La Lyre Chrestienne

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Auteur: Joachim du Bellay (1522-1560)

Recueil : Oeuvres de l'Invention de l'auteur


LA LYRE CHRESTIENNE

Moy cestuy là, qui tant de fois
Ay chanté la Muse charnelle,
Maintenant je haulse ma vois
Pour sonner la Muse eternelle.
De ceulx là qui n'ont part en elle,
L'applaudissement je n'attens:
Jadis ma folie estoit telle,
Mais toutes choses ont leur temps.

Si les vieux Grecz et les Romains
Des faux Dieux ont chanté la gloire,
Seron' nous plus qu'eulx inhumains,
Taisant du vray Dieu la memoire?
D'Helicon la fable notoire
Ne nous enseigne à le vanter:
De l'onde vive il nous fault boyre,
Qui seule inspire à bien chanter.

Chasse toute divinité
(Dict le Seigneur) devant la mienne:
Et nous chantons la vanité
De l'idolatrie ancienne
Par toy, ô terre Egyptienne!
Mere de tous ces petiz Dieux,
Les vers de la Lyre Chrestienne
Nous semblent peu melodieux.

Jadis le fameux inventeur
De la doctrine Academique
Chassoit le poëte menteur
Par les loix de sa republique.
Où est donq' l'esprit tant cynique,
Qui ose donner quelque lieu
Aux chansons de la Lyre ethnique,
En la republique de Dieu?

Si nostre Muse n'estoit point
De tant de vanitez coyfée,
La saincte voix, qui les cœurs poingt,
Ne seroit par nous estoufée.
Ainsi la grand' troppe echaufée
Avec son vineux Evöé
Estrangloit les chansons d'Orphée
Au son du cornet enroué.

Cestuy-là, qui dict, que ces vers
Gastent le naïf de mon style,
Il a l'estomac de travers,
Preferant le doux à l'utile:
La plaine heureusement fertile,
Bien qu'elle soit veufve de fleurs,
Vault mieulx, que le champ inutile
Emaillé de mile couleurs.

Si nous voulons emmïeller
Noz chansons de fleurs poëtiques,
Qui nous gardera de mesler
Telles douceurs en noz cantiques?
Convertissant à noz pratiques
Les biens trop long temps occupez
Par les faux possesseurs antiques,
Qui sur nous les ont usurpez.

D'Israël le peuple ancien
Affranchi du cruel service,
Du riche meuble Egyptien
Fit à Dieu plaisant sacrifice:
Et pour embellir l'edifice,
Que Dieu se faisoit eriger,
Salomon n'estima pas vice
De mandier l'or estranger.

Nous donques faisons tout ainsi:
Et comme bien ruzéz gendarmes,
Des Grecz et des Romains aussi
Prenons les bouclers et guyzarmes:
L'ennemy baillera les armes
Dont luy mesme' sera batu.
Telle fraude au faict des alarmes
Merite le nom de vertu.

O fol, qui chante les honneurs
De ces faulx Dieux! ou qui s'amuse
A farder le loz des seigneurs
Plus aimez qu'amys de la Muse.
C'est pourquoy la mienne refuse
De manïer le luc vanteur.
L'espoir des princes nous abuse,
Mais nostre Dieu n'est point menteur.

Celuy (Seigneur) à qui ta vois
Vivement touche les oreilles,
Bien qu'il sommeille quelquefois,
Finalement tu le reveilles:
Lors en tes œuvres non pareilles
Fichant son esprit, et ses yeux,
Il se rid des vaines merveilles
Du miserable ambicieux,

Qui eslongné du droict sentier
Suyt la tortueuse carriere,
Où celuy qui est plus entier
Plus souvent demeure en arrière,
Humant la faveur journaliere
Compaigne des souciz cuyzans,
Et la vanité familiere
A la tourbe des courtizans.

Ma nef, evitez ce danger,
Et n'attendez pas que l'orage
Par force vous face ranger
Au port après vostre naufrage.
L'homme ruzé par long usage
N'est follement avantureux:
Mais qui par son peril est sage,
Celuy est sage malheureux.

Bien heureux donques est celuy
Qui a fondé son asseurance
Aux choses dont le ferme appuy
Ne desment point son esperance.
C'est luy que nulle violence
Peult esbranler, tant seulement,
Si bien il se contreballence
En tous ses faictz egalement.

Celuy encor' ne cherche pas
La gloire, que le temps consomme:
Saichant que rien n'est icy bas
Immortel, que l'esprit de l'homme.
Et puis le poëte se nomme
Ores cigne melodieux,
Or' immortel et divin, comme
S'il estoit compaigon des Dieux.

Quand j'oy les Muses cacqueter,
Enflant leurs motz d'ung vain langage,
Il me semble ouyr cracqueter
Ung perroquet dedans sa cage:
Mais ces folz qui leur font hommage,
Amorçez de vaines doulceurs,
Ne peuvent sentir le dommage
Que traynent ces mignardes Sœurs.

Si le fin Grec eust escouté
La musique Sicilienne
Peu cautement: s'il eust gouté
A la couppe Circeïenne,
De sa doulce terre ancienne
Il n'eust regouté les plaizirs:
Et Dieu chassera de la sienne
Les esclaves de leurs dezirs.

O fol, qui se laisse envieillir
En la vaine philosophie,
Dont l'homme ne peut recueillir
L'esprit, qui l'ame vivifie!
Le Seigneur, qui me fortifie
Au labeur de ces vers plaisans,
Veut qu'à luy seul je sacrifie
L'offrande de mes jeunes ans.

Puys quelque delicat cerveau,
D'une impudence merveilleuse,
Dict que pour ung esprit nouveau
La matiere est trop sourcilleuse.
Pandant la vieillesse honteuse
D'avoir pris la fleur pour le fruict,
Haste en vain sa course boyteuse
Apres la vertu, qui la fuyt.

Celuy qui prenoit double prix
De ceux qui sous ung autre maistre
L'art de la Lyre avoient appris,
M'enseigne ce que je dois estre.
Sus donques, oubliez, ma dextre,
De ceste Lyre les vieux sons,
Afin que vous soyez adextre
A sonner plus haultes chansons.

Mais (ô Seigneur) si tu ne tens
Les nerfz de ma harpe nouvelle,
C'est bien en vain que je pretens
D'accorder ton loz dessus elle.
Que si tu veulx luy prester l'aisle,
Alors d'ung vol audacieux,
Cryant ta louange immortelle,
Je voleray jusques aux cieux.

Le luc je ne demande pas,
Dont les filles de la Memoire
Apres les Phlegrëans combas
Sonnerent des Dieux la victoire.
Desormais sur les bordz de Loyre
Imitant le sainct pouce Hebrieu,
Mes doigtz fredonneront la gloire
De celuy qui est trois fois Dieu.