ou
la Fille de l’esprit
Légende indienne, par Chahta-Ima
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[modifier] RÉFLEXIONS PRÉLIMINAIRES
Christophe Colomb et Chateaubriand ont compris les Indiens ; ou plutôt, ils les ont devinés, parce qu’ils les ont aimés. Le premier a fait le plus grand éloge de ces peuples naïfs ; le second parle ainsi de l’homme des forêts primitives : « L’Indien n’est pas sauvage ; la civilisation européenne n’a pas agi sur le pur état de nature, elle a agi sur la civilisation américaine commençante ; si elle n’eût crée quelque chose ; mais elle a trouvé des mœurs et elle les a détruites, parce qu’elle était plus forte, et qu’elle n’a pas cru se devoir mêler à ces mœurs. . . . Ecartant un moment les grands principes du christianisme, mettant à part les intérêts de l’Europe, un esprit philosophique aurait pu désirer que les peuples du Nouveau-Monde eussent eu le temps de se développer hors du cercle de nos institutions. . . . Nous sommes réduits partout aux formes usées d’une civilisation vieillie. On a trouvé chez les Sauvages des commencements de toutes les coutumes et de toutes les lois des Grecs, des Romains et des Hébreux. Une civilisation d’une nature différente de la nôtre aurait pu reproduire les hommes de l’antiquité, ou faire jaillir des lumières inconnues d’une source encore ignorée. Qui sait si nous n’eussions pas vu aborder un jour à nos rivages quelque Colomb américain venant découvrir l’Ancien-Monde ? »
Il y a l’intuition du génie et l’intuition du cœur : L’illustre écrivain de la vieille Armorique avait au plus haut degré ces deux intuitions : Il devina l’Indien, il l’admira, il l’aima ; et, s’identifiant avec sa civilisation, il en fut le chantre sympathique : Son enthousiasme égala son admiration et son amour.
Mais, si l’Atala de Chateaubriand, lorsqu’elle se présenta dans le monde littéraire, fut accueillie avec une si froide et studieuse incivilité par un abbé Morellet, un Joseph Chénier, et quelques autres critiques, aussi peu gracieux que ceux-là, quel sera donc l’accueil que recevra la Nouvelle Atala, lorsqu’elle se présentera dans le même monde littéraire, sans l’appui du génie et sans la recommandation des même qualités que sa sœur ainée ?
Il y a plus de savante sauvagerie qu’on ne pense dans la civilisation des villes les plus policées, et plus d’instinctive civilisation qu’on ne semble vouloir admettre dans la sauvagerie des déserts les plus incultes : Le raffinement est plus à craindre que la rudesse ; la critique sophistiquée, plus que l’attaque barbare ; la plume pointilleuse, plus que la flèche empoisonnée.
Les Sauvages de l’Amérique ressemblent aux héros d’Homère et d’Ossian ; leur simplicité est aussi grande que leur franchise et leur fierté : Pour les comprendre, il faut les aimer : L’amour devine mieux que l’esprit.
La Nouvelle Atala paraîtra, peut-être, aux yeux des Grands Maîtres de l’Esthétique moderne, d’autant plus agreste, étrange et sauvage, qu’elle est plus rapprochée de la grande nature primitive, et plus étroitement unie au Dieu de cette nature, qui est aussi le Dieu de la vraie philosophie, et le Dieu de la vraie religion.
Dans les grandes villes, dans les grands centres intellectuels, aux foyers de ce grand siècle de lumières, trouvera-t-elle une place, fût-ce la dernière, pour s’y asseoir dans la compagnie de ses frères et de ses sœurs au pâle visage ?
Je l’espère pour elle ; mais je l’espère, comme on espère l’inattendu et l’exceptionnel.
Quel que soit cependant le sort réservé à la Nouvelle Atala, dans les grands cercles du raffinement littéraire, devant l’Aréopage Suprême qui siège à Paris ou ailleurs, elle est toujours sûre de retrouver sa place au soleil du désert natal ; la fleur inculte s’effeuillera dans la même solitude où elle s’est épanouie ; et nul n’y viendra profaner son repos, loin du tumulte des villes inhospitalières, et loin de l’éclat trompeur d’une civilisation désenchantée.
Heureuse l’exilée que la fortune adverse ramène dans la patrie et dans la cabane, où s’écoula son enfance insoucieuse ; et qui, revenue sous l’arbre du désert, raconte à ses sœurs étonnées les splendides misères qu’elle a vues dans les plus belles cités ; et les somptueux ennuis, et les opulentes satiétés des nombreuses victimes de ce luxe extravagant qui règne partout à la place de l’heureuse et noble simplicité de la nature.
L’Auteur.
[modifier] CHAPITRE I
Dieu a mis dans le cœur de l’homme l’amour de la patrie. Il n’est pas d’homme civilisé qui ne préfère son pays à tous les autres pays. Il n’est pas d’homme, même sauvage, pour qui la terre natale ne soit la plus douce et la plus belle : Mais il vient un moment où tout homme supérieur, malgré cet amour inné, fatigué de l’isolement de sa grandeur, indigné de l’injustice, et de l’ingratitude, sent le besoin de s’éloigner de sa patrie et de sa famille : Nul n’est prophète dans son pays, nul ne l’est surtout parmi les siens : L’exil a toujours été la patrie de l’infortune délaissée et du génie méconnu ; l’exil a toujours donné l’hospitalité au malheureux, au persécuté, au proscrit ; l’étranger est pour l’exilé aussi sympathique et impartial que la plus lointaine postérité : L’expatriation devient donc un devoir, lorsque l’honneur n’est plus une gloire ; ni l’humanité, une vertu : Les ailes de la vapeur, alors, ne sont pas trop rapides pour emporter la victime de l’ostracisme vers d’autres rivages plus hospitaliers, fussent-ils placés au-delà du cap des Tempêtes.
Pendant la première moitié de ce siècle, une famille d’origine française vivait dans le Sud des États-Unis, non loin d’une grande ville, sur une habitation isolée, à laquelle on arrivait par différentes allées ombragées d’orangers, de pacaniers et de chênes-verts, revêtus de mousse et de lianes enlacées : Cette famille se composait de trois personnes, le père, la mère et une fille unique, sans cependant y comprendre les esclaves qui étaient en assez grand nombre.
Cette jeune fille, que ses parents avaient nommée Atala, à cause de leur grande admiration pour les ouvrages de Chateaubriand, et surtout pour l’ouvrage où il parle d’Atala et de Chactas, fut envoyée et élevée dans un couvent établi depuis longtemps dans le pays. Après avoir achevé son éducation, elle était revenue au sein de sa famille. D’une nature sérieuse et réfléchie, elle n’avait aucun goût pour les plaisirs ordinaires de son sexe et de son âge ; elle se plaisait dans la solitude la plus profonde ; elle recherchait les lieux les plus retirés, pour y contempler l’aspect sauvage des grandes forêts primitives ; une fleur l’attirait et la charmait ; le chant d’un oiseau la faisait tressaillir d’émotion ; la plainte du vent dans les arbres et le murmure des flots la plongeaient dans une indéfinissable rêverie ; ses narines et ses poumons se dilataient, en aspirant les parfums exhalés des incultes savanes ; son imagination, son cœur, son esprit, tout son être était attiré par le génie mystérieux qui habite l’immensité des vierges solitudes ; elle languissait de tristesse, au milieu des joies du monde ; elle enviait le sort des Indiennes, qui venaient souvent à l’habitation de son père, pour vendre leurs paniers et des plantes aromatiques ; elle s’entretenait longuement avec ces chastes filles du désert ; et elle leur disait, avec un accent de mélancolie qui les étonnait : « Vous autres, heureuses ; moi, malheureuse ; moi, pleurer beaucoup ! Pourquoi moi pas naître comme vous dans cabane-latanier ? Moi envie couri avec vous dans bois, bien loin, bien loin, là-bas, là-bas ! » Une de ces Indiennes lui répondit une fois : « Moi pas comprendre toi ; toi gagnin tout kichose ; pourquoi pas content ? Pleurer, pas bon ! » —L’enfant prétendue de la civilisation ne put s’empêcher de sourire à ce langage de la fille du désert ; mais elle n’entreprit pas de lui donner une explication de l’état de son âme, sachant bien qu’elle ne pourrait comprendre ni ses regrets ni ses aspirations, elle qui ignorait la vague inquiétude des grandes passions.
« Tout manque à l’âme, qui n’a pas ce qu’elle désire le plus : Plaisirs, richesses, honneurs, gloire et célébrité, qu’est-ce que tout cela ? L’âme est un océan, que tous les fleuves ne peuvent remplir ; ils s’y jettent et s’y engloutissent. Il y a une Réalité par delà toutes les ombres ; et l’âme veut saisir et étreindre cette Réalité ; oui, l’âme, dans son immense amour et son insatiable besoin de bonheur, rêve l’Infini ! » Voilà ce que se disait tout bas, à elle-même, celle qui possédait tout, excepté ce qu’elle désirait le plus ; et n’avoir pas cela, c’est n’avoir rien, c’est manquer de tout ; l’âme vide s’élance sans repos vers le je ne sais quoi, qu’elle ne peut trouver ici-bas : « O Infini, que cachent tant d’ombres, ô Idéal, qu’enveloppent tant de voiles, quand pourrai-je te posséder ? » s’écriait l’enfant pour qui rien de tout ce qui captive le monde n’avait le moindre attrait, parce que son âme était captivée par la splendeur d’une vision céleste.
Ses parents, comprenant aussi peu que la fille du désert cette divine nostalgie qui la dévorait, consultèrent plusieurs médecins, qui tous recommandèrent le changement d’air, les distractions, et l’exercice modéré à pied ou à cheval, dans un autre lieu que celui de son séjour habituel. Dès le lendemain, ils partirent pour aller s’établir dans une campagne, où tout serait nouveau pour l’œil, et rien n’éveillerait dans l’âme aucune des impressions douloureuses du passé. Atala n’oublia pas de prendre avec elle un cahier, où elle avait transcrit les plus beaux passages des auteurs qu’elle avait lus : Elle avait ainsi composé un choix, selon son goût, de morceaux de prose et de poésie : C’était là le trésor de son âme.
Mais voilà que, pendant une de leurs promenades au milieu de la forêt, elle se sépara de ses parents, sans s’en apercevoir, et sans qu’ils s’en fussent aperçus ; elle se sépara d’eux, en cherchant des fleurs, et en écoutant le chant d’un moqueur, qui, volant d’arbre en arbre, l’attirait par la magie de sa voix inépuisable en accords variés qui imitent tout, et restent inimitables.
Lorsque les deux parents inconsolables s’aperçurent qu’ils avaient perdu leur unique enfant, après de longues et vaines recherches, ils s’en retournèrent à la maison déserte et silencieuse. En moins d’une heure, tous les chasseurs de l’endroit instruits de l’événement malheureux, étaient partis avec leurs chiens pour battre le bois en tous sens, appelant de toute la force de leur voix, et par leurs cris répétés, les coups de fusil et les sons de la cloche éveillant tous les échos d’alentour, et portant l’alarme au fond de toutes les retraites les plus cachées ; ce fut en vain ; les échos répondirent à leurs appels plaintifs, mais la voix d’Atala garda le silence ; elle fut effrayée de tout ce bruit confus, et s’enfonça dans une solitude plus profonde et plus inaccessible. Enfin, la nuit vint ; les cris cessèrent ; le silence et l’obscurité prirent possession de l’immense désert : Atala était en sûreté. Ces mêmes recherches, cependant, furent recommencées pendant plusieurs jours ; mais, chaque fois, avec le même insuccès : On perdit enfin tout espoir, la croyant morte de faim ou dévorée par les bêtes sauvages. Rien ne pouvait consoler les parents de la perte de cette douce et mélancolique enfant, qui, de son côté, pensait avec attendrissement à l’affliction de ses parents : Mais un aimant mystérieux l’attachait au désert ; elle s’y sentait comme enchaînée ; elle se trouvait enfin dans le sanctuaire qu’il fallait à son cœur recueilli, et à son esprit méditatif ; il lui semblait qu’elle était plutôt faite pour vivre avec les oiseaux qu’avec ses semblables ; dès le premier soir, quoiqu’elle éprouvât une étrange émotion, en se voyant perdue dans cette affreuse solitude, elle se fit un abri avec des branches vertes, et une couche avec des feuilles et de la mousse ; et, le lendemain, elle s’installa dans son inculte domaine, se nourrit de fruits cueillis ça et là, et étancha sa soif à une source voisine. Elle s’accoutuma, dès le premier jour, à cette vie nouvelle ; elle y trouva je ne sais quel charme austère ; elle n’était pas seule ; elle s’entretenait avec les fleurs, les oiseaux, les arbres, avec la terre et le ciel, avec toute la nature grandiose ; et en elle se développa un instinct, ou plutôt une intuition sympathique, qui la mit en rapport avec toutes les choses inanimées et avec tous les êtres vivants, dont elle était environnée ; elle les aimait, et elle semblait en être aimée : On eût dit une reine au milieu de ses sujets. Elle donnait elle-même des noms à tous les endroits, à tous les objets et à tous les êtres qui attiraient son attention. Elle avait ainsi composé un vocabulaire nouveau qui lui était propre. Elle inventa un alphabet, où il y avait toutes les voyelles nécessaires et pas une consonne inutile ; et an moyen de cet alphabet phonétique elle écrivait toutes ses sensations, tous ses sentiments et toutes ses pensées ; elle écrivait comme elle parlait, et elle parlait comme elle sentait et pensait ; son langage reproduisait les accords qu’elle entendait,—le chant des oiseaux, le gémissement du vent, le murmure des ondes ; —et les fleurs et les étoiles s’épanouissaient et rayonnaient dans ses brillantes et pittoresques onomatopées. Elle avait pour ainsi dire cessé d’avoir la voix humaine, pour ce faire l’écho de la voix multiple de la grande nature ; sa voix était devenue résonnante comme une harpe éolienne ; sa parole se modulait selon les notes qui jaillissaient de l’orchestre universel ; et son âme saisissait partout l’unité dans la variété : Tout sort de l’unité, et tout y retourne ; rien n’est isolé ; tout se tient, tout s’enchaîne, et tout forme un ensemble harmonieux ; il y a dans les œuvres de Dieu une gradation descendante et ascendante ; l’ordre inférieur réfléchit l’ordre supérieur, selon son degré de rapprochement ou d’éloignement ; et il y a une intime analogie entre les sons, les couleurs et les figures ; et Dieu a été défini « une Sphère Infinie, dont le centre est partout, et la circonférence nulle part. » L’Archétype est en Dieu. Et de cet Archétype Unique rayonnent tous les types divers et correspondants, qui composent l’univers : L’étoile est reflétée dans la fleur ; et la fleur, dans la pierre précieuse ; et chaque chose, en tout ; et tout, en chaque chose : Le visible symbolise l’invisible ; le sensible, l’idéal ; l’intelligible, le divin : Atala voyait Dieu en tout, et tout en Dieu, sans jamais rien confondre, et en mettant chaque être et chaque chose à sa place marquée dans l’ordre universel ; et l’ordre, c’est la beauté, c’est l’harmonie, e’est l’unité, c’est l’infini, c’est Dieu se manifestant dans ses œuvres : Toute la création a un sens mystique, et parle une langue divine, qui se nomme poésie.
[modifier] CHAPITRE II
Les parents et les amis d’Atala firent encore, pendant quelques semaines, de journalières recherches pour trouver au moins ses restes dispersés par les oiseaux de proie ou les animaux carnivores : Tout fut inutile : Mais l’enfant n’était pas mort de faim, elle n’était pas dévorée des bêtes féroces ; elle avait conquis toutes les difficultés et pris possession de son nouvel empire comme si elle y était née et y avait toujours vécu.
Dès son enfance, elle avait fait vœu de virginité ; et, à l’âge de raison, elle avait renouvelé ce vœu ; Mais elle gardait ce secret au fond de son âme, où brûle la lampe mystique qui éclaire les hautes pensées de l’éternité.
Elle avait beaucoup lu la Bible, l’Imitation de Jésus-Christ, les Vies des Saints, et toutes ces pages ravissantes que le génie a illuminées de ses splendeurs immortelles. Son cœur était rayonnant de l’idéal de ces lectures poétiques, idéal qui entretenait en elle le feu de son exaltation virginale.
Pendant quelque temps, elle regretta beaucoup ses livres, et elle fut tentée de sortir de sa solitude pour s’en emparer, sans être aperçue ; mais elle ne céda pas à cette tentation : Elle avait devant ses yeux le Grand Livre, où Dieu se manifestait à elle avec tant d’éloquence et de poésie ; où il lui parlait dans les couleurs, les sons, les lignes, toutes les figures, toutes les formes, dont la diversité, qui descend de l’unité, y remonte, comme la fin répond au commencement dans le cercle, qui résume toutes les figures, et dont la somme est la sphère, emblème de Dieu.
Grande, fière et majestueuse, elle était vraiment l’imposante personnification de la nature austère et sauvage qui l’entourait. Sa longue chevelure noire ondoyait au vent comme la mousse qui pend des sombres cyprès du Sud. Ses yeux, aussi noirs que sa chevelure, avaient la profondeur mystérieuse des forêts, et rayonnaient, tantôt de la douce lumière de l’astre de la nuit : On eût dit, parfois, l’amazone guerrière, et, d’autres fois, le chaste génie des rêveries mélancoliques, la muse des tristesses du désert. On la comparait à Jeanne Marguerite de Montmorency, la Solitaire des Pyrénées.
Les oiseaux et les animaux, guidés par cet instinct qui ne les trompe pas, n’avaient aucune crainte d’elle ; car elle était imprégnée des mêmes parfums qu’eux, elle respirait le même air, buvait aux mêmes sources et dormait sur les mêmes herbes odoriférantes.
Elle rencontrait souvent des tribus errantes de peaux rouges, des caravanes de chasseurs indiens, qui l’avaient surnommée, « la Blanche Sauvagesse. » Une jeune Indienne, qui avait été baptisée, se voyant sans cesse persécutée à cause de sa religion par ses parents et par tous ceux de sa tribu, et connaissant la retraite de la Blanche Sauvagesse, s’y était réfugiée et y avait reçu l’hospitalité fraternelle : Atala avait donc maintenant une compagne, une amie, une gardienne. Avec cette enfant des bois, quelle inquiétude pouvant-elle avoir, elle qui n’en avait aucune, avant de l’avoir connue ? On distinguait à peine l’une de l’autre, tant la fille de la civilisation était devenue l’hôte des bois et de la nature. Sans parler le même langage, elles se comprirent bientôt comme les oiseaux se comprennent : D’abord, par des regards, par des gestes ; ensuite, par des cris ; et, enfin, par une langue articulée qu’elles seules parlaient et entendaient : Appuyant les voyelles sur les consonnes, elles trouvèrent dans l’organe humain une touche pour rendre chaque bruit, chaque son de la nature ; elles traduisirent leurs pensées et leurs sentiments dans le langage, comme on les traduit dans la peinture et la musique ; et ce langage fut à la fois figuré, plein de riche coloris et vibrant d’harmonie imitative : C’était une explosion soudaine et spontanée de l’âme et de l’esprit dans une combinaison intuitive de consonnes vocalisées. Saint-Hildegarde s’était ainsi composé une langue mystique qu’elle seule comprenait.
Atala avait conservé avec soin le costume qu’elle portait, lorsqu’elle se perdit dans la forêt, et elle le mettait, toutes les fois qu’elle en sortait pour s’approcher des habitations humaines. On l’appelait « la femme mystérieuse ; » mais on ne savait, ni qui elle était, ni où elle demeurait. Elle inspirait autant de doutes inquiets que de craintes superstitieuses. On la regardait comme un personnage surnaturel, un être extraordinaire, une sorte de magicienne sauvage. Elle se rendait souvent à la chapelle du Bocage, pour y accomplir ses devoirs de chrétienne, et son confesseur seul était initié aux secrets de son âme et à une Religieuse qu’à une sibylle.
La jeune Indienne, qui partageait sa solitude, avait un frère qui, dans ses courses lointaines à la chasse, venait souvent visiter sa sœur et lui apporter des présents et du gibier. Il allait quelquefois dans le Grand Village des Blancs. La Solitaire inconnue se servait de lui pour faire parvenir des lettres qu’elle écrivait à un Religieux qui autrefois l’avait dirigée et lui avait inspiré ces grandes idées et ces grands sentiments d’une Religion qui ne craint rien tant que les petitesses qui s’affublent d’un air d’humilité pour se mettre au-dessus de toutes les grandeurs, ou plutôt pour abaisser toutes les grandeurs au-dessous d’elles.
Dès sa plus tendre jeunesse, Atala avait compris qu’elle n’était pas faite pour le monde, et que le monde n’était pas fait pour elle. Son âme contemplative se tournait instinctivement vers la Solitude, comme l’héliotrope vers le soleil, l’aiguille aimantée vers le Nord, la flamme vers son foyer céleste. Sensitive délicate, organisation impressionnable, le contact du monde l’eût bientôt froissée, son souffle l’eût flétrie et fait pencher vers la terre. Dieu voulut la mettre à l’abri, en la transportant dans le désert. Cette Fleur virginale ne pouvait prospérer et s’épanouir que dans la solitude, où tombe la rosée du ciel sans avoir traversé l’atmosphère impure qui enveloppe les cités populeuses. En elle, le sentiment de la poésie était aussi exalté que le sentiment de la musique et de la peinture. Elle apercevait d’une manière merveilleuse les relations intimes qui existent entre les différentes formes du beau, dont reluit et resplendit l’univers visible, qui n’est qu’une harmonieuse manifestation de l’invisible Idéal. Elle s’élevait de degré en degré, montait de clarté en clarté, en s’efforçant d’atteindre la Splendeur Incréée d’où rayonnent toutes les autres splendeurs, depuis celle de l’étoile jusqu’à celle du lys ; elle s’abîmait avec extase dans l’Océan Infini de l’Amour Essentiel : C’est alors qu’elle se transfigurait et semblait toute rejaillissante de lumière et de flammes mystiques. . . . O chaste et douce Atala, austère et naïve enfant de la prière, vierge du sanctuaire, qu’aurais-tu fait au milieu du bruit et du tumulte de tous ces hommes qui ne connaissent que les affaires ; et qui, dans leur aveuglement, oublient la seule grande affaire ? Qu’aurais-tu fait dans le grand marché public où tout s’expose, s’évalue et se vend ? Ah ! tu n’étais pas fait pour y paraître une seule fois, et Dieu t’a donné des ailes pour t’envoler dans la solitude du désert ! . . . O désert ! tu es l’arche sainte dans laquelle se sont sauvées du déluge des passions orageuses toutes ces âmes qui aimaient Dieu, et que Dieu y a poussées avec amour. Il est doux de naître, il est plus doux de vivre, il est cent fois plus doux de mourir dans la solitude, où expirent toutes les voix humaines, pour ne laisser entendre que la voix de Dieu !
Atala ! —Ai-je besoin de dire qu’elle était poète ? Née sous le signe de la Vierge, son berceau avait été ombragé par d’harmonieux pins, qui s’élevaient tout près de la demeure de sa mère. On avait de bonne heure compris qu’il fallait à cette organisation délicate le grand air, l’espace et la lumière ; qu’il lui fallait ce qu’il faut aux oiseaux du ciel et aux fleurs des montagnes : Est-il étonnant alors qu’elle ait toujours eu une particulière et inexplicable affection pour les arbres, et surtout pour les hauts pins, les vieux chênes et les cyprès chevelus ? La vue de leurs troncs, de leurs branches, de leurs feuilles et de leurs fleurs la ravissait, comme n’eût pas fait le plus beau tableau d’un grand maître. Leurs murmures mélodieux, leurs plaintes monotones, leurs longs gémissements et leurs orageuses harmonies la jetaient dans une exaltation que n’eût pas produite l’orgue d’une cathédrale ou l’archet de Paganini. Les arbres lui parlaient, chantaient pour elle, et semblaient s’animer et s’identifier avec elle, comme s’ils étaient devenus des créatures intelligentes et sympathiques. Ils la couvraient de l’épaisseur de leurs feuillages et l’inondaient de la fraîcheur de leurs ombres. Le bruit de la hache qui les abattait, le mugissement de la flamme qui les consumait et l’éclat de la foudre qui les frappait retentissaient douloureusement au fond de son âme. L’ouragan qui les déracinait semblait en même temps arracher ses entrailles. Elle sentait en elle-même le contre-coup de toutes les atteintes qui les blessaient. . . Ses arbres ! Oh ! ses arbres ! ils avaient mis des siècles à croître, et elle les voyait détruire en quelques heures ; elle les voyait couchés dans la poussière, informes et vermoulus ! Oui ! oui ! mais les ravages des épidémies suivent de près la dévastation des forêts séculaires !
[modifier] CHAPITRE III
Les arbres, qui avaient appris à St-Bernard plus de choses que les plus savants professeurs, lui disaient tous les secrets de leur grand souffle inspirateur.
Lorsque la jeune Atala sympathisait, ainsi que je l’ai dit, avec la nature sauvage, au point de ressentir toutes les blessures que lui faisaient les barbares de la civilisation, c’était la partie inférieure de son être qui était émue et troublée par l’émotion ; mais les hauteurs de l’esprit restaient toujours calmes et gardaient l’inaltérable sérénité d’une abstraction suprême : Ces hauteurs touchaient à l’infini. Attentive et muette pendant des heures entières, immobile comme une extatique, elle écoutait avec ravissement les symphonies des innombrables musiciens de la nature. Elle distinguait les moindres nuances des sons, et les moindres ombres de ces nuances. Les couleurs aussi, par leur clair-obscur, leurs teintes graduées, si faibles et si vagues qu’elles semblaient se confondre, produisaient en elle des sensations analogues à celles des sons. Et les lignes droites, les angles, les courbes, les figures variées, les formes diverses, avec leurs mille contours harmonieux, lui révélaient, pour ainsi dire, toutes les lois de la statuaire, de l’architecture et des autres Beaux Arts, qui, tous, reposent sur les mathématiques. Dieu a tout fait avec nombre, avec poids et mesure. Les mathématiques sont au fond de toutes les forces, de tous les mouvements, et de toutes les harmonies. La poésie, pas plus que la musique et la peinture, ne peut échapper à ces lois ; tout a sa base dans les secrets du calcul, et tout calcul transcendant remonte à l’unité, c’est l’infini : Elle sentait, elle savait tout cela. La femme est plus artiste, plus poète que l’homme ; et tout artiste, tout poète est mathématicien par l’intuition du génie, par le sens intime et synthétique de l’universelle unité ; il devine ce que les autres sont obligés d’apprendre ; il possède ce que les autres cherchent ; il naît ce que les autres voudraient devenir ; il se place sur ces hauteurs et dans ces profondeurs, où toutes les sciences se rencontrent et s’embrassent dans l’unité de la Science ; où tous les Beaux-Arts s’entendent et se répondent, dans l’unité du Beau : Aux yeux du poète, toutes les sciences forment une épopée ; aux yeux du savant, une encyclopédie ; aux yeux du vulgaire, un Babel dans une solitude : Sublime initiée de la nature et de la grâce, au regard illuminé d’Atala tout était type de tout, et tout était en tout, —immense unité diversifiée.
Les nombres contiennent toutes les harmonies, toutes les proportions ; ils règlent les mouvements des astres, la circulation de la sève et du sang, les battements du cœur, les flots de la mer et les ondulations de l’air, les vibrations des sons, et les nuances des couleurs, et toutes les figures, et toutes les formes, dans leur variété infinie.
Dieu est le Grand Géomètre, il est le Grand Architecte, le Grand Mathématicien, le Grand Artiste ; il est surtout le Grand Poète : Après Dieu, le poète est le grand artiste mathématicien ; il compte, il pèse,-il mesure, il dispose tout avec harmonie et proportion, avec unité et diversité, avec ordre et beauté ; il équilibre et balance et harmonise tout.
Le grand malheur des sciences et des sociétés modernes, c’est de séparer, c’est d’isoler, c’est de regarder comme incompatibles les hommes et les choses, qui, loin de s’exclure, doivent s’embrasser ; le vrai poète et le vrai mathématicien sont les sublimes glorificateurs de Dieu ; et, loin de se repousser, ils doivent s’entendre et s’unir, dans un même élan d’enthousiasme et un même cri d’admiration ! On peut dire avec vérité, le poète-mathématicien, ou le mathématicien-poëte : Pythagore, Platon, Keppler étaient poètes-mathématiciens ; Newton, Leibnitz, Euler et Marie Aguési, mathématiciens-poètes Mais des rimeurs ne sont pas des poètes ni des chiffreurs, des mathématiciens ; et s’ils se battent dans un nuage de poussière, c’est parce qu’ils n’ont pu s’élever et planer au milieu des astres étincelants !
L’antiquité a personnifié la poésie dans Neuf Vierges ; les Muses sont les formes les plus ravissantes de la beauté idéale ; le vrai poète les invoque comme des divinités inspiratrices ; elles sont les filles du ciel, les gardiennes du feu sacré, et les dépositaires de toutes les lois de l’unité, s’épanouissant dans l’universelle diversité, qui resplendit à tous les degrés de la création.
Atala était donc poète ! Parler correctement, parler éloquemment, ce n’est pas être poète ; pour l’être, il faut parler divinement ; il faut faire chanter le langage imagé ; il faut y mettre le rythme de la musique ; en un mot, il faut y infuser ce je ne sais quoi d’intuitif et d’idéal : C’est d’en haut que le poète reçoit le mens divinior, le souffle inspirateur qui lui donne un caractère sacerdotal. On devient écrivain, on devient orateur ; on ne devient pas poète. Tous les plus grands prosateurs,—Platon, Bossuet, Fénélon, Chateaubriand, Lacordaire, Balmès, et tous ceux que je m’abstiens de nommer,—avaient tenté de devenir poètes, avant de se résoudre à n’être que prosateurs.
On a abusé, dira-t-on, on abuse de la poésie ; oui, mais l’abus d’un don divin n’en détruit pas l’excellence glorieuse. On abuse des plus sublimes facultés, et on abuse des plus saints mystères de la Religion : Faut-il pour cela éteindre ces facultés et retrancher ces mystères ? Comme la source divine dont elle découle, la poésie est éternelle. A l’origine des temps, elle régna en souveraine ; elle règne encore aujourd’hui ; elle régnera jusqu’à la fin, ornant de fleurs la dernière tombe, comme elle en a couronné le premier berceau.
La poésie a civilisé les sociétés naissantes, et elle empêche les vieilles sociétés de retomber dans la barbarie. Un signe certain de décadence et de ruine prochaine, c’est le débordement de la prose ergoteuse et marchande, impie et dévergondé, qui flatte tous les plus mauvais instincts de l’homme affranchi de Dieu et livré à lui-même. Lorsque la Muse remonte au ciel, la société est abandonnée aux sophistes, aux romanciers et aux démagogues, en attendant l’invasion des hordes barbares, que Dieu envoie pour venger la nature outragée, et la Religion bannie de l’éducation de la jeunesse.
Quand je parle de poésie, je n’entends pas parler de celle qui est fêtée dans les salons et applaudie sur les théâtres, ou de celle qui descend dans les rues, les carrefours et tous ces bas lieux, où s’agitent les bacchantes échevelées et les rhapsodes en délire ; non, les accords de la lyre seraient étouffés par les hurlements de l’orgie ; et les fades compliments des salons, les tumultueux applaudissements des théâtres seraient une indigne profanation de la chose la plus sainte dont le ciel ait favorisé la terre, et que la terre honore à l’égal de la Religion.
Etre poète, c’est être inspiré, c’est être prophète, c’est être créateur. « On a dit que le poète est celui qui ne fait rien, et cependant poète, dans l’unique signification du mot, veut dire celui qui agit, et ceux qui ne savent pas le grec pourraient peut-être deviner cela. » Le poète met sur un nom la marque royale qui permet à ce nom de traverser les siècles, et qui lui sert de garantie auprès de la postérité la plus éloignée. C’est le poète qui donne la gloire et l’immortalité, ou, si l’on aime mieux, la gloire de l’immortalité et l’immortalité de la gloire. Oui, le poète perpétue, en la revêtant de splendeur, la mémoire des grands hommes et des grandes actions. Il signale les sanguinaires égoïstes et désigne les héros bienfaiteurs. C’est lui qui ouvre le temple de la renommée et y inscrit la liste de ceux qui ne doivent pas mourir dans la tradition des peuples.
Il y a de l’enfant et du prêtre dans le chantre inspiré. Il parle des choses de la terre dans la langue du ciel, pour les diviniser. Il idéalise le réel, et réalise l’idéal. Les ombres du temps lui disent les saintes obscurités des mystères de l’éternité. Derrière le voile obscur de la matière, brille pour lui la splendeur de l’Esprit. Il est le sublime interprète, le traducteur illuminé du sens mystique des merveilles de la création. Il raconte et prédit avec une égale certitude. Il tient d’une main la harpe harmonieuse, et de l’autre les foudres de la parole vengeresse. Et, qu’on l’écoute, ou qu’on ne l’écoute pas, il répand les flots de son harmonie, ou laisse éclater les foudres de ses saintes colères et de ses justes vengeances ; il marque les fronts flétris du thêta de l’ignominie ! On peut essayer de le mettre au-dessous des hommes vulgaires, courbés sous le poids d’un grossier matérialisme, ou perdus dans la poussière de stériles subtilités ; mais ses pensées s’élèvent et planent, et dominent dans la région où la foudre précipitent le vol de l’aigle : Les hommes de la matière passent, le siècle de ces hommes passe avec eux ; mais les notes divines qui tombent de la lyre du poète ont des échos qui les répètent de siècle en siècle jusqu’à l’éternité. Le poète chante ; et chanter, c’est animer la parole du souffle puissant de l’enthousiasme et de l’harmonie ; c’est soulever le langage à la hauteur des espérances immortelles et des amours extatiques. Trop simple pour être accepté, trop confiant en la Providence pour se plaindre du présent ou s’inquiéter de l’avenir, le poète vit comme les oiseaux du ciel qui chantent et s’endorment, balancés sur la branche aérienne. Souvent, il n’a pour toute nourriture qu’un morceau de pain et pour seule boisson un peu d’eau de la source ; mais le pain et l’eau lui suffisent ; il n’envie ni la table des riches ni le banquet des grands : Il a la liberté ; et la liberté, c’est le plus grand trésor après l’amour de Dieu. La terre n’est pas sa patrie ; et il passe sur la terre comme un exilé qui hâte le pas et à qui il tarde de voir briller l’astre de la céleste patrie que Dieu lui a préparée, à lui pèlerin, étranger parmi des hommes qui ne l’ont ni connu, ni aimé, ni reçu sous un toit hospitalier. . . . Plut au ciel qu’ils ne l’eussent jamais insulté, ni blessé dans leur prosaïque dureté !
Atala parlait à Dieu, elle se parlait à elle-même, mais elle parlait peu aux autres et oubliait ce qu’ils avaient dit ; les autres ne l’auraient pas comprise ; elle était pour eux un mystère et un scandale ; en elle, l’intuition atteignait au plus haut sommet de l’idéal ravissant ; identifiée avec la primitive et sauvage nature américaine, inspirée par les voix mystérieuses des forêts profondes, des vastes prairies, des fleuves impétueux et des mers orageuses, soulevée par les grands souffles qui remplissent et animent les solitudes où habitent seuls l’aigle souverain et l’ange enflammé de la prière, debout sur les hauteurs vertigineuses, ou penchée au-dessus des abîmes où tombent les grandes eaux mugissantes, l’espace illimité était ouvert à ses regards illuminés, et l’infini du ciel au vol mystique de ses pensées brûlantes : On l’eut prise pour la vierge enthousiaste de l’inviolable liberté et de l’incorruptible poésie. « O mon Dieu, disait-elle souvent avec ardeur, pourquoi m’as-tu donné une âme, si ce n’est pour t’aimer ; pourquoi un esprit, si ce n’est pour m’élever vers toi ; pourquoi une conscience, si ce n’est pour y entendre et écouter ta voix ; et pourquoi un corps, si ce n’est pour t’en faire l’entière offrande sur l’autel de la virginité ? O mon Dieu, tu es, en toutes choses multiples et diverses, oui, tu es, seul, mon Tout Unique ! »
[modifier] CHAPITRE IV
Atala était poète ! Dire qu’elle était poète, c’est dire qu’elle aimait les fleurs, le étoiles, tout ce qui est gracieux, tout ce qui est beau, tout ce qui est sublime, tout ce qui reflète l’Idéal et touche aux voiles de l’Infini ; c’est dire qu’elle était l’initiée de la grande nature primitive, l’initiée dans ses plus profonds enseignements et ses plus chastes mystères d’amour exalté.
Solitaire, elle avait interrogé la primitive nature, et la primitive nature lui avait répondu ; elle lui parlait par toutes ses voix, et se dévoilait à elle d’autant plus qu’elle était plus unie à Dieu. Autant par instinct que par étude, elle connaissait les propriétés des fleurs, des graines, des feuilles, des écorces et des racines ; les vertus de tous les simples ; celles des gommes, des baumes et des résines ; celles des sources minérales, dont les eaux salutaires vont se mêler aux grandes eaux des rivières.
Elle distinguait à la première vue, et par une sorte d’intuition rapide, les fleurs qui sont plus immédiatement sous l’influence du soleil de celles que domine l’influence de la lune ou des étoiles ; celles du jour de celles de la nuit et du crépuscule ; celles qui aiment la lumière de celles qui se plaisent dans l’ombre ; celles de la terre de celles de l’eau ; elle nommait chacune d’un nom significatif,—la plante vénéneuse comme la plante salutaire, l’antidote comme le poison : Et les fleurs et les plantes lui parlaient de Dieu seul.
Autant que les fleurs, les étoiles attiraient ses regards ; elle observait le repos des unes et les mouvements des autres ; elle pouvait dire l’heure de la nuit par la position de tel groupe d’étoiles mobiles : Elle donnait à chacune un nom qui la désignait : Et les étoiles lui parlaient de Dieu seul.
Ses yeux ravis se portaient des fleurs, étoiles colorées de la terre, aux étoiles, fleurs lumineuses du ciel, et embrassaient l’horizon de verdure se confondant avec l’horizon d’azur, dans ce lointain indéfini qui attire et recueille l’âme contemplative et oublieuse d’elle-même, l’âme abstraite et concentrée : Et tout lui parlait de Dieu seul.
Isolée et libre, Atala avait souvent changé de demeure, selon la saison, ou selon l’avertissement secret d’une voix intérieure qui lui parlait souvent ; mais sa demeure préférée était sur le bord d’une ravine profonde, alimentée par les eaux vives de mille sources intarissables. Autour de cette demeure, croissaient des lataniers nombreux, dont les larges feuilles s’ouvraient en éventails. Parmi les grands arbres toujours verts qui y poussaient, on distinguait le chêne antique, le cyprès chevelu, le cèdre, le mélèse, le magnolia et le pin,—et, sous ces grands arbres, le laurier, le houx, la cassine, et le galé cirier, qui donne une cire odorante, et dont les feuilles, comme celles de l’eucalyptus, purifient l’air des marécages, en absorbant une grande quantité d’hydrogène. Et parmi les grands arbres qui perdent leurs feuilles au commencement de l’hiver, on remarquait le noyer, le platane, le tremble, le hêtre, et le copalme ou liquidambar, à la gomme suave ; et, sous ces grands arbres, le cornouiller, l’airelle, le sumac et le sassafras, aux racines odoriférantes.
Des lianes entrelacées formaient au-dessus de cette demeure une voûte impénétrable aux rayons du soleil ; et la mélodie des oiseaux enchantait cette retraite imposante et tranquille, ce sanctuaire consacré par la virginité : Et elle appela cette solitude le Grand-Ermitage. Là, elle trouvait du miel dans le creux des vieux arbres, où les abeilles mettent leurs ruches à l’abri de la voracité des ours, qui sont très-avides de ce nectar-ambroisie.
Partout où Atala portait ses pas, elle était suivie d’une gracieuse biche, qu’elle avait apprivoisée : Elle lui donna le nom de Pâlki, Pieds-Rapides. Cette biche, comme celle de St.-Gilles, lui prodiguait chaque jour son lait le plus pur.
Elle avait aussi un magnifique chien de race ; et, voici comment elle eut ce chien : Le chien poursuivait sa biche, qui accourut près d’elle pour lui demander protection. Lorsque le chien aperçut Atala, immobile dans l’attitude de la prière, à genoux, au pied d’un arbre aux longs voiles de mousse, il s’arrêta soudain, en se tapissant dans les herbes : Il était sous l’influence d’un charme irrésistible ; il ne voulut plus quitter sa nouvelle maîtresse ; et, comme il avait, au milieu du front, une tache en forme d’étoile, elle le nomma Etoile. La biche dormait à côté du chien, et le chien et la biche aux pieds de leur maîtresse : Quel peintre aurait pu rendre ce tableau primitif ? Atala, Pâlki et Etoile ne se séparaient jamais, ni pendant leurs courses, ni durant leur repos. Plus d’une fois, Pâlki et Etoile, toujours ensemble, servirent leur extatique maîtresse, en l’avertissant de quelque grand danger prochain, ou en la protégeant contre la silencieuse approche du redoutable serpent à sonnettes ; ils savaient comment combattre et chasser cet insidieux ennemi, qui a la puissance de fasciner la proie vivante qu’il convoite, en lançant de ses yeux et exhalant de son corps un fluide empoisonné : Ces deux gardes fidèles défendaient les abords de sa sainte solitude avec une vigilance qui équivalait à une clôture et des grilles.
La jeune Indienne, qui était venue pour partager la solitude d’Atala, et qui se nommait Lossima, Fleur-du-Soir, demeurait à quelque distance du Grand-Ermitage, sur le bord d’un petit lac, le lac Okatta.
Sa cabane était bâtie avec des cannes liées ensemble, et elle était couverte de lataniers. Deux chênes verts l’ombrageaient de leurs feuillages épais et de leur longue mousse. Elle y vivait solitaire. Elle y était occupée tout le jour à quelque travail des mains. La nuit, elle interrompait son sommeil pour regarder les étoiles et écouter le chant plaintif, monotone et passionné du whip-poor-will, éveillant tous les échos d’alentour. Elle faisait de chaudes couvertures avec des fourrures soyeuses ; des mantelets, avec des plumes diverses, artistement mariées ; avec les plumes de feu du cardinal et les plumes d’azur du geai, avec les plumes de neige du cygne et les plumes roses du flammant ; elle faisait des colliers avec des perles et des coquillages nacrés : Et, dans son riche costume, elle ressemblait elle-même à ces oiseaux éblouissants. Pour qui se parait-elle ainsi ? Avait-elle le désir de plaire à quelqu’un ? Et, à qui rêvait-elle, lorsqu’elle dormait sur la peau de tigre que son frère lui avait donnée ? O femme ! la coquetterie te suit jusqu’au fond du désert le plus reculé.
Atala avait trouvé une pirogue, que la haute marée avait portée jusqu’à la lisière de la forêt voisine de sa demeure. Dans cette frêle et légère embarcation, elle descendait les torrents, s’aventurait sur les lacs, et pénétrait dans les lagunes. Cette gracieuse nacelle, animée de l’esprit de celle qui la dirigeait, et la faisait glisser sur l’onde, tour à tour, paraissait, et disparaissait, dans les brumes du matin et les vapeurs du soir. . . . Oh ! comme elle aimait à voir ondoyer les roseaux, les joues et les grandes herbes qui croissent sur les rivages déserts des lacs ! Comme elle aimait à écouter le gémissement du vent dans les arbres, et des flots sur les grèves solitaires et sablonneuses ! Comme elle aimait à être seule, et à être libre, au milieu de l’immensité, au milieu des horizons infinis, derrière lesquels se cachent d’autres horizons, et d’autres infinis ! . . . . Et l’on aurait voulu que cette âme eût trouvé assez d’air pour respirer dans l’enceinte étouffante des villes populeuses ! . . . . Oh ! comme elle s’enivrait, s’exaltait, et chantait, en se promenant au bord des vagues écumantes, sous les arbres géants que tourmente l’orage, et dans les vastes et verdoyantes savanes où errent les troupeaux d’innombrables bisons ! Comme elle s’y sentait vivre d’une vie surabondante et inépuisable ! . . . . Et l’on aurait voulu que ce chaste et fervent génie eût trouvé assez d’espace pour déployer ses ailes entre les barreaux d’une cage aussi étroite que basse, aussi obscure que malsaine ! L’aigle peut-il planer dans le froid séjour des ténèbres ?
Mais, lorsqu’elle s’enivrait, s’exaltait et chantait ainsi, ce n’était pas la nature matérielle qui ravissait et transportait d’enthousiasme son âme ; elle s’élançait du symbole à la Réalité Idéale, de la création visible à l’Invisible Créateur. « O Unité de Dieu, au-dessus de toutes les multiplicités, s’écriait-elle ; ô Unité Souveraine, laisse-moi me perdre, avec toutes mes pensées et toutes mes affections, dans l’abîme de ton Amour ! Laisse-moi me perdre avec mon néant dans le Tout de ton Etre Absolu ! O Vérité, ô Beauté, ô bonté, absorbe et transforme et déifie ta créature, annihilée devant ta Suprême Grandeur ! »
Et tandis que la chaste fille de l’Esprit, la vierge des mystiques amours, employait ainsi toutes ses heures dans la solitude, que faisaient ses sœurs de la cité, ses urbaines condamnatrices ? Elles oubliaient Dieu et s’oubliaient elles-mêmes, dans l’ivresse des plaisirs qui les emportaient au milieu d’un tourbillon nuageux de parfums artificiels ; elles se livraient au délire de la danse, au délire de toutes les passions qui brûlent l’âme et flétrissent la beauté ; elles décevaient et étaient déçues ; elles corrompaient et étaient corrompues ; elles donnaient et recevaient la mort : Ses sœurs ! elles étaient des femmes d’action ; et, elle—ah ! elle,—elle n’était qu’une oisive rêveuse !
O Monde ! que tu sais dompter et avilir tous ceux qui t’obéissent ! Tu fais de tes sujets des esclaves ; et de tes esclaves, des marche-pieds ! Tu dissous tous les liens les plus sacrés et tu pulvérises toutes les plus saintes résolutions ! Tu détrempes l’acier des âmes les plus fortes ! Tu démasculinises toutes les virilités ! . . . . Et cependant,tu as des adorateurs ; la multitude accourt à tes fêtes ; ton despotisme efféminant est populaire : Ouvre tes théâtres, ouvre tes salles de bal, ouvre tes salons de réception ; la foule s’y précipite ; la foule les encombre ; la foule s’y enivre, s’y exalte et palpite de joie et de démence ; elle y est ensorcelée et subjuguée par tes pompeuses bagatelles, par tes éblouissantes vanités ! Hélas ! à quoi servent tant de pompes, tant de vanités, puisque, toutes, elles doivent aboutir à un cercueil, à une fosse. . . .et à l’oubli !
« Eh quoi ! se disait Atala avec douleur, il est permis de fuir, pour éviter la peste qu’engendrent les poisons de l’air, et qui n’atteignent que la vie du corps ; et il ne serait pas permis de fuir, pour échapper aux poisons qu’engendre la fermentation des passions, accumulées dans un même foyer impur, et qui atteignent la vie de l’âme elle-même, incomparablement plus précieuse que celle du corps ? Et ce que conseille le médecin, pour sauver la vie du corps, on le défendrait, pour sauver la vie de l’âme ! On s’exile de la société pour sauver le corps ; et on ne s’en exilerait pas pour sauver l’âme ? La contagion est à redouter pour le corps, mais elle n’est pas à craindre pour l’âme ? Tout pour le temps, et rien pour l’éternité ! Tout pour la matière, et rien pour l’esprit ! Tout pour les hommes, et rien pour Dieu ! Tout pour ce qui est rien, et rien pour ce qui est Tout ! L’image inanimée, est-elle donc plus que l’objet vivant ; le portrait muet, plus que l’original qui parle ; l’aurore douteuse ou le crépuscule indécis, plus que le lever flamboyant du soleil ; et tout ce qui n’est pas Dieu, plus que Dieu seul ? »
[modifier] CHAPITRE V
Il y avait longtemps qu’Atala vivait seule avec Lossima, Pâlki et Etoile. Elle se demandait souvent, si la maison où elle était née existait encore, si ses parents y habitaient toujours, et si la jeune négresse Rosalie, qui lui avait été donnée, qu’elle aimait tant et qui la suivait partout, pensait quelquefois à celle qui n’a pu l’oublier, malgré la distance et le temps, qui font oublier si vite ce que l’on a aimé le plus fortement.
O amitiés de l’enfance, ô souvenirs de l’adolescence, que vous attendrissez le cœur et adoucissez l’amertume des tristesses de la vie ! Les lianes ne s’attachent pas avec plus de force au vieux chêne que vous ne vous attachez à l’objet que la distance ne fait qu’embellir et le regret rendre plus cher !
Comme le père d’Atala était d’un caractère froid, sec et dur, et sa mère follement éprise des plaisirs, du bruit et de l’éclat, elle était obligée de se replier sur elle-même, et de chercher autour d’elle des objets plus en harmonie avec ses instincts, ses goûts et ses aspirations ; et elle trouvait dans la bonne et mélancolique Rosalie une compagne qui la comprenait et une amie qui sympathisait avec elle. . . . « O Rosalie, où es-tu ? O ma compagne, ma confidente, ma gardienne, pourquoi ne t’ai-je plus ? Il me semble que ta place est auprès de moi : Deux cœurs aussi unis, aussi semblables, doivent-ils, peuvent-ils être séparés et vivre si loin l’un de l’autre ? »
Il est des phénomènes d l’âme et de l’organisation humaine que l’on ne peut nier, quoique l’on ne puisse les expliquer : La seconde vue, le pressentiment, l’intuition sympathique : Au même moment où Atala faisait ces réflexions sur l’absence de Rosalie, et désirait si ardemment d’être réunie à elle, Rosalie, sa bonne et mélancolique négresse, dépérissait de ne plus voir, de ne plus entendre, de ne plus rencontrer nulle part sa jeune et douce maîtresse ; elle projetait de s’enfoncer dans les bois à sa recherche, et de n’en sortir qu’après l’avoir trouvée. « Oui, se disait-elle à elle-même, je la trouverai dans la profondeur des bois, ou je m’y perdrai comme elle ; et, comme elle, j’y serai dévorée des oiseaux de proie ou des bêtes féroces ! »
Depuis plusieurs semaines, tous ceux de la maison des parents d’Atala s’apercevaient que Rosalie était profondément préoccupée : Elle répondait avec distraction ; elle regardait, sans voir ; écoutait, sans entendre ; s’agitait et s’empressait, sans rien faire ; ses doigts s’entr’ouvraient et laissaient tomber les gobelets de cristal et les tasses de porcelaine ; elle tremblait d’être envoyée dans le champ, à cause de ses fautes aussi fréquentes qu’involontaires ; son esprit était loin, bien loin ! . . . . Aussi, elle disparut pendant une nuit, et s’enfonça dans les bois, à l’aventure, guidée par je ne sais quel instinct qui va droit à l’objet où l’amour le conduit : Et, cet objet, elle le trouva !
Un soir, à l’heure où le whip-poor-will commence son chant plaintif et monotone, Rosalie rencontra un sentier étroit ; elle suivit ce sentier, en hâtant le pas ; elle arriva au Grand-Ermitage !
Pâlki ouvrit de grands yeux étonnés, Etoile poussa un étrange aboiement, et Atala demeura muette et immobile ; mais son cœur battait, mais ses yeux disaient : « C’est elle ! c’est Rosalie ! » Et elles se jetèrent dans les bras l’une de l’autre ! Leurs larmes parlaient plus haut que ne l’eussent fait leurs paroles !
Lorsque se fut calmée la première émotion de cette soudaine entrevue, après une si longue séparation, Atala rompit le silence la première : « Dis-moi, Rosalie ; réponds vite : Mes parents sont-ils encore vivants ? » « Oui, maîtresse, répondit Rosalie, ils sont vivants, et ils habitent la même maison. Permettez-moi de ne rien dire de plus : Un jour, je vous raconterai tout ce qui vous intéresse ; oui, tout ! »—Atala cessa de l’interroger.
Des semaines et des mois s’écoulèrent, sans que la bonne négresse et la sublime Solitaire pussent se lasser d’être ensemble et de s’entretenir des choses de leurs jeunes années ; elles se rappelaient chaque lieu, chaque incident, chaque confidence. . . . Oh ! qu’il est doux de tourner, une à une, toutes les pages d’une vie aussi pure que la lumière qui l’éclaira et que les lys qui en furent le mystique emblème !
Rosalie construisit sa hutte entre le Grande-Ermitage et la cabane de Lossima. Elle cultivait un petit jardin de maïs, de patates et de fèves. Elle chantait sans cesse ces naïves chansons créoles qui inspirent à l’âme de si douces tristesses, en lui rappelant des joies si pures, mais des joies qui ne doivent plus jamais revenir. Ces chansons du foyer natal, elle les soupirait, plutôt qu’elle ne les chantait ; elle les fredonnait avec une expression de mélancolie qui rendait la nuit plus rêveuse et plus voilée de mystère : C’étaient des notes mélodieuses qui tombaient comme des larmes dans le silence de la solitude !
Rosalie était une jeune et belle négresse,—jeune comme le printemps, et belle comme la nuit.
Le frère de Lossima, qui s’appelait Issabé, Tueur-de-Chevreuil, fut soudainement frappé et profondément ému par la jeunesse et la beauté de cette vierge au teint d’ébène : Il en devint éperdument épris.
La belle Rosalie parlait la langue française presque aussi bien que sa jeune maîtresse ; elle en avait acquis la connaissance et l’usage dans la fréquentation habituelle des personnes de la plus haute distinction : C’était une domestique aristocrate.
Issabé, depuis quelque temps, venait voir plus souvent sa sœur et lui apportait des chairs plus choisies, et en plus grande abondance ; et, chaque fois, il lui disait tout bas : « Tu en donneras la moitié à Rosalie. » Sa sœur, le regardant en souriant, lui demandait s’il avait vu en rêve un berceau suspendu aux branches du chêne-vert.
Un soir que Rosalie était assise auprès de son feu, qu’elle tisonnait, en fredonnant un air d’une voix aussi triste que celle du whip-poor-will, l’âme plongée dans des rêveries qui l’absorbaient,—Issabé s’approcha doucement d’elle, et lui dit, avec timidité, et d’une voix tremblante : « O fille de la nuit, je t’apporte de la chair d’ours et des châtaignes nouvelles ; j’ai rêvé que le spectre de la faim avait visité ta cabane, et j’ai vu, dans mon sommeil, un berceau suspendu aux branches du chêne-vert. » « O fils de l’aurore, répondit la fille de la nuit, tu parles comme un infortuné qui a perdu la raison, et tu dis des choses qui étonnent l’oreille. » « O la plus belle des filles de la chair, reprit le frère de Lossima, j’ai vu bien des fleurs dans la savane, j’ai regardé toutes les étoiles du ciel, j’ai écouté le chant de chaque oiseau, j’ai entendu les plus douces voix qui charment le silence des nuits ; mais je n’ai rien vu qui soit comparable à ta beauté, rien entendu qui ait la douceur de ta voix ; tu es plus belle que les plus belles fleurs, plus splendide que les plus splendides étoiles, et ta voix épanche une mélodie qui ne ressemble à aucune mélodie de la terre : Quelle femme t’a créée, dans une nuit d’été, pendant que l’atmosphère était chargée des parfums enivrants de toutes les corolles entr’ouvertes par le frémissement de la brise caressante ? Parle, oui, parle, ô fille du mystère, dont le berceau a été enveloppé d’ombres, et à qui la nuit a prêté ses voiles, pour ajouter à tes charmes le charme de la jalouse obscurité ? Oh ! parle, et dis le secret qui est renfermé dans ton sein comme le miel dans le calice d’une fleur ; dis-moi, si tu m’aimes ? » La chaste fille de la nuit, levant les yeux, et le regardant avec étonnement, répondit à l’enfant du désert : « Le mauvais génie a troublé ta raison ; la passion t’aveugle et t’égare ; tu es comme l’homme qui a trop bu de cette liqueur perfide qui cause tant de maux ; retourne dans la cabane de ta mère, et dis-lui que tu as voulu rendre malheureuse une femme qui n’est pas de ta race, et qui n’est pas de ta tribu ; une femme qui aime trop sa liberté pour se laisser enchaîner par l’amour ; car l’amour est une fleur attrayante qui promet beaucoup de miel, mais qui ne prodigue qu’une amertume dont s’abreuve notre vie : Il vaut mieux s’appartenir qu’appartenir à un autre, et se donner à Dieu que se donner à l’homme. . . . Je ne t’aime que comme une sœur. » L’Indien alors répliqua avec tristesse : « O fille aussi froide que belle, et aussi cruelle que froide et belle, pourquoi as-tu parlé ? Il fallait me laisser dans l’illusion de l’incertitude ; j’aurais rempli ma vie du seul espoir d’être un jour aussi aimé de toi que je t’aime moi-même. Ah ! tout maintenant est évanoui pour moi ! La nuit me parlera encore de toi, mais sans me promettre la couche nuptiale dans les grandes herbes de la vaste prairie, où nous aurions dormi ensemble, ignorés du monde entier. . . Adieu tous les rêves ! Adieu toutes les réalités ! La vie ne sera plus pour moi qu’une marche funèbre vers la tombe ! . . . Reste donc seule, reste libre, reste inféconde, ô vierge, qu’une louve ou une tigresse a allaitée dans la saison des glaces ! O froide fleur, ô fleur solitaire de la nuit, fleur que le soleil n’a jamais brûlée des ses rayons, fleur des cimetières, fleur des tombeaux, exhale ton parfum de mort ! » « Illusion des illusions, désespoir d’un moment, répondit Rosalie, avec un accent et une expression qui transperçaient son âme : Les passions sont semblables à ces grands orages qui dévastent la terre ; elles sont comme les eaux troublées des fleuves que les pluies font gonfler, et qui s’écoulent aussi vite qu’elles se sont enflées en écumant avec bruit dans leur fuite rapide. Je ne changerai pas le connu pour l’inconnu. Je sais de quel poids pèse sur l’âme l’asservissement du corps. Va combler de tes dons, et surtout du don de ton amour, un autre que moi. J’ai le nécessaire dans mon ajoupa. Je pourrais avoir le superflu. J’ai la liberté, et que m’offres-tu en échange de cette liberté qui m’est si chère ? Va chercher une autre femme capable de te comprendre et de partager ta passion exaltée ; moi, je suis trop simple pour être passionnée, trop ignorante et insensible pour comprendre tes sublimes transports ; laisse l’humble fleur dans un coin obscur de la forêt ; ne viens pas troubler sa paix profonde ; va porter loin d’elle les inquiétudes de te désirs orageux, qui ne seront jamais satisfaits : Ecoute ! n’entends-tu pas, dans son lit de limon, le crocodile qui rugit, semblable à toi, dans les fureurs de ses amours qui souillent les roseaux écrasés sous son poids ? » Plus prompt que la foudre, et avec un geste menaçant, l’Indien fit un bond vers Rosalie, et éclata ainsi : « O femme ! sombre abîme, mystère impénétrable, énigme de la nature, à la dureté de ta froideur impitoyable tu ajoutes la torture raffinée de ton ironie et l’accablante humiliation de ton dédain ! . . . . La corneille n’a pas craint d’insulter l’aigle ! » Rosalie, qui, jusqu’alors, était restée assise, se levant soudain, et se dressant avec majesté, dans la chaste indignation de son âme blessée, lui jeta ces paroles : « Est-ce être froide, que de ne vouloir aimer que Celui qui est un feu consumant, et qui a créé le soleil de la zone torride ? Est-ce être froide, que de concentrer sa vie dans un foyer ardent, et de n’en rien laisser échapper par les sens dissolus ? Tu dis que je suis ironique : Est-ce être ironique, que d’éclairer les ténèbres, dont s’enveloppe ta démence ? Tu dis que je suis dédaigneuse : Est-ce être dédaigneuse, que d’opposer un bouclier de glace à tes flèches trempées dans un poison brûlant ? . . . . Insensé jeune homme ! ton amour n’est au fond qu’un sauvage égoïsme. Tu n’y cherches que ta propre satisfaction. Tu n’y veux trouver que toi-même. Tu es la chair, et tu ne poursuis que ce qui est de la chair. Ton amour ne contient que le germe de la mort,—mon amour renferme l’espérance de l’immortalité ; tes appétits sensuels te font graviter vers la terre, la flamme de mes aspirations m’élève vers le ciel : Cesse donc de m’importuner des cris de ta passion délirante : Ce qui est de la terre doit retourner à la terre ; ce qui est du ciel doit remonter au ciel ! Prends ta part, et laisse-moi la mienne. La lampe virginale jette un éclat mystique qui dissipe les illusions des sens. Si tu avais consulté dans la prière le Grand Esprit, le Maître de la vie et des âmes, il t’aurait dit de ne pas venir m’entretenir des rêves extravagants de ton imagination enflammée ! » Elle se tut, et rentra dans sa cabane ; mais son agitation trahissait les combats intérieurs auxquels son âme était livrée.
Sans rien répondre, la tête penchée sous le poids du plus sombre désespoir, l’aigle blessé s’éloigna et disparut dans l’épaisseur des bois.
[modifier] CHAPITRE VI
Se promenant d’un pas fiévreux, sous un chêne, dont la mousse, balancée par la brise gémissante, ondoyait au-dessus de sa tête, Issabé se parlait ainsi à lui-même ; il déclamait à haute voix, comme s’il eût été en présence d’un auditoire nombreux : Sa parole n’était interrompue que par le cri lugubre du hibou solitaire :
« O infortuné que je suis ! O le plus infortuné de toute une race infortunée ! Ce n’était pas assez pour moi de voir ma race couverte de ridicule, et accablée de calomnies par des persécuteurs au pâle visage, qui ont transformé nos villages en cimetières et nos forêts en plaines dénudées ; non ! mais il faut encore que je sois méprisé et repoussé par une fille à peau d’ébène ! Quel mauvais manitou m’a fait naître sous l’influence d’une lune de malheur ? Pourquoi une femme m’a-t-elle donné le jour ? Pourquoi l’aigle ne m’a-t-il pas pris dans mon berceau suspendu aux branches d’un chêne-vert ? Pourquoi quelque loup n’est-il pas venu à pas furtifs m’enlever de la cabane de ma mère ? Pourquoi les crocodiles ne m’ont-ils pas mangé, quand je dormais la nuit au bord des marécages ? Ma vie ne sera-t-elle pas désormais une mort prolongée ? La douleur m’a ôté toute virilité. Je ne suis plus ce que j’étais. Je suis devenu semblable à une femme. Je pleure comme un enfant. Je ne me reconnais plus moi-même. Mon âme est détrempée. Je ne suis plus que l’ombre dégénéré du noble et fier guerrier de la tribu de l’Aigle. L’amour a détendu mon arc et émoussé la pointe de mes flèches. Ah ! qu’est devenue la gloire dont les rayons entouraient mon front de tant de prestige ? Tout cela est éteint, tout cela est évanoui, tout cela n’est plus qu’un souvenir ! . . . . Adieu tout ; oui, tout ! Il ne me reste plus que le désespoir, qu’a laissé derrière elle la mortelle froideur d’une fille de la nuit !
« O femme ! n’es-tu pas semblable à la fleur dans laquelle un serpent s’est caché ? Tu fascines, tu attires pour blesser ; et tu blesses d’une blessure que, toi seule, tu pourrais guérir, et que, seule, tu envenimes ! Malheur à l’insensé qui s’est approché de toi ! Malheur à celui à qui tu as souri une seule fois ! Malheur, malheur ! Le désespoir l’accompagnera jusqu’au seuil du tombeau ! Il traversera la vie, en désirant la mort ! Pour lui, toute fleur sera flétrie ; toute joie, empoisonnée ; toute ivresse, inondée d’amertume ! Il connaîtra la mort dans la vie même ! Oui, malheur à celui auprès de qui la femme n’a fait que passer : Chaque empreinte de ses pieds est suivie d’un grand deuil sur la terre ?
« Et cependant. . . . Oh ! si elle avait voulu ; si ses yeux avaient répondu à mes yeux ; les battements de son cœur, aux battements de mon cœur ; son amour, à mon amour : Pour elle, j’aurais parcouru toutes les forêts et toutes les prairies, en cherchant les plus rares aliments, les fruits les plus exquis, les chairs les plus délicates ; je lui aurais préparé des peaux de chevreuil et de castor, pour lui servir de tapis dans sa cabane ; en m’oubliant moi-même, j’aurais tout fait pour elle seule ; sa respiration eût été ma respiration ; son âme, mon âme ; sa vie, ma vie ! . . . Mais, elle n’a pas voulu ! elle m’a dit : « Va-t-en ; va conter ces extravagances à une autre qui saura les comprendre et y répondra. » Oui, elle m’a repoussé avec froideur, avec dureté, avec ironie et dédain. . . . O fille de la nuit, ô vierge du mystère, ô sombre beauté, fleur éclose sous le voile des ténèbres. Rosalie ! Pourquoi m’as-tu ainsi désenchanté ? Pourquoi as-tu ainsi attristé mon existence ? Que t’avais-je donc fait ? Est-ce pour t’avoir trop aimée, pour te l’avoir dit avec trop de naïveté, pour te l’avoir répété trop souvent ? Dis-moi, froide fille, née dans une froide nuit d’hiver, pourquoi as-tu voilé de deuil mon âme, et arrosé de mes larmes tous les sentiers par où je passe en ne pensant qu’à toi ? Pourquoi ; oh ! pourquoi ? . . . . J’ai appris ton nom aux fleurs, aux arbres, aux oiseaux et aux étoiles ; je l’ai appris aux fleuves impétueux, aux lacs d’azur et aux sources murmurantes : Pourrons-nous jamais oublier ce nom ? Oublie-t-on si vite ce qu’on a tant aimé ? Aimer une fois, n’est-ce pas aimer toujours ? . . . . O grande nature, ô ma mère ! dis-lui, si le désespoir ne remplace pas dans le cœur l’absence de celle qu’on a aimée ; dis-lui, s’il reste autre chose qu’un tombeau pour celui qui n’a plus l’espoir de dormir dans la couche nuptiale avec celle qu’il avait choisie ; dis-lui oui, dis-lui les sanglots que tu as entendus, les larmes répandues dont tu as été témoin ! . . . . O nuages, vous n’avez pas assez de larmes pour pleurer avec moi la perte de celle qui s’enveloppe dans la nuit de sa beauté, et qui se couvre d’un manteau de glace, pour éteindre les flammes de mon amour, et pour donner à mon cœur brisé le frisson du sépulcre, et la dureté de son cœur, plus glacé que la mort elle-même. . . . O homme ! la femme ne t’enfante que pour que tu vives, abreuvé de ses larmes brûlantes, et enveloppé des linceuls que tissent ses mains habiles pour étouffer ta vie avant l’heure de la mort ! . . .
« Où irai-je pour cacher ma désolation ? Oh ! qui m’emportera loin de ces lieux, qui ne sont remplis que de l’image de celle qui n’a jamais senti, jamais aimé, jamais souffert et pleuré ; de celle qui ignore la douleur, comme elle ignore la joie ; et qui vit solitaire, comme elle vit inféconde ? Qui m’emportera dans des lieux, où les entrailles de la femme ne sont pas pétrifiées, et où les larmes ne se glacent pas dans ses yeux ? La tigresse sent l’aiguillon de l’amour et se roule en rugissant sur le sable embrasé : Mais cette vierge, qu’enfanta la nuit, et dont le jour fut ébloui, cette fille du mystère est aussi froide et aussi dure que le marbre des tombeaux ! Je peux tirer des étincelles du silex, dont j’arme le bout de mes flèches ; mais je n’ai pu tirer une étincelle du cœur frigide de cette fille de la nuit, de ce cœur qui est plus dur que le silex ! . . . . Mais peut-être ai-je tort de l’accuser ainsi. N’est-elle pas plus heureuse comme elle est ? Et le Grand-Esprit, le Maître de la vie, ne me punirait-il pas d’avoir troublé la paix de cette âme candide, et la solitude de cette vierge enfantine ? Elle a eu raison de me comparer au crocodile se roulant dans son lit de noir limon. La passion est égoïste, elle est cruelle, elle est sauvage ! C’est assez que je sois malheureux : Pourquoi faire le malheur de cette fleur de la nuit, qui répand dans le désert son parfum, aussi suave que le parfum du lys ? . . . . Brise-toi, toi-même, ô mon cœur ; mais ne brise pas le cœur de cette chaste et naïve enfant ! Oui, brise-toi, transperce-toi d’une flèche empoisonnée ; mais laisse vivre en paix cette innocente et mélancolique beauté ! . . . . Adieu, forêts, prairies, lacs, fleuves, nature sauvage, ô ma mère ! adieu ! . . . . adieu ! . . . . adieu pour tour jours ! »
Au moment où il saisit la flèche empoisonnée et allait plonger dans son cœur, Rosalie lui apparut, dans toute la virginale splendeur de sa beauté, éclairée par la lune et les étoiles,—flambeaux mystérieux, lampes mystiques du firmament.
« Arrête, dit-elle ; écoute : La fille de la nuit a entendu les paroles du fils de l’aurore ; craignant que tu ne commisses quelque acte insensé, elle t’avait suivi, et s’était cachée derrière cette touffe de jeunes lauriers ; ses entrailles ont tressailli aux accents passionnés qu’elle a entendus et recueillis dans son âme : Le remords l’a accablée ; ce remords s’est changé en repentir ; ce repentir, en amour : Je t’aime, ô Issabé, autant que tu m’aimes ; je t’aime plus que tu ne m’aimes ; je t’aime plus qu’aucune femme n’a jamais aimé ! Le prêtre du Grand-Esprit, avant la fin de cette lune, bénira l’alliance du fils de l’aurore et de la fille de la nuit. »
« Ah ! répondit le frère de Lossima, je consens à vivre, puisque les cris de ma douleur ont remué tes entrailles, et fait couler tes larmes ! . . . . C’est l’heure du crépuscule : Le jour, en rougissant, va bientôt épouser la nuit, au voile d’azur parsemé d’étoiles : Ton champ sera mon champ ; ta cabane, ma cabane. »
Changement soudain, étrange retour, inexplicable contradiction du cœur de la femme : Rosalie, qui, tout à l’heure, était maîtresse d’elle-même, si fière et froide, porte maintenant les chaînes d’une passion partagée, et va bientôt subir toutes les pénibles servitudes qu’entraîne l’indissoluble engagement qu’elle a pris d’appartenir à un autre,—elle qui aimait tant la liberté. . .O femme ! est-ce faiblesse, est-ce compassion de ta part ; ou bien est-ce dévouement, est-ce héroïsme ?
Fleur-du-Soir, ou Lossima, la sœur d’Issabé, continuait toujours d’habiter sa cabane, bâtie sur le bord du lac Okatta. Elle aimait à être seule, à se parler à elle-même, à parler aux fleurs, aux oiseaux et aux étoiles : Mais cependant, elle venait souvent visiter Atala. Si elle avait été instruite comme elle, dans une école des Pâles-Visages, elle aurait lu de préférence et avec enthousiasme les poèmes d’Ossian, les Nuits de Young, les Méditations de Lamartine, les Prophètes et Job. Son esprit était élevé, son cœur profond. Dans son regard scrutateur il y avait quelque chose de sévère. Le coin de sa bouche était marqué d’un pli moqueur. Son sourire avait la froideur de la raison, mais de la raison la plus haute, de cette raison qui est voisine de l’inspiration intuitive. On était tenté, en la voyant, de la prendre pour une astrologue, au regard fatidique, qui s’entretient la nuit avec un génie familier, dans le mystère et le silence de la solitude. Et cependant, malgré toutes ces apparences extérieures, elle était au fond la créature la plus ingénue et la plus mélancolique du désert : Les animaux sauvages s’approchaient d’elle pour respirer son souffle rempli de parfums agrestes, et les oiseaux venaient se poser sur ses épaules, recouvertes d’un mantelet fait avec leurs plumes les plus brillantes. Son esprit et son cœur trouvaient une interprétation mystique pour chaque événement et chaque phénomène. Elle semblait lire dans le livre de la nature avec autant de pénétration qu’Atala elle-même : Aussi, se comprenaient-elles sans se parler, et comme par intuition.
Lorsqu’elle apprit que son frère et Rosalie étaient fiancés, et devaient bientôt se marier, un frisson parcourut tous ses membres, et son âme inquiète s’émut et se troubla comme si le vent de la mort avait passé dans sa noire et longue chevelure, en la soulevant de son souffle glacial : C’est qu’elle savait à quoi l’homme et la femme s’engagent en prononçant le oui sacramentel, qui les lie à jamais. Elle s’affligeait du sort de son frère autant que de celui de Rosalie ; et elle résolut de nouveau, dans le fond de son cœur, de ne laisser aucun homme partager avec elle dans sa cabane la peau de tigre, où, jusqu’alors, elle avait dormi seule d’un sommeil si tranquille et si pur. Elle savait que le mariage divise le cœur par un amour plein de sollicitudes, et abrège la vie par des chagrins, des soucis et des travaux sans nombre. Elle soupira profondément, et s’écria avec un accent prophétique : « O mon pauvre frère ! ô ma pauvre Rosalie ! . . . . Les cérémonies de noces, à mes yeux, ressemblent à des cérémonies funèbres ! La couche nuptiale n’est, le plus souvent, qu’un froid tombeau ! Heureuse la femme, qui n’est pas appelée à concevoir dans la tristesse, et à enfanter dans la douleur ! Heureuse la vierge et solitaire Atala ! N’adorer que Dieu seul, c’est ressembler à l’ange. »
Pendant ce temps, la contemplative Atala, agenouillée au bord d’un torrent, les yeux levés et les bras étendus vers le ciel disait, dans un mystique élan : « Oiseaux, taisez-vous, arbres, fleurs, étoiles, objets sensibles, univers visible, monde intelligible,—disparaissez tous,—effacez-vous ! O sombres voiles, qui me cachez mon Dieu,—images, souvenirs, pensées, multiplicités confuses et obscurcissantes,—écartez vos plis épais ; laissez-moi voir la Grande Unité ; laissez-moi contempler Dieu seul ; laissez-moi m’unir au Tout Unique ! O mon Dieu, que mon âme, vide de toute image, vide de tout souvenir, vide de toute pensée,—temple désert et silencieux,—ne se remplisse,—ainsi dénudée, ainsi abstraite,—que de ta présence ; ne s’illumine que de ta lumière ; ne s’enflamme que de ton amour : Et, toute à toi, partout et toujours, qu’elle soit unie à toi seul, dans l’extatique abnégation d’elle-même et dans l’oubli universel de tout ce qui n’est pas toi,—entière abdication, immolation complète de toutes ses facultés et de toutes ses puissances, dans un acte intense de suprême et déiforme adoration ! Et dans cette union anéantissante de mon âme avec toi seul, ô mon Dieu, sans penser à aucun en particulier, que je prie pour tous et embrasse tous dans mon amour,—le Pape, mon Evêque, le Clergé, mes parents, mes amis, ma patrie, toute l’humanité, qui ne forme qu’une même et grande famille solidaire ! »
[modifier] CHAPITRE VII
Parmi des droits incontestables et imprescriptibles de l’homme, il faut mettre en première ligne le droit d’émigrer ; le droit de changer de patrie, lorsque l’honneur le commande, ou qu’une grande infortune en fait un devoir et une nécessité. La patrie de l’apôtre est partout où il y a des âmes à sauver.
C’est encore un des droits incontestables de l’homme, de se détacher d’une société quelconque, où il ne trouve plus que des sujets d’affliction, de dégoût et de honte.
Il est aussi des circonstances où il peut et doit s’éloigner de sa famille et de ses amis.
L’exil est souvent le seul refuge et la seule sauve-garde du malheur et de la dignité, du génie et de la sainteté.
Atala ne s’est pas détachée de la société, elle n’a pas fui la famille ; mais elle en a été détachée par un événement providentiel, qu’elle a toujours regardé comme un bonheur, et qui l’a placée en dehors des froides convenances, des humiliantes contraintes, et des fastidieux détails d’une étiquette exigeante, qui rapetisse les grands et qui grandit les petits. Dans le monde, on donne la plus sérieuse attention aux choses les plus insignifiantes, et aux choses les plus importantes on accorde à peine une attention distraite. On y est ensorcelé par le prestige de la bagatelle. Dans le monde, se taire, c’est presque toujours une impolitesse ; et, le plus souvent, parler, c’est une impertinence. On y est condamné à entendre répéter mille fois les mêmes bons mots, qui ont le triste avantage d’être beaucoup plus méchants qu’ils ne sont spirituels. Moins on a de cœur, plus on a d’esprit. Avoir et faire de l’esprit, c’est manquer de bon sens ; c’est manquer surtout du sens intérieur et mystique des choses élevées ; c’est manquer de charité. Faire de l’esprit, c’est fausser les relations des choses. L’esprit n’est rien ; les démons ont beaucoup d’esprit. C’est l’amour qui est tout. Il y a un esprit qui est aussi fin que charitable, c’est celui des saints. St-François de Sales avait cet esprit. Dans le monde, il faut faire de l’esprit ; il faut rire et faire rire, s’amuser et amuser les autres. Il faut y supporter la superbe outrecuidance, l’impertinente fatuité et l’étourdissant bavardage de ces essaims parfumés d’imberbes papillons, qui voltigent autour de leurs vaines idoles, dans les salons lambrissés des vulgaires parvenus d’une aristocratie d’argent et de serre-chaude.
Qu’aurait fait Atala, dans cette tiède et fade atmosphère du bas-empire des médiocrités envieuses et intolérantes qui y règlent la mode et y gouvernent l’opinion, avec une imperturbable suffisance ? Aurait-elle pu respirer dans cette énervante atmosphère de luxe extravagant, d’affèterie étudiée et d’indignes futilités, qui dénaturent le cœur et suffoquent la pensée ? Qu’aurait-elle fait dans le monde ? —Dans le monde, on se prive du nécessaire ; et cela, pour acheter les plus folles superfluités du caprice. L’artifice y prend tous les masques de la séduction. Le monde, avec ses modes indécentes et ridicules, ses bals délirants, ses cyniques et sacrilèges théâtres, avec ses danses impures et ses hideuses mascarades,—le monde est le vestibule du séjour de l’éternel désespoir ! . . . . Malheur au monde ! C’est le démon qui lui inspire sa froide malice, sa noire méchanceté et ses impitoyables vengeances !
Entre sa sortie du Couvent et l’époque où elle se perdit dans les bois, Atala passa plusieurs années dans la maison paternelle ; elle y éprouvait une gêne, un malaise, une inquiétude indéfinissable, un vague besoin de quelque chose d’inconnu, après lequel son âme soupirait sans cesse. Pourquoi regardait-elle si souvent du côté de la forêt ? Pourquoi allait-elle, rêveuse, s’asseoir au bord du fleuve qui passait devant l’habitation de son père ? Pourquoi suivait-elle le vol des oiseaux, en disant avec tristesse : « Oh ! si j’avais des ailes ! » Pourquoi enviait-elle le sort de l’Indienne, lorsqu’elle avait tout ce qu’elle pouvait désirer ? Ah ! ne me demandez pas, pourquoi ? Le cœur humain est un mystère ; il a des élans qui atteignent les hauteurs de l’infini ; et on ne satisfait pas ce cœur avec ce qui germe de la poussière et doit retourner à la poussière ? Plus l’âme d’Atala se rapprochait du Centre Eternel de son amour, plus le mouvement qui l’y précipitait, plus l’attraction qui la sollicitait devenait puissante et irrésistible : Elle y gravitait de tout le poids de cet amour, toujours croissant, et toujours plus violemment attiré par son Objet Divin.
Mais il est temps de parler d’un personnage, qui, ne se plaisant plus dans la société des civilisés de l’Europe, était venu demander aux Sauvages de l’Amérique de le recevoir parmi eux. Au lieu de chercher à civiliser les Sauvages, il avait cru plus sage et plus facile de se faire Sauvage. Après s’être fait Sauvage, il avait conservé assez du civilisé pour être distingué du Sauvage, et assez pris du Sauvage pour n’être plus regardé comme civilisé : C’est était le trait-d’union des deux extrêmes. Il appartenait à une des grandes familles de la noblesse bretonne ; il aurait pu prétendre aux plus hautes charges ; il en avait rempli de très-importantes ; il renonça à tout, et aima mieux descendre jusqu’à se faire Sauvage : Selon lui, c’était monter. A ce demi-sauvage, à ce demi-civilisé, à ce nouveau Daniel Boone, ses frères du désert avaient donné le nom de Hopoyouksa, l’Homme-Sage : C’était, en effet, un grand sage ; c’était un vrai philosophe ; c’était Chateaubriand ne retournant plus en Europe pour se mettre à la suite d’une royauté qui tombait, et résister à un empire qui s’élevait ; c’était un héroïque transfuge de l’Ancien-Monde, et un sublime réfugié dans le Monde-Nouveau. Il venait demander aux déserts incultes ce que les sociétés dégénérées ne pouvaient plus lui donner. Les grandes infortunes recherchent la solitude. L’Exil est une solitude propice à la dignité du malheur. La patrie est là où la vérité est reconnue, la vertu honorée, la Religion mise au-dessus de tout.
Hopoyouksa était l’ami d’Issabé. L’un ne quittait pas l’autre. Ils chassaient ensemble, allumaient le même feu, dormaient sous le même arbre, et la maladie de l’un entraînait presque toujours la maladie de l’autre. Les populeuses cités de la civilisation n’ont jamais vu une amitié plus sincère, une union plus fraternelle, un plus chevaleresque échange de délicates courtoisies : C’était l’esprit de la grande noblesse transporté dans le désert pour y faire revivre les traditions d’honneur et inspirer l’héroïsme des anciens jours. L’extrême aristocratie de la civilisation s’était rencontrée avec l’extrême aristocratie de la nature.
Ce noble exilé de la Bretagne ne pouvait entendre parler de l’ignoble démocratie, de la prosaïque bourgeoisie marchande, et de cette vulgaire aristocratie qui s’appuie sur l’argent. Dans son imposante indignation, il se promenait en tout sens, frappant du talon le sol retentissant, les bras croisés sur la poitrine, comme Napoléon à la veille d’une grande bataille. Parfois, cette indignation éclatait aussi terrible que la foudre qui déchire le nuage. Il aurait volontiers appelé un second déluge, pour laver les souillures plébéiennes, et nettoyer les étables des Augias de la démagogie. Il aimait Dieu d’un amour assez intense, pour avoir la haine de l’erreur et du mal ; la haine qui n’épargne pas, mais qui foudroie et terrasse le vice audacieux et l’impiété révolutionnaire : « Lorsque j’ai vu, disait-il, le noble abandonner son grand domaine seigneurial de la campagne pour l’enceinte étroite des villes bourgeoises ; lorsque je l’ai vu abandonner l’épée, la charrue et le fusil, pour la plume mercenaire du littérateur, pour les tortueuses chicanes du barreau, la polémique furieuse de la tribune, et l’agressive audace du journalisme ; lorsque je l’ai vu abandonner le sacerdoce et la haute magistrature pour embrasser des professions équivoques et compromettantes : Ah ! j’ai abandonné la noblesse qui dérogeait de tant de manières, et je suis venu demander aux déserts d’Amérique de cacher ma honte et de sauver ma dignité ! Je n’ai pu supporter le spectacle du trône des grands rois usurpé par Louis-Philippe, la bourgeoisie et la marchandise ! » D’autres fois, et avec encore plus d’indignation, il s’écriait : « Quoi ! vous prétendez, ô hypocrites déclamateurs, ô sophistes utilitaires, ô niveleurs impitoyables, ô hommes de la vile prose et du froid calcul, économistes de la matière, vous prétendez que la théorie ne domine pas la pratique ; la pensée, l’action ; l’Idéal, le réel ; l’Absolu, le relatif ; Dieu, toute la création et toutes les sociétés ; vous appelez rêveurs et idéologues ceux qui disent que l’ordre supérieur doit gouverner l’ordre inférieur ; la tête, les bras et les pieds ; l’unité, le nombre ; —ceux qui disent qu’il y a, dans toute société, une classe privilégiée ; une classe intelligente, honorable, formée par l’éducation, et qui doit gouverner la multitude le peuple, les masses ignorantes et marchandes, ouvrières et matérielles : Et cependant, tous les astres tournent autour du soleil, leur centre commun ; il n’y a qu’un seul Pape dans l’Église ; un seul général en chef dans l’armée ; un seul capitaine sur le navire ; partout et toujours, le nombre tumultueux est soumis à l’unité tranquille, qui concentre les volontés et les forces diverses en elle seule, afin d’agir avec une vigueur souveraine et une souveraine majesté ; à la force centrifuge et désordonnée, il faut opposer la force centralisante, l’unité de volonté et d’action. Ah ! que Fénélon,—ce cygne en qui il y avait de l’aigle,—disait vrai, lorsqu’il disait : « Quelle folie de mettre son bonheur à gouverner les autres hommes, dont le gouvernement donne tant de peine, si on veut les gouverner avec raison, et suivant la justice ! . . . . Mais pourquoi prendre plaisir à les gouverner malgré eux ? Heureux celui qui n’est pas obligé de commander ! Heureux, qui n’étant point l’esclave d’autrui, n’a point la folle ambition de faire d’autrui son esclave ! » Et qu’il avait raison aussi, le savant évêque d’Avranches, lorsqu’il disait : « Pour les conquêtes et le gouvernement des États, en bonne politique, la brutalité est nécessaire. » Ce n’est pas par la douceur, ce n’est pas par la bonté, ce n’est pas par l’amour que l’en obtient quelque chose des hommes ; non ! C’est par la crainte qu’inspire la force ; l’autorité sans la force, et sans la force qui est aussi prompte qu’irrésistible, n’est qu’un rêve d’utopiste. On ne fait valoir la raison, on ne fait régner la justice, on ne maintient l’ordre que par la force ! . . . . La force du droit est dans le droit de la force. La raison du glaive et du sabre, c’est la folie ingouvernable des hommes. Régner, gouverner, c’est diviser, classifier, ordonner, tout rapporter et soumettre à l’unité, qui se rapporte elle-même et se soumet à Dieu. La révolution appelle, nécessite, et justifie la dictature ! Si les rois ne s’entendent pas pour étouffer la révolution appelle, nécessite, et justifie la dictature ! Si les rois ne s’entendent pas pour étouffer la révolution, nous aurons bientôt l’invasion des barbares, le despotisme militaire, et la boue, et le sang, et l’anarchie, et le chaos ; nous aurons le désordre ténébreux et l’horrible confusion de l’enfer ! Les foudres du Vatican ne suffisent pas pour faire taire et terrasser l’Esprit du mal, le monstre impie ; il faut encore la voix suprême et les fulminantes brutalités du canon : Il faut l’invincible Hercule du Pouvoir pour assommer de sa massue les bêtes féroces du Voltairianisme, et nettoyer les écuries infectes des bandes noires de l’aveugle et sauvage révolution ! Il faut le boulet rouge pour crever la trombe qui obscurcit le ciel et menace la terre. Ah ! si je faisais partie du Conseil des rois, la société serait bientôt purgée de cette monstrueuse engeance qui lui rouge les entrailles ! . . . . « Etre ou ne pas être, » gouverner ou être gouverné, voilà la question ! Question de vie ou de mort ! Vaincre ou être vaincu, régner ou mourir, voilà l’alternative ! Si le pouvoir n’use pas de la force contre les révoltés abuseront de la force contre le pouvoir ! Il n’y a que la force de l’unité qui puisse contenir dans l’ordre les turbulentes majorités ! »
S’animant de plus en plus, et de plus en plus indigné, il disait avec autant de tristesse que d’étonnement : « On m’a blâmé de quitter la France ; on aurait voulu m’y retenir : Comment se soumettre à un gouvernement qui s’affranchit de Dieu, et à une société qui contredit la nature ? Devais-je rester au milieu d’elle, pour faire naufrage avec elle ? Devais-je demeurer sur le navire qui allait sombrer ? N’est-il pas permis à celui qui voit le danger,—lorsqu’il est sans remède,—de chercher un moyen de salut ? Rester sur le navire qui va périr, ce n’est pas montrer du courage ; c’est partager l’aveugle obstination de l’équipage insensé. Quand un édifice vermoulu s’affaisse et s’écroule, l’oiseau prend son vol : Fuyons comme l’oiseau, pour n’être pas ensevelis sous un amas de débris et de poussière ! Faut-il se croiser les bras, et contempler l’incendie, qui avance et gronde ; le torrent, qui déborde et menace de tout ravager ; la marée, qui monte avec ses flots mugissants ? Faut-il rester, pour être la victime insensée d’une mort inutile et inglorieuse ? Non ! non ! Tout homme a le droit d’abandonner une société, qui tombe en dissolution ; un cadavre, qui exhale la peste ; une sentine d’infection contagieuse ! Il faut mettre entre soi et cette société, qui tombe en dissolution ; un cadavre, qui exhale la peste ; une sentine d’infection contagieuse ! Il faut mettre entre soi et cette société gangrenée un cordon sanitaire ; entre soi et ce cadavre, et cette sentine, la distance que commande l’hygiène : Oui, fuyons assez loin de cette pourriture sociale, pour que rien d’elle ne nous arrive et contamine ! Dieu fit les déserts pour nous servir d’asiles, quand tous les autres asiles ont été détruits ou fermés : Allons là où se trouve Dieu ! A quoi sert de donner à ceux que l’on quitte l’explication de sa résolution, quand cette résolution est une inspiration. On ne discute point les grandes résolutions. . . . Il vaut mieux ne pas chercher à définir l’indéfinissable. Ce qui s’explique clairement n’est guère profond. L’inexplicable touche au mystère et à l’infini ! . . . . O ombrages des grands arbres séculaires, sombres profondeurs des forêts primitives, berceaux de lianes, sanctuaire de l’âme, solitude, silence, tranquillité, ô vierge nature, que tu as de charmes pour celui qui s’est séparé de cette prétendue civilisation, qui n’est au fond qu’une barbarie raffinée, qu’un sauvage paganisme ! O vierge nature, que tu compenses magnifiquement tout ce qu’il a laissé derrière lui ; tout ce que les autres achètent au prix de la simplicité, d l’honneur et de la dignité ! Que tu le dédommages de toutes les pertes qu’il a pu faire pour te posséder, et s’enivrer de ta beauté ! —O nature ! tu m’as donné une cabane ; et cette cabane est plus qu’un château, plus qu’un palais ! Tu m’as donné la liberté ; et la liberté est le suprême objet de toutes les aspirations, qui tourmentent et bouleversent tant d’âmes opprimées ! Tu m’as donné Dieu ; et, avec Dieu, tout le reste par surcroît ! Posséder Dieu seul, c’est tout posséder, dans la joie la plus pure et la paix la plus profonde ! »
[modifier] CHAPITRE VIII
Un jour, où la nature respirait à peine ; où tout était si calme et immobile, que le silence enchanté dormait dans les bras de l’extatique solitude, un peu avant le coucher du soleil, Rosalie s’éloigna de sa cabane, en effeuillant, le long de la route, une branche de sumac, marquant ainsi la trace de ses pas : Elle semblait pressentir quelque danger. Après un quart d’heure de marche, elle s’arrêta sous un grand magnolia, et s’assit sur une de ses racines qui sortait de terre. Elle remarqua autour d’elle, que les feuilles de cet arbre, d’un tissu ferme et serré, s’étaient repliées en séchant, de manière à former des vases naturels capables de recueillir et de conserver l’eau de la pluie, pendant des semaines. Les oiseaux, les lézards et une foule d’insectes venaient se désaltérer dans ces petits bassins préparés par la Providence.
Rosalie était triste et pensive. Elle comprenait toute l’étendue de l’engagement qu’elle venait de prendre. Il lui faudra désormais préparer les repas d’Issabé, tenir toujours prêts ses accoutrements de chasse, prévoir et prévenir tous ses besoins. Adieu la douce liberté, qui lui permettait d’aller et venir, de veiller et de dormir, au gré de sa fantaisie, aussi enfantine que changeante et irrégulière ! Adieu les promenades solitaires, les rêveries silencieuses et les plaintives modulations de la vague mélancolie.
Dans cette veine de tristesse, qui ressemblait à du regret, il s’échappait de son âme une mélodie gracieuse et suave, tendre et mystérieuse, douce et voilée comme la nuit tranquille. Elle modulait avec élan et précision ; les notes dolentes ruisselaient de son gosier, toutes chaudes de larmes, et tombaient, goutte à goutte, comme une rosée de lumière perlée, et elles scintillaient comme la chaste clarté des étoiles sereines, sous le voile transparent des ombres fugitives que chasse la brise gémissante. Il y avait, réunies et fondues ensemble dans cette voix virginale, la voix élégiaque du rossignol et la voix lyrique du moqueur. La nuit étoilée l’écoutait, dans une muette ivresse, et un extatique enchantement ! Et le moqueur se taisait, pour admirer sa rivale victorieuse, en s’illuminant des sonores éclats de sa mélodie improvisée.
Ce n’est pas la musique savante et correcte qui nous touche et ravit le plus ; mais c’est l’expression naturelle, c’est l’accent de l’âme, c’est l’explosion des passions les plus intimes : Toute l’âme passionnée de Rosalie était transmise et vibrait dans sa voix émue.
De tous les animaux, le serpent est celui, qui, par l’élasticité vibratile de son organisation, est le plus sensible à la musique. Il recherche plutôt qu’il ne fuit l’homme. Il est plutôt domestique que sauvage. Il s’apprivoise facilement, et vit dans les maisons. Il a toujours existé des psylles qui pouvaient manier impunément les serpents et en faire ce qu’ils voulaient. Le serpent a joué un grand rôle dans le drame de l’humanité naissante. C’est sa forme que prit le démon, pour tenter et faire succomber la première femme. Il tente encore, de nos jours, et séduit une grande partie de la famille humaine ; il en obtient un culte immonde, et des autels souillés de larmes et de sang. Il est, aujourd’hui comme autrefois, le même impressionnable et mystérieux amateur de musique : Un instrument qui joue, une voix qui chante, la moindre note mélodieuse le fait sortir de sa retraite, l’attire et le magnétise ; il avance, comme porté par les ondulations des vagues de l’harmonie : C’est ainsi que le moqueur l’attire par sa voix magique, pour en être bientôt la victime et la proie : Il étouffe dans ses replis glacés l’harmonie du chantre merveilleux.
Mais, quel instrument, quelle voix est comparable à la voix humaine, traduisant les émotions intimes de l’âme, dans cette langue mystérieuse de l’infini ; cette langue, qui commence là où s’arrête la parole ; cette langue qui exprime l’ineffable par toutes les nuances idéales les plus délicates du coloris des sons.
Rosalie continuait toujours de moduler son chapelet de notes mélodiques, dans le silence de la solitude et le repos du silence : Elle modulait en un demi-ton, avec une si vive expression, un tel accent et une voix si émue, qu’elle eût attendri des rochers et adouci la férocité du tigre ! . . . . La musique est un radieux écho du ciel sur la terre, de l’éternité dans le temps, pour ravir l’âme dans les splendeurs de l’Idéal, en dissipant les ténèbres de la matière, et arrachant les voiles du mystère et de l’infini ! La musique, c’est le soulèvement de l’âme jusqu’à la hauteur des célestes visions et des divines voluptés ! Le poète et le musicien sont les deux plus sublimes initiateurs du sanctuaire des Beaux-Arts : Le Dante siège et domine à côté de Palestrina et de Pergolèse.
Réveillé de son sommeil profond, et attiré par la voix de la grande enchanteresse de ces bois, un serpent sort de son repaire obscur ; il avance avec lenteur, approche cauteleusement ; il ne suit pas la ligne droite ; il louvoie et dévie en traçant des courbes capricieuses et fuyantes. Pourquoi se presserait-il ? Il est sûr de sa victime ? Ses yeux brillent comme l’étincelle du diamant et la flamme du rubis. Il n’est pas en colère ; il n’est pas impatient ; ses allures sont celles d’un vainqueur. Il s’arrête, s’allonge, s’élève en spirale, se dresse et balance avec grâce. Il glisse sur les flots de verdure, en les effleurant à peine. Son cou se courbe comme celui du cygne. Toutes les nuances du noir, du brun et du jaune s’harmonisent en mosaïque à bordures blanches sur le fond cendré de sa peau moirée et chatoyante ; selon les reflets de la lumière ou de l’ombre, ces nuances sont tantôt miroitantes. A le voir se rouler et se dérouler, on dirait un collier vivant qui se ment de lui-même, en se confondant avec les fleurs diaprées : Le spectateur émerveillé se dit, en l’admirant : « Non seulement le serpent est le plus fin des animaux, mais il est aussi le plus beau ! Semblable à un ressort animé, sans ailes, sans pieds et sans nageoires, il glisse sur la terre, s’élance dans l’air ou fend les flots, avec la promptitude et la vitesse de l’éclair qui sillonne le ciel. »
Ce jour-là, le temps était orageux, lourd et chaud ; l’atmosphère, chargée d’électricité ; et le soleil brillait à travers les nuages : C’est le temps où le serpent est le plus dangereux.
Rosalie, qui chantait toujours, dans sa rêveuse mélancolie, et regardait vaguement de côté et d’autre, aperçoit au loin l’animal tortueux qui s’avance vers elle ; ses mouvements gracieux captivent ses regards ; elle les suit avec attention ; ses yeux rencontrent enfin les yeux du reptile ondoyant ; elle est encore plus attentive et se sent plus fortement captivée ; un voile s’étend sur sa vue troublée ; un charme l’a pénétrée ; elle est comme enchaînée ; elle veut crier, elle ne le peut ; elle fait un effort pour s’enfuir, c’est en vain : Elle est transformée en statue muette et immobile.—Et le serpent avance toujours, sans détacher ses yeux des yeux de sa victime convoitée. Ses mouvements deviennent plus rapides ; ses regards brillent d’un feu plus subtil ; sa gueule enflammée est béante d’avidité ; il tressaille, il s’élance, il est à ses pieds ! . . . . Oh ! pauvre femme ! . . . . Et il dresse sa tête, et il monte le long du corps, il l’entoure de plusieurs replis ; et il aspire le souffle de Rosalie ! . . . . Il ne veut pas mordre sa victime inoffensive ; il ne veut que la fasciner, l’enivrer, l’endormir ; il ne veut que la faire défaillir dans un paisible évanouissement ; il ne veut que la tenir dans une douce langueur, sous le charme vainqueur de sa puissance magnétique.
Issabé, qui avait été à la cabane de sa fiancée, et ne l’y avait pas trouvée, suit la trace marquée par les feuilles de sumac, et arrive au pied du grand magnolia. . . . Quel spectacle frappe ses regards épouvantés ! . . . . Hélas ! que Lossima avait raison, lorsqu’elle s’est écriée : « Oh ! mon pauvre frère ! oh ma pauvre Rosalie ! » Elle était, en ce moment, douée de la seconde vue ; elle avait la clairvoyance du cœur.
A peine Issabé avait-il vu, en frissonnant, le serpent qui enlaçait sa fiancée de ses plis amoureux, qu’en levant les yeux il aperçoit, allongée et tapie sur un rameau du magnolia, une panthère tremblante : Saisie d’effroi, pétrifiée de terreur à l’aspect du serpent à sonnettes, une sueur froide ruisselle des membres de cet animal si sauvage et féroce : L’adroit chasseur repose le canon de sa carabine sur la branche inférieure d’un arbrisseau, et l’ajustant d’un œil sûr, appuie doucement le doigt sur la gâchette ; la balle siffle ; la panthère bondit en l’air où elle expire, et tombe lourdement sur le sol ensanglanté ! . . . . Le serpent fait un mouvement pour s’élancer sur la panthère expirée ; mais il ne peut se décider à quitter un instant sa victime enchanteresse : Il semble plutôt charmé par elle, qu’elle n’est charmée par lui : Est-ce la vertu secrète de la virginale chasteté de cette fille de la nuit, qui paralyse ainsi les mouvements du reptile immonde ? . . . . Sans ce redoutable serpent à sonnettes, qui lui-même menaçait sa vie, la panthère féroce eut dévoré la pauvre Rosalie.
N’ayant plus rien à craindre du féroce carnivore, Issabé, s’approchant de Rosalie, saisit de la main droite le cou du serpent inattentif, et de la main gauche il eut déroule les replis qui serraient la taille svelte de sa fiancée comme une vivante ceinture : Il le tient fortement par le cou et par le milieu du corps, pour l’empêcher de s’entortiller autour de son bras, et de s’y appuyer, afin d’avoir la force de se dégager du double étau où il est pris.
Tout à coup, une brise s’élève et apporte sur ses ailes je ne sais quels parfums subtils, quelles essences aromatiques, qui agissent sur Rosalie comme un puissant contre-poison : Elle les respire ; ses yeux s’ouvrent ; elle peut parler ; elle peut se mouvoir ; elle est entièrement revenue à elle-même.
« Je t’ai sauvé la vie, ô Rosalie ! dit alors le frère de Lossima ; mais qui me sauvera de la mort ? » « C’est moi, » répond Rosalie. « N’approche pas,—recule,—et tombe à genoux,—et prie pour nous, » réplique le jeune guerrier. »
Et elle tombe à genoux,—et elle prie ainsi : « O Marie ! Mère de mon Dieu, Mère-Vierge, Reine puissante, vous pouvez tout ; mes larmes vous disent assez ce que je demande : Intercédez pour nous après notre Fils, qui ne peut rien vous refuser ! »
En se relevant, elle dit à Issabé, qui tenait toujours le serpent : « O noble enfant des forêts, brave guerrier, habile chasseur, héroïque fiancé, Issabé, Issabé ! tu n’es pas chrétien ! » « Rosalie, répondit l’enfant des forêts, il y a longtemps que je désire de l’être ; l’exemple d’Atala et de ma sœur, ton exemple, ô chaste fille de la nuit, tout me faisait comprendre que votre Dieu est le vrai Dieu : Oui, je voudrais connaître, aimer, adorer et servir le même Dieu que toi ! » « Ah ! noble enfant du désert, malgré mon amour pour toi, je sentais une froide barrière entre nous ; cette barrière de glace va tomber ; hâtons-nous ; le danger est imminent ; le temps presse ; l’heure approche ; nous sommes sur le seuil de l’éternité,. . . . Ecoute et réponds :
« Issabé ! crois-tu qu’il y a un seul Dieu, et trois Personnes en ce seul Dieu,—le Père, le Fils et le Saint-Esprit ? »
—Je crois ! —
« Crois-tu que la seconde Personne, que le Verbe éternel s’est fait chair ; qu’il a été conçu par l’opération du Saint-Esprit dans le sein de la Vierge Marie Immaculée ; qu’il a souffert et est mort sur la Croix, pour nous racheter et nous délivrer ? »
—Je crois ! —
« Crois-tu qu’il y a un enfer, où le crime est puni éternellement ; un purgatoire, où les âmes sont purifiées dans les flammes ; un paradis, où la vertu est récompensée par la possession de Dieu et la vision béatifique ? »
—Je crois ! —
« Crois-tu tout ce que croit et enseigne la Sainte Église Catholique, Apostolique et Romaine ? »
—Oui, je crois ! —
« Que demandes-tu à l’Église ? »
—La foi ! —
« Que te procure la foi ? »
—La vie éternelle ! —
« Veux-tu être baptisé ? »
—Je le veux ! —
« Quel nom veux-tu prendre ? »
—Léon ! —
« Prosterne-toi et courbe la tête ! »
Rosalie prit alors d’une main une feuille de magnolia remplie de l’eau de la pluie, et, de l’autre, écartant les cheveux du noble guerrier de la Tribu de l’Aigle, en versant l’eau sur sa tête, elle articula distinctement, elle prononça à haute voix les paroles suivants : « Voulant faire ce qu’a fait Jésus-Christ, et ce que fait le prêtre, lorsqu’il accomplit cet acte solennel, Léon, je te baptiste au Nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il. »
Le vaillant guerrier, tenant toujours le serpent, demeura prosterné, et la tête courbée. Rosalie, émue d’une joie profonde, lui dit alors :
« Issabé ! tu t’es courbé, esclave du démon ; Léon ! relève-toi, enfant de Dieu ! »
—Dieu soit loué ! —
« O Rosalie ! lui dit alors le guerrier néophyte, sauve-toi ! Je sens mes bras s’engourdir ; mes doigts n’ont plus de force ; ils vont bientôt s’ouvrir et rendre la liberté au monstre irrité. . . . Sauve-toi ! »
« Non, s’écria sa fiancée, non, je ne me sauverai pas ; je reste auprès de toi ; nous mourrons ensemble : Et l’éternité ratifiera l’alliance conclue dans le temps ! »
Le monstre se débattait, dans sa colère et son impuissance ; il exhalait des émanations putrides, une odeur nauséeuse, un fluide immonde : L’atmosphère environnante en était empoisonnée. Issabé sentait qu’il allait bientôt défaillir ; mais, soudain, son ami, le noble chevalier breton, arrive, et tranche la tête du hideux crotale avec son couteau de chasse : Le sang du reptile convulsif se mêla au sang de la bête fauve immobile.
Et Issabé, en écorchant la panthère, se disait avec joie : « Quel cadeau de noces, que cette peau de panthère ! »
Une lune après le dramatique ondoiement de l’héroïque fils de l’aurore par la courageuse fille de la nuit, le Père Emmanuel, vénérable missionnaire parmi les Indiens du Sud, bénit leur mariage avec la plus grande solennité. Il vint à ce mariage des représentants de toutes les tribus voisines et éloignées. Il y vint des Chérokis, des Criks, des Seminoles, des Alibamons, des Apaches et des Apalaches ; il y vint des Chicassas, des Tonicas, des Shétimashas, des Attakapas, des Opéloussas, des Tchoupitoulas et des Haklopissas ; il y vingt des Alatamahas, des Tapouchas, des Houmas et des Biloxis ; et il en vint d’autres, et d’autres encore ; et ils ne cessaient de venir ; et ils arrivaient toujours en nombre innombrable : Ainsi arrivent les multitudes de ramiers en la saison des glands.
Et il y eut des chants, des danses, des jeux, des repas de viandes d’ours, de bison et de chevreuil. Et il y eut une grande allégresse. Et cet événement fit époque dans les annales du désert.
[modifier] CHAPITRE IX
En vérité, il est toujours triste et malheureux pour un homme quelconque d’avoir un caractère d’exception et une âme d’élite ; et, afin de conserver la délicatesse de cette âme et l’élévation de ce caractère, d’être obligé de vivre en dehors de toutes relations sociales, et de se mettre « en quarantaine perpétuelle au milieu de son siècle ; » d’être obligé de quitter sa patrie, et de se faire sauvage et solitaire ; oui, il est déplorable de n’être pas et de ne pas faire comme tous les autres : Cet homme semble alors, lui seul, avoir levé la main contre tous, et tous lèvent la main contre lui seul !
Hopoyouksa vivait en dehors de la contagion littéraire et politique, en dehors des aveugles instincts et des folles théories de ce grand siècle impie, qui s’est intitulé le siècle de lumières : La nature reçut dans ses vierges forêts ce jeune et enthousiaste proscrit des vieilles sociétés, que glace et endurcit le sombre hiver d’un égoïsme désespérant, et qu’entraîne vers leur ruine la démence d’une audacieuse impiété, qui blasphème et défie Dieu lui-même ! En se rapprochant de la nature, il se rapprocha de Dieu. « Qu’il est doux, disait-il souvent, le calme profond des déserts, après les agitations fiévreuses d’un siècle qui prend ses mouvements désordonnés pour des élans vers le bien et le progrès, vers l’avenir que lui promet ce génie insensé qui lui crie sans cesse : En avant ! . . . . Et ce siècle, cependant, recule, en croyant avancer ! Toutes ses inventions ne favorisent que le progrès matériel ! Il est à la remorque de la matière ! La rapidité ne lui sert que pour s’appesantir davantage ! Il est écrasé sous le poids de ses passions animales ! Il a attelé l’esprit au char de la chair ! La machine remplace partout l’intelligence ! C’est le règne ténébreux de la Bête ! Ce siècle fait trop de bruit et il aime trop l’éclat, la publicité, pour faire le bien et le bien faire ; pour être grand et fort, grand dans sa force tranquille ; et fort, dans sa grandeur qui domine et terrasse les révolutions ! Il n’a pu s’élever jusqu’à l’unité royale ; il est descendu plus bas que les majorités démocratiques : L’aigle a cédé l’empire aux oiseaux de nuit ! On a vu naître un Bonaparte, un Louis-Philippe, au lieu d’un Charlemagne ! Où est l’imposante pyramide qui s’élève, pour dominer l’immense nudité, la morne solitude de ce désert, dans cette solitude, au milieu de cette incommensurable uniformité, on a entendu le blasphème satanique, au lieu de l’hymne céleste ! Il a fallu tout l’esprit de Joseph de Maistre, tout le génie de Chateaubriand, toute l’éloquence de Lacordaire, et toutes les prières des saintes âmes, pour faire rebrousser la barbarie païenne, prête à camper au milieu des capitales livrées à la démence de l’impiété et au délire des passions les plus dégradantes. »
Hopoyouksa était donc venu demander l’hospitalité à ces mêmes Indiens qui avaient accueilli Chateaubriand, fuyant la France à peine sortie des horreurs sanglantes de la Révolution, détrônant toutes les grandeurs et couronnant toutes les bassesses !
Il y avait déjà plusieurs années qu’il vivait dans la même forêt qu’Atala, sans jamais lui avoir parlé. Il l’admirait de loin ; il la vénérait comme une sainte ; elle exerçait sur lui une influence attractive qu’il ne pouvait s’expliquer : Enfin, il s’approcha d’elle, un jour qu’elle était seule, non loin du Grand Ermitage :
« Noble habitante, lui dit-il, de cette forêt seigneuriale, vous êtes digne d’elle, et elle est digne de vous ; vous êtes l’ange de cette solitude ; vous y répandez le parfum de vos vertus ; vous l’illuminez de votre présence. . . . »
« Noble gentilhomme, répondit Atala, épargnez-moi l’accablement de ces courtoises flatteries : Ce désert n’est pas un salon du faubourg St-Germain. »
« O vierge mystérieuse, épouse du Christ, ange de charité, daignez écouter le récit de mes longs malheurs : J’ai quitté la France ; j’ai traversé l’océan ; je suis venu chercher le calme dans les forêts d’Amérique ; j’ai erré de désert en désert, jusqu’aux bords de la rivière Itoumikbi, dans l’Alabama ; c’est là que j’ai rencontré. . . . »
« Continuez, noble exilé, dit Atala, avec un mélancolique sourir ; votre grande infortune me touche ; l’étranger est l’envoyé de Dieu ; on lui doit les égards les plus délicats, et l’accueil le plus généreux ; il faut lui céder la première place à chaque foyer hospitalier ; parlez ; je vous écoute avec l’oreille d’un cœur bienveillant et sympathique ; je me sens attirée vers vous comme vers un père. »
. . . . « C’est là, disais-je, que j’ai rencontré une jeune Indienne, de la tribu des Chactas ; je l’ai aimée ; je l’ai épousée ; j’ai eu d’elle une fille ; mais, pendant une nuit où je m’étais absenté, elle disparut ! J’ai cherché en vain les traces de sa fuite ; je l’ai pleurée ; j’ai pleuré ma fille ; je me pleure moi-même, tant je suis malheureux ! M’a-t-elle abandonné ? A-t-elle été enlevée. . . . O Pakanli, ô Fleur la plus belle du désert ! O fille, aussi belle que ta mère ! —O Pakanli, où es-tu ? Es-tu vivante encore ? Es-tu déjà endormie dans le sein glacé de la terre ? J’interroge, j’appelle, je crie ; tout se tait ; aucune voix ne répond à ma détresse lamentable. . . . O vous, qui avez épousé Dieu ; ô vous, qui êtes aussi belle, et plus belle que Pakanli ; ô vous, qui ressemblez tant à cette, femme idéale, que j’ai tant aimée ; ô Atala, si vous n’apparteniez pas au Très-Haut ; si vous ne portiez pas le voile mystique des vierges consacrées ; si vous étiez libre encore de choisir et de vous donner ; Atala, oh ! Atala ! Je vous dirais. . . . »
Il n’acheva point. . . .
Atala jeta un cri perçant, et s’évanouit !
A ce moment, le ciel s’obscurcit ; le roulement du tonnerre ébranla toute la forêt retentissante ; on entendit de tous côtés les whip-poor-wills s’appeler d’un accent aussi plaintif que tendre ; à la voix mugissante du taureau, libre encore de tout joug, répondit la voix plus sonore de la génisse errante, inquiète et agitée ; les rauques poumons des crocodiles fatiguèrent les échos de leurs rugissements prolongés ; l’atmosphère exhala une odeur de soufre ; toute la nature était dans cette profonde consternation, qui précède un grand orage.
Pâle, immobile, stupéfait, Hopoyouksa contemplait Atala, étendue sur les herbes, dans un état d’insensibilité voisine de la mort ; elle respirait à peine ; son sein oppressé soulevait de temps en temps le mantelet d’hermine qui le recouvrait avec une chaste négligence. Etoile et Pâlki la gardaient, les yeux flamboyant d’une menaçante vigilance.
Tout à coup, un nuage se déchira ; l’éclair qui en sortit illumina la forêt ; et la foudre, en fracassant un pin, en fit voler un éclat qui se planta dans la terre, à quelques pas de Hopoyouksa ; un frisson parcourut tous ses membres ; ses cheveux se dressèrent sur sa tête ; il frémit d’épouvante ; et, agité de remords, et courant ça et là, il s’écria : « Sacrilège insensé que je suis ! Qu’ai-je dit, qu’ai-je osé ? J’ai voulu enlever à Dieu sa sainte épouse ; j’ai souillé la solitude d’une vierge immaculée ; je l’ai offensée ; je l’ai blessée ; je l’ai tuée ! . . . . Fuis, ô monstre ingrat ! Fuis de ces lieux,—profanés par tes pas, profanés par ton souffle ; fuis jusqu’au bout du monde ; fuis jusqu’au fond des enfers ! »
Lossima et Rosalie arrivèrent alors ; et, prodiguant tous les soins de la plus tendre amitié à la Solitaire évanouie, elle revint à elle-même ; et, croyant être seule, elle disait, en soupirant : « Où suis-je ? . . . . qui est là ? . . . . qu’entends-je ? . . . . O mon Dieu, où était ton amour, lorsque cet homme a osé me suggérer la pensée du mariage ? . . . . O mon Dieu et mon Tout, où était ta puissance ? Oh ! où était ta jalousie ? . . . . Que mon exil est douloureux et prolongé ! . . . . Qui me donnera des ailes ? Je voudrais m’envoler là où est tout mon trésor ! Dissous-toi, ô mon corps ! Brise tes liens, ô mon âme ! Prends ton vol vers la grande patrie ! Il fait froid, il fait nuit ici-bas ! Je languis d’amour, je tombe de défaillance, je me meurs du désir d’entrer dans la chambre nuptiale où m’attend Celui que j’aime ! O mon Epoux, ô mon Bien-Aimé, prends moi dans ton sein palpitant d’émotion ! Prends-moi dans la couche secrète de ton intimité mystérieuse ! Prends-moi dans les plus tendres embrassements de ton amour inépuisable ! Prodigue-moi tes caresses les plus délicieuses ! Enivre-moi de tes baisers, plus doux que le miel des fleurs du printemps ! Plonge-moi dans l’océan sans fond des ineffables voluptés, dont l’excès augmente l’intensité, et qui ne tarissent pas dans leur éternelle profusion béatifique ! Enlève-moi à moi-même, et à tout ce qui n’est pas Toi ! . . . . O mort, que tu tardes à venir ! Que fais-je sur cette terre, où l’Amour n’est plus aimé ! Sur cette terre, où les hommes n’aiment plus que la chair corruptible et la matière périssable ? Viens, ô mon Bien-aimé ; viens au-devant de ton épouse languissante, qu’environnent de si froides ténèbres ! Viens chercher celle qui n’a jamais aimé que Toi, et pour qui la terre a toujours été un séjour de deuil, de pleurs et de gémissements ! . . . . Viens, oh ! viens, seule immuable et ravissante Beauté, ô mon Bien-Aimé, dont la possession allume et immortalise l’amour ! Je t’ai attendu, je t’ai cherché, jour et nuit, dans la solitude de mon exil : Viens, oh ! viens me prendre ! »
Lossima et Rosalie essayèrent, à plusieurs reprises, de parler à Atala ; mais ce fut en vain ; Elle ne les entendit point : Son âme était tout entière absorbée en Dieu seul ! Elle s’élançait vers son Epoux céleste avec une telle violence, que son corps s’affaiblissait de plus en plus, consumé par cette nostalgie devine qui devait, dans quelques jours, la délivrer de l’esclavage de la matière : Le parfum de l’immortalité allait bientôt se détacher de la fleur penchée vers la tombe !
Depuis qu’Atala s’était égarée dans les bois, et y avait vécu séparée de ses parents, les arbres avaient vu dix fois tomber leurs feuilles, au souffle de l’automne, et dix fois reverdir d’autres feuilles, un vent froid faisait tourbillonner les feuilles mortes dans l’air et en jonchait le sol déjà presque dépouillé de verdure. Atala était couchée sur une peau de bison, épuisée par la fièvre, et plus pâle que le pâle automne. A ses pieds reposaient, l’un à côté de l’autre, Etoile et Pâlki ; Hopoyouska était appuyé contre le tronc moussu d’un morne cyprès ; Issabé se tenait debout et immobile, en face de Hopoyouksa ; et Lossima était à genoux, et priait auprès de la couche de la malade, résignée, et cependant impatiente de prendre son vol et de planer parmi les anges. On avait fait venir le Père Emmanuel, qui eut un long entretien avec elle. Après les cérémonies touchantes de la Religion, avant les derniers moments de la vie, Atala sembla renaître ; son visage s’anima ; ses yeux prirent un éclat et une expression inaccoutumés ; elle sourit avec mélancolie, en jetant un regard affectueux sur ceux qui l’entouraient : C’est alors que Rosalie s’avança, lui prit la main, et lui dit, d’une voix profondément émue : « Maîtresse, l’heure est venue ; je vous ai promis de vous dire tout ce qui vous intéresse ; il est temps d’accomplir ma promesse ; écoutez bien, chère et douce maîtresse ; et vous qui êtes présents, écoutez aussi ce que je vais vous révéler, après en avoir gardé le secret si longtemps : Il y a une cinquantaine d’années, sur le bord de la rivière Itoumikbi, dans l’Alabama, naquit une enfant d’une beauté remarquable. Ses parents la nommèrent Pakanli, La Fleur, tant elle était belle. Lorsqu’elle vint au monde et fut mise par sa mère dans son berceau d’écorce, le soleil se voila devant les rayons de la beauté de cette enfant. A l’âge de vingt ans, elle fut donnée en mariage à un Grand Chef Séminole, aussi sage dans les Conseils que brave sur le champ de bataille. Pakanli eut de ce Chef deux enfants, un fils et une fille. Lorsque l’aîné de ces enfants avait à peine trois ans, ce Chef fut tué dans une guerre avec les Américains. Il est mort en défendant son pays et en combattant pour la liberté. Veuve depuis deux ans, et vivant seule avec ses deux enfants sur le bord de l’Itoumikbi, Pakanli travaillait sans cesse pour gagner de quoi se nourrir et nourrir ses enfants. Il vint en cette région un Français qui voyageait, disait-on, pour observer et étudier les mœurs des différentes tribus indiennes. Ce Français rencontra un jour Pakanli traversant la rivière dans son canot d’écorce. La voir, c’était devenir son admirateur, tant sa beauté était merveilleuse et sa modestie séduisante. Pour ce Français, la voir, l’admirer et l’aimer fut une même chose. Il revint souvent la visiter ; il lui apporta, à elle et à ses enfants, les cadeaux les plus attrayants,—d’épaisses couvertures bleues, des étoffes de couleurs éclatantes, des colliers, des bagues et des boucles d’oreilles d’argent. Enfin, un soir, à la clarté de la lune et des étoiles, seuls témoins de ce qui allait se passer, dans le silence et le mystère il lui parla ainsi : « J’ai appris du Génie de la forêt, que tes parents t’avaient nommée Pakanli, La Fleur : O Fleur de beauté, l’aurore enflammée est moins belle que toi. Pourquoi le Grand Esprit t’a-t-il faite si belle, qu’on ne peut te voir sans t’aimer ? Si je ne dois pas te voir toujours, je voudrais ne t’avoir jamais vue. Je ne suis pas de la même race ni de la même tribu que toi ; mais je suis d’une terre où les chênes poussent leurs racines dans le granit, et où les hommes sont des guerriers et des héros ; je suis de la vieille et noble Armorique ; « noblesse oblige » ; je suis de l’antique noblesse ; je compte beaucoup de Grands Chefs parmi mes ancêtres ; je suis moi-même un Grand Chef ; je n’ai jamais aimé aucune femme au pâle visage ; c’est le cœur qui m’a conduit auprès de toi ; je t’apporte mes premières amours : Veux-tu, ô rouge fleur de l’Itoumikbi, veux-tu de la fleur blanche de l’Armorique ? Parle, et je serai ton chevalier ; parle, et tu seras la dame de mes pensées. »
Lorsque l’exilé français eut ainsi ouvert son cœur, continua Rosalie, Pakanli baissa les yeux ; elle rougit ; se tut un moment ; et, se couvrant le visage avec un pan de sa couverture, elle répondit : « La voix de l’homme, qui n’est pas de ma race et qui n’est pas de ma terre, a fait tressaillir mon cœur. J’ai entendu, ce matin, la tourterelle appelant sa compagne ; j’ai vu un flamant et un cygne, côté à côté, nageant dans les eaux de l’Itoumikbi ; la fleur rouge et la fleur blanche se sont rencontrées ; elles ont entrelacé leurs racines ; le calice de l’une s’est penchée vers le calice de l’autre, et lui a livré tout son parfum le plus chaste, et lui a versé tout son miel le plus doux : L’humble et bienheureuse dame de l’Itoumikbi consent à la demande du noble et brave chevalier de l’Armorique ; le Grand Esprit enverra un de ses prêtes, pour bénir l’alliance de la peau rouge et de la peau blanche : L’aurore va bientôt se confondre avec le jour ; la flamme, avec la lumière ; le rubis, avec le diamant : Nature oblige ; tu as la parole d’une enfant de la grande nature. »
« Ce Français, continua toujours Rosalie, eut de Pakanli une fille aussi belle que sa mère : A sa naissance, pendant la nuit, la lune et les étoiles disparurent devant la splendeur qui environna son berceau. Elle fut baptisée et reçut le nom de Marie : On dit qu’après le baptême, son front parut couronné d’une auréole éblouissante. Mais un des oncles de Pakanli, apprenant qu’elle avait épousé un étranger au pâle visage, un homme d’une autre race et d’une autre terre, fit un long voyage pour venir la prendre et l’enlever. Arrivé sur le bord de l’Itoumikbi, où était sa cabane, à la faveur des ombres de la nuit et de l’absence du Français, il vint la surprendre ; et, la plaçant, elle et son enfant, sur le dos d’une jument noire, il partit en toute hâte avec sa nièce éplorée : On eût pu suivre leurs tracas par les larmes que versa cette épouse arrachée à son époux chéri ! Ils voyagèrent pendant plus d’une semaine et arrivèrent enfin sur le bord de la rivière Amite. Manquant entièrement de provisions depuis deux jours, l’oncle barbare tua la jument, et ils se nourrirent de sa chair pendant presque une lune. Plus tard, Pakanli se fixa avec d’autres Indiens, sur le bord d’une rivière profonde et limpide, à laquelle les peaux-rouges avaient donné le nom de Talonshik, et qui se jette dans la Tauchipaho. Elle venait, trois ou quatre fois chaque année, au Grand Village des Blancs, pour vendre des paniers, des racines de sassafras, et maintes plantes aromatiques liées en petits paquets. Elle y vint un été, où la fièvre jaune et le choléra, sévissant avec une cruelle violence, ravageaient la population désolée. Elle tomba malade, peu de jours après son arrivée ; et, se traînant avec son enfant jusqu’à l’habitation d’une famille française qu’elle connaissait, elle y fut accueillie et soignée avec la plus vive tendresse et la plus vigilante sollicitude ; elle fut visitée par les plus habiles médecins, et rien ne fut épargné pour la sauver ; mais, malgré tous les soins, et les remèdes prodigués avec un rare dévouement,—elle mourut !
« Son enfant, continua toujours Rosalie, avec une voix plus émue, son enfant fut adoptée par cette famille noble, émigré en Amérique, et vivant dans une obscurité recherchée. Elle était l’unique enfant de la maison ; et tous les soins, toutes les caresses, tous les cadeaux étaient pour elle seule. Lorsqu’elle fut d’âge, on la mit dans un Couvent, où elle apprit avec tant de facilité et fit de tels progrès, qu’on l’y regarda comme un grand prodige : Mais, sortie du Couvent, et revenue sous le toit paternel, elle paraissait en proie à une tristesse profonde ; elle suivait des yeux le vol des oiseaux ; elle regardait souvent du côté des grands bois ; elle allait s’asseoir sur le bord du fleuve qui coulait devant sa maison ; elle soupirait et gémissait, languissante et malheureuse au milieu du luxe qui l’entourait, des caresses qu’on lui prodiguait et des cadeaux dont elle était comblée : Enfin, ses parents s’inquiétèrent ; et, ayant consulté plusieurs médecins, il fut décidé qu’on la conduirait dans une campagne sauvage, éloignée de tous les objets que l’on supposait pouvoir produire sur elle une impression funeste. Pendant une excursion dans la forêt voisine de leur nouvelle demeure, ses parents et elle y allant souvent se promener, elle se sépara d’eux, en cherchant des fleurs, et charmée par la voix d’un moqueur qui l’attirait en volant d’arbre en arbre ; et, lorsqu’elle s’en aperçut, elle était perdue et seule dans la forêt !
« Cette jeune fille, continua toujours Rosalie, avec une voix presque étouffée par l’émotion, cette vierge mystique. . . .
(Et a mesure que Rosalie avançait dans son récit dramatique, Hopoyouksa pâlissait, ses yeux se replissaient de larmes, et ses lèvres frémissaient des émotions de son cœur ; la tête d’Issabé était penchée, et ses yeux voilés de tristesse ; Lossima avait couvert son visage avec ses deux mains ; Etoile et Palki regardaient, tour à tour, Atala, Rosalie, Lossima, Issabé et Hopoyouksa ; et ils semblaient partager leurs émotions, qui se traduisaient en larmes abondantes).
« Cette jeune fille, cette vierge mystique, cet ange des forêts, répéta Rosalie, cette épouse du Christ, cette sublime contemplative, qui fut nommée Atala pour Monsieur et Madame Oman, elle n’est pas leur enfant ; non ! Marie-Atala est la fille de Pakanli et d’un Français noble, venu de la Bretagne. »
Hopoyouksa alors s’écria : « C’est donc ma fille ! »
Et Issabé et Lossima : « C’est notre sœur ! »
Et Atala : « Inexplicable à moi-même et aux autres pendant la vie, je m’explique tout à l’heure de la mort : O mon Dieu et mon Tout, reçois mon âme, qui n’a jamais aimé que toi ! »
Et elle expira !
[modifier] CHAPITRE X
Un silence profond et une tranquillité solennelle régnaient dans la forêt. Atala avait tellement sympathisé avec la nature, pendant sa vie, que la nature semblait sympathiser avec elle, après sa mort ; elle retenait, pour ainsi dire, sa respiration, à la vue de cette vierge exposée, sur le front de laquelle la mort venait d’imprimer la pâleur de la froide fleur des tombeaux.
Atala, enveloppée d’une couverture blanche qui lui servait de linceul, reposait sur un lit de fleurs et de plantes odoriférantes, comme si elle se fût endormie du sommeil de l’extase. Plusieurs fois déjà, Etoile et Pâlki étaient venus flairer les pieds glacés de leur maîtresse inanimée. Un grand nombre d’Indiens étaient assemblés autour de la jeune morte qu’ils pleuraient. Il y avait aussi beaucoup des métis, et quelques pâles-visages qui avaient adopté la vie des peaux-rouges.
Le Père Emmanuel, Hopoyouksa, Issabé, Lossima et Rosalie se regardaient, sans pouvoir rompre le silence qui pesait sur leurs cœurs de tout le poids des réflexions que leur suggérait le spectacle attendrissant qui était sous leurs yeux mouillés de larmes. Le Père Emmanuel rompit enfin ce douloureux silence ; c’était, en effet, à lui de parler le premier ; et il s’exprima avec cette simplicité, cette franchise et cette énergie que l’on aimait à entendre dans la bouche d’un missionnaire ; il n’avait pas à se préoccuper des habiles et timides précautions oratoires que sont obligés de prendre les célèbres prédicateurs ; il n’avait pas à s’embarrasser des susceptibilités d’un auditoire difficile et raffiné : Il s’exprima donc en ces termes :
« Habitants de cette forêt, âmes affligées,—père, frère, sœur, servante fidèle, amie dévouée,—comment avez-vous été réunis dans un même séjour ? Quel instinct mystérieux, quelle force irrésistible, quel aimant sympathique vous a attirés ici ? . . . . Un père retrouve son enfant ; un frère et une sœur, leur sœur ; une douce esclave, son affectueuse maîtresse ; —et, au moment où ils se reconnaissent et vont jouir de ce bonheur inattendu, la mort les sépare ! En vérité, l’extrême joie touche à la douleur extrême ! Oh ! qu’ils sont inscrutables, les décrets du Maître de la vie et de la mort !
« Celle qui repose là, étendue sur une peau de bison, sur des fleurs incultes et des plantes aromatiques ; cette enfant, élevée dans le luxe, l’abondance et la splendeur, oui, celle-là, elle aima tant la liberté qu’elle lui sacrifia tout, oui, tout ! Pour échapper à l’esclavage du monde, et à l’oppression d’un homme, elle se donna entièrement à Dieu, et aux choses de l’esprit ; elle n’a pas voulu risquer d’être le jouet des caprices, ou la victime des passions d’un maître impérieux, d’un monstre impie ou d’un brutal libertin.
« Là où est l’Esprit de Dieu, là aussi est la liberté : Elle avait l’Esprit de Dieu, et elle a eu la liberté. Elle avait l’Esprit de Dieu, et elle a eu la liberté. Elle a aimé Dieu, elle a aimé la nature, elle a aimé la liberté ; et l’amour de Dieu, l’amour de la nature, l’amour de la liberté, la solitude et la virginité lui ont donné la noblesse et l’honneur, la vertu et l’héroïsme, la grandeur et la charité.
« Ne faites pas aux autres ce que vous ne voulez pas que les autres vous fassent : Le plus noble attribut d’une créature intelligente, c’est la liberté ; ôter à un autre homme sa liberté, c’est mériter de perdre la sienne ; il n’y a que celui qui abuse de sa liberté pour nuire aux autres, qui doive en être privé ; on ne se joue pas impunément de la liberté pour nuire aux autres, qui doive en être privé ; on ne se joue pas impunément de la liberté de son semblable ; on ne se joue pas de sa misère et de ses malheurs, sans encourir un jour la colère du ciel ; on ne se joue pas du dernier des enfants de Dieu, sans en porter la juste peine et sans expier sa faute inhumaine : une injustice quelconque ne peut se commettre avec impunité, de quelque hauteur que parte cette injustice ; la raison, la justice, la charité, en un mot, la Religion doit gouverner, selon la volonté paternelle de Celui de qui vient tout pouvoir, toute autorité, toute force légitime. Gouverner, c’est servir ; asservir, ce n’est pas servir ; c’est desservir, c’est opprimer, c’est dégrader. Heureux celui qui est libre, et qui ne cherche pas à rendre esclave son semblable ! La liberté est le plus noble et le plus sublime attribut d’un être intelligent ! On conçoit l’esclavage comme une malédiction, comme un châtiment, comme un fait ; mais on ne le conçoit pas comme un droit. Atala a aimé la liberté ; elle ne l’a pas aimée et voulue pour tous les autres qui n’en abusent pas, au détriment de leurs semblables et de la société dont ils font partie. L’erreur conduit au mal ; le mal en est l’application ; l’erreur et le mal sont des abus de la liberté ; et tout abus doit être extirpé avec le glaive de la force, lorsque tout autre moyen a échoué ; oui, la liberté du perturbateur et du malfaiteur doit être enchaînée par la force, qui garantit et préserve les droits des membres paisibles de la société ; nul n’a le droit de troubler l’ordre ; et l’ordre doit être maintenu par la force terrassante, si elle ne peut l’être maintenu par la force terrassante, si elle ne peut l’être par l’amour paternel. . . . Triste nécessité que la prison et le bourreau ! . . . . La privation de la liberté est une juste punition du crime ; mais on a voulu asservir, on a asservi les Indiens ; on les a dépossédés : Quels crimes avaient-ils commis ? Les grandes injustices doivent être expiées par de grands malheurs, par de grandes calamités : Les hommes et les peuples qui asservissent sont à leur tour asservis ! . . . . Atala aima la liberté, et pour elle, et pour les autres… Il se peut qu’il y ait d’éloquents sophistes, d’habiles hommes d’État, d’indolents despotes qui veulent vivre dans une oisive opulence, des économistes au génie positif et pratique : Mais la loi de l’homme ne peut contredire la Loi de Dieu ; l’ordre social, renverser l’ordre naturel ; la cruauté, remplacer l’humanité ; l’intérêt cupide et l’ambition extravagante, changer les principes éternels, et abroger l’Evangile, qui contient l’enseignement divin de tous les devoirs et de tous les dévouements.
« Celle qui repose là, elle a été pour les autres ce qu’elle a voulu que les autres fussent pour elle ; elle a aimé Dieu par dessus tout, et son semblable comme elle-même. . . . Son semblable ! Mais elle ne ressemblait pas aux autres ; elle était extraordinaire, exceptionnelle, inimitable ; et, on peut dire que les autres étaient plutôt ses dissemblables que ses semblables ; elle ne ressemblait pas aux autres ; elle a paru à leurs yeux, comme ont toujours paru les Saints aux yeux des sages du siècle ; elle a paru coupable d’excès dans le bien, coupable d’originalité et de singularité. Ah ! quel Saint n’a pas ainsi paru, lorsqu’il a passé à travers la foule irréligieuse et insensée, qui, aujourd’hui, porte en triomphe, et, demain, crucifie l’objet de son enthousiasme d’hier ! Etre acclamé par la multitude, c’est être à la veille du supplice de la Croix, ou de la mort de l’échafaud ! Ne pas ressembler aux autres, c’est avoir les autres contre soi ; le nombre est ennemi de l’unité ; se distinguer, c’est exciter l’envie, provoquer la haine, mériter la proscription ! . . . . Et cependant, la sainteté, l’héroïsme, le génie, toute supériorité forme l’exception ; l’excellence est dans la nature ; l’aigle, qui plane dans l’azur du firmament, n’est pas le ver et le serpent, qui rampent dans la poussière et la boue des bas-fonds ; oui, mais ne pas s’élever, ne pas exceller, c’est le plus sûr moyen de réussir, et de n’être pas haï des vulgaires et nombreuses médiocrités régnantes : Descendre, c’est apaiser l’orage et conjurer la foudre !
« Celle qui repose là, elle est née dans le calme du désert, sur le bord solitaire de l’Itoumikbi ; elle va dormir dans le calme et la solitude du désert ; les mêmes arbres, qui ont abrité sa demeure, abriteront sa tombe ; la nature l’a reçue mourante dans ses bras, elle, l’enfant chérie, qu’elle avait si souvent bercée, pendant la vie, des doux chants de sa voix maternelle ; cette vierge, qui a habité une cabane sur la terre, habitera un palais dans le ciel ; elle aura autour de son front virginal l’étincelante auréole qui est promise à l’épouse mystique ; sa gloire sera d’autant plus grande, là-haut, qu’elle a été plus méconnue, ici-bas : L’élévation égalera l’abaissement !
« Celle qui repose là, elle a connu le monde, mais le monde ne l’a pas connue ; « elle n’a pas aimé le monde, et le monde ne l’a pas aimée ; » mais elle a aimé la nature ; elle s’est rapprochée d’elle ; et en se rapprochant d’elle, elle s’est rapprochée de Dieu ; elle a senti que Dieu était plus près d’elle, à mesure qu’elle était plus éloignée des hommes.
« Réjouissez-vous donc, habitants de ces grandes forêts, d’être à l’abri de cette orgueilleuse barbarie que l’on appelle la civilisation du dix-neuvième siècle ; cette fausse et vaine civilisation, elle est aussi éloignée de Dieu que de la nature ; n’enviez et ne recherchez rien de tout ce que ce siècle estime et vante comme un progrès : et, tranquilles dans votre simplicité, ne vous mêlez pas à ses luttes stériles et à ses discussions orageuses : Le bonheur est dans le calme, et le calme est dans la solitude : Suivez l’exemple d’Atala, et vivez comme vos pères ont vécu !
« Celle qui repose là, cette douce colombe, après avoir vécu dans la solitude, après avoir fait entendre ses gémissements dans l’exil, elle s’est envolée vers la patrie céleste ; elle y brille comme une étoile ardente : Stella ista sicut flamma coruscat.
« Mais cette vierge, comment a-t-elle conquis le ciel ? Elle l’a conquis en faisant la volonté de Dieu, en suivant sa vocation, en remplissant sa mission spéciale : L’Esprit de Dieu souffle où il veut, et vous ne savez d’où il vient ni où il va. L’astre qui sort de son orbite devient la comète ; l’âme qui n’est pas dans la voie que Dieu lui avait destinée, l’âme fourvoyée erre au hasard, comme un météore sinistre qui porte avec lui, partout où il passe, dans sa course erratique, le désordre et le désastre ; et sa chevelure, qui flamboie, épouvante la terre, après avoir épouvanté les astres obscurcis !
« Vous le savez, celle qui repose là, elle a abrité sa vie dans l’Arche de l’Église ; elle est morte sous le pavillon sacré de cette même et seule Arche de salut. Languissante ici-bas, elle a sans cesse aspiré vers ce qui n’est soumis à aucune vicissitude, à aucune défaillance, à aucun terme ; et, pour atteindre l’Immuable, elle a aspiré jusqu’à échapper à la terre par l’ardeur de ses désires et l’élan de son amour. Elle n’a rien légué à personne, parce qu’elle ne possédait rien en propre, pas même elle-même ; elle s’était toujours efforcée de se détacher de tout, pour ne s’attacher qu’à Celui qui a été son Tout en toutes choses. A travers les ombres du temps et de l’espace, elle a toujours tenu ses yeux fixés sur l’Astre Eternel ; elle a vu et regardé au-delà des choses créées, au-delà des images qui changent et passent ; elle a vécu par anticipation dans la Réalité de l’Immuable ; au lieu de se baisser pour boire aux sources troublées de la terre, elle a bu dans la source même dont les eaux rejaillissent en la vie éternelle. « O mon Dieu et mon Tout, s’écriait-elle avec une amoureuse désolation, ô mon Bien-Aimé, Centre de toutes mes pensées, Foyer de tous mes amours, seule Splendeur qui a toujours lui à mes regards dans la nuit de l’exil, Source ravissante de toutes beautés,—le monde des sens, le monde de l’esprit, le monde idéal,—poésie, éloquence, musique, sciences, beaux-arts,—toutes ces choses m’ont dit ce qu’elles pouvaient me dire de tes perfections ; mais je désire encore ; j’aspire à autre chose ; il me faut plus que tout cela ; il me faut, sans intermédiaires, sans ombres, sans voiles,—Celui qui est Tout, en tout ; et Tout, au-delà de tout ; et Tout, maintenant et toujours ! » Elle entendait une voix qui lui criait sans cesse : « Plus haut, encore plus haut, toujours plus haut ! » Et l’Epoux Divin, l’Unique Objet de son unique amour, le seul Bien-Aimé de son âme est venu au devant d’elle ; et les noces qui doivent se célébrer sont des noces éternelles, dans une éternelle jeunesse et une éternelle réjouissance : Ista est speciosa inter filias Jerusalem.
« Habitants de cette forêt,—père, frère, sœur, amie héroïque,—malgré les larmes que vous arrache une légitime douleur, ne puis-je pas, ne dois-je pas vous demander s’il ne serait pas plus conforme à l’esprit de la Religion, de se réjouir saintement, en voyant cette colombe mystique voler d’astre en astre, jusqu’à l’Astre Incréé ? Oui, chaste et sublime colombe, en t’élevant toujours, chante ton chant de délivrance ; chante ton chant de triomphe ; chante ton chant d’allégresse ; chante ton chant d’éternelle extase, dans l’éternel amour ! L’Absolu, l’Infini et l’Immuable sont à toi, ô glorieuse Fille de l’Esprit ! »
Lorsque le rude et énergique missionnaire des Indiens, qu’on eût pris pour l’un d’eux, acheva son panégyrique éloquent, où il mit tout l’enthousiasme de son admiration pour la noble Fille de l’Esprit, un sourd murmure d’abord, et ensuite un orageux applaudissement remplit la forêt, comme les notes les plus tonnantes de l’orgue remplissent une grande cathédrale gothique. Après cet orage d’applaudissement succéda un silence profond, une tranquillité aussi solennelle qu’imposante : La nature tout entière semblait participer à cette fête de mort, ou plutôt à cette fête d’immortalité. Etoile et Pâlki eux-mêmes paraissaient pénétrés de la grandeur de ce deuil naturel, mais ils ne pouvaient éprouver en même temps cette joie religieuse, qui contient les promesses de l’éternité et adoucit les regrets du temps.
Atala fut inhumée, tout près du Grand-Ermitage, au pied d’un chêne, sous lequel, pendant la vie, elle avait coutume de prier des heures entières, le matin et le soir. Dans cet endroit tranquille, on a toujours vu, depuis sa mort, fleurir une fleur plus rouge que le corail, et que les Chactas appellent Shiloup-ine-Tôbi, la fleur des Esprits.
Le lendemain de la mort d’Atala, Lossima prit possession du Grand-Ermitage, et résolut de s’efforcer d’y mener la même vie qu’avait menée sa sœur, si digne d’imitation.
La cabane de Lossima ne fut point abandonnée au vent et à la pluie ; mais une de ses nièces, qui s’appelait Noukanklo, La Mélancolique, vint l’habiter, pour n’être pas troublée par des infidèles dans ses exercices de piété et son amour de la solitude : Le silence et le mystère enveloppaient cette fleur virginale, qui n’avait de parfum que pour son Dieu.
Hopoyouksa se bâtit une cabane en vue du Grand-Ermitage et de la tombe de sa fille ; cette forêt, où elle avait vécu, était devenue pour lui le bocage de la mort : Comme l’arbre du Malabar, que l’on nomme triste et qui ne fleurit que la nuit, son âme ne s’ouvrait plus qu’à des pensées de deuil.
Rosalie conduisit Issabé à son agoupa, qui était bien étroit, il est vrai, mais assez grand pour contenir deux cœurs qui ne faisaient qu’un seul.
Etoile, le chien fidèle, ne voulut jamais quitter le tertre où reposait sa maîtresse, et il ne vivait que de ce que Lossima lui apportait chaque jour ; il semblait dire : « O vous, qui prétendez que l’animal est une machine, voyez si la douleur de l’homme peut être plus grande que la mienne ! »
Pâlki, la gracieuse biche, qui nourrissait Atala de son lait pendant qu’elle vivait, broutait, tout près de l’endroit où elle était ensevelie, les feuilles tendres de quelques jeunes lauriers ; et elle ne survécut pas longtemps à celle qui la caressait chaque matin, en lui disant : “Pâlki, va dans la forêt ; laisse-moi seule ; c’est l’heure de ma prière”.
Le Père Emmanuel, qui avait blanchi dans les missions indiennes, était de St-Malo ; il avait connu l’infortuné Lamennais et le magnifique Chateaubriand ; et, lorsqu’il quitta la France pour venir en Amérique, le sublime Ernest Hello grandissait en silence, et devait bientôt surpasser, par sa foi et son génie, et Lamennais et Chateaubriand.
Là où était autrefois le Grand-Ermitage, il ne reste plus aujourd’hui que quelques vieux chênes solitaires, et un groupe de mornes cyprès, dont les longs voiles de mousse, semblables à des linceuls, flottent mélancoliquement au-dessus de la place où fut le tertre de celle qui n’aima que Dieu seul sur la terre.
Ces choses du passé et du désert ont été racontées par une vénérable Indienne, qui avait vu cent vingt-cinq fois les feuilles des arbres tomber et couvrir la terre ; le temps semblait l’avoir oubliée sur la route des siècles, afin qu’elle gardât et transmit aux hommes ce qui n’était écrit que dans sa mémoire séculaire.
Hopoyouksa, comme il a été dit dans le cours de cette légende pathétique, s’enorgueillissait d’appartenir à la plus haute noblesse bretonne ; et Atala, par la généalogie de sa mère, remontait jusqu’à Shouloush-Houma, Souliers-Rouges, grand guerrier et habile diplomate de la noblesse indienne : Elle participait donc au double éclat des deux noblesses extrêmes,—celle de la civilisation et celle de la nature.
Hommes des cités, qui lirez cette légende indienne, ne vous étonnez pas que cette enfant naïve des forêts n’ait pas voulu de votre vieille civilisation ; et que, éclose dans le désert, elle ait voulu y mourir : Il est doux de voir se coucher le soleil là où on l’a vu se lever ; il est doux d’avoir sa tombe là où fut son berceau !
Heureux ceux-là que le vent glacé de l’exil n’a pas poussés si loin, qu’ils ne voient plus les accents de la langue nationale.
Hommes du bruit et de l’éclat, hommes de la publicité, ne cherchez pas à pénétrer le mystère dont Atala a enveloppé sa vie ; ne soulevez pas les voiles qui recouvrent la tombe et le souvenir de celle qui a vécu solitaire, et n’a aimé que Dieu seul.
Fin.
[modifier] APPENDICE. PENSÉES ET IMPRESSIONS DE MARIE-ATALA
Marie-Atala, comme on a pu le voir en lisant sa légende, était à la fois douce et sévère. Il y avait en elle de la colombe et de l’aigle. Elle était mathématicienne, comme Marie Agnési, la Milanaise ; poète, comme Ste-Thérèse ; savante et élevée, comme Ste-Hildegarde ; et aussi singulière et sauvage que Jeanne-Marguerite de Montmorency, la Solitaire des Pyrennées.
Les Pensées et Impressions, qu’on va lire, ont été écrites par elle pendant les premières années de son séjour dans la forêt. Lorsqu’elle les écrivit, elle ne savait pas qu’elle était la fille d’un Français et d’une Indienne ; et elle ne s’expliquait pas à elle-même sa nature sauvage.
Plus tard, son âme s’était tellement concentrée et absorbée en Dieu, que ses sens,—pour employer un verbe anglais qui manque à la langue française,—étaient introvertie ; ils convergeaient tous intérieurement, ainsi que les facultés de son âme, vers un seul objet, qui était leur soleil embrasant, leur unique centre d’attraction et de splendeur ; elle n’écrivait même plus : Excepté Dieu, tout s’était effacé, tout était oublié, rien n’existait plus pour elle.
« Hélas ! il y a quelque chose de si froid et de si profondément triste dans la réalité, que je ne comprends pas qu’une âme ardente ne rêve pas l’idéal, et n’y aspire pas de toutes ses forces : L’idéal, c’est le divin.
« Qui a jamais réalisé ce qu’il a rêvé, possédé ce qu’il a espéré, joui de ce qu’il a désiré avec le plus d’ardeur ? L’infini infranchissable sépare l’idéal du réel : Posséder, c’est se désenchanter.
« Je n’ai pas eu d’enfance, puisque mon enfance s’est passée dans l’enceinte étroite d’un couvent ; j’étouffais dans cette enceinte : Il faut à l’enfant le grand air, l’espace, l’activité ; il lui faut la campagne, les bois, le désert. O liberté ! quel nom te donner ? Tu agrandis l’âme et élèves l’esprit ; tu enivres et exaltes à la fois. Mais les conventions les contraintes de la société faussent et contractent la nature.
« Une cabane, une source, un torrent, des arbres, l’étendue et l’horizon lointain, voilà mon royaume, voilà mon Eden ici-bas : Tout le reste n’est rien.
« Le faste éblouissant des palais et des châteaux cache plus de deuils et de pleurs que l’humble toit d’une cabane de latanier : Heureux l’Indien !
« Ce que nous désirons le plus ici-bas, ah ! voilà précisément ce que Dieu nous refuse, parce que, s’il nous l’accordait, nous oublierions le ciel sur la terre : L’exil deviendrait la patrie.
« Dans le monde, je n’était pas comprise : Comment aurais-je pu l’être ? Aimer, c’est deviner, c’est connaître. Le monde ne m’aimait pas. . . . et je n’aimais pas le monde : Dieu nous a séparés.
« Egarée, et comme isolée dans un recoin obscur de cette immense terre, je te cherche, ô mon Dieu ; je t’appelle ; je crie dans le désert, comme le voyageur que la nuit y a surpris : Viens donc, ô mon Dieu ; parle à mon cœur ; laisse-moi entendre ta voix si douce dans la solitude ; j’ai besoin de toi pour continuer la route : Qu’importe où je sois, pourvu que je sois avec toi.
« Heureuse la jeune fille qui est née, qui a grandi sous l’action puissante et tranquille de la vierge nature ; celle qui a eu une enfance libre et simple ; celle dont l’âme a pu se dilater en présence des horizons vastes et onduleux ; et, en se dilatant, s’oublier dans la contemplation de l’infini et de l’immuable.
« Les sourires de l’aurore, les mélancolies du crépuscule, les tristesses de la nuit ! —qui n’a pas senti leur influence mystérieuse, dans le silence et la solitude du désert ?
« Sentiers que j’ai parcourus, retraites que j’ai visitées, profondeurs ombreuses où j’ai pénétré, immensité verdoyante où je me suis perdue, qui pourrait décrire vos attraits, vos beautés, vos ivresses, vos enchantements, vos harmonies et vos mystères ? Un seul langage : L’extase du silence !
« Le silence dans la solitude, la solitude dans le calme, le calme dans le désert, ah ! voilà le paradis sur la terre. Le bruit, le tumulte, la discorde, la contradiction, n’est-ce pas l’enfer anticipé ?
« D’où vient que toutes les voix de la nature gémissent de concert ? J’ai entendu le vent soupirer dans les arbres frémissants et les herbes ondoyantes ; j’ai entendu sangloter les flots des mers sur les rivages déserts ; j’ai entendu des plaintes prolongées s’élever du fond des vallées et descendre du haut des montagnes : La thrénodie est universelle ! Ah ! je comprends qu’il en soit ainsi : La nature est à l’unisson de l’âme ; le chant de l’âme exilée est une mystique élégie.
« Se lever avant l’aurore, baigner ses pieds nus dans la source limpide, se sentir pénétrer par une fraîcheur embaumée, cueillir des fleurs encore humides des larmes perlées de la nuit, entendre le premier chant mélodieux de l’oiseau et le premier appel mugissant de la génisse, aspirer, avec des narines et des poumons dilatés, tous les souffles vivifiants qu’apporte la brise caressante,—Oh ! quelle joie ! La ville peut-elle nous donner une joie comparable à celle-là ? Cette joie, peut-elle se trouver dans le luxe éblouissant de la civilisation raffinée des égoïstes sociétés ?
« Respirer les parfums vierges des fleurs incultes, se plonger dans les torrents d’eaux vives, écouter les orageuses harmonies de l’orgue des forêts, sentir dans son âme un grand calme au milieu des agitations de la nature sauvage, oh ! quel indicible enivrement !
« Lorsque j’interroge la nature, les perles me renvoient aux pierres précieuses ; les pierres précieuses, aux fleurs ; les fleurs, aux oiseaux ; les oiseaux, aux étoiles, au soleil ; et le soleil, à Dieu : Il est le commencement, le milieu et la fin ; tout rayonne de lui : Comment fuir celui qui est partout ? Pourquoi le fuir ? Pourquoi ne pas se jeter et se perdre dans l’abîme de son amour ?
« Si j’avais aimé une créature mon amour l’aurait consumée, comme le feu consume la paille. Le poids de mon amour aurait brisé ce frêle roseau, comme la foudre brise le cèdre. O mon Dieu, je n’ai jamais aimé que toi, parce que toi seul tu pouvais offrir un foyer assez ardent pour que mon amour ne s’y éteignit pas.
« L’immensité de la savane est comme l’immensité de la mer : Elle attire et repose l’âme.
« Une goutte d’eau pourrait-elle désaltérer une âme qui a bu à la grande coupe de l’océan divin ?
« Pourquoi demander aux créatures ce qu’elles n’ont pas ? Ne demandons qu’à Dieu seul ce que Dieu seul possède et peut donner.
« Oh ! la paix ! . . . . Qui ne l’a rêvée, et qui n’irait pas le chercher dans le plus profond désert de la plus aride solitude ? La paix ! oh ! la paix ! Qui donc me la donnera ? O mon Dieu, donne-moi la paix ; donne-moi ta paix ; donne-moi toute paix, et toute joie dans cette paix inaltérable, qui ne peut venir que de ton amour.
« Ramassez, réunissez toutes les créatures et toutes les choses les plus belles, vous n’aurez qu’une ombre de la Beauté Incréée : Elle seule est toujours elle-même.
« L’âme aspire des choses matérielles aux choses de l’esprit ; des choses de l’esprit, aux choses divines ; du nombre, à l’unité, à Dieu, centre éternel de toutes les aspirations de l’âme et de la nature.
« Regarder en arrière, c’est regretter ; regretter, c’est tenir à ce qui passe : Ce qui passe épouvante l’amour.
« La foudre, l’aigle et le génie ont le même empire,—l’empire des orages : La sainteté plane plus haut, dans l’empire de la sérénité.
« Qui a jamais conçu, entrepris et exécuté quelque chose de grand, sans enthousiasme et sans passion ? L’héroïsme est le fruit divin d’une âme passionnée.
« La beauté la plus devine n’est pas celle qui se montre ; mais c’est celle qui se voile, qui se cache, qui échappe aux regards et aux étreintes, et qui se dérobe dans les splendeurs du mystère impénétrable.
« Lorsque l’âme, en s’émouvant, en s’exaltant, en se divinisant, a voulu exprimer l’amour, l’admiration, l’enthousiasme et l’adoration, une grande joie et une grande douleur, la poésie a été son cri sublime : Pour parler des choses les plus sacrées et les plus élevées, il fallait un langage qui ne fût pas le langage de tous les jours et de tous les hommes : La poésie est ce langage idéal et divin.
« Qui n’a pas admiré la chaste rougeur de l’aurore ; qui ne s’est pas senti devenir plus rêveur à l’heure du crépuscule ; qui n’est pas entré dans un profond recueillement, lorsque la nuit est venue avec le silence et le mystère de son repos et de sa solitude ? Qui n’a prié alors ?
« L’amour est plus poète que les poètes, plus romantique que les romantiques, plus excessif que tous les excès, et plus violent dans ses excès que toutes les violences les plus excessives : Oh ! quelle force égale la force de l’amour, puisque l’amour est plus fort que la mort même ? L’amour est le secret de la vie et de la résurrection de la mort.
« La nature ne se dévoile et ne se révèle entièrement qu’à ses initiés ; elle ne se livre qu’à ceux qui se livrent à elle ; pour la comprendre, il faut l’aimer jusqu’à l’enthousiasme ; le poète est son plus intime initié ; à lui seul elle ouvre son sanctuaire illuminé.
« Je n’ai pas besoin de parler pour être entendue de Dieu ; mon silence lui dit plus que ne pourraient lui dire mes paroles : La plus haute prière est dans le silence des larmes du cœur, dans le silence de l’amour exalté.
« Ma pirogue ! elle m’obéit, comme le corps obéit à l’âme ; elle glisse, elle vole sur l’eau ; elle s’élance et bondit, comme un être vivant ; elle semble s’identifier avec moi, comme je m’identifie avec elle ; elle est animée de mon âme ; nous ne faisons qu’une seule ; elle va où je veux, et comme veux ; et nous nous enivrons de la joie que donnent la rapidité du mouvement et le caprice de la liberté.
« O moqueur, ô chantre merveilleux, ô inimitable imitateur, ô magique harmoniste, ô mon doux poète ! lorsque je t’entends chanter, pendant la nuit, sans te voir et sans suivre tes mouvements, je crois entendre un Esprit céleste qui emprunte à la musique idéale tous ses enchantements, pour ravir l’oreille et séduire l’âme. Ta voix ardente rayonne, éclate, se voile, et s’éteint d’émotion. Tu exhales en soupirs des notes si mélancoliques, et enveloppées de tant de mystère, des notes si passionnées, que je les écoute longtemps encore après leurs dernières vibrations, langoureusement prolongées comme les derniers accents inarticulés d’un adieu qu’étouffe un flot de larmes désolées ! . . . . O harmoniste inspiré, ô mon doux poète ! ne chante plus comme je t’ai si souvent entendu chanter ; car je croirais que la terre est devenue le ciel : Et j’y resterais pour t’écouter toujours, ô mystique enchanteur !
« La vie est trop peu de chose, pour qu’elle serve à autre chose qu’à nous préparer à entrer dans une éternité d’amour, de joie et de gloire.
« Craindre la mort, ne pas désirer de mourir, est-ce aimer Dieu ? L’amour n’a qu’un désir, c’est de posséder l’objet aimé : Comment aimer Dieu, et vivre séparée de lui ? Oh ! quand la mort me donnera-t-elle des ailes pour m’envoler vers Celui que j’aime ? Oh ! quand serai-je unie à Celui-là, et à Celui-là seul ?
« J’entends sans cesse une voix qui me crie : « Monte, monte encore, monte toujours, monte jusqu’à la source même. » Je me sens attirée vers ces hauteurs toujours couvertes de neige, où règnent le silence, le calme et la solitude ; et d’où le regard ravi embrasse un incommensurable horizon. . . Oh ! que n’ai-je l’envergure du condor solitaire qui plane en souverain au-dessus des Andes et des Cordillières ?
« De ce côté de la tombe, oui, je le dis avec enthousiasme, les fleurs sont belles ; les oiseaux, mélodieux ; la forêt primitive, imposante ; le ciel étoilé, splendide ; toute la création, toute la nature est ravissante ; autour de moi, au-dessus de moi, tout est grand, tout est simple, tout est fécond, tout est magnifique ; mais tout cela n’est qu’un voile transparent : O mort, déchire ce voile, écarte ce rideau qui s’interpose entre Lui et moi, pour l’empêcher de se donner tout entier à moi, et pour m’empêcher de me donner tout entière à Lui, l’un et l’autre unis dans l’ineffable embrassement d’un extatique amour, qui n’a de nom que dans la langue de l’éternité !
« Et la langue de l’éternité, c’est la musique ! »
Fin.