La Légende d’Ulenspiegel/Livre 1
I
A Damme, en Flandre, quand Mai ouvrait leurs fleurs aux aubépines, naquit Ulenspiegel, fils de Claes.
Une commère sage-femme et nommée Katheline l’enveloppa de langes chauds, et, lui ayant regardé la tête, y montra une peau.
— Coiffé, né sous une bonne étoile ! dit-elle joyeusement.
Mais bientôt se lamentant et désignant un petit point noir sur l’épaule de l’enfant : — Hélas ! pleura-t-elle, c’est la noire marque du doigt du diable.
— Monsieur Satan, reprit Claes, s’est donc levé de bien bonne heure, qu’il a déjà eu le temps de marquer mon fils ?
— Il n’était pas couché, dit Katheline, car voici seulement Chanteclair, qui éveille les poules.
Et elle sortit, mettant l’enfant aux mains de Claes.
Puis l’aube creva les nuages nocturnes, les hirondelles rasèrent en criant les prairies et le soleil montra pourpre à l’horizon sa face éblouissante.
Claes ouvrit la fenêtre et parlant a Ulenspiegel :
— Fils coiffé, dit-il, voici monseigneur du Soleil qui vient saluer la terre de Flandre. Regarde-le quand tu le pourras, et, quand plus tard tu seras empêt ré en quelque doute, ne sachant ce qu’il faut faire pour agir bien, demande-lui conseil ; il est clair et chaud ; sois sincère comme il est clair, et bon comme il est chaud.
— Claes, mon homme, dit Soetkin, tu prêches un sourd ; viens boire, mon fils.
Et la mère offrit au nouveau-né ses beaux flacons de nature.
II
Pendant qu’Ulenspiegel y buvait à même, tous les oiseaux s’éveillèrent dans la campagne.
Claes, qui liait des fagots, regardait sa commère donner le sein à Ulenspiegel.
— Femme, dit-il, as-tu fait provision de ce bon lait ?
— Les cruches sont pleines, dit-elle, mais ce n’est pas assez pour ma joie.
— Tu parles d’un si grand heur bien piteusement.
— Je songe, dit-elle, qu’il n’y a pas un traître patard dans le cuiret que tu vois là pendant au mur.
Claes prit en main le cuiret ; mais il eut beau le secouer, il n’y entendit nulle aubade de monnaie. Il en fut penaud. Voulant toutefois réconforter sa commère :
— De quoi t’inquiètes-tu ? dit-il. N’avons-nous dans la huche le gâteau qu’hier nous offrit Katheline ? Ne vois-je là un gros morceau de bœuf qui fera au moins pendant trois jours du bon lait pour l’enfant ? Ce sac de fèves si bien tapi en ce coin est-il prophète de famine ? Est-elle fantôme cette tinette de beurre ? Sont-ce des spectres que ces enseignes et guidons de pommes rangés guerrièrement par onze en ligne dans le grenier ? N’est-ce point annonce de fraîche buverie que le gros bonhomme tonneau de cuyte de Bruges, qui garde en sa panse notre rafraîchissement ?
— Il nous faudra, dit Soetkin, quand on portera l’enfant à baptême, donner deux patards au prêtre et un florin pour le festin.
Sur ce, Katheline entra tenant un gros bouquet de plantes et dit :
— J’offre à l’enfant coiffé l’angélique, qui préserve l’homme de luxure, le fenouil, qui éloigne Satan…
— N’as-tu pas, demanda Claes, l’herbe qui appelle les florins ?
— Non, dit-elle.
— Donc, dit-il, je vais voir s’il n’y en a point dans le canal.
Il s’en fut, portant sa ligne et son filet, certain, au demeurant, de ne rencontrer personne, car il n’était qu’une heure avant l’oosterzon, qui est, en Flandre, le soleil de six heures.
III
Claes vint au canal de Bruges, non loin de la mer. Là, mettant l’appât à sa ligne, il la lança à l’eau et il y laissa descendre son filet. Un petit garçonnet bien vêtu était sur l’autre bord, dormant comme souche, sur un bouquet de moules.
Il s’éveilla au bruit que faisait Claes et voulut s’enfuir, craignant que ce ne fût quelque sergent de la commune venant le déloger de son lit et le mener au Steen pour vagations illicites.
Mais il cessa d’avoir peur quand il reconnut Claes et que celui-ci lui cria :
— Veux-tu gagner six liards ? Chasse le poisson par ici.
Le garçonnet, à ce propos, entra dans l’eau, avec sa petite bedondaine déjà gonflée, et s’armant d’un panache de grands roseaux, chassa le poisson vers Claes.
La pêche finie, Claes retira son filet et sa ligne, et marchant sur l’écluse vint près du garçonnet.
— C’est toi, dit-il, que l’on nomme Lamme de ton nom de baptême et Goedzak à cause de ton doux caractère, et qui demeures rue du Héron, derrière Notre-Dame. Comment, su jeune et si bien vêtu, te faut-il dormir sur un lit public ?
— Las ! monsieur du charbonnier, répondit le garçonnet, j’ai au logis une sœur plus jeune que moi d’un an et qui me daube a grands coups à la moindre querelle. Mais je n’ose sur son dos prendre ma revanche, car je lui ferais mal, monsieur. Hier, au souper, j’eus grand’faim et nettoyai de mes doigts le fond d’un plat de bœuf aux fèves dont elle voulait avoir sa part. Il n’y en avait assez pour moi, monsieur. Quand elle me vit me pourléchant à cause du bon goût de la sauce, elle devint comme enragée et me f rappa à toutes mains de si grandes gifles que je m’enfuis tout meurtri de la maison.
Claes lui demanda ce que faisaient ses père et mère pendant cette giflerie.
Lamme Goedzak répondit :
— Mon père me battait sur une épaule et ma mère sur l’autre en me disant : « Revanche-toi, couard. » Mais moi, ne voulant pas frapper une fille, je m’enfuis.
Soudain Lamme blêmit et trembla de tous ses membres.
Et Claes vit venir une grande femme et, marchant à côté d’elle une fillette maigre et d’aspect farouche.
— Ah ! dit Lamme tenant Claes au haut-de-chausses, voici ma mère et ma sœur qui me viennent quérir. Protégez-moi, monsieur du charbonnier.
— Tiens, dit Claes, prends d’abord ces sept liards pour salaire et allons à elles sans peur.
Quand les deux femmes virent Lamme, elles coururent à lui et toutes deux le voulurent battre, la mère parce qu’elle avait été inquiète et la sœur parce qu’elle en avait l’habitude.
Lamme se cachait derrière Claes et criait :
— J’ai gagné sept liards, j’ai gagné sept liards, ne me battez point.
Mais la mère l’embrassait déjà, tandis que la fillette voulait de force ouvrir les mains de Lamme pour avoir son argent. Mais Lamme criait :
— C’est le mien, tu ne l’auras pas.
Et il serrait les poings. Claes toutefois secoua rudement la fillette par les oreilles et lui dit :
— S’il t’arrive encore de chercher noise à ton frère, qui est bon et doux comme un agneau, je te mettrai dans un noir trou à charbon, et là ce ne sera plus moi qui te tirerai les oreilles mais le rouge diable d’enfer, qui te mettra en morceaux avec ses grandes griffes et ses dents qui sont comme fourches.
A ce propos, la fillette n’osant plus regarder Claes ni s’approcher de Lamme, s’abrita derrière les jupons de sa mère. Mais en entrant en ville, elle criait partout :
— Le charbonnier m’a battue ; il a le diable dans sa cave.
Cependant elle ne frappa plus Lamme davantage ; mais, étant grande, le fit travailler à sa place. Le doux niais le faisait volontiers.
Claes avait, cheminant, vendu sa pêche à un fermier qui la lui achetait de coutume. Rentrant au logis, il dit à Soetkin :
— Voici ce que j’ai trouve dans le ventre de quatre brochets, de neuf carpes et dans un plein panier d’anguilles. Et il jeta deux florins et un patard sur la table.
— Que ne vas-tu chaque jour à la pêche, mon homme ? demanda Soetkin.
Claes répondit :
— Afin de ne point devenir moi-même poisson ès filets des sergents de la commune.
IV
On appelait à Damme le père d’Ulenspiegel Claes le Kolldraeger ou charbonnier. Claes avait le poil noir, les yeux brillants, la peau de la couleur de sa marchandise, sauf le dimanche et les jours de fête, quand il y avait abondance de savon en la chaumière. Il était petit, carré, fort et de face joyeuse.
Si, la journée finie et le soir tombant, il allait en quelque taverne, sur la route de Bruges, laver de cuyte son gosier noir de charbon, toutes les femmes humant le serein sur le pas de leurs portes lui criaient amicalement :
— Bonsoir et bière claire, charbonnier.
— Bonsoir et un mari qui veille, répondait Claes.
Les fillettes qui revenaient des champs par troupes se plaçaient toutes devant lui de façon à l’empêcher de marcher et lui disaient :
— Que payes-tu pour ton droit de passage : ruban écarlate, boucle dorée, souliers de velours ou florin pour aumônière ?
Mais Claes en prenait une par la taille et lui baisait les joues ou le cou, suivant que sa bouche était plus proche de la chair fraîche ; puis il disait :
— Demandez, mignonnes, demandez le reste à vos amoureux.
Et elles s’en allaient s’éclatant de rire.
Les enfants reconnaissaient Claes à sa grosse voix et au bruit de ses souliers. Courant à lui, ils lui disaient :
— Bonsoir, charbonnier.
— Autant Dieu vous donne, mes angelots, disait Claes ; mais ne m’approchez pas, sinon je ferai de vous des moricauds.
Les petits, étant hardis, s’approchaient toutefois ; alors il en prenait un par le pourpoint, et, frottant de ses mains noires son frais museau, le renvoyait ainsi, riant quand même, à la grande joie de tous les autres.
Soetkin, femme de Claes, était une bonne commère, matinale comme l’aube et diligente comme la fourmi.
Elle et Claes labouraient à deux leur champ et s’attelaient comme bœufs à la charrue. Pénible en était le traînement, mais plus pénible encore celui de la herse, lorsque le champêtre engin devait de ses dents de bois déchirer la terre dure. Ils le faisaient toutefois le cœur gai, en chantant quelque ballade.
Et la terre avait beau être dure ; en vain le soleil dardait sur eux ses plus chauds rayons : en vain aussi traînant la herse, ployant les genoux, devaient-ils faire des reins cruel effort, s’ils s’arrêtaient et que Soetkin tournât vers Claes son doux visage et que Claes baisât ce miroir d’âme tendre, ils oubliaient la grande fatigue.
V
La veille, il avait été crié aux bailles de la maison commune que Madame, femme de l’empereur Charles, étant grosse, il fallait dire des prières pour sa prochaine délivrance.
Katheline entra chez Claes toute frissante :
— Qu’est-ce qui te deult, commère ? demanda le bonhomme.
— Las ! répondit-elle, parlant par saccades. Cette nuit, spectres fauchant hommes comme faneurs l’herbe. — Fillettes enterrées vives ! Sur leur corps dansait le bourreau. — Pierre de sang suant depuis neuf mois, cassée cette nuit.
— Ayez pitié de nous, gémit Soetkin, avez pitié, Seigneur Dieu : c’est noir présage pour la terre de Flandre.
— Vis-tu cela de tes yeux ou en songe ? demanda Claes.
— De mes yeux, dit Katheline. Katheline, toute blême et pleurant, parla encore et dit :— Deux enfantelets sont nés, l’un en Espagne, c’est l’infant Philippe, et l’autre en pays de Flandre, c’est le fils de Claes, qui sera plus tard surnommé Ulenspiegel. Philippe deviendra bourreau, ayant été engendré par Charles cinquième, meurtrier de nos pays. Ulenspiegel sera grand docteur en joyeux propos et batifolements de jeunesse, mais il aura le cœur bon, ayant eu pour père Claes, le vaillant manouvrier sachant, en toute braveté, honnêteté et douceur, gagner son pain. Charles empereur et Philippe roi chevaucheront par la vie, faisant le mal par batailles, exactions et autres crimes. Claes travaillant toute la semaine, vivant suivant droit et loi, et riant au lieu de pleurer en ses durs labeurs, sera le modèle des bons manouvriers de Flandre. Ulenspiegel toujours jeune et qui ne mourra point, courra par le monde sans se fixer oncques en un lieu. Et il sera manant, noble homme, peintre, sculpteur, le tout ensemble. Et par le monde ainsi se promènera, louant choses belles et bonnes et se gaussant de sottise à pleine gueule. Claes est ton courage, noble peuple de Flandre, Soetkin est ta mère vaillante, Ulenspiegel est ton esprit ; une mignonne et gente fillette, compagne d’Ulenspiegel et comme lui immortelle, sera ton cœur, et une grosse bedaine, Lamme Goedzak, sera ton estomac. Et en haut se tiendront les mangeurs de peuple, en bas les victimes ; en haut frelons voleurs, en bas, abeilles laborieuses, et dans le ciel saigneront les plaies du Christ.
Ce qu’ayant dit, s’endormit Katheline la bonne sorcière.
VI
On portait Ulenspiegel à baptême ; soudain chut une averse qui le mouilla bien. Ainsi fut-il baptisé pour la première fois. Quand il entra dans l’église, il fut dit aux parrain et marraine, père et mère, par le bedeau schoolmeester, maître d’école, qu’ils eussent à se placer autour de la piscine baptismale, ce qu’ils firent.
Mais il y avait à la voûte, au-dessus de la piscine, un trou fait par un maçon pour y suspendre une lampe à une étoile en bois doré. Le maçon, considér ant, d’en haut, les parrain et marraine debout roidement autour de la piscine coiffée de son couvercle, versa par le trou de la voûte un traître seau d’eau qui, tombant entre eux sur le couvercle de la piscine, fit grand éclaboussement. Mais Ulenspiegel eut la plus grosse part. Et ainsi il fut baptisé pour la deuxième fois.
Le doyen vint : ils se plaignirent à lui ; mais il leur dit de se hâter, et que c’était un accident. Ulenspiegel se démenait à cause de l’eau tombée sur lui. Le doyen lui donna le sel et l’eau, et le nomma Thylbert, qui veut dire « riche en mouvements ». Il fut ainsi baptisé pour la troisième fois.
Sortant de Notre-Dame, ils entrèrent vis-à-vis de l’église dans la rue Longue, au Rosaire des Bouteilles, dont une cruche formait le credo. Ils y burent dix-sept pintes de dobbel-kuyt et davantage. Car c’est la vraie façon en Flandre, pour sécher les gens mouillés, d’allumer un feu de bière en la bedaine. Ulenspiegel fut ainsi baptisé pour la quatrième fois.
S’en retournant au logis et zigzaguant par le chemin, la tête plus que le corps pesante, ils vinrent à un ponteau jeté sur une petite mare, Katheline qui était marraine portait l’enfant, elle fit un faux pas et tomba dans la boue avec Ulenspiegel, qui fut ainsi baptisé pour la cinquième fois.
Mais on le retira de la mare pour le laver d’eau chaude en la maison de Claes, et ce fut son sixième baptême.
VII
Ce jour-là, Sa Sainte Majesté Charles résolut de donner de belles fêtes pour bien célébrer la naissance de son fils. Elle résolut, comme Claes, d’aller à la pêche, non en un canal, mais dans les aumônières et cuirets de ses peuples. C’est de là que les lignes souveraines tirent crusats, daelders d’argent, lions d’or, et tous ces poissons merveilleux se changeant, à la volonté du pêcheur, en robes de velours, précieux bijoux, vins exquis et fines nourritures. Car les rivières les plus poissonneuses ne sont pas celles où il y a le plus d’eau.
Ayant assemblé ceux de son conseil, Sa Sainte Majesté résolut que la pêche se ferait de la façon suivante :
Le seigneur infant serait porté à baptême vers les neuf ou dix heures ; les habitants de Valladolid, pour montrer leur joie grande mèneraient noces et festins toute la nuit, à leurs frais, et sèmeraient sur la Grand’Place leur argent pour les pauvres.
Il y aurait à cinq carrefours une grande fontaine d’où jaillirait par flots, jusques à l’aube, du gros vin payé par la ville. A cinq autres carrefours seraient rangés, sur édifices de bois, saucissons, cervelas, boutargues, andouilles, langues de bœuf et autres viandes, aussi à la charge de la ville.
Ceux de Valladolid élèveraient en grand nombre, à leurs dépens, sur le passage du cortège, des arcs de triomphe représentant la Paix, la Félicité, l’Abondance, la Fortune propice et emblématiquement tous et quelconques dons du ciel dont ils furent comblés sous le règne de Sa Sainte Majesté.
Finalement, outre ces arcs pacifiques, il en serait placé quelques autres où l’on verrait peints en vives couleurs des attributs moins bénins, tels que aigles, lions, lances, hallebardes, épieux à langue flamboyante, hacquebutes à croc, canons, fauconneaux, courtauds à grosse gueule et autres engins montrant imagièrement la force et puissance guerrières de Sa Sainte Majesté.
Quant aux lumières à éclairer l’église, il serait permis à la gilde des ciriers de fabriquer gratis plus de vingt mille cierges, dont les bouts non consumés reviendraient au chapitre.
Pour ce qui était des autres dépenses, l’empereur les ferait volontiers, montrant ainsi son bon vouloir de ne pas trop charger ses peuples.
Comme la commune allait exécuter ces ordres, arrivèrent de Rome nouvelles lamentables. D’Orange, d’Alençon et Frundsberg, capitaines de l’empereur, étaient entrés en la sainte ville, y avaient saccagé et pillé les églises, chapelles et maisons, n’épargnant personne, prêtres, nonnains, femmes ni enfants. Le Saint-Père avait été fait prisonnier. Depuis une semaine, le pillage n’avait point cessé, et reiters et landsknechts vaguaient par Rome, saoûlés de nourriture, ivres de buverie, brandissant leurs armes, cherchant les cardinaux, et disant qu’ils tailleraient assez dans leur cuir pour les empêcher de devenir jamais papes. D’autres, ayant déjà exécute cette menace, se promenaient fièrement dans la ville, portant sur leur poitrine des chapelets de vingt-huit grains ou davantage, gros comme des noix, et tout sanglants, Certaines rues étaient de rouges ruisseaux où gisaient dépouillés les cadavres des morts.
D’aucuns dirent que l’empereur, ayant besoin d’argent, avait voulu en pêcher dans le sang ecclésiastique, et qu’ayant pris connaissance du traité imposé par ses capitaines au pontife prisonnier, il le força à céder toutes les places fortes de ses États, à payer 400.000 ducats et à demeurer en prison jusqu’à ce qu’il se fût exécuté.
Toutefois, la douleur de Sa Majesté étant grande, il décommanda tous les apprêts de joie, fêtes et réjouissances, et ordonna de prendre le deuil aux seigneurs et dames de son hôtel.
Et l’infant fut baptisé en ses langes blancs, qui sont langes de deuil royal.
Ce que les seigneurs et dames interprétèrent à sinistre présage.
Nonobstant ce, madame la nourrice présenta l’infant aux seigneurs et dames de l’hôtel, afin que ceux-ci lui fissent, selon la coutume, leurs souhaits et dons.
Madame de la Coena lui appendit au cou une pierre noire contre le poison, ayant forme et grosseur d’une noisette, dont l’écale était d’or. Madame de Chauffade lui attacha à un fil de soie pendant sur l’estomac une aveline précipitative de bonne concoction d’aliments ; messire van der Steen de Flandre lu offrit un saucisson de Gand, long de cinq coudées et gros d’un, demie, en souhaitant humblement à Son Altesse qu’à sa seule odeur elle eût soif de clauwert gantoisement, disant que quiconque aime la bière d’une ville n’en peut haïr les brasseurs ; messire écuyer Jacques-Christophe de Castille pria monseigneur Infant de porter à ses pieds mignons jaspe vert pour le faire bien courir. Jan de Paepe, le fou, qui était là, dit :
— Messire, donnez-lui plutôt le cor de Josué, au son duquel toutes les villes courraient le grand trotton devant lui, allant poser ailleurs leur assiette avec tous leurs habitants, hommes, femmes et enfants. Car Monseigneur ne doit pas apprendre à courir, mais à faire courir les autres.
L’éplorée veuve de Floris van Borsele, qui fut seigneur de Veere au pays de Zélande, donna à Mgr Philippe une pierre qui rendait, disait- elle, les hommes amoureux et les femmes inconsolables.
Mais l’infant geignait comme veau.
Cependant, Claes mettait aux mains de son fils un hoche d’osier à grelots et disait, faisant danser Ulenspiegel sur sa main : « Grelots, grelots tintinabulants, puisses-tu en avoir toujours à ta toque, petit homme ; car c’est aux fous qu’appartient le royaume du bon temps. »
Et Ulenspiegel riait.
VIII
Claes ayant pêché un gros saumon, ce saumon fut mangé par lui un dimanche et aussi par Soetkin, Katheline et le petit Ulenspiegel, mais Katheline ne mangeait pas plus qu’un oiseau.
— Commère, lui dit Claes, l’air de Flandre est-il si solide présentement qu’il te suffise de le respirer pour en être nourrie comme d’un plat de viande ? Quand vivra-t-on ainsi ? Les pluies seraient de bonnes soupes, il grêlerait des fèves, et les neiges, changées en célestes fricassées, réconforteraient les pauvres voyageurs.
Katheline, hochant la tête, ne sonnait mot.
— Voyez, dit Claes, la dolente commère. Qu’est-ce donc qui la navre ?
Mais Katheline parlant avec une voix qui était comme un souffle :
— Le méchant, dit-elle, nuit tombe noire. — Je l’entends annonçant sa venue, — criant comme orfraie. — Frissante, je prie madame la Vierge — en vain. — Pour lui, ni murs, ni haies, portes ni fenêtres. Entre partout comme esprit. — Echelle craquant. — Lui près de moi, dans le grenier où je dors. Me saisit de ses bras froids, durs comme marbre. — Visage glacé, baisers humides comme neige. — Chaumine ballottée par la terre, se mouvant comme barque sur mer tempêtueuse…
— Il faut, dit Claes, aller chaque matin à la messe, afin que monseigneur Jésus te donne la force de chasser ce fantôme venu d’en bas.
— Il est si beau ! dit-elle.
IX
Ulenspiegel étant sevré, grandit comme jeune peuplier.
— Claes alors ne le baisa plus fréquemment, mais l’aima d’un air bourru afin de ne le point affadir.
Quand Ulenspiegel revenait au logis, se plaignant d’avoir été daubé en que lque rixe, Claes le battait parce qu’il n’avait point battu les autres, et ainsi éduqué, Ulenspiegel devint vaillant comme un lionceau.
Si Claes était absent, Ulenspiegel demandait à Soetkin un liard pour aller jouer. Soetkin, se fâchant disait : « Qu’as-tu besoin d’aller jouer ? Tu ferais mieux de demeurer céans à lier des fagots. »
Voyant qu’elle ne donnait rien, Ulenspiegel criait comme un aigle, mais Soetkin menait grand bruit de chaudrons et d’écuelles qu’elle lavait en un seau de bois, pour faire mine de ne le point entendre. Ulenspiegel alors pleurait, et la douce mère laissant sa feinte dureté, venait à lui, le caressait et disait : « As-tu assez d’un denier ? » Or, notez que le denier valait six liards.
Ainsi elle l’aima trop, et lorsque Claes n’était point là, Ulenspiegel fut roi en la maison.
X
Un matin, Soetkin vit Claes qui, la tête basse, errait dans la cuisine comme un homme perdu dans ses réflexions.
— De quoi souffres-tu, mon homme ? dit-elle. Tu es pâle, colère et distrait.
Claes répondit à voix basse, comme un chien qui gronde :
— Ils vont renouveler les cruels placards de l’empereur. La mort va de nouveau planer sur la terre de Flandre. Les dénonciateurs auront la moitié des biens des victimes, si les biens n’excèdent pas cent florins carolus.
— Nous sommes pauvres, dit-elle.
— Pauvres, dit-il, pas assez. Il est de ces viles gens, vautours et corbeaux vivant des morts, qui nous dénonceraient aussi bien pour partager avec Sa Sainte Majesté un panier de charbon qu’un sac de carolus. Que possédait la pauvre Tanneken, veuve de Sis le tailleur, qui mourut à Heyst, enterrée vive ? Une bible latine, trois florins d’or et quelques ustensiles de ménage en étain d’Angleterre que convoitait sa voisine. Johannah Martens fut brûlée comme sorcière et auparavant jetée à l’eau, car son corps avait surnagé et l’on y vit du sortilège. Elle avait quelques meubles chétifs, sept carolus d’or en un cuiret, et le dénonciateur voulait en avoir la moitié. Las ! Je te pourrais parler ainsi jusque demain, mais viens-nous-en, commère, la vie n’est plus viable en Flandre à cause des placards. Bientôt, chaque nuit, le chariot de la mort passera par la ville, et nous y entendrons le squelette s’y agitant avec un sec bruit d’os.
Soetkin dit :
— Il ne faut point me faire peur, mon homme. L’empereur est le père de Flandre et Brabant, et, comme tel, doué de longanimité, douceur, patience et miséricorde.
— Il y perdrait trop, répondit Claes, car il hérite des biens confisqués.
Soudain sonna la trompette et grincèrent les cimbales du héraut de la ville. Claes et Soetkin, portant tour à tour Ulenspiegel dans leurs bras, accoururent au bruit avec la foule du peuple.
Ils vinrent à la Maison commune, devant laquelle se tenaient, sur leurs chevaux, les hérauts sonnant de la trompette et battant les cimbales, le prévôt tenant la verge de justice et le procureur de la commune à cheval, tenant des deux mains une ordonnance de l’empereur et se préparant à la lire à la foule assemblée.
Claes entendit bien qu’il y était derechef défendu, à tous en général et en particulier, d’imprimer, de lire, d’avoir ou de soutenir les écrits, livres ou doctrine de Martin Luther, de Joannes Wycleff, Joannes Huss, Marcilius de Padua, Æcolampadius, Ulricus Zwynglius, Philippus Melanchton, Franciscus Lambertus, Joannes Pomeranus, Otto Brunselsius, Justus Jonas, Joannes Puperis et Gorcianus ; les Nouveaux Testaments imprimés par Adrien de Berghes, Christophe de Remonda et Joannes Zel, pleins des hérésies luthériennes et autres, réprouvés et condamnés par la Faculté des théologiens de l’Université de Louvain.
« Ni semblablement de peindre ou pourtraire, ou faire peindre ou pourtraire peintures ou figures opprobrieuses de Dieu et de benoîte Vierge Marie ou de ses saints ; ou de rompre, casser ou effacer les images ou pourtraitures qui seraient faits à l’honneur, souvenance ou remembrance de Dieu et de la Vierge Marie, ou des saints approuvés de l’Église.
« En outre, disait le placard, que nul, de quelque état qu’il fût, ne s’avançât communiquer ou disputer de la sainte Ecriture, mêmement en matière douteuse, si l’on n’était théologien bien renommé et approuvé de par une Université fameuse. »
Sa Sainte Majesté statuait entre autres peines que les suspects ne pourraient jamais exercer d’état honorable. Quant aux hommes retombés dans leur erreur ou qui s’y obstineraient, ils seraient condamnés à être brûlés à un feu doux ou vif, dans une maison de paille ou attachés à un poteau, à l’arbitraire du juge. Les hommes seraient exécutés par l’épée s’ils étaient nobles ou bons bourgeois, les manants le seraient par la potence et les femmes par la fosse. Leurs têtes, pour l’exemple, devaient être plantées sur un pieu. Il y avait, au bénéfice de l’empereur, confiscation des biens de tous ceux-ci gisant aux endroits sujets à la confiscation.
Sa Sainte Majesté accordait aux dénonciateurs la moitié de tout ce que les morts avaient possédé, si les biens de ceux-ci n’atteignaient pas cent livres de gros, monnaie de Flandre, pour une fois. Quant à la part de l’empereur, il se réservait de l’employer en œuvres pies et de miséricorde, comme il le fit au sac de Rome.
Et Claes s’en fut avec Soetkin et Ulenspiegel tristement.
XI
L’année ayant été bonne, Claes acheta pour sept florins un âne et neuf rasières de pois, et il monta un matin sur sa bête. Ulenspiegel se tenait en croupe derrière lui. Ils allaient, en cet équipage, saluer leur oncle et frère aîné, Josse Claes, demeurant non loin de Meyborg, au pays d’Allemagne.
Josse, qui fut simple et doux de cœur en son bel âge, ayant souffert de diverses injustices, devint quinteux ; son sang tourna en bile noire, il prit les hommes en haine et vécut solitaire.
Son plaisir fut alors de faire s’entre-battre deux soi-disant fidèles amis ; et il baillait trois patards à celui des deux qui daubait l’autre le plus amèrement.
Il aimait aussi de rassembler, en une salle bien chauffée, des commères en grand nombre et des plus vieilles et hargneuses, et leur donnait à manger du pain rôti et à boire de l’hypocras.
Il baillait à celles qui avaient plus de soixante ans de la laine à tricoter en quelque coin, leur recommandant, au demeurant, de bien toujours laisser croître leurs ongles. Et c’était merveille à entendre que les gargouillements, clapotements de langue, méchants babils, toux et crachements aigres de ces vieilles houhous, qui, leurs affiquets sous l’aisselle, grignotaient en commun l’honneur du prochain.
Quand il les voyait bien animées, Josse jetait dans le feu une brosse, du rôtissement de laquelle l’air était tout soudain empuanti.
Les commères alors, parlant toutes à la fois, s’entre-accusaient d’être la cause de l’odeur ; toutes niant le fait, elles se prenaient bientôt aux cheveux, et Josse jetait encore des brosses dans le feu et par terre du crin coupé. Quand il n’y pouvait plus voir, tant la mêlée était furieuse, la fumée épaisse et la poussière haut soulevée, il allait quérir deux siens valets déguisés en sergents de la commune, lesquels chassaient les vieilles de la salle à grands coups de gaule, comme un troupeau d’oies furieuses.
Et Josse, considérant le champ de bataille, y trouvait des lambeaux de cottes, de chausses, de chemises et vieilles dents.
Et bien mélancolique il se disait :
— Ma journée est perdue, aucune d’elles n’a laissé sa langue dans la mêlée.
XII -
Claes, étant dans le baillage de Meyborg, traversait un petit bois : l’âne cheminant broutait les chardons ; Ulenspiegel jetait son couvre-chef après les papillons et le rattrapait sans quitter le dos du baudet. Claes mangeait une tranche de pain pensant bien l’arroser à la taverne prochaine. Il entendait de loin une campane tintant et le bruit que fait grande foule d’hommes parlant ensemblement.
— C’est, dit-il, quelque pèlerinage et messieurs les pèlerins seront nombreux sans doute. Tiens-toi bien, mon fils, sur le roussin, afin qu’ils ne te puissent renverser. Allons-y voir. Or ça, baudet, mange mes talons. Et le baudet de courir.
Quittant la lisière du bois, il descendit vers un large plateau bordé d’une rivière à son versant occidental ; du côté du versant oriental était bâtie une petite chapelle dont le pignon était surmonté de l’image de Notre-Dame et à ses pieds de deux figurines représentant chacune un taureau. Sur les degrés de la chapelle se tenaient, ricassant, un ermite sonnant de la campane, cinquante estafiers tenant chacun des chandelles allumées, des joueurs, sonneurs et batteurs de tambours, clairons, fifres, scalmeyes et cornemuse s et un tas de joyeux compagnons tenant des deux mains des boites en fer pleines de ferrailles, mais tous silencieux en ce moment.
Cinq mille pèlerins et même davantage cheminaient sept par sept en rangs serrés, coiffés de casques et portant des bâtons de bois vert. S’il en venait de nouveaux coiffés et armes pareillement, ils se rangeaient en grand tumulte derrière les autres. Passant ensuite sept par sept devant la chapelle, ils faisaient bénir leurs bâtons, recevaient chacun des mains des estafiers une chandelle et, en échange, payaient un demi- florin à l’ermite.
Et leur procession était si longue que les chandelles des premiers étaient à bout de mèche tandis que celles des derniers manquaient de s’éteindre par excès de suif.
Claes, Ulenspiegel et l’âne, ébaubis, virent ainsi cheminer devant eux une grande variété de porte-bedaines, larges, hautes longues, pointues, fières, fermes ou tombant lâchement sur leurs supports de nature. Et tous les pèlerins étaient coiffés de casques.
Ils en avaient venant de Troie et semblables à des bonnets phrygiens, ou surmontés d’aigrettes de crin rouge ; d’aucuns, quoique mafflus et pansards, portaient des casques à ailes étendues, mais n’avaient nulle idée de volerie : puis venaient ceux qui étaient coiffés de salades dédaignées des limaçons à cause de leur peu de verdure.
Mais le grand nombre portaient des casques si vieux et rouillés qu’ils semblaient dater de Gambrivius, roi de Flandres et de la bière, lequel roi vécut neuf cents ans avant Notre-Seigneur et se coiffait d’une pinte, afin de n’être point forcé de ne pas boire faute de gobelet.
Tout à coup, tintèrent, geignirent, tonnèrent, battirent, glapirent, bruirent, cliquetèrent cloches, cornemuses, scalmeyes, tambours et ferrailles.
A ce vacarme, qui fut un signal pour les pèlerins, ils se retournèrent, se plaçant par bandes de sept, face à face, et s’entreboutèrent chacun, en guise de provocation, leur chandelle flambante sur la physionomie. Ce qui causa de grands éternûments. Et le bois vert de pleuvoir. Et ils s’entre-battirent du pied, de la tête, du talon et de tout. D’aucuns se ruaient sur leurs adversaires à la façon des béliers, le casque en avant, qu’ils s’enfonçaient jusqu’aux épaules, et allaient aveuglés tomber sur une septaine de furieux pèlerins, lesquels les recevaient sans douceur.
D’autres pleurards et couards se lamentaient à cause des coups, mais tandis qu’ils marmonnaient leurs dolentes paternôtres, se ruaient sur eux rapides comme la foudre, deux septaines de pèlerins s’entre- battant, jetant par terre les pauvres pleurards et marchant dessus sans miséricorde.
Et l’ermite riait.
D’autres septaines, se tenant comme raisins en grappes, roulaient du haut du plateau jusque dans la rivière où ils se daubaient encore à grands coups sans rafraîchir leur fureur.
Et l’ermite riait.
Ceux qui étaient demeurés sur le plateau se pochaient les yeux, se cassaient les dents, s’arrachaient les cheveux, le pourpoint et le haut- de-chausses. Et l’ermite riait et disait :
— Courage, amis, qui frappe chien n’en aime que mieux. Aux plus battants les amours de leurs belles ! Notre-Dame de Rindbisbels, c’est ici qu’on voit les mâles.
Et les pèlerins s’en donnaient à cœur joie.
Claes, dans l’entretemps, s’était approché de l’ermite, tandis qu’Ulenspiegel riant et criant applaudissait aux coups.
— Mon père, dit-il, quel crime ont donc commis ces pauvres bonshommes pour être forcés de se frapper si cruellement ?
Mais l’ermite sans l’entendre criait :
— Fainéants ! vous perdez courage. Si les poings sont las, les pieds le sont-ils ? Vive Dieu ! il en est de vous qui ont des jambes pour s’enfuir comme des lièvres ! Qui fait jaillir le feu de la pierre ? Le fer qui la bat. Qu’est-ce qui anime la virilité des vieilles gens, sinon une bonne platelée de coups, bien assaisonnée de male rage ?
A ce propos, les bonshommes pèlerins continuaient à s’entre-battre du casque, des mains et des pieds. C’était une furieuse mêlée où l’Argus aux cent yeux n’eût rien vu que la poussière soulevée et quelque bout de casque.
Soudain l’ermite tinta de la campane. Fifres, tambours, trompettes, cornemuses, scalmeyes et ferrailles cessèrent leur tapage. Et ce fut un signal de paix.
Les pèlerins ramassèrent leurs blessés. Parmi ceux-ci, furent vues plusieurs langues épaisses de colère et qui sortaient des bouches des combattants. Mais elles rentrèrent d’elles-mêmes en leurs palais accoutumés. Le plus difficile fut d’ôter les casques à ceux qui se les étaient enfoncés jusques au cou et se secouaient la tête, mais sans les faire plus tomber que des prunes vertes.
Cependant l’ermite leur disait :
— Récitez chacun un Ave et retournez auprès de vos commères. Dans neuf mois il v aura autant d’enfants de plus dans le bailliage qu’il y eut aujourd’hui de vaillants champions en la bataille.
Et l’ermite chanta l’Ave, et tous le chantèrent avec lui. Et la campane tintait.
L’ermite alors les bénit au nom de Notre-Dame de Rindbisbels et leur dit :
— Allez en paix !
Ils s’en furent criant, se bousculant et chantant jusqu’à Meyborg. Toutes les commères, vieilles et jeunes, les attendaient sur le seuil des maisons où ils entrèrent comme des soudards en une ville prise d’assaut.
Les cloches de Meyborg sonnaient à toutes volées ; les garçonnets sifflaient, criaient, jouaient du rommel-pot.
Les pintes, hanaps, gobelets, verres, flacons et chopines tintinabulaient merveilleusement. Et le vin coulait à flots dans les gosiers.
Pendant cette sonnerie, et tandis que le vent apportait de la ville à Claes, par bouffées, des chants d’hommes, de femmes et d’enfants, il parla derechef à l’ermite et lui demanda quelle était la grâce céleste que ces bonshommes prétendaient obtenir par ce rude exercice.
L’ermite riant lui répondit :
— Tu vois sur cette chapelle deux figures sculptées, représentant deux taureaux. Elles y sont placées en mémoire du miracle que fit saint Martin changeant deux bœufs en taureaux, en les faisant s’entre- battre à coups de corne. Puis il les frotta d’une chandelle sur le muffle et de bois vert pendant une heure et davantage.
Sachant le miracle, et muni d’un bref de Sa Sainteté que je payai bien, je vins ici m’établir.
Dès lors, tous les vieux tousseux et porte-bedaine de Meyborg et pays d’alentour, par moi patrocinés, furent certains qu’après s’être battus fortement avec la chandelle qui est l’onction, et le bâton qui est la force, ils se rendraient Notre-Dame favorable. Les femmes envoient ici leurs vieux maris. Les enfants qui naissent par la vertu du pèlerinage sont violents, hardis, féroces agiles et forment de parfaits soudards.
Soudain l’ermite dit à Claes :
— Me reconnais-tu ?
— Oui, répondit Claes, tu es mon frère Josse.
— Je le suis, répondit l’ermite ; mais quel est ce petit homme me fait des grimaces ?
— C’est ton neveu, répondit Claes.
— Quelle différence fais-tu entre moi et l’empereur Charles ?
— Elle est grande, répondit Claes.
— Elle est petite, répartit Josse, car nous faisons tous deux lui s’entre-tuer et moi s’entre-battre des hommes pour notre profit et plaisir.
Puis il les conduisit en son ermitage, où ils menèrent noces et festins durant onze jours sans trêve.
XIII
Claes, en quittant son frère, remonta sur son âne, ayant Ulenspiegel en croupe derrière lui. Il passa sur la grand’place de Meyborg il y vit assemblés par groupes un grand nombre de pèlerins qui, les voyant, entrèrent en fureur et brandissant leurs bâtons, tous soudain crièrent : « Vaurien ! » à cause d’Ulenspiegel, qui, ouvrant son haut-de-chausses, retroussait sa chemise et leur montrait son faux visage.
Claes, voyant que c’était son fils qu’ils menaçaient, dit à celui-ci :
— Qu’as-tu fait pour qu’ils t’en veuillent ainsi ?
— Cher père, répondit Ulenspiegel, je suis assis sur le baudet, ne disant rien à personne, et cependant ils disent que je suis un vaurien.
Claes alors l’assit devant lui.
Dans cette posture, Ulenspiegel tira la langue aux pèlerins, lesquels vociférant, lui montrèrent le poing, et, levant leurs bâtons de bois, voulurent frapper sur Claes et sur l’âne.
Mais Claes talonna son âne pour fuir leur fureur, et tandis qu’ils le poursuivaient, perdant le souffle, il dit à son fils :
— Tu es donc né dans un bien malheureux jour, car tu es assis devant moi, tu ne fais tort à personne et ils veulent t’assommer.
Ulenspiegel riait.
Passant par Liége, Claes apprit que les pauvres Rivageois avaient grand’faim et qu’on les avait mis sous la juridiction de l’official, tribunal c omposé de juges ecclésiastiques. Ils firent émeute pour avoir du pain et des juges laïques. Quelques-uns furent décapités ou pendus et les autres bannis du pays, tant était grande, pour lors, la clémence de monseigneur de la Marck, le doux archevêque.
Claes vit en chemin les bannis, fuyant le doux vallon de Liége, et aux arbres près de la ville, les corps des hommes pendus pour avoir eu faim. Et il pleura sur eux.
XIV
Quand, monté sur son âne, il rentra au logis muni d’un sac plein de patards que lui avait donné son frère Josse et aussi d’un beau hanap en étain d’Angleterre, il y eut en la chaumière ripailles dominicales et festins journaliers, car ils mangeaient tous les jours de la viande et des fèves.
Claes remplissait de dobbel-kuyt et vidait souvent le grand hanap d’étain d’Angleterre.
Ulenspiegel mangeait pour trois et patrouillait dans les plats comme un moineau dans un tas de grains.
— Voici, dit Claes, qu’il mange aussi la salière.
Ulenspiegel répondit :
- Quand, ainsi que chez nous, la salière est faite d’un morceau de pain creusé, il faut la manger quelquefois, de peur qu’en vieillissant les vers ne s’y mettent.
— Pourquoi, dit Soetkin, essuies-tu tes mains graisseuses à ton haut-de-chausses ?
— C’est pour n’avoir jamais les cuisses mouillées, répondit Ulenspiegel.
Sur ce, Claes but un grand coup de bière en son hanap.
Ulenspiegel lui dit :
— Pourquoi as-tu une si grande coupe, je n’ai qu’un chétif gobelet ?
Claes répondit :
— Parce que je suis ton père et le baes de céans.
Ulenspiegel repartit :
— Tu bois depuis quarante ans, je ne le fais que depuis neuf, ton temp s est passé, le mien est venu de boire, donc c’est à moi d’avoir le hanap et à toi de prendre le gobelet.
— Fils, dit Claes, celui-là jetterait sa bière au ruisseau qui voudrait verser dans un barillet la mesure d’une tonne.
— Tu seras donc sage en versant ton barillet dans ma tonne, car je suis plus grand que ton hanap, répondit Ulenspiegel.
Et Claes, joyeux, lui bailla son hanap à vider. Et ainsi Ulenspiegel apprit à parler pour boire.
XV
Soetkin portait sous la ceinture un signe de maternité nouvelle ; Katheline était enceinte pareillement, mais, par peur, n’osait sortir de sa maison.
Quand Soetkin l’allait voir :
— Ah ! lui disait la dolente engraissée, que ferai-je du pauvre fruit de mes entrailles ? Le faudra-t-il étouffer ? J’aimerais mieux mourir. Mais si les sergents me prennent, ayant un enfant sans être mariée, ils me feront, comme à une fille d’amoureuse vie, payer vingt florins, et je serai fouettée sur le Grand-Marché.
Soetkin lui disait alors quelque douce parole pour la consoler, et l’ayant quittée, elle revenait songeuse au logis. Donc elle dit un jour à Claes :
— Si au lieu d’un enfant j’en avais deux, me battrais-tu, mon homme ?
— Je ne le sais, répondit Claes.
— Mais, dit-elle, si ce second n’était point sorti de moi et fût, comme celui de Katheline, l’œuvre d’un inconnu, du diable peut-être ?
— Les diables, répondit Claes, produisent feu, mort et fumée, mais des enfants, non. Je tiendrais pour mien l’enfant de Katheline.
— Tu le ferais ? dit-elle.
— Je l’ai dit, repartit Claes.
Soetkin alla porter chez Katheline la nouvelle.
En l’entendant, celle-ci, ne se pouvant tenir d’aise, s’exclama ravie :
— Il a parlé le bon homme, parlé pour le salut de mon pauvre corps. Il sera béni par Dieu, béni par diable, si c’est, dit-elle toute frissante, un diable qui te créa, pauvre petit qui t’agites en mon sein.
Soetkin et Katheline mirent au monde l’une un garçonnet, l’autre une fillette. Tous deux furent portés à baptême, comme fils et fille de Claes. Le fils de Soetkin fut nommé Hans, et ne vécut point, la fille de Katheline fut nommée Nele et vint bien.
Elle but la liqueur de vie à quatre flacons, qui furent les deux de Katheline et les deux de Soetkin. Et les deux femmes se disputaient doucement pour savoir qui donnerait à boire à l’enfant. Mais, malgré son désir, force fut à Katheline de laisser tarir son lait afin qu’on ne lui demandât point d’où il venait sans qu’elle eût été mère.
Quand la petite Nele sa fille, fut sevrée, elle la prit chez elle et ne la laissa point aller chez Soetkin que lorsqu’elle l’eut appelée sa mère.
Les voisins disaient que c’était bien à Katheline, qui était fortunée, de nourrir l’enfant des Claes, qui, de coutume, vivaient pauvrement leur vie besoigneuse.
XVI
Ulenspiegel se trouvait seul un matin au logis et, s’y ennuyant, taillait dans un soulier de son père pour en faire un petit navire. Il avait déjà planté le maître-mât dans la semelle et troué l’empeigne pour y planter le beaupré, quand il vit à la demi-porte passer le buste d’un cavalier et la tête d’un cheval.
— Y a-t-il quelqu’un céans ? demanda le cavalier.
— Il y a, répondit Ulenspiegel, un homme et demi et une tête de cheval.
— Comment ? demanda le cavalier.
Ulenspiegel répondit.
— Parce que je vois ici un homme entier, qui est moi ; la moitié d’un homme, c’est ton buste, et une tête de cheval, c’est celle de ta monture.
— Où sont tes père et mère ? demanda l’homme.
Ulenspiegel répondit : Mon père est allé faire de mal en pis, et ma mère s’occupe à nous faire honte ou dommage.
Explique-toi, dit le cavalier.
Ulenspiegel répondit :
Mon père creuse à l’heure qu’il est plus profondément les trous de son champ, afin d’y faire tomber de mal en pis les chasseurs fouleurs de blé. Ma mère est allée emprunter de l’argent ; si elle en rend trop peu, ce nous sera honte ; si elle en rend trop, ce nous sera dommage.
L’homme lui demanda alors par où il devait aller.
Là où sont les oies, répondit Ulenspiegel.
L’homme s’en fut et revint au moment ou Ulenspiegel faisait du second soulier de Claes une galère à rameurs.
Tu m’as trompé, dit-il ; où les oies sont, il n’y a que boues et marais où elles pataugent.
Ulenspiegel répondit :
Je ne t’ai point dit d’aller où les oies pataugent, mais où elles cheminent.
— Montre-moi du moins, dit l’homme, un chemin qui aille à Heyst.
— En Flandre, ce sont les piétons qui vont et non les chemins, répondit Ulenspiegel.
XVII
Soetkin dit un jour à Claes :
— Mon homme, j’ai l’âme navrée : voilà trois jours que Thyl a quitté la maison ; ne sais-tu où il est ?
Claes répondit tristement :
— Il est où sont les chiens vagabonds, sur quelque grande route, avec quelques vauriens de son espèce. Dieu fut cruel en nous donnant un tel fils. Quand il naquit, je vis en lui la joie de nos vieux jours, un outil de plus dans la maison, je comptais en faire un manouvrier, et le sort méchant en fait un larron et un fainéant.
— Ne sois point si dur, mon homme, dit Soetkin ; notre fils n’ayant que neuf ans, est en pleine folie d’enfance. Ne faut-il pas qu’il laisse, comme les arbres, tomber ses glumes sur le chemin avant de se parer de ses feuilles, qui sont aux arbres populaires honnêteté et vertu ? Il est malicieux, je ne l’ignore ; mais sa malice tournera plus tard à son profit, si, au lieu de s’en servir à de méchants tours, il l’emploie à quelque utile métier. Il se gausse du prochain volontiers ; mais aussi plus tard il tiendra bien sa place en q uelque gaie confrérie. Il rit sans cesse ; mais les faces aigres avant d’être mûres sont un méchant pronostic pour les visages à venir. S’il court, c’est qu’il a besoin de grandir ; s’il ne travaille point, c’est qu’il n’est pas à l’âge où l’on sent que labeur est devoir, et s’il passe quelquefois dehors jour et nuit, la moitié d’une semaine, c’est qu’il ne sait pas de quelle douleur il nous afflige car il a bon cœur, et il nous aime.
Claes, hochant la tête, ne répondait point, et Soetkin, quand il dormait, pleurait seule. Et le matin, pensant que son fils était malade au coin de quelque route, elle allait sur le pas de la porte voir s’il ne revenait point ; mais elle ne voyait rien, et elle s’asseyait près de la fenêtre, regardant de là dans la rue. Et bien des fois son cœur dansait dans sa poitrine au bruit du pas léger de quelque garçonnet ; mais quand il passait, elle voyait que ce n’était pas Ulenspiegel, et alors elle pleurait, la dolente mère.
Cependant Ulenspiegel, avec ses camarades vauriens, était à Bruges, au marché du samedi.
Là se voyaient les cordonniers et les savetiers dans des échoppes à part, les tailleurs marchands d’habits, les miesevangers d’Anvers qui prennent, la nuit, avec un hibou, les mésanges ; les marchands de volailles, les larrons ramasseurs de chiens, les vendeurs de peaux de chats pour gants, plastrons et pourpoints, et des acheteurs de toutes sortes, bourgeois, bourgeoises, valets et servantes, panetiers, sommeliers, coquassiers et coquassières, et tous ensemble, marchands et chalands, suivant leur qualité, criant, décriant, vantant et avilissant la marchandise.
Dans un coin du marché était une belle tente de toile, montée sur quatre pieux. A l’entrée de cette tente, un manant du plat pays d’Alost, accompagné de deux moines présents pour le bénéfice, montrait pour un patard, aux dévots curieux, un morceau de l’os de l’épaule de sainte Marie Egyptienne. Il braillait, d’une voix cassée, les mérites de la sainte et n’omettait point en sa ballade comment, faute d’argent, elle paya en belle monnaie de nature un jeune passeur d’eau, pour ne point, en refusant son salaire à ce manouvrier, pécher contre le Saint-Esprit.
Et les deux moines faisaient signe de la tête que le manant disait vrai. A côté d’eux était une grosse femme rougeaude, lascive comme Astarté, gonflant violemment une méchante cornemuse, tandis qu’une fillette mignonne chantait près d’elle comme une fauvette ; mais nul ne l’entendait. Au-dessus de l’entrée de la tente se balançait à deux perches, et tenu aux oreilles par des cordes, un baquet plein d’eau bénite à Rome, ainsi que le chantait la grosse femme, tandis que les deux moines dodelinaient de la tête pour approuver son dire. Ulenspiegel, regardant le baquet, devenait songeur.
A l’un des pieux de la tente était attaché un baudet nourri de plus de foin que d’avoine : La tête basse, il regardait la terre, sans nulle espérance d’y voir pousser des chardons.
Camarades, dit Ulenspiegel en leur montrant du doigt la grosse femme, les deux moines et l’âne brassant mélancolie, puisque les maîtres chantent si bien, il faut aussi faire danser le baudet.
Ce qu’ayant dit, il alla à la boutique prochaine, acheta du poivre pour six liards, leva la queue de l’âne et mit le poivre dessous.
L’âne, sentant le poivre, regarda sous sa queue pour voir d’où lui venait cette chaleur inaccoutumée. Croyant qu’il y avait le diable ardent, il voulut courir pour lui échapper, se mit à braire et à ruer et secoua le poteau de toutes ses forces. A ce premier choc, le baquet qui était entre les deux perches renversa toute son eau bénite sur la tente et sur ceux qui étaient dedans. Celle-ci bientôt s’affaissant, couvrait d’un humide manteau ceux qui écoutaient l’histoire de Marie Egyptienne. Et Ulenspiegel et ses camarades entendirent sortir de dessous la toile un grand bruit de geignements et de lamentations, car les dévots qui étaient là s’accusant l’un l’autre d’avoir renversé le baquet, s’étaient fâchés tout jaune et s’entre-baillaient de furieux horions. La toile se soulevait sous l’effort des combattants. Chaque fois qu’Ulenspiegel voyait s’y dessiner quelque forme ronde, il piquait dedans avec une aiguille. C’était alors de plus grands cris sous la toile et une plus grande distribution de horions.
Et il était bien joyeux, mais il le fut davantage en voyant le baudet qui s’enfuyait traînant derrière lui toile, baquet et pieux tandis que le baes de la tente, sa femme et sa fille s’accrochaient au bagage. L’âne, qui ne pouvait plus courir, levait le mufle en l’air et ne cessait de chanter que pour regarder sous sa queue si le feu qui y brûlait n’allait point s’éteindre bientôt.
Cependant les dévôts continuaient leur bataille, les moines sans songer à eux, ramassaient l’argent tombé des plateaux et Ulenspiegel les y aidait, non sans profit, dévotement.
XVIII
Tandis que croissait en gaie malice le fils vaurien du charbonnier, végétait en maigre mélancolie le rejeton dolent du sublime empereur. Dames et seigneurs le voyaient marmiteux traîner, par les chambres et corridors de Valladolid, son corps frêle et ses jambes branlantes portant avec peine le poids de sa grosse tête, coiffée de blonds et roides cheveux.
Sans cesse cherchant les corridors noirs, il y restait assis des heures entières en étendant les jambes. Si quelque valet lui marchait dessus par mégarde, il le faisait fouetter et prenait son plaisir à l’entendre crier sous les coups, mais il ne riait point.
Le lendemain, allant tendre ailleurs ces mêmes pièges, il s’asseyait derechef en quelque corridor, les jambes étendues. Les dames, seigneurs et pages qui y passaient en courant ou autrement se heurtaient à lui, tombaient et se blessaient. Il y prenait aussi son plaisir, mais il ne riait point.
Quand l’un d’eux l’ayant cogné ne tombait point, il criait comme si on l’eût frappé, et il était aise en voyant leur effroi, mais il ne riait point.
Sa Sainte Majesté fut avertie de ces façons de faire et manda qu’on ne prit point garde à l’infant, disant que, s’il ne voulait pas qu’on lui marchât sur les jambes, il ne devait point les mettre là où couraient les pieds.
Cela déplut à Philippe, mais il n’en dit rien, et on ne le vit plus, sinon quand, par un clair jour d’été, il allait chauffer au soleil, dans la cour, son corps frissonnant.
Un jour, Charles, revenant de guerre, le vit ainsi brassant mélancolie :
Mon fils, lui dit-il, que tu diffères de moi ! A ton âge, j’aimais à grimper sur les arbres pour y poursuivre les écureuils ; je me faisais, en m’aidant d’une corde, descendre de quelque rocher à pic pour aller dans leur nid dénicher les aiglons. Je pouvais à ce jeu laisser mes os ; ils n’en devinrent que plus durs. A la chasse, les fauves s’enfuyaient dans les fourrés quand ils me voyaient venir armé de ma bonne arquebuse.
Ah ! soupira l’infant, j’ai mal au ventre, monseigneur père.
Le vin de Paxarète, dit Charles, y est un remède souverain.
Je n’aime point le vin ; j’ai mal de tête, monseigneur père.
Mon fils, dit Charles, il faut courir, sauter et gambader ainsi que font les enfants de ton âge.
J’ai les jambes roides, monseigneur père.
Comment, dit Charles, en serait-il autrement si tu ne t’en sers pas plus que si elles étaient de bois ? Je te vais faire attacher sur quelque cheval bien ingambe.
L’infant pleura.
Ne m’attachez pas, dit-il, j’ai mal aux reins, monseigneur père.
Mais, dit Charles, tu as donc mal partout ?
Je ne souffrirais point si on me laissait en repos, répondit l’infant.
Penses-tu, repartit l’empereur impatient, passer ta vie royale à rêvasser comme clercs ? A ceux-là s’il faut, pour tacher d’encre leurs parchemins, le silence, la solitude et le recueillement ; à toi, fils du glaive, il faut un sang chaud, l’œil d’un lynx, la ruse du renard, la force d’Hercule. Pourquoi te signes-tu ? Sangdieu ! ce n’est pas à un lionceau à singer les femelles égreneuses de patenôtres.
L’Angelus, monseigneur père, répondit l’infant.
XIX
Les mois de mai et de juin furent, en cette année, les vrais mois des fleurs. Jamais on ne vit en Flandre de si embaumantes aubépines, jamais dans les jardins tant de roses, de jasmins et de chèvrefeuilles. Quand le vent soufflant d’Angleterre chassait vers l’orient les vapeurs de cette terre fleurie, chacun, et notamment à Anvers, levant le nez en l’air joyeusement, disait :
Sentez-vous le bon vent qui vient de Flandres ?
Aussi les diligentes abeilles suçaient le miel des fleure, faisaient la cire, pondaient leurs œufs dans les ruches insuffisantes à loger leurs essaims. Quelle musique ouvrière sous le ciel bleu qui couvrait éclatant la riche terre !
On fit des ruches de jonc, de paille, d’osier, de foin tressé. Les vanniers cuveliers, tonneliers, y ébréchaient leurs outils. Quant aux huchiers, depuis longtemps ils ne pouvaient suffire à la besogne.
Les essaims étaient de trente mille abeilles et de deux mille sept cents bourdons. Les gâteaux furent si exquis que, pour leur rare qualité, le doyen de Damme en envoya onze à l’empereur Charles, pour le remercier d’avoir, par ses nouveaux édits, remis en vigueur la Sainte Inquisition. Ce fut Philippe qui les mangea, mais ils ne lui profitèrent point.
Les bélîtres, mendiants, vagabonds et toute cette guenaille de vauriens oiseux traînant leur paresse par les chemins et préférant se faire pendre plutôt que de faire œuvre, vinrent, au goût du miel alléchés, pour en avoir leur part. Et ils rôdaient en foule, la nuit.
Claes avait fait des ruches pour y attirer les essaims ; quelques-unes étaient pleines et d’autres vides, attendant les abeilles. Claes veillait toute la nuit pour garder ce doux bien. Quand il était las, il disait à Ulenspiegel de le remplacer. Celui-ci le faisait volontiers.
Or, une nuit, Ulenspiegel, pour fuir la fraîcheur, s’était réfugié dans une ruche et, tout recroquevillé, regardait à travers les ouvertures. Il y en avait deux en haut.
Comme il s’allait endormir, il entendit craquer les arbustes de la haie et entendit la voix de deux hommes qu’il prit pour des larrons. Il regarda par l’une des ouvertures de la ruche et vit qu’ils avaient tous deux une longue chevelure et une barbe longue, quoique la barbe fût signe de noblesse.
Ils allèrent de ruche en ruche, puis ils vinrent à la sienne, et, la soulevant, ils dirent : -
— Prenons celle-ci : c’est la plus lourde.
Puis se servant de leurs bâtons, ils l’emportèrent.
Ulenspiegel n’avait nul plaisir d’être ainsi voituré en ruche. La nuit était claire et les larrons marchaient sans sonner un mot. A chaque cinquante pas ils s’arrêtaient, épuisés de souffle, pour se remettre ensuite en route. Celui de devant grommelait furieusement d’avoir un si lourd poids à transporter, et celui de derrière geignait mélancoliquement. Car il est en ce monde deux sortes de couards fainéants, ceux qui se fâchent contre le labeur, et ceux qui geignent quand il faut ouvrer.
Ulenspiegel, n’ayant que faire, tirait par les cheveux le larron qui marchait devant, et par la barbe celui qui cheminait derrière, si bien que, lassé du jeu, le furieux dit au pleurard :
— Cesse de me tirer par les cheveux ou je te baille un tel coup de poing sur la tête qu’elle te rentrera dans la poitrine et que tu regarderas à travers tes côtes comme un voleur à travers les grilles de sa prison.
— Je ne l’oserais, mon ami, disait le pleurard ; c’est toi plutôt qui me tires par la barbe.
Le furieux répondit :
— Je ne chasse point à la vermine dans le poil des ladres.
— Monsieur, dit le pleurard, ne faites pas sauter la ruche si fort ; mes pauvres bras n’y tiennent plus. — Je vais les détacher tout à fait, répondit le furieux.
Puis se débarrassant de son cuir, il déposa la ruche à terre, et sauta sur son compagnon. Et ils s’entre-battirent, l’un blasphémant, l’autre criant miséricorde.
Ulenspiegel, entendant les coups pleuvoir, sortit de la ruche, la traîna avec lui jusqu’au prochain bois pour l’y retrouver, et retourna chez Claes.
Et c’est ainsi que dans les querelles les sournois ont leur profit.
XX
A quinze ans, Ulenspiegel éleva à Damme, sur quatre pieux une petite tente, et il cria que chacun y pourrait voir désormais représenté, dans un beau cadre de foin, son être présent et futur.
Quand survenait un homme de loi bien morguant et enflé de son importance, Ulenspiegel passait la tête hors du cadre, et contre-faisant le museau de quelque singe antique, disait :
— Vieux mufle peut pourrir, mais fleurir, non ; ne suis-je point bien votre miroir, monsieur de la trogne doctorale ?
S’il avait pour chaland un robuste soudard, Ulenspiegel se cachait et montrait, au lieu de son visage, au milieu du cadre, une grosse platelée de viande et de pain, et disait :
— La bataille fera de toi potage, que me bailles-tu pour ma pronostication, ô soudard chéri des sacres à grosse gueule ?
Quand un vieil homme, portant sans gloire sa tête chenue, amenait à Ulenspiegel sa femme, jeune commère, celui-ci se cachant, comme il avait fait pour le soudard, montrait dans le cadre un petit arbuste, aux branches duquel étaient accrochés des manches de couteau, des coffrets, des peignes, des écritoires, le tout en corne, et s’écriait :
— D’où viennent ces beaux brimborions, messire ? n’est-ce point du cornier qui croît endéans le clos des vieux maris ? Qui dira maintenant que les cocus sont des gens inutiles en une république ?
Et Ulenspiegel montrait dans le cadre, à côté de l’arbuste, son jeune visage.
Le vieil homme, en l’entendant, toussait de male rage, mais sa mignonne le calmait de la main, et, souriant, venait à Ulenspiegel.
— Et mon miroir, disait-elle, me le montreras-tu ?
— Viens plus près, répondait Ulenspiegel. Elle obéissait. Lui alors, la baisant où il pouvait :
— Ton miroir, disait-il, c’est roide jeunesse demeurant ès braguettes hautaines.
Et la mignonne s’en allait aussi, non sans lui avoir baillé un ou deux florins.
Au moine gras et lippu qui lui demandait de voir son être présent et futur représenté, Ulenspiegel répondait : -
— Tu es armoire à jambon, aussi seras-tu cellier à cervoise car sel appelle buverie, n’est-il pas vrai, grosse bedaine ? Donne-moi un patard pour n’avoir pas menti.
— Mon fils, répondait le moine, nous ne portons jamais d’argent.
— C’est donc que l’argent te porte, répondait Ulenspiegel, car je sais que tu le mets entre deux semelles sous tes pieds. Donne-moi ta sandale.
Mais le moine :
— Mon fils, c’est le bien du couvent ; j’en tirerai toutefois, s’il le faut, deux patards pour ta peine.
Le moine les donna, Ulenspiegel les reçut gracieusement.
Ainsi montrait-il leur miroir à ceux de Damme, de Bruges, de Blankenberghe, voire même d’Ostende.
Et au lieu de leur dire en son langage flamand : « Ik ben u lieden spiegel, je suis votre miroir, » il leur disait abréviant : « _Ik ben ulen spiegel, » ainsi que cela se dit encore présentement dans l’Oost et la West-Flandre.
Et de-là lui vint son surnom d’Ulenspiegel.
XXI
En grandissant, il prit goût à vaguer par les foires et marchés. S’il y voyait un joueur de hautbois, de rebec ou de cornemuse, il se faisait, pour un patard, enseigner la manière de faire chanter ces instruments.
Il devint surtout savant en la manière de jouer du rommel-pot instrument fait d’un pot, d’une vessie et d’un roide fétu de paille. Voici comment il s’en servait : le soir il tendait la vessie mouillée sur le pot, fixait au moyen d’une cordelette le milieu de la vessie autour du nœud du fétu, qui touchait le fond du pot, aux bords duquel il plaçait ensuite la vessie tendue jusqu’à danger de crevaille. Le matin, la vessie étant sèche rendait sous les coups le son du tambourin, et si l’on frottait la paille de l’instrument, elle ronflait mieux qu’une viole. Et Ulenspiegel, avec son pot ronflant et donnant le son d’aboîments de molosses, allait chanter des noëls à la porte des maisons en compagnie d’enfants dont l’un portait l’étoile de papier lumineuse, le jour des Rois.
Si quelque maître peintre venait à Damme pour y pourtraire, agenouillés en une toile, les compagnons de quelque gilde, Ulenspiegel, désirant voir comment il travaillait, demandait qu’il lui permît de broyer ses couleurs, et ne voulait pour tout salaire qu’une tranche de pain, trois liards et une chopine de cervoise.
S’occupant à broyer, il étudiait la manière de son maître. Quand celui-ci s’absentait, il essayait de peindre comme lui, mais il mettait partout de l’écarlate. Il s’essaya à pourtraire Claes, Soetkin, Katheline et Nele, ainsi que des pintes et des coquasses. Claes lui prédit, voyant ses œuvres, que s’il se montrait vaillant, il pourrait un jour gagner des florins par dizaines, en faisant des inscriptions sur les speel-wagen, qui sont des chariots de plaisir en Flandre et en Zélande.
Il apprit aussi d’un maître maçon à tailler le bois et la pierre, quand celui-ci vint faire, dans le chœur de Notre-Dame, une stalle construite de telle façon que, lorsqu’il le faudrait, le doyen, homme d’âge, pût s’y asseoir en ayant l’air de se tenir debout.
Ce fut Ulenspiegel qui tailla le premier manche de couteau dont se servent ceux de Zélande. Il fit ce manche en forme de cage. A l’intérie ur se trouvait une mobile tête de mort ; au-dessus, un chien couché. Ces emblèmes signifient à eux deux : « Lame fidèle jusqu’à la mort. »
Et ainsi Ulenspiegel commençait de vérifier la prédiction de Katheline, se montrant peintre sculpteur, manant, noble homme le tout ensemble, car de père en fils les Claes portaient trois pintes d’argent au naturel sur fond de Bruinbier.
Mais Ulenspiegel ne fut stable en aucun métier, et Claes lui dit que si ce jeu durait, il le chasserait de la chaumine.
XXII
L’empereur, étant revenu de guerre, demanda pourquoi son fils Philippe ne l’était point venu saluer.
L’archevêque-gouverneur de l’infant répondit qu’il ne l’avait pas voulu, car il n’aimait, disait-il, que livres et solitude.
L’empereur s’enquit où il se tenait en ce moment.
Le gouverneur répondit qu’il le fallait chercher partout où il faisait noir. Ils le firent.
Ayant traversé un bon nombre de salles, ils vinrent finalement à une espèce de réduit, sans pavement, et éclairé par une lucarne. Là, ils virent enfoncé dans le sol un poteau auquel était attachée par la taille une guenon toute petite et mignonne, envoyée des Indes à Son Altesse pour la réjouir par ses jeunes ébattements. Au bas du poteau fumaient des fagots rouges encore, et il y avait dans le réduit une mauvaise odeur de poil brûlé.
La bestiole avait tant souffert en mourant dans ce feu que son petit corps semblait être, non pas celui d’un animal ayant eu vie, mais un fragment de racine rugueuse et tordue, et dans sa bouche ouverte comme pour crier la mort, se voyait de l’écume sanglante, et l’eau de ses larmes mouillait sa face.
— Qui a fait ceci ? demanda l’empereur.
Le gouverneur n’osa répondre, et tous deux demeurèrent sans parler, tristes et colères.
Soudain, en ce silence, fut entendu un faible bruit de toux qui venait d’un coin à l’ombre derrière eux. Sa Majesté, se retournant, y aperçut l’infant Philippe, tout de noir vêtu et suçant un citron. Page:De Coster - La Légende d’Ulenspiegel, 1869.djvu/53— Don Philippe, dit-il, viens me saluer.
L’infant, sans bouger, le regarda de ses yeux craintifs où il n’y avait point d’amour.
— Est-ce toi, demanda l’empereur, qui as brûlé à ce feu cette bestiole ?
L’infant baissa la tête.
Mais l’empereur :
— Si tu fus assez cruel pour le faire, sois assez vaillant pour l’avouer.
L’infant ne répondit point. Sa Majesté lui arracha des mains le citron, qu’il jeta à terre, et allait battre son fils pissant de peur, quand l’archevêque l’arrêtant lui dit à l’oreille :
— Son Altesse sera un jour grande brûleuse d’hérétiques.
L’empereur sourit, et tous deux sortirent, laissant l’infant seul avec sa guenon.
Mais il en était d’autres qui n’étaient point des guenons et mouraient dans les flammes.
XXIII
Novembre était venu, le mois grelard où les tousseux se donnent à cœur-joie de la musique de phlegmes. C’est aussi en ce mois que les garçonnets s’abattent par troupes sur les champs de navets, y maraudant ce qu’ils peuvent, à la grande colère des paysans, qui courent vainement derrière eux avec des bâtons et des fourches.
Or, un soir qu’Ulenspiegel revenait de maraude, il entendit près de lui, dans un coin de la haie, un gémissement. Se baissant, il vit sur quelques pierres un chien gisant.
— Ça, dit-il, plaintive biestelette, que fais-tu là si tard ?
Caressant le chien, il lui sentit le dos humide, pensa qu’on l’avait voulu noyer et, pour le réchauffer, le prit dans ses bras.
Rentrant chez lui il dit :
— J’amène un blessé, qu’en faut-il faire ?
— Le panser, répondit Claes.
Ulenspiegel mit le chien sur la table : Claes, Soetkin et lui virent alor s, à la lumière de la lampe, un petit rousseau du Luxembourg blessé au dos. Soetkin épongea les plaies, les vêtit de baume et les enveloppa de linge. Ulenspiegel porta l’animal dans son lit, quoique Soetkin le voulût avoir dans le sien, redoutant, disait-elle, qu’Ulenspiegel, qui se remuait alors comme un diable dans un bénitier, ne blessât le rousseau en dormant.
Mais Ulenspiegel fit ce qu’il voulait et le soigna si bien qu’au bout de six jours le blessé marchait comme ses pareils avec grande suffisance de roquetaille.
Et le schoolmeester, maître d’école, le nomma Titus Bibulus Schnouffius : Titus, en mémoire d’un certain empereur romain, lequel ramassait volontiers les chiens errants ; Bibulus, pour ce que le chien aimait la bruinbier d’amour ivrognial, et Schnouffius, pour ce que reniflant il boutait sans cesse le museau dans les trous de rats et de taupes.
XXIV
Au bout de la rue Notre-Dame étaient plantés, l’un en face de l’autre, deux saules, au bord d’une eau profonde. Ulenspiegel tendit entre les-deux saules une corde où il dansa un dimanche après vêpres, assez bien pour que toute la foule des vagabonds l’applaudit des mains et de la voix. Puis il descendit de sa corde et présenta à chacun une écuelle qui fut bientôt remplie de monnaie, mais il la vida dans le tablier de Soetkin et garda onze liards pour lui.
Le dimanche suivant, il voulut encore danser sur la corde, mais quelques garçonnets vauriens, jaloux de son agilité, avaient fait une entaille à la corde, si bien qu’après quelques sauts, la corde se cassa et qu’Ulenspiegel tomba dans l’eau.
Tandis qu’il nageait pour gagner le bord, les petits bonshommes entailleurs de corde criaient :
— Comment est ton agile santé, Ulenspiegel ? Vas-tu au fond de l’étang enseigner la danse aux carpes, danseur inestimable ?
Ulenspiegel, sortant de l’eau et se secouant, leur cria, car ils s’éloignaient de lui, de peur des coups :
— Ne craignez rien ; revenez dimanche, je vous montrerai des tours sur la corde et vous aurez votre part de bénéfice.
Le dimanche, les garçonnets n’avaient point coupé dans la corde, mais faisaient le guet autour, de peur que quelqu’un y touchât, car il y avait une grande foule de monde.
Ulenspiegel leur dit :
— Donnez-moi chacun un de vos souliers et je gage que, si petits ou si grands qu’ils soient, je danse avec chacun d’eux.
— Que nous payes-tu, si tu perds, demandèrent-ils ?
— Quarante pintes de bruinbier, répondit Ulenspiegel, et vous me payerez trois patards si je gagne.
— Oui, dirent-ils.
Et ils lui donnèrent chacun un de leurs souliers. Ulenspiegel les mit tous dans le tablier qu’il portait et, ainsi chargé, dansa sur la corde, mais non sans peine.
Les entailleurs de corde criaient d’en bas :
— Tu as dit que tu danserais avec chacun de nos souliers ; chausse-les donc et tiens ta gageure !
Ulenspiegel dansant toujours répondit :
— Je n’ai point dit que je chausserais vos souliers, mais que je danserais avec eux. Or, je danse et tous dansent avec moi dans mon tablier. Ne le voyez-vous pas, avec vos yeux de grenouilles tout écarquillés ? Payez-moi mes trois patards.
Mais ils le huèrent, s’écriant qu’il devait leur rendre leurs souliers.
Ulenspiegel les leur jeta l’un après l’autre, en un tas. Ce dont advint une furieuse bataille, car aucun d’eux ne pouvait clairement distinguer, ni prendre sans conteste, son soulier dans le tas.
Ulenspiegel alors descendit de l’arbre et arrosa les combattants, mais non d’eau claire.
XXV
L’infant, ayant quinze ans, vaguait, comme de coutume, par les corridors, escaliers et chambres du château. Mais le plus souvent on le voyait rôder autour des appartements des dames, afin de faire noise aux pages qui, pareillement à lui, étaient comme des chats à l’affût dans les corridors. D’autres, se tenant dans la cour, chantaient, le nez en l’air, quelque tendre ballade.
L’infant, en les entendant, se montrait à une fenêtre et ainsi effrayait-il les pauvres pages qui voyaient ce pâle museau au lieu des doux yeux de leurs belles.
Il était, parmi les dames de la cour, une gentille-femme flamande de Dudzeele, près de Damme, bien en chair, beau fruit mûr et belle merveilleusement, car elle avait des yeux verts et des cheveux roux crépelés, brillants comme l’or. D’humeur gaie et de complexion ardente, elle ne céla jamais à personne son penchant pour le fortuné seigneur à qui elle octroyait sur ses belles terres le céleste privilège de franchise d’amour. Il en était un présentement, beau et fier, qu’elle aimait. Tous les jours, à certaine heure, elle l’allait trouver, ce que Philippe apprit.
S’asseyant sur un banc placé contre une fenêtre, il la guetta et comme elle passait devant lui, l’œil vif, la bouche entr’ouverte, accorte, sortant du bain et faisant chanter autour d’elle ses accoutrements de brocart jaune, elle vit l’infant qui, sans se lever de son banc, lui dit :
— Madame, ne vous pourriez-vous arrêter un moment ?
Impatiente comme une cavale empêchée en son élan, au moment où elle va courir au bel étalon hennissant dans la prairie, elle répondit :
— Altesse, chacune ici doit obéir à votre princière volonté.
— Asseyez-vous près de moi, dit-il.
Puis, la regardant paillardement, durement et cauteleusement, il dit :
— Récitez-moi le Pater en langue flamande ; on me l’apprit, mais je l’oubliai.
La pauvre dame alors de dire un Pater et lui de l’engager à le dire plus lentement.
Et ainsi, il força cette pauvrette d’en dire jusques à dix, elle qui croyait l’heure venue de réciter d’autres oremus.
Puis, la louangeant, il lui parla de ses beaux cheveux, de son teint vif, de ses yeux clairs, mais il n’osa rien lui dire de ses épaules charnues, ni de sa gorge ronde, ni de rien autre chose.
Quand elle crut pouvoir s’en aller et déjà regardait dans la cour où l’attendait son seigneur, il lui demanda si elle savait bien ce que sont les vertus de la femme.
Comme elle ne répondait point de peur de mal dire, il parla pour elle et la patrocinant, il dit :
— Vertus de femme, c’est chasteté, soin d’honneur et prude vie.
Il lui conseilla aussi de se vêtir décemment et de bien cacher tout ce qui était à elle. Elle fit signe de la tête que oui, disant :
— Que pour Son Altesse Hyperboréenne, elle se couvrirait plutôt de dix peaux d’ours que d’une aune de mousseline.
L’ayant fait quinaud par cette réponse, elle s’enfuit joyeuse.
Cependant le feu de jeunesse était aussi allumé dans la poitrine de l’infant, mais ce n’était point ce feu ardent qui pousse aux hauts faits les fortes âmes, ni le doux feu qui fait pleurer les tendres cœurs, c’était un sombre feu venu d’enfer où Satan l’alluma sans doute. Et il brillait dans ses yeux gris, comme en hiver la lune sur un charnier. Et il le brûlait cruellement.
Se sentant sans amour pour les autres, le pauvre sournois n’osait s’offrir aux dames : il allait alors dans un petit coin écarté, en une petite chambre crépie à la chaux, éclairée par d’étroites fenêtres où, d’habitude, il grugeait ses pâtisseries et où les mouches venaient en foule à cause des miettes. Là, se caressant lui-même, il leur écrasait lentement la tête contre les vitres et il en tuait des centaines, jusqu’à ce que ses doigts tremblassent trop fort pour qu’il pût continuer sa rouge besogne. Et il prenait un vilain plaisir à ce cruel délassement, car lasciveté et cruauté sont deux sœurs infâmes. Il sortait de ce réduit plus triste qu’auparavant et chacun et chacune fuyaient, quand ils le pouvaient, la face de ce prince pâle comme s’il se fût nourri de champignons de plaies.
Et la dolente Altesse souffrait, car mauvais cœur c’est douleur.
XXVI
La belle gentille-femme quitta un jour Valladolid pour aller en son château de Dudzeele en Flandre.
Passant par Damme suivie de son gras sommelier, elle vit assis contre le mur d’une chaumine, un jeune gars de quinze ans soufflant dans une cornemuse. En face de lui se tenait un chien roux qui, n’aimant point cette musique, hurlait mélancoliquement. Le soleil luisait clair. A côté du jeune gars était debout une fillette mignonne éclatant de rire à chaque piteux hurlement du chien.
La belle dame et le gras sommelier, passant devant la chaumine, regardèrent Ulenspiegel soufflant, Nele riant et Titus Bibulus Schnouffius hurlant.
— Mauvais garçon, dit la dame parlant à Ulenspiegel, ne pourrais- tu cesser de faire ainsi hurler ce pauvre rousseau ?
Mais Ulenspiegel, la regardant, enflait plus vaillamment sa cornemuse. Et Bibulus Schnouffius hurlait plus mélancoliquement et Nele éclatait de rire davantage.
Le sommelier, entrant en colère, dit à la dame en désignant Ulenspiegel :
— Si je frottais du fourreau de mon épée cette graine de pauvre homme, il cesserait de mener cet insolent tapage. Ulenspiegel regarda le sommelier, l’appela Jan Papzak, à cause de sa bedaine, et continua de souffler dans sa cornemuse. Le sommelier marcha sur lui en le menaçant du poing, mais Bibulus Schnouffius se jeta sur lui et le mordit à la jambe, le sommelier tomba de peur en criant :
— A l’aide !
La dame souriant dit à Ulenspiegel :
— Ne me pourrais-tu pas, cornemuseux, dire si le chemin n’a point change qui mène de Damme a Dudzeele ?
Ulenspiegel, ne cessant de jouer, hocha la tête et regarda la dame.
— Qu’as-tu à me regarder si fixement ? demanda-t-elle.
Mais lui, jouant toujours, écarquillait les yeux comme s’il fût ravi en extase d’admiration. Elle lui dit :
— N’as-tu pas de honte, jeune comme tu es, de regarder ainsi les dames ?
Ulenspiegel rougit un peu, souffla encore et la regarda davantage.
— Je t’ai demandé, reprit-elle, si le chemin n’a point changé qui mène de Damme à Dudzeele ?
— Il ne verdoie plus depuis que vous le privâtes de l’heur de vous porter, repartit Ulenspiegel.
— Veux-tu me conduire ? dit la dame.
Mais Ulenspiegel restait assis, la regardant toujours. Et elle, si espiègle qu’elle le vît, sachant que son jeu était tout de jeunesse, lui pardonnait volontiers. Il se leva et allait rentrer chez lui.
— Où vas-tu ? demanda-t-elle.
— Mettre mes plus beaux habits, répondit-il.
— Va, dit la dame.
Elle s’assit alors sur le banc, près du pas de la porte ; le sommelier fit comme elle. Elle voulut parler à Nele, mais Nele ne lui répondit pas, car elle était jalouse.
Ulenspiegel revint bien lavé et vêtu de futaine. Il avait bonne mine sous son accoutrement de dimanche, le petit homme.
— T’en vas-tu vraiment avec cette belle dame ? lui demanda Nele.
— Je reviendrai bientôt, répondit Ulenspiegel.
— Si j’allais à ta place ? dit Nele.
— Non, dit-il, les chemins sont boueux.
— Pourquoi, dit la dame fâchée et jalouse pareillement, pourquoi, petite fillette, veux-tu l’empêcher de venir avec moi ?
Nele ne lui répondit point, mais de grosses larmes sourdirent de ses yeux et elle regardait tristement et avec colère la belle dame.
Ils se mirent à quatre en route, la dame assise comme une reine sur sa haquenée blanche, harnachée de velours noir ; le sommelier dont la marche secouait la bedaine ; Ulenspiegel tenant par la bride la haquenée de la dame, et Bibulus Schnouffius marchant à côté de lui, la queue en l’air fièrement.
Ils chevauchèrent et cheminèrent ainsi pendant quelque temps, mais Ulenspiegel n’était point à l’aise ; muet comme un poisson, il aspirait la fine odeur de benjoin qui venait de la dame et regardait du coin de l’œil tous ses beaux ferrets, bijoux rares et pardilloches, et aussi son doux air, ses yeux brillants, sa gorge nue et ses cheveux que le soleil faisait brillants comme une coiffe d’or.
— Pourquoi, dit-elle, parles-tu si peu, mon petit homme ?
Il ne répondit point.
— Tu n’as pas tellement ta langue dans tes souliers que tu ne saches pas t’acquitter pour moi d’un message ?
— Voire, dit Ulenspiegel.
— Il faut, dit la dame, me quitter ici et aller à Koolkercke, de l’autre côté du vent, dire à un gentilhomme vêtu de noir et de rouge, mi-parti, qu’il ne doit point m’attendre aujourd’hui, mais venir dimanche, à dix heures de nuit, en mon château, par la poterne.
— Je n’irai pas ! dit Ulenspiegel.
Pourquoi ? demanda la dame.
— Je n’irai pas, non ! dit encore Ulenspiegel.
La dame lui dit :
— Qu’est-ce donc, petit coq tout fâché, qui t’inspire cette volonté farouche ?
— Je n’irai pas ! dit Ulenspiegel.
— Mais si je te donnais un florin ?
— Non ! dit-il.
— Un ducat ?
— Non.
— Un carolus ?
— Non, dit encore Ulenspiegel. Et cependant, ajouta-t-il en soupirant, je l’aimerais mieux qu’une coquille de moule dans le cuiret maternel.
La dame sourit, puis tout à coup s’écria.
— J’ai perdu mon aumônière belle et rare, faite de drap de soie et brodée de perles fines ! A Damme, elle pendait encore à ma ceinture.
Ulenspiegel ne bougea pas, mais le sommelier s’avança vers la dame :
— Madame, lui dit-il, n’envoyez point à sa recherche ce jeune larron, car vous ne le reverriez jamais.
— Et qui donc ira ? demanda la dame.
— Moi, répondit-il, malgré mon grand âge.
Et il s’en fut. Midi sonnait, la chaleur était grande, profonde la solitude ; Ulenspiegel ne disait mot, mais il ôta son pourpoint neuf pour que la dame pût s’asseoir à l’ombre sous un tilleul, sans craindre la fraîcheur de l’herbe. Il restait debout près d’elle, soupirant.
Elle le regarda et se sentit pitoyable pour ce petit bonhomme craintif, et lui demanda s’il n’était point fatigué de rester ainsi debout sur ses jambes trop jeunes. Il ne répondit mot, et comme il se laissait choir à côté d’elle, elle voulut le retenir et l’attira sur sa gorge nue, où il demeura si volontiers qu’elle eût cru commettre le péché de cruauté en lui disant de choisir un autre oreiller.
Le sommelier revint toutefois et dit qu’il n’avait point trouvé l’aumônière.
— Je la retrouvai, moi, répondit la dame, quand je descendis de cheval, car elle s’était, en se dégrafant, accrochée à l’étrier. Maintenant, dit-elle à Ulenspiegel, mène-nous droitement à Dudzeele et dis-moi comment tu te nommes.
— Mon patron, répondit-il, est monsieur saint Thylbert, nom qui veut dire leste des pieds pour courir aux bonnes choses ; mon nom est Claes et mon surnom est Ulenspiegel. Si vous voulez vous regarder en mon miroir, vous verrez qu’il n’est pas, sur toute cette terre de Flandre, une fleur de beauté éclatante comme votre grâce parfumée.
La dame rougit d’aise et ne se fâcha point contre Ulenspiegel.
Et Soetkin et Nele pleuraient pendant cette longue absence.
XXVII
Quand Ulenspiegel revint de Dudzeele, il vit à l’entrée de la ville Nele adossée à une barrière. Elle égrenait une grappe de raisin noir. Croquant un à un les grains du fruit, elle en était sans doute rafraîchie et délectée, mais n’en laissait paraître nul plaisir. Elle semblait, au contraire, fâchée et arrachait les grains de la grappe colériquement. Elle était si dolente et avait un visage si marri, triste et doux, qu’Ulenspiegel fut saisi d’amoureuse pitié, et, s’avançant derrière elle, lui donna un baiser sur la nuque.
Mais elle, en retour, lui bailla un grand soufflet.
— Je n’y vois pas plus clair, repartit Ulenspiegel.
Elle pleurait à sanglots.
— Nele, dit-il, va-t-on maintenant placer les fontaines à l’entrée des villages ?
— Va-t’en ! dit-elle.
— Mais je ne puis m’en aller, si tu pleures comme cela, mignonne.
— Je ne suis pas mignonne, dit Nele, et je ne pleure pas !
— Non, tu ne pleures pas, mais il sort cependant de l’eau de tes yeux.
— Veux-tu t’en aller ? dit-elle.
— Non, dit-il. Cependant elle tenait son tablier de ses petites mains tremblantes, et elle en tirait l’étoffe par saccades et des larmes coulaient dessus, le mouillant.
— Nele, demanda Ulenspiegel, fera-t-il beau tantôt ?
Et il la regardait souriant bien amoureusement.
— Pourquoi me demandes-tu cela ? dit-elle.
— Parce que, quand il fait beau, il ne pleure pas, répondit Ulenspiegel.
— Va-t’en, dit-elle, près de ta belle dame à robe de brocart tu l’as fait assez rire celle-là.
Ulenspiegel alors chanta :
Quand je vois pleurer m’amie, Mon cœur est déchiré. C’est miel quand elle rit, Perle quand elle pleure. Moi, je l’aime à toute heure. Et je nous paie à boire Du bon vin de Louvain. Et je nous paie à boire Quand Nele sourira.
— Vilain homme, dit-elle, tu te gausses encore de moi.
— Nele, dit Ulenspiegel, je suis homme mais point vilain, car notre noble famille, famille échevinale, porte de trois pintes d’argent sur fond de bruinbier. Nele, est-il vrai qu’au pays de Flandre quand on sème des baisers, on récolte des soufflets ?
— Je ne veux point te parler, dit-elle.
— Alors pourquoi ouvres-tu la bouche pour me le dire ?
— Je suis fâchée, dit-elle.
Ulenspiegel lui bailla bien légèrement un coup de poing dans le dos et dit :
— Baisez vilaine, elle vous poindra, poignez vilaine, elle vous oindra. Oins-moi donc, mignonne, puisque je t’ai poignée.
Nele se retourna. Il ouvrit les bras, et elle s’y jeta pleurante encore et dit :
— Tu n’iras plus là-bas, n’est-ce pas, Thyl ?
Mais il ne répondit point, empêché qu’il était à serrer ses pauvres doigts tremblants et à essuyer, de ses lèvres, les larmes chaudes tombant des yeux de Nele comme les larges gouttes d’une pluie d’orage.
XXVIII
En ce temps-là, Gand, la noble, refusa de payer sa quote-part de l’aide que lui demandait son fils Charles, empereur. Elle ne le pouvait, étant, du fait de Charles, épuisée d’argent. Ce fut un grand crime, il résolut de l’aller lui-même châtier.
Car le bâton d’un fils est plus que tout autre douloureux au dos maternel.
François au Long-Nez, son ennemi, lui offrit de passer par le pays de France. Charles le fit, et, au lieu d’y être retenu prisonnier, il fut fêté et choyé impérialement. C’est un accord souverain entre princes de s’entraider contre les peuples.
Charles s’arrêta longtemps à Valenciennes sans donner nul signe de fâcherie. Gand, sa mère, vivait sans crainte en la croyance que l’empereur, son fils, lui pardonnerait d’avoir agi selon le droit.
Charles arriva sous les murs de la ville avec quatre mille chevaux. D’Albe l’accompagnait, comme aussi le prince d’Orange. Le menu peuple et ceux des petits métiers eussent bien voulu empêcher cette entrée filiale et mettre sur pied les quatre-vingt mille hommes de la ville et du plat pays ; les gros bourgeois ; dits hoog-poorters, s’y opposèrent par crainte de la prédominance du populaire. Gand eût pu cependant ainsi hacher menu son fils et ses quatre mille chevaux. Mais elle l’aimait, et les petits métiers eux-mêmes avaient repris confiance.
Charles l’aimait aussi, mais pour l’argent qu’il avait d’elle en ses coffres et qu’il voulait avoir encore.
S’étant rendu maître de la ville, il établit partout des postes militaires, fit vaguer, par Gand, des rondes de nuit et de jour. Puis il prononça, en grand apparat, la sentence de la ville.
Les plus notables bourgeois durent, la corde au cou, venir devant son trône, faire amende honorable ; Gand fut déclarée coupable des crimes les plus coûteux, qui sont : déloyauté, infraction aux traités, désobéissance, sédition, rébellion et lèse-majesté. L’empereur déclara abolis tous et quelconques privilèges, droits, franchises, coutumes et usages ; stipulant en engageant l’avenir, comme s’il eût été Dieu, que dorénavant ses successeurs à leur venue à seigneurie jureraient de ne rien observer, sinon la Caroline Concession de servitude octroyée par lui à la ville.
Il fit raser l’abbaye de Saint-Bavon, pour y ériger une forteresse, d’où il pût, à l’aise, percer de boulets le sein de sa mère.
En bon fils pressé d’hériter, il confisqua tous les biens de Gand, revenus, maisons, artillerie, munitions de guerre.
La trouvant trop bien défendue, il fit abattre la Tour Rouge, la tour au Trou de Crapaud, la Braampoort, la Steenpoort, la Waalpoort, la Ketelpoort et bien d’autres ouvrées et sculptées comme bijoux de pierre.
Quand, après, les étrangers venaient à Gand, ils s’entredisaient :
— Quelle est cette ville plate et désolée dont on chantait merveille ?
Et ceux de Gand répondaient :
— L’empereur Charles vient d’ôter à la ville sa précieuse ceinture.
Et ce disant, ils avaient honte et colère. Et des ruines des portes l’empereur tirait des briques pour sa forteresse.
Il voulait que Gand fût pauvre, car ainsi elle ne pourrait par labeur, industrie ni argent, s’opposer à ses fiers desseins ; il la condamna donc à payer sa part refusée de l’aide de quatre cent mille florins carolus d’or, et de plus, cent cinquante mille carolus pour une fois et chaque année six mille autres en rentes perpétuelles. Elle lui avait prêté de l’argent : il devait lui en payer une rente de cent cinquante livres de gros. Il se fit, par force, remettre les titres de la créance, et payant ainsi sa dette, il s’enrichit réellement.
Gand l’avait, en maintes occasions, aimé et secouru, mais il lui frappa le sein d’un poignard, y cherchant du sang, parce qu’il n’y trouvait pas assez de lait.
Puis il regarda Roelandt, la belle cloche, fit pendre à son battant celui qui avait sonné l’alarme pour appeler la ville à défendre son droit. Il n’eut point pitié de Roelandt, la langue de sa mère, la langue par laquelle elle parlait à la Flandre ; Roelandt, la fière cloche, qui disait d’elle-même :
Als men my slaet dan is ’t brandt.
Als men my luyt dan is ’t storm in Vlaenderlandt.
Quand je tinte, c’est qu’il brûle
Quand je sonne, c’est qu’il y a tempête au pays de Flandre.
Trouvant que sa mère parlait trop haut, il enleva la cloche. Et ceux du plat pays dirent que Gand était morte parce que son fils lui avait arraché la langue avec des tenailles de fer.
XXIX
Ces jours-là, qui furent jours de printemps clairs et frais, lorsque la terre est en amour, Soetkin cousait près de la fenêtre ouverte, Claes fredonnait quelque refrain, tandis qu’Ulenspiegel avait coiffé Titus Bibulus Schnouffius d’un couvre-chef judiciaire. Le chien jouait des pattes comme s’il eût voulu rendre un arrêt, mais c’était pour se débarrasser de sa coiffure.
Soudain, Ulenspiegel ferma la fenêtre, courut dans la chambre, sauta sur les chaises et les tables, les mains tendues vers le plafond. Soetkin et Claes virent qu’il ne se démenait si fort que pour atteindre un oiselet tout mignon et petit qui, les ailes frémissantes, criait de peur, blotti contre une poutre dans un recoin du plafond.
Ulenspiegel allait se saisir de lui, lorsque Claes, parlant vivement, lui dit :
— Pourquoi sautes-tu ainsi ?
— Pour le prendre, répondit Ulenspiegel, le mettre en cage, lui donner des graines et le faire chanter pour moi.
Cependant l’oiseau, criant d’angoisse, voletait dans la chambre en heurtant de la tête les vitraux de la fenêtre.
Ulenspiegel ne cessait de sauter, Claes lui mit pesamment la main sur l’épaule :
— Prends-le, dit-il, mets-le en cage, fais-le chanter pour toi, mais, moi aussi, je te mettrai dans une cage fermée de bons barreaux de fer et je te ferai aussi chanter. Tu aimes à courir, tu ne le pourras plus ; tu seras à l’ombre quand tu auras froid au soleil quand tu auras chaud. Puis un dimanche, nous sortirons ayant oublié de te donner de la nourriture et nous ne reviendrons que le jeudi, et au retour, nous retrouverons Thyl mort de faim et tout raide.
Soetkin pleurait, Ulenspiegel s’élança :
— Que fais-tu ? demanda Claes.
— J’ouvre la fenêtre à l’oiseau, répondit-il. En effet, l’oiseau, qui était un chardonneret, sortit par la fenêtre, jeta un cri joyeux, monta comme une flèche dans l’air, puis s’allant placer sur un pommier voisin, se lissa les ailes, du bec, se secoua le plumage, et se fâchant, dit en sa langue d’oiseau, à Ulenspiegel, mille injures.
Claes lui dit alors :
— Fils, n’ôte jamais à homme ni bête sa liberté, qui est le plus grand bien de ce monde. Laisse chacun aller au soleil quand il a froid, à l’ombre quand il a chaud. Et que Dieu juge Sa Sainte Majesté qui, ayant enchaîné la libre croyance au pays de Flandre, vient de mettre Gand la noble dans une cage de servitude.
XXX
Philippe avait épousé Marie de Portugal, dont il ajouta les possessions à la couronne d’Espagne ; il eut d’elle don Carlos, le fou cruel. Mais il n’aimait point sa femme !
La reine souffrait des suites de ses couches. Elle gardait le lit et avait près d’elle ses dames d’honneur, parmi lesquelles la duchesse d’Albe.
Philippe la laissait souvent seule pour aller voir brûler des hérétiques. Tous ceux et celles de la cour faisaient comme lui. De même aussi faisait la duchesse d’Albe, la noble garde-couches de la reine.
En ce temps-là, l’official prit un sculpteur flamand, catholique romain, pour ce qu’un moine lui ayant refusé le prix, convenu entre eux, d’une statue en bois de Notre-Dame, il avait frappé de son ciseau la statue au visage, en disant qu’il aimait mieux détruire son œuvre, que de la donner à vil prix.
Il fut, par le moine, dénoncé comme iconoclaste, torturé sans pitié et condamné à être brûlé vif.
On lui avait, durant la torture, brûlé la plante des pieds, et il criait, en cheminant de la prison au bûcher et couvert du Sanbenito :
— Coupez les pieds ! coupez les pieds !
Et Philippe entendait de loin ces cris, et il était aise, mais il ne riait point.
Les dames d’honneur de la reine Marie la quittèrent pour assister au brûlement et après elles la duchesse d’Albe qui, entendant crier le sculpteur flamand, voulut voir le spectacle et laissa la reine seule.
Philippe, ses hauts serviteurs, princes, comtes, écuyers et dames étant présents, le sculpteur fut attaché par une longue chaîne à une estache plantée au centre d’un cercle enflammé formé de bottes de paille et de fascines, qui devait le rôtir lentement, s’il voulait se tenant au poteau, fuir le feu vif.
Et on le regardait curieusement essayant, nu qu’il était ou peu s’en fallait, de raidir sa force d’âme contre la chaleur du feu.
En même temps, la reine Marie eut soif sur son lit d’accouchée. Elle vit la moitié d’un melon sur un plat. Se traînant hors de son lit, elle prit de ce melon et n’en laissa rien.
Puis, à cause du froid de la chair du melon, elle sua et frissonna, resta sur le plancher, sans pouvoir bouger.
— Ah ! dit-elle, je me réchaufferais si quelqu’un pouvait me porter dans mon lit.
Elle entendit alors le pauvre sculpteur qui criait :
— Coupez les pieds !
— Ah ! dit la reine Marie, est-ce un chien qui hurle à ma mort ?
En ce moment, le sculpteur, ne voyant autour de lui que des faces d’ennemis espagnols, songea à Flandre, la terre des mâles, croisa les bras, et, traînant sa longue chaîne derrière lui, marcha vers la paille et les fascines enflammées et s’y mettant debout en croisant les bras :
— Voilà, dit-il, comment les Flamands meurent en face des bourreaux espagnols. Coupez les pieds, non à moi, mais à eux, afin qu’ils ne courent plus aux meurtres ! Vive Flandre ! Flandre pour l’éternité !
Et les dames l’applaudissaient, criant grâce en voyant sa fière contenance.
Et il mourut.
La reine Marie tressaillait de tout son corps, elle pleura, ses dents claquèrent du froid de mort prochaine, et elle dit, raidissant bras et jambes :
— Mettez-moi dans mon lit, que j’aie chaud.
Et elle mourut.
Et ainsi, suivant la prédiction de Katheline, la bonne sorcière, Philippe semait partout mort, sang et larmes.
XXXI
Mais Ulenspiegel et Nele s’aimaient d’amour.
On était alors à la fin d’avril, tous les arbres en fleurs, toutes les plantes gonflées de sève attendaient Mai, qui vient sur la terre accompagné d’un paon, fleuri comme un bouquet et fait chanter les rossignols dans les arbres.
Souvent Ulenspiegel et Nele erraient à deux par les chemins. Nele se tenait au bras d’Ulenspiegel et de ses mains s’y accrochait. Ulenspiegel, prenant plaisir à ce jeu, passait souvent son bras autour de la taille de Nele, pour la mieux tenir, disait-il. Et elle était heureuse, mais elle ne parlait point.
Le vent roulait mollement sur les chemins le parfum des prairies ; la mer au loin mugissait au soleil, paresseuse ; Ulenspiegel était comme un jeune diable, tout fier, et Nele comme une petite sainte du Paradis, toute honteuse de son plaisir.
Elle appuyait la tête sur l’épaule d’Ulenspiegel, il lui prenait les mains et, cheminant, il la baisait au front, sur les joues et sur sa bouche mignonne. Mais elle ne parlait point.
Au bout de quelques heures, ils avaient chaud et soif, buvaient du lait chez le paysan, mais ils n’étaient point rafraîchis.
Et ils s’asseyaient au bord d’un fossé, sur le gazon. Nele, toute blême, était pensive, Ulenspiegel la regardait peureux :
— Tu es triste ? disait-elle.
— Oui, disait-il.
— Pourquoi ? demandait-elle.
— Je ne sais, disait-il, mais ces pommiers et cerisiers tout en fleurs, cet air tiède et comme chargé du feu de la foudre, ces pâquerettes s’ouvrant rougissantes sur les prés, l’aubépine, là, près de nous, dans les haies, toute blanche. Qui me dira pourquoi je me sens trouble et toujours prêt à mourir ou dormir ? Et mon cœur bat si fort quand j’entends les oiseaux s’éveiller dans les arbres et que je vois les hirondelles revenues ; alors, je veux aller plus loin que le soleil et la lune. Et tantôt j’ai froid, et tantôt j’ai chaud. Ah ! Nele ! je voudrais n’être plus de ce bas monde, ou donner mille existences à celle qui m’aimerait.
Mais elle ne parlait point, et d’aise souriant, regardait Ulenspiegel.
XXXII
Le jour de la fête des Morts, Ulenspiegel sortit de Notre-Dame avec quelques vauriens de son âge. Lamme Goedzak s’était égaré parmi eux, comme une brebis au milieu des loups.
Lamme leur paya à tous largement à boire, car sa mère lui donnait, tous les dimanches et fêtes trois patards.
Il s’en fut donc avec ses camarades In den rooden schildt, à l’Ecusson rouge, chez Jan van Liebeke, qui leur servit de la dobbel- knollaert de Courtrai.
La boisson les échauffant, et causant de prières, Ulenspiegel déclara tout net que les messes des morts ne sont avantageuses qu’aux prêtres.
Mais il était un Judas en la bande : il dénonça Ulenspiegel comme hérétique. Malgré les larmes de Soetkin et les instances de Claes, Ulenspiegel fut pris et constitué prisonnier. Il resta dans une cave grillée pendant un mois et trois jours sans voir personne. Le geôlier lui mangeait les trois quarts de sa pitance. Dans l’entretemps, on prit des informations sur sa bonne et mauvaise renommée. Il fut seulement trouvé que c’était un méchant gausseur, raillant sans cesse le prochain, mais n’ayant jamais médit de Monseigneur Dieu, de Madame la Vierge, ni de Messieurs les saints. Pour ce, la sentence fut douce ; car il eût pu être marqué d’un fer rouge au visage et fouetté jusqu’au sang.
En considération de sa jeunesse, les juges le condamnèrent seulement à marcher derrière les prêtres, en chemise, nu-tête et pieds nus, et tenant un cierge à la main au milieu de la première procession qui sortirait de l’église.
Ce fut le jour de l’Ascension.
Quand la procession fut sur le point de rentrer, il dut s’arrêter sous le porche de Notre-Dame et là s’écrier :
— Merci à monseigneur Jésus ! Merci à messieurs les prêtres ! Leurs prièr es sont douces aux âmes du purgatoire, voire rafraîchissantes ; car chaque Ave est un seau d’eau qui leur tombe sur le dos, et chaque Pater est une cuvelle.
Et le peuple l’écoutait en grande dévotion, non sans rire.
A la fête de la Pentecôte, il dut encore suivre la procession ; il était en chemise, nu-pieds et tête nue, et tenait un cierge à la main. A son retour, debout sous le porche et tenant son cierge respectueusement, non sans faire quelques grimaces de gaudisserie, il dit à voix haute et claire :
— Si les prières des chrétiens sont d’un grand soulagement aux âmes du purgatoire, celles du doyen de Notre-Dame, saint homme parfait en la pratique de toutes les vertus, calment si bien les douleurs du feu que celui-ci se transforme en sorbets tout soudain. Mais les diables bourreaux n’en ont miette.
Et le peuple d’écouter derechef en grande dévotion, non sans rire, et le doyen de sourire d’aise écclésiastiquement.
Puis Ulenspiegel fut banni du pays de Flandre pour trois ans, sous condition de faire un pèlerinage à Rome et d’en revenir avec l’absolution du pape.
Claes dut payer trois florins pour cette sentence ; mais il en donna encore un à son fils et le fournit de son costume de pèlerin.
Ulenspiegel fut navré le jour du départ en embrassant Claes et Soetkin, qui était toute en larmes, la dolente mère. Ils lui firent la conduite bien loin sur le chemin, en la compagnie de plusieurs bourgeois et bourgeoises.
Claes, en rentrant dans la chaumière, dit à sa femme :
— Commère, il est bien dur de condamner ainsi, pour quelques folles paroles, un si jeune garçon à cette dure peine.
— Tu pleures, mon homme, dit Soetkin ; tu l’aimes plus que tu ne le montres, car tu éclates en sanglots de mâle, qui sont pleurs de lion.
Mais il ne répondit point.
Nele était allée se cacher dans la grange pour que nul ne vit qu’elle aussi pleurait Ulenspiegel. Elle suivit de loin Soetkin et Claes, les bourgeois et bourgeoises ; quand elle vit son ami s’éloigner seul, elle courut à lui et lui sautant au cou :
— Tu vas trouver bien des belles dames par là, dit-elle.
— Belles, je ne sais, répondit Ulenspiegel ; mais fraîches comme toi, non, car le soleil les a toutes rôties.
Ils firent longtemps route ensemble. Ulenspiegel était tout songeur et disait parfois :
— Je leur ferai payer leurs messes des morts.
— Quelles messes et qui payera ? demandait Nele.
Ulenspiegel répondait :
— Tous les doyens, curés, clercs, bedeaux et autres matagots supérieurs ou subalternes qui nous paissent de billevesées. Si j’étais vaillant manouvrier, ils m’eussent volé, en me faisant pèleriner, le fruit de trois ans de labeur. Mais c’est le pauvre Claes qui paye. Ils me rendront mes trois ans au centuple, et le chanterai aussi pour eux la messe des morts de leur monnaie.
— Las ! Thyl, sois prudent : ils te feraient brûler tout vif, répondait Nele.
— Je suis d’amiante, répondait Ulenspiegel. Et ils se séparèrent, elle toute en larmes, et lui navré et colère.
XXXIII
Passant par Bruges sur le marché du mercredi, il y vit une femme promenée par le bourreau et ses valets, et une grande foule d’autres femmes criant et hurlant autour d’elle mille sales injures.
Ulenspiegel, lui voyant le haut de la robe garni de morceaux d’étoffe rouge, et portant au cou la pierre de justice, avec ses chaînes de fer, vit que c’était une femme qui avait vendu à son profit les corps jeunes et frais de ses filles. On lui dit qu’elle se nommait Barbe, était mariée à Jason Darue et allait dans ce costume être promenée de place en place jusqu’à ce qu’elle revînt au Grand-Marché, ou elle serait mise sur un échafaud déjà dressé pour elle. Ulenspiegel la suivit avec la foule du peuple vociférant. Revenue au Grand-Marché, elle fut placée sur l’échafaud, liée à un poteau, et le bourreau mit devant elle un paquet d’herbes et un morceau de terre désignant la fosse.
On dit aussi à Ulenspiegel qu’elle avait été fouettée auparavant dans la prison.
Comme il s’en allait, il rencontra Henri le Marischal, bélître-brimbeur qui avait été pendu dans la châtellenie de West-Ypres et montrait en core les marques des cordes autour de son cou. « Il avait été, disait-il, délivré étant en l’air en disant seulement une bonne prière à Notre-Dame de Hal, tellement que, par vrai miracle, les baillis et justiciers étant partis, les cordes qui ne le serraient plus déjà rompirent, qu’il tomba à terre et fut ainsi sauf. »
Mais Ulenspiegel apprit plus tard que ce bélître délivré de la corde était un faux Henri Marischal, et qu’on le laissait courir débitant son mensonge parce qu’il était porteur d’un parchemin signé par le doyen de Notre-Dame de Hal, qui voyait, à cause du conte de ce Henri le Marischal, affluer par troupes en son église et le bien payer tous ceux qui, de près ou de loin, flairaient la potence. Et pendant bien longtemps Notre-Dame de Hal fut surnommée Notre-Dame des Pendus.
XXXIV
En ce temps-là, les inquisiteurs et théologiens représentèrent pour la deuxième fois à l’empereur Charles :
— Que l’Église se perdait ; que son autorité était méprisée ; que s’il avait remporté tant d’illustres victoires, il le devait aux prières de la catholicité, qui maintenait haute sur son trône l’impériale puissance.
Un archevêque d’Espagne lui demanda que l’on coupât six mille têtes ou que l’on brûlât autant de corps, afin d’extirper aux Pays-Bas la maligne hérésie luthérienne. Sa Sainte Majesté jugea que ce n’était point assez.
Aussi, partout où passait terrifié le pauvre Ulenspiegel, il ne voyait que des têtes sur des poteaux, des jeunes filles mises dans des sacs et jetées toutes vives à la rivière ; des hommes couchés nus sur la roue et frappés à grands coups de barres de fer, des femmes mises dans une fosse, de la terre sur elles, et le bourreau dansant sur leur poitrine pour la leur briser. Mais les confesseurs de ceux et celles qui s’étaient repentis auparavant gagnaient chaque fois douze sols.
Il vit à Louvain, les bourreaux brûler trente luthériens à la fois et allumer le bûcher avec de la poudre à canon. A Limbourg, il vit une famille, hommes et femmes, filles et gendres, marcher au supplice en chantant des psaumes. L’homme, qui était vieux, cria pendant qu’il brûlait.
Et Ulenspiegel, ayant peur et douleur, cheminait sur la pauvre terre.
XXXV
Dans les champs, il se secouait comme un oiseau, comme un chien détaché, et son cœur se réconfortait devant les arbres, les prairies et le clair soleil. Ayant marché pendant trois jours, il vint aux environs de Bruxelles, en la puissante commune d’Uccle. Passant devant l’hôtellerie de la Trompe, il fut alléché par une céleste odeur de fricassées. Il demanda à un petit brimbeur qui, le nez au vent, se délectait au parfum des sauces, en l’honneur de qui s’élevait au ciel cet encens de festoiements. Celui-ci répondit que les frères de la Bonne-Trogne se devaient assembler après vêpres pour fêter la délivrance de la commune par les femmes et fillettes du temps jadis.
Ulenspiegel, voyant de loin une perche surmontée d’un papegay et, tout autour, des commères armées d’arcs, demanda si les femmes devenaient archers maintenant. Le brimbeur, humant l’odeur des sauces, répondit que du temps du Bon Duc ces mêmes arcs, étant aux mains des femmes d’Uccle, avaient fait choir de vie à mort plus de cent brigands.
Ulenspiegel voulant en savoir davantage, le brimbeur lui dit qu’il ne parlerait plus tant il avait faim et soif, à moins qu’il ne lui donnât un patard pour le manger et pour le boire. Ulenspiegel le fit par pitié.
Aussitôt que le brimbeur eut le patard, il entra, comme un renard en un poulailler, en l’hôtellerie de la Trompe et revint en triomphe tenant une moitié de saucisson et une grosse miche de pain.
Soudain Ulenspiegel entendit un doux bruit de tambourins et de violes, et vit une grande troupe de femmes dansant, et parmi elles, une belle commère portant au cou une chaîne d’or.
Le brimbeur, qui riait d’aise d’avoir mange, dit à Ulenspiegel que la jeune et belle commère était la reine du tir à l’arc, se nommait Mietje, femme de messire Renonckel, échevin de la commune. Puis il demanda à Ulenspiegel six liards pour boire : Ulenspiegel les lui bailla. Ayant ainsi mangé et bu, le brimbeur s’assit sur son séant au soleil, et se cura les dents de ses ongles.
Quand les femmes archères aperçurent Ulenspiegel vêtu de son costume de pèlerin, elles se mirent à danser en rond autour de lui, disant :
— Bonjour, beau pèlerin ; viens-tu de loin, pèlerin jeunet ? Ulenspiegel répondit :
— Je viens de Flandre, beau pays abondant en fillettes amoureuses.
Et il songeait à Nele mélancoliquement.
— Quel fut ton crime ? lui demandèrent-elles cessant leur danse.
— Je n’oserais le confesser tant il est grand, dit-il. Mais il est d’autres choses à moi qui ne sont point petites.
Elles de sourire et de demander pourquoi il devait voyager ainsi avec le bourdon, la besace, les coquilles d’huîtres ?
— C’est, répondit-il, mentant un peu, pour avoir dit que les messes des morts sont avantageuses aux prêtres.
— Elles leur rapportent des deniers sonnants, répondirent-elles, mais elles sont avantageuses aux âmes du purgatoire.
— Je n’y étais point, répondit Ulenspiegel.
— Veux-tu manger avec nous, pèlerin ? lui dit l’archère la plus mignonne.
— Je veux, dit-il, manger avec vous, te manger, toi et toutes les autres tour à tour, car vous êtes des morceaux de roi plus délicieux à croquer qu’ortolans, grives ou bécasses.
— Dieu te nourrisse, dirent-elles : c’est un gibier hors de prix.
— Comme vous toutes, mignonnes, répondit-il.
— Voire, dirent-elles, mais nous ne sommes pas à vendre.
— Et à donner ? demanda-t-il.
— Oui, dirent-elles, des coups aux trop hardis. Et, s’il t’en faut, nous te battrons comme un tas de grain.
— Je m’en abstiens, dit-il.
— Viens manger, dirent-elles.
Il les suivit dans la cour de l’hôtellerie, joyeux de voir autour de lui ces faces fraîches. Soudain, il vit entrer dans la cour, en grande cérémonie, avec drapeau, trompette, flûte et tambourin, les Frères de la Bonne-Trogne portant grassement leur joyeux nom de confrérie. Comme ils le considéraient curieusement, les femmes leur dirent que c’était un pèlerin qu’elles avaient ramassé sur le chemin, et que lui trouvant bonne trogne, pareillement à leurs maris et fiancés, elles avaient voulu lui faire partager leurs festins. Ceux-ci trouvèrent bon ce qu’elles disaient, et l’un dit :
— Pèlerin pèlerinant, veux-tu pèleriner à travers sauces et fricassées ?
— J’y aurai des bottes de sept lieues, répondit Ulenspiegel.
Comme il allait entrer avec eux dans la salle du festin, il avisa, sur la toute de Paris, douze aveugles qui cheminaient. Quand ils passèrent devant lui, se plaignant de faim et de soif, Ulenspiegel se dit qu’ils souperaient ce soir-là comme des rois, aux dépens du doyen d’Uccle, en mémoire des messes des morts.
Il alla à eux et leur dit :
— Voici neuf florins, venez manger. Sentez-vous l’odeur des fricassées ?
— Las ! dirent-ils, depuis une demi-heure, sans espoir.
— Vous mangerez, dit Ulenspiegel, ayant maintenant neuf florins. Mais il ne les leur donna point.
— Béni sois-tu, dirent-ils.
Et conduits par Ulenspiegel, ils se mirent en rond autour d’une petite table, tandis que les Frères de la Bonne-Trogne s’attablaient à une grande avec leurs commères et fillettes.
Parlant avec une assurance de neuf florins :
— Hôte, dirent fièrement les aveugles, donne-nous à manger et à boire ce que tu as de meilleur. L’hôte, qui avait entendu parler des neuf florins, crut qu’ils étaient en leurs escarcelles et leur demanda ce qu’ils voulaient.
Tous alors, parlant à la fois, s’écrièrent :
— Des pois au lard, un hochepot de bœuf, de veau, de mouton et de poulet.
— Les saucisses sont-elles faites pour les chiens ? — Qui a flairé au passage des boudins noirs et blancs sans les prendre au collet ? Je les voyais, hélas ! quand mes pauvres yeux me servaient de chandelles. — Où sont les koekebakken au beurre d’Anderlecht ? Elles chantent dans la poêle, succulentes, croquantes, génératrices de pintes avalées. — Qui me mettra sous le nez des œufs au jambon ou du jambon aux œufs, ces tendres frères amis de gueule ? — Où êtes-vous choesels célestes et nageant, viandes fières, au milieu de rognons de crêtes de coq, de ris de veau, de queues de bœuf, de pieds de mouton, et force oignons, poivre, girofle, muscade, le tout à l’étuvée et trois pintes de vin blanc pour la sauce ? — Qui vous amènera vers moi, divines andouilles, si bonnes que vous ne dites mot quand on vous avale ? Vous veniez tout droit de Luyleckerland, le gras pays des heureux fainéants, lécheurs de sauces éternelles. Mais où êtes-vous, feuilles sèches des derniers automnes ! — Je veux un gigot aux fèves. — Moi des panaches de cochons, ce sont leurs oreilles. — Moi un chapelet d’ortolans les Pater seraient des bécasses et un chapon gras en serait le Credo.
L’hôte répondit coîment :
— Vous aurez une omelette de soixante œufs, et comme poteaux indicateurs pour guider vos cuillers, cinquante boudins noirs, plantés tout fumants sur cette montagne de nourriture, et de la dobbel- peterman par dessus : ce sera la rivière.
L’eau vint à la bouche des pauvres aveugles, et ils dirent :
— Sers-nous la montagne, les poteaux et la rivière.
Et les Frères de la Bonne-Trogne et leurs commères, déjà assis à table avec Ulenspiegel, disaient que ce jour-là était pour les aveugles celui des ripailles invisibles, et que les pauvres hommes perdaient ainsi la moitié de leur plaisir. Quand vint, toute fleurie de persil et de capucines, l’omelette portée par l’hôte et quatre coquassiers, les aveugles voulurent se jeter dedans et déjà y patrouillaient, mais l’hôte leur servit intègrement, non sans peine, à tous leur part en leur écuelle.
Les femmes archères furent attendries quand elles les virent baufrer en soupirant d’aise, car ils avaient grand’faim et avalaient les boudins comme des huîtres. La dobbel-peterman coulait en leurs estomacs comme des cascades tombant du haut des montagnes.
Quand ils eurent nettoyé leurs écuelles, ils demandèrent derechef des koekebakken, des ortolans et de nouvelles fricassées.
L’hôte ne leur servit qu’un grand plat d’os de bœuf, de veau et de mouton nageant dans une bonne sauce. Il ne leur fit point leur part.
Quand ils eurent bien trempé leur pain et leurs mains jusqu’aux coudes dans la sauce, et n’en retirèrent que des os de côtelettes, de veau, de gigot, voire même quelques mâchoires de bœuf, chacun s’imagina que son voisin avait toute la viande, et ils s’entre-boutèrent furieusement leurs os sur la physionomie.
Les Frères de la Bonne-Trogne, ayant ri tout leur soûl, mirent charitablement une part de leur festin dans le plat des pauvres hommes, et quiconque d’entre eux y cherchait un os de guerre, mettait la main sur une grive, sur un poulet, une alouette ou deux, tandis que les commères, leur tenant la tête penchée en arrière, leur versaient du vin de Bruxelles à boire à tire-larigot, et quand ils tâtaient en aveugles pour sentir d’où leur venaient ces ruisseaux d’ambroisie, ils n’attrapaient qu’une jupe et la voulaient retenir. Mais elle s’échappait subitement.
Si bien qu’ils riaient, buvaient, mangeaient, chantaient. Quelques- uns, flairant les mignonnes commères, couraient par la salle tout affolés, ensorcelés d’amour, mais de malicieuses fillettes les égaraient, et, se cachant derrière un Frère de la Bonne-Trogne, leur disaient : « Baise-moi. » Ce qu’ils faisaient, mais au lieu de femme, ils baisaient la face barbue d’un homme et non sans rebuffades.
Les Frères de la Bonne-Trogne chantèrent, ils chantèrent pareillement. Et les joyeuses commères souriaient d’aise tendre en voyant leur joie.
Quand furent passées ces heures succulentes, le baes leur dit :
— Vous avez bien mangé et bien bu, il me faut sept florins. Chacun d’eux jura qu’il n’avait point la bourse et accusa son voisin. De là advint encore entre eux une bataille dans laquelle ils tâchaient de se cogner du pied, du poing et de la tête, mais ils ne le pouvaient et frappaient au hasard, car les Frères de la Bonne-Trogne, voyant le jeu, les écartaient l’un de l’autre. Et les coups de pleuvoir dans le vide, sauf un qui tomba par malencontre sur le visage du baes qui, fâché, les fouilla tous et ne trouva sur eux qu’un vieux scapulaire, sept liards, trois boutons de haut-de-chausse et leurs patenôtres.
Il voulut les jeter dans le trou aux cochons, et là les laisser au pain et à l’eau jusqu’à ce qu’on eût payé pour eux ce qu’ils devaient.
— Veux-tu, dit Ulenspiegel, que je me porte caution pour eux ?
— Oui, répondit le baes, si quelqu’un se porte caution pour toi.
Les Bonnes-Trognes l’allaient faire, mais Ulenspiegel les en empêcha, disant :
— Le doyen sera caution, je le vais trouver.
Songeant aux messes des morts, il s’en fut chez le doyen et lui raconta comme quoi le baes de la Trompe, étant possédé du diable, ne parlait que de cochons et d’aveugles, les cochons mangeant les aveugles et les aveugles mangeant les cochons sous diverses formes impies de rôts et de fricassées. Pendant ces accès, le baes, disait-il, cassait tout au logis, et il le priait de venir délivrer le pauvre homme de ce méchant démon.
Le doyen le lui promit, mais dit qu’il ne pouvait y aller de suite, car il faisait en ce moment les comptes du chapitre et tâchait d’y trouver son profit.
Le voyant impatient, Ulenspiegel lui dit qu’il reviendrait avec la femme du baes et que le doyen lui parlerait lui- même.
— Venez tous deux, dit le doyen.
Ulenspiegel retourna chez le baes et lui dit :
— Je viens de voir le doyen, il se portera caution pour les aveugles. Pendant que vous veillerez sur eux, que la baesine vienne avec moi chez lui, il lui répétera ce que je viens de vous dire.
— Vas-y, commère, dit le baes. La baesine s’en fut avec Ulenspiegel chez le doyen, qui ne cessait de chiffrer pour trouver son profit. Quand elle entra chez lui avec Ulenspiegel, il lui fit impatiemment signe de la main de se retirer, en lui disant :
— Tranquillise-toi, je viendrai en aide à ton homme dans un jour ou deux.
Et Ulenspiegel, revenant vers la Trompe, se disait à part lui : « Il payera sept florins, et ce sera ma première messe des morts. »
Et il s’en fut, et les aveugles pareillement.
XXXVI
Se trouvant, le lendemain, sur une chaussée au milieu d’une grande foule de gens, Ulenspiegel les suivit, et sut bientôt que c’était le jour du pèlerinage d’Alsemberg.
Il vit de pauvres vieilles cheminant pieds nus, a reculons, pour un florin et pour l’expiation des péchés de quelques grandes dames. Sur le bord de la chaussée, au son des rebecs, violes et cornemuses, plus d’un pèlerin menait noces de friture et ripailles de bruinbier. Et la fumée des ragoûts friands montait vers le ciel comme un suave encens de nourriture.
Mais il était d’autres pèlerins, vilains, besoigneux et claquedents, qui, payés par l’église, marchaient à reculons pour six sols.
Un petit bonhommet tout chauve, les yeux écarquillés, l’air farouche, sautillait à reculons derrière eux en récitant ses patenôtres.Ulenspiegel, voulant savoir pourquoi il singeait ainsi les écrevisses, se plaça devant lui, et souriant, sauta du même pas.Les rebecs, fifres, violes et cornemuses, les geignements et marmonnements de pèlerins faisaient la musique de la danse
— Jan van den Duivel, disait Ulenspiegel, est-ce pour tomber plus sûrement que tu cours de cette manière ?
L’homme ne répondit point et continua de marmonner ses patenôtres.
— Peut-être, disait Ulenspiegel, veux-tu savoir combien il y a d’arbres sur la route. Mais n’en comptes-tu pas aussi les feuilles ?
L’homme, qui récitait un Credo, fit signe à Ulenspiegel de se taire.
— Peut-être, disait celui-ci sautillant toujours devant lui et l’imitant, est-ce par suite de quelque subite folie que tu vas ainsi au rebours de tout le monde ? Mais qui veut tirer d’un fou une sage réponse n’est lui-même pas sage. N’est-il pas vrai, monsieur du poil pelé ?
L’homme ne répondant point encore, Ulenspiegel continua de sautiller, mais en menant tant de bruit de ses semelles que le chemin en résonnait comme une caisse de bois.
— Peut-être, disait Ulenspiegel, êtes-vous muet, monsieur ?
— Ave Maria, disait l’homme, gratiâ plena et benedictus fructus ventris tui Jesu.
— Peut-être aussi êtes-vous sourd ? dit Ulenspiegel. Nous l’allons voir : on dit que les sourds n’entendent point louanges ni injures. Voyons donc s’il est de peau ou d’airain le tympan de tes oreilles : Penses-tu, lanterne sans chandelle, simulacre de piéton, ressembler à un homme ? Cela adviendra quand ils seront faits de loques. Où vit-on jamais cette trogne jaunâtre, cette tête pelée, sinon au champ de potences ? N’as-tu point été pendu jadis ?
Et Ulenspiegel dansait, et l’homme, qui entrait en fâcherie, courait à reculons colériquement et marmonnait ses patenôtres avec une secrète fureur.
— Peut-être, disait Ulenspiegel, n’entends-tu pas le haut flamand, je te vais parler dans le bas : si tu n’es goulu, tu es ivrogne ; si tu n’es ivrogne, buveur d’eau, tu es méchant constipé quelque part ; si tu n’es constipé, tu es foirard ; si tu n’es foirard, tu es chapon ; s’il y a de la tempérance, ce n’est pas elle qui emplit la tonne de ton ventre, et si, sur les mille millions d’hommes qui peuplent la terre, il n’y avait qu’un cocu, ce serait toi.
A ce propos, Ulenspiegel tomba sur son séant, les jambes en l’air, car l’ homme lui avait baillé un tel coup de poing sous le nez, qu’il en vit plus de cent chandelles. Puis tombant subtilement sur lui, malgré le poids de sa bedaine, il le frappa partout, et les coups plurent comme grêle sur le maigre corps d’Ulenspiegel. Et le bâton de celui-ci tomba par terre.
— Apprends par cette leçon, lui dit l’homme, à ne point tarabuster les honnêtes gens allant en pèlerinage. Car, sache- le bien, je vais ainsi à Alsemberg, selon la coutume, prier madame sainte Marie de faire avorter un enfant que ma femme conçut lorsque j’étais en voyage. Pour obtenir un si grand bienfait, il faut marcher et danser à reculons depuis le vingtième pas après sa demeure jusqu’au bas des degrés de l’église, sans parler. Las, il me faudra recommencer maintenant.
Ulenspiegel, ayant ramassé son bâton, dit :
— Je vais t’y aider, vaurien, qui veux faire servir Notre-Dame à tuer les enfants au ventre de leurs mères.
Et il se mit à battre le méchant cocu si cruellement qu’il le laissa pour mort sur le-chemin.
Cependant montaient toujours vers le ciel les geignements des pèlerins, les sons des fifres, violes, rebecs et cornemuses, et, comme un pur encens, la fumée des fritures.
XXXVII
Claes, Soetkin et Nele devisaient ensemble au coin du feu, et s’entretenaient du pèlerin pèlerinant.
— Fillette, disait Soetkin, que ne peux-tu, par la force du charme de jeunesse, le garder toujours près de nous !
— Las ! disait Nele, je ne le puis.
— C’est, répondait Claes, qu’il a un charme contraire qui le force à courir sans se reposer jamais, sinon pour faire besogne de gueule.
— Le laid méchant ! soupirait Nele.
— Méchant, disait Soetkin, je le concède, mais laid, non. Si mon fils Ulenspiegel n’a point le visage à la grecque ou à la romaine, il n’en vaut que mieux ; car ils sont de Flandres ses pieds alertes, du Franc de Bruges son œil fin et brun, et son nez et sa bouche faits par deux renards experts es sciences de malices et sculptures.
— Qui donc lui fit, demanda Claes, ses bras de fainéant et ses jambes trop promptes à courir au plaisir ?
— Son cœur trop jeune, répondit Soetkin.
XXXVIII
Katheline guérit en ce temps-là, par des simples, un bœuf, trois moutons et un porc appartenant à Speelman, mais ne put guérir une vache qui était à Jan Beloen. Celui-ci l’accusa de sorcellerie. Il déclara qu’elle avait jeté un charme à l’animal, attendu que, pendant qu’elle lui donnait les simples, elle le caressa et lui parla, sans doute en une langue diabolique, car une honnête chrétienne ne doit point parler à un animal.
Ledit Jan Beloen ajouta qu’il était voisin de Speelman, dont elle avait guéri les bœuf, moutons et porc, et si elle avait tué sa vache c’était sans doute à l’instigation de Speelman, jaloux de voir que ses terres, à lui Beloen, étaient mieux labourées et rapportaient davantage que les siennes, à lui Speelman. Sur le témoignage de Pieter Meulemeester, homme de bonne vie et mœurs, et aussi de Jan Beloen, certifiant que Katheline était réputée sorcière à Damme, et avait sans doute tué la vache. Katheline fut appréhendée au corps et condamnée à être torturée jusqu’à ce qu’elle eût avoué ses crimes et méfaits.
Elle fut interrogée par un échevin qui était toujours furieux, car il buvait du brandevin toute la journée. Il fit, devant lui et ceux de la Vierschare, mettre Katheline sur le premier banc de torture.
Le bourreau la mit toute nue, puis il lui rasa les cheveux et tout le corps, regardant partout si elle ne cachait aucun charme.
N’ayant rien trouvé, il l’attacha par des cordes sur le banc de torture. Elle dit alors :
— Je suis honteuse d’être nue ainsi devant ces hommes, madame sainte Marie, faites que je meure !
Le bourreau lui mit alors des linges mouillés sur la poitrine, le ventre et les jambes, puis levant le banc, il lui versa de l’eau chaude dans l’estomac en si grande quantité qu’elle parut toute gonflée. Puis il laissa retomber le banc.
L’échevin demanda à Katheline si elle voulait avouer son crime Elle fit signe que non. Le bourreau versa encore de l’eau chaude, mais Katheline la vomit toute.
Alors, de l’avis du chirurgien, elle fut déliée. Elle ne parlait point, mais se frappait la poitrine pour dire que l’eau chaude l’avait brûlée. Quand l’échevin la vit reposée de cette première torture, il lui dit :
— Avoue que tu es sorcière, et que tu as jeté un charme sur la vache
— Je n’avouerai point, dit-elle. J’aime toutes bêtes, tant qu’il est au pouvoir de mon faible cœur, et je me ferais plutôt mal à moi qu’à elles qui ne se peuvent défendre. J’ai employé pour guérir la vache les simples qu’il faut.
Mais l’échevin :
— Tu lui as donné du poison, dit-il, car la vache est morte.
— Monsieur l’échevin, répondit Katheline, je suis ici devant vous, en votre pouvoir : j’ose vous dire, toutefois, qu’un animal peut mourir de maladie comme un homme, malgré l’assistance des chirurgiens et médecins. Et je jure par monseigneur Christ qui voulut bien mourir en croix pour nos péchés, que je n’ai voulu nul mal à cette vache, mais bien la guérir par simples remèdes.
L’échevin dit alors furieux :
— Cette guenon du diable ne niera point sans cesse, qu’on la mette sur un autre banc de torture !
Et il but alors un grand verre de brandevin.
Le bourreau assit Katheline sur le couvercle d’un cercueil de chêne posé sur des tréteaux. Ledit couvercle, fait en forme de toit, était tranchant comme une lame. Un grand feu brûlait dans la cheminée, car on était pour lors en novembre.
Katheline, assise sur le cercueil et sur une broche en bois aiguë, fut chaussée de souliers trop étroits en cuir neuf et placée devant le feu. Quand elle sentit le bois tranchant du cercueil et la broche aiguë entrer dans ses chairs, et que la chaleur chauffa et rétrécit le cuir de ses souliers, elle s’écria :
— Je souffre mille douleur ! Qui me donnera du poison noir ?
— Approchez-la du feu, dit l’échevin.
Puis interrogeant Katheline.
— Combien de fois, lui dit il, chevauchas-tu un balai pour aller au sabbat ? Combien de fois fis-tu périr le blé dans l’épi le fruit sur l’arbre, le petit dans le ventre de sa mère ? Combien de fois fis-tu de deux frères des ennemis jurés, et de deux sœurs des rivales pleines de haine ?
Katheline voulut parler, mais elle ne le put, et elle agita les bras comme pour dire non. L’échevin dit alors :
— Elle ne parlera que lorsqu’elle sentira fondre au feu toute sa graisse de sorcière. Mettez-la plus près. Katheline cria. L’échevin lui dit :
— Prie Satan qu’il te rafraîchisse.
Elle fit le geste de vouloir ôter ses souliers qui fumaient à l’ardeur du feu.
— Prie Satan qu’il te déchausse, dit l’échevin.
Dix heures sonnaient, qui étaient l’heure du dîner du furieux. Il sortit avec le bourreau et le greffier, laissant Katheline seule devant le feu, dans la grange de torture.
A onze heures, ils revinrent et trouvèrent Katheline assise raide et immobile. Le greffier dit :
— Elle est morte, je pense.
L’échevin ordonna au bourreau d’ôter Katheline du cercueil et les souliers de ses pieds. Ne pouvant les ôter, celui- ci les coupa et les pieds de Katheline furent vus rouges et saignants.
Et l’échevin, songeant à son repas, la regardait sans sonner mot ; mais bientôt elle reprit ses sens, et tombant par terre, sans pouvoir se relever, nonobstant ses efforts, elle dit à l’échevin :
— Tu me voulus jadis pour épouse, mais maintenant tu ne m’auras plus. Quatre fois trois, c’est le nombre sacré et le treizième c’est le mari.
Puis, comme l’échevin voulait parler, elle lui dit :
— Demeure silencieux, il a l’ouïe plus fine que l’archange qui compte au ciel les battements du cœur des justes. Pourquoi viens-tu si tard ? Quatre fois trois c’est le nombre sacré, il tue ceux qui me veulent.
L’échevin dit :
— Elle reçoit le diable dans son lit.
— Elle est folle, à cause de la douleur de torture, dit le greffier.
Katheline fut ramenée en prison. Trois jours après, la chambre échevinale s’étant assemblée en la Vierschare, Katheline fut après délibération condamnée à la peine du feu. Elle fut, par le bourreau et ses aides, menée sur le Grand- Marché de Damme où était un échafaud sur lequel elle monta. Sur la place se tenaient le prévôt, le héraut et les juges.
Les trompettes du héraut de la ville sonnèrent trois fois, et celui-ci se tournant vers le peuple dit :
— Le magistrat de Damme, ayant eu pitié de la femme Katheline, n’a point voulu bailler punition suivant l’extrême rigueur de la loi de la ville, mais afin de témoigner qu’elle est sorcière, ses cheveux seront brûlés, elle payera vingt carolus d’or d’amende, et sera bannie pour trois ans du territoire de Damme, sous peine d’un membre.
Et le peuple applaudit à cette rude douceur.
Le bourreau attacha alors Katheline au poteau, posa sur sa tête rasée une chevelure d’étoupes et y mit le feu. Et les étoupes brûlèrent longtemps et Katheline cria et pleura.
Puis elle fut détachée et menée hors du territoire de Damme sur un chariot, car elle avait les pieds brûlés.
XXXIX
Ulenspiegel étant alors à Bois-le-Duc en Brabant, Messieurs de la ville le voulurent nommer leur fou, mais il refusa cette dignité disant : « Pèlerin pèlerinant ne peut follier de séjour, seulement par auberges et chemins. »
En ce même temps, Philippe, qui était roi d’Angleterre, vint visiter ses futurs pays d’héritage, Flandres, Brabant, Hainaut, Hollande et Zélande. Il était alors en sa vingt-neuvième année ; en ses yeux grisâtres habitaient aigre mélancolie, dissimulation farouche et cruelle résolution. Froid était son visage, roide sa tête couverte de fauves cheveux roides aussi son torse maigre et ses jambes grêles. Lent était son parler et pâteux comme s’il eût eu de la laine dans la bouche.
Il visita, au milieu des tournois, joutes et fêtes, le joyeux duché de Brabant, le riche comté de Flandres et ses autres seigneuries. Partout il jura de garder les privilèges ; mais lorsqu’à Bruxelles il fit serment sur l’Evangile d’observer la Bulle d’or de Brabant, sa main se contracta si fort qu’il dut la retirer du saint livre.
Il se rendit à Anvers, où l’on fit pour le recevoir vingt-trois arcs de triomphe. La ville dépensa deux cent quatre-vingt- sept mille florins pour payer ces arcs et aussi pour le costume de dix-huit cent septante-neuf marchands, tous vêtus de velours cramoisi, et pour la riche livrée de quatre cent seize laquais et les brillants accoutrements de soie de quatre mille bourgeois, tous vêtus de même. Maintes fêtes furent données par les rhétoriciens de toutes les villes du Pays-Bas, ou peu s’en faut.
Là furent vus, avec leurs fous et folles, le Prince d’Amour, de Tournai, monté sur une truie qui avait nom Astarté ; le Roi des Sots, de Lille, qui menait un cheval par la queue et marchait derrière ; le Prince de Plaisance, de Valenciennes, qui se plaisait à compter les pets de son âne ; l’Abbé de Liesse, d’Arras, qui buvait du vin de Bruxelles dans un flacon en forme de bréviaire et c’était joyeuse lecture ; l’Abbé des Paux-Pourvus, d’Ath, qui n’était pourvu que d’un linge troué et de bottines avachies ; mais il avait un saucisson dont il se pourvoyait bien la bedaine ; le Prévôt des Etourdis, jeune garçon monté sur une chèvre peureuse, et qui trottant dans la foule, recevait à cause d’elle maints horions ; l’Abbé du Plat d’Argent, du Quesnoy, qui, monté sur son cheval, faisait mine de s’asseoir dans un plat, disant « qu’il n’est si grosse bête que le feu ne puisse cuire ».
Et ils firent toutes sortes d’innocentes folies, mais le roi demeura triste et sévère. Le soir même, le markgrave d’Anvers, les bourgmestres, capitaines et doyens, s’assemblèrent afin de trouver quelque jeu qui pût faire rire le roi Philippe.
Le markgrave dit :
— N’avez point oui parler d’un certain Pierkin Jabcobsen, fou de ville de Bois-le-Duc, et bien renommé pour ses joyeusetés ?
— Oui, firent-ils.
— Et bien ! dit le markgrave, mandons-le céans, et qu’il fasse quelque agile tour, puisque notre fou a du plomb dans les bottines.
— Mandons-le céans ! firent-ils.
Quand le messager d’Anvers vint à Bois-le-Duc, on lui dit que le fou Pierkin avait fait sa crevaille à force de rire, mais qu’il était en la ville un autre fou de passage, nommé Ulenspiegel. Le messager le chercha en une taverne où il mangeait une fricassée de moules et faisait à une fillette une cotte avec les coquilles.
Ulenspiegel fut ravi, sachant que c’était pour lui que venait d’Anvers le courrier de la commune, monté sur un beau cheval du Veurn-Ambacht et en tenant un autre en bride.
Sans mettre pied à terre, le courrier lui demanda s’il savait où trouver un nouveau tour pour faire rire le roi Philippe
— J’en ai une mine sous mes cheveux, répondit Ulenspiegel.
Ils s’en furent. Les deux chevaux courant à brides avalées portèrent à Anvers Ulenspiegel et le courrier.
Ulenspiegel comparut devant le markgrave, les deux bourgmestres et ceux de la commune.
— Que comptes-tu faire ? lui demanda le markgrave ;
— Voler en l’air, répondit Ulenspiegel.
— Comment t’y prendras-tu ? demanda le markgrave.
— Savez-vous, lui demanda Ulenspiegel, ce qui vaut moins qu’une vessie qui crève ?
— Je l’ignore, dit le markgrave.
— C’est un secret qu’on évente, répondit Ulenspiegel.
Cependant les hérauts des jeux, montés sur leurs beaux chevaux harnachés de velours cramoisi, chevauchèrent par toutes les grandes rues, places et carrefours de la ville, sonnant du clairon et battant le tambour. Ils annoncèrent ainsi aux signorkes et aux signorkinnes qu’Ulenspiegel, le fou de Damme, allait voler en l’air sur le quai, étant présents sur une estrade le roi Philippe et sa haute, illustre et notable compagnie.
Vis-à-vis l’estrade était une maison bâtie à l’italienne, le long du toit de laquelle courait une gouttière. Une fenêtre de grenier s’ouvrait sur la gouttière.
Ulenspiegel, monté sur un âne, parcourut la ville ce jour-là. Un valet courait à côté de lui. Ulenspiegel avait mis la belle robe de soie cramoisie que lui avaient donnée Messieurs de la commune. Son couvre-chef était un capuchon cramoisi pareillement, où se voyaient deux oreilles d’âne avec un grelot au bout de chacune. Il portait un collier de médailles de cuivre où était repoussé en relief l’écu d’Anvers. Aux manches de la robe tintait à un coude pointu un grelot doré. Il avait des souliers à patins dorés et un grelot au bout de chaque patin.
Son âne était caparaçonné de soie cramoisie et portait sur chaque cuisse l’écu d’Anvers brodé en or fin.
Le valet agitait d’une main une tête d’âne et de l’autre un rameau au bout duquel tintinabulait une clarine de vache forestière.
Ulenspiegel, laissant dans la rue son valet et son âne, monta dans la gouttière.
Là, agitant ses grelots, il ouvrit les bras tout grands comme s’il allait voler. Puis se penchant vers le roi Philippe, il dit :
— Je croyais qu’il n’y avait de fou à Anvers que moi, mais je vois que la ville en est pleine. Si vous m’aviez dit que vous alliez voler, je ne l’aurais pas cru ; mais qu’un fou vienne vous dire qu’il le fera, vous le croyez. Comment voulez-vous que je vole, puisque je n’ai pas d’ailes ?
Les uns riaient, les autres juraient, mais tous disaient :
— Ce fou dit pourtant la vérité.
Mais le roi Philippe demeura roide comme un roi de pierre.
Et ceux de la commune s’entre-dirent tout bas :
— Pas besoin n’était de faire de si grands festoiements pour une si aigre trogne.
Et ils donnèrent trois florins à Ulenspiegel, qui s’en fut, leur ayant de force rendu la robe de soie cramoisie.
— Qu’est-ce que trois florins dans la poche d’un jeune gars, sinon un boulet de neige devant le feu, une bouteille pleine vis-à-vis de vous, buveurs au large gosier ? Trois florins ! Les feuilles tombent des arbres et y repoussent, mais les florins sortent des poches et n’y rentrent jamais ; les papillons s’envolent avec l’été, et les florins aussi, quoiqu’ils pèsent deux estrelins et neuf as.
Et ce disant, Ulenspiegel regardait bien ses trois florins.
Quelle fière mine, murmurait-il, a sur l’avers l’empereur Charles cuirassé, encasqué, tenant un glaive d’une main et de l’autre le globe de ce pauvre monde ! Il est, par la grâce de Dieu, empereur des Romains, roi d’Espagne, etc., et il est bien gracieux pour nos pays, l’empereur cuirassé, Et voici sur le revers un écu où se voient gravées les armes de duc, comte, etc., de ses différentes possessions, avec cette belle légende : Da mihi virtutem contra hostes tuos : « Baille-moi vaillance contre tes ennemis. » Il fut vaillant, en effet, contre les réformés qui ont du bien à faire confisquer, et il en hérite. Ah ! si j’étais l’empereur Charles, je ferais faire des florins pour tout le monde, et chacun étant riche, plus personne ne travaillerait.
Mais Ulenspiegel avait eu beau regarder la belle monnaie, elle s’en était allée vers le pays de ruine au cliquetis des pintes et aux sonneries des bouteilles.
XL
Tandis que sur la gouttière il s’était montré vêtu de soie cramoisie, Ulenspiegel n’avait pas vu Nele, qui, dans la foule, le regardait souriante. Elle demeurait en ce moment à Borgerhout près d’Anvers, et pensa que si quelque fou devait voler devant le roi Philippe, ce ne pouvait être que son ami Ulenspiegel.
Comme il cheminait rêvassant sur la route, il n’entendit point un bruit de pas pressés derrière lui, mais sentit bien deux mains qui s’appliquaient sur ses yeux platement. Flairant Nele :
— Tu es là ? dit-il.
— Oui, dit-elle, je cours derrière toi depuis que tu es sorti de la ville. Viens avec moi.
— Mais, dit-il, où est Katheline ?
— Tu ne sais pas, dit-elle, qu’elle fut torturée comme sorcière injustement, puis bannie de Damme pour trois ans, et qu’on lui brûla les pieds et des étoupes sur la tête. Je te dis ceci afin que tu n’aies pas peur d’elle, car elle est affolée à cause de la grande souffrance. Souvent elle passe d’entières heures regardant ses pieds et disant : « Hanske, mon diable doux, vois ce qu’ils ont fait à ta mère. » Et ses pauvres pieds sont comme deux plaies. Puis elle pleure disant : « Les autres femmes ont un mari ou un amoureux, moi je vis en ce monde comme une veuve. » Je lui dis alors que son ami Hanske la prendra en haine si elle parle de lui devant d’autres que moi. Et elle m’obéit comme une enfant, sauf quand elle voit une vache ou un bœuf, cause de sa torture ; alors elle s’enfuit toute courante, sans que rien ne l’arrête, barrières, ruisseaux ni rigoles, jusqu’à ce qu’elle tombe de fatigue à l’angle d’un chemin ou contre le mur d’une ferme, ou je vais la rama sser et lui panser les pieds qui alors saignent. Et je crois qu’en brûlant le paquet d’étoupes, on lui a aussi brûlé le cerveau dans la tête.
Et tous deux furent marris songeant à Katheline.
Ils vinrent près d’elle et la virent assise sur un banc au soleil, contre le mur de sa maison. Ulenspiegel lui dit :
— Me reconnais-tu ?
— Quatre fois trois, dit-elle, c’est le nombre sacré, et le treizième, c’est Thereb. Qui es-tu, enfant de ce méchant monde ?
— Je suis, répondit-il, Ulenspiegel, fils de Soetkin et de Claes.
Elle hocha la tête et le reconnut ; puis l’appelant du doigt et se penchant à son oreille :
— Si tu vois celui dont les baisers sont comme neige, dis-lui qu’il revienne, Ulenspiegel.
Puis montrant ses cheveux brûlés :
— J’ai mal, dit-elle ; ils m’ont pris mon esprit, mais quand il viendra, il me remplira la tête, qui est toute vide maintenant. Entends-tu ? elle sonne comme une cloche ; c’est mon âme qui frappe à la porte pour partir parce qu’il brûle. Si Hanske vient et ne veut pas me remplir la tête, je lui dirai d’y faire un trou avec un couteau : l’âme qui est là, frappant toujours pour sortir, me navre cruellement, et je mourrai, oui. Et je ne dors plus jamais, et je l’attends toujours, et il faut qu’il me remplisse la tête, oui.
Et s’affaissant, elle gémit.
Et les paysans qui revenaient des champs pour aller dîner, tandis que la cloche les y appelait de l’église, passaient devant Katheline en disant :
— Voici la folle.
Et ils se signaient.
Et Nele et Ulenspiegel pleuraient, et Ulenspiegel dut continuer son pèlerinage.
XLI
En ce temps-là pèlerinant il entra au service d’un certain Josse, surnommé le Kwaebakker, le boulanger fâché, a cause de son aigre trogne. Le Kwaebakker lui donna pour nourriture trois pains rassis par semain e, et pour logis une soupente sous le toit, où il pleuvait et ventait à merveille.
Se voyant si mal traité, Ulenspiegel lui joua différents tours et entre autres celui-ci : Quand on cuit de grand matin, il faut la nuit, bluter la farine. Une nuit donc que la lune brillait, Ulenspiegel demanda une chandelle pour y voir et reçut de son maître cette réponse :
— Blute la farine au clair de lune.
Ulenspiegel obéissant bluta la farine par terre, là où brillait la lune.
Au matin, le Kwaebakker allant voir quelle besogne avait faite Ulenspiegel, le trouva blutant encore et lui dit :
— La farine ne coûte-t-elle plus rien qu’on la blute à présent par terre ?
— J’ai bluté la farine au clair de lune comme vous me l’aviez ordonné, répondit Ulenspiegel.
Le boulanger répondit :
— Ane bâté, c’était en un tamis qu’il le fallait faire.
— J’ai cru que la lune était un tamis de nouvelle invention, répondit Ulenspiegel. Mais la perte ne sera pas grande, je vais ramasser la farine.
— Il est trop tard, répondit le Kwaebakker, pour préparer la pâte et la faire cuire.
Ulenspiegel repartit :
— Baes, la pâte du voisin est prête dans le moulin : veux-je l’aller prendre ?
— Va à la potence, répondit le Kwaebakker, et cherche ce qui s’y trouve.
— J’y vais, baes, répondit Ulenspiegel.
Il courut au champ de potence, y trouva une main de voleur desséchée, la porta au Kwaebakker et dit :
— Voici une main de gloire qui rend invisibles tous ceux qui la portent. Veux-tu dorénavant cacher ton mauvais caractère ?
— Je vais te signaler à la commune, répondit le Kwaebakker et tu verras que tu as enfreint le droit du seigneur.
Quand ils se trouvèrent à deux devant le bourgmestre, le Kwaebakker, voulant défiler le chapelet des méfaits d’Ulenspiegel, vit, qu’il ouvrait les yeux tout grands. Il en devint si colère qu’interrompant sa déposition, il lui dit :
— Que te faut-il ?
Ulenspiegel répondit :
— Tu m’as dit que tu m’accuserais de telle façon que je verrais. Je cherche à voir, et c’est pourquoi je regarde.
— Sors de mes yeux, s’écria le boulanger.
— Si j’étais dans tes yeux, répondit Ulenspiegel, je ne pourrais, lorsque tu les fermes, sortir que par tes narines.
Le bourgmestre, voyant que c’était ce jour-là la foire aux billevesées, ne voulut plus les écouter davantage. Ulenspiegel et le Kwaebakker sortirent ensemble, le Kwaebakker leva son bâton sur lui ; Ulenspiegel l’évitant lui dit :
— Baes, puisque c’est avec des coups que l’on blute ma farine, prends- en le son : c’est ta colère ; j’en garde la fleur : c’est ma gaieté.
Puis lui montrant son faux visage :
— Et ceci, ajouta-t-il, c’est la gueule du four, si tu veux cuire.
XLII
Ulenspiegel pèlerinant se fût fait volontiers voleur de grands chemins, mais il en trouva les pierres trop lourdes au transport.
Il marchait au hasard sur la route d’Audenaerde, où se trouvait alors une garnison de reiters flamands charges de défendre la ville contre les partis français qui ravageaient le pays comme des sauterelles.
Les reiters avaient à leur tête un certain capitaine, Frison de naissance, nommé Kornjuin. Eux aussi couraient le plat pays et pillaient le populaire, qui était ainsi, comme de coutume, mangé des deux côtés.
Tout leur était bon, poules, poulets, canards, pigeons, veaux et porcs. Un jour qu’ils revenaient chargés de butin, Kornjuin et ses lieutenants aperçurent, au pied d’un arbre, Ulenspiegel dormant et rêvant de fricassées.
— Que fais-tu pour vivre ? demanda Kornjuin.
— Je meurs de faim, répondit Ulenspiegel`
— Quel est ton métier ?
— Pèleriner pour mes péchés, voir besogner les autres, danser sur la corde, pourtraire les visages mignons, sculpter des manches de couteau, pincer du rommel-pot et sonner de la trompette.
Si Ulenspiegel parlait si hardiment de trompette, c’est parce qu’il avait appris que la place de veilleur du château d’Audenaerde était devenue vacante par suite de la mort d’un vieil homme qui occupait cet emploi.
Kornjuin lui dit :
— Tu seras trompette de la ville. Ulenspiegel le suivit et fut placé sur la plus haute tour des remparts, en une logette bien éventée des quatre vents, sauf de celui du midi qui n’y soufflait que d’une aile.
Il lui fut recommandé de sonner de la trompette sitôt qu’il verrait les ennemis venir et, pour ce, de se tenir la tête libre et d’avoir toujours les yeux clairs : à ces fins, on ne lui donnerait pas trop à manger ni à boire.
Le capitaine et ses soudards demeuraient dans la tour et y festoyaient toute la journée aux frais du plat pays. Il fut tué et mangé là plus d’un chapon dont la graisse était le seul crime. Ulenspiegel, toujours oublié et devant se contenter de son maigre potage, ne se réjouissait point à l’odeur des sauces. Les Français vinrent et enlevèrent beaucoup de bétail ; Ulenspiegel ne sonna point de la trompette.
Kornjuin monta près de lui et lui dit :
— Pourquoi n’as-tu pas sonné ?
Ulenspiegel lui dit :
— Je ne vous rends point grâce de votre manger.
Le lendemain, le capitaine commanda un grand festin pour lui et ses soudards, mais Ulenspiegel fut encore oublié. Ils allaient commencer à baufrer, Ulenspiegel sonna de la trompette.
Kornjuin et ses soudards, croyant que c’étaient les Français, laissent là vins et viandes, montent sur leurs chevaux, sortent en hâte de la ville, mais ne trouvent rien dans la campagne qu’un bœuf ruminant au soleil et l’emmènent.
Pendant ce temps-là, Ulenspiegel s’était empli de vins et de viandes. Le capitaine en rentrant le vit qui se tenait debout souriant et les jambes flageolantes, à la porte de la salle du festin. Il lui dit :
— C’est faire besogne de traître de sonner l’alarme quand tu ne vois point l’ennemi, et de ne le sonner point quand tu le vois.
— Monsieur le capitaine, répondit Ulenspiegel, je suis dans ma tour tellement gonflé des quatre vents que je pourrais surnager comme une vessie, si je n’avais sonné de la trompette pour me soulager. Faites-moi pendre maintenant, ou une autre fois quand vous aurez besoin de peau d’âne pour vos tambours.
Kornjuin s’en fut sans mot dire.
Cependant la nouvelle vint à Audenaerde que le gracieux empereur Charles allait se rendre en cette ville, bien noblement accompagné. A cette occasion, les échevins donnèrent à Ulenspiegel une paire de lunettes, afin qu’il pût bien voir venir Sa Sainte Majesté. Ulenspiegel devait sonner trois fois de la trompette aussitôt qu’il verrait l’empereur marcher sur Luppeghem, qui est à un quart de lieue de la Borg-poort.
Ceux de la ville auraient ainsi le temps de sonner les cloches de préparer les boites d’artifice, de mettre les viandes et les broches aux barriques.
Un jour, vers midi, le vent venait de Brabant et le ciel était clair : Ulenspiegel vit, sur la route qui mène à Luppeghem, une grande troupe de cavaliers montés sur chevaux piaffant, les plumes de leurs toques volant au vent. D’aucuns portaient des bannières. Celui qui chevauchait en tête fièrement portait un bonnet de drap d’or à grandes plumes. Il était vêtu de velours brun brodé de brocatelle.
Ulenspiegel mettant ses lunettes vit que c’était l’empereur Charles-Quint qui venait permettre à ceux d’Audenaerde de lui servir leurs meilleurs vins et leurs meilleures viande.
Toute cette troupe allait au petit pas, humant l’air frais qui met en appétit, mais Ulenspiegel songea qu’ils faisaient de coutume grasse chère et pourraient bien jeûner un jour sans trépasser. Donc il les regarda venir et ne sonna point de la trompette.
Ils avançaient riant et devisant, tandis que Sa Sainte Majesté regardait en son estomac pour voir s’il y avait assez de place pour le dîner de ceux d’Audenaerde. Elle parut surprise et mécontente que nulle cloche ne sonnât pour annoncer sa venue.
Sur ce un paysan entra tout en courant annoncer qu’il avait vu chevaucher aux environs un parti français marchant sur la ville pour y manger et piller tout.
A ce propos le portier ferma la porte et envoya un valet de la commune avertir les autres portiers de la ville. Mais les reiters festoyaient sans rien savoir.
Sa Majesté avançait toujours, fâchée de n’entendre point sonnant, tonnant et pétaradant les cloches, canons et arquebusades. Prêtant en vain l’oreille, elle n’ouït que le carillon qui sonnait la demi-heure. Elle arriva devant la porte, la trouva fermée et y frappa de son poing pour la faire ouvrir.
Et les seigneurs de sa suite, fâchés comme Elle, grommelaient d’aigres paroles. Le portier qui était au haut des remparts, leur cria que s’ils ne cessaient ce vacarme il les arroserait de mitraille afin de rafraîchir leur impatience.
Mais Sa Majesté courroucée :
— Aveugle pourceau, dit-elle, ne reconnais-tu point ton empereur ?
Le portier répondit :
— Que les moins pourceaux ne sont pas toujours les plus dorés ; qu’il savait au demeurant que les Français étaient bons gausseurs de leur nature, vu que l’empereur Charles, guerroyant présentement en Italie, ne pouvait se trouver aux portes d’Audenaerde.
Là-dessus Charles et les seigneurs crièrent davantage, disant :
— Si tu n’ouvres, nous te faisons rôtir au bout d’une lance. Et tu mangeras tes clefs préalablement.
Au bruit qu’ils faisaient, un vieux soudard sortit de la halle aux engins d’artillerie et montrant le nez au-dessus du mur :
— Portier, dit-il, tu t’abuses, c’est là notre empereur ; je le reconnais bien, quoiqu’il ait vieilli depuis qu’il emmena, d’ici au château de Lallaing, Maria Van der Gheynst.
Le portier tomba comme raide mort de peur, le soudard lui prit les clefs et alla ouvrir la porte.
L’empereur demanda pourquoi on l’avait fait si longtemps attendre : le soudard le lui ayant dit, Sa Majesté lui ordonna de refermer la porte, de lui amener les reiters de Kornjuin auxquels il commanda de marcher devant lui en jouant de leurs tambourins et jouant de leurs fifres.
Bientôt, une à une, les cloches s’éveillèrent pour sonner à toute volée. Ainsi précédée, Sa Majesté vint avec un impérial fracas au Grand-Marche. Les bourgmestres et échevins y étaient assemblés ; l’échevin Jan Guigelaer vint au bruit. Il rentra dans la salle des délibérations en disant :
— Keyser Karel is alhier ! l’empereur Charles est ici !
Bien effrayés en apprenant cette nouvelle, les bourgmestres échevins et conseillers sortirent de la maison commune pour aller, en corps, saluer l’empereur, tandis que leurs valets couraient par toute la ville pour faire préparer les boîtes d’artifice mettre au feu les volailles et planter les broches dans les tonneaux.
Hommes, femmes et enfants couraient partout en criant :
— Keyser Karel is op ’t groot markt ! l’empereur Charles est sur le Grand-Marché.
Bientôt la foule fut grande sur la place.
L’empereur, fort en colère, demanda aux deux bourgmestres s’ils ne méritaient point d’être pendus pour avoir ainsi manqué de respect à leur souverain.
Les bourgmestres répondirent qu’ils le méritaient en effet, mais qu’Ulenspiegel, trompette de la tour, le méritait davantage attendu que, sur le bruit de la venue de Sa Majesté, on l’avait placé là, muni d’une bonne paire de besicles, avec ordre exprès de sonner de la trompette trois fois, aussitôt qu’il verrait venir le cortège impérial. Mais il n’en avait rien fait.
L’empereur toujours fâché, demanda que l’on fît venir Ulenspiegel.
— Pourquoi, lui dit-il, ayant des besicles si claires, n’as-tu point sonné de la trompette à ma venue ?
Ce disant, il se passa la main sur les yeux, à cause du soleil et regarda Ulenspiegel.
Celui-ci passa aussi la main sur ses yeux et répondit que depuis qu’il avait vu Sa Sainte Majesté regarder entre ses doigts, il n’avait plus voulu se servir de besicles.
L’empereur lui dit qu’il allait être pendu, le portier de la ville dit que c’était bien fait, et les bourgmestres furent si terrifiés de cette sentence, qu’ils ne répondirent mot, ni pour l’approuver ni pour y contredire.
Le bourreau et ses happe-chair furent mandés. Ils vinrent porteurs d’une échelle et d’une corde neuve, saisirent au collet Ulenspiegel, qui marcha devant les cent reiters de Kornjuin, en se tenant coi et disant ses prières. Mais eux se gaussaient de lui amèrement.
Le peuple qui suivait disait :
— C’est une bien grande cruauté de mettre ainsi a mort un pauvre jeune garçon pour une si légère faute.
Et les tisserands étaient là en grand nombre et en armes et disaient :
— Nous ne laisserons point pendre Ulenspiegel ; cela est contraire à la loi d’Audenaerde.
Cependant on vint au Champ de potences. Ulenspiegel fut hissé sur l’échelle, et le bourreau lui mit la corde. Les tisserands affluaient autour de la potence. Le prévôt était là, à cheval, appuyant sur l’épaule de sa monture la verge de justice, avec laquelle il devait, sur l’ordre de l’empereur, donner le signal de l’exécution.
Tout le peuple assemblé criait :
— Grâce ! grâce pour Ulenspiegel !
Ulenspiegel, sur son échelle, disait :
— Pitié ! gracieux empereur !
L’empereur éleva la main et dit :
— Si ce vaurien me demande une chose que je ne puisse faire, il aura la vie sauve !
— Parle, Ulenspiegel, cria le peuple.
Les femmes pleuraient et disaient :
— Il ne pourra rien demander, le petit homme, car l’empereur peut tout.
Et tous de dire :
— Parle, Ulenspiegel ! -
— Sainte Majesté, dit Ulenspiegel, je ne vous demanderai ni de l’argent, ni des terres, ni la vie, mais seulement une chose pour laquelle vous ne me ferez, si je l’ose dure, ni fouetter, ni rouer, avant que je m’en aille au pays des âmes.
— Je te le promets, dit l’empereur.
— Majesté, dit Ulenspiegel, je demande qu’avant que je sois pendu, vous veniez baiser la bouche par laquelle je ne parle pas flamand.
L’empereur, riant ainsi que tout le peuple, répondit : -
— Je ne puis faire ce que tu demandes, et tu ne seras point pendu, Ulenspiegel.
Mais il condamna les bourgmestres et échevins à porter, pendant six mois, des besicles derrière la tête, afin, dit-il, que si ceux d’Audenaerde ne voient pas par devant, ils puissent au moins voir par derrière.
Et, par décret impérial, ces besicles se voient encore dans les armes de la ville.
Et Ulenspiegel s’en fut modestement, avec un petit sac d’argent que lui avaient donné les femmes.
XLIII
Ulenspiegel étant à Liége, au marché aux poissons, suivit un gros jouvenceau qui, tenant sous un bras un filet plein de toutes sortes de volailles, en emplissait un autre d’églefins, de truites, d’anguilles et de brochets.
Ulenspiegel reconnut Lamme Goedzak.
— Que fais-tu ici, Lamme ? dit-il.
— Tu sais, dit-il, combien ceux de Flandre sont bien venus en ce doux pays de Liége ; moi, j’y suis mes amours. Et toi ?
— Je cherche un maître à servir pour du pain, répondit Ulenspiegel.
— C’est bien sèche nourriture, dit Lamme. Il vaudrait mieux que tu fisses passer de plat à bouche un chapelet d’ortolans avec une grive pour le Credo.
— Tu es riche ? lui demanda Ulenspiegel.
Lamme Goedzak répondit :
— J’ai perdu mon père, ma mère et ma jeune sœur qui me battait si fort ; j’héritai de leur avoir et je vis avec une servante borgne, grand docteur ès-fricassées.
— Veux-tu que je porte ton poisson et tes volailles ? demanda Ulenspiegel.
— Oui, dit Lamme.
Et ils vaguèrent à deux par le marché.
Soudain Lamme dit :
— Sais-tu pourquoi tu es fou ?
— Non, répondit Ulenspiegel.
— C’est parce que tu portes ton poisson et ta volaille à la main, au lieu de les porter dans ton estomac.
— Tu l’as dit, Lamme, répondit Ulenspiegel, mais, depuis que je n’ai plus de pain, les ortolans ne veulent plus me regarder.
— Tu en mangeras, Ulenspiegel, dit Lamme, et me serviras si ma cuisinière veut de toi.
Tandis qu’ils cheminaient, Lamme montra à Ulenspiegel une belle, gente et mignonne fillette, qui, vêtue de soie, trottait par le marché et regarda Lamme de ses yeux doux.
Un vieil homme, son père, marchait derrière elle, chargé de deux filets, l’un de poissons, l’autre de gibier.
— Celle-là, dit Lamme la montrant j’en ferai ma femme.
— Oui, dit Ulenspiegel, je la connais, c’est une Flamande de Zotteghem, elle demeure rue Vinave-d’lsle, et les voisins disent que sa mère balaye la rue, devant la maison, à sa place, et que son père repasse ses chemises.
Mais Lamme ne répondit point et dit tout joyeux :
— Elle m’a regardé.
Ils vinrent à deux au logis de Lamme, près du Pont- des-Arches, et frappèrent à la porte. Une servante borgne vint leur ouvrir. Ulenspiegel vit qu’elle était vieille, longue, plate et farouche.
— La Sanginne, lui dit Lamme, veux-tu de celui-ci pour t’aider en ta besogne ?
Je le prendrai à l’épreuve, dit-elle.
— Prends-le donc, dit-il, et fais-lui essayer les douceurs de ta cuisine.
La Sanginne mit alors sur la table trois boudins noirs, une pinte de cervoise et une grosse miche de pain.
Pendant qu’Ulenspiegel mangeait, Lamme grignotait aussi un boudin :
— Sais-tu, lui dit-il, ou notre âme habite ?
— Non, Lamme, dit Ulenspiegel.
— C’est dans notre estomac, repartit Lamme, pour le creuser sans cesse et toujours en notre corps renouveler la force de vie. Et quels sont les meilleurs compagnons ? Ce sont tous bons et fins mangers et vin de Meuse par-dessus.
— Oui, dit Ulenspiegel ; les boudins sont une agréable compagnie à l’âme solitaire.
— - Il en veut encore, donne-lui-en, la Sanginne, dit Lamme.
La Sanginne en donna de blancs, cette fois, à Ulenspiegel.
Pendant qu’il baufrait, Lamme, devenu songeur, disait :
— Quand je mourrai, mon ventre mourra avec moi, et là-dessous, en purgatoire, on me laissera jeûnant, promenant ma bedaine flasque et vide.
— Les noirs me semblaient meilleurs, dit Ulenspiegel.
— Tu en as mangé six, répondit la Sanginne, et tu n’en auras plus.
— Tu sais, dit Lamme, que tu seras bien traité ici et mangeras comme moi.
— le retiendrai cette parole, répondit Ulenspiegel.
Ulenspiegel, voyant qu’il mangeait comme lui, était heureux. Les boudins avalés lui donnaient un si grand courage, que ce jour-là il fit reluire tous les chaudrons, poêles et coquasses comme des soleils.
Vivant bien en cette maison, il hantait volontiers cave et cuisine, laissant aux chats le grenier. Un jour, la Sanginne eut deux poulets à rôtir et dit à Ulenspiegel de tourner la broche, tandis qu’elle irait chercher au marché des fines herbes pour l’assaisonnement.
Les deux poulets étant rôtis, Ulenspiegel en mangea un.
La Sanginne, en rentrant, dit :
— Il y avait deux poulets, je n’en vois plus qu’un.
— Ouvre ton autre œil, tu les verras tous deux, répondit Ulenspiegel.
Elle alla toute fâchée raconter le fait à Lamme Goedzak, qui descendit à la cuisine et dit à Ulenspiegel :
— Pourquoi te moques-tu de ma servante ? Il y avait deux poulets.
— En effet, Lamme, dit Ulenspiegel, mais quand j’entrai ici, tu me dis que je boirais et mangerais comme toi. Il y avait deux poulets ; j’ai mangé l’un, tu mangeras l’autre ; ma joie est passée, la tienne est à venir ; n’es-tu pas plus heureux que moi ?
— Oui, dit Lamme souriant, mais fais bien ce que la Sanginne te commandera et tu n’auras que demi-besogne.
—. J’y veillerai, Lamme, répondit Ulenspiegel.
Aussi, chaque fois que la Sanginne lui commandait de faire quelque chose, il n’en faisait que la moitié ; si elle lui disait d’aller puiser deux seaux d’eau, il n’en rapportait qu’un ; si elle lui disait d’aller remplir au tonneau un pot de cervoise, il en versait en chemin la moitié dans son gosier et ainsi du reste.
Enfin, la Sanginne, lasse de ces façons, dit à Lamme que si ce vaurien restait au logis, elle en sortirait tout de suite.
Lamme descendit près d’Ulenspiegel et lui dit :
— Il faut partir, mon fils, nonobstant que tu aies pris bon visage en cette maison. Ecoute chanter ce coq, il est deux heures de l’après-midi, c’est un présage de pluie. Je voudrais bien ne pas te mettre dehors par le mauvais temps qu’il va faire ; mais songe, mon fils, que la Sanginne, par ses fricassées, est la gardienne de ma vie, je ne puis, sans risquer une mort prochaine, la laisser me quitter. Va donc, mon garçon, à la grâce de Dieu, et prends, pour égayer ta route, ces trois florins et ce chapelet de cervelas.
Et Ulenspiegel s’en fut penaud, regrettant Lamme et sa cuisine.
XLIV
Novembre vint à Damme et ailleurs, mais l’hiver fut tardif. Point de neige, point de pluie, ni de froidure ; le soleil luisait du matin au soir, sans pâlir : les enfants se roulaient dans la poussière des rues et des chemins ; à l’heure du repos, après le souper, les marchands, boutiquiers, orfèvres, charrons et manouvriers venaient, sur le pas de leur porte, regarder le ciel toujours bleu, les arbres dont les feuilles ne tombaient pas, les cigognes se tenant sur le faîte des logis et les hirondelles qui n’étaient point parties. Les roses avaient fleuri trois fois, et pour la quatrième étaient en boutons ; les nuits étaient tièdes, les rossignols n’avaient pas cessé de chanter.
Ceux de Damme dirent :
— L’hiver est mort, brûlons l’hiver.
Et ils fabriquèrent un gigantesque mannequin ayant un museau d’ours, une longue barbe de copeaux, une épaisse chevelure de lin. Ils le vêtirent d’habits blancs et le brûlèrent en grande cérémonie.
Claes brassait mélancolie, il ne bénissait point le ciel toujours bleu, ni les hirondelles qui ne voulaient point partir. Car plus personne à Damme ne brûlait du charbon sinon pour la cuisine, et chacun en ayant assez n’en allait point acheter chez Claes, qui avait dépensé toute son épargne à payer son approvisionnement.
Donc, si se tenant sur le pas de sa porte, le charbonnier sentait se rafraîchir le bout du nez à quelque souffle de vent aigrelet :
— Ah ! disait-il, c’est mon pain qui me vient !
Mais le vent aigrelet ne continuait point de souffler, et le ciel restait toujours bleu, et les feuilles ne voulaient point tomber. Et Claes refusa de vendre à moitié prix son approvisionnement d’hiver à l’avare Grypstuiver, le doyen des poissonniers. Et bientôt le pain manqua dans la chaumine.XLV
Mais le roi Philippe n’avait pas faim, et mangeait des pâtisseries auprès de sa femme Marie la laide, de la royale famille des Tudors. Il ne l’aimait point d’amour, mais espérait, en fécondant cette chétive, donner à la nation anglaise un monarque espagnol.
Mal lui en prit de cette union qui fut celle d’un pavé et d’un tison ardent. Ils s’unirent toutefois suffisamment pour faire noyer et brûler par centaines les pauvres réformés.
Quand Philippe n’était point absent de Londres, ni sorti déguisé, pour s’aller ébattre en quelque mauvais lieu, l’heure du coucher réunissait les deux époux.
Alors la reine Marie, vêtue de belle toile de Tournay et de dentelles d’Irlande, s’adossait au lit nuptial, tandis que Philippe se tenait devant elle, droit comme un poteau et regardait s’il ne verrait point en sa femme quelque signe de maternité ; mais ne voyant rien, il se fâchait, ne disait mot et se regardait les ongles.
Alors la goule stérile parlait tendrement et de ses yeux, qu’elle voulait faire doux, priait d’amour le glacial Philippe. Larmes, cris, supplications, elle n’épargnait rien pour obtenir une tiède caresse de celui qui ne l’aimait point.
Vainement, joignant les mains, elle se traînait à ses pieds ; en vain, comme une femme folle, elle pleurait et riait à la fois pour l’attendrir ; le rire ni les larmes ne fondaient la pierre de ce cœur dur.
En vain, comme un serpent amoureux, elle l’enlaçait de ses bras minces et serrait contre sa poitrine plate la cage étroite où vivait l’âme rabougrie du roi de sang ; il ne bougeait pas plus qu’une borne.
Elle tâchait, la pauvre laide, de se faire gracieuse ; elle le nommait de tous les doux noms que les affolées d’amour donnent à l’amant de leur choix ; Philippe regardait ses ongles.
Parfois il répondait : — N’auras-tu pas d’enfants ?
A ce propos, la tête de Marie retombait sur sa poitrine.
— Est-ce de ma faute, disait-elle, si je suis inféconde ? Aie pitié de moi : je vis comme une veuve.
— Pourquoi n’as-tu pas d’enfants ? disait Philippe.
Alors la reine tombait sur le tapis comme frappée de mort. Et il n’y avait en ses yeux que des larmes, et elle eût pleuré du sang, si elle l’eût pu, la pauvre goule.
Et ainsi Dieu vengeait sur leurs bourreaux les victimes dont ils avaient jonché le sol de l’Angleterre.
XLVI
Le bruit courait dans le public que l’empereur Charles allait ôter aux moines la libre héritance de ceux qui mouraient dans leur couvent, ce qui déplaisait grandement au Pape.
Ulenspiegel étant alors sur les bords de la Meuse pensa que l’empereur trouverait ainsi son profit partout, car il héritait quand la famille n’héritait point. Il s’assit sur les bords du fleuve et y jeta sa ligne bien amorcée. Puis, grignotant un vieux morceau de pain bis, il regretta de n’avoir pas de vin de Romagne pour l’arroser, mais il pensa qu’on ne peut pas avoir toujours ses aises.
Cependant il jetait de son pain à l’eau, disant que celui qui mange sans partager son repas avec le prochain n’est pas digne de manger. Survint un goujon qui vint d’abord flairer une miette, la lécha de ses babouines et ouvrit sa gueule innocente, croyant sans doute que le pain y allait tomber de soi. Tandis qu’il regardait ainsi en l’air, il fut tout soudain avalé par un traître brochet qui s’était lancé sur lui comme une flèche.
Le brochet en fit de même à une carpe qui prenait des mouches au vol, sans souci du danger. Ainsi bien repu, il se tint immobile entre deux eaux, dédaignant le fretin qui d’ailleurs s’éloignait de lui à toutes nageoires. Tandis qu’il se prélassait ainsi, survint rapide, vorace, la gueule béante, un brochet à jeun qui, d’un bond, s’élança sur lui. Un furieux combat s’engagea entre eux ; il fut donné là d’immortels coups de gueule ; l’eau était rouge de leur sang. Le brochet qui avait dîné se défendait mal contre celui qui était à jeun ; toutefois celui-ci, s’étant éloigné, repr it son élan et se lança comme une balle sur son adversaire qui, l’attendant la gueule béante, lui avala la tête plus qu’à moitié, voulut s’en débarrasser, mais ne le put à cause de ses dents recourbées. Et tous deux se débattaient tristement.
Ainsi accrochés, ils ne virent point un fort hameçon qui attaché à une cordelette de soie, monta du fond de l’eau, s’enfonça sous la nageoire du brochet qui avait dîné, le tira de l’eau avec son adversaire et les jeta tous deux sur le gazon sans égards.
Ulenspiegel en les égorgeant dit :
— Brochets, mes mignons, seriez-vous le pape et l’empereur s’entre-mangeant l’un l’autre, et ne serais-je point le populaire qui, à l’heure de Dieu, vous happe au croc, tous deux en vos batailles ?
XLVII
Cependant Katheline, qui n’avait point quitté Borgerhout, ne cessait de vaguer dans les environs, disant toujours : « Hanske, mon homme, ils ont fait du feu sur ma tête : fais-y un trou afin que mon âme sorte. Las ! elle y frappe toujours et à chaque coup c’est cuisante douleur. »
Et Nele la soignait en sa folie, et près d’elle songeait dolente à son ami Ulenspiegel.
Et à Damme Claes liait ses cotrets, vendait son charbon et maintes fois entrait en mélancolie, songeant qu’Ulenspiegel le banni ne pourrait de longtemps rentrer en la chaumine.
Soetkin se tenait tout le jour a la fenêtre, regardant si elle ne verrait point venir son fils Ulenspiegel.
Celui-ci, étant arrivé aux environs de Cologne, songea qu’il avait présentement le goût de cultiver les jardins.
Il s’alla offrir en qualité de garçon à Jan de Zuursmoel, lequel étant capitaine de landsknechts, avait failli être pendu faute de rançon et avait en grande horreur le chanvre qui, en langage flamand, se disait alors kennip.
Un jour, Jan de Zuursmoel, voulant montrer à Ulenspiegel la besogne à faire, le mena au fond de son clos et là ils virent un journal de terre, voisin du clos, tout planté de vert kennip.
Jan de Zuursmoel dit à Ulenspiegel :
— Chaque fois que tu verras de cette laide plante, il la faut vilipender honteusement, car c’est elle qui sert aux roues et aux potences.
— Je la vilipendrai, répondit Ulenspiegel.
Jan de Zuursmoel, étant un jour à table avec quelques amis de gueule, le cuisinier dit à Ulenspiegel :
— Va dans la cave et prends-y du zennip, qui est de la moutarde. Ulenspiegel, entendant malicieusement kennip au lieu de zennip, vilipenda honteusement le pot de zennip dans la cave et revint le porter sur la table, non sans rire.
— Pourquoi ris-tu ? demanda Jan de Zuursmoel. Penses- tu que nos naseaux soient d’airain ? Mange de ce zennip, puisque toi-même tu l’as préparé.
— J’aime mieux des grillades à la cannelle, répondit Ulenspiegel.
Jan de Zuursmoel se leva pour le battre.
— Il y a, dit-il, du vilipendement dans ce pot de moutarde.
— Baes, répondit Ulenspiegel, ne vous souvient-il plus du jour où j’allais vous suivant au bout de votre clos ? Là, vous me dites, en me montrant le zennip : « Partout ou tu verras cette plante, vilipende- la honteusement, car c’est elle qui sert aux roues et aux potences. » Je la vilipendai, baes, je la vilipendai avec grand affront ; n’allez pas me meurtrir pour mon obéissance.
— J’ai dit kennip et non zennip, s’écria furieusement Jan de Zuursmoel
— Baes ; vous avez dit zennip et non kennip, repartit Ulenspiegel.
Ils se disputèrent ainsi pendant longtemps, Ulenspiegel parlant humblement ; Jan de Zuursmoel criant comme un aigle et mêlant ensemble zennip, kennip, kemp, zemp, zemp, kemp, zemp, comme un écheveau de soie torse.
Et les convives riaient comme des diables mangeant des côtelettes de dominicains et des rognons d’inquisiteurs.
Mais Ulenspiegel dut quitter Jan de Zuursmoel.
XLVIII
Nele était toujours bien marrie pour elle-même et sa mère affolée.
Ulenspiegel se loua à un tailleur qui lui dit :
— Lorsque tu coudras, couds serré, afin que je n’y voie rien.
Ulenspiegel alla s’asseoir sous un tonneau et là commença à coudre.
— Ce n’est pas cela que je veux dire, cria le tailleur.
— Je me serre en un tonneau ; comment voulez-vous que l’on y voie ? répondit Ulenspiegel.
— Viens, dit le tailleur, rassieds-toi là sur la table et pique tes points serres l’un près de l’autre, et fais l’habit comme ce loup. — Loup était le nom d’un justaucorps de paysan.
Ulenspiegel prit le justaucorps, le tailla en pièces et le cousit de façon à lui donner la ressemblante figure d’un loup.
Le tailleur, voyant cela, s’écria :
— Qu’as-tu fait, de par le diable ?
— Un loup, répondit Ulenspiegel.
— Méchant gausseur, repartit le tailleur, je t’avais dit un loup, c’est vrai, mais tu sais que loup se dit d’un justaucorps de paysan.
Quelque temps après il lui dit :
— Garçon, jette les manches à ce pourpoint avant que tu n’ailles te mettre au lit. — Jeter, c’est faufiler en langue de tailleur.
Ulenspiegel accrocha le pourpoint à un clou et passa toute la nuit à y jeter les manches.
Le tailleur vint au bruit.
— Vaurien, lui dit-il, quel nouveau et méchant tour me joues-tu là ?
— Est-ce là un méchant tour ? répondit Ulenspiegel. Voyez ces manches, je les ai jetées toute la nuit contre le pourpoint, et elles n’y tiennent pas encore.
— Cela va de soi, dit le tailleur, c’est pourquoi je te jette à la rue ; vois si tu y tiendras davantage.
XLIX
Cependant Nele, quand Katheline était chez quelque bon voisin, bien gardée, Nele s’en allait loin, bien loin toute seule, jusqu’à Anvers, le long de l’Escaut ou ailleurs, cherchant toujours, et sur les barques du fleuve, et sur les chemins poudreux, si elle ne verrait point son ami Ulenspiegel.
Se trouvant à Hambourg un jour de foire, il vit des marchands partout, et parmi eux quelques vieux juifs vivant d’usure et de vieux clous.
Ulenspiegel, voulant aussi être marchand, vit gisant à terre quelques crottins de cheval et les porta à son logis, qui était un redan du mur du rempart. Là, il les fit sécher. Puis il acheta de la soie rouge et verte, en fit des sachets, y mit les crottins de cheval et les ferma d’un ruban, comme s’ils eussent été pleins de musc.
Puis il se fit avec quelques planches un bac en bois, le suspendit à son cou au moyen de vieilles cordes et vint au marché, portant devant lui le bac rempli de sachets. Le soir, pour les éclairer, il allumait au milieu une petite chandelle.
Quand on venait lui demander ce qu’il vendait, il répondait mystérieusement :
— Je vous le dirai, mais ne parlons pas trop haut.
— Qu’est-ce donc ? demandaient les chalands.
— Ce sont, répondait Ulenspiegel, des graines prophétiques venues directement d’Arabie en Flandre et préparées avec grand art par maître Abdul-Médil, de la race du grand Mahomet.
Certains chalands s’entredisaient :
— C’est un Turc.
Mais les autres :
— C’est un pèlerin venant de Flandre, disaient-ils ; ne l’entendez-vous pas à son parler ?
Et les loqueteux, marmiteux et guenillards venaient à Ulenspiegel et lui disaient :
— Donne-nous de ces graines prophétiques.
— Quand vous aurez des florins pour en acheter, répondait Ulenspiegel.
Et les pauvres marmiteux, loqueteux et guenillards de s’en aller penauds en disant :
— Il n’est de joie en ce monde que pour les riches.
Le bruit de ces graines à vendre se répandit bientôt sur le marché. Les bourgeois se disaient l’un à l’autre :
— Il y a là un Flamand qui tient des graines prophétiques bénies à Jérusalem sur le tombeau de Notre-Seigneur Jésus ; mais on dit qu’il ne veut pas les vendre.
Et tous les bourgeois de venir à Ulenspiegel et de lui demander de ses graines.
Mais Ulenspiegel, qui voulait de gros bénéfices, répondait qu’elles n’étaient pas assez mûres, et il avait l’œil sur deux riches juifs qui vaguaient par le marché.
— Je voudrais bien savoir, disait l’un des bourgeois, ce que deviendra mon vaisseau qui est sur la mer.
— Il ira jusqu’au ciel, si les vagues sont assez hautes, répondait Ulenspiegel.
Un autre disait, lui montrant sa fillette mignonne, toute rougissante :
— Celle-ci tournera à bien sans doute ?
— Tout tourne à ce que nature veut, répondait Ulenspiegel, car il venait de voir la fillette donner une clef à un jeune gars qui, tout bouffi d’aise, dit à Ulenspiegel :
— Monsieur du marchand, baillez-moi un de vos sacs prophétiques, afin que j’y voie si je dormirai seul cette nuit.
— Il est écrit, répondait Ulenspiegel, que celui qui sème le seigle de séduction récolte l’ergot de cocuage.
Le jeune gars se fâcha :
— À qui en as-tu ? dit-il.
— Les graines disent, répondit Ulenspiegel, qu’elles te souhaitent un heureux mariage et une femme qui ne te coiffe point du chapeau de Vulcain. Connais-tu ce couvre-chef ?
Puis prêchant :
— Car celle, dit-il, qui donne des arrhes sur le marché de mariage laisse après aux autres pour rien toute la marchandise.
Sur ce, la fillette, voulant feindre l’assurance, dit :
— Voit-on tout cela dans les sachets prophétiques ?
— On y voit aussi une clef, lui dit tout bas à l’oreille Ulenspiegel.
Mais le jeune gars s’en était allé avec la clef.
Soudain Ulenspiegel aperçut un voleur détachant d’un étal de charcutier un saucisson d’une aune et le mettant sous son manteau. Mais le marchand ne le vit pas. Le voleur, tout joyeux, vint à Ulenspiegel et lui dit :
— Que vends-tu la, prophète de malheur ?
— Des sachets où tu verras que tu seras pendu pour avoir trop aimé les saucisses, répondait Ulenspiegel.
A ce propos, le voleur s’enfuit prestement, tandis que le marchand volé criait : -
— Au larron ! sus au larron !
Mais il était trop tard.
Pendant qu’Ulenspiegel parlait, les deux riches juifs, qui avaient écouté avec attention, s’approchèrent de lui et lui dirent :
— Que vends-tu là, Flamand ?
— Des sachets, répondit Ulenspiegel.
— Que voit-on, demandèrent-ils, au moyen de tes graines prophétiques ?
— Des événements futurs, quand on les suce, répondit Ulenspiegel.
Les deux juifs se concertèrent, et le plus âgé dit à l’autre :
— Verrions ainsi quand notre Messie viendra ; ce serait pour nous une grande consolation. Achetons un de ces sachets. Combien les vends-tu ? dirent-ils.
— Cinquante florins, répondit Ulenspiegel. Si vous ne voulez pas me les payer, troussez votre bagage. Celui qui n’achète pas le champ doit laisser le fumier où il est.
Voyant Ulenspiegel si décidé, ils lui comptèrent son argent, emportèrent l’un des sachets et s’en furent en leur lieu d’assemblée, où bientôt accoururent en foule tous les juifs, sachant que l’un des deux vieux avait acheté un secret par lequel il pouvait savoir et annoncer la venue du Messie.
Connaissant le fait, ils voulurent sucer sans payer au sachet prophétique, mais le plus vieux, qui l’avait acheté et se nommait Jéhu, prétendit le faire seul.
— Fils d’Israël, dit-il tenant en main le sachet, les chrétiens se moquent de nous, on nous chasse d’entre les hommes et l’on crie après nous comme après des larrons. Les Philistins veulent nous abaisser plus bas que la terre ; ils nous crachent au visage, car Dieu a détendu nos arcs et a secoué le frein devant nous. Faudra-t-il longtemps encore, Seigneur, Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, que le mal nous arrive lorsque nous attendons le bien, et quand nous espérons la clarté que les ténèbres viennent ? Paraîtras-tu bientôt sur la terre, divin Messie ? Quand les chrétiens se cacheront-ils dans les cavernes et dans les trous de la terre à cause de la frayeur qu’ils auront de toi et de ta gloire magnifique lorsque tu te lèveras pour les châtier ?
Et les juifs de s’exclamer :
— Viens, Messie ! Suce, Jéhu !
Jéhu suça et rendant sa gorge, s’exclama piteusement :
— Je vous le dis, en vérité, ceci n’est que du bren, et le pèlerin de Flandres est un larron.
Tous les juifs alors, se précipitant, ouvrirent le sachet, virent ce qu’il contenait et allèrent en grande rage à la foire pour y trouver Ulenspiegel qui ne les avait pas attendus.
L
Un homme de Damme ne pouvant payer à Claes son charbon, lui donna son meilleur meuble, qui était une arbalète avec douze carreaux bien affilés pour servir de projectiles.
Aux heures où l’ouvrage chômait, Claes tirait de l’arbalète : plus d’un lièvre fut tué par lui et réduit en fricassée pour avoir trop aimé les choux.
Claes alors mangeait goulûment, et Soetkin disait, regardant la grand’route déserte :
— Thyl, mon fils, ne sens-tu point le parfum des sauces ? Il a faim maintenant sans doute. Et toute songeuse, elle eût voulu lui garder sa part du festin.
— S’il a faim, disait Claes, c’est de sa faute ; qu’il revienne, il mangera comme nous.
Claes avait des pigeons ; il aimait, de plus, à entendre chanter et pépier autour de lui les fauvettes, chardonnerets, moineaux et autres oiseaux chanteurs et babillards. Aussi tirait-il volontiers les buses et les éperviers royaux mangeurs de populaire.
Or, une fois qu’il mesurait du charbon dans la cour, Soetkin lui montra un grand oiseau planant en l’air au-dessus du colombier.
Claes prit son arbalète et dit :
— Que le diable sauve son Epervialité !
Ayant armé son arbalète, il se tint dans la cour en suivant tous les mouvements de l’oiseau, afin de ne pas le manquer. La clarté du ciel était entre jour et nuit. Claes ne pouvait distinguer qu’un point noir. Il lâcha le carreau et vit tomber dans la cour une cigogne.
Claes en fut bien marri ; mais Soetkin le fut davantage et s’écria :
— Méchant, tu as tué l’oiseau de Dieu. Puis elle prit la cigogne vit qu’elle n’était blessée qu’à l’aile, alla quérir du baume, et disait tout en lui vêtissant sa plaie :
— Cigogne, m’amie, il n’est habile à toi que l’on aime, de planer dans le ciel comme l’épervier que l’on hait. Aussi les flèches populaires vont-elles à mauvaise adresse. As-tu mal à ta pauvre aile, cigogne, qui te laisses faire si patiemment, sachant que nos mains sont des mains amies ?
Quand la cigogne fut guérie, elle eut à manger tout ce qu’elle voulut ; mais elle mangeait de préférence le poisson que Claes allait pêcher pour elle dans le canal. Et chaque fois que l’oiseau de Dieu le voyait venir, il ouvrait son grand bec.
Il suivait Claes comme un chien, mais restait plus volontiers dans la cuisine, se chauffant au feu l’estomac et frappant du bec sur le ventre de Soetkin préparant le dîner, comme pour lui dire : « N’y a-t-il rien pour moi ? »
Et il était plaisant de voir par la chaumière vaguer sur ses longues pattes cette grave messagère de bonheur.
Ll
Cependant les mauvais jours étaient revenus : Claes travaillait seul à la terre tristement, car il n’y avait point de besogne pour deux. Soetkin demeurait seule dans la chaumière, préparant de toutes façons les fèves, leur repas journalier, afin d’égayer l’appétit de son homme. Et elle chantait et riait afin qu’il ne souffrît point de la voir dolente. La cigogne se tenait près d’elle, sur une patte et le bec dans les plumes.
Un homme à cheval s’arrêta devant la chaumière ; il était tout de noir vêtu, bien maigre et avait l’air grandement triste.
— Y a-t-il quelqu’un céans ? demanda-t-il.
— Dieu bénisse Votre Mélancolie, répondit Soetkin ; mais suis-je un fantôme pour que, me voyant ici, vous me demandiez s’il y a quelqu’un céans ?
— Où est ton père ? demanda le cavalier.
— Si mon père s’appelle Claes, il est là-bas, répondit Soetkin, et tu le vois semant le blé.
Le cavalier s’en fut, et Soetkin aussi toute dolente, car il lui fallait aller pour la sixième fois chercher, sans le payer, du pain chez le boulanger. Quand elle en revint les mains vides, elle fut ébahie de voir revenir au logis Claes triomphant et glorieux, sur le cheval de l’homme vêtu de noir, lequel cheminait à pied, à côté de lui, en tenant la bride. Claes appuyait d’une main sur sa cuisse fièrement un sac de cuir qui paraissait bien rempli.
En descendant de cheval, il embrassa l’homme, le battit joyeusement, puis secouant le sac, il s’écria :
— Vive mon frère Josse, le bon ermite ! Dieu le tienne en joie, en graisse, en liesse, en santé ! C’est le Josse de bénédiction, le Josse d’abondance, le Josse des soupes grasses. La cigogne n’a point menti !
Et il posa le sac sur la table.
Sur ce, Soetkin dit lamentablement :
— Mon homme, nous ne mangerons pas aujourd’hui : le boulanger m’a refusé du pain.
— Du pain ? dit Claes en ouvrant le sac et faisant couler sur la table un ruisseau d’or, du pain ? Voilà du pain, du beurre de la viande, du vin, de la bière ! voilà des jambons, os à moelle, pâtés de hérons, ortolans, poulardes, castrelins, comme chez les hauts seigneurs ! voilà de la bière en tonnes et du vin en barils ! Bien fou sera le boulanger qui nous refusera du pain, nous n’achèterons plus rien chez lui. -
— Mais, mon homme, dit Soetkin ébahie.
— Or ça, oyez, dit Claes, et soyez joyeuse. Katheline, au lieu d’achever dans le marquisat d’Anvers son terme de bannissement, est allée, sous la conduite de Nele, jusqu’à Meyborg pédestrement. Là, Nele a dit à mon frère Josse, que nous vivons souvent de misère, nonobstant nos durs labeurs. Selon ce que ce bonhomme messager m’a dit tantôt, — et Claes montra le cavalier vêtu de noir, — Josse a quitté la sainte religion romaine pour s’adonner à l’hérésie de Luther.
L’homme vêtu de noir répondit :
— Ceux-là sont hérétiques qui suivent le culte de la Grande Prostituée. Car le Pape est prévaricateur et vendeur de choses saintes.
— Ah ! dit Soetkin, ne parlez pas si haut, monsieur : vous nous feriez brûler tretous.
— Donc, dit Claes, Josse a dit à ce bonhomme messager que, puisqu’il allait combattre dans les troupes de Frédéric de Saxe et lui amenait cinquante hommes d’armes bien équipés, il n’avait pas besoin, allant en guerre, de tant d’argent pour le laisser en la male heure, à quelque vaurien de landsknecht. Donc, a-t-il dit, porte à mon frère Claes, avec mes bénédictions, ces sept cents florins carolus d’or : dis- lui qu’il vive dans le bien et songe au salut de son âme.
— Oui, dit le cavalier, il en est temps, car Dieu rendra à l’homme selon ses œuvres, et traitera chacun selon le mérite de sa vie.
— Monsieur, dit Claes, il ne me sera pas défendu, dans l’entre-temps, de me réjouir de la bonne nouvelle ; daignez rester céans, nous allons pour la fêter manger de belles tripes, force carbonnades, un jambonneau que j’ai vu tantôt si rebondi et appétissant chez le charcutier, qu’il m’a fait sortir les dents longues d’un pied hors la gueule.
— Las ! dit l’homme, les insensés se réjouissent tandis que les yeux de Dieu sont sur leurs voies.
— Or ça, messager, dit Claes, veux-tu ou non manger et boire avec nous ?
L’homme répondit :
— Il sera temps, pour les fidèles, de livrer leurs âmes aux joies terrestres lorsque sera tombée la grande Babylone !
Soetkin et Claes se signant, il voulut partir.
Claes lui dit :
— Puisqu’il te plaît de t’en aller ainsi mal choyé, donne à mon frère Josse le baiser de paix et veille sur lui dans la bataille.
— Je le ferai, dit l’homme.
Et il s’en fut, tandis que Soetkin allait chercher de quoi fêter la fortune propice. La cigogne eut, ce jour-la, à souper, deux goujons et une tête de cabillaud.
La nouvelle se répandit bientôt à Damme que le pauvre Claes était, par le fait de son frère Josse, devenu Claes le riche, et le doyen disait que Katheline avait sans doute jeté un sort sur Josse, puisque Claes avait reçu de lui une somme d’argent très grosse, sans doute, et n’avait pas donné la moindre robe à Notre-Dame.
Claes et Soetkin furent heureux, Claes travaillant aux champs ou vendant son charbon, et Soetkin se montrant au logis vaillante ménagère.
Mais Soetkin, toujours dolente, cherchait sans cesse, des yeux, sur les chemins son fils Ulenspiegel.
Et tous trois goûtèrent le bonheur qui leur venait de Dieu en attendant ce qui leur devait venir des hommes.
LII
L’empereur Charles reçut ce jour-là d’Angleterre une lettre dans laquelle son fils lui disait :
« Monsieur et père,
« Il me déplaît de devoir vivre en ce pays où pullulent, comme puces, chenilles et sauterelles, les maudits hérétiques. Le feu et le glaive ne seraient de trop pour les ôter du tronc de l’arbre vivifiant qui est notre mère Sainte Église. Comme si ce n’était pas assez pour moi de ce chagrin, encore faut-il qu’on ne me regarde point comme un roi, mais comme le mari de leur reine, n’ayant sans elle aucune autorité. Ils se gaussent de moi, disant en de méchants pamphlets, dont nul ne peut trouver les auteurs ni imprimeurs, que le Pape me paye pour troubler et gâter le royaume par pendaisons et brûlements impies, et quand je veux lever sur eux quelque urgente contribution, car ils me laissent souvent sans argent, par malice, ils me répondent en de méchants pasquins que je n’ai qu’à en demander à Satan pour qui je travaille. Ceux du Parlement s’excusent et font le gros dos de peur que je ne morde, mais ils n’accordent rien.
« Cependant les murs de Londres sont couverts de pasquins me représentant comme un parricide prêt à frapper Votre Majesté pour hériter d’elle.
« Mais vous savez, Monseigneur et père, que, nonobstant toute ambition et f ierté légitimes, je souhaite à Votre Majesté de longs et glorieux jours de règne.
« Ils répandent aussi en ville un dessin gravé sur cuivre trop habilement, où l’on me voit faisant jouer du clavecin par les pattes à des chats enfermés dans la boîte de l’instrument et dont la queue sort par des trous ronds où elle est fixée par des tiges en fer. Un homme, qui est moi, leur brûle la queue avec un fer ardent, et leur fait ainsi frapper des pattes sur les touches et miauler furieusement. J’y suis représenté si laid que je ne m’y veux regarder. Et ils me représentent riant. Or vous savez, monsieur et père, s’il m’arriva de prendre en aucune occasion ce profane plaisir. J’essayai sans doute de me distraire en faisant miauler ces chats, mais je ne ris point. Ils me font un crime, en leur langage de rebelles, de ce qu’ils nomment la nouvelleté et cruauté de ce clavecin, quoique les animaux n’aient point d’âme et que tous hommes, et notamment toutes personnes royales, puissent s’en servir jusqu’à la mort pour leur délassement. Mais en ce pays d’Angleterre, ils sont si assotés d’animaux qu’ils les traitent mieux que leurs serviteurs, les écuries et chenils sont ici des palais, et il est des seigneurs qui dorment avec leur cheval sur la même litière.
« De plus, ma noble femme et reine est stérile : ils disent, par sanglant affront, que j’en suis cause, et non elle qui est au demeurant jalouse, farouche et gloute d’amour excessivement. Monsieur et père, je prie tous les jours monseigneur Dieu qu’il m’ait en sa grâce, espérant un autre trône, fût-ce chez le Turc, en attendant celui auquel m’appelle l’honneur d’être le fils de votre très glorieuse et très victorieuse Majesté.
Signe. Phle. »
L’Empereur répondit à cette lettre :
« Monsieur et fils,
« Vos ennuis sont grands, je ne le conteste, mais tâchez d’endurer sans fâcherie l’attente d’une plus brillante couronne. J’ai déjà annoncé à plusieurs le dessein que j’ai de me retirer des Pays-Bas et de mes autres dominations, car je sais que, vieux et goutteux comme je deviens, je ne pourrai pas bien résister à Henri de France, deuxième du nom, car Fortune aime les jeunes gens. Songez aussi que, maître d’Angleterre, vous blessez, par votre puissance, la France notre ennemie.
« Je fus vilainement battu devant Metz, et y perdis quarante mille hommes. Je dus fuir devant celui de Saxe. Si Dieu ne me remet par un coup de sa bonne et divine volonté en ma prime force et vigueur, je suis d’avis, monsieur et fils, de quitter mes royaumes et de vous les laisser.
« Ayez doncques patience et faites dans l’entre-temps tout devoir contre les hérétiques, n’en épargnant aucun, hommes, femmes, filles ni enfants, car l’avis m’est venu, non sans grande douleur pour moi, que madame la reine leur voulut souvent faire grâce.
« Votre père affectionné,
« signé : Charles. »
LIII
Ayant longtemps marché, Ulenspiegel eut les pieds en sang, et rencontra, en l’évêché de Mayence, un chariot de pèlerins qui le mena jusque Rome.
Quand il entra dans la ville et descendit de son chariot, il avisa sur le seuil d’une porte d’auberge une mignonne commère qui sourit en le voyant la regarder.
Augurant bien de cette belle humeur :
— Hôtesse, dit-il, veux-tu donner asile au pèlerin pèlerinant, car je suis arrivé à terme et vais accoucher de la rémission de mes péchés.
— Nous donnons asile à tous ceux qui nous payent.
— J’ai cent ducats dans mon escarcelle, répondit Ulenspiegel qui n’en avait qu’un, et je veux, avec toi, dépenser le premier en buvant une bouteille de vieux vin romain.
— Le vin n’est pas cher en ces lieux saints, répondit-elle. Entre et bois pour un soldo.
Ils burent ensemble si longtemps et vidèrent, en menus propos, tant de flacons, que force fut à l’hôtesse de dire à sa servante de donner à boire aux chalands à sa placé, tandis qu’elle et Ulenspiegel se retiraient en une arrière-salle en marbre et froide comme l’hiver.
Penchant la tête sur son épaule, elle lui demanda qui il était ? Ulenspiegel répondit :
— Je suis sire de Geeland, comte de Gavergeëten, baron de Tuchtendeel, et j’ai à Damme, qui est mon lieu de naissance, vingt- cinq bonniers de clair de lune.
— Quelle est cette terre ? demanda l’hôtesse buvant au hanap d’Ulenspiegel.
— C’est, dit-il, une terre où l’on sème la graine d’illusions, d’espérances folles et de promesses en l’air. Mais tu ne naquis point au clair de lune, douce hôtesse à la peau ambrée, aux yeux brillants comme des perles. C’est couleur de soleil que l’or bruni de ces cheveux, ce fut Vénus, sans jalousie, qui te fit tes épaules charnues, tes seins bondissants, tes bras ronds, tes mains mignonnes. Souperons-nous ensemble ce soir ?
— Beau pèlerin de Flandre dit-elle, pourquoi viens-tu ici ?
— Pour parler au Pape, répondit Ulenspiegel.
— Las ! dit-elle joignant les mains, parler au Pape ! moi qui suis de ce pays, je ne l’ai jamais pu faire.
— - Je le ferai, dit Ulenspiegel.
— Mais, dit-elle, sais-tu où il va, comme il est, quelles sont ses coutumes et façons de vivre ?
— On m’a dit en chemin répondit Ulenspiegel, qu’il a nom Jules troisième, qu’il est paillard et dissolu, bon causeur et subtil à la réplique. On m’a dit aussi qu’il avait pris en amitié extraordinaire un petit bonhomme mendiant, noir crotté et farouche, demandant l’aumône avec un singe, et qu’à son avènement au trône pontifical, il l’a fait cardinal du Mont, et qu’il est malade quand il passe un jour sans le voir.
— Bois, dit-elle, et ne parle point si haut.
— On dit aussi, poursuivit Ulenspiegel, qu’il jura comme un soudard : Al dispeito di Dio, potta di Dio, un jour qu’il ne trouva point, à souper, un paon froid qu’il s’était fait garder, disant : « Moi, Vicaire-Dieu, je puis bien jurer pour un paon, puisque mon maître s’est fâché pour une pomme ! » Tu vois, mignonne que je connais le Pape et sais qui il est.
— Las ! dit-elle, mais n’en parle point à d’autres. Tu ne le verras point toutefois.
— Je lui parlerai, dit Ulenspiegel.
— Si tu le fais, je te donne cent florins.
— Je les ai gagnés, dit Ulenspiegel.
Le lendemain, quoiqu’il eût les jambes fatiguées, il courut la ville et sut que le Pape dirait la messe, ce jour-là, à Saint-Jean-de-Latran. Ulenspiegel y alla et se plaça aussi près et en vue du Pape qu’il le put, et chaque fois que le Pape élevait le calice ou l’hostie, Ulenspiegel tournait le dos à l’autel.
Il y avait près du Pape un cardinal desservant brun de face malicieux et replet, qui portant un singe sur son épaule, donnait le sacrement au peuple avec force gestes paillards. Il fit remarquer le fait d’Ulenspiegel au Pape, qui, dès la messe finie, envoya quatre fameux soudards, tels qu’on les connaît en ces pays guerriers, s’emparer du pèlerin.
— Quelle est ta foi ? lui demanda le Pape.
— Très Saint Père, répondit Ulenspiegel, j’ai la même foi que celle de mon hôtesse.
Le Pape fit venir la commère.
— Que crois-tu ? lui dit-il.
— Ce que croit Votre Sainteté, répondit-elle.
— Et moi pareillement, dit Ulenspiegel.
Le Pape lui demanda pourquoi il avait tourné le dos au Saint- Sacrement.
— Je me sentais indigne de le regarder en face, répondit Ulenspiegel.
— Tu es pèlerin ? lui dit le Pape.
— Oui, dit-il, et je viens de Flandre demander la rémission de mes péchés.
Le Pape le bénit, et Ulenspiegel s’en fut avec l’hôtesse, qui lui compta cent florins. Ainsi lesté, il quitta Rome pour s’en retourner au pays de Flandre.
Mais il dut payer sept ducats son pardon écrit sur parchemin.
LIV
En ce temps-la, deux frères prémontrés vinrent à Damme vendre des indulgences. Ils étaient vêtus, par- dessus leur accoutrement monacal, d’une belle chemise garnie de dentelles.
Se tenant à la porte de l’église quand le temps était clair, et sous le porche quand le temps était pluvieux, ils affichèrent leur tarif, dans lequel ils donnaient pour six liards, pour un patard, une demi-livre parisis, pour sept, pour douze florins carolus, cent, deux cents, trois cents, quatre cents ans d’indulgences, et, suivant les prix, indulgence demi-plénière ou plénière tout à fait et le pardon des crimes les plus énormes, voire celui de désirer violer madame la Vierge. Mais celui-là coûtait dix-sept florins.
Ils délivraient aux chalands qui les payaient de petits morceaux de parchemin où était écrit le chiffre des années d’indulgences. Au-dessous, se lisait cette inscription :
Qui ne veut être Etuvée, rôt ou fricassée En purgatoire pour mille ans, En enfer brûlant toujours, Qu’il achète les indulgences, Grâces et miséricordes, Pour un peu d’argent, Dieu le lui rendra.
Et il leur venait des acheteurs de dix lieues à la ronde.
L’un des bons frères prêchait souvent au peuple ; il avait la trogne fleurie et portait ses trois mentons et sa bedaine sans embarras.
« Malheureux ! disait-il, fixant les yeux sur l’un ou l’autre de ses auditeurs ; malheureux ! te voici en enfer ! Le feu te brûle cruellement : on te fait bouillir dans le chaudron plein d’huile où l’on prépare les olie-koekjes d’Astarté ; tu n’es qu’un boudin sur la poêle de Lucifer, un gigot sur celle de Guilguiroth, le grand diable, car on te coupe en morceaux préalablement. Vois ce grand pécheur, qui méprisa les indulgences ; vois ce plat de fricadelles : c’est lui, c’est lui, son corps impie, son corps damné ainsi réduit. Et quelle sauce ! souffre, poix et goudron ! Et tous ces pauvres pécheurs sont ainsi mangés pour renaître continuellement à la douleur. Et c’est là que sont vraiment les larmes et les grincements de dents. Ayez pitié, Dieu de miséricorde ! Oui, te voici en enfer, pauvre damné, souffrant tous ces maux. Que l’on donne pour toi un denier, tu ressens tout soudain du soulagement à la main droite ; que l’on en donne encore un demi, et voilà tes deux mains hors du feu. Mais le reste du corps ? Un florin, et voici que tombe la rosée de l’indulgence. O fraîcheur délicieuse ! Et pendant dix jours, cent jours, mille ans, suivant que l’on paye ; plus de rôt, d’olie-koekje, ni de fricassée ! Et si ce n’est pour toi, pécheur, n’y a-t-il point là, dans les secrètes profondeurs du feu, de pauvres âmes, tes parentes, une épouse aimée, quelque mignonne fillette avec laquelle tu péchas volontiers ? »
Et, ce disant, le moine donnait un coup de coude au frère qui se trouvait à côté de lui, avec un bassin en argent. Et le frère, baissant les yeux à ce signe, agitait son bassin onctueusement pour appeler la monnaie.
« N’as-tu pas, poursuivait le moine, n’as-tu pas dans cet horrible feu un fils, une fille, quelque enfantelet aimé ? Ils crient, ils pleurent, ils t’appellent. Pourras-tu rester sourd à ces voix lamentables ? Tu ne le saurais ; ton cœur de glace va se fondre, mais c’est un carolus que cela te coûtera. Et regarde : au son de ce carolus sur ce vil métal… (Le moine compagnon secoua encore son bassin), un vide se fait dans le feu, et la pauvre âme monte jusqu’à la bouche de quelque volcan. La voici dans l’air frais dans l’air libre ! Où sont les douleurs du feu ? La mer est proche, elle s’y plonge, elle nage sur le dos, sur le ventre, sur les vagues et au-dessous d’elles. Ecoute comme elle crie de joie, vois comme elle se roule dans l’eau ! Les anges la regardent et sont heureux. Ils l’attendent, mais elle n’en a pas assez encore, elle voudrait devenir poisson. Elle ne sait pas qu’il y a là-haut des bains suaves, pleins de parfums, où roulent de grands morceaux de sucre candi blanc et frais comme glace. Paraît un requin : elle ne le redoute point. Elle monte sur son dos, mais il ne la sent pas ; elle veut aller avec lui dans les profondeurs de la mer. Elle y va saluer les anges des eaux, qui mangent de la waterzoey dans des chaudrons de corail et des huîtres fraîches sur des assiettes de nacre. Et comme elle est bien reçue, fêtée, choyée, les anges l’appellent toujours d’en haut. Enfin bien rafraîchie, heureuse, la vois-tu s’élever et chanter comme une alouette jusqu’au plus haut ciel où Dieu trône en sa gloire ? Elle y trouve tous ses terrestres parents et amis, sauf ceux qui, ayant médit des indulgences et de notre mère Sainte Église, brûlent au parfond des enfers. Et ainsi toujours, toujours, toujours, jusque dans les siècles des siècles, dans la toute-cuisante éternité. Mais l’autre âme, elle, est près de Dieu, se rafraîchissant dans les bains suaves et croquant le sucre candi. Achetez des indulgences, mes frères : on en donne pour des crusats, pour des florins d’or, pour des souverains d’Angleterre ! La monnae de billon n’est point rejetée. Achetez ! achetez ! c’est la sainte boutique : il y en a pour les pauvres et pour les riches, mais par grand malheur, on ne peut faire crédit, mes frères, car acheter et ne pas payer comptant est un crime aux yeux du Seigneur. »
Le frère qui ne prêchait point agitait son plateau. Les florins, crusats, ducatons, patards, sols et deniers y tombaient dru comme grêle.
Claes, se voyant riche, paya un florin pour dix mille ans d’indulgences. Les moines lui baillèrent en échange un morceau de parchemin.
Bientôt, voyant qu’il ne restait plus à Damme que les ladres qui n’eussent pas acheté d’indulgences, ils s’en furent à deux a Heyst.
LV
Vêtu de son costume de pèlerin et bien absous de ses fautes, Ulenspiegel quitta Rome, marcha toujours devant lui et vint à Bamberg, ou sont les meilleurs légumes du monde.
Il entra dans une auberge où était une joyeuse hôtesse, qui lui dit :
— Jeune maître, veux-tu manger pour ton argent ?
— Oui, dit Ulenspiegel. Mais pour quelle somme mange-t-on ici ?
L’hôtesse répondit :
— On mange à la table des seigneurs pour six florins ; à la table des bourgeois pour quatre, et à la table de la famille pour deux.
— Au plus d’argent, au mieux pour moi, répondit Ulenspiegel.
Il alla donc s’asseoir à la table des seigneurs. Quand il fut bien repu et eut arrosé son dîner de Rhyn-wyn, il dit à l’hôtesse :
— Commère, j’ai bien mangé pour mon argent : donne-moi les six florins.
L’hôtesse lui dit :
— Te moques-tu de moi ? Paye ton écot.
— Baesine mignonne, lui répondit Ulenspiegel, vous n’avez point un visage de mauvaise débitrice, j’y vois au contraire, une bonne foi si grande tant de loyauté et d’amour du prochain, que vous me payeriez plutôt dix-huit florins que de m’en refuser six que vous me devez. Les beaux yeux ! c’est le soleil qui darde sur moi, y faisant pousser l’amoureuse folie plus haut que le chiendent en un clos abandonné.
L’hôtesse répondit :
— Je n’ai que faire de ta folie ni de ton chiendent ; paye et va-t’en.
— M’en aller, dit Ulenspiegel, et ne plus te voir ! J’aimerais mieux trépasser tout de suite. Baesine, douce baesine, je n’ai point l’habitude de manger pour six florins, moi, pauvre petit homme vaguant par monts et par vaux ; je me suis empiffré et vais bientôt tirer la langue comme un chien au soleil : daignez me payer, je gagnai bien les six florins par le rude labeur de mes mâchoires ; donnez-les moi et je vous caresserai, baiserai, embrasserai avec une si grande ardeur de reconnaissance, que vingt-sept amoureux ne pourraient, ensemble, suffire à pareille besogne.— Tu parles pour de l’argent, dit-elle.
— Veux-tu que je te mange pour rien ? dit-il
— Non, dit-elle, se défendant contre lui.
— Ah ! soupirait-il la poursuivant, ta peau est comme de la crème, tes cheveux comme du faisan doré à la broche, tes lèvres comme des cerises ! En est-il une plus friande que toi ?
— Il te sied bien, vilain méchant, dit-elle en souriant, de venir encore me réclamer six florins. Sois heureux que je t’aie nourri gratis sans rien te demander.
— Si tu savais, dit Ulenspiegel, comme il y a encore de la place !
— Pars ! dit l’hôtesse, avant que mon mari ne vienne.
— Je serai doux créancier, répondit Ulenspiegel, donne-moi seulement un florin pour la soif future
— Tiens, dit-elle, mauvais garçon.
Et elle le lui donna.
— Mais me laisseras-tu revenir ? lui demanda Ulenspiegel.
— Veux-tu bien t’en aller, dit-elle.
— Bien m’en aller, dit Ulenspiegel, ce serait aller vers toi mignonne, mais c’est mal m’en aller que de quitter tes beaux yeux. Si tu daignes me garder, je ne mangerai plus que pour un florin tous les jours.
— Faudra-t-il un bâton ? dit-elle.
— Prends le mien, répondit Ulenspiegel Elle riait, mais il dut partir.
LVI
Lamme Goedzak, en ce temps-là, vint de nouveau demeurer à Damme, le pays de Liége n’étant point tranquille à cause des hérésies. Sa femme le suivit volontiers parce que les Liégeois, bons gausseurs de leur nature, se moquaient de la débonnaireté de son homme.
Lamme allait souvent chez Claes qui, depuis qu’il avait hérité hantait la taverne de la Blauwe-Torre et s’y était choisi une table pour lui et ses compagnons. A la table voisine se trouvait, buvant chichement sa demi-pinte, Josse Grypstuiver, l’avare doyen des poissonniers, ladre, chichard, vivant de harengs-saurs, aimant plus l’argent que le salut de son âme. Claes avait mis dans sa gibecière le morceau de parchemin sur lequel étaient écrits ses dix milles ans d’indulgences.
Un soir qu’il était à la Blauwe-Torre, en la compagnie de Lamme Goedzak, de Jan van Roosebeke et de Mathys van Assche, Josse Grypstuiver étant présent, Claes chopina très bien, et Jan Roosebeke lui dit :
— C’est pécher que de tant boire.
Claes répondit :
On ne brûle qu’un demi-jour pour une pinte de trop. Et j’ai dix mille ans d’indulgence en ma gibecière. Qui en veut cent afin de pouvoir se noyer sans crainte l’estomac ?
Tous crièrent :
— Combien les vends-tu ? Une pinte, répondit Claes, mais j’en donne cent cinquante pour une muske conyn, — c’est une portion de lapin.
Quelques buveurs payèrent à Claes qui une chopine, qui du jambon, il leur coupa à tous une petite bande de parchemin. Ce ne fut point Claes qui mangea et but le prix des indulgences, mais Lamme Goedzak, lequel mangea tant qu’il gonflait à vue d’œil, tandis que Claes débitant sa marchandise allait et venait dans la taverne.
Grypstuiver tournant vers lui son aigre trogne :
— En as-tu pour dix jours ? dit-il.
— Non, répondit Claes, c’est trop difficile à couper.
Et chacun de rire, et Grypstuiver de manger sa colère.
Puis Claes s’en fut en sa chaumine, suivi de Lamme, cheminant comme s’il eût eu des jambes de laine.
LVII
Vers la fin de sa troisième année de bannissement Katheline rentra à Damme en son logis. Et sans cesse, elle disait affolée : « Feu sur la tête, l’âme frappe, faites un trou, elle veut sortir. » Et elle s’enfuyait toujours voyant des bœufs et des moutons. Et elle se mettait sur le banc sous les tilleuls derrière sa chaumine, branlant la tête et regardant, sans les reconnaître, ceux de Damme, qui disaient en passant devant elle « Voici la folle ».
Cependant, vaguant par chemins et par sentiers, Ulenspiegel vit sur la grand’route un âne enharnaché de cuir à clous de cuivre, et la tête ornée de flocquarts et pendilloches de laine.
Quelques vieilles femmes se tenaient autour de l’âne disant et parlant toutes à la fois : « Personne ne peut s’en emparer, c’est l’horrifique monture du grand sorcier, le baron de Rais, brûlé vif pour avoir sacrifié huit enfants au diable. — Commères, il s’est enfui si vite qu’on ne l’a pu rattraper. Satan y est qui le protège. — Car tandis que, fatigué, il s’était arrêté sur sa route, les sergents de la commune vinrent pour l’appréhender au corps, mais il ruait et brayait si terriblement qu’ils n’en osèrent approcher. — Et ce n’était point braire d’âne mais braire de démon. — Ainsi on le laissa brouter le chardon sans lui faire son procès ni le brûler vif comme sorcier. Ces hommes n’ont point de courage. »
Nonobstant ces beaux discours, sitôt que l’âne dressait les (oreilles ou se battait les flancs de sa queue, elles s’enfuyaient en criant, pour se rapprocher ensuite, caquetant et jacassant, et faire le même manège au moindre mouvement du baudet.
Mais Ulenspiegel les considérant et riant :
— Ah ! dit-il, curiosité sans fin et sempiternel parlement sortent comme fleuve des bouches des commères et notamment des vieilles, car chez les jeunes, le flot en est moins fréquent à cause de leurs amoureuses occupations.
Considérant alors le baudet :
— Cet animal sorcier, dit-il, est alerte et ne trotte point des épaules sans doute, je puis le monter ou le vendre.
Il s’en fut, sans mot dire, chercher un picotin d’avoine, le fit manger à l’âne, lui sauta sur le dos prestement et, lui tendant la bride, se tourna vers le septentrion, l’orient et l’occident et de loin bénit les vieilles. Celles-ci, pâmées de peur, s’agenouillèrent, et il fut dit ce jour-là, à la veillée, qu’un ange coiffé d’un feutre à plume de faisan était venu, les avait toutes bénies et avait emmené l’âne du sorcier par faveur spéciale de Dieu.
Et Ulenspiegel s’en allait califourchonnant son âne au milieu des grasses prairies où bondissaient en liberté les chevaux, où pâturaient les vaches et génisses, couchées au soleil, paresseuses. Et il le nomma Jef.
L’âne s’était arrêté et bien joyeux dînait de chardons. Quelquefois cependant il frissonnait de toute la peau, et de la queue se battait les flancs afin d’écarter les taons voraces qui, comme lui, voulaient dîner, mais de sa viande.
Ulenspiegel, dont l’estomac criait la faim, était mélancolique :
— Tu serais bien heureux, disait-il, Monsieur du baudet, dînant comme tu le fais de gras chardons, si nul ne te venait déranger en ton aise et te rappeler que tu es mortel, c’est-à-dire né pour endurer toutes sortes de vilenies.
— Ainsi que toi, poursuivit-il, serrant les jambes, ainsi que toi, l’homme à la Sainte Pantoufle a son taon, c’est monsieur Luther ; et Sa Haute Majesté Charles a le sien aussi, c’est messire François premier du nom, le roi au nez très long et à l’épée plus longue encore. Il est donc bien permis à moi, pauvre petit bonhomme errant comme un juif, d’avoir aussi mon taon, monsieur du baudet. Las ! toutes mes pochettes sont trouées, et par le trou s’en vont courant la pretantaine, tous mes beaux ducats, florins et daelders, comme une légion de souris fuyant la gueule d’un chat. Je ne sais pourquoi l’argent ne veut point de moi, moi qui voudrais tant de l’argent. Fortune n’est point femme, quoiqu’on die, car elle n’aime que les ladres avares qui l’encoffrent, l’ensacquent, l’enferment à vingt clefs, et jamais ne lui permettent de pousser à la fenêtre seulement un petit bout de son nez tout doré. Voilà le taon qui me ronge et démange, et me chatouille sans me faire rire. Tu ne m’écoutes point, monsieur du baudet, et ne songes qu’à paître. Ah ! pansard emplissant ta panse, tes longues oreilles sont sourdes au cri des ventres vides. Ecoute-moi, je le veux.
Et il le fouetta bien amèrement. L’âne se prit à braire.
— Venons-nous-en maintenant que tu as chanté, dit Ulenspiegel.
Mais l’âne ne bougeait pas plus qu’une borne et semblait avoir formé le projet de manger jusqu’au dernier tous les chardons de la route. Et il n’en manquait point.
Ce que voyant Ulenspiegel, il mit pied à terre, coupa un bouquet de chardons, remonta sur son âne, lui mit le bouquet sous la gueule, et le mena par le nez jusque sur les terres du landgrave de Hesse.
— Monsieur du baudet, disait-il cheminant, tu cours derrière mon bouquet de chardons, maigre pâture, et laisses derrière toi le beau chemin tout rempli de ces plantes friandes. Ainsi font tous les hommes, flairant, les uns le bouquet de gloire que Fortune leur met sous le nez, les autres le bouquet de gain, d’aucuns le bouquet d’amour. Au bout du chemin, ils s’aperçoivent comme toi avoir poursuivi ce qui est peu, et laissé derrière eux ce qui est quelque chose, c’est-à-dire santé, travail, repos et bien-être au logis.
Devisant de la sorte avec son baudet, Ulenspiegel vint devant le palais du landgrave.
Deux capitaines d’arquebusiers jouaient aux dés sur l’escalier.
L’un des deux, qui était roux de poil et de stature gigantesque, avisa Ulenspiegel se tenant modestement sur Jef et les regardant faire.
— Que nous veux-tu, dit-il, face affamée et pèlerinante ?
— J’ai grand’faim, en effet, répondit Ulenspiegel et pèlerine contre mon gré.
— Si tu as faim, repartit le capitaine, mange par le cou la corde qui se balance à la potence prochaine destinée aux vagabonds.
— Messire capitaine, répondit Ulenspiegel, si vous me donniez le beau cordon tout d’or que vous portez au chapeau, j’irais me pendre avec les dents à ce gras jambon qui se balance là-bas chez le rôtisseur.
— D’où viens-tu ? demanda le capitaine.
— De Flandre, répondit Ulenspiegel.
— Que veux-tu ?
— Montrer à Son Altesse Landgraviale une peinture de ma façon.
— Si tu es peintre et de Flandre, dit le capitaine, entre céans, je te vais mener près de mon maître.
Etant venu auprès du landgrave, Ulenspiegel le salua trois fois et davantage.
— Que Votre Altesse, dit-il, daigne excuser mon insolence d’oser venir à ses nobles pieds déposer une peinture que je fis pour elle, et où j’eus l’honneur de pourtraire madame la Vierge en atours impériaux.
Cette peinture, poursuivit-il, lui agréera peut-être et, en ce cas, j’outrecuide assez de mon savoir-faire pour espérer de hausser mon séant jusqu’à ce beau fauteuil de velours vermeil, où se tenait, en sa vie, le peintre à jamais regrettable de Sa Magnanimité.
Le sire landgrave ayant considéré la peinture qui était belle :
— Tu seras, dit-il, notre peintre, sieds-toi là sur le fauteuil.
Et il le baisa sur les deux joues joyeusement. Ulenspiegel s’assit.
— Te voilà bien loqueteux, dit le sire landgrave, le considérant.
Ulenspiegel répondit :
En effet, Monseigneur, Jef, c’est mon âne, dîna de chardons, mais moi, depuis trois jours, je ne vis que de misère et ne me nourris que de fumée d’espoir.
— Tu souperas tantôt de meilleure viande, répondit le landgrave, mais où est ton âne ?
Ulenspiegel répondit :
— Je l’ai laissé sur la Grand’Place, vis-à-vis le palais de Votre Bonté ; je serais bien aise si Jef avait pour la nuit gîte, litière et pâture.
Le sire landgrave manda incontinent à l’un de ses pages de traiter comme sien l’âne d’Ulenspiegel.
Bientôt vint l’heure du souper qui fut comme noces et festins. Et les viandes de fumer et les vins de pleuvoir dans les gosiers.
Ulenspiegel et le landgrave étant tous deux rouges comme braise, Ulenspiegel entra en joie, mais le landgrave demeurait pensif.
— Notre peintre, dit-il soudain, il me faudra pourtraire, car c’est une bien grande satisfaction, à un prince mortel, de léguer à ses descendants la mémoire de sa face.
— Sire landgrave, répondit Ulenspiegel, votre plaisir est ma volonté, mais il me semble à moi chétif que, pourtraite toute seule, Votre Seigneurie n’aura pas grande joie dans les siècles à venir. Il lui faut être accompagnée de sa noble épouse, Madame la Landgravine, de ses dames et seigneurs, de ses capitaines et officiers les plus guerriers, au milieu desquels Monseigneur et Madame rayonneront comme deux soleils au milieu des lanternes.
— En effet, notre peintre, répondit le landgrave, et que me faudrait-il te payer pour ce grand travail ?
— Cent florins d’avance ou autrement, répondit Ulenspiegel.
— Les voici d’avance, dit le sire landgrave.
— Compatissant seigneur, repartit Ulenspiegel, vous mettez de l’huile dans ma lampe, elle brûlera en votre honneur.
Le lendemain, il demanda au sire landgrave de faire défiler devant lui ceux auxquels il réservait l’honneur d’être pourtraits.
Vint alors le duc de Lunebourg, commandant des lansquenets au service du landgrave. C’était un gros homme, portant à grand’peine sa panse gonflée de viande. Il s’approcha d’Ulenspiegel et lui glissa en l’oreille ces paroles :
— Si tu ne m’ôtes, en me pourtraitant, la moitié de ma graisse, je te fais pendre par mes soudards.
Le duc passa.
Vint alors une haute dame, laquelle avait une bosse au dos et une poitrine plate comme une lame de glaive de justice.
— Messire peintre, dit-elle, si tu ne me mets deux bosses au lieu d’une que tu ôteras, et ne les places par devant, je te fais écarteler comme un empoisonneur.
La dame passa.
Puis vint une jeune demoiselle d’honneur, blonde, fraîche et mignonne, mais à laquelle il manquait trois dents sous la lèvre supérieure.
— Messire peintre, dit-elle, si tu ne me fais rire et montrer trente- deux dents, je te fais hacher menu par mon galant qui est là.
Et lui montrant le capitaine d’arquebusiers qui tantôt jouait aux dés sur les escaliers du palais, elle passa.
La procession continua ; Ulenspiegel resta seul avec le sire landgrave.
— Si, dit le sire landgrave, tu as le malheur de mentir d’un trait en pourtraitant toutes ces physionomies, je te fais couper le cou comme à un poulet.
— Privé de la tête, pensa Ulenspiegel, écartelé, haché menu ou pendu pour le moins, il sera plus aisé de ne rien pourtraire du tout. J’y aviserai.
— Où est, demanda-t-il au landgrave, la salle qu’il me faut décorer de toutes ces peintures ?
— Suis-moi, dit le landgrave. Et lui montrant une grande chambre avec de grands murs tout nus :
— Voici, dit-il, la salle.
— Je serais bien aise, dit Ulenspiegel, que l’on plaçât sur ces murs de grands rideaux, afin de garantir mes peintures des affronts des mouches et de la poussière.
— Cela sera fait, dit le sire landgrave. Les rideaux étant placés, Ulenspiegel demanda trois apprentis, afin, disait-il, de leur faire préparer ses couleurs.
Pendant trente jours, Ulenspiegel et les apprentis ne firent que mener noces et ripailles, n’épargnant ni les fines viandes ni les vieux vins. Le landgrave veillait à tout.
Cependant, le trente et unième jour il vint pousser le nez à la porte de la chambre où Ulenspiegel avait recommandé qu’il n’entrât point.
— Eh bien, Thyl, dit-il, où sont les portraits ?
— Ils sont loin, répondit Ulenspiegel.
— Ne pourrait-on les voir ?
— Pas encore.
Le trente-sixième jour, il poussa de nouveau le nez à la porte :
— Eh bien, Thyl ? interrogea-t-il.
— Hé ! sire landgrave, ils cheminent vers la fin.
Le soixantième jour, le landgrave se fâcha, et entrant dans la chambre :
— Tu me vas, incontinent, dit-il, montrer les peintures.
— Oui, redouté Seigneur, répondit Ulenspiegel, mais daignez ne point ouvrir ce rideau avant d’avoir mandé céans les seigneurs capitaines et dames de votre cour.
— J’y consens, dit le sire landgrave.
Tous vinrent à son ordre.
Ulenspiegel se tenait devant le rideau bien fermé.
— Monseigneur landgrave, dit-il, et vous, madame la landgravine, et vous, monseigneur de Lunebourg, et vous autres belles dames et vaillants capitaines, j’ai pourtrait de mon mieux, derrière ce rideau, vos faces mignonnes ou guerrières. Il vous sera facile de vous y reconnaître chacun très bien. Vous êtes curieux de vous voir, c’est justice, mais daignez prendre patience et laissez-moi vous dire un mot ou six. Belles dames et vaillants capitaines, qui êtes tous de sang noble, vous pouvez voir et admirer ma peinture ; mais s’il est parmi vous un vilain, il ne verra que le mur blanc. Et maintenant daignez ouvrir vos nobles yeux.
Ulenspiegel tira le rideau :
— Les nobles hommes seuls y voient, seules elles y voient les nobles dames, aussi dira-t-on bientôt : Aveugle en peinture comme vilain, clairvoyant comme noble homme !
Tous écarquillaient les yeux, prétendant y voir, s’entremontrant, désignant et reconnaissant, mais ne voyant en effet que le mur nu, ce qui les faisait penauds.
Soudain le fou qui était présent sauta de trois pieds en l’air et agitant ses grelots :
— Qu’on me traite, dit-il, de vilain vilain vilenant vilenie, mais je dirai et crierai avec trompettes et fanfares que le vois là un mur nu, un mur blanc, un mur nu. Ainsi m’aide Dieu et tous ses saints !
Ulenspiegel répondit : Quand les fous se mêlent de parler, il est temps que les sages s’en aillent.
Il allait sortir du palais quand le landgrave l’arrêtant :
— Fou folliant, dit-il, qui t’en vas par le monde louant choses belles et bonnes et te gaussant de sottise à pleine gueule, toi qui osas, en face de tant de hautes dames et de plus hauts et gros seigneurs, te gausser populairement de l’orgueil blasonique et seigneurial, tu seras pendu un jour pour ton libre parler.
— Si la corde est d’or, répondit Ulenspiegel, elle cassera de peur en me voyant venir.
— Tiens, dit le landgrave en lui donnant quinze florins, en voici le premier bout.
— Grand merci, monseigneur, répondit Ulenspiegel, chaque auberge du chemin en aura un fil, fil tout d’or qui fait des Crésus de tous ces aubergistes larrons.
Et il s’en fut sur son âne, portant haut sa toque, la plume au vent, joyeusement.
LVIII
Les feuilles jaunissaient sur les arbres et le vent d’automne commençait de souffler. Katheline était parfois raisonnable pendant une heure ou trois. Et Claes disait alors que l’esprit de Dieu en sa douce miséricorde venait la visiter. En ces moments, elle avait pouvoir de jeter, par geste et par langage, un charme sur Nele, qui voyait à plus de cent lieues les choses qui se passaient sur les places, dans les rues ou dans les maisons.
Donc ce jour-là Katheline étant en son bon sens mangeait des oliekoekjes bien arrosées de dobbel-cuyt, avec Claes, Soetkin et Nele.
Claes dit :
— C’est aujourd’hui le jour de l’abdication de Sa Sainte Majesté l’empereur Charles-Quint. Nele, ma mignonne, saurais-tu voir jusqu’à Bruxelles en Brabant ?
— Je le saurai, si Katheline le veut, répondit Nele.
Katheline alors fit asseoir la fillette sur un banc, et par ses paroles et gestes agissant comme charme, Nele s’affaissa tout ensommeillée.
Katheline lui dit :
— Entre dans la petite maison du Parc, qui est le séjour aimé de l’empereur Charles-Quint.
— Je suis, dit Nele parlant bassement et comme si elle étouffait, je suis en une petite salle peinte à l’huile, en vert. Là se trouve un homme tirant sur les cinquante-quatre ans, chauve et gris, portant la barbe blonde, sur un menton proéminent, ayant un mauvais regard en ses yeux gris, pleins de ruse, de cruauté et de feinte bonhomie. Et cet homme, on l’appelle Sainte Majesté. Il est catarrheux et tousse beaucoup. Auprès de lui en est un autre, jeune, au laid museau, comme d’un singe hydrocéphale : celui-la, je le vis à Anvers, c’est le roi Philippe. Sa Sainte Majesté lui reproche en ce moment d’avoir découché la nuit, sans doute, dit-Elle, pour aller trouver en un bouge quelque guenon de la ville basse. Elle dit que ses cheveux ont une odeur de taverne, que ce n’est pas là un plaisir de roi n’ayant qu’à choisir corps mignons, peaux de satin rafraîchies dans des bains de senteurs et mains de grandes dames bien amoureuses, ce qui vaut mieux, dit-Elle, qu’une truie folle, sortie à peine lavée des bras d’un soudard ivrogne. Il n’est point, lui dit-il, de femme pucelle, mariée ou veuve, qui lui voulût résister, parmi les plus nobles et belles éclairant leurs amours avec bougies parfumées, et non aux graisseuses lueurs de puantes chandelles.
« Le roi répond à Sa Sainte Majesté qu’il lui obéira en tout.
« Puis Sa Sainte Majesté tousse et boit quelques gorgées d’hypocras.
« — Tu vas, dit-Elle, en s’adressant à Philippe, voir tantôt les États Généraux, prélats, nobles et bourgeois : d’Orange le Taiseux, d’Egmont le Vain, de Hornes l’impopulaire, Brederode le Lion ; et aussi tous ceux de la Toison d’or, dont je te ferai souverain. Tu verras là cent porteurs de hochets, qui se couperaient tous le nez s’ils pouvaient le porter à une chaîne d’or sur la poitrine, en signe de plus haute noblesse. »Puis, changeant de ton et bien dolente, Sa Sainte Majesté dit au roi Philippe :
« — Tu sais que je vais abdiquer en ta faveur, mon fils, donner à l’univers un grand spectacle et parler devant une grande foule, quoique hoquetant et toussant, — car je mangeai trop toute ma vie, mon fils, -et tu devras avoir le cœur bien dur si, après m’avoir entendu, tu ne verses pas quelques larmes. »
« — Je pleurerai, mon père, répond le roi Philippe. »
« Puis Sa Sainte Majesté parle à un valet qui a nom Dubois :
« — Dubois, dit-Elle, baille-moi un morceau de sucre de Madère : j’ai le hoquet. Pourvu qu’il ne m’aille pas saisir quand je parlerai à tout ce monde ! Cette oie d’hier ne passera donc jamais ! Si je buvais un hanap de vin d’Orléans ? Non, il est trop cru ! Si je mangeais quelques anchois ? Ils sont bien huileux. Dubois, donne-moi du vin de Romagne. »
» Dubois donne à Sa Sainte Majesté ce qu’Elle demande, puis lui met une robe de velours cramoisi, la couvre d’un manteau d’or, la ceint de l’épée, lui met aux mains le sceptre et le globe, et sur la tête la couronne.
» Puis Sa Sainte Majesté sort de la maison du Parc, montée sur une petite mule et suivie du roi Philippe et de maints hauts personnages. Ils vont ainsi en un grand bâtiment qu’ils nomment palais, et y trouvent en une chambre un homme de haute et mince taille, richement vêtu, et qu’ils nomment d’Orange
» Sa Sainte Majesté parle à cet homme et lui dit :
» — Ai-je bonne mine, cousin Guillaume ? »
» Mais l’homme ne répond point.
» Sa Sainte Majesté lui dit alors, moitié riant, moitié fâchée : »
» — Tu seras donc toujours muet, mon cousin, même pour dire leurs vérités aux antiquailles ? Faut-il que je règne encore ou que j’abdique, Taiseux ? »
« — Sainte Majesté, répond l’homme mince, quand vient l’hiver, les plus forts chênes laissent tomber leurs feuilles. »
» Trois heures sonnent
« — Taiseux, dit-Elle, prête-moi ton épaule que je m’y appuie. »
» Et Elle entre avec lui et sa suite dans une grande salle, s’assied sous un dais et sur une estrade couverts de soie ou de tapis cramoisis. Là sont trois sièges : Sa Sainte Majesté prend celui du milieu, plus orné que les autres et surmonté d’une couronne impériale ; le roi Philippe s’assied sur le deuxième, et le troisième est pour une femme, qui est une reine sans doute. A droite et à gauche, sont assis sur des bancs tapissés, des hommes vêtus de rouge et portant au cou un mouton en or. Derrière eux se tiennent plusieurs personnages qui sont sans doute princes et seigneurs. Vis-à-vis et au bas de l’estrade sont assis, sur des bancs non tapissés, des hommes vêtus de drap. Je leur entends dire qu’ils ne sont assis et vêtus si modestement que parce qu’ils payent à eux seuls toutes les charges. Chacun s’est levé quand Sa Sainte Majesté est entrée, mais Elle s’est bientôt assise et fait signe à chacun de l’imiter.
» Un homme vieux parle alors de la goutte longuement, puis la femme, qui semble être une reine, remet à Sa Sainte Majesté un rouleau de parchemin où il y a des choses écrites que Sa Sainte Majesté lit en toussant et d’une voix sourde et basse, et parlant d’Elle-même, dit :
« J’ai fait maints voyages en Espagne, en Italie, aux Pays-Bas, en Angleterre et en Afrique, le tout pour la gloire de Dieu, le renom de mes armes et le bien de mes peuples. »
» Puis, ayant parlé longuement Elle dit qu’Elle est débile et fatiguée et veut mettre la couronne d’Espagne, les comtés, duchés, marquisats de ces pays aux mains de son fils.
» Puis Elle pleure, et tous pleurent avec Elle.
» Le roi Philippe se lève alors, et tombant à genoux :
« — Sainte Majesté, dit-il, m’est-il permis de recevoir cette couronne de vos mains quand vous êtes si capable de la porter encore ! »
» Puis Sa Sainte Majesté lui dit à l’oreille de parler bénévolement aux hommes qui sont assis sur les bancs tapissés.
» Le roi Philippe, se tournant vers eux, leur dit d’un ton aigre et sans se lever :
« — J’entends assez bien le français, mais pas assez pour vous parler en cette langue. Vous entendrez ce que l’évêque d’Arras, monsieur Grandvelle, vous dira de ma part. »
« — Tu parles mal, mon fils, » dit Sa Sainte Majesté.
» Et de fait, l’assemblée murmure en voyant le jeune roi si fier et si hautain. La femme, qui est la reine, parle aussi pour faire son éloge, puis vient le tour d’un vieux docteur qui, lorsqu’il a fini, reçoit un signe de main de Sa Sainte Majesté, en façon de remerciement. Ces cérémonies et harangues finies, Sa Sainte Majesté déclare ses sujets libres de leur serment de fidélité, signe les actes pour ce dressés, et se levant de son trône, y place son fils. Et chacun pleure dans la salle. Puis ils s’en revont à la maison du Parc. »
Là, étant derechef en la chambre verte, seuls et toutes portes closes, Sa Sainte Majesté rit aux éclats, et parlant au roi Philippe, qui ne rit point :
« — As-tu vu, dit-Elle, parlant, hoquetant et riant à la fois, comme il faut peu pour attendrir ces bonshommes ? Quel déluge de larmes ! Et ce gros Maes qui, en terminant son long discours, pleurait comme un veau. Toi-même parus ému, mais pas assez. Voilà les vrais spectacles qu’il faut au populaire. Mon fils, nous autres hommes, nous chérissons d’autant plus nos amies qu’elles nous coûtent davantage. Ainsi des peuples. Plus nous les faisons payer, plus ils nous aiment. J’ai toléré en Allemagne la religion réformée que je punissais sévèrement aux Pays-Bas Si les princes d’Allemagne avaient été catholiques, je me serais fait luthérien et j’aurais confisqué leurs biens. Ils croient à l’intégrité de mon zèle pour la foi romaine et regrettent de me voir les quitter. Il a péri, de mon fait, aux Pays-Bas, pour cause d’hérésie, cinquante mille de leurs hommes les plus vaillant et de leurs plus mignonnes fillettes. Je m’en vais : ils se lamentent. Sans compter les confiscations, je les ai fait contribuer plus que les Indes et le Pérou : ils sont marris de me perdre. J’ai déchiré la paix de Cadzant, dompté Gand, supprimé tout ce qui pouvait me gêner ; libertés, franchises, privilèges, tout est soumis à l’action des officiers du prince : ces bonshommes se croient encore libres parce que je les laisse tirer de l’arbalète et porter processionnellement leurs drapeaux de corporations. Ils sentirent ma main de maître : mis en cage, ils s’y trouvent à l’aise, y chantent et me pleurent. Mon fils, sois avec eux tel que je le fus : bénin en paroles, rude en actions, lèche tant que tu n’as pas besoin de mordre. Jure, jure toujours leurs libertés, franchises et privilèges, mais s’ils peuvent être un danger pour toi, détruis-les. Ils sont de fer quand on y touche d’une main timide, de verre quand on les brise avec un bras robuste. Frappe l’hérésie, non à cause de sa différence avec la religion romaine, mais parce qu’en ces Pays-Bas elle ruinerait notre autorité ; ceux qui s’attaquent au Pape, qui porte trois couronnes, ont bientôt fii des princes qui n’en ont qu’une. Fais-en, comme moi de la libre conscience, un crime de lèse-majesté, avec confiscation de biens, et tu hériteras comme j’ai fait toute ma vie, et quand tu partiras pour abdiquer ou pour mourir, ils diront : — Oh ! le bon prince ! » Et ils pleureront. »
« Et je n’entends plus rien, poursuivit Nele, car Sa Sainte Majesté s’est couchée sur un lit et dort, et le roi Philippe, hautain et fier, le regarde sans amour.
» Ce qu’ayant dit, Nele fut éveillée par Katheline.
Et Claes, songeur, regardait la flamme du foyer éclairer la cheminée.
LIX
Ulenspiegel, en quittant le landgrave de Hesse, monta sur son âne et traversant la Grand’Place, rencontra quelques faces courroucées de seigneurs et de dames, mais il n’en eut point de souci.
Bientôt il arriva sur les terres du duc de Lunebourg, et y fit rencontre d’une troupe de Smaedelyke broeders, joyeux Flamands de Sluys qui mettaient tous les samedis quelque argent de côté pour aller une fois l’an voyager en pays d’Allemagne.
Ils s’en allaient chantant, dans un chariot découvert et traîné par un vigoureux cheval de Veurne-Ambacht, lequel les menait batifolant par les chemins et marais du duché de Lunebourg. Il en était parmi eux qui jouaient du fifre, du rebec, de la viole et de la cornemuse avec grand fracas. A côté du chariot marchait souventes fois un dikzak jouant du rommel-pot et cheminant à pied, dans l’espoir de faire fondre sa bedaine.
Comme ils étaient à leur dernier florin, ils virent venir à eux Ulenspiegel, lesté de sonnante monnaie, entrèrent en une auberge et lui payèrent à boire. Ulenspiegel accepta volontiers Voyant toutefois que les Smaedelyke broeders clignaient de l’œil en le regardant et souriaient en lui versant à boire, il eut vent de quelque niche, sortit et se tint à la porte pour écouter leur discours. Il entendit le dikzak disant de lui :
— C’est le peintre du landgrave qui lui bailla plus de mille florins pour un tableau. Festoyons-le de bière et de vin, il nous en rendra le double.
— Amen, dirent les autres.
Ulenspiegel alla attacher son âne tout sellé à mille pas de là, chez un fermier, donna deux patards à une fille pour le garder, rentra dans la salle de l’auberge et s’assit à la table des Smaedelyke broeders, sans mot dire. Ceux-ci lui versèrent à boire et payèrent. Ulenspiegel faisait sonner dans sa gibe cière les florins du landgrave, disant qu’il venait de vendre son âne à un paysan pour dix-sept daelders d’argent.
Ils voyagèrent mangeant et buvant, jouant du fifre, de la cornemuse et du rommel-pot et ramassant en chemin les commères qui leur semblaient avenantes. Ils procréèrent ainsi des enfants du bon Dieu, et notamment Ulenspiegel, dont la commère eut plus tard un fils qu’elle nomma Eulenspiegelken, ce qui veut dire petit miroir et hibou en haut allemand, et cela parce que la commère ne comprit pas bien la signification du nom de son homme de hasard et aussi peut-être en mémoire de l’heure à laquelle fut fait le petit. Et c’est de cet Eulenspiegelken qu’il est dit faussement qu’il naquit à Knittingen, au pays de Saxe.
Se laissant traîner par leur vaillant cheval, ils allaient le long d’une chaussée au bord de laquelle étaient un village et une auberge portant pour enseigne : In den ketele : Au Chaudron. Il en sortait une bonne odeur de fricassées.
Le dikzak qui jouait du rommel-pot alla au baes et lui dit en parlant d’Ulenspiegel :
— C’est le peintre du landgrave : il payera tout.
Le baes, considérant la mine d’Ulenspiegel, qui était bonne, et entendant le son des florins et daelders, apporta sur la table de quoi manger et boire. Ulenspiegel ne s’en faisait point faute. Et toujours sonnaient les écus de son escarcelle. Maintes fois, il avait aussi frappé sur son chapeau en disant que là était son plus grand trésor. Les ripailles ayant duré deux jours et une nuit, les Smaedelyke broeders dirent à Ulenspiegel :
— Vidons de céans et payons la dépense.
Ulenspiegel répondit :
— Quand le rat est dans le fromage, demande-t-il à s’en aller ?
— Non, dirent-ils.
— Et quand l’homme mange et boit bien, cherche-t-il la poussière des chemins et l’eau des sources pleines de sangsues ?
— Non, dirent-ils.
— Donc, poursuivit Ulenspiegel, demeurons ici tant que mes florins et daelders nous serviront d’entonnoirs pour verser dans notre gosier les boissons qui font rire.
Et il commanda à l’hôte d’apporter encore du vin et du saucisson. Tandis qu’ils buvaient et mangeaient, Ulenspiegel disait :
— C’est moi qui paye, je suis landgrave présentement. Si mon escarcelle était vide, que feriez-vous, camarades ? Vous prendriez mon couvre-chef de feutre mou et trouveriez qu’il est plein de carolus, tant au fond que sur les bords.
— Laisse-nous tâter, disaient-ils tous ensemble. Et soupirant, ils y sentaient entre leurs doigts de grandes pièces ayant la dimension de carolus d’or. Mais l’un d’eux le maniait avec tant d’amitié qu’Ulenspiegel le reprit, disant :
— Laitier impétueux, il faut savoir attendre l’heure de traire.
— Donne-moi la moitié de ton chapeau, disait le Smaedelyk broeder :
— Non, répondait Ulenspiegel, je ne veux pas que tu aies une cervelle de fou, la moitié à l’ombre et l’autre au soleil.
Puis donnant son couvre-chef au baes.
— Toi, dit-il, garde-le toutefois, car il est chaud. Quant à moi, je vais me vider dehors.
Il le fit, et l’hôte garda le chapeau.
Bientôt il sortit de l’auberge, alla chez le paysan, monta sur son âne et courut le grand pas sur la route qui mène à Embden.
Les Smaedelyke broeders, ne le voyant pas revenir, s’entredisaient :
— Est-il parti ? Qui payera la dépense ?
Le baes, saisi de peur, ouvrit d’un coup de couteau le chapeau d’Ulenspiegel. Mais, au lieu de carolus, il n’y trouva entre le feutre et la doublure que de méchants jetons de cuivre.
S’emportant alors contre les Smaedelyke broeders, il leur dit :
— Frères en friponnerie, vous ne sortirez pas d’ici que vous n’y ayez laissé tous vos vêtements, la chemise seule exceptée.
Et ils durent se dépouiller tous pour payer leur écot.
Ils allèrent ainsi en chemise par monts et par vaux, car ils n’avaient pas voulu vendre leur cheval ni leur chariot.
Et chacun, les voyant si piteux, leur donnait volontiers à manger du pain, de la bière et quelquefois de la viande ; car ils disaient partout qu’ils avaient été dépouillés par des larrons.
Et ils n’avaient à eux tous qu’un haut-de-chausses.
Et ainsi ils revinrent à Sluys en chemise, dansant dans leur chariot et jouant du rommel-pot.
— LX -
Dans l’entre-temps, Ulenspiegel califourchonnait sur le dos de Jef à travers les terres et marais du duc de Lunebourg. Les Flamands nomment ce duc Water-Signorke, à cause qu’il fait toujours humide chez lui.
Jef obéissait à Ulenspiegel comme un chien, buvait de la bruinbier, dansait mieux qu’un Hongrois maître ès arts de souplesses, faisait le mort et se couchait sur le dos au moindre signe.
Ulenspiegel savait que le duc de Lunebourg, marri et fâché de ce qu’Ulenspiegel s’était gaussé de lui, à Darmstadt, en la présence du landgrave de Hesse, lui avait interdit l’entrée de ses terres sous peine de la hart.
Soudain il vit venir Son Altesse Ducale en personne et comme il savait qu’elle était violente, il fut pris de peur. Parlant à son âne :
— Jef, dit-il, voici monseigneur de Lunebourg qui vient. J’ai au cou une grande démangeaison de corde ; mais que ce ne soit pas le bourreau qui me gratte ! Jef, je veux bien être gratté, mais non pendu. Songe que nous sommes frères en misère et longues oreilles ; songe aussi quel bon ami tu perdrais me perdant.
Et Ulenspiegel s’essuyait les yeux, et Jef commençait à braire.
Continuant son propos :
— Nous vivons ensemble joyeusement, lui dit Ulenspiegel, ou tristement, suivant l’occurrence ; t’en souviens-tu, Jef ? — L’âne continuait de braire, car il avait faim. — Et tu ne pourras jamais m’oublier, disait son maître, car quelle amitié est forte sinon celle qui rit des mêmes joies et pleure des mêmes peines ! Jef, il faut te mettre sur le dos.
Le doux âne obéit et fut vu par le duc les quatre sabots en l’air. Ulenspiegel s’assit prestement sur son ventre. Le duc vint à lui.
— Que fais-tu là ? dit-il. Ignores-tu que, par mon dernier placard, je t’ai défendu, sous peine de la corde, de mettre ton pied poudreux en mes pays ?
Ulenspiegel répondit :
— Gracieux seigneur, prenez-moi en pitié !
Puis montrant son âne.
— Vous savez bien, dit-il, que, par droit et loi, celui-là est toujours libre qui demeure entre ses quatre pieux.
Le duc répondit :
— Sors de mes pays, sinon tu mourras.
— Monseigneur, répondit Ulenspiegel, j’en sortirais si vite monté sur un florin ou deux !
— Vaurien, dit le duc, vas-tu, non content de ta désobéissance, me demander encore de l’argent ?
— Il le faut bien, monseigneur, puisque je ne peux pas vous le prendre…
Le duc lui donna un florin. Puis Ulenspiegel dit parlant à son âne :
— Jef, lève-toi et salue monseigneur.
L’âne se leva et se remit à braire. Puis tous deux s’en furent.
LXI
Soetkin et Nele étaient assises à l’une des fenêtres de la chaumière et regardaient dans la rue.
Soetkin disait à Nele :
— Mignonne, ne vois-tu pas venir mon fils Ulenspiegel ?
— Non, disait Nele, nous ne le verrons plus, ce méchant vagabond.
— Nele, disait Soetkin, il ne faut point être fâchée contre lui, mais le plaindre, car il est hors du logis, le petit homme.
— Je le sais bien, disait Nele ; il a une autre maison bien loin d’ici, plus riche que la sienne, où quelque belle dame lui donne sans doute à loger.
— Ce serait bien heureux pour lui, disait Soetkin ; il y est peut-être nourri d’ortolans.
— Que ne lui donne-t-on des pierres à manger : il serait vite ici, le goulu ! disait Nele.
Soetkin alors riait et disait :
— D’où vient donc, mignonne, cette grande colère ?
Mais Claes, qui, tout songeur aussi, liait des fagots dans un coin :
— Ne vois-tu pas, disait-il, qu’elle en est affolée ?
— Voyez-vous, disait Soetkin, la rusée cauteleuse qui ne m’en a point sonné mot ! Est-il vrai, mignonne, que tu en veuilles ?
— Ne le croyez pas, disait Nele.
— Tu auras là, dit Claes, un vaillant époux ayant grande gueule, le ventre creux et la langue longue, faisant des florins des liards et jamais un sou de son labeur, toujours battant le pavé et mesurant les chemins à l’aune de vagabondage.
Mais Nele répondit toute rouge et fâchée :
— Que n’en fîtes-vous autre chose ?
— Voilà, dit Soetkin, qu’elle pleure maintenant ; tais-toi, mon homme !
LXII
Ulenspiegel vint un jour à Nuremberg et s’y donna pour un grand médecin vainqueur de maladies, purgateur très illustre, célèbre dompteur de fièvres, renommé balayeur de pestes et invincible fouetteur de gales.
Il y avait à l’hôpital tant de malades qu’on ne savait où les loger. Le maître hospitalier, ayant appris la venue d’Ulenspiegel, vint le voir et s’enquit de lui s’il était vrai qu’il pût guérir toutes les maladies.
— Excepté la dernière, répondit Ulenspiegel ; mais promettez-moi deux cents florins pour la guérison de toutes les autres, et je n’en veux pas recevoir un liard que tous vos malades ne se disent guéris et ne sortent de l’hôpital.
Il vint le lendemain audit hôpital, le regard assuré et portant doctoralement sa trogne solennelle. Etant dans les salles, il prit à part chaque malade, et lui parlant :
— Jure, disait-il, de ne confier à personne ce que je vais te conter à l’oreille. Quelle maladie as-tu ?
Le malade le lui disait et jurait son grand Dieu de se taire.
— Sache, disait Ulenspiegel, que je dois par le feu réduire l’un de vous en poussière, que je ferai de cette poussière une mixture merveilleuse et la donnerai à boire à tous les malades. Celui qui ne saura marcher sera brûlé. Demain, je viendrai ici, et, me tenant dans la rue avec le maître hospit alier, je vous appellerai tous criant : « Que celui qui n’est pas malade trousse son bagage et vienne ! »
Le matin, Ulenspiegel vint et cria comme il l’avait dit. Tous les malades, boiteux, catarrheux, tousseux, fiévreux, voulurent sortir ensemble. Tous étaient dans la rue, de ceux-là même qui depuis dix ans n’avaient pas quitté leur lit.
Le maître hospitalier leur demanda s’ils étaient guéris et pouvaient marcher.
— Oui, répondirent-ils, croyant qu’il y en avait un qui brûlait dans la cour.
Ulenspiegel dit alors au maître hospitalier :
— Paye-moi, puisqu’ils sont tous dehors et se déclarent guéris.
Le maître lui paya deux cents florins. Et Ulenspiegel s’en fut.
Mais le deuxième jour, le maître vit revenir ses malades dans un pire état que celui où ils se trouvaient auparavant, sauf un qui, s’étant guéri au grand air, fut trouvé ivre en chantant dans les rues : « Noël au grand docteur Ulenspiegel ! »
LXIII
Les deux cents florins ayant couru la pretantaine, Ulenspiegel vint à Vienne, où il se loua à un charron qui gourmandait toujours ses ouvriers, parce qu’ils ne faisaient pas aller assez fort le soufflet de la forge :
— En mesure, criait-il toujours, suivez avec les soufflets !
Ulenspiegel, un jour que le baes allait au jardin, détache le soufflet, l’emporte sur ses épaules, suit son maître. Celui-ci s’étonnant de le voir si étrangement chargé, Ulenspiegel lui dit :
— Baes, vous m’avez commandé de suivre avec les soufflets, où faut-il que je dépose celui-ci pendant que j’irai chercher l’autre ?
— Cher garçon, répondit le baes, je ne t’ai pas dit cela, va remettre le soufflet à sa place.
Cependant il songeait à lui faire payer ce tour. Dès lors, il se leva tous les jours à minuit, éveilla ses ouvriers et les fit travailler. Les ouvriers lui dirent :
— Baes, pourquoi nous éveilles-tu au milieu de la nuit ?
— C’est une habitude que j’ai, répondit le baes, de ne permettre à mes ouvriers de ne rester qu’une demi-nuit au lit pendant les sept premiers jours.
La nuit suivante, il éveilla encore à minuit ses ouvriers. Ulenspiegel, qui couchait au grenier, mit son lit sur son dos et ainsi chargé descendit dans la forge.
Le baes lui dit
— Es-tu fou ? Que ne laisses-tu ton lit à sa place ?
— C’est une habitude que j’ai, répondit Ulenspiegel, de passer les sept premiers jours, la moitié de la nuit sur mon lit et l’autre moitié dessous.
— Eh bien, moi, répondit le maître, c’est une seconde habitude que j’ai de jeter à la rue mes effrontés ouvriers avec la permission de passer la première semaine sur le pavé et la seconde dessous.
— Dans votre cave, baes, si vous voulez, près des tonneaux de bruinbier, répondit Ulenspiegel.
LXIV
Ayant quitté le charron et s’en retournant en Flandre, il dut se donner à louage d’apprenti à un cordonnier qui restait plus volontiers dans la rue qu’à tenir l’alène en son ouvroir. Ulenspiegel, le voyant pour la centième fois prêt à sortir lui demanda comment il lui fallait couper le cuir des empeignes
— Coupes-en, répondit le baes, pour de grands et de moyens pieds, afin que tout ce qui mène le gros et le menu bétail puisse y entrer commodément.
— Ainsi sera-t-il fait, baes, répondit Ulenspiegel.
Quand le cordonnier fut sorti, Ulenspiegel coupa des empeignes bonnes seulement à chausser cavales, ânesses, génisses, truies et brebis.
De retour à l’ouvroir, le baes voyant son cuir en morceaux :
— Qu’as-tu fait là, gâcheur vaurien ? dit-il.
— Ce que vous m’avez dit, répondit Ulenspiegel.
— Je t’ai commandé, repartit le baes, de me tailler des souliers ou puisse entrer commodément tout ce qui mène les bœufs, les porcs, les moutons, et tu me fais de la chaussure au pied de ces animaux.
Ulenspiegel répondit :
— Baes, qui donc mène le verrat, sinon la truie, l’âne sinon l’ânesse, le taureau sinon la génisse, le bélier sinon la brebis, en la saison où toutes bêtes sont amoureuses ?
Puis il s’en fut et dut rester dehors
LXV
On était pour lors en avril, l’air avait été doux, puis il gela rudement et le ciel fut gris comme un ciel du jour des morts. La troisième année de bannissement d’Ulenspiegel était depuis longtemps écoulée et Nele attendait tous les jours son ami : — Las ! disait-elle, il va neiger sur les poiriers, sur les jasmins en fleurs, sur toutes les pauvres plantes épanouies avec confiance à la tiède chaleur d’un précoce renouveau. Déjà de petits flocons tombent du ciel sur les chemins. Et il neige aussi sur mon pauvre cœur.
» Où sont-ils les clairs rayons se jouant sur les visages joyeux, sur les toits qu’ils faisaient plus rouges, sur les vitres qu’ils faisaient flambantes ? Où sont-ils, réchauffant la terre et le ciel, les oiseaux et les insectes ? Las ! maintenant, de nuit et de jour, je suis refroidie de tristesse et longue attente. Où es-tu, mon ami Ulenspiegel ? »
LXVI
Ulenspiegel, approchant de Renaix en Flandre, eut faim et soif, mais il ne voulait point geindre, et il essayait de faire rire les gens pour qu’on lui donnât du pain. Mais il riait mal toutefois, et les gens passaient sans rien donner.
Cherchant en haut, il voyait les pigeons qui, du toit d’un colombier, laissaient, sur le chemin, tomber des pièces blanches, mais ce n’étaient point des florins. Il cherchait par terre sur les chaussées, mais les florins ne fleurissaient pas entre les pavés.
Cherchant à droite, il voyait bien un vilain nuage qui s’avançait dans le ciel, comme un grand arrosoir, mais il savait que si de ce nuage quelque chose devait tomber, ce ne serait point une averse de florins. Cherchant à gauche, il voyait un grand fainéant de marronnier d’Inde, vivant sans rien faire : — Ah ! se disait-il, pourquoi n’y a-t-il pas de floriniers ? Ce seraient de bien beaux arbres !
Soudain le gros nuage creva, et les grêlons en tombèrent dru comme cailloux sur le dos d’Ulenspiegel : — Las ! dit-il, je le sens assez, on ne jette jamais de pierres qu’aux chiens errants. — Puis, se mettant à courir : — Ce n’est pas de ma faute, se disait-il, si je n’ai point un palais ni même une tente pour abriter mon corps maigre. Oh ! les méchants grêlons ; ils sont durs comme des boulets. Non. ce n’est pas de ma faute si je traîne par le monde mes guenilles, c’est seulement parce que cela m’a plu. Que ne suis-je empereur ! Ces grêlons veulent entrer de force dans mes oreilles comme de mauvaises paroles. — Et il courait : — Pauvre nez, ajoutait-il, tu seras bientôt percé à jour et pourras servir de poivrier dans les festins des grands de ce monde sur lesquels il ne grêle point. — Puis, essuyant ses joues : — Celles-ci, dit-il, serviront bien d’écumoires aux cuisiniers qui ont chaud près de leurs fourneaux. Ah ! lointaine souvenance des sauces d’autrefois ! J’ai faim. Ventre vide, ne te plains point ; dolentes entrailles, ne gargouillez pas davantage. Où te caches-tu, fortune propice ? mène-moi vers l’endroit où est la pature.
Tandis qu’il se parlait ainsi à lui-même, le ciel s’éclaircit au soleil qui brilla, la grêle cessa et Ulenspiegel dit : — bonjour, soleil, mon seul ami, qui viens pour me sécher !
Mais il courait toujours, ayant froid. Soudain il vit venir de loin sur le chemin un chien blanc et noir courant tout droit devant lui, la langue pendante et les yeux hors de la tête.
— Cette bête, dit Ulenspiegel, a la rage au ventre ! — Il ramassa a la hâte une grosse pierre et monta sur un arbre : comme il en atteignant la première branche, le chien passa et Ulenspiegel lui lança la pierre sur le crâne. Le chien s’arrêta et tristement et raidement voulut monter sur l’arbre et mordre Ulenspiegel, mais il ne le put et tomba pour mourir.
Ulenspiegel n’en fut pas joyeux, et bien moins lorsque, descendant de l’arbre, il s’aperçut que le chien n’avait pas la gueule sèche ainsi que l’ont de coutume ses pareils atteints de malerage. Puis, considérant sa peau, il vit qu’elle était belle et bonne à vendre, la lui enleva, la lava, la pendit à son épieu, la laissa se sécher un peu au soleil, puis la mit dans sa gibecière.
La faim et la soit le tourmentant davantage, il entra dans plusieurs fermes, n’osa y vendre sa peau, de crainte qu’elle ne tût celle d’un chien ayant appartenu au paysan. Il demanda du pain on le lui refusa. La nuit venait. Ses jambes étaient lasses, il entra dans une petite auberge. Il y vit une vieille baesine qui caressait un vieux chien tousseux dont la peau était semblable à celle du mort.
— D’où viens-tu, voyageur, lui demanda la vieille baesine.
— Je viens de Rome, où j’ai guéri le chien du Pape d’une pituite qui le gênait extraordinairement.
— Tu as donc vu le Pape ? lui dit-elle en lui tirant un verre de bière.
— Hélas ! dit Ulenspiegel vidant le verre, il m’a seulement été permis de baiser son pied sacré et sa sainte pantoufle.
Cependant le vieux chien de la baesine toussait et ne crachait point.
— Quand fis-tu cela ? demanda la vieille.
— Le mois avant-dernier, répondit Ulenspiegel, j’arrivai, étant attendu, et frappai à la porte « Qui est là ? demanda le camérier archicardinal, archisecret, archiextraordinaire de Sa Très Sainte Sainteté. — C’est moi, répondis-je, monseigneur cardinal, qui viens de Flandre expressément pour baiser le pied du Pape et guérir son chien de la pituite. — Ah ! c’est toi, Ulenspiegel ? dit le Pape parlant de l’autre côté d’une petite porte. Je serais bien aise de te voir, mais c’est chose impossible présentement. Il m’est défendu par les saintes Décrétales de montrer mon visage aux étrangers quand on y passe le saint rasoir. — Hélas ! dis-je, je suis bien infortuné, moi qui viens de si lointains pays pour baiser le pied de Votre Sainteté et guérir son chien de la pituite. Faut-il m’en retourner sans être satisfait ? — Non, dit le Saint-Père ; puis je l’entendis criant : — Archicamérier, glissez mon fauteuil jusqu’à la porte et ouvrez le petit guichet qui est au bas. Ce qui se fit. — Et je vis passer par le guichet un pied chaussé d’une pantoufle d’or, et j’entendis une voix, parlant comme un tonnerre, disant : « Ceci est le pied redoutable du Prince des Princes, du Roi des Rois, de l’Empereur des Empereurs. Baise, chrétien, baise la sainte pantoufle. » Et je baisai la sainte pantoufle, et j’eus le nez tout embaumé du céleste parfum qui s’exhalait de ce pied. Puis le guichet se referma, et la même redoutable voix me dit d’attendre. Le guichet se rouvrit et il en sortit, sauf votre respect, un animal au poil pelé, chassieux, tousseux, gonflé comme une outre et forcé de marcher les pattes écartées, à cause de la largeur de sa bedaine. Le Saint-Père daigna parler encore : — Ulenspiegel, dit-il, tu vois mon chien ; il fut pris de pituite et d’autres maladies en rongeant des os d’hérétiques auxquels on les avait rompus. Guéris-le, mon fils : tu t’en trouveras bien.
— Bois, dit la vieille.
— Verse, répondit Ulenspiegel. Poursuivant son propos : Je purgeai, dit-il, le chien à l’aide d’une boisson mirifique par moi-même composée. Il en pissa pendant trois jours et trois nuits, sans cesse, et fut guéri.
— Jesus God en Maria ! dit la vieille ; laisse-moi te baiser, glorieux pèlerin, qui as vu le Pape et pourras aussi guérir mon chien.
Mais Ulenspiegel, ne se souciant point des baisers de la vieille, lui dit :
— Ceux qui ont touché des lèvres la sainte pantoufle ne peuvent, endéans les deux ans, recevoir les baisers d’aucune femme. Donne-moi à souper quelques bonnes carbonnades, un boudin ou deux et de la bière à suffisance, et je ferai à ton chien une voix si claire qu’il pourra chanter les avés en la au jubé de la grande église.
— Puisses-tu dire vrai, geignit la vieille, et je te donnerai un florin.
— Je le ferai, répondit Ulenspiegel, mais seulement après le souper.
Elle lui servit ce qu’il avait demandé. Il mangea et but tout son soûl, et il eût bien, par gratitude de gueule, embrassé la vieille, n’était ce qu’il lui avait dit.
Tandis qu’il mangeait, le vieux chien mettait les pattes sur ses genoux pour avoir un os. Ulenspiegel lui en donna plusieurs, puis il dit à l’hôtesse :
— Si quelqu’un avait mangé chez toi et ne te payait pas, que ferais-tu ?
— J’ôterais à ce larron son meilleur vêtement, répondit la vieille.
— C’est bien, repartit Ulenspiegel ; puis il mit le chien sous son bras et entra dans l’écurie. Là, il l’enferma avec un os, sortit de sa gibecière la peau du mort, et, revenant près de la vieille, il lui demanda si elle avait dit qu’elle enlèverait son meilleur vêtement à celui qui ne lui payerait point son repas.
— Oui, répondit-elle
— Eh bien ! ton chien a dîné avec moi et il ne m’a pas payé je lui ai donc enlevé, suivant ton précepte, son meilleur et son seul habit.
Et il lui montra la peau du chien mort.
— Ah ! dit la vieille pleurant, c’est cruel à toi, monsieur le médecin. Pauvre chiennet ! il était, pour moi, veuve, mon enfant Pourquoi m’enlevas-tu le seul ami que j’eusse au monde ? Je puis bien mourir maintenant.
— Je le ressusciterai, dit Ulenspiegel.
— Ressusciter ! dit-elle. Et il me caressera encore, et il me regardera encore, et il me lèchera encore, et il fera encore aller en me regardant son pauvre vieux bout de queue ! Faites-le monsieur le médecin, et vous aurez dîné gratis ici, un dîner bien coûteux, et je vous donnerai encore plus d’un florin par-dessus le marché.
— Je le ressusciterai, dit Ulenspiegel ; mais il me faut de l’eau chaude, du sirop pour coller les jointures, une aiguille et du fil et de la sauce de carbonnades ; et je veux être seul durant l’opération.
La vieille lui donna ce qu’il demandait ; il reprit la peau du chien mort et s’en fut à l’écurie.
Là, il barbouilla de sauce le museau du vieux chien, qui se laissa faire joyeusement ; il lui traça une grande raie au sirop sous le ventre, il lui mit du sirop au bout des pattes et de la sauce à la queue.
Poussant trois fois un grand cri, il dit alors : Staet op ! staet op. ik ’t bevel, vuilen hond !
Puis, mettant prestement la peau du chien mort dans sa gibecière, il bailla un grand coup de pied au vivant et le poussa ainsi dans la salle de l’auberge.
La vieille, voyant son chien en vie et se pourléchant, voulut tout aise l’embrasser ; mais Ulenspiegel ne le permit pas.
— Tu ne pourras, dit-il, caresser ce chien qu’il n’ait lavé de sa langue tout le sirop dont il est enduit ; alors seulement les coutures de la peau seront fermées. Compte-moi maintenant mes dix florins.
— J’avais dit un, répondit la vieille.
— Un pour l’opération, neuf pour la résurrection, répondit Ulenspiegel. Elle les lui compta. Ulenspiegel s’en fut jetant dans la salle de l’auberge la peau du chien mort et disant : — Tiens, femme, garde sa vieille peau : elle te servira à rapiécer la neuve quand elle aura des trous.
LXVII
Ce dimanche-là, eut lieu à Bruges, la procession du Saint- Sang. Claes dit a sa femme et à Nele de l’aller voir et que, peut-être, elles trouveraient Ulenspiegel en ville. Quant à lui, disait-il, il garderait la chaumine en attendant que le pèlerin y rentrât.
Les femmes partirent à deux ; Claes, demeuré à Damme, s’assit sur le pas de sa porte et trouva la ville bien déserte. Il n’entendait rien sinon le son cristallin de quelque cloche villageoise, tandis que de Bruges lui arrivaient, par bouffées, la musique des carillons et un grand fracas de fauconneaux et de boîtes d’artifice tirés en l’honneur du Saint-Sang.
Claes, cherchant tout songeur Ulenspiegel sur les chemins, ne voyait rien, sinon le ciel clair et tout bleu sans nuages, quelques chiens couchés tirant la langue au soleil, des moineaux francs se baignant en pépiant dans la poussière, un chat qui les guettait, et la lumière entrant amie dans toutes les maisons et y faisant briller sur les dressoirs les chaudrons de cuivre et les hanaps d’étain.
Mais Claes était triste au milieu de cette joie, et cherchant son fils, il tâchait de le voir derrière le brouillard gris des prairies, de l’entendre dans le joyeux bruissement des feuilles et le gai concert des oiseaux dans les arbres. Soudain, il vit sur le chemin venant de Maldeghem un homme de haute stature et reconnut que ce n’était pas Ulenspiegel. Il le vit s’arrêter au bord d’un champ de carottes et manger de ces légumes avidement.
— Voilà un homme qui a grand’faim, dit Claes.
L’ayant perdu de vue un moment, il le vit reparaître au coin de la rue du Héron, et il reconnut le messager de Josse qui lui avait apporté les sept cents carolus d’or. Il alla à lui sur le chemin et dit :
— Entre chez moi.
L’homme répondit :
— Bénis ceux qui sont doux au voyageur errant.
Il y avait sur l’appui extérieur de la fenêtre de la chaumière du pain émietté que Soetkin réservait aux oiseaux des alentours. Ils y vena ient l’hiver chercher leur nourriture. L’homme prit de ces miettes quelques-unes qu’il mangea.
— Tu as faim et soif, dit Claes.
L’homme répondit :
— Depuis huit jours que je fus détroussé par les larrons, je ne me nourris que de carottes dans les champs et de racines dans les bois.
— Donc, dit Claes, c’est l’heure de faire ripaille. Et voici, dit-il en ouvrant la huche, une pleine écuellée de pois, des œufs, boudins, jambons, saucissons de Gand, waterzoey : hochepot de poisson. En bas, dans la cave, sommeille le vin de Louvain, préparé à la façon de ceux de Bourgogne, rouge et clair comme rubis ; il ne demande que le réveil des verres. Or ça, mettons un fagot au feu. Entends-tu les boudins chanter sur le gril ? C’est la chanson de bonne nourriture.
Claes les tournant et retournant dit à l’homme :
— N’as-tu pas vu mon fils Ulenspiegel ?
— Non, répondit-il.
— Apportes-tu des nouvelles de Josse mon frère ? dit Claes mettant sur la table les boudins grillés, une omelette au gras jambon, du fromage et de grands hanaps, le vin de Louvain rouge et clairet brillant dans les flacons.
L’homme répondit :
— Ton frère Josse est mort sur la roue, à Sippenaken, près d’Aix. Et ce pour avoir, étant hérétique, porté les armes contre l’empereur.
Claes fut comme affolé et il dit tremblant de tout son corps, car sa colère était grande :
— Méchants bourreaux ! Josse ! mon pauvre frère !
L’homme dit alors sans douceur :
— Nos joies et douleurs ne sont point de ce monde.
Et il se mit à manger. Puis il dit :
— J’assistai ton frère en sa prison, en me faisant passer pour un paysan de Nieswieler, son parent. Je viens ici parce qu’il m’a dit : « Si tu ne meurs point pour la foi comme moi, va près de mon frère Claes ; mande-lui de vivre en la paix du Seigneur, pratiquant les œuvres de miséricorde, élevant son fils en secret dans la loi du Christ. L’argent que je lui donnai fut pris sur le pauvre peuple ignorant, qu’il l’emploie à élever Thyl en la science de Dieu et de la parole. »
Ce qu’ayant dit, le messager donna à Claes le baiser de paix.
Et Claes se lamentant disait :
— Mort sur la roue, mon pauvre frère !
Et il ne pouvait se ravoir de sa grande douleur. Toutefois, comme il vit que l’homme avait soif et tendait son verre, il lui versa du vin, mais il mangea et but sans plaisir.
Soetkin et Nele furent absentes pendant sept jours ; durant ce temps, le messager de Josse habita sous le toit de Claes.
Toutes les nuits, ils entendaient Katheline hurlant dans la chaumine : « Le feu, le feu ! Creusez un trou : l’âme veut sortir ! »
Et Claes allait près d’elle, la calmait par douces paroles, puis rentrait en son logis.
Au bout de sept jours, l’homme partit et ne voulut recevoir de Claes que deux carolus pour se nourrir et s’héberger en chemin.
LXVIII
Nele et Soetkin étant revenues de Bruges, Claes dans sa cuisine, assis par terre à la façon des tailleurs, mettait des boutons à un vieux haut-de-chausses. Nele était près de lui agaçant contre la cigogne Titus Bibulus Schnouffius qui, se lançant sur elle et se reculant tour à tour, piaillait de sa voix la plus claire. La cigogne, debout sur une patte, le regardant grave et pensive, rentrait son long cou dans les plumes de sa poitrine. Titus Bibulus Schnouffius, la voyant paisible, piaillait plus terriblement. Mais soudain l’oiseau, ennuyé de cette musique, décocha son bec comme une flèche dans le dos du chien qui s’enfuit en criant :
— A l’aide !
Claes riait, Nele pareillement, et Soetkin ne cessait de regarder dans la rue, cherchant si elle ne verrait point venir Ulenspiegel.
Soudain elle dit :
— Voici le prévôt et quatre sergents de justice. Ce n’est pas à nous, sans doute, qu’ils en veulent. Il y en a deux qui tournent autour de la chaumine.
Claes leva le nez de dessus son ouvrage.
— Et deux qui s’arrêtent devant, continua Soetkin.
Claes se leva.
— Qui va-t-on appréhender en cette rue ? dit-elle. Jésus Dieu ! mon homme, ils entrent ici.
Claes sauta de la cuisine dans le jardin, suivi de Nele.
Il lui dit :
— Sauve les carolus, ils sont derrière le contre-cœur de la cheminée.
Nele le comprit, puis voyant qu’il passait par-dessus la haie, que les sergents le happaient au collet, qu’il les battait pour se défaire d’eux, elle cria et pleura :
— Il est innocent ! il est innocent ! ne faites pas de mal à Claes mon père ! Ulenspiegel, où es-tu ? Tu les tuerais tous deux !
Et elle se jeta sur l’un des sergents et lui déchira le visage de ses ongles. Puis criant : « Ils le tueront ! » elle tomba sur le gazon du jardin et s’y roula éperdue.
Katheline était venue au bruit, et, droite et immobile, considérait le spectacle disant, branlant la tête : « Le feu ! le feu ! Creusez un trou : l’âme veut sortir. »
Soetkin ne voyait rien, et parlant aux sergents entrés dans la chaumine :
— Messieurs, que cherchez-vous en notre pauvre demeure ? Si c’est mon fils, il est loin. Vos jambes sont-elles longues ?
Ce disant, elle était joyeuse.
En ce moment Nele criant à l’aide, Soetkin courut dans le jardin, vit son homme happé au collet et se débattant sur le chemin, près de la haie.
— Frappe ! dit-elle, tue ! Ulenspiegel, où es-tu ?
Et elle voulut aller porter secours à son homme, mais l’un des sergents la prit au corps, non sans danger.
Claes se débattait et frappait si fort qu’il eût bien pu s’échapper, si les deux sergents auxquels avait parlé Soetkin ne fussent venus en aide à ceux qui le tenaient.
Ils le ramenèrent, les deux mains liées, dans la cuisine où Soetkin et Nele pleuraient à sanglots.
— Messire prévôt, disait Soetkin, qu’a donc fait mon pauvre homme pour que vous le liiez ainsi de ces cordes ?
— Hérétique, dit l’un des sergents.
— Hérétique, repartit Soetkin ; tu es hérétique, toi ? Ces démons ont menti.
Claes répondit :
— Je me remets en la garde de Dieu.
Il sortit ; Nele et Soetkin le suivirent pleurant et croyant qu’on les allait aussi mener devant le juge. Bonshommes et commères vinrent à elles ; quand ils surent que Claes marchait ainsi lié parce qu’il était soupçonné d’hérésie, ils eurent si grande peur, qu’ils rentrèrent en hâte dans leurs maisons en fermant derrière eux toutes les portes. Quelques fillettes seulement osèrent venir à Claes et lui dire :
— Où t’en vas-tu, charbonnier ?
— A la grâce de Dieu, fillettes, répondit-il.
On le mena dans la prison de la commune ; Soetkin et Nele s’assirent sur le seuil. Vers le soir, Soetkin dit à Nele de la laisser pour aller voir si Ulenspiegel ne revenait point.
LVIX
La nouvelle courut bientôt dans les villages voisins que l’on avait emprisonné un homme pour cause d’hérésie et que l’inquisiteur Titelman, doyen de Renaix, surnommé l’inquisiteur Sans-Pitié, dirigeait les interrogatoires. Ulenspiegel vivait alors à Koolkerke, dans l’intime faveur d’une mignonne fermière, douce veuve qui ne lui refusait rien de ce qui était à elle. Il y fut bien heureux, choyé et caressé, jusqu’au jour où un traître rival, échevin de la commune, l’attendit un matin qu’il sortait de la taverne et voulut le frotter de chêne. Mais Ulenspiegel, pour lui rafraîchir sa colère, le jeta dans une mare d’où l’échevin sortit de son mieux, vert comme un crapaud et trempé comme une éponge.
Ulenspiegel, pour ce haut fait, dut quitter Koolkerke et s’en fut à toutes jambes vers Damme, craignant la vengeance de l’échevin.
Le soir tombait frais, Ulenspiegel courait vite : il eût voulu déjà être au logis ; il voyait en son esprit Nele cousant, Soetkin préparant le souper, Claes liant les fagots, Schnouffius rongeant un os et la cigogne frappant sur le ventre de la ménagère pour avoir quelques miettes de nourriture.
Un colporteur piéton lui dit en passant :
— Où t’en vas-tu ainsi courant ?
— A Damme, en mon logis, répondit Ulenspiegel.
Le piéton dit :
— La ville n’est plus sûre à cause des réformés qu’on y arrête.
Et il passa.
Arrivé devant l’auberge du Rhoode-Schildt, Ulenspiegel y entra pour boire un verre de dobbel-kuyt. Le baes lui dit :
— N’es-tu point le fils de Claes ?
— Je le suis, répondit Ulenspiegel.
— Hâte-toi, dit le baes, car la maleheure a sonné pour ton père.
Ulenspiegel lui demanda ce qu’il voulait dire.
Le baes répondit qu’il le saurait trop tôt.
Et Ulenspiegel continua de courir.
Comme il était à l’entrée de Damme, les chiens qui se tenaient sur le seuil des portes lui sautèrent aux jambes en jappant et en aboyant. Les commères sortirent au bruit et lui dirent, parlant toutes à la fois :
— D’où viens-tu ? As-tu des nouvelles de ton père ? Où est ta mère ? Est-elle aussi avec lui en prison ? Las ! pourvu qu’on ne le brûle pas !
Ulenspiegel courait plus fort.
Il rencontra Nele, qui lui dit :
— Thyl, ne vas pas à ta maison : ceux de la ville y ont mis un gardien de la part de Sa Majesté.
Ulenspiegel s’arrêta :
— Nele, dit-il, est-il vrai que Claes mon père soit en prison ?
— Oui, dit Nele, et Soetkin pleure sur le seuil.
Alors le cœur du fils prodigue fut gonflé de douleur et il dit à Nele :
— Je vais les voir.
— Ce n’est pas ce que tu dois faire, dit-elle, mais bien obéir à Claes, qui m’a dit, avant d’être pris : « Sauve les carolus ; ils sont derrière le contre-cœur de la cheminée. » Ce sont ceux-là qu’il faut sauver d’abord, car c’est l’héritage de Soetkin, la pauvre commère.
Ulenspiegel, n’écoutant rien, courut jusqu’à la prison. Là il vit sur le seuil Soetkin assise ; elle l’embrassa avec larmes, et ils pleurèrent ensemble.
Le populaire s’assemblant, à cause d’eux, en foule devant la prison, des sergents vinrent et dirent à Ulenspiegel et à Soetkin qu’ils eussent a déguerpir de là au plus tôt.
La mère et le fils s’en furent en la chaumine de Nele, voisine de leur logis, devant lequel ils virent un des soudards lansquenets mandés de Bruges par crainte des troubles qui pourraient survenir pendant le jugement et durant l’exécution. Car ceux de Damme aimaient Claes grandement.
Le soudard était assis sur le pavé, devant la porte, occupé à humer hors d’un flacon la dernière goutte de brandevin. N’y trouvant plus rien, il le jeta à quelques pas, et tirant son bragmart, il prit son plaisir à déchausser les pavés.
Soetkin entra chez Katheline toute pleurante.
Et Katheline, hochant la tête : « Le feu ! Creusez un trou, l’âme veut sortir », dit-elle.
LXX
La cloche dite borgstorm (tempête du bourg) ayant appelé les juges au tribunal, ils se réunirent dans la Vierschare, sur les quatre heures, autour du tilleul de justice.
Claes fut mené devant eux et vit, siégeant sous le dais, le bailli de Damme, puis à ses côtés, et vis-à-vis de celui-ci, le mayeur, les échevins et le greffier.
Le populaire accourut au son de la cloche, en grande multitude, et disant : « Beaucoup d’entre les juges ne sont pas là pour faire œuvre de justice, mais de servage impérial. »
Le greffier déclara que, le tribunal s’étant réuni préalablement dans la Vierschare, autour du tilleul, avait décidé que, vu et entendu les dénonciations et témoignages, il y avait eu lieu d’appréhender au corps Claes, charbonnier, natif de Damme, époux de Soetkin, fille de Joostens. Ils allaient maintenant, ajouta-t-il, procéder à l’audition des témoins.
Hans Barbier, voisin de Claes, fut d’abord entendu. Ayant prêté serment, il dit : « Sur le salut de mon âme, j’affirme et assure que Claes présent devant ce tribunal, est connu de moi depuis bientôt dix-sept ans, qu’il a toujours vécu honnêtement et suivant les lois de notre mère Sainte Église, n’a jamais parlé d’elle opprobrieusement, ni logé à ma connaissance aucun hérétique, ni caché le livre de Luther, ni parlé dudit livre, ni rien fait q ui le puisse faire soupçonner d’avoir manqué aux lois et ordonnances de l’empire. Ainsi m’aient Dieu et tous ses saints. »
Jan Van Roosebeke fut alors entendu et dit « que, durant l’absence de Soetkin, femme de Claes, il avait maintes fois cru entendre dans la maison de l’accusé deux voix d’hommes, et que souvent le soir, après le couvre-feu, il avait vu, dans une petite salle sous le toit, une lumière et deux hommes, dont l’un était Claes, devisant ensemble. Quant à dire si l’autre homme était ou non hérétique, il ne le pouvait, ne l’ayant vu que de loin. Pour ce qui est de Claes, ajouta-t-il, je dirai, parlant en toute vérité, que, depuis que je le connais, il fit toujours ses Pâques régulièrement, communia aux grandes fêtes, alla à la messe tous les dimanches, sauf celui du Saint-Sang et les suivants. Et je ne sais rien davantage. Ainsi m’aient Dieu et tous ses saints ».
Interrogé s’il n’avait point vu dans la taverne de la Blauwe Torre Claes vendant des indulgences et se gaussant du purgatoire, Jan Van Roosebeke répondit qu’en effet Claes avait vendu des indulgences, mais sans mépris ni gaudisserie, et que lui, Jan Van Roosebeke, en avait acheté, comme aussi avait voulu le faire Josse Grypstuiver, le doyen des poissonniers, qui était là dans la foule.
Le bailli dit ensuite qu’il allait faire connaître les faits et gestes pour lesquels Claes était amené devant le tribunal de la Vierschare. « Le dénonciateur, dit-il, étant d’aventure resté à Damme, afin de n’aller point à Bruges dépenser son argent en noces et ripailles, ainsi que cela se pratique trop souvent dans ces saintes occasions, humait l’air sobrement sur le pas de sa porte. Etant là, il vit un homme qui marchait dans la rue du Héron. Claes, en apercevant l’homme, alla à lui et le salua. L’homme était vêtu de toile noire. Il entra chez Claes, et la porte de la chaume fut laissée entr’ouverte. Curieux de savoir quel était cet homme, le dénonciateur entra dans le vestibule, entendit Claes parlant dans la cuisine avec l’étranger, d’un certain Josse, son frère, qui, ayant été fait prisonnier parmi les troupes réformées fut, pour ce fait, roué vif non loin d’Aix. L’étranger dit à Claes que l’argent qu’il avait reçu de son frère étant de l’argent gagné sur l’ignorance du pauvre monde, il le devait employer à élever son fils dans la religion réformée. Il avait aussi engagé Claes à quitter le giron de Notre Mère Sainte Église et prononcé d’autres paroles impies auxquelles Claes répondait seulement par ces paroles : « Cruels bourreaux ! mon pauvre frère ! » Et l’accusé blasphémait ainsi Notre Saint Père le Pape et Sa Majesté Royale, en les accusant de cruauté parce qu’ils punissaient justement l’hérésie comme un crime de lèse-majesté divine et humaine. Quand l’homme eut fini de manger, le dénonciateur entendit Claes s’écrier : « Pauvre Josse, que Dieu ait en sa gloire, ils furent cruels pour toi. » Il accusait ainsi Dieu même d’impiété, en jugeant qu’il peut recevoir dans son ciel des hérétiques. Et Claes ne cessait de dire : « Mon pauvre frère ! » L’étranger, entrant alors en fureur comme un prédicant à son prêche, s’écria : « Elle tombera la grande Babylone, la prostituée romaine et elle deviendra la demeure des démons et le repaire de tout oiseau exécrable ! » Claes disait : « Cruels bourreaux ! mon pauvre fère ! » L’étranger, poursuivant son propos, disait : « Car l’ange prendra la pierre qui est grande comme une meule. Et elle sera lancée dans la mer, et il dira : « Ainsi sera jetée la grande Babylone, et elle ne sera plus trouvée. » — Messire, disait Claes, votre bouche est pleine de colère ; mais dites-moi quand viendra le règne où ceux qui sont doux de cœur pourront vivre en paix sur la terre ? — Jamais ! répondit l’étranger, tant que règnera l’Antechrist, qui est le pape et l’ennemi de toute vérité. — Ah ! disait Claes, vous parlez sans respect de notre Saint Père. Il ignore assurément les cruels supplices dont on punit les pauvres réformés. » L’étranger répondit : « Il ne les ignore point, car c’est lui qui lance ses arrêts, les fait exécuter par l’Empereur, et maintenant par le roi, lequel jouit du bénéfice de confiscation, hérite des défunts, et fait volontiers aux riches des procès pour cause d’hérésie. » Claes répondit : « On dit de ces choses au pays de Flandre, je dois les croire ; la chair de l’homme est faible, même quand c’est chair royale. Mon pauvre Josse ! » Et Claes donnait ainsi à entendre que c’était par un vil désir de lucre que Sa Majesté punissait les hérésiarques. L’étranger le voulant patrociner, Claes répondit : « Daignez, messire, ne plus me tenir de pareils discours, qui, s’ils étaient entendus, me susciteraient quelque méchant procès. »
« Claes se leva pour aller à la cave et en remonta avec un pot de bière. « Je vais fermer la porte, » dit-il alors, et le dénonciateur n’entendit plus rien, car il dut sortir prestement de la maison. La porte, ayant été fermée, fut toutefois rouverte à la nuit tombante. L’étranger en sortit, mais il revint bientôt y frapper disant : « Claes, j’ai froid ; je ne sais ou loger ; donne-moi asile ; personne ne m’a vu entrer, la ville est déserte. » Claes le reçut chez lui, alluma une lanterne, et on le vit, précédant l’hérétique, monter l’escalier et mener l’étranger sous le toit, dans une petite chambre, dont la fenêtre ouvrait sur la campagne… »
— Qui donc, s’écria Claes, peut avoir rapporté tout cela, si ce n’est toi, méchant poissonnier, que je vis le dimanche sur ton seuil, droit comme un poteau, regardant hypocritement en l’air voler les hirondelles ?
Et il désigna du doigt Josse Grypstuiver, doyen des poissonniers, qui montrait son laid museau dans la foule du peuple.
Le poissonnier sourit méchamment en voyant Claes se trahir de la sorte. Tous ceux du populaire, hommes, femmes et fillettes, s’entredirent :
— Pauvre bonhomme, ses paroles lui seront cause de mort sans doute.
Mais le greffier continuant sa déclaration :
« L’hérétique et Claes, dit-il, devisèrent cette nuit-là ensemble longuement, et aussi pendant six autres, durant lesquelles on pouvait voir l’étranger faire force gestes de menace ou de bénédiction, lever les bras au ciel comme tout ses pareils en hérésie. Claes paraissait approuver ses propos. »
« Certes, durant ces journées, soirées et nuits, ils devisèrent opprobrieusement de la messe, de la confession, des indulgences et de Sa Majesté Royale… »
— Nul ne l’a entendu, dit Claes, et l’on ne peut m’accuser ainsi sans preuves !
Le greffier repartit :
— On a entendu autre chose. Lorsque l’étranger sortit de chez toi, le septième jour, à la dixième heure, le soir étant déjà tombé, tu lui fis route jusque près de la borne du champ de Katheline. Là il s’enquit de ce que tu avais fait des méchantes idoles, — et le bailli se signa, — de madame la Vierge, de monsieur saint Nicolas et de monsieur saint Martin ? Tu répondis que tu les avais brisées et jetées dans le puits. Elles furent en effet, trouvées dans ton puits, la nuit dernière, et les morceaux en sont dans la grange de torture.
A ce propos, Claes parut accablé. Le bailli lui demanda s’il n’avait rien à répondre, Claes lit signe de la tête que non.
Le bailli lui demanda s’il ne voulait pas rétracter la maudite pensée qui lui avait fait briser les images et l’erreur impie en vertu de laquelle il avait prononcé des paroles opprobrieuses à Sa Majesté Divine et à Sa Majesté Royale.
Claes répondit que son corps était à Sa Majesté Royale, mais que sa conscience était à Christ, dont il voulait suivre la loi. Le bailli lui demanda si cette loi était celle de Notre Mère Sainte Église. Claes répondit :
— Elle est dans le saint Evangile.
Sommé de répondre à la question de savoir si le Pape est le représentant de Dieu sur la terre :
— Non, dit-il.
Interrogé s’il croyait qu’il fût défendu d’adorer les images de madame la Vierge et de messieurs les Saints, il répondit que c’était de l’idolâtrie.
Questionné sur le point de savoir si la confession auriculaire est chose bonne et salutaire, il répondit :
— Christ a dit : « Confessez-vous les uns aux autres. »
Il fut vaillant en ses réponses, quoiqu’il parût bien marri et effrayé au fond de son cœur.
Huit heures étant sonnées et le soir tombant, messieurs du tribunal se retirèrent, remettant au lendemain le jugement définitif.
LXXI
En la chaumine de Katheline, Soetkin pleurait de douleur affolée. Et elle disait sans cesse :
— Mon homme ! mon pauvre homme !
Ulenspiegel et Nele l’embrassaient avec grande effusion de tendresse. Elle, les pressant alors dans ses bras, pleurait en silence. Puis elle leur fit signe de la laisser seule. Nele dit à Ulenspiegel :
— Laissons-la, elle le veut ; sauvons les carolus.
Ils s’en furent à deux ; Katheline tournait autour de Soetkin disant :
— Creusez un trou : l’âme veut partir.
Et Soetkin, l’œil fixe, la regardait sans la voir.
Les chaumines de Claes et de Katheline se touchaient ; celle de Claes était en un enfoncement avec un jardinet devant la maison, celle de Katheline avait un clos planté de fèves donnant sur la rue. Le clos était entouré d’une haie vive dans laquelle Ulenspiegel, pour aller chez Nele, et Nele, pour aller chez Ulenspiegel, avaient fait un grand trou en leur jeune âge.
Ulenspiegel et Nele vinrent dans le clos, et de là virent le soudard-gardien qui, le chef branlant, crachait en l’air, mais la salive retombait sur son pourpoint. Un flacon d’osier gisait à côté de lui :
— Nele, dit tout bas Ulenspiegel, ce soudard ivre n’a pas bu à sa soif ; il faut qu’il boive encore. Nous serons ainsi les maîtres. Prenons le flacon.
Au son de leurs voix, le lansquenet tourna de leur côté sa tête lourde, chercha son flacon, et ne le trouvant pas, continua de cracher en l’air et tâcha de voir, au clair de lune, tomber sa salive.
— Il a du brandevin jusqu’aux dents, dit Ulenspiegel ; entends-tu comme il crache avec peine ?
Cependant le soudard, ayant beaucoup craché et regardé en l’air, étendit encore le bras pour mettre la main sur le flacon. Il le trouva, mit la bouche au goulot, pencha la tête en-arrière, renversa le flacon, frappa dessus à petits coups pour lui faire donner tout son jus et y téta comme un enfant au sein de sa mère. N’y trouvant rien, il se résigna, posa le flacon à côté de lui, jura quelque peu en haut allemand, cracha derechef, branla la tête à droite et à gauche, et s’endormit marmonnant d’inintelligibles patenôtres.
Ulenspiegel, sachant que ce sommeil ne durerait point et qu’il le fallait appesantir davantage, se glissa par la trouée faite dans la haie, prit le flacon du soudard et le donna à Nele, qui le remplit de brandevin.
Le soudard ne cessait de ronfler. Ulenspiegel repassa par le trou de la haie, lui mit le flacon plein entre les jambes, rentra dans le clos de Katheline et attendit avec Nele derrière la haie.
A cause de la fraîcheur de la liqueur nouvellement tirée, le soudard s’éveilla un peu, et de son premier geste chercha ce qui lui donnait froid sous le pourpoint.
Jugeant par intuition ivrognale que ce pourrait bien être un plein flacon, il y porta la main. Ulenspiegel et Nele le virent à la lueur de la lune secouer le flacon pour entendre le son de la liqueur, en goûter, rire, s’étonner qu’il fût si plein, boire un trait puis une gorgée, le poser à terre, le reprendre et boire derechef.
Puis il chanta :
Quand seigneur Maan viendra Dire bonsoir à dame Zee…
Pour les hauts Allemands, dame Zee, qui est la mer, est l’épouse du seigneur Maan, qui est la lune et le maître des femmes. Donc il chanta :
Quand seigneur Maan viendra Dire bonsoir à dame Zee, Dame Zee lui servira Un grand hanap de vin cuit, Quand seigneur Maan viendra.
Avec lui elle soupera Et maintes fois le baisera ; Et quand il aura bien mangé, Dans son lit le couchera, Quand seigneur Maan viendra. Ainsi fasse de moi m’amie, Gras souper et bon vin cuit ; Ainsi fasse de moi m’amie, Quand seigneur Maan viendra.
Puis, tour à tour buvant et chantant un quatrain, il s’endormit. Et il ne put entendre Nele disant : « Ils sont dans un pot derrière le contre-cœur de la cheminée » ; ni voir Ulenspiegel entrer par l’étable dans la cuisine de Claes, lever la plaque du contre-cœur, trouver le pot et les carolus, rentrer dans le clos de Katheline, y cacher les carolus à côté du mur du puits, sachant bien que, si on les cherchait, ce serait dedans et non dehors.
Puis ils s’en retournèrent près de Soetkin et trouvèrent la dolente épouse pleurant et disant :
— Mon homme ! mon pauvre homme !
Nele et Ulenspiegel veillèrent près d’elle jusqu’au matin.
LXXII
Le lendemain, la borgstorm appela à grandes volées les juges au tribunal de la Vierschare.
Quand ils se furent assis sur les quatre bancs, autour de l’arbre de justice, ils interrogèrent de nouveau Claes et lui demandèrent s’il voulait revenir de ses erreurs.
Claes leva la main vers le ciel :
— Christ, mon seigneur, me voit d’en haut, dit-il. Je regardais son soleil lorsque naquit mon fils Ulenspiegel. Où est-il maintenant, le vagabond ? Soetkin, ma douce commère, seras-tu brave contre l’infortune ?
Puis regardant le tilleul, il dit le maudissant :
— Autan et sécheresse ! faites que les arbres de la terre des pères périssent tous sur pied plutôt que de voir sous leur ombre juger à mort la libre conscience. Où es-tu, mon fils Ulenspiegel ? Je fus dur envers toi. Messieurs, prenez-moi en pitié et jugez-moi comme le ferait Notre Seigneur miséricordieux.
Tous ceux qui l’écoutaient, pleuraient, fors les juges.
Puis il demanda s’il n’y avait nul pardon pour lui, disant :
— Je travaillai toujours, gagnant peu ; je fus bon aux pauvres et doux à un chacun. J’ai quitté l’Église romaine pour obéir à l’esprit de Dieu qui me parla. Je n’implore nulle grâce que de commuer la peine du feu en celle du bannissement perpétuel du pays de Flandre pour la vie, peine déjà grande toutefois.
Tous ceux qui étaient présents crièrent :
— Pitié, messieurs ! miséricorde !
Mais Josse Grypstuiver ne cria point.
Le bailli fit signe aux assistants de se taire et dit que les placards contenaient la défense expresse de demander grâce pour les hérétiques ; mais que, si Claes voulait abjurer son erreur, il serait exécuté par la corde au lieu de l’être par le feu.
Et l’on disait dans le peuple :
— Feu ou corde, c’est mort.
Et les femmes pleuraient, et les hommes grondaient sourdement.
Claes dit alors :
— Je n’abjurerai point. Faites de mon corps ce qu’il plaira à votre miséricorde.
Le doyen de Renaix, Titelman, s’écria :
— Il est intolérable de voir une telle vermine d’hérétiques lever la tête devant leurs juges ; brûler leurs corps est une peine passagère, il faut sauver leurs âmes et les forcer par la torture à renier leurs erreurs, afin qu’ils ne donnent point au peuple le spectacle dangereux d’hérétiques mourant dans l’impénitence finale.
A ce propos, les femmes pleurèrent davantage et les hommes dirent :
— Où il y a aveu, il y a peine, et non torture.
Le tribunal décida que, la torture n’étant point prescrite par les ordonnances, il n’y avait pas lieu de la faire souffrir à Claes. Sommé encore une fois d’abjurer, il répondit :
— Je ne le puis.
Il fut, en vertu des placards, déclaré coupable de simonie, à cause de la vente des indulgences, hérétique, recéleur d’hérétiques, et, comme tel, condamné à être brûlé vif jusqu’à ce que mort s’ensuivît devant les bailles de la Maison commune.
Son corps serait laissé pendant deux jours attaché à l’estache pour servir d’exemple, et ensuite inhumé au lieu où le sont de coutume les corps des suppliciés.
Le tribunal accordait au dénonciateur Josse Grypstuiver qui ne fut point nommé, cinquante florins sur les cent premiers florins carolus de l’héritage, et le dixième sur le restant.
Ayant entendu cette sentence, Claes dit au doyen des poissonniers :
— Tu mourras de malemort, méchant homme, qui pour un denier fais une veuve d’une épouse heureuse, et d’un fils joyeux, un dolent orphelin !
Les juges avaient laissé parler Claes, car eux aussi, sauf Titelman, tenaient en grand mépris la dénonciation du doyen des poissonniers.
Et Claes fut ramené dans sa prison.
LXXIII
Le lendemain, qui était la veille du supplice de Claes, la sentence fut connue de Nele, d’Ulenspiegel et de Soetkin.
Ils demandèrent aux juges de pouvoir entrer dans la prison, ce qui leur fut accordé, mais non pas à Nele.
Quand ils entrèrent ils virent Claes attaché au mur avec une longue chaîne. Un petit feu de bois brûlait dans la cheminée, à cause de l’humidité. Car il est de par droit et loi, en Flandre, commandé d’être doux à ceux qui vont mourir, et de leur donner du pain, de la viande ou du fromage et du vin. Mais les avares geôliers contreviennent souvent à la loi, et il en est beaucoup qui mangent la plus grosse part et les meilleurs morceaux de la nourriture des pauvres prisonniers.
Claes embrassa en pleurant Ulenspiegel et Soetkin, mais il fut le premier qui eut les yeux secs, parce qu’il le voulait, étant homme et chef de famille.
Soetkin pleurait et Ulenspiegel disait :
— Je veux briser ces méchants fers.
Soetkin pleurait, disant :
— J’irai au roi Philippe, il fera grâce.
Claes répondit :
— Le roi hérite des biens des martyrs. Puis il ajouta : — Femme et fils aimés, je m’en vais aller tristement de ce monde et douloureusement. Si j’ai quelque appréhension de souffrance pour mon corps, je suis bien marri aussi, songeant que, moi n’étant plus, vous deviendrez tous deux pauvres et misérables, car le roi vous prendra votre bien.
Ulenspiegel répondit parlant à voix basse :
— Nele sauva tout hier avec moi.
— J’en suis aise, repartit Claes ; le dénonciateur ne rira pas sur ma dépouille.
— Qu’il meure plutôt, dit Soetkin, l’œil haineux, sans pleurer.
Mais Claes, songeant aux carolus, dit :
— Tu fus subtil. Thylken mon mignon ; elle n’aura donc point faim en son vieil âge, Soetkin ma veuve.
Et Claes l’embrassait, la serrant fort contre sa poitrine, et elle pleurait davantage, songeant que bientôt elle perdrait sa douce protection.
Claes regardait Ulenspiegel et disait.
— Fils, tu péchas souvent courant les grands chemins, ainsi que font les mauvais garçons, il ne faut plus le faire, mon enfant, ni laisser seule au logis la veuve affligée, car tu lui dois défense et protection, toi le mâle.
— Père, je le ferai, dit Ulenspiegel.
— O mon pauvre homme ! disait Soetkin l’embrassant. Quel grand crime avons-nous commis ? Nous vivions à deux paisiblement d’une honnête et petite vie, nous aimant bien, Seigneur Dieu, tu le sais. Nous nous levions tôt pour travailler, et le soir, en te rendant grâces, nous mangions le pain de la journée. Je veux aller au roi et le déchirer de mes ongles. Seigneur Dieu, nous ne fûmes point coupables !
Le geôlier entra et dit qu’il fallait partir.
Soetkin demanda de rester. Claes sentait son pauvre visage brûler le sien, et les larmes de Soetkin, tombant à flots, mouiller ses joues, et tout son pauvre corps frissonnant et tressaillant en ses bras. Il demanda qu’elle restât près de lui.
Le geôlier dit encore qu’il fallait partir et ôta Soetkin des bras de Claes.
Claes dit à Ulenspiegel :
— Veille sur elle.
Celui-ci répondit qu’il le ferait. Et Ulenspiegel et Soetkin s’en furent à deux, le fils soutenant la mère.
LXXIV
Le lendemain, qui était le jour du supplice, les voisins vinrent, et par pitié enfermèrent ensemble, dans la maison de Katheline, Ulenspiegel, Soetkin et Nele.
Mais ils n’avaient point pensé qu’ils pouvaient de loin entendre les cris du patient, et par les fenêtres voir la flamme du bûcher.
Katheline rôdait par la ville, hochant la tête et disant :
— Faites un trou, l’âme veut sortir.
A neuf heures, Claes en son linge, les mains liées derrière le dos, fut mené hors de sa prison. Suivant la sentence, le bûcher était dressé dans la rue de Notre-Dame, autour d’un poteau planté devant les bailles de la Maison commune. Le bourreau et ses aides n’avaient pas encore fini d’empiler le bois.
Claes, au milieu de ses happe-chair, attendait patiemment que cette besogne fût faite, tandis que le prévôt à cheval, et les estafiers du bailliage, et les neuf lansquenets appelés de Bruges, pouvaient à grand’peine tenir en respect le peuple grondant.
Tous disaient que c’était cruauté de meurtrir ainsi en ses vieux jours injustement un pauvre bonhomme si doux, miséricordieux et vaillant au labeur.
Soudain ils se mirent à genoux et prièrent. Les cloches de Notre- Dame sonnaient pour les morts.
Katheline était aussi dans la foule de peuple, au premier rang, toute folle. Regardant Claes et le bûcher, elle disait hochant la tête :
— Le feu ! le feu ! Faites un trou : l’âme veut sortir.
Soetkin et Nele, entendant le son des cloches, se signèrent toutes deux. Mais Ulenspiegel ne le fit point, disant qu’il ne voulait point adorer Dieu à la façon des bourreaux. Et il courait dans la chaumine, cherchant à enfoncer les portes et à sauter par les fenêtres ; mais toutes étaient gardées.
Soudain Soetkin s’écria, en se cachant le visage dans son tablier :
— La fumée.
Les trois affliges virent en effet dans le ciel un grand tourbillon de fumée toute noire. C’était celle du bûcher sur lequel se trouvait Claes attaché à un poteau, et que le bourreau venait d’allumer en trois endroits au nom de Dieu le Père, de Dieu le Fils et de Dieu le Saint-Esprit.
Claes regardait autour de lui, et n’apercevant point dans la foule Soetkin et Ulenspiegel, il fut aise, en songeant qu’ils ne le verraient pas souffrir.
On n’entendait nul autre bruit que la voix de Claes priant, le bois crépitant, les hommes grondant, les femmes pleurant, Katheline disant : « Otez le feu, faites un trou : l’âme veut sortir, » et les cloches de Notre-Dame sonnant pour les morts.
Soudain Soetkin devint blanche comme neige, frissonna de tout son corps sans pleurer, et montra du doigt le ciel. Une flamme longue et étroite venait de jaillir du bûcher et s’élevait par instants au-dessus des toits des basses maisons. Elle fut cruellement douloureuse à Claes, car, suivant les caprices du vent, elle rongeait ses jambes, touchait sa barbe et la faisait fumer, léchait les cheveux et les brûlait.
Ulenspiegel tenait Soetkin dans ses bras et voulait l’arracher de la fenêtre. Ils entendirent un cri aigu, c’était celui que jetait Claes, dont le corps ne brûlait que d’un côté. Mais il se tut et pleura. Et sa poitrine était toute mouillée de ses larmes.
Puis Soetkin et Ulenspiegel entendirent un grand bruit de voix. C’étaient des bourgeois, des femmes et des enfants criant :
— Claes n’a pas été condamné à brûler à petit feu, mais à grande flamme. Bourreau, attise le bûcher !
Le bourreau le fit, mais le feu ne s’allumait pas assez vite.
— Etrangle-le, crièrent-ils.
Et ils jetèrent des pierres au prévôt.
— La flamme ; la grande flamme ; cria Soetkin.
En effet, une flamme rouge montait dans le ciel au milieu de la fumée.
— Il va mourir, dit la veuve. Seigneur Dieu, prenez en pitié l’âme de l’ innocent. Où est le roi, que je lui arrache le cœur avec mes ongles ?
Les cloches de Notre-Dame sonnaient pour les morts.
Soetkin entendit encore Claes jeter un grand cri, mais elle ne vit point son corps se tordant à cause de la douleur du feu, ni son visage se contractant, ni sa tête qu’il tournait de tous côtés et cognait contre le bois de l’estache. Le peuple continuait de crier et de siffler, les femmes et les garçons jetaient des pierres, quand soudain le bûcher tout entier s’enflamma, et tous entendirent, au milieu de la flamme et de la fumée, Claes disant :
— Soetkin ! Thyl !
Et sa tête se pencha sur sa poitrine comme une tête de plomb.
Et un cri lamentable et aigu fut entendu sortant de la chaumine de Katheline. Puis nul n’ouït plus rien, sinon la pauvre affolée hochant la tête et disant : « L’âme veut sortir. »
Claes avait trépassé. Le bûcher ayant brûlé s’affaissa aux pieds du poteau. Et le pauvre corps tout noir y resta pendu par le cou.
Et les cloches de Notre-Dame sonnaient pour les morts.
LXXV
Soetkin était chez Katheline debout contre le mur, la tête basse et les mains jointes. Elle tenait Ulenspiegel embrassé, sans parler ni pleurer.
Ulenspiegel aussi demeurait silencieux, il était effrayé de sentir de quel feu de fièvre brûlait le corps de sa mère.
Les voisins, étant revenus du lieu d’exécution, dirent que Claes avait fini de souffrir.
— Il est en gloire, dit la veuve.
— Prie, dit Nele à Ulenspiegel : et elle lui donna son rosaire ; mais il ne voulut point s’en servir, parce que, disait-il, les grains en étaient bénis par le Pape.
La nuit étant tombée, Ulenspiegel dit à la veuve : — Mère, il faut te mettre au lit ; je veillerai près de toi.
Mais Soetkin : — Je n’ai pas besoin, dit-elle, que tu veilles. Le sommeil est bon aux jeunes hommes.
Nele leur prépara à chacun un lit dans la cuisine ; et elle s’en fut.
Ils restèrent à deux tandis que les restes d’un feu de racines brûlaient dans la cheminée.
Soetkin se coucha. Ulenspiegel fit comme elle, et l’entendit pleurant sous les couvertures.
Au dehors, dans le silence nocturne, le vent faisait gronder comme la mer, les arbres du canal et, précurseur d’automne jetait contre les fenêtres la poussière par tourbillons.
Ulenspiegel vit comme un homme allant et venant, il entendit comme un bruit de pas dans la cuisine. Regardant, il ne vit plus l’homme, écoutant, il n’ouït plus rien que le vent huïant dans la cheminée et Soetkin pleurant sous ses couvertures.
Puis il entendit marcher de nouveau, et derrière lui, contre sa tête, un soupir. — Qui est là ? dit-il.
Nul ne répondit, mais trois coups furent frappés sur la table. Ulenspiegel prit peur, et tremblant : Qui est là ? dit-il encore. Il ne reçut pas de réponse, mais trois coups furent frappés sur la table et il sentit deux bras l’étreindre et sur son visage un corps se penchant, dont la peau était rugueuse et qui avait un grand trou dans la poitrine et une odeur de brûlé ;
— Père, dit Ulenspiegel, est-ce ton pauvre corps qui pèse ainsi sur moi ?
Il ne reçut point de réponse, et nonobstant que l’ombre fût près de lui, il entendit crier au dehors : « Thyl ! Thyl ! » Soudain Soetkin se leva et vint au lit d’Ulenspiegel : — N’entends-tu rien ? dit- elle.
— Si, dit-il, le père m’appelant.
— Moi, dit Soetkin, j’ai senti un corps froid à côte de moi, dans mon lit ; et les matelas ont bougé, et les rideaux ont été agités et j’ai ouï une voix disant : « Soetkin » ; une voix toute basse comme un souffle, et un pas léger comme le bruit des ailes d’un moucheron. Puis, parlant à l’esprit de Claes : — Il faut dit-elle, mon homme, si tu désires quelque chose au ciel où Dieu te tient en sa gloire, nous dire ce que c’est, afin que nous accomplissions ta volonté.
Soudain, un coup de vent entr’ouvrit la porte impétueusement, en emplissant la chambre de poussière, et Ulenspiegel et Soetkin entendirent de lointains croassements de corbeaux.Ils sortirent ensemble et ils vinrent au bûcher.
La nuit était noire, sauf quand les nuages, chassés par l’aigre vent du Nord et courant comme des cerfs dans le ciel, laissaient brillante la face de l’astre.
Un sergent de la commune se promenait gardant le bûcher. Ulenspiegel et Soetkin entendaient, sur la terre durcie, le bruit de ses pas et la voix d’un corbeau en appelant d’autres sans doute, car de loin lui répondaient des croassements.
Ulenspiegel et Soetkin s’étant approchés du bûcher, le corbeau descendit sur les épaules de Claes, ils entendirent ses coups de bec sur le corps, et bientôt d’autres corbeaux vinrent.
Ulenspiegel voulut se lancer sur le bûcher et frapper ces corbeaux, le sergent lui dit :
— Sorcier, cherches-tu des mains de gloire ? Sache que les mains de brûlé ne rendent point invisible, mais seulement les mains de pendu comme tu le seras peut-être quelque jour.
— Messire sergent, répondit Ulenspiegel, je ne suis point sorcier, mais le fils orphelin de celui qui est attaché là, et cette femme est sa veuve. Nous ne voulons que le baiser encore et avoir un peu de ses cendres en mémoire de lui. Permettez-le-nous, messire, qui n’êtes point soudard étranger, mais bien fils de ces pays.
— Qu’il en soit fait comme tu le veux, répondit le sergent.
L’orphelin et la veuve, marchant sur le bois brûlé, vinrent au corps tous deux baisèrent le visage de Claes avec larmes.
Ulenspiegel prit à la place du cœur, là où la flamme avait creusé un grand trou, un peu des cendres du mort. Puis, s’agenouillant, Soetkin et lui prièrent. Quand l’aube parut blêmissante au ciel, ils étaient encore là tous deux, mais le sergent les chassa de peur d’être puni à cause de son bon vouloir.
En rentrant, Soetkin prit un morceau de soie rouge et un morceau de soie noire ; elle en fit un sachet puis elle y mit les cendres ; et au sachet, elle mit deux rubans, afin qu’Ulenspiegel le pût toujours porter au cou. En lui mettant le sachet, elle lui dit :
— Que ces cendres qui sont le cœur de mon homme, ce rouge qui est son sang, ce noir qui est notre deuil, soient toujours sur ta poitrine, comme le feu de vengeance contre les bourreaux.
— Je le veux, dit Ulenspiegel.
Et la veuve embrassa l’orphelin, et le soleil se leva.
LXXVI
Le lendemain, les sergents et les crieurs de la commune vinrent au logis de Claes afin d’en mettre tous les meubles dans la rue et de procéder à la vente de justice. Soetkin voyait de chez Katheline descendre le berceau de fer et de cuivre qui, de père en fils, avait toujours été dans la maison de Claes, où le pauvre mort était né, où était né aussi Ulenspiegel. Puis ils descendirent le lit où Soetkin avait conçu son enfant et où elle avait passé de si douces nuits sur l’épaule de son homme. Puis vint aussi la huche où elle serrait le pain, le bahut où étaient les viandes au temps de fortune, des poêles, chaudrons et coquasses, non plus reluisants comme au bon temps de bonheur, mais souillés de la poussière de l’abandon. Et ils lui rappelèrent les festins familiers alors que les voisins venaient alléchés à l’odeur. Puis vinrent une tonne et un tonnelet de simpel et dobbel kuyt et dans un panier des flacons de vin dont il y avait au moins trente ; et tout fut mis sur la rue, jusques au dernier clou que la pauvre veuve entendit arracher avec grand fracas des murs. Assise, elle regardait, sans crier ni se plaindre et toute navrée enlever ces humbles richesses. Le crieur ayant allumé une chandelle, les meubles furent vendus à l’encan. La chandelle était près de sa fin que le doyen des poissonniers avait tout acheté à vil prix pour le revendre ; et il semblait se réjouir comme une belette suçant la cervelle d’une poule.
Ulenspiegel disait en son cœur : « Tu ne riras pas longtemps, meurtrier »
La vente finit cependant, et les sergents qui fouillaient tout ne trouvaient point les carolus. Le poissonnier s’exclamait :
— Vous cherchez mal : je sais que Claes en avait sept cents il y a six mois.
Ulenspiegel disait en son cœur : « Tu n’hériteras point, meurtrier ».
Soudain, Soetkin se tournant vers lui :
— Le dénonciateur ! dit-elle en lui montrant le poissonnier.
— Je le sais, dit-il.
— Veux-tu, dit-elle, qu’il hérite du sang du père ?
— Je souffrirai plutôt tout un jour sur le banc de torture, répondit Ulenspiegel.
Soetkin dit :
— Moi aussi, mais ne me dénonce point par pitié, quelle que soit la douleur que tu me voies endurer.
— Hélas ! tu es femme, dit Ulenspiegel.
— Pauvret, dit-elle, je te mis au monde et sais souffrir. Mais toi, si je te voyais… Puis blêmissant : — Je prierai madame la Vierge qui a vu son fils en croix.
Et elle pleurait caressant Ulenspiegel.
Et ainsi fut fait entre eux un pacte de haine et force.
LXXVII
Le poissonnier ne dut payer que la moitié du prix d’achat, l’autre moitié devant servir à lui payer sa dénonciation jusqu’à ce que l’on retrouvât les sept cents carolus qui l’avaient poussé à vilenie.
Soetkin passait les nuits à pleurer et le jour à faire œuvre de ménagère. Souvent Ulenspiegel l’entendait parlant toute seule et disant :
— S’il hérite, je me ferai mourir.
Comprenant qu’elle le ferait comme elle le disait, Nele et lui firent de leur mieux pour engager Soetkin à se retirer en Walcheren, où elle avait des parents. Soetkin ne le voulut point, disant qu’elle n’avait pas besoin de s’éloigner des vers qui bientôt mangeraient ses os de veuve.
Dans l’entretemps, le poissonnier était allé derechef chez le bailli et lui avait dit que le défunt avait hérité depuis quelques mois seulement de sept cents carolus, qu’il était homme chichard et vivant de peu, et n’avait donc pas dépensé cette grosse somme, cachée sans doute en quelque coin.
Le bailli lui demanda quel mal lui avaient fait Ulenspiegel et Soetkin pour qu’ayant pris à l’un son père, à l’autre son homme, il s’ingéniât encore à les poursuivre cruellement ?
Le poissonnier répondit qu’étant haut bourgeois de Damme, il voulait faire respecter les lois de l’empire et mériter ainsi la clémence de Sa Majesté.
Ce qu’ayant dit, il laissa entre les mains du bailli une accusation écrite et produisit des témoins qui, parlant en toute vérité, certifièrent malgré eux que le poissonnier ne mentait point.
Messieurs de la Chambre échevinale, ayant ouï les témoignages, déc larèrent suffisants à torture les indices de culpabilité. En conséquence, ils envoyèrent fouiller derechef la maison par des sergents qui avaient tout pouvoir de mener la mère et le fils en la prison de la ville, où ils seraient détenus, jusqu’à ce que vint de Bruges le bourreau, qu’on y allait mander incontinent.
Quand Ulenspiegel et Soetkin passèrent dans la rue, les mains liées sur le dos, le poissonnier était sur le seuil de sa maison les regardant.
Et les bourgeois et bourgeoises de Damme étaient aussi sur le seuil de leurs maisons. Mathyssen, proche voisin du poissonnier, entendit Ulenspiegel dire au dénonciateur :
— Dieu te maudira, bourreau des veuves.
Et Soetkin lui disant :
— Tu mourras de malemort, persécuteur des orphelins.
Ceux de Damme ayant appris que c’était sur une seconde dénonciation de Grypstuiver qu’on menait en prison la veuve et l’orphelin, huèrent le poissonnier et le soir jetèrent des pierres dans ses vitres. Et sa porte fut couverte d’ordures.
Et il n’osa plus sortir de chez lui.
LXXVIII
Vers les dix heures de l’avant-midi, Ulenspiegel et Soetkin furent menés dans la grange de torture.
Là se tenaient le bailli, le greffier et les échevins, le bourreau de Bruges, son valet et un chirurgien-barbier.
Le bailli demanda à Soetkin si elle ne détenait aucun bien appartenant à l’empereur ? Elle répondit que, n’ayant rien, elle ne pouvait rien détenir.
— Et toi ? demanda le bailli parlant à Ulenspiegel.
— Il y a sept mois, répondit-il, nous héritâmes de sept cents carolus ; nous en mangeâmes quelques-uns. Quant aux autres je ne sais où ils sont ; je pense toutefois que le voyageur piéton qui demeura chez nous, pour notre malheur, emporta le reste car je n’ai plus rien vu depuis.
Le bailli demanda derechef si tous deux persistaient à se déclarer innocents.
Ils répondirent qu’ils ne détenaient aucun bien appartenant a l’empereur.
Le bailli dit alors gravement et tristement :
— Les charges contre vous étant grosses et l’accusation motivée, il vous faudra, si vous n’avouez, subir la question.
— - Epargnez la veuve, disait Ulenspiegel. Le poissonnier a tout acheté.
— Pauvret, disait Soetkin, les hommes ne savent point comme les femmes endurer la douleur.
Voyant Ulenspiegel blême comme trépassé à cause d’elle, elle dit encore :
— J’ai haine et force.
— Epargnez la veuve, dit Ulenspiegel.
— Prenez-moi en sa place, dit Soetkin.
Le bailli demanda au bourreau s’il tenait prêts les objets qu’il fallait pour connaître la vérité.
Le bourreau répondit :
— Ils sont ici tous.
Les juges, s’étant concertés, décidèrent que, pour savoir la vérité, il fallait commencer par la femme.
— Car, dit l’un des échevins, il n’est point de fils assez cruel pour voir souffrir sa mère sans faire l’aveu du crime et la délivrer ainsi ; de même fera toute mère, fût-elle tigresse de cœur, pour son fruit.
Parlant au bourreau, le bailli dit :
— Assieds la femme sur la chaise et mets-lui les baguettes aux mains et aux pieds.
Le bourreau obéit.
— Oh ! ne faites point cela, messieurs les juges, cria Ulenspiegel. Attachez-moi à sa place, brisez les doigts de mes mains et de mes pieds, mais épargnez la veuve !
— Le poissonnier, dit Soetkin. J’ai haine et force.
Ulenspiegel parut blême, tremblant, affolé et se tut.
Les baguettes étaient de petits bâtons de buis, placés entre chaque doigt, touchant l’os et réunis à l’aide de cordelettes par un engin de si subtile invention, que le bourreau pouvait, au gré du juge, serrer ensemble tous les doigts, dénuder les os de leur chair, les broyer ou ne causer au patient qu’une petite douleur.
Il plaça les baguettes aux pieds et aux mains de Soetkin. -
— Serrez, lui dit le bailli. Il le fit cruellement. Alors le bailli, s’adressant à Soetkin :
— Désigne-moi, dit-il, l’endroit où sont cachés les carolus.
— Je ne le connais pas, répondit-elle gémissante.
— Serrez plus fort, dit-il.
Ulenspiegel agitait ses bras liés derrière le dos pour se défaire de la corde et venir en aide a Soetkin.
— Ne serrez point, messieurs les juges, disait-il, ce sont des os de femme ténus et cassants. Un oiseau les briserait de son bec. Ne serrez point. Monsieur le bourreau, je ne parle point à vous, car vous devez vous montrer obéissant aux commandements de messieurs. Ne serrez point ; ayez pitié !
— Le poissonnier ! dit Soetkin.
Et Ulenspiegel se tut.
Cependant, voyant que le bourreau serrait plus fort les baguettes, il cria de nouveau :
— Pitié, messieurs ! disait-il Vous brisez à la veuve les doigts dont elle a besoin pour travailler. Las ! ses pieds ! Ne saura-t-elle plus marcher maintenant ? pitié, messieurs !
— Tu mourras de malemort, poissonnier, s’écria Soetkin.
Et ses os craquaient et le sang de ses pieds tombait en gouttelettes.
Ulenspiegel regardait tout, et, tremblant de douleur et de colère, disait :
— Os de femme, ne les brisez point, messieurs les juges.
— Le poissonnier ! gémissait Soetkin.
Et sa voix était basse et étouffée comme voix de fantôme.
Ulenspiegel trembla et cria :
— Messieurs les juges, les mains saignent et aussi les pieds. On a brisé les os à la veuve.
Le chirurgien-barbier les toucha du doigt, et Soetkin jeta un grand cri.
— Avoue pour elle, dit le bailli à Ulenspiegel.
Mais Soetkin le regarda avec des yeux pareils à ceux d’un trépassé, tout grands ouverts. Et il comprit qu’il ne pouvait parler et pleura sans rien dire.
Mais le bailli dit alors :
— Puisque cette femme est douée de fermeté d’homme, il faut éprouver son courage devant la torture de son fils.
Soetkin n’entendit point, car elle était hors de sens à cause de la grande douleur soufferte.
On la fit avec force vinaigre revenir à elle. Puis Ulenspiegel fut déshabillé et mis nu devant les yeux de la veuve. Le bourreau lui rasa les cheveux et tout le poil, afin de voir s’il n’avait pas sur lui quelque maléfice. Il aperçut alors sur son dos le pointelet noir qu’il y portait de naissance. Il y passa plusieurs fois une longue aiguille ; mais le sang étant venu, il jugea qu’il n’y avait en ce pointelet nulle sorcellerie. Sur le commandement du bailli les mains d’Ulenspiegel furent liées à deux cordes jouant sur une poulie attachée au plafond, si bien que le bourreau pouvait au gré des juges le hisser et le descendre en le secouant rudement ; ce qu’il fit bien neuf fois après lui avoir attaché à chaque jambe un poids de vingt-cinq livres.
A la neuvième secousse, la peau des poignets et des chevilles se déchira, et les os des jambes commencèrent à sortir de leurs charnières.
— Avoue, dit le bailli.
— Non, répondit Ulenspiegel.
Soetkin regardait son fils et ne trouvait point de force pour crier ni parler ; elle étendait seulement les bras en avant, agitant ses mains saignantes et montrant par ce geste qu’il fallait éloigner ce supplice.
Le bourreau fit encore monter et descendre Ulenspiegel. Et la peau des chevilles et des poignets se déchira plus fort, et les os de ses jambes sortirent davantage de leurs charnières, mais il ne cria point.
Soetkin pleurait et agitait ses mains saignantes.
— Avoue le recel, dit le bailli, et il te sera pardonné.
— Le poissonnier a besoin de pardon, répondit Ulenspiegel.
— Tu veux te gausser des juges ? dit un des échevins.
— Me gausser ? Las ! répondit Ulenspiegel, je ne fais que semblant, croyez-moi.
Soetkin vit alors le bourreau qui, sur l’ordre du bailli, attisait un brasier ardent, et un aide qui allumait deux chandelles.
Elle voulut se lever sur ses pieds meurtris, mais retomba assise, et s’exclamant :
— Otez ce feu ! cria-t-elle. Ah ! messieurs les juges, épargnez sa pauvre jeunesse. Otez le feu !
— Le poissonnier ! cria Ulenspiegel la voyant faiblir.
— Relevez Ulenspiegel à un pied de terre, dit le bailli ; placez-lui le brasier sous les pieds et une chandelle sous chaque aisselle.
Le bourreau obéit. Ce qui restait de poil sous les aisselles crépita et fuma sous la flamme.
Ulenspiegel criait, et Soetkin, pleurant, disait :
— Otez-le feu ! Le bailli disait !
— Avoue le recel et tu seras délivré. Avoue pour lui, femme. Et Ulenspiegel disait :
— Qui veut jeter le poissonnier dans le feu qui brûle toujours ?
Soetkin faisait signe de la tête qu’elle n’avait rien à dire. Ulenspiegel grinçait des dents, et Soetkin le regardait les yeux hagards et toute en larmes.
Cependant, lorsque le bourreau, ayant éteint les chandelles, plaça le brasier ardent sous les pieds d’Ulenspiegel, elle cria :
— Messieurs les juges, ayez pitié de lui : il ne sait ce qu’il dit.
— Pourquoi ne sait-il ce qu’il dit ? demanda le bailli cauteleusement.
— Ne l’interrogez point, messieurs les juges ; vous voyez bien qu’elle est affolée de douleur. Le poissonnier a menti, dit Ulenspiegel.
— Parleras-tu comme lui, femme ? demanda le bailli.
Soetkin fit signe de la tête que oui.
— Brûlez le poissonnier ! cria Ulenspiegel.
Soetkin se tut, levant en l’air son poing fermé comme pour maudire. Voyant toutefois flamber plus ardemment le brasier sous les pieds de son fils, elle cria :
— Monseigneur Dieu ! madame Marie qui êtes aux cieux, faites cesser ce supplice ! Ayez pitié ! Otez le brasier !
— Le poissonnier ! gémit encore Ulenspiegel.
Et il vomit le sang à flots par le nez et par la bouche, et, penchant la tête, resta suspendu au-dessus des charbons.
Alors Soetkin cria :
— Il est mort, mon pauvre orphelin ! Ils l’ont tué ! Ah ! lui aussi. Otez ce brasier, messieurs les juges ! Laissez-moi le prendre dans mes bras pour mourir aussi, moi, près de lui. Vous savez que je ne me puis enfuir sur mes pieds brisés.
— Donnez son fils à la veuve, dit le bailli.
Puis les juges délibérèrent.
Le bourreau détacha Ulenspiegel, et le mit nu et tout couvert de sang sur les genoux de Soetkin, tandis que le chirurgien lui remettait les os en leurs charnières.
Cependant Soetkin embrassait Ulenspiegel et pleurant disait :
— Fils, pauvre martyr ! Si messieurs les juges le veulent, je te guérirai, moi ; mais éveille-toi, Thyl, mon fils ! Messieurs les juges, si vous me l’avez tué, j’irai à Sa Majesté ; car vous avez agi contre tout droit et justice, et vous verrez ce que peut une pauvre femme contre les méchants. Mais, messieurs, laissez-nous libres ensemble. Nous n’avons que nous deux au monde, pauvres gens sur qui la main de Dieu tombe lourde.
Ayant délibéré, les juges rendirent la sentence suivante : « Pour ce que vous, Soetkin, femme veuve de Claes, et vous, Thyl, fils de Claes, surnommé Ulenspiegel, ayant été accusés d’avoir frustré le bien qui, par confiscation, appartenait à Sa Royale Majesté, nonobstant tous privilèges à ce contraires, n’avez malgré torture cruelle et épreuves suffisantes, rien avoué. »
« Le tribunal, considérant le manque d’indices suffisants, et en vous, femme, le pitoyable état de vos membres, et en vous homme, la rude torture que vous avez soufferte, vous déclare libres, et vous permet de vous fixer chez celui ou celle de la ville à qui conviendra de vous loger, nonobstant votre pauvreté. »
« Ainsi fait à Damme, le vingt-troisième jour d’octobre, l’an de Notre-Seigneur 1558. »
— Grâces vous soient rendues, messieurs les juges, dit Soetkin.
— Le poissonnier ! gémissait Ulenspiegel.
Et la mère et le fils furent menés chez Katheline dans un chariot.
LXXIX
En cette année, qui fut la cinquante-huitième du siècle, Katheline entra chez Soetkin, et dit :
« Cette nuit, m’étant ointe de baume, je fus transportée sur la tour de Notre-Dame, et je vis les esprits élémentaires transmettant les prières des hommes aux anges, lesquels, s’envolant vers les hauts cieux, les portaient au trône. Et le ciel était tout parsemé d’étoiles radiantes. Soudain s’éleva d’un bûcher une forme qui me parut noire et monta se placer près de moi sur la tour. Je reconnus Claes tel qu’il était en vie, vêtu de ses habits de charbonni er. — Que fais-tu, me dit-il, sur la tour de Notre-Dame ? — Mais toi, répondis-je, où vas-tu, volant dans les airs comme un oiseau ? — Je vais, dit-il, au jugement ; n’entends-tu point le « clairon de l’ange » ? » Je me trouvais tout près de lui et sentis que son corps d’esprit n’était pas dur comme le corps des vivants ; mais si subtil qu’en avançant contre lui, j’y entrais comme dans une vapeur chaude. A mes pieds, par tout le pays de Flandre, brillaient quelques lumières, et je me dis : « Ceux qui se lèvent tôt et travaillent tard sont les bénis de Dieu. »
« Et toujours j’entendais dans la nuit le clairon de l’ange. Et je vis alors une autre ombre qui montait, venant d’Espagne ; celle-là était vieille et décrépite, avait le menton en pantoufle et de la confiture de coing aux lèvres. Elle portait sur le dos un manteau de velours cramoisi doublé d’hermine, sur la tête une couronne impériale, dans l’une de ses mains un anchois qu’elle grignotait et dans l’autre un hanap plein de bière. »
Elle vint, par fatigue sans doute, s’asseoir sur la tour de Notre- Dame. M’agenouillant, je lui dis : « Majesté couronnée, je vous vénère, mais je ne vous connais point. D’où venez-vous et que faites-vous au monde ? — Je viens, dit-elle, de Saint-Juste en Estramadoure, et je fus l’empereur Charles-Quint. — Mais, dis-je, où allez-vous présentement par cette froide nuit, à travers ces nuages charges de grêle ? — Je vais, dit-elle, au jugement. » Comme l’empereur voulait achever de manger son anchois, et de boire sa bière en son hanap, sonna le clairon de l’ange ; et il s’éleva dans l’air en grommelant d’être ainsi interrompu dans son repas. Je suivis Sa Sainte Majesté. Elle allait par les espaces hoquetant de fatigue, soufflant d’asthme, et vomissant parfois, car la mort l’avait frappée en état d’indigestion. Nous montâmes sans cesse, comme des flèches chassées par un arc de cornouiller. Les étoiles glissaient à côté de nous, traçant des raies de feu dans le ciel ; nous les voyions s’y détacher et tomber. Le clairon de l’ange sonnait. Quel bruit éclatant et puissant ! A chaque fanfare frappant les vapeurs de l’air, celles-ci s’ouvraient, comme si de près quelque ouragan eût soufflé sur elles. Et ainsi la voie nous était tracée. Ayant été enlevés pendant mille lieues et davantage, nous vîmes Christ en sa gloire, assis sur un trône d’étoiles, et à sa droite était l’ange qui écrit les actions des hommes sur un registre d’airain, et à sa gauche Marie sa mère, l’implorant sans cesse pour les pécheurs. »
« Claes et l’empereur s’agenouillèrent devant le trône. »
« L’ange lui jeta de la tête la couronne : — Il n’est qu’un empereur céans, dit-il, c’est Christ. »
« Sa Sainte Majesté parut fâchée ; toutefois, parlant humblement : — Ne pourrais-je, dit-elle, garder cet anchois et ce hanap de bière, car ce long voyage me donna faim ? »
« — Comme tu l’eus toute ta vie, repartit l’ange ; mais mange et bois toutefois. »
« L’empereur vida le hanap de bière et grignota l’anchois. »
« Christ alors parlant dit :
« — Te présentes-tu au jugement l’âme nette ?
« — Je l’espère, mon doux Seigneur, car je me confessai, répondit l’empereur Charles.
« — Et toi, Claes ? dit Christ ; car tu ne trembles point comme cet empereur.
« — Mon Seigneur Jésus, répondit Claes, il n’est point d’âme qui soit nette, je n’ai donc nulle peur de vous qui êtes le souverain bien et la souveraine justice, mais je crains toutefois pour mes péchés qui furent nombreux.
« — Parle, carogne, dit l’ange en s’adressant à l’empereur.
« — Moi, Seigneur, répondit Charles d’une voix embarrassée, étant oint du doigt de vos prêtres, je fus sacré roi de Castille, empereur d’Allemagne et roi des Romains. J’eus sans cesse à cœur la conservation du pouvoir qui vient de vous et pour ce, j’agis par la corde, par le fer, la fosse et le feu contre tous les réformés.
« Mais l’ange :
« — Menteur gastralgique, dit-il, tu veux nous tromper. Tu toléras en Allemagne les réformés, car tu avais peur d’eux, et les fis décapiter, brûler, pendre ou enterrer vifs aux Pays-Bas, où tu ne craignais rien que de n’hériter point assez de ces abeilles laborieuses riches de tant de miel. Cent mille âmes périrent de ton fait, non que tu aimasses Christ, mon Seigneur, mais parce que tu fus despote, tyran, rongeur de pays, n’aimant que toi-même, et après toi, les viandes, poissons, vins et bières, car tu fus goulu comme un chien et buveur comme une éponge.
« — Et toi, Claes, parle, dit Christ.
« Mais l’ange se levant :
« — Celui-ci n’a rien à dire. Il fut bon, laborieux, comme le pauvre peuple de Flandre, travaillant volontiers et volontiers riant, tenant la foi qu’il devait à ses princes et croyant que ses princes tiendraient la foi qu’ils lui devaient. Il avait de l’argent, il fut accusé, et comme il avait hébergé un réformé, il fut brûlé vif.
« — Ah ! dit Marie, pauvre martyr, mais il est au ciel des sources fraîches, des fontaines de lait et de vin exquis qui te rafraîchiront, et je t’y mènerai moi-même, charbonnier.
« Le clairon de l’ange sonna encore et je vis s’élever, du fond des abîmes, un homme nu et beau, couronné de fer. Et sur le cercle de la couronne étaient écrits ces mots : « Triste jusqu’au jour de la justice. »
« Il s’approcha du trône et dit à Christ :
« — Je suis ton esclave jusqu’à ce que je sois ton maître.
« — Satan, dit Marie, un jour viendra où il n’y aura plus d’esclaves ni de maîtres, et où Christ qui est amour, Satan qui est orgueil, voudront dire : Force et science.
« — Femme, tu es bonne et belle, dit Satan.
« Puis parlant à Christ, et montrant l’empereur :
« — Que faut-il faire de ceci ? dit-il.
« Christ répondit :
« — Tu mettras le vermisseau couronné dans une salle où tu rassembleras tous les instruments de torture en usage sous son règne. Chaque fois qu’un malheureux innocent endurera le supplice de l’eau, qui gonfle les hommes comme des vessies, celui des chandelles, qui leur brûle la plante des pieds et les aisselles, l’estrapade, qui brise les membres ; la traction à quatre galères ; chaque fois qu’une âme libre exhalera sur le bûcher son dernier souffle, il faut qu’il endure tour à tour ces morts, ces tortures, afin qu’il apprenne ce que peut faire de mal un homme injuste commandant à des millions d’autres : qu’il pourrisse dans les prisons, meure sur les échafauds, gémisse en exil, loin de la patrie ; qu’il soit honni, vilipendé, fouetté ; qu’il soit riche et que le fisc le ronge ; que la délation l’accuse, que la confiscation le ruine. Tu en feras un âne, afin qu’il soit doux, maltraité et mal nourri ; un pauvre, pour qu’il demande l’aumône et soit reçu avec des injures ; un ouvrier, afin qu’il travaille trop et ne mange pas assez ; puis, quand il aura bien souffert dans son corps et dans son âme d’homme, tu en feras un chien, afin qu’il soit bon et reçoive les coups, un esclave aux Indes, afin qu’on le vende aux enchères ; un soldat, afin qu’il se batte pour un autre et se fasse tuer sans savoir pourquoi. Et quand, au bout de trois cents ans, il aura ainsi épuisé toutes les souffrances, toutes les misères, tu en feras un homme libre, et si en cet état il est bon comme fut Claes, tu donneras à son corps, dans un coin de terre ombreux à midi, visité du soleil le matin, sous un bel arbre, couvert d’un frais gazon, le repos éternel. Et ses amis viendront sur sa tombe verser leurs larmes amères et semer les violettes, fleurs du souvenir.
« — Grâce, mon fils, dit Marie, il ne sut ce qu’il faisait, car puissance fait le cœur dur.
« — Il n’est point de grâce, dit Christ.
« — Ah ! dit la Sainte Majesté, si j’avais seulement un verre de vin d’Andalousie !
« — Viens, dit Satan ; il est passé le temps du vin, des viandes et des volailles.
« Et il emporta au plus profond des enfers l’âme du pauvre empereur, qui grignotait encore son morceau d’anchois.
« Satan le laissa faire par pitié. Puis je vis madame la Vierge qui mena Claes au plus haut du ciel, là où il n’y avait que des étoiles serrées par grappes à la voûte. Et là, des anges le lavèrent et il devint beau et jeune. Puis ils lui donnèrent à manger de la rystpap dans des cuillers d’argent. Et le ciel se ferma. »
— Il est en gloire, dit la veuve.
— Les cendres battent sur mon cœur, dit Ulenspiegel.
LXXX
Pendant les vingt-trois jours suivants, Katheline devint blanche, maigre et sécha comme si elle fût dévorée d’un feu intérieur plus rongeant que celui de la folie.
Elle ne disait plus : « Le feu ! Creusez un trou ; l’âme veut sortir » ; mais ravie en extase toujours et parlant à Nele :
— Epouse je suis ; épouse tu dois être. Beau ; grands cheveux ; chaud amour ; froids genoux et bras froids !
Et Soetkin la regardait tristement, croyant à une folie nouvelle.
Katheline poursuivant son propos :
— Trois fois trois font neuf, chiffre sacré. Celui qui a dans la nuit des yeux brillants comme yeux de chat voit seul le mystère.
Un soir Soetkin l’entendant fit un geste de doute. Mais Katheline :
— Quatre et trois, dit-elle, malheur sous Saturne ; sous Vénus, nombre de mariage. Bras froids ! Froids genoux ! Cœur de feu !
Soetkin repartit :
— Il ne faut point parler des méchantes idoles païennes.
Ce qu’entendant Katheline, elle fit le signe de la croix et dit :
— Béni soit le cavalier gris. Faut à Nele, mari, beau mari portant l’épée, noir mari à la face brillante.
— Oui, disait Ulenspiegel, fricassée de maris dont je ferai la sauce avec mon couteau.
Nele regarda son ami avec des yeux de plaisir tout humides de le voir si jaloux : -
— Je n’en veux point, dit-elle.
Katheline répondit :
— Quand viendra celui qui est vêtu de gris, toujours botté et éperonné d’autre sorte.
Soetkin disait :
— Priez Dieu pour l’affolée.
— Ulenspiegel, dit Katheline, va nous quérir quatre litres de dobbel-kuyt pendant que je vais préparer les heete-koeken ; ce sont des crêpes au pays de France.
Soetkin demanda pourquoi elle fêtait le samedi comme les juifs.
Katheline répondit :
— Parce que la pâte est prête.
Ulenspiegel se tenait debout ayant à la main le grand pot d’étain d’Angleterre qui contenait juste la mesure.
— Mère, que faut-il faire ? demanda-t-il.
— Va, dit Katheline.
Soetkin ne voulait plus répondre, n’étant point maîtresse dans la maison ; elle dit à Ulenspiegel : — Va, mon fils.
Ulenspiegel courut jusqu’au Scaeck, d’où il rapporta les quatre litres de dobbel-kuyt.
Bientôt le parfum des heete-koeken se répandit dans la cuisine, et tous eurent faim, même la dolente affligée.Ulenspiegel mangea bien. Katheline lui avait donné un grand hanap en disant qu’étant le seul mâle, chef de maison, il devait boire plus que les autres et chanter après.
Et ce disant, elle avait l’air malicieux, mais Ulenspiegel but et ne chanta point ; Nele pleurait en regardant Soetkin blême et toute sur elle- même affaissée ; Katheline seule était joyeuse.
Après le repas, Soetkin et Ulenspiegel montèrent au grenier pour s’aller coucher ; Katheline et Nele restèrent dans la cuisine où leurs lits étaient dressés.
Vers deux heures du matin, Ulenspiegel s’était depuis longtemps endormi à cause de la pesanteur de la boisson ; Soetkin, les yeux ouverts, comme chaque nuit, priait Madame la Vierge de lui donner le sommeil, mais Madame ne l’écoutait point. Soudain elle entendit le cri d’une orfraie et de la cuisine un semblable cri répondant ; puis, de loin, dans la campagne, d’autres cris retentirent et toujours il lui paraissait qu’on y répondait de la cuisine.
Pensant que c’étaient des oiseaux de nuit, elle n’y fit nulle attention. Elle entendit des hennissements de chevaux et le bruit de sabots ferrés frappant la chaussée ; elle ouvrit la fenêtre du grenier et vit en effet deux chevaux sellés, piaffant et broutant l’herbe de l’accotement. Elle entendit alors une voix de femme criant, une voix d’homme menaçant, des coups frappés, de nouveaux cris, une porte se fermant avec fracas et un pas angoisseux montant les marches de l’escalier.
Ulenspiegel ronflait et n’entendait rien ; la porte du grenier s’ouvrit ; Nele entra presque nue, hors d’haleine, pleurant à sanglots, mit en hâte, contre la porte, une table, des chaises un vieux réchaud, tout ce qu’elle put trouver de meubles. Les dernières étoiles étaient près de s’éteindre, les coqs chantaient.
Ulenspiegel, au bruit qu’avait fait Nele, s’était retourné dans le lit, mais continuait de dormir.
Nele alors se jetant au cou de Soetkin : — Soetkin, dit-elle, j’ai peur, allume la chandelle.
Soetkin le fit ; et toujours gémissait Nele.
La chandelle étant allumée, Soetkin, regardant Nele, vit la chemise de la fillette déchirée à l’épaule et sur le front, la joue et le cou, des traces saignantes, comme en laissent les coups d’ongle.
— Nele, dit Soetkin l’embrassant, d’où viens-tu ainsi blessée ?
La fillette, tremblant et gémissant toujours, disait : — Ne nous fais point brûler, Soetkin.
Cependant, Ulenspiegel s’éveillait et clignait de l’œil à la clarté de la chandelle. Soetkin disait : — Qui est en bas ? Nele répondait : — Tais- toi, c’est le mari qu’elle me veut donner.
Soetkin et Nele entendirent tout à coup crier Katheline, et les jambes leur faillirent à toutes deux. « Il la bat, il la bat à cause de moi ! » disait Nele.
— Qui est dans la maison ? cria Ulenspiegel sautant du lit. Puis, s’essuyant les yeux, il vagua par la chambre jusqu’à ce qu’il eût mis la main sur un lourd tisonnier gisant dans un coin.
— Personne, disait Nele, personne ; n’y va pas, Ulenspiegel !
Mais lui, n’écoutant rien, courut à la porte, jetant de côté chaises, tables et réchaud. Katheline ne cessait de crier en bas ; Nele et Soetkin tenaient Ulenspiegel sur le palier, l’une à bras-le-corps, l’autre aux jambes, disant : — N’y va pas, Ulenspiegel, ce sont des diables.
— Oui, répondait-il, diable mari de Nele, je vais maritalement l’accoupler à mon tisonnier. Fiançailles de fer et de viande ! Laissez- moi descendre.
Elles ne le lâchaient point toutefois, car elles étaient fortes de ce qu’elles se tenaient à la rampe. Lui les entraînait sur les marches de l’escalier, et elles avaient peur se rapprochant ainsi des diables. Mais elles ne purent rien contre lui. Descendant par sauts et par bonds comme un boulet de neige du haut d’une montagne, il entra dans la cuisine, vit Katheline défaite et blême à la lueur de l’aube, et l’ouït disant : « Hanske, pourquoi me laisses-tu seule ? Ce n’est point de ma faute si Nele est méchante. »
Ulenspiegel, sans l’écouter, ouvrit la porte de l’étable. N’y trouvant personne, il s’élança dans le clos et de là sur la chaussée ; il vit de loin deux chevaux courant et se perdant en la brume. Il courut pour les atteindre, mais ne le put, car ils allaient comme l’autan balayant les feuilles sèches.
Marri de colère et de désespérance, il rentra disant entre ses dents : « Ils ont abusé d’elle ; ils ont abusé d’elle ! » Et il regardait, les yeux brûlant d’une méchante flamme, Nele qui, toute frémissante, se tenant devant la veuve et Katheline, disait :
— Non, Thyl, mon aimé, non.
Ce disant, elle le regardait dans les yeux, si tristement et franchement, qu’Ulenspiegel vit bien qu’elle disait vrai. Puis l’interrogeant :
— D’où venaient ces cris ? dit-il, où allaient ces hommes ? Pourquoi ta chemise est-elle déchirée à l’épaule et au dos ? Pourquoi portes-tu au front et à la joue des traces d’ongles ?
— Ecoute, dit-elle, mais ne nous fais point brûler, Ulenspiegel. Katheline, que Dieu sauve de l’enfer ! a, depuis vingt-trois jours, pour ami un diable vêtu de noir, botté et éperonné. Il a la face brillante du feu que l’on voit en été sur les vagues de la mer quand il fait chaud.
— Pourquoi es-tu parti, Hanske, mon mignon ? disait Katheline. Nele est méchante.
Mais Nele poursuivant son propos, disait : — Il crie comme une orfraie pour annoncer sa présence. Ma mère le voit dans la cuisine tous les samedis. Elle dit que ses baisers sont froids et que son corps est comme neige. Il la bat quand elle ne fait point tout ce qu’il veut. Il lui apporta une fois quelques florins, mais il lui en prit toutes les autres.
Durant ce récit, Soetkin, joignant les mains, priait pour Katheline. Katheline joyeuse disait :
— A moi n’est plus mon corps, à moi n’est plus mon esprit, mais à lui. Hanske, mon mignon, mène-moi encore au sabbat. Il n’y a que Nele qui ne veuille jamais venir ; Nele est méchante.
— A l’aube, il s’en allait, continuait la fillette ; le lendemain, ma mère me racontait cent choses bien étranges… Mais il ne faut pas me regarder avec de si méchants yeux, Ulenspiegel. Hier, elle me dit qu’un beau seigneur, vêtu de gris et nommé Hilbert, voulait m’avoir en mariage et viendrait céans pour se montrer à moi. Je répondis que je ne voulais point de mari, ni laid ni beau. Par autorité maternelle, elle me força de demeurer levée à les attendre, car elle ne perd point du tout le sens quand il s’agit de ses amours. Nous étions à demi déshabillées, prêtes à nous coucher ; je dormais sur la chaise qui est là. Quand ils entrèrent, je ne m’éveillai point. Soudain je sentis quelqu’un m’embrassant et me baisant sur le cou. Et à la lueur de la lune brillante, je vis une face claire comme sont les crêtes des vagues de la mer en juillet, quand il va tonner, et j’entendis qu’on me disait à voix basse : « Je suis Hilbert, ton mari ; sois mienne, je te ferai riche ». Le visage de celui qui parlait avait une odeur de poisson. Je le repoussai ; il me voulut prendre par violence, mais j’avais la force de dix hommes comme lui. Toutefois, il me déchira ma chemise, me blessa au visage et disait toujours : « Sois mienne, je te ferai riche. — Oui, disais-je, comme ma mère, à qui tu prendras son dernier liard ». Alors il redoublait de violence, mais ne pouvait rien contre moi. Puis, comme il était plus laid qu’un trépassé, je lui donnai de mes ongles dans les yeux si fort qu’il cria de douleur et que je pus m’échapper et venir ici près de Soetkin.
Katheline disait toujours :
— Nele est méchante. Pourquoi es-tu parti si vite, Hanske mon mignon ?
— Ou étais-tu, mauvaise mère, disait Soetkin, pendant qu’on voulait prendre l’honneur à ton enfant ?
— Nele est méchante, disait Katheline. J’étais près de mon seigneur noir, quand le diable gris vint à nous, le visage sanglant et dit : « Viens-t’en, garçon : la maison est mauvaise ; les hommes y veulent frapper à mort, et les femmes ont des couteaux au bout des doigts. » Puis ils coururent à leurs chevaux et disparurent dans le brouillard. Nele est méchante.
LXXXI
Le lendemain, tandis qu’ils prenaient le lait chaud Soetkin dit à Katheline :
— Tu vois que la douleur me chasse déjà de ce monde m’en veux-tu faire fuir par tes damnées sorcelleries ?
Mais Katheline disait toujours :
— Nele est méchante. Reviens, Hanske, mon mignon.
Le mercredi suivant, les diables revinrent à deux. Nele, depuis le samedi, couchait chez la veuve Van den Houte disant qu’elle ne pouvait rester chez Katheline à cause de la présence d’Ulenspiegel, jeune gars.
Katheline reçut son seigneur noir et l’ami de ce seigneur dans le keet, qui est la buanderie et le four à pain attenant au logis principal. Et ils y menèrent noces et festins de vin vieux et de langue de bœuf fumée, qui étaient toujours là les attendant. Le diable noir dit à Katheline :
— Nous avons, pour un grand œuvre à faire, besoin d’une grosse somme d’argent ; donne-nous ce que tu peux.
Katheline ne leur voulut bailler qu’un florin, ils la menacèrent de la tuer. Mais ils la laissèrent quitte pour deux carolus d’or et sept deniers.
— Ne venez plus le samedi, leur dit-elle, Ulenspiegel connaît ce jour et vous attendra en armes pour vous frapper de mort, et je mourrais après vous.
— Nous viendrons le mardi suivant, dirent-ils. Ce jour-là, Ulenspiegel et Nele dormaient sans craindre les diables, car ils croyaient qu’ils ne venaient que le samedi.
Katheline se leva et alla voir dans le keet si ses amis étaient venus.
Elle était bien impatiente, car depuis qu’elle avait revu Hanske, sa souffrance de folie avait grandement diminué, car c’était folie amoureuse, disait-on.
Ne les voyant pas, elle fut navrée ; quand elle entendit du côté de Sluys, dans la campagne, crier l’orfraie, elle marcha vers le cri. Cheminant dans la prairie au bas d’une digue de fascines et de gazon, elle entendit de l’autre côté de la digue les deux diables causant ensemble. L’un disait :
— J’en aurai la moitié.
L’autre répondait :
— Tu n’en auras rien, ce qui est à Katheline est à moi.
Puis ils blasphémèrent, se disputant à eux deux à qui aurait seul le bien et les amours de Katheline et de Nele tout ensemble. Transie de peur, n’osant parler ni bouger, Katheline les entendit bientôt s’entre-battre, puis l’un d’eux disant :
— Ce fer est froid. Puis un râle et la chute d’un corps lourd.
Peureuse elle marcha jusqu’à sa chaumine. A deux heures de la nuit elle entendit de nouveau, mais dans son clos, le cri de l’orfraie. Elle alla pour ouvrir et vit devant la porte son diable ami seul. Elle lui demanda :
— Qu’as-tu fait de l’autre ?
— Il ne viendra plus, répondit-il.
Puis l’embrassant, il la caressa. Et il lui parut plus froid que de coutume. Et l’esprit de Katheline était bien éveillé. Quand il s’en fut, il lui demanda vingt florins, tout ce qu’elle avait : elle lui en donna dix- sept.
Le lendemain, curieuse, elle alla le long de la digue ; mais elle ne vit rien, sinon à une place grande comme un cercueil d’homme, du sang sur le gazon plus mou sous le pied. Mais le soir, la pluie lava le sang.
Le mercredi suivant, elle entendit encore dans son clos le cri de l’orfraie.
LXXXII
Chaque fois qu’il en avait besoin pour payer chez Katheline leur dépense commune, Ulenspiegel allait la nuit lever la pierre du trou creusé près du puits et prenait un carolus.
Un soir, les trois femmes étaient à filer ; Ulenspiegel sculptait au couteau une boîte que lui avait recommandée le bailli et dans laquelle il gravait habilement une belle chasse, avec une meute de chiens de Hainaut, de molosses de Candie, qui sont bêtes très féroces, de chiens de Brabant marchant par paires et nommés les mangeurs d’oreilles, et d’autres chiens tors, retors, mopses, trapus et lévriers.
Katheline étant présente, Nele demanda à Soetkin si elle avait bien caché son trésor. La veuve lui répondit sans méfiance qu’il ne pouvait être mieux qu’à côté du mur du puits.
Vers la minuit qui était de jeudi, Soetkin fut éveillée par Bibulus Schnouffius, qui aboya très aigrement, mais non longtemps. Jugeant que c’était quelque fausse alerte, elle se rendormit.
Le vendredi matin, au petit jour, Soetkin et Ulenspiegel, s’étant levés, ne virent point, comme de coutume, Katheline dans la cuisine, ni le feu allumé, ni le lait bouillant sur le feu. Ils en furent ébahis et regardèrent si de hasard elle ne serait point dans le clos. Ils l’y virent, nonobstant qu’il bruinât, échevelée, en son linge, mouillée et transie, mais n’osant entrer.
Ulenspiegel allant à elle, lui dit :
— Que fais-tu là, presque nue, quand il pleut ?
— Ah ! dit-elle, oui, oui, grand prodige !
Et elle montra le chien égorgé et tout roide.
Ulenspiegel songea aussitôt au trésor ; il y courut. Le trou en était vide et la terre au loin semée.
Sautant sur Katheline et la frappant
— Où sont les carolus ? dit-il.
— Oui ! oui, grand prodige ! répondait Katheline.
Nele défendant sa mère, criait :
— Grâce et pitié, Ulenspiegel.
Il cessa de frapper. Soetkin se montra alors et demanda ce qu’il y avait.
Ulenspiegel lui montra le chien égorgé et le trou vide.
Soetkin blêmit et dit :
— Vous me frappez durement, Seigneur Dieu. Mes pauvres pieds !
Et elle disait cela à cause de la douleur qu’elle y avait et de la torture inutilement soufferte pour les carolus d’or. Nele, voyant Soetkin si douce, se désespérait et pleurait, Katheline agitant un morceau de parchemin, disait :
— Oui, grand prodige. Cette nuit, il est venu, bon et beau. Il n’avait plus sur son visage ce blême éclat qui me causait tant de peur. Il me parlait avec une grande tendresse. J’étais ravie, mon cœur se fondait. Il me dit : « Je suis riche maintenant et t’apporterai mille florins d’or, bientôt. — Oui, dis-je J’en suis aise pour toi plus que pour moi, Hanske, mon mignon. — Mais n’as-tu point céans, demanda-t-il, quelque autre personne que tu aimes et que je puisse enrichir ? — Non, répondis-je, ceux qui sont ici n’ont nul besoin de toi. — Tu es fière dit- il ; Soetkin et Ulenspiegel sont donc riches ? — Ils vivent sans le secours du prochain, répondis-je. — Malgré la confiscation ? dit-il. — Ce à quoi je répondis que vous aviez plutôt souffert la torture que de laisser prendre votre bien. — Je ne l’ignorais point, dit-il. » Et il commença, ricassant coîment et bassement à se gausser du bailli et des échevins, pour ce qu’ils n’avaient rien su vous faire avouer. Je riais alors pareillement. « Ils n’eussent point été si niais, dit-il, que de cacher leur trésor en leur maison. » Je riais. « Ni dans la cave céans. » — Nenni, disais-je. — « Ni dans le clos ? » Je ne répondis point. « Ah ! dit-il, ce serait grande imprudence. » — Petite, disais-je, car l’eau ni son mur ne parleront. Et lui de continuer de rire.
Cette nuit, il partit plus tôt que de coutume, après m’avoir donné une poudre avec laquelle, disait-il, j’irais au plus beau des sabbats. Je le reconduisis, en mon linge, jusqu’à la porte du clos, et j’étais tout ensommeillée. J’allai, comme il l’avait dit, au sabbat, et n’en revins qu’à l’aube, où je me trouvai ici, et vis le chien égorgé et le trou vide. C’est là un coup bien pesant pour moi, qui l’aimai si tendrement et lui donnai mon âme. Mais vous aurez tout ce que j’ai, et je ferai œuvre de mes pieds et de mes mains pour vous faire vivre.
— Je suis le blé sous la meule ; Dieu et un diable larron me frappent à la fois, dit Soetkin.
— Larron, n’en parlez point ainsi, repartit Katheline ; il est diable, diable. Et pour preuve, je vais vous montrer le parchemin qu’il laissa dans la cour ; il y est écrit : « N’oublie jamais de me servir. Dans trois fois deux semaines et cinq jours, je te rendrai le double du trésor. N’aie nul doute, sinon tu mourras. » Et il tiendra parole, j’en suis sûre.
— Pauvre affolée ! dit Soetkin.
Et ce fut son dernier reproche.
LXXXIII
Les deux semaines ayant passé trois fois et les cinq jours pareillement, le diable ami ne revint point. Toutefois Katheline vivait sans désespérance.
Soetkin, ne travaillant plus, se tenait sans cesse devant le feu, toussant et courbée. Nele lui donnait les meilleures herbes et les plus embaumées ; mais nul remède ne pouvait sur elle. Ulenspiegel ne sortait point de la chaumine, craignant que Soetkin ne mourût quand il serait dehors.
Il advint ensuite que la veuve ne put plus manger ni boire sans vomir. Le chirurgien-barbier vint qui lui ôta du sang ; le sang étant ôté, elle fut si faible qu’elle ne put quitter son banc. Enfin, desséchée de douleur, elle dit un soir :
— Claes, mon homme ! Thyl, mon fils ! merci, Dieu qui me prends !
Et, soupirant, elle mourut.
Katheline n’osant la veiller, Ulenspiegel et Nele le firent ensemble et toute la nuit ils prièrent pour la morte.
A l’aube entra par la fenêtre ouverte une hirondelle.
Nele dit :
— L’oiseau des âmes, c’est bon présage : Soetkin est au ciel.
L’hirondelle fit trois fois le tour de la chambre et partit jetant cri.
Puis il entra une seconde hirondelle plus grande et noire que la première. Elle tourna autour d’Ulenspiegel, et il dit :
— Père et mère, les cendres battent sur ma poitrine, je ferai ce que vous demandez.
Et la seconde s’en fut criant comme la première. Le jour parut plus clair. Ulenspiegel vit des milliers d’hirondelles rasant les prairies, et le soleil se leva.
Et Soetkin fut enterrée au Champ des pauvres.
LXXXIV
Depuis la mort de Soetkin, Ulenspiegel, rêveur, dolent ou fâché, errait par la cuisine, n’entendant rien, prenant en nourriture et boisson ce qu’on lui donnait, sans choisir. Et il se levait souvent la nuit.
En vain de sa douce voix Nele l’exhortait à l’espérance vainement Katheline lui disait qu’elle savait que Soetkin était en paradis auprès de Claes, Ulenspiegel répondait à tout :
— Les cendres battent.
Et il était comme un homme affolé, et Nele pleurait le voyant ainsi.
Cependant le poissonnier demeurait en sa maison seul comme un parricide, et n’en osait sortir que le soir ; car hommes et femmes, en passant près de lui, le huaient et l’appelaient meurtrier, et les petits enfants fuyaient devant lui, car on leur avait dit qu’il était le bourreau. Il errait seul, n’osant entrer en aucun des trois cabarets de Damme ; car on l’y montrait au doigt, et, s’il y restait seulement debout une minute, les buveurs sortaient.
De là vint que les _baesen _ ne le voulurent plus revoir, et, s’il se présentait, fermaient sur lui la porte. Alors le poissonnier leur faisait une humble remontrance ; ils répondaient que c’était leur droit, et non leur devoir de vendre.
De guerre lasse, le poissonnier allait boire In ’t Roode Valck au Faucon Rouge, petit cabaret éloigné de la ville, sur les bords du canal de Sluys. Là on le servait ; car c’étaient des gens besogneux de qui toute monnaie était bien reçue. Mais le baes du Roode Valck ne lui parlait point ni non plus sa femme. Il y avait là deux enfants et un chien : quand le poissonnier voulait caresser les enfants, ils s’enfuyaient ; et quand il appelait le chien, celui-ci le voulait mordre.
Ulenspiegel, un soir, se mit sur le seuil de la porte, Mathyssen, le tonnelier, le voyant si rêveur, lui dit :
— Il faut travailler de tes mains et oublier ce coup de douleur.
Ulenspiegel répondit.
— Les cendres de Claes battent sur ma poitrine.
— Ah ! dit Mathyssen, il mène plus triste vie que toi, le dolent poissonnier. Nul ne lui parle et chacun le fuit, si bien qu’il est forcé d’aller chez les pauvres gueux du Roode Valck boire sa pinte de bruinbier solitairement. C’est grande punition.
— Les cendres battent ! dit encore Ulenspiegel.
Ce soir-là même, tandis que la cloche de Notre-Dame sonnait la neuvième heure, Ulenspiegel marcha vers le Roode Valck, et voyant que le poissonnier n’y était point, alla vaguant sous les arbres qui bordent le canal. La lune brillait claire.
Il vit venir le meurtrier.
Comme il passait devant lui, il put le voir de près, et l’entendre dire, parlant tout haut comme gens qui vivent seuls :
— Où ont-ils caché ces carolus ?
— Où le diable les a trouvés, répondit Ulenspiegel en le frappant du poing au visage.
— Las ! dit le poissonnier, je te reconnais, tu es le fils. Aie pitié, je suis vieux et sans force. Ce que je fis, ce ne fut point par haine, mais pour servir Sa Majesté. Daigne me bailler pardon. Je te rendrai les meubles achetés par moi, tu ne m’en payeras pas un patard. N’est-ce pas assez ? Je les achetai sept florins d’or. Tu auras tout et aussi un demi-florin, car je ne suis riche, il ne te le faut imaginer.
Et il voulut se mettre à genoux devant lui.
Ulenspiegel, le voyant si laid, si tremblant et si lâche, le jeta dans le canal.
Et il s’en fut.
LXXXV
Sur les bûchers fumait la graisse des victimes. Ulenspiegel, songeant à Claes et à Soetkin, pleurait solitairement.
Il alla un soir trouver Katheline pour lui demander remède et vengeance.
Elle était seule avec Nele cousant près la lampe. Au bruit qu’il fit en entrant, Katheline leva pesamment la tête comme une femme réveillée d’un lourd sommeil.
Il lui dit :
— Les cendres de Claes battent sur ma poitrine, je veux sauver la terre de Flandre. Je le demandai au grand Dieu du ciel et de la terre, mais il ne me répondit point.
Katheline dit :
— Le grand Dieu ne te pouvait entendre ; il fallait premièrement parler aux esprits du monde élémentaire, lesquels, étant des deux natures céleste et terrestre, reçoivent les plaintes des pauvres hommes, et les transmettent aux anges qui, après, les portent au trône.
— Aide-moi, dit-il, en mon dessein ; je te payerai de sang s’il le faut.
Katheline répondit :
— Je t’aiderai, si une fille qui t’aime veut te prendre avec elle au sabbat des Esprits du Printemps qui sont les Pâques de la Sève.
— Je le prendrai, dit Nele.
Katheline versa dans un hanap de cristal une grisâtre mixture dont elle donna à boire à tous les deux ; elle leur frotta de cette mixture les tempes, narines, paumes des mains et poignets leur fit manger une pincée de poudre blanche, et leur dit de s’entre-regarder, afin que leurs âmes n’en fissent qu’une.
Ulenspiegel regarda Nele, et les doux yeux de la fillette allumèrent en lui un grand feu ; puis, à cause de la mixture, il sentit comme un millier de crabes le pincer.
Alors ils se dévêtirent, et ils étaient beaux ainsi éclairés par a lampe, lui dans sa force fière, elle dans sa grâce mignonne mais ils ne pouvaient se voir, car ils étaient déjà comme ensommeillés. Puis Katheline posa le cou de Nele sur le bras d’Ulenspiegel, et prenant sa main la mit sur le cœur de la fillette.
Et ils demeurèrent ainsi nus et couchés l’un près de l’autre.
Il semblait a tous deux que leurs corps se touchant fussent de feu doux comme soleil du mois des roses.
Ils se levèrent, ainsi qu’ils le dirent plus tard, montèrent sur l’appui de la fenêtre, de là s’élancèrent dans le vide, et sentirent l’air les porter, comme l’eau fait aux navires.
Puis ils n’aperçurent plus rien, ni de la terre où dormaient les pauvres hommes, ni du ciel où tantôt à leurs pieds roulaient les nuages. Et ils posèrent le pied sur Sirius, la froide étoile. Puis de là ils furent jetés sur le pôle.
Là ils virent, non sans crainte, un géant nu, le géant Hiver au poil fauve, assis sur des glaçons et contre un mur de glace. Dans des flaques d’eau, des ours et des phoques se mouvaient, hurlant troupeau, autour de lui. D’une voix enrouée, il appelait la grêle, la neige, les froides ondées, les grises nuées, les brouillards roux et puants, et les vents, parmi lesquels souffle le plus fort l’âpre septentrion. Et tous sévissaient à la fois en ce lieu funeste.
Souriant à ces désastres, le géant se couchait sur des fleurs par sa main fanées, sur des feuilles à son souffle séchées. Puis se penchant et grattant le sol de ses ongles, le mordant de ses dents, il y fouissait un trou pour y chercher le cœur de la terre le dévorer, et aussi mettre le noir charbon où étaient les forêts ombreuses, la paille où était le blé, le sable au lieu de la terre féconde. Mais le cœur de la terre étant de feu, il n’osait le toucher et se reculait craintif.
Il trônait en roi, vidant sa coupe d’huile, au milieu de ses ours et de ses phoques, et des squelettes de tous ceux qu’il tua sur mer, sur terre et dans les chaumines des pauvres gens. Il écoutait, joyeux, mugir les ours, braire les phoques, cliqueter les os des squelettes d’hommes et d’animaux sous les pattes des vautours et des corbeaux y cherchant un dernier morceau de chair, et le bruit des glaçons poussés les uns contre les autres par l’eau morne.
Et la voix du géant était comme le mugissement des ouragans, le bruit des tempêtes hivernales et le vent huïant dans les cheminées.
— J’ai froid et peur, disait Ulenspiegel.
— Il ne peut rien contre les esprits, répondait Nele.
Soudain il se fit un grand mouvement parmi les phoques, qui rentrèrent en hâte dans l’eau, les ours qui, couchant l’oreille de peur, mugirent lamentablement, et les corbeaux qui, croassant d’angoisse, se perdirent dans les nuées.
Et voici que Nele et Ulenspiegel entendirent les coups sourds d’un bélier sur le mur de glace servant d’appui au géant Hiver. Et le mur se fendait et oscillait sur ses fondements.
Mais le géant Hiver n’entendait rien, et il hurlait et aboyait joyeusement, remplissait et vidait sa coupe d’huile, et il cherchait le cœur de la terre pour le glacer et n’osait le prendre.
Cependant les coups résonnaient plus fort et le mur se fendait davantage, et la pluie de glaçons volant en éclats ne cessait de tomber autour de lui.
Et les ours mugissaient sans cesse lamentablement, et les phoques se plaignaient dans les eaux mornes.
Le mur croula, il fit jour dans le ciel : un homme en descendit, nu et beau, s’appuyant d’une main sur une hache d’or. Et cet homme était Lucifer, le roi Printemps.
Quand le géant le vit, il jeta loin sa coupe d’huile, et le pria de ne le point tuer.
Et au souffle tiède de l’haleine du roi Printemps, le géant Hiver perdit toute force. Le roi prit alors des chaînes de diamants, l’en lia et l’attacha au pôle.
Puis s’arrêtant, il cria, mais tendrement et amoureusement. Et du ciel descendit une femme blonde, nue et belle. Se plaçant près du roi, elle lui dit :
— Tu es mon vainqueur, homme fort.
Il répondit :
— Si tu as faim, mange ; si tu as soif, bois ; si tu as peur, mets-toi près de moi : je suis ton mâle.
— Je n’ai, dit-elle, faim ni soif que de toi.
Le roi cria encore sept fois terriblement. Et il y eut un grand fracas de tonnerre et d’éclairs, et derrière lui se forma un dais de soleils et d’étoiles. Et ils s’assirent sur des trônes.
Alors le roi et la femme, sans que leur noble visage bougeât et sans qu’ils fissent un geste contraire à leur force et à leur calme majesté, crièrent.
Il y eut à ces cris un onduleux mouvement dans la terre, la pierre dure et les glaçons. Et Nele et Ulenspiegel entendirent un bruit pareil à celui que feraient de gigantesques oiseaux voulant casser à coups de bec l’écale d’œufs énormes.
Et dans ce grand mouvement du sol qui montait et descendait pareil aux vagues de la mer, étaient des formes comme celles de l’œuf.
Soudain de partout sortirent des arbres enchevêtrant leurs branches sèches, tandis que leurs troncs se mouvaient vacillants comme des hommes ivres. Puis ils s’écartèrent, laissant entre eux un vaste espace vide. Du sol agité sortirent les génies de la terre ; du fond de la forêt, les esprits des bois, de la mer voisine, les génies de l’eau.
Ulenspiegel et Nele virent là les nains gardiens des trésors bossus, pattus, velus, laids et grimaçants, princes des pierres, hommes des bois vivant comme des arbres, et portant, en façon de bouche et d’estomac, un bouquet de racines au bas de la face pour sucer ainsi leur nourriture du sein de la terre, les empereurs des mines, qui ne savent point parler, n’ont ni cœur ni entrailles, et se meuvent comme des automates brillants. Là étaient des nains de chair et d’os, ayant queues de lézard, têtes de crapaud, coiffés d’une lanterne, qui sautent la nuit sur les épaules du piéton ivre ou du voyageur peureux, en descendent et, agitant leur lanterne, mènent dans les mares ou dans des trous les pauvres hères croyant que cette lanterne est la chandelle brûlant en leur logis.
Là étaient aussi les filles-fleurs, fleurs de force et de santé féminines, nues et point rougissantes, fières de leur beauté n’ayant pour tout manteau que leurs chevelures.
Leurs yeux brillaient humides comme la nacre dans l’eau, la chair de leurs corps était ferme, blanche et dorée par la lumière ; de leurs bouches rouges entr’ouvertes sortait une haleine plus embaumante que jasmin.
Ce sont elles qui errent le soir dans les parcs et jardins, ou bien au fond des bois, dans les sentiers ombreux, amoureuses et cherchant quelque âme d’homme pour en jouir. Sitôt que passent devant elles un jeune gars et une fillette, elles essayent de tuer la fillette, mais, ne le pouvant, soufflent à la mignonne, Ce sont elles qui errent le soir dans les parcs et encore résistante, désirs d’amour afin qu’elle se livre à l’amant ; car alors la fille-fleur a la moitié des baisers.
Ulenspiegel et Nele virent aussi descendre des hauts cieux les esprits protecteurs des étoiles, les génies des vents, de la brise et de la pluie, jeunes hommes ailés qui fécondent la terre.
Puis à tous les points du ciel parurent les oiseaux des âmes, les mignonnes hirondelles. Quand elles furent venues, la lumière parut plus vive. Filles-fleurs, princes des pierres, empereurs des mines, hommes des bois, esprits de l’eau, du feu et de la terre crièrent ensemble : « Lumière ! sève ! gloire au roi Printemps ! »Quoique le bruit de leur unanime clameur fût plus puissant que celui de la mer furieuse, de la foudre tonnant et de l’autan déchaîné, il sonna comme grave musique aux oreilles de Nele et d’Ulenspiegel, lesquels, immobiles et muets, se tenaient recroquevillés derrière le tronc rugueux d’un chêne.
Mais ils eurent plus peur encore quand les esprits, par milliers, prirent place sur des sièges qui étaient d’énormes araignées, des crapauds à trompe d’éléphant, des serpents entrelacés, des crocodiles debout sur la queue et tenant un groupe d’esprits dans la gueule, des serpents qui portaient plus de trente nains et naines assis à califourchon sur leur corps ondoyant, et bien cent mille insectes plus grands que des Goliaths, armés d’épées, de lances, de faux dentelées, de fourches à sept fourchons, de toutes autres sortes d’horribles engins meurtriers. Ils s’entre-battaient avec grand vacarme, le fort mangeant le faible, s’en engraissant et montrant ainsi que Mort est faite de Vie et que Vie est faite de Mort.
Et il sortait de toute cette foule d’esprits grouillante, serrée, confuse, un bruit pareil à celui d’un sourd tonnerre et de cent métiers de tisserands, foulons, serruriers travaillant ensemble.
Soudain parurent les esprits de la sève, courts, trapus, ayant les reins larges comme le grand tonneau d’Heidelberg, des cuisses grosses comme des muids de vin, et des muscles si étrangement forts et puissants que l’on eût dit que leurs corps fussent faits d’œufs grands et petits joints les uns aux autres et couverts d’une peau rouge, grasse, luisante comme leur barbe rare et leur rousse chevelure ; et ils portaient d’immenses hanaps remplis d’une liqueur étrange.
Quand les esprits les virent venir, il y eut parmi eux un grand trémoussement de joie ; les arbres, les plantes s’agitèrent, et la terre se crevassa pour boire.
Et les esprits de la sève versèrent le vin : tout, aussitôt, bourgeonna, verdoya, fleurit ; le gazon fut plein d’insectes susurrants et le ciel rempli d’oiseaux et de papillons ; les esprits versaient toujours, et ceux d’en bas reçurent le vin comme ils purent : les filles-fleurs, ouvrant la bouche ou sautant sur leurs roux échansons, et les baisant pour avoir davantage ; d’aucuns joignant les mains en signe de prière ; d’autres qui, béats, laissaient sur eux pleuvoir ; mais tous avides ou altérés, volant, debout, courant ou immobiles, cherchant à avoir le vin, et plus vivants à chaque goutte qu’ils en pouvaient recevoir. Et il n’y avait point là de vieillards, mais, laids ou beaux, tous étaient pleins de verte force et de vive jeunesse.
Et ils riaient, criaient, chantaient en se poursuivant sur les arbres comme des écureuils, dans l’air comme des oiseaux chaque mâle cherchant sa femelle et faisant sous le ciel de Dieu l’œuvre sainte de nature.
Et les esprits de la sève apportèrent au roi et à la reine la grande coupe pleine de leur vin. Et le roi et la reine burent et s’embrassèrent.
Puis le roi, tenant la reine enlacée, jeta sur les arbres, les fleurs et les esprits, le fond de sa coupe et s’écria :
— Gloire à la Vie ! gloire à l’Air libre ! gloire à la Force !
Et tous s’écrièrent :
— Gloire à Nature ! gloire à la Force !
Et Ulenspiegel prit Nele dans ses bras. Etant ainsi enlacés une danse commença ; danse tournoyante comme les feuilles que rassemble une trombe, où tout était en branle, arbres, plantes, insectes, papillons, ciel et terre, roi et reine filles-fleurs, empereurs des mines, esprits des eaux, nains bossus, princes des pierres, hommes des bois, porte-lanternes, esprits protecteurs des étoiles, et les cent mille horrifiques insectes entremêlant leurs lances, leurs faux dentelées, leurs fourches à sept fourchons danse vertigineuse, roulant dans l’espace qu’elle remplissait danse à laquelle prenaient part le soleil, la lune, les planètes les étoiles, le vent, les nuées.
Et le chêne auquel Nele et Ulenspiegel s’étaient accrochés roulait dans le tourbillon, et Ulenspiegel disait à Nele :
— Mignonne, nous allons mourir.
Un esprit les entendit et vit qu’ils étaient mortels :
— Des hommes, cria-t-il, des hommes en ce lieu !
Et il les arracha de l’arbre et les jeta dans la foule.
Et Ulenspiegel et Nele tombèrent mollement sur le dos des esprits, lesquels se les renvoyaient les uns aux autres disant :
— Salut aux hommes ! bienvenus les vers de terre ! Qui veut du garçonnet et de la fillette ? Ils nous viennent faire visite, les chétifs.
Et Ulenspiegel et Nele volaient de l’un à l’autre criant :
— Grâce !
Mais les esprits ne les entendaient point, et tous deux voltigeaient, les jambes en l’air, la tête en bas, tournoyant comme des plumes au vent d’hiver, pendant que les esprits disaient :
— Gloire aux hommelets et aux femmelettes, qu’ils dansent comme nous !
Les filles-fleurs, voulant séparer Nele d’Ulenspiegel, la frappaient et l’eussent tuée, si le roi Printemps, d’un geste arrêtant la danse, n’eût crié :
— Qu’on amène devant moi ces deux poux !
Et ils furent séparés l’un de l’autre ; et chaque fille-fleur disait en essayant d’arracher Ulenspiegel à ses rivales :
— Thyl, ne voudrais-tu mourir pour moi ?
— Je le ferai tantôt, répondit Ulenspiegel.
Et les nains esprits des bois qui portaient Nele disaient :
— Que n’es-tu âme comme nous, que nous te puissions prendre !
Nele répondait :
— Ayez patience.
Ils arrivèrent ainsi devant le trône du roi ; et ils tremblèrent fort en voyant sa hache d’or et sa couronne de fer.
Et il leur dit :
— Qu’êtes-vous venus faire ici, chétifs ?
Ils ne répondirent point.
— Je te connais, bourgeon de sorcière, ajouta le roi, et toi aussi, rejeton de charbonnier ; mais en étant venus à force de sortilèges à pénétrer en ce laboratoire de nature, pourquoi avez-vous maintenant le bec clos comme chapons empiffrés de mie ?
Nele tremblait en regardant le diable terrible ; mais Ulenspiegel, reprenant sa virile assurance, répondit :
— Les cendres de Claes battent sur mon cœur. Altesse divine, la mort va fauchant par la terre de Flandre, au nom du Pape, les plus forts hommes, les femmes les plus mignonnes ; ses privilèges sont brisés, ses chartes anéanties, la famine la ronge, ses tisserands et drapiers l’abandonnent pour aller chez l’étranger chercher le libre travail. Elle mourra tantôt si on ne lui vient en aide. Altesses, je ne suis qu’un pauvre petit bonhomme venu au monde comme un chacun, ayant vécu comme je le pouvais, imparfait, borné, ignorant, pas vertueux, point chaste ni digne d’aucune grâce humaine ni divine. Mais Soetkin mourut des suites de la torture et de son chagrin, mais Claes brûla dans un terrible feu, et je voulus les venger, et le fis une fois ; je voulais aussi voir plus heureux ce pauvre sol où sont semés ses os, et je demandai à Dieu la mort des persécuteurs, mais il ne m’écouta point. De plaintes las, je vous évoquai par la puissance du charme de Katheline, et nous venons, moi et ma tremblante compagne, à vos pieds, demander, Altesses divines, de sauver cette pauvre terre.
L’empereur et sa compagne répondirent ensemble :
-
- Par la guerre et par le feu,
- Par la mort et par le glaive,
- Cherche les Sept.
-
- Dans la mort et dans le sang,
- Dans les ruines et les larmes,
- Trouve les Sept.
-
- Laids, cruels, méchants, difformes,
- Vrais fléaux pour la pauvre terre,
- Brûle les Sept.
-
- Attends, entends et vois,
- Dis-nous, chétif, n’es-tu bien aise ?
- Trouve les Sept.
Et tous les esprits de chanter ensemble :
-
- Dans la mort et dans le sang,
- Dans les ruines et les larmes,
- Trouve les Sept.
-
- Attends, entends et vois
- Dis-nous, chétif, n’es-tu bien aise ?
- Trouve les Sept.
— Mais, dit Ulenspiegel, Altesse et vous, messieurs les esprits, je n’entends rien à votre langage. Vous vous gaussez de moi, sans doute.
Mais, sans l’écouter, ceux-ci dirent :
-
- Quand le septentrion
- Baisera le couchant,
- Ce sera fin de ruines :
- Trouve les Sept
- Et la Ceinture.
Et cela avec un si grand ensemble et une si effrayante force de sonorité, que la terre trembla et que les cieux frémirent. Et les oiseaux sifflant, les hiboux hululant, les moineaux pépiant de peur, les orfraies se plaignant, voletaient éperdus. Et les animaux de la terre, lions, serpents, ours, cerfs, chevreuils, loups, chiens et chats mugissaient, sifflaient, bramaient, hurlaient aboyaient et miaulaient terriblement.
Et les esprits chantaient :
-
- Attends, entends et vois,
- Aime les Sept
- Et la Ceinture.
Et les coqs chantèrent, et tous les esprits s’évanouirent sauf un méchant empereur des mines qui, prenant Ulenspiegel et Nele chacun par un bras, les lança dans le vide, sans douceur.
Ils se trouvèrent couchés l’un près de l’autre, comme pour dormir, et ils frissonnèrent au vent froid du matin.
Et Ulenspiegel vit le corps mignon de Nele tout doré à cause du soleil qui se levait.