sous le joug ; qu'enfin il leur donnait dix jours pour évacuer la Numidie. Quelque dures, quelque ignominieuses que fussent ces conditions, les Romains, comme il fallait les accepter ou mourir (24), souscrivirent au traité dicté par Jugurtha.
XXXIX. Ces événements, dès qu'ils sont connus dans Rome, y répandent la crainte et la désolation. Les uns s'affligent pour la gloire de l'empire ; d'autres, dans leur ignorance des vicissitudes de la guerre, craignent déjà pour l'indépendance de la république : tous s'indignent contre Aulus, ceux surtout qui, ayant fait la guerre avec distinction, ne pouvaient lui pardonner d'avoir, les armes à la main, cherché son salut dans l'ignominie plutôt que dans sa valeur. Le consul Albinus, redoutant pour lui la haine publique et les dangers que provoque le crime de son frère, soumet le traité à la délibération du sénat. Cependant il lève des recrues, demande des renforts aux alliés et aux Latins, et pourvoit à toutes choses avec activité. Le sénat, comme il était juste, déclare que, sans son autorisation et celle du peuple, aucun traité n'a pu être valablement conclu (25). Le consul part quelques jours après pour l'Afrique ; mais, sur l'opposition des tribuns du peuple, il ne peut embarquer avec lui les troupes qu'il venait de lever. Toute notre armée, depuis l'évacuation de la Numidie, aux termes du traité, était en quartiers d'hiver dans la Province romaine. Dès son arrivée, Albinus brûlait de poursuivre Jugurtha, pour apaiser l'indignation soulevée contre son frère ; mais, quand il eut reconnu que les soldats, outre la honte de leur fuite, étaient, par le relâchement de la discipline, livrés à la licence et à la débauche, il demeura convaincu que, dans l'état des choses, il n'y avait pour lui aucune entreprise à former.
XL. Cependant, à Rome, le tribun C. Mamilius Limetanus fit au peuple une proposition tendant à informer contre ceux qui, par leurs conseils, avaient engagé Jugurtha à désobéir aux décrets du sénat ; qui, dans leurs ambassades ou dans leurs commandements, avaient reçu de l'argent de ce prince, ou lui avaient livré des éléphants et des transfuges, enfin qui avaient traité de la paix ou de la guerre avec les ennemis. A cette proposition personne n'osa résister ouvertement, ni ceux qui se sentaient coupables, ni ceux qui redoutaient les dangers de l'irritation des partis : les uns et les autres craignaient de paraître approuver les prévarications et tous les crimes dénonces par les tribuns. Mais indirectement, par le moyen de leurs amis, surtout d'un grand nombre de citoyens du Latium et d'alliés italiens, ils firent naître mille obstacles. On ne saurait croire avec quelle force, quelle persévérance de volonté, le peuple décréta cette mesure (26), moins, il est vrai, par zèle pour la république, qu'en haine de la noblesse, à qui elle préparait bien des maux : tant la fureur des partis est extrême !
Tandis que tous les nobles sont frappés de terreur, Marcus Scaurus, que nous avons vu lieutenant de Bestia, parvient, au milieu de la joie du peuple, de la déroute de son parti et de l'agitation qui règne dans la ville entière, à se faire nommer l'un des trois commissaires dont la loi de Mamilius provoquait la création. Les enquêtes ne s'en firent pas moins avec dureté (27), avec violence, d'après des ouï-dire et le caprice du peuple. Ainsi l'exemple souvent donné par la noblesse fut imité par le peuple dans cette circonstance : la prospérité la rendit insolent.
XLI. L'usage de se diviser en parti populaire et en faction du sénat, puis tous les excès résultant de cette distinction, avaient pris naissance à Rome peu d'années auparavant (28) au sein même du repos et de l'abondance (29), que les mortels regardent comme les plus précieux des biens. Avant la destruction de Carthage, le peuple et le sénat romain gouvernaient de concert la république avec douceur et modération. Les honneurs et la puissance n'étaient le sujet d'aucun débat entre les citoyens : la crainte des ennemis maintenait les bons principes dans l'Etat ; mais, dès que les esprits furent affranchis de cette terreur salutaire, l'orgueil et la mollesse, compagnes ordinaires de la prospérité, s'introduisirent aussitôt dans Rome. Ainsi ce qu'on avait tant désiré aux jours d'infortune, le repos, devint, quand on l'eut obtenu, plus rude et plus amer que l'adversité même. On vit désormais la noblesse abuser sans mesure de sa prééminence, le peuple de sa liberté ; chacun attirer à soi, em piéter, envahir ; et la république, placée entre deux factions contraires, fut misérablement déchirée.
Toutefois la noblesse, groupée en une seule faction, eut l'avantage, et le peuple, dont la force était désunie, dispersée dans la masse, perdit sa puissance. Le caprice de quelques individus décida toutes les affaires au dedans et au dehors : pour eux seuls étaient la fortune publique, les provinces, les magistratures, les distinctions et les triomphes ; au peuple étaient réservés le service militaire et l'indigence. Le butin fait à l'armnée devenait la proie des généraux et de quelques favoris. Les parents, les jeunes enfants des soldats, avaient-ils quelque voisin puissant (30), on les chassait de leurs foyers. Armée du pouvoir, une cupidité sans frein et sans bornes usurpa, profana, dépeupla tout ; rien ne fut épargné, rien ne fut respecté, jusqu'à ce que cette noblesse elle-même eut creusé l'abîme qui devait l'engloutir. En effet, dès qu'il s'éleva du sein de la noblesse (31) quelques hommes qui préféraient une gloire véritable à la domination la plus injuste, il y eut ébranlement dans l'Etat, et l'on vit naître des dissensions civiles semblables aux grandes commotions qui bouleversent la terre.
XLII. Dès que Tibérius et C. Gracchus, dont les ancêtres avaient, dans la guerre punique et dans quelques autres, contribué à l'agrandissement de la république, entreprirent de reconquérir la liberté du peuple et de démasquer les crimes de quelques hommes, la noblesse, épouvantée parce qu'elle se sentait coupable, sut par le moyen, tantôt des alliés, tantôt des Latins, quelquefois même des chevaliers romains qu'avait éloignés du peuple l'espoir d'être associés à la puissance patricienne (32), mettre obstacle aux tentatives des Gracques. D'abord Tibérius, tribun du peuple, puis, quelques années après, Caïus, triumvir pour l'établissement des colonies (33), qui s'était engagé dans les mêmes voies, et avec lui M. Fulvius Flaccus, tombèrent sous le fer des nobles. A dire vrai, les Gracques, dans l'ardeur de la victoire, ne montrèrent point assez de modération ; car l'homme de bien aime mieux succomber que de repousser l'injustice par des moyens criminels (34). La noblesse usa de la victoire avec acharnement : elle se délivra d'une foule de citoyens par le fer ou par l'exil, se préparant ainsi plus de dangers pour l'avenir que de puissance réelle. C'est ce qui, presque toujours, a fait la perte des grands Etats : un parti veut triompher de l'autre à quelque prix que ce soit, et exercer sur les vaincus les plus cruelles vengeances. Mais, si je voulais exposer en détail, et selon l'importance du sujet, la fureur des partis et tous les vices de notre république, le temps me manquerait plutôt que la matière. Je reprends donc mon récit.
XLIII. Après le traité d'Aulus et la honteuse retraite de notre armée, Metellus et Silanus (35), consuls désignés, tirèrent au sort les provinces. La Numidie échut à Metellus (36), homme actif, énergique, d'une réputation intacte, également respecté de tous les partis, bien qu'il fût opposé à celui du peuple. Dès son entrée en fonctions, pensant qu'il ne devait pas attendre le concours de son collègue (37), il dirigea exclusivement ses pensées vers la guerre dont il se trouvait chargé. Comme il n'avait aucune confiance dans l'ancienne armée, il enrôle des soldats, tire des secours de tous côtés, rassemble des armes, des traits, des chevaux, des équipages militaires, des vivres en abondance, enfin pourvoit à tout ce qui devait être utile dans une guerre où l'on pouvait s'attendre à beaucoup de vicissitudes et de privations. Tout concourut à l'accomplissement de ses dispositions : le sénat par son autorité, les alliés, les Latins et les rois, par leur empressement à envoyer des secours spontanés, enfin tous les citoyens par l'ardeur de leur zèle. Tout étant prêt, arrangé selon ses désirs, Metellus part pour la Numidie, laissant ses concitoyens pleins d'une confiance fondée sur ses grands talents et particulièrement sur son incorruptible probité ; car, jusqu'à ce jour, c'était la cupidité des magistrats romains qui avait ébranlé notre puissance en Numidie et accru celle des ennemis.
XLIV. Dès que Metellus fut arrivé en Afrique, le proconsul Albinus lui remit une armée sans vigueur, sans courage, redoutant les fatigues comme les périls, plus prompte à parler qu'à se battre, pillant les alliés, pillée elle-même par l'ennemi, indocile au commandement, livrée à la dissolution. Le nouveau général conçoit plus d'inquiétude en voyant la démoralisation de ses troupes que de confiance et d'espoir dans leur nombre. Aussi, quoique le retard des comices eût abrégé le temps de la campagne, et que Metellus sût que l'attente des événements préoccupait tous les citoyens, il résolut pourtant de ne point commencer la campagne qu'il n'eût forcé les soldats à plier sous le joug de l'ancienne discipline.
Consterné de l'échec qu'avaient essuyé son frère et l'armée, Albinus avait pris la résolution de ne point sortir de la Province romaine ; aussi, durant tout le temps que dura son commandement, tint-il constamment ses troupes stationnées dans le même endroit, jusqu'à ce que l'infection de l'air ou le manque de fourrages le forçât d'aller camper ailleurs. Mais la garde du camp ne se faisait point selon les règles militaires : on ne se fortifiait plus ; s'écartait qui voulait du drapeau ; les valets d'armée, pêle-mêle avec les soldats, erraient jour et nuit, et dans leurs courses dévastaient les champs, attaquaient les maisons de campagne, enlevaient à l'envi les esclaves et les troupeaux, puis les échangeaient avec des marchands contre des vins étrangers et d'autres denrées semblables. Ils vendaient aussi le blé des distributions publiques (38), et achetaient du pain au jour le jour. Enfin, tout ce que la parole peut exprimer, et l'imagination concevoir de honteux en fait de mollesse et de dissolution, était encore au-dessous de ce qui se voyait dans cette armée.
XLV. Au milieu de ces difficultés, Metellus, à mon avis, se montra non moins grand, non moins habile que dans ses opérations contre l'ennemi : tant il sut garder un juste milieu entre une excessive rigueur et une condescendance coupable.
Par un édit, il fit d'abord disparaître ce qui entretenait la mollesse, prohiba dans le camp la vente du pain ou de tout autre aliment cuit (39), défendit aux valets de suivre l'armée, aux simples soldats d'avoir, dans les campements ou dans les marches, des esclaves ou des bêtes de somme. Quant aux autres désordres, il y mit un frein par l'adresse. Chaque jour, prenant des routes détournées, il levait son camp, qu'il faisait, comme en présence de l'ennemi, entourer d'une palissade et d'un fossé, multipliant les postes et les visitant lui-même avec ses lieutenants. Dans les marches, il se plaçait tantôt à la tête, tantôt en arrière, quelquefois au centre, afin que personne ne quittât son rang, qu'on se tînt serré autour de ses drapeaux, et que le soldat portât lui-même ses vivres et ses armes (40). C'est ainsi qu'en prévenant les fautes, plutôt qu'en les punissant, le consul eut bientôt rétabli la discipline de l'armée.
XLVI. Informé par ses émissaires des mesures que prenait Metellus, dont à Rome il avait pu par lui-même apprécier l'incorruptible vertu, Jugurtha commence à se défier de sa fortune, et cette fois, enfin, il s'efforce d'obtenir la paix par une véritable soumission. Il envoie au consul des ambassadeurs dans l'appareil de suppliants (41), et qui ne demandent que la vie sauve pour lui et pour ses enfants ; sur tout le reste il se remet à la discrétion du peuple romain. Metellus connaissait déjà, par expérience, la perfidie des Numides, la mobilité de leur caractère et leur amour pour le changement. Il prend donc en particulier chacun des ambassadeurs, les sonde adroitement, et, les trouvant dans des dispositions favorables à ses vues, il leur persuade, à force de promesses, de lui livrer Jugurtha mort ou vif ; puis, en audience publique, il les charge de transmettre une réponse conforme aux désirs deleur roi (42). Quelques jours après, à la tête d'une armée bien disposée, remplie d'ardeur, il entre en Numidie. Nul appareil de guerre ne s'offre à ses regards ; aucun habitant n'avait quitté sa chaumière ; les troupeaux et les laboureurs étaient répandus dans les champs. A chaque ville ou bourgade, les préfets du roi venaient au-devant du consul lui offrir du blé, des transports pour ses vivres, enfin une obéissance entière à ses ordres. Toutefois Metellus n'en fit pas moins marcher son armée avec autant de précaution et dans le même ordre que si l'ennemi eût été présent. Il envoyait au loin en reconnaissance, convaincu que ces marques de soumission n'étaient que simulées, et qu'on ne cherchait que l'occasion de le surprendre. Lui-même, avec les cohortes armées à la légère, les frondeurs et les archers d'élite, il marchait aux premiers rangs. Son lieutenant, C. Marius (43), à la tête de la cavalerie, veillait à l'arrière-garde. Sur chacun des flancs de l'armée était échelonnée la cavalerie auxiliaire, aux ordres des tribuns des légions et des préfets des cohortes, et les vélites (44), mêlés à cette troupe, étaient prêts à repousser sur tous les points les escadrons ennemis. Jugurtha était si rusé, il avait une telle connaissance du pays et de l'art militaire, que, de loin ou de près, en paix ou en guerre ouverte, on ne savait quand il était le plus à craindre.
XLVII. Non loin de la route que suivait Metellus, était une ville numide nommée Vacca, le marché le plus fréquenté de tout le royaume. Là s'étaient établis et venaient trafiquer an grand nombre d'italiens. Le consul, à la fois pour éprouver les dispositions de l'ennemi, et, si on le laissait faire, pour s'assurer l'avantage d'une place d'armes (45), y mit garnison, et y fit transporter des grains, ainsi que d'autres munitions de guerre. Il jugeait, avec raison, que l'affluence des négociants et l'abondance des denrées dans cette ville seraient d'un grand secours à son armée pour le renouvellement et la conservation de ses approvisionnements. Cependant Jugurtha envoie des ambassadeurs qui redoublent d'instances et de supplications afin d'obtenir la paix : hors sa vie et celle de ses enfants, il abandonnait tout à Metellus. Le consul agit avec ces envoyés comme avec leurs devanciers ; il les séduit, les engage à trahir leur maître, et les renvoie chez eux, sans accorder ni refuser au roi la paix qu'il demandait ; puis, au milieu de ces retards, il attend l'effet de leurs promesses.
XLVIII. Jugurtha, comparant la conduite de Metellus avec ses discours, reconnut qu'on le combattait avec ses propres armes ; car, en lui portant des paroles de paix, on ne lui faisait pas moins la guerre la plus terrible. Une place très importante venait de lui être enlevée ; les ennemis prenaient connaissance du pays et tentaient la fidélité de ses peuples. Il cède donc à la nécessité, et se décide à prendre les armes. En épiant la direction que prend l'ennemi, il conçoit l'espoir de vaincre par l'avantage des lieux. Il rassemble donc le plus qu'il peut de troupes de toutes armes, prend des sentiers détournés, et devance l'armée de Metellus.
Dans la partie de la Numidie qu'Adherbal ayait eue en partage, coule le fleuve Muthul, qui prend sa source au midi : à vingt mille pas environ, se prolonge une chaîne de montagnes parallèle à son cours, déserte, stérile et sans culture : mais du milieu s'élève une espèce de colline (46), dont le penchant, qui s'étend fort au loin, est couvert d'oliviers, de myrtes, et d'autres arbres qui naissent dans un terrain aride et sablonneux. Le manque d'eau rend la plaine intermédiaire entièrement stérile, sauf la partie voisine du fleuve, qui est garnie d'arbres, et que fréquentent les laboureurs et les troupeaux.
XLIX. Ce fut le long de cette colline, qui, comme nous l'avons dit, s'avance dans une direction oblique au prolongement de la montagne, que Jugurtha s'arrêta, en serrant les lignes de son armée. Il mit Bomilcar à la tête des éléphants et d'une partie de son infanterie, puis lui donna ses instructions sur ce qu'il devait faire : lui-même se porta plus près de la montagne avec toute sa cavalerie et l'élite de ses fantassins. Parcourant ensuite tous les escadrons et toutes les compagnies (47), il leur demande, il les conjure, au nom de leur valeur et de leur victoire récente, de défendre sa personne et ses Etats contre la cupidité des Romains. Ils vont avoir à combattre contre ceux qu'ils ont déjà vaincus et fait passer sous le joug, en changeant de chef, ces Romains n'ont pas changé d'esprit. Pour lui, tout ce qui peut dépendre de la prévoyance d'un général, il l'a su ménager aux siens : la supériorité du poste et la connaissance des lieux contre des ennemis qui les ignorent, sans compter que les Numides ne leur sont inférieurs ni par le nombre ni par l'expérience. Qu'ils se tiennent donc prêts et attentifs au premier signal, pour fondre sur les Romains : ce jour doit couronner tous leurs travaux et toutes leurs victoires, ou devenir pour eux le commencement des plus affreux malheurs. Jugurtha s'adresse ensuite à chaque homme ; reconnaît-il un soldat qu'il avait récompensé pour quelque beau fait d'armes, soit par de l'argent, soit par des grades, il lui rappelle cette faveur, et le propose comme exemple aux autres ; enfin, selon le caractère de chacun, il promet, menace, supplie, emploie tous les moyens pour exciter le courage.
Cependant Metellus, ignorant les mouvements de l'ennemi, descend la montagne à la tête de son armée ; il regarde, et reste d'abord en doute sur ce qu'il aperçoit d'extraordinaire ; car les Numides et leurs chevaux étaient embusqués dans les broussailles ; et, quoique les arbres ne fussent pas assez élevés pour les couvrir entièrement, il était difficile de les distinguer, tant à cause de la nature du terrain que de la précaution qu'ils prenaient de se cacher, ainsi que leurs enseignes. Bientôt, ayant découvert l'embuscade, le consul suspendit un instant sa marche et changea son ordre de bataille. Sur son flanc droit, qui était le plus près de l'ennemi, il disposa sa troupe en trois lignes, distribua les frondeurs et les archers entre les corps d'infanterie légionnaire, et rangea sur les ailes toute la cavalerie. En peu de mots, car le temps pressait, il exhorta ses soldats ; puis il les conduisit dans la plaine, en conservant l'ordre d'après lequel la tête de l'armée en était devenue le flanc.
L. Quand il vit que les Numides ne faisaient aucun mouvement et ne descendaient point de la colline, craignant que, par la chaleur de la saison et par le manque d'eau, la soif ne consumât son armée, Metellus détache son lieutenant Rutilius (48) avec les cohortes armées à la légère et une partie de 1a cavalerie, pour aller vers le fleuve s'assurer d'avance d'un camp ; car il s'imaginait que les ennemis, par de fréquentes attaques dirigées sur ses flancs, retarderaient sa marche, et que, peu confiants dans la supériorité de leurs armes, ils tenteraient d'accabler les Romains par la fatigue et la soif. Metellus, ainsi que le demandaient sa position et la nature du terrain, s'avance au petit pas, comme il avait fait en descendant de la montagne ; il place Marius derrière la première ligne ; pour lui, il se met à la tête de la cavalerie de l'aile gauche, qui, dans la marche, était devenue la tête de la colonne (49).
Dès que Jugurtha voit l'arrière-garde de Metellus dépasser le front des Numides, il envoie environ deux mille fantassins occuper la montagne d'où les Romains venaient de descendre, afin que, s'ils étaient battus, ils ne pussent s'y retirer ni s'y retrancher. Alors il donne tout à coup le signal et fond sur les ennemis. Une partie des Numides taille en pièces les dernières lignes ; d'autres attaquent à la fois l'aile droite et l'aile gauche ; pleins d'acharnement, ils pressent, harcèlent, mettent partout le désordre dans les rangs. Ceux mêmes des Romains qui, montrant le plus de résolution, avaient été au-devant des Numides, déconcertés par leurs mouvements incertains, sont blessés de loin, et ne peuvent ni joindre ni frapper leurs adversaires. Instruits d'avance par Jugurtha, les cavaliers numides, dès qu'un escadron romain se détache pour les charger, se retirent, non pas en masse, ni du même côté, mais en rompant leurs rangs. Si les Romains persistent à les poursuivre, les Numides, profitant de l'avantage du nombre (50), viennent prendre en queue ou en flanc leurs escadrons épars. D'autres fois, la colline les favorise encore mieux que la plaine ; car les chevaux numides, habitués à cette manœuvre, s'échappent facilement à travers les broussailles, tandis que les inégalités d'un terrain qu'ils ne connaissent point arrêtent les nôtres à chaque pas.
LI. Ce combat, marqué par tant de vicissitudes, offrit dans son ensemble un spectacle de confusion, d'horreur et de désolation. Séparés de leurs compagnons, les uns fuient, les autres poursuivent ; les drapeaux et les rangs sont abandonnés ; là où le péril l'a surpris, chacun se défend et cherche à repousser l'attaque : dards, épées, hommes, chevaux, ennemis, citoyens, tout est confondu ; la prudence ni la voix des chefs ne décident rien, le hasard conduit tout ; et déjà le jour était très avancé, que l'issue du combat demeurait incertaine.
Enfin, les deux armées étant accablées de chaleur et de fatigue, Metellus, qui voit les Numides ralentir leurs efforts, rassemble peu à peu ses soldats, rétablit leurs rangs, et oppose quatre cohortes légionnaires (51) à l'infanterie numide, dont la plus grande partie, épuisée, de fatigue, était allée se reposer sur la colline. En même temps i1 supplie, il exhorte les siens (52) à ne pas se laisser abattre, à ne pas abandonner la victoire à un ennemi qui fuit ; il leur représente qu'ils n'ont ni camp ni retranchement pour protéger leur retraite, que leur unique ressource est dans leurs armes.
Jugurtha cependant ne reste point oisif : i1 parcourt le champ de bataille, exhorte ses troupes, rétablit le combat, et lui-même, à la tête de ses meilleurs soldats, fait les derniers efforts, soutient les siens, pousse vivement ceux des ennemis qu'il voit ébranlés, et, quant à ceux dont il reconnaît l'intrépidité, il sait les contenir en les combattant de loin.
LII. Ainsi luttaient ensemble ces deux grands capitaines, avec une égale habileté, mais avec des moyens différents. Metellus avait pour lui la valeur de ses soldats, contre lui le désavantage du terrain : tout secondait Jugurtha, tout, excepté son armée. Enfin, les Romains, convaincus qu'il n'ont aucun moyen de retraite, ni la possibilité de forcer l'ennemi à combattre, pressés d'ailleurs par la nuit tombante (53), exécutent l'ordre de leur général, et se font jour en franchissant la colline. Chassés de ce poste, les Numides se dispersent et fuient. Il n'en périt qu'un petit nombre : leur vitesse, jointe au peu de connaissance que nous avions du pays (54), les sauva presque tous.
Cependant Bomilcar, chargé par Jugurtha, comme nous l'avons dit, de la conduite des éléphants et d'une partie de l'infanterie, avait, dès qu'il s'était vu devancer par Rutilius, conduit au pas ses soldats dans la plaine ; et, tandis que le lieutenant de Metellus pressait sa marche pour arriver au fleuve vers lequel il avait été détaché en avant, Bomilcar prit son temps pour ranger son armée dans l'ordre convenable, sans cesser d'être attentif aux mouvements dès deux corps d'armée ennemis. Dès qu'il sut que Rutilius, libre de toute inquiétude, venait d'asseoir son camp, et qu'en même temps il entendit redoubler les clameurs du côté où combattait Jugurtha, Bomilcar craignit que le lieutenant du consul, attiré par le bruit, ne vint secourir les Romains dans leur position critique ; alors, pour lui couper le chemin, il déploya sur un front plus large ses troupes, que, dans son peu de confiance en leur valeur, il avait tenues fort serrées (55). Dans cet ordre, il marche droit au camp de Rutilius.
LIII. Les Romains aperçoivent tout à coup un grand nuage de poussière, car les arbustes dont ce lieu était couvert empêchaient la vue de s'étendre. Ils pensèrent d'abord que le vent soulevait le sable de cette plaine aride ; mais, comme le nuage s'élevait toujours également et se rapprochait graduellement suivant les mouvements de l'armée, leurs doutes cessent : ils prennent leurs armes à la hâte, et, dociles aux ordres de leurs chefs, se rangent devant le camp. Dès que l'on est en présence, on s'attaque de part et d'autre avec de grands cris. Les Numides tinrent ferme, tant qu'ils crurent pouvoir compter sur lu secours de leurs éléphants ; mais, dès qu'ils virent ces animaux embarrassés dans les branches des arbres, séparés les uns des autres et enveloppés par l'ennemi, ils prirent la fuite, la plupart en jetant leurs armes, et s'échappèrent sains et saufs, à la faveur de la colline et de la nuit qui commençait. Quatre éléphants furent pris ; tous les autres, au nombre de quarante, furent tués.
Malgré la fatigue de la marche, du campement, du combat, et la joie de la victoire (56), les Romains, comme Metellus se faisait attendre plus longtemps qu'on n'avait pensé, s'avancent au-devant de lui, en bon ordre, avec précaution : les ruses des Numides ne permettaient ni relâche ni négligence. Lorsque, dans l'obscurité de la nuit, les deux armées se rapprochèrent, au bruit de leur marche, elles se crurent réciproquement en présence de l'ennemi, et devinrent l'une pour l'autre un sujet d'alarme et de tumulte. Cette méprise aurait amené la plus déplorable catastrophe, si, de part et d'autre, des cavaliers détachés en éclaireurs n'eussent reconnu la vérité. Aussitôt la crainte fait place à l'allégresse ; les soldats, dans leur ravissement, s'abordent l'un l'autre ; on raconte, on écoute ce qui s'est passé ; chacun porte aux nues ses actes de bravoure. Car ainsi vont les choses humaines : la victoire permet même au lâche de se vanter ; les revers rabaissent jusqu'aux plus braves.
LIV. Metellus demeure campé quatre jours dans ce lieu ; il donne tous ses soins aux blessés, décerne les récompenses militaires méritées dans les deux combats, adresse publiquement à toutes ses troupes des félicitations et des actions de grâces, puis les exhorte à montrer le même courage pour des travaux désormais plus faciles : après avoir combattu pour la victoire, leurs efforts, disait-il, n'auraient plus pour but que le butin. Cependant il envoie des transfuges et d'autres émissaires adroits, afin de découvrir chez quel peuple s'était réfugié Jugurtha (57), ce qu'il projetait, s'il n'avait qu'une poignée d'hommes ou bien une armée, et quelle était sa contenance depuis sa défaite.
Ce prince s'était retiré dans des lieux couverts de bois et fortifiés par la nature. Là, il rassemblait une armée plus nombreuse à la vérité que la première, mais composée d'hommes lâches, faibles, plus propres à l'agriculture et à la garde des troupeaux qu'à la guerre. Il en était réduit à cette extrémité, parce que, chez les Numides, personne, excepté les cavaliers de sa garde, ne suit le roi après une déroute. Chacun se retire où il juge à propos ; et cette désertion n'est point regardée comme un déshonneur : les mœurs de la nation l'autorisent.
Convaincu que Jugurtha n'a point laissé fléchir son courage indomptable, et que pour les Romains va recommencer une guerre où rien ne se fera que selon le bon plaisir de l'ennemi, où ils ne combattront jamais qu'avec des chanees inégales, où enfin la victoire leur sera plus désastreuse que la défaite aux Numides, Metellus se décide à éviter les engagements et les batailles rangées, pour adopter un nouveau plan d'opérations. Il se dirige dans les cantons les plus riches de la Numidie, ravage les champs, prend les châteaux et les places peu fortifiées ou sans garnison, les livre aux flammes, passe au fil de l'épée tout ce qui est en état de porter les armes, et abandonne au soldat le reste de la population. La terreur de ces exécutions fait qu'on livre aux Romains une foule d'otages, qu'on leur apporte des blés en abondance, et tout ce dont ils peuvent avoir besoin. Partout où ils le jugent nécessaire, ils laissent des garnisons.
Cette manœuvre inspire au roi de bien plus vives alarmes que l'échec récemment éprouvé par son armée. Tout son espoir était d'éviter l'ennemi, et il se voit forcé d'aller le chercher : faute d'avoir pu se défendre dans ses positions, il est réduit à combattre sur le terrain choisi par son adversaire. Cependant il prit le parti qui, dans sa position critique, lui parut encore le meilleur. Il laisse dans les cantonnements le gros de son armée, et lui-même, avec l'élite de sa cavalerie, s'attache à suivre Metellus. La nuit, dérobant sa marche par des routes détournées (58), il attaque à l'improviste ceux des Romains qui errent dans la campagne : la plupart étaient sans armes et furent tués ; le reste fut pris ; pas un seul n'échappa sans blessure, et, suivant l'ordre qu'ils en ayaient reçu, les Numides, ayant qu'aucun secours arrivât du camp, se retirèrent sur les hauteurs voisines.
LV. La joie la plus vive se répandit dans Rome, à la nouvelle des exploits de Metellus, quand on sut que ce général et ses soldats s'étaient montrés dignes de leurs ancêtres ; que, dans un poste désavantageux, il avait su vaincre par son courage ; qu'il était maître du territoire ennemi, et que ce Jugurtha, si orgueilleux naguère, grâce à la lâcheté d'Aulus, était maintenant réduit à trouver sa sûreté dans la fuite et dans ses déserts. Le sénat, pour ces heureux succès, décrète de publiques actions de grâces aux dieux immortels. Rome, auparavant tremblante et inquiète de l'issue de la guerre, respire l'allégresse ; la gloire de Metellus est à son comble.
Mais il n'en montra que plus d'ardeur à s'assurer de la victoire, à l'accélérer par tous les moyens, sans cependant jamais donner prise à l'ennemi. Il n'oubliait pas qu'à la suite de la gloire marche toujours l'envie : aussi, plus sa renommée avait d'éclat, plus il évitait de la compromettre. Depuis que Jugurtha avait surpris l'armée romaine, elle ne se débandait plus pour piller. Fallait-il aller au fourrage ou à la provision, les cohortes (59) et toute la cavalerie servaient d'escorte. Il divisa son armée en deux corps, commandés, l'un par lui-même, l'autre par Marius, et les occupa moins à piller qu'à incendier les campagnes. Les deux corps avaient chacun leur camp, assez près l'un de l'autre. S'il était besoin de se prêter main-forte, ils se réunissaient ; mais, ce cas excepté, ils agissaient séparément pour répandre plus loin la terreur et la fuite.
Cependant Jugurtha les suivait le long des collines, épiant le moment et le lieu propres à l'attaque ; là où il apprenait que les Romains devaient porter leurs pas, il gâtait les fourrages et empoisonnait les sources, si rares dans ce pays : il se montrait tantôt à Metellus, tantôt à Marius, tombait sur les derniers rangs, et regagnait aussitôt les hauteurs ; puis il revenait menacer l'un, harceler l'autre ; enfin, ne livrant jamais de bataille, ne laissant jamais de repos, il réussissait à empêcher l'ennemi d'accomplir ses desseins.
LVI. Le général romain, fatigué des ruses continuelles d'un ennemi qui ne lui permet pas de combattre, prend le parti d'assiéger Zama, ville considérable, et le boulevard de la partie du royaume où elle était située. Il prévoyait que, selon toute apparence, Jugurtha viendrait au secours de ses sujets assiégés, et qu'une bataille se livrerait. Le Numide, que des transfuges ont instruit de ce qui se prépare, devance Metellus par des marches forcées : il vient exhorter les habitants à défendre leurs murs, et leur donne pour auxiliaires les transfuges. C'étaient, de toutes les troupes royales, celles dont il était le plus sûr, vu leur impuissance de le trahir (60). Il promet en outre aux habitants d'arriver lui-même, quand il en sera temps, à la tête d'une armée. Ces dispositions faites, il se retire dans des lieux très couverts. Là, il apprend bientôt que Marius, avec quelques cohortes, a reçu l'ordre de se détourner de la route pour aller chercher du blé à Sicca : c'était la ville qui, la première, avait abandonné Jugurtha après sa défaite : il accourt de nuit sous ses murs, avec quelques cavaliers d'élite, et au moment où les Romains en sortaient, il les attaque aux portes. En même temps, élevant la voix, il exhorte les habitants à envelopper nos cohortes par derrière ; il ajoute que la fortune leur offre l'occasion d'un brillant exploit ; que, s'ils en profitent, désormais, lui sur son trône, eux dans l'indépendance, pourront vivre exempis de toute crainte. Si Marius ne se fût porté en avant, après avoir sans retard évacué la ville, tous ses habitants, ou au moins le plus grand nombre, auraient certainement abandonné son parti : tant les Numides sont mobiles dans leurs affections ! Les soldats de Jugurtha sont un instant soutenus par la présence de leur roi ; mais, dès qu'ils se sentent pressés plus vivement par les ennemis, ils prennent la fuite après une perte assez légère.
LVII. Marius arrive à Zama. Cette ville, située dans une plaine, était plus fortifiée par l'art que par la nature : abondamment pourvue d'armes et de soldats, elle ne manquait d'aucun des approvisionnements nécessaires. Metellus, après avoir fait toutes les dispositions convenables aux circonstancus et aux lieux, investit entièrement la place avec son armée ; il marque à chacun de ses lieutenants le poste qu'il doit attaquer, puis donne le signal : en même temps un grand cri s'élève sur toute la ligne. Les Numides n'en sont pas effrayés : fermes et menaçants, ils attendent sans trouble l'assaut. L'attaque commence : les Romains, suivant que chacun a plus ou moins de courage, ou lancent de loin des balles de plomb et des pierres, ou s'approchent (61) pour saper la muraille et pour l'escalader, et brûlent de combattre corps à corps. De leur côté, les assiégés roulent des pierres sur les plus avancés, puis font pleuvoir des pieux, des dards enflammés et des torches enduites de poix et de soufre (62). Quant à ceux qui sont restés à l'écart, leur lâcheté ne les soustrait point au danger ; la plupart sont blessés par les traits partis des machines ou de la main des Numides. Ainsi le péril, mais non l'honneur, est égal pour le brave comme pour le lâche.
LVIII. Tandis que l'on combat ainsi sous les murs de Zama, Jugurtha, à la tête d'une troupe nombreuse, fond inopinément sur le camp des ennemis (63) : ceux qui en avaient la garde la faisaient négligemment, et ne s'attendaient à rien moins qu'à une attaque. Il force une des portes : nos soldats, frappés d'une terreur soudaine, pourvoient à leur sûreté, chacun selon son caractère ; les uns fuient, les autres prennent leurs armes ; la plupart sont tués ou blessés. De toute cette multitude, quarante soldats seulement, fidèles à l'honneur du nom romain, se forment en peloton, et s'emparent d'une petite éminence, d'où les efforts les plus soutenus ne peuvent les chasser. Les traits qu'on leur lance de loin, cette poignée d'hommes les renvoie, sans que, pour ainsi dire, un seul porte à faux sur la masse de leurs assaillants. Si les Numides se rapprochent, alors cette vaillante élite, déployant une vigueur irrésistible, les taille en pièces, les disperse, les met en fuite.
Metellus en était au plus fort de ses attaques, lorsqu'il entendit derrière lui les cris des ennemis ; il tourne bride, et voit les fuyards se diriger de son côté, ce qui lui indique que ce sont les Romains. Il détache aussitôt Marius vers le camp avec toute la cavalerie et les cohortes des alliés ; puis, les larmes aux yeux, il les conjure, au nom de leur amitié et de la république, de ne pas souffrir qu'un pareil affront soit fait à une armée victorieuse, ni que l'ennemi se retire impunément. Marius exécute promptement ces ordres. Jugurtha, embarrassé dans les retranchements de notre camp, voyant une partie de ses cavaliers s'élancer par-dessus les palissades, les autres se presser dans des passages étroits où ils se nuisent par leur précipitation, se retire enfin dans des positions fortes, avec une perte considérable. Metellus, sans être venu à bout de son entreprise, est forcé, par la nuit, de rentrer dans son camp avec son armée.
LIX. Le lendemain, avant de sortir pour attaquer la place, il ordonne à toute sa cavalerie de former ses escadrons devant la partie du camp par où Jugurtha était survenu la veille. La garde des portes, et celle des postes les plus voisins de l'ennemi, sont réparties entre les tribuns. Metellus marche ensuite sur Zama, donne l'assaut ; et, comme le jour précédent, Jugurtha sort de son embuscade, et fond tout à coup sur les nôtres ; les plus avancés laissent un moment la crainte et la confusion pénétrer dans leurs rangs, mais leurs compagnons d'armes reviennent les soutenir. Les Numides n'auraient pu résister longtemps, si leurs fantassins, mêlés aux cavaliers, n'eussent, dans le choc, porté des coups terribles. Appuyée de cette infanterie, la cavalerie numide, au lieu de charger et de se replier ensuite, selon sa manœuvre habituelle, poussait à toute bride à travers nos rangs, les rompait, les enfonçait, et livrait à ces agiles fantassins des ennemis à moitié vaincus.
LX. Dans le même temps, on combattait avec ardeur sous les murs de Zama. A tous les postes où commande un lieutenant ou quelque tribun, l'effort est le plus opiniâtre : personne ne met son espoir dans autrui ; chacun ne compte que sur soi. Les assiégés, avec la même ardeur, combattent et font face à l'ennemi sur tous les points : de part et d'autre on est plus occupé à porter des coups qu'à s'en garantir. Les clameurs mêlées d'exhortations, de cris de joie, de gémissements, et le fracas des armes, s'élèvent jusqu'au ciel ; les traits volent de tous côtés.
Cependant les défenseurs de la place, pour peu que leurs ennemis ralentissent leurs attaques, portaient leurs regards attentifs sur le combat de la cavalerie ; et, selon les chances diverses qu'éprouvait Jugurtha, vous les eussiez vus livrés à la joie ou à la crainte. Comme s'ils eussent été à portée d'être aperçus ou entendus par leurs compatriotes, ils avertissaient, exhortaient, faisaient signe de la main, et se donnaient tous les mouvements d'hommes qui veulent lancer ou éviter des traits. Marius remarque cette préoccupation, car il commandait de ce côté ; il ralentit à dessein la vivacité de ses attaques, affecte du découragement, et laisse les Numides contempler à leur aise le combat que livre leur roi ; puis, au moment où l'intérêt qu'ils prennent à leurs compatriotes les occupe tout entiers, il donne tout à coup le plus vigoureux assaut à la place. Déjà nos soldats, portés sur les échelles, étaient prêts à saisir le haut de la muraille, lorsque les assiégés accourent, lancent sur eux des pierres, des feux, toutes sortes de projectiles. Les nôtres tiennent ferme d'abord ; bientôt deux ou trois échelles se rompent ; ceux qui étaient dessus tombent écrasés, les autres se sauvent comme ils peuvent, peu d'entre eux sains et saufs, la plupart criblés de blessures. Enfin, la nuit fait, de part et d'autre, cesser le combat.
LXI. Metellus reconnut bientôt l'inutilité de ses tentatives : il ne pouvait prendre la ville, et Jugurtha n'engageait de combat que par surprise ou avec l'avantage du poste : d'ailleurs, la campagne touchait à sa fin. Le consul lève donc le siège de Zama, met garnison dans les villes qui s'étaient soumises volontairement et que protégeaient suffisamment leur situation ou leurs remparts, puis il conduit le reste de son armée dans la Province romaine qui confine à la Numidie. A l'exemple des autres généraux, il ne donna point ce temps au repos et aux plaisirs. Comme les armes avaient peu avancé la guerre, il résolut d'y substituer la trahison, et de se servir des amis de Jugurtha pour lui tendre des embûches. J'ai parlé de Bomilcar, qui suivit ce prince à Rome, et qui, après avoir donné des cautions, se déroba secrètement à la condamnation qu'il avait encourue pour le meurtre de Massiva (64). L'extrême faveur dont il jouissait auprès de Jugurtha lui donnait toute facilité pour le trahir. Metellus cherche à séduire ce Numide par de grandes promesses, et l'attire d'abord à une entrevue mystérieuse. Là, il lui donne sa parole «qu'en livrant Jugurtha mort ou vif il obtiendra du sénat l'impunité et la restitution de tous ses biens». Bomilcar se laisse aisément persuader. Déloyal par caractère, il avait encore la crainte que, si la paix se faisait avec les Romains, son supplice ne fût une des conditions du traité.
LXII. A la première occasion favorable, voyant Jugurtha livré à l'inquiétude, au sentiment de ses malheurs, il l'aborde, lui conseille, et même le conjure, les larmes aux yeux, de pourvoir enfin à sa sûreté, à celle de ses enfants et de la nation numide qui a si bien mérité de lui : dans tous les combats, ils ont été vaincus ; leur territoire est dévasté ; un grand nombre d'entre eux ont péri ou sont prisonniers : les ressources du royaume sont épuisées : assez et trop peut-être, Jugurtha a mis à l'épreuve la valeur de ses soldats et sa fortune ; il doit craindre que, pendant qu'il temporise, les Numides ne pourvoient eux-mêmes à leur salut.
Par ces discours et d'autres propos semblables, Bomilcar décide enfin le monarque à la soumission : des ambassadeurs sont envoyés au général romain (65) pour lui déclarer que Jugurtha est prêt à souscrire à tout ce qui lui serait ordonné, et à livrer sans nulle réserve sa personne et ses Etats à la foi de Metellus. Le consul fait aussitôt venir des divers cantonnements tous les sénateurs (66) qui s'y trouvaient, et s'en forme un conseil, auquel il adjoint d'autres officiers qu'il estime aptes à y prendre place (67) ; puis, en vertu d'un décret de ce conseil, rendu selon les formes anciennes, il enjoint à Jugurtha, représenté par ses ambassadeurs, de donner deux cent mille livres posant d'argent, tous ses éléphants, plus une certaine quantité d'armes et de chevaux. Ces conditions accomplies sans délai, Metellus ordonne que tous les transfuges lui soient rendus chargés de chaînes. La plupart furent effectivement livrés (68) : quelques-uns, dès les préliminaires du traité, s'étaient sauvés en Mauritanie, auprès du roi Bocchus.
Lorsque Jugurtha se voit ainsi dépouillé de ses, armes, de ses plus braves soldats et de ses trésors, et qu'il est appelé lui même à Tisidium pour y recevoir de nouveaux ordres (69), il chancelle encore une fois dans ses résolutions : sa mauvaise conscience commence à craindre les châtiments dus à ses crimes. Enfin, après bien des journées passées dans l'hésitation, où tantôt, abattu par ses malheurs, tout lui semble préférable à la guerre, tantôt il songe en lui-même combien la chute est lourde du trône à l'esclavage, et que c'est en pure perte qu'il aura sacrifié tous ses moyens de défense, il se décide à recommencer la guerre plus que jamais. A Rome, le sénat avait, dans la répartition des provinces, prorogé la Numidie à Metellus.
LXIII. Vers ce même temps, il arriva que, Marius offrant un sacrifice aux dieux, dans Utique, l'aruspice lui prédit (70) de grandes et mémorables destinées, assurant que, fort du secours des dieux, il accomplirait les desseins qu'il avait dans l'âme ; qu'il pouvait, sans se lasser, mettre sa fortune à l'épreuve ; que tout lui serait prospère (71). Dès longtemps, en effet, Marins nourrissait le plus violent désir d'arriver au consulat. Pour y parvenir, il réunissait tous les titres, excepté l'illustration des ancêtres : talents, probité, connaissance profonde de l'art militaire, courage indomptable dans les combats, simplicité dans la paix (72) ; enfin, un mépris des richesses et des voluptés égal à sa passion pour la gloire. Né à Arpinum, où il passa toute son enfance, dès qu'il fut d'âge à supporter les fatigues de la guerre, il s'adonna entièrement aux exercices des camps, et point du tout à l'éloquence des Grecs ni aux formes de l'urbanité romaine. Au milieu de ces louables occupations, son âme s'était fortifiée de bonne heure loin de la corruption. Lorsqu'en premier lieu il sollicita, auprès du peuple, le tribunat militaire, bien que presque aucun citoyen ne le connût personnellement, sa réputation lui valut les suffrages spontanés de toutes les tribus. Dès ce moment, il s'éleva successivement de magistrature en magistrature, et, dans toutes ses fonctions, il se montra toujours supérieur à son emploi. Cependant, à cette époque, cet homme si distingué, que son ambition perdit par la suite (73), n'osait encore briguer le consulat ; car alors, si le peuple disposait des autres magistratures, la noblesse se transmettait de main en main cette dignité suprême, dont elle était exclusivement en possession. Tout homme nouveau, quels que fussent sa renommée et l'éclat de ses actions, paraissait indigne de cet honneur (74) : il était comme souillé par la tache de sa naissance.
LXIV. Toutefois, les paroles de l'aruspice s'accordant avec les ambitieux désirs de Marius, celui-ci demande à Metellus son congé pour aller se mettre au nombre des candidats. Bien que ce général réunît à un degré supérieur mérite, renommée, et mille autres qualités désirables dans un homme vertueux, il n'était pas exempt de cette hauteur dédaigneuse qui est le défaut général de la noblesse. Frappé d'abord de cette démarche sans exemple, il en témoigne à son questeur toute sa surprise, et lui conseille, en ami, de ne pas s'engager dans un projet si chimérique ; de ne pas élever ses pensées au-dessus de sa condition ; il lui objecte que les mêmes prétentions ne conviennent pas à tous ; qu'il devait se trouver satisfait de sa position, et surtout se bien garder de solliciter du peuple romain ce qui ne pouvait que lui attirer un refus mérité. Voyant que ces représentations et d'autres discours semblables n'avaient point ébranlé Marius, Metellus ajouta, «que, dès que les affaires publiques lui en laisseraient le loisir, il lui accorderait sa demande». Marius ne cessant de réitérer les mêmes sollicitations, on prétend que le proconsul lui dit : «Qui vous presse de partir ? il sera assez temps pour vous de demander le consulat quand mon fils se mettra sur les rangs». Or ce jeune homme, qui servait alors sous les yeux de son père, était à peine dans sa vingtième année (75).
Cette réponse enflamme encore plus Marius pour la dignité qu'il convoite, en l'irritant profondément contre son général. Dès ce moment, il n'a pour guides de ses actions que l'ambition et la colère,