La Pièce de musée

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LA PIÈCE DE MUSÉE


Mon intime ami Ward Mortimer était l’un des hommes les plus autorisés de l’époque pour tout ce qui touchait à l’archéologie orientale. Il avait beaucoup écrit sur la matière, vécu deux ans à Thèbes dans une sépulture au temps qu’il faisait des fouilles dans la Vallée des Rois, et provoqué une émotion considérable en exhumant d’une chambre secrète du temple de Horus, à Philas, la momie présumée de Cléopâtre. Des titres pareils, à trente et un ans, le désignaient pour une carrière magnifique. Nul ne songea donc à s’étonner le jour qu’on l’appela aux fonctions de conservateur de Belmore Street Muséum, qui entraînent celles de maître de conférences au Collège Oriental, avec un traitement un peu atteint sans doute par la baisse de la propriété foncière, mais resté assez large pour encourager un chercheur sans l’énerver.

Une seule chose rendait assez difficile à Mortimer le poste de Belmore Street : je veux dire la qualité éminente de l’homme auquel il succédait. Comme érudit, le professeur Andréas jouissait d’une réputation européenne. Les étudiants menaient à ses cours de tous les points du monde ; et c’était un lieu commun pour les sociétés savantes que la façon admirable dont il gérait les collections confiées à ses soins. Aussi provoqua-t-il une surprise générale quand, tout d’un coup, à cinquante-cinq ans, il prit sa retraite et résigna une charge qui était sa joie et lui assurait l’existence. Sa fille et lui quittèrent les beaux appartements dépendant du musée qui leur servaient de résidence officielle. Mon ami Mortimer, qui était célibataire, les y remplaça.

En apprenant la nomination de Mortimer, le professeur Andréas lui avait écrit une lettre de félicitations tout à fait aimable et flatteuse. J’assistai à leur première entrevue et fis le tour du musée avec Mortimer quand le professeur lui présenta la collection qu’il avait si longtemps entourée d’un tendre zèle. La fille du professeur, qui était une fort jolie personne, prit part à cette visite, accompagnée d’un homme jeune, le capitaine Wilson, que je compris qu’elle allait bientôt épouser. Le musée contenait quinze salles, dont les plus belles étaient la babylonienne et la syrienne, sans compter le hall central, réservé aux collections égyptienne et juive. Calme, sec, glabre, portant les marques de l’âge, le professeur Andréas affectait l’impassibilité ; mais ses yeux noirs s’allumaient, ses traits s’avivaient d’enthousiasme tandis qu’il célébrait pour nous la beauté et la rareté de certaines pièces de sa collection. Sa main s’attardait affectueusement sur elles. On sentait l’orgueil qu’il en avait et son chagrin profond de s’en dessaisir aux mains d’un autre.

Il nous avait montré successivement ses momies, ses papyrus, ses inscriptions, ses reliques juives, sa réplique du fameux chandelier à sept branches enlevé du temple par Titus, puis transporté par lui à Rome, et, que d’aucuns, aujourd’hui, supposent immergé au fond du Tibre. Alors, il s’approcha d’une vitrine placée au milieu même du hall, et, se penchant avec respect sur la glace :

— Ceci, dit-il, n’a rien de nouveau pour un expert comme vous, Monsieur Mortimer ; du moins, j’ose croire que votre ami Monsieur Jackson y trouvera quelque intérêt.

Je m’inclinai à mon tour et vis un objet de quelque cinq centimètres carrés, qui consistait en un cadre d’or, muni de crochets d’or à deux angles, et orné de douze pierres précieuses. Ces pierres étaient toutes d’espèces et de couleurs différentes, mais de grosseurs égales. Par leur forme, leur disposition, la graduation de leurs tons, elles faisaient songer à une boîte d’aquarelliste. Chacune portait en creux une inscription hiéroglyphique.

— Avez-vous entendu parler de l’urim et thummim, Monsieur Jackson ?

Je connaissais le terme, mais le sens m’en était des plus vagues.

— Urim et Thummin, c’était le nom donné au pectoral enrichi de pierres que portait le grand prêtre des Juifs. Il inspirait un sentiment de vénération très spécial, quelque chose d’analogue au sentiment des anciens Romains pour les livres sibyllins du Capitole. Il y a là, comme vous voyez, douze magnifiques pierres, portant gravés des caractères mystiques. Ce sont, en partant de l’angle supérieur à gauche : une cornaline, un péridot, une émeraude, un rubis, un lapis-lazuli, un onyx, un saphir, une agate, une améthyste, une topaze, un béryl et un jaspe.

J’admirai la beauté et la variété des pierres.

— Ce pectoral a-t-il une histoire ? demandai-je.

— Il est d’une très haute antiquité et d’une immense valeur, répliqua le professeur Andréas. À défaut d’une certitude, nous avons force raisons de croire qu’il pourrait être l’urim et thummim original du Temple de Salomon. Il n’existe certainement rien de tel dans aucune collection d’Europe. Mon ami le capitaine Wilson, que voici, a une connaissance approfondie des pierres précieuses : il pourrait vous dire à quel point celles-ci sont pures.

Le capitaine Wilson, brun, le visage dur et incisif, se tenait à côté de sa fiancée de l’autre côté de la vitrine.

— Oui, prononça-t-il brièvement, je n’ai jamais vu de pierres plus fines.

— Et le pectoral lui-même est d’un travail remarquable. Lee anciens excellaient à…

Le professeur voulait parler sans doute de l’art d’enchâsser les pierres ; mais le capitaine Wilson l’interrompit :

— Ce chandelier vous offre le plus bel exemplaire de leur orfèvrerie, fit-il en se tournant vers une autre table.

Et nous tombâmes d’accord avec lui pour admirer la richesse de la tige, la délicate ornementation des branches. C’était évidemment une satisfaction peu commune que d’avoir, sur des objets aussi rares, les explications d’un tel connaisseur. Quand, à la fin de notre visite, le professeur Andréas remit officiellement à mon ami la précieuse collection, je ne pus m’empêcher de le plaindre, en même temps que j’enviais son successeur qui allait vouer sa vie à une tâche aussi agréable. Ward Mortimer prenait possession, huit jours plus tard, de son nouveau domicile, et devenait maître souverain à Belmore Street Museum.

Dans la quinzaine qui suivit, il réunit à sa table, pour fêter sa nomination, une demi-douzaine d’amis célibataires. Au moment où ses invités prenaient congé, il me tira par la manche et me fit signe de rester.

— Vous n’avez que quelque cent mètres à faire, me dit-il (je logeais en effet à l’Albany). Rien ne vous empêche de fumer avec moi un dernier cigare. J’ai grand besoin de vous consulter.

Je me laissai retomber dans un fauteuil et allumai un de ses excellents havanes. Le dernier de ses invités enfin reconduit, il sortit une lettre de la poche de sa jaquette ; puis, s’asseyant en face de moi :

— Voici, dit-il, une lettre anonyme, que j’ai reçue ce matin même. Je veux vous la lire, et que vous me disiez ce que vous en pensez.

— Vous lui faites plus d’honneur qu’elle n’en mérite.

— Elle est ainsi conçue : « Monsieur, je ne saurais trop vous recommander de veiller sur les nombreux objets de prix dont vous avez la garde. Je ne crois pas que le service de nuit puisse être assuré plus longtemps avec un seul homme. Tenez-vous pour averti, ou craignez un malheur irréparable. »

— C’est tout ?

— C’est tout.

— Eh bien, dis-je, il m’apparaît, clair jusqu’à l’évidence, que vous avez à rechercher l’auteur de cette lettre dans le très petit nombre des personnes qui savent que vous n’employez la nuit qu’un gardien.

Ward Mortimer eut un étrange sourire. Il me tendit le papier.

— Avez-vous un œil qui reconnaisse une écriture ? Regardez ceci, maintenant.

Et il me présentait une seconde lettre.

— Observez le c de « compliments » et celui de « continuer ». Observez le J majuscule. Notez cette façon de remplacer le point par un trait à la fin des phrases.

— Les deux lettres sont incontestablement de la même main, bien que la première accuse un certain effort pour déguiser l’écriture.

— La seconde, poursuivit Mortimer, est la lettre de compliments que j’ai reçue du professeur Andréas lors de ma nomination.

Je le regardai, abasourdi. Alors, il retourna la lettre que j’avais en main : et j’y lus, suffisamment nette, au verso, la signature : « Martin Andréas. » Quiconque possédait la moindre » notion de graphologie ne pouvait douter que le professeur Andréas n’eût écrit à son successeur une lettre anonyme le mettant en garde contre les voleurs. Le fait était certain, encore qu’inexplicable.

— Mais pourquoi vous écrire cela ? dis-je.

— C’est précisément ce que je voulais vous demander. Pourquoi, s’il a des craintes, ne vient-il pas m’en faire part ?

— Lui en parlerez-vous ?

— J’hésite. Il peut nier m’avoir écrit.

— Du moins, s’il vous écrit, c’est à bonne intention ; et vous devriez agir en conséquence. Vos moyens actuels vous donnent-ils toutes garanties contre le cambriolage ?

— J’aurais pu le croire. Le public n’est admis que de dix heures du matin à cinq heures du soir. J’ai un gardien par deux salles : il se tient à la porte entre les deux et les surveille ainsi l’une et l’autre.

— Mais la nuit ?

— Le public parti, nous baissons tout de suite les grands stores de fer assez solides pour déjouer toute tentative. Le gardien de nuit est un homme intelligent. Il se tient dans la loge de l’entrée, mais fait une ronde toutes les trois heures. Une lampe électrique reste allumée la nuit dans chaque salle.

— Je ne vois guère ce que vous feriez de plus, à moins de maintenir la nuit le service de jour.

— Nous ne pouvons pas nous le permettre.

— En tout cas, vous devriez prévenir la police et mettre un constable spécial à l’intérieur du Musée. Quant à la lettre, si son auteur désire rester anonyme, j’estime qu’il en a le droit. Le temps se chargera de justifier l’étrangeté de sa conduite.

Et là-dessus, notre conversation changea de sujet. Mais, de retour chez moi, je passai la nuit à chercher vainement dans ma tête les raisons que pouvait avoir eues le professeur Andréas d’écrire à son successeur une lettre anonyme : car, pour moi, il avait écrit la lettre, aussi sûrement que si je la lui avais vue écrire. Il pressentait un danger pour la collection. Peut-être même ce pressentiment lui avait-il fait abandonner sa charge. Mais, alors, pourquoi hésitait-il à prévenir directement Mortimer ? Je tournai et retournai le problème dans ma tête, jusqu’au moment où je tombai dans un sommeil agité, d’où je ne sortis que bien au-delà de mon heure habituelle.

À vrai dire, je fus éveillé, d’une façon énergique autant qu’insolite, par la brusque irruption que fit dans ma chambre, sur le coup de neuf heures, mon ami Mortimer. La consternation se peignait sur son visage. Lui, le plus soigné des hommes de ma connaissance, il m’arrivait le col défait, la cravate flottante, le chapeau derrière la tête. Dans ses yeux éperdus, je lus clairement toute l’histoire.

— On a cambriolé le Musée ! m’écriai-je, en me dressant sur mon lit.

— Je le crains. Ces pierres !… ces pierres de l’urim et thummim !… scandait-il avec effort, tout essoufflé de sa course. Je vais au bureau de police. Venez au Musée le plus tôt possible, Jackson ! À tout à l’heure !

Il se précipita comme un fou hors de ma chambre, et je l’entendis qui dégringolait bruyamment l’escalier.

Je m’empressai de me rendre à son désir. Mais en arrivant au Musée, je l’y trouvai déjà de retour, avec un inspecteur de police et un gentleman d’un certain âge, Monsieur Purvis, l’un des associés de la grande bijouterie Morson et Cie, lequel assistait généralement la police comme expert en pierres précieuses. Tous les trois se groupaient autour de la vitrine où figurait d’ordinaire le pectoral du grand prêtre juif. Le pectoral, retiré de la vitrine, avait été placé au-dessus ; et je voyais se pencher sur lui les trois têtes.

— Il porte des traces de manipulation très apparentes, disait Mortimer. Cela m’a sauté aux yeux ce matin en traversant la salle. Je l’avais encore examiné hier soir. Donc, la chose a eu lieu, sans aucun doute, la nuit dernière.

Comme disait Mortimer, le pectoral portait en effet, les marques visibles d’une manipulation. Les montures des quatre pierres formant la rangée supérieure — cornaline, péridot, émeraude et rubis — étaient inégales et déchiquetées comme si on les eût grattées à l’entour. Les pierres restaient en place ; mais le travail d’orfèvrerie que nous admirions quelques jours auparavant avait subi un grave dommage.

— On dirait, opina l’inspecteur, que quelqu’un a essayé d’enlever les pierres.

— Ma crainte, répondit Mortimer, c’est que non seulement on l’ait essayé, mais qu’on y ait réussi. Je crois que ces pierres ne sont que d’adroites imitations substituées aux originaux.

Le même soupçon avait dû venir à l’expert : car il avait soigneusement vérifié à la loupe les quatre pierres ; et il les soumettait maintenant à diverses épreuves. Enfin, il se tourna joyeusement vers Mortimer.

— Mes compliments, Monsieur, dit-il. J’affirme que ces quatre pierres sont bien des originaux, et de la plus exceptionnelle pureté.

Un peu de couleur revint aux joues pâles de mon ami, qui poussa un long soupir d’aise.

— Dieu soit loué ! Quel but avait donc le voleur ?

— Probablement, de prendre les pierres ; mais il aura été dérangé dans sa besogne.

— On s’attendrait, dans cette hypothèse, à ce qu’il eût essayé de les prendre une à une ; or, la monture de chacune a été desserrée, et pourtant il ne manque pas une pierre.

— Cela est sans contredit extraordinaire, fit l’inspecteur. Je ne me rappelle rien de semblable. Voyons le gardien.

On appela le gardien, un homme à physionomie de brave homme et de vieux militaire, qui semblait prendre à l’incident autant d’intérêt que Mortimer lui-même.

— Non, Monsieur, je n’ai pas entendu le moindre bruit, répondit-il aux questions de l’inspecteur. J’ai fait quatre fois ma ronde sans rien remarquer de suspect. Voilà dix ans que j’occupe ma place, et c’est bien la première fois que je vois se produire une chose pareille.

— Un voleur n’aurait pu s’introduire par les fenêtres ?

— Impossible, Monsieur.

— Ou par la porte, en passant devant votre loge ?

— Pas davantage.

— Le Musée a d’autres ouvertures ?

— Il y a la porte des appartements privés de Monsieur Mortimer.

— Je la ferme la nuit, expliqua mon ami ; et, pour y arriver, il faudrait d’abord ouvrir la porte extérieure.

— Vos domestiques ?

— Ils logent à l’écart.

— En vérité, fit l’inspecteur, tout cela est très obscur. Pourtant, il n’y a pas de préjudice réel, si j’en crois Monsieur Purvis.

— Je puis jurer que ces pierres sont authentiques.

— De sorte que le cas se réduit à un acte de malveillance. Néanmoins, j’aimerais faire très attentivement le tour des locaux et voir si quelque indice ne nous mettrait pas sur la piste de notre visiteur.

Les recherches de l’inspecteur prirent toute la matinée. Diligentes et intelligentes, elles n’eurent d’autre résultat que de nous rappeler deux ouvertures auxquelles nous n’avions pas songé : l’une donnait de la cave sur la galerie par une trappe ; l’autre, qui était la lucarne d’un débarras, plongeait dans la salle même où avait passé l’intrus. Comme d’ailleurs on ne pouvait s’introduire ni dans ce cabinet ni dans la cave qu’après avoir pénétré dans l’édifice, la découverte n’offrait aucun intérêt pratique. Puis, la poussière de la cave et des combles témoignait que le visiteur n’avait usé ni de l’un ni de l’autre passage. Et nous finîmes comme nous avions commencé, sans soupçonner le moins du monde comment, pourquoi et par qui une tentative avait été exercée contre les quatre pierres.

Restait pour Mortimer un parti à prendre, et il le prit. Laissant la police continuer ses infructueuses recherches, il me pria de l’accompagner dans l’après-midi chez le professeur Andréas. Il entendait en effet déclarer franchement au professeur qu’il le tenait pour l’auteur de l’avertissement anonyme, et l’inviter à s’expliquer sur le fait d’une prévision si exacte. Le professeur habitait une petite villa d’Upper Norwood ; mais il était absent, à ce que nous apprit sa domestique, qui, voyant notre désappointement, nous demanda s’il nous plaisait de voir Miss Andréas, et nous fit entrer dans le modeste salon.

J’ai dit que la fille du professeur Andréas était une fort jolie personne. Blonde, élancée, gracieuse, elle avait ce teint délicat que les Français qualifient de « mat », cette couleur dorée du vieil ivoire ou de la rose soufre. Pourtant, je fus frappé, en la voyant, par le changement survenu chez elle dans l’espace d’une quinzaine. Son jeune visage avait une expression hagarde, et une tristesse profonde noyait ses yeux clairs.

— Mon père, nous confirma-t-elle, est parti hier pour l’Ecosse. Il semble fatigué et vient d’avoir beaucoup d’ennuis.

— Vous aussi, Miss Andréas, dit mon ami, vous paraissez fatiguée.

— J’ai eu tant d’inquiétudes pour mon père !

— PouVez-vous nous donner son adresse en Ecosse ?

— Certainement. Il est chez son frère, le Rev. David Andréas, 1. Arran Villas, Ardrossan.

Ward Mortimer nota l’adresse, et nous nous retirâmes, sans la moindre allusion à l’objet de notre visite. Le soir, nous nous retrouvâmes à Belmore Street dans la même situation que le matin : nous n’avions pour nous guider que la lettre du professeur. Mon ami avait pris la décision de partir pour Ardrossan dès le lendemain, et de pousser jusqu’au fond l’histoire de la lettre anonyme, quand un nouvel incident vint bouleverser nos projets.

Je fus, le lendemain matin, éveillé de très bonne heure par des coups frappés à la porte de ma chambre. Un commissionnaire m’apportait un billet de Mortimer. « Venez, m’écrivait-il. L’affaire se corse. »

Je me rendis sur le champ à son appel ; et je le trouvai arpentant fiévreusement la grande salle, tandis que le vieux soldat préposé à la garde du lieu se tenait debout dans un coin, raide comme sous les armes.

— Heureux de vous voir, mon cher Jackson ! me cria mon ami. Tout ceci devient de plus en plus inexplicable.

— Qu’arrive-t-il encore ?

Il étendit la main vers la vitrine contenant le pectoral.

— Regardez, fit-il.

Je regardai, et ne pus réprimer un cri de surprise. Sur toute la rangée du milieu, les montures des pierres avaient été profanées comme celles de la rangée supérieure. Huit des joyaux sur douze avaient subi la même étrange opération. Les montures de la rangée inférieure restaient nettes et lisses ; celles des deux autres rangées étaient irrégulières et ébréchées.

— A-t-on changé les pierres ? questionnai-je.

— Non, j’ai l’assurance que les quatre d’en haut sont bien les mêmes que l’expert a certifiées authentiques : car j’ai observé hier cette légère décoloration à l’extrémité de l’émeraude. Du moment qu’on n’a pas arraché les pierres d’en haut, il n’y a pas lieu de croire qu’on ait changé celles d’en bas. Vous dites que vous n’avez rien entendu, Simpson ?

— Non, Monsieur, répondit le gardien. Mais en faisant ma ronde, à la fin de la journée, je donnai un coup d’œil particulier à ces pierres et remarquai tout de suite qu’on y avait touché. C’est à ce moment que je vous appelai pour yous prévenir, Monsieur. J’ai fait les allées et venues toute la nuit sans entendre aucun bruit ni voir âme qui vive.

— Montez donc déjeuner avec moi, me dit Mortimer.

Et il me conduisit dans son appartement.

— Maintenant, que pensez-vous de tout ceci ?

— J’en pense que voilà bien l’affaire la plus dépourvue de sens, la plus falote, la plus absurde que je connaisse. Il faut que nous nous trouvions en présence d’un maniaque.

— Pouvez-vous émettre une hypothèse ?

— Il me vient une idée bizarre. Cet objet est une relique juive, très antique et très vénérable. Par ces temps d’antisémitisme, un fanatique n’aurait-il pas voulu profaner ?…

— Non ! non ! non ! protesta Mortimer. Un homme capable d’une pareille folie la pousserait jusqu’à détruire la relique. Mais pourquoi diable irait-il déchiqueter l’entour de chaque pierre assez méticuleusement pour n’en détériorer que quatre par nuit ? J’ai besoin d’une solution meilleure, et que nous la trouvions par nous-mêmes : car je ne fais pas grand crédit aux lumières de l’inspecteur. Votre opinion sur Simpson, le gardien ?

— Auriez-vous quelque raison de le suspecter ?

— Il occupe seul les bâtiments du Musée.

— Pourquoi s’offrirait-il ainsi le plaisir d’une destruction gratuite ? On n’a rien pris. Simpson ne peut avoir de motifs…

— La folie ?

— Je jurerais qu’il est sain d’esprit.

— Et vous ne voyez rien d’autre ?

— Eh bien, mais… j’y pense… Vous-même, par hasard, ne seriez-vous pas somnambule ?

— Pas le moins du monde, je vous assure.

— Alors, je renonce.

— Moi, pas. Et j’ai un moyen de tout éclaircir.

— Aller voir le professeur Andréas ?

— Nullement. Nous trouverons la solution sans courir jusqu’à Scotland Yard. Et voici de quelle manière. Vous connaissez la lucarne au-dessus du hall central ? Nous laisserons toute la nuit dans cette salle la lumière électrique ; nous veillerons, vous et moi, dans le débarras ; et nous éluciderons ainsi à nous deux le mystère. Notre homme s’attaquant chaque fois à quatre pierres, il lui reste à s’exercer sur quatre. Il y a tout lieu de croire qu’il reviendra cette nuit pour en finir.

— Excellent ! approuvai-je.

— Nous tiendrons la chose secrète. Nous n’en soufflerons mot ni à la police, ni à Simpson. Vous vous joindrez à moi ?

— Le plus volontiers du monde.

Et d’accord avec lui, je retournai, le soir, sur le coup de dix heures, à Belmore Street Museum. Je le trouvai qui essayait de dominer son agitation nerveuse. Comme il était encore trop tôt pour commencer notre veillée, nous passâmes chez lui une ou deux heures à vérifier tous les aspects de ce singulier problème. Enfin, les roulements de voitures, les bruits de pas qui se hâtent décrurent et s’espacèrent à mesure que les chercheurs de plaisirs nocturnes s’écoulaient, qui vers leurs gares, qui vers leurs domiciles. Aux approches de minuit, Mortimer me conduisit dans le débarras d’où l’on prenait vue sur la grande salle.

Il l’avait visité dans la journée et y avait disposé deux lits de sangle où nous n’avions qu’à rester étendus pour surveiller commodément le Musée. Une épaisse couche de poussière recouvrait la vitre de la lucarne ; et l’on ne pouvait, d’en bas, en levant les yeux, connaître qu’on fût guetté. Nous nettoyâmes, de chaque côté, un petit coin du carreau, assez pour voir toute la salle. Sous la froide clarté blanche des globes, les objets se détachaient durs et nets ; et je distinguais dans le plus petit détail le contenu des diverses vitrines.

Une veillée de ce genre est la meilleure des leçons ; car on n’a rien à faire que d’examiner à fond des choses devant lesquelles on passe d’ordinaire en ne leur prêtant qu’un intérêt médiocre. Derrière mon petit observatoire, j’employai les heures à étudier chaque pièce, depuis le grand coffre à momie posé contre le mur jusqu’à ces joyaux mêmes qui justifiaient notre présence, et qui étincelaient dans leur prison de verre juste au-dessous de nous. Il y avait, certes, dans les vitrines, bien des objets d’orfèvrerie, bien des pierres d’une valeur considérable ; mais les douze pierres merveilleuses de l’urim et thummim brûlaient de feux qui éclipsaient tout le reste. J’étudiai tour à tour les peintures funéraires de Sicara, les frises de Karnak, les statues de Memphis et les inscriptions de Thèbes ; mais toujours mes yeux revenaient à cette incomparable relique juive, et mon esprit au mystère qui l’entourait.

J’ai dit que contre le mur, à la droite de la porte — à la droite pour nous, qui la regardions juste en face, mais à la gauche en entrant, — il y avait un grand coffre à momie. On juge de notre ébahissement quand nous vîmes, lentement, le coffre s’ouvrir. Petit à petit, petit à petit, le couvercle glissa, la fente de l’ouverture se fit de plus en plus large ; et cela si doucement, si prudemment, que le mouvement était presque insensible. Nous regardions, retenant notre souffle. Alors, dans l’ouverture, apparut, blanche et maigre, une main qui repoussait le couvercle peint ; puis une autre main suivit ; et enfin un visage, un visage que nous connaissions bien l’un et l’autre, celui du professeur Andréas. Furtivement, comme un renard quitte son terrier, le vieillard sortit du coffre. Il tournait sans cesse la tête à droite, à gauche, faisant un pas, s’arrêtant, avançant d’un pas encore, — personnification véritable de la méfiance et de la ruse. Un bruit dans la rue l’immobilisa un instant, l’oreille tendue, prêt à rentrer dans sa cachette. Puis, sur la pointe des pieds, très doucement, très lentement, il reprit sa marche jusqu’à la vitrine au centre de la salle. Là, il tira de sa poche un trousseau de clefs, ouvrit la vitrine, en sortit le pectoral juif, et, l’ayant déposé devant lui sur la glace, se mit à l’attaquer avec une espèce d’outil brillant. Nous l’avions directement au-dessous de nous, et sa tête penchée nous cachait son travail ; mais à l’action de sa main nous le devinions terminant l’ouvre de dégradation qu’il avait si singulièrement entreprise.

La respiration saccadée de mon ami, la fébrilité de ses doigts noués à mon poignet, me disaient sa fureur au spectacle d’un tel vandalisme, et là où il devait le moins s’y attendre. Le même homme qui, pieusement incliné quinze jours auparavant devant l’inestimable relique, nous pénétrait de son antiquité et de sa sainteté, celui-là même lui infligeait aujourd’hui un traitement sacrilège ! C’était impossible, inconcevable ; et là, pourtant, sous la lumière blafarde, il y avait cette silhouette, cette tête grise penchée, ce coude contracté ! Quelle infernale hypocrisie ! Quelle profonde, quelle odieuse malice contre son successeur ce sinistre labeur nocturne révélait chez le professeur Andréas ! C’était douloureux à penser, terrible à observer. Moi qui n’ai pas, en ces matières, la sensibilité affinée d’un connaisseur, je souffrais devant cette mutilation délibérée d’une aussi vieille relique. J’éprouvai un soulagement quand mon compagnon, quittant son poste à pas de loup, m’entraîna par la manche. Il ne desserra les lèvres qu’une fois rentré dans ses appartements ; et je connus, à l’agitation de son visage, l’étendue de sa consternation.

— L’abominable barbare ! s’exclama-t-il. Auriez-vous jamais cru ça ?

— Je n’en reviens pas.

— C’est un dément ou une Canaille, l’un ou l’autre. Nous en aurons vite le fin mot. Venez avec moi, Jackson. Il faut que nous descendions au fond de cette sombre affaire.

Une porte ouvrait de ses appartements sur la galerie. Ayant retiré ses chaussures — ce que je fis à mon tour, — il ouvrit sans bruit cette porte, et nous nous coulâmes de salle en salle, jusqu’au moment où s’allongea devant nous le grand hall, avec la silhouette du Professeur toujours à l’œuvre. Sournoisement, comme lui tout à l’heure, nous avancions, nous arrivions tout proche. Mais nos précautions ne suffirent pas à lui celer jusqu’au bout notre présence. Il ne nous restait plus à faire qu’une dizaine de mètres quand il tressaillit, promena ses yeux autour de lui, poussa un cri d’épouvante, se mit à fuir éperdument à travers le musée.

— Simpson ! Simpson ! appela Mortimer.

Et, loin, sous l’électricité, dans l’enfilade des salles, nous vîmes surgir brusquement l’ancien troupier. Le professeur Andréas l’aperçut aussi : il s’arrêta de courir, avec un geste de désespoir. Au même moment, nous lui mettions, Mortimer et moi, la main sur l’épaule.

— Oui, oui ! Messieurs…, articula-t-il d’une voix étouffée, oui, je viens avec vous. Dans votre chambre, je vous en prie, Monsieur Mortimer. Je vous dois une explication.

Si grande était l’indignation de mon ami que je vis qu’il ne se sentait pas assez maître de lui pour répondre. Nous allions, encadrant le vieux professeur ; et le gardien, absolument interdit, fermait la marche. Devant la vitrine profanée, Mortimer fit halte pour examiner le pectoral : déjà, dans la rangée inférieure, l’une des pierres avait eu sa monture retournée comme les autres. Mon ami, élevant dans sa main la relique, jeta un coup d’œil furieux à son prisonnier.

— Comment avez-vous pu ?… gronda-t-il.

— C’est horrible ! dit le professeur, horrible ! Votre colère ne m’étonne pas. Menez-moi dans votre chambre.

— Mais cet objet ne doit pas rester exposé ! s’écria Mortimer.

Et il enleva le pectoral, l’emporta avec tendresse, tandis que je continuais d’escorter le professeur Andréas, comme un policeman escorte un malfaiteur. Nous passâmes dans les appartements de Mortimer, laissant le vieux soldat ébahi s’efforcer de comprendre l’affaire. Le professeur s’assit dans le fauteuil de Mortimer, et, tout d’un coup, devint si affreusement livide, que, pour une seconde, nous en oubliâmes notre colère. Un verre de brandy le ranima.

— Là ! ça va mieux maintenant. Ces deux derniers jours m’avaient épuisé. Je suis convaincu que je n’en aurais pas supporté davantage. C’est un cauchemar, un affreux cauchemar, que de me voir ainsi arrêté comme un voleur dans de qui fut si longtemps mon musée. Mais comment vous en voudrais-je ? Vous ne pouviez pas agir autrement. J’avais espéré en finir avant qu’on me découvrît. C’était ma dernière nuit de travail.

— Comment êtes-vous entré ? questionna Mortimer.

— En me permettant d’user de votre porte. La fin justifiait le moyen. Elle justifiait tout. Quand vous saurez, vous n’aurez plus de colère ; du moins, plus de colère contre moi. J’avais une clef pour la porte de votre entrée particulière ; et j’en avais une aussi pour la porte du musée. Je les avais gardées lors de mon départ. Ainsi, vous voyez, il m’était facile de pénétrer dans l’édifice. Je m’y introduisais avant que la circulation eût tout à fait cessé dans la rue. Je me cachais dans le coffre à momie ; je m’y réfugiais quand Simpson faisait ses rondes, car toujours je l’entendais d’assez loin ; et enfin, je m’en allais comme j’étais venu.

— Vous couriez des risques.

— Je le devais.

— Pourquoi ? Quelles raisons pouviez-vous avoir, vous, de faire une chose pareille ?

Et d’un index accusateur Mortimer désignait le joyau posé devant lui sur la table.

— Je n’avais pas le choix des moyens. Tout réfléchi, je ne voyais pas d’autre perspective qu’un scandale public, en même temps qu’un malheur privé qui eût assombri nos existences. J’agissais pour le mieux, si incroyable que cela vous paraisse ; et je ne vous demande qu’un peu d’attention pour vous en convaincre.

— Avant de prendre aucune décision, prononça mon ami, sévèrement, j’écouterai tout ce que vous avez à me dire.

— J’ai pris mon parti de ne rien vous cacher, de me confier à vous sans réserves. Votre générosité appréciera la suite que les faits comportent.

— Les faits, nous en connaissons déjà l’essentiel.

— Et cependant, ils vous restent incompréhensibles. Laissez-moi remonter à ce qui se passa il y a une semaine : alors, tout s’expliquera pour vous. Et croyez bien que ce que je vous raconte est la vérité pure.

« Vous connaissez l’individu qui se fait appeler Capitaine Wilson. Je dis : « qui se fait appeler », parce que j’ai aujourd’hui mes raisons de croire que ce n’est pas son nom véritable. Cela me prendrait trop de temps de vous énumérer tous les moyens qu’il mit en œuvre pour parvenir jusqu’à moi et capter, avec mon amitié, l’affection de ma fille. Il m’apporta des lettres de collègues étrangers qui m’obligeaient à lui montrer quelques égards. Puis, par ses propres mérites, qui sont certains, il réussit à me rendre ses visites très agréables. En apprenant qu’il avait gagné le cour de ma fille, je pensai sans doute qu’il allait un peu vite en besogne ; mais je n’en eus pas de surprise, à cause du charme de sa conversation et de ses manières, qui l’aurait fait remarquer dans toutes les sociétés.

« Il s’intéressait beaucoup aux antiquités orientales, et cet intérêt s’appuyait vraiment sur des connaissances. Souvent, lorsqu’il passait la soirée avec nous, il me demandait la permission de descendre au musée pour y examiner, à loisir et seul, les collections qu’il renferme. Vous imaginez avec quelle sympathie mon imagination accueillait ses requêtes, et que l’assiduité de ses visites ne m’étonnait pas. Une fois fiancé à Élise, il n’y eut guère de soir qu’il ne passât près de nous, et il consacrait généralement au musée une heure ou deux. Il y circulait librement, et, quand je m’absentais pour la soirée, je ne voyais pas d’inconvénient à l’y laisser maître de ses actes. Cet état de choses prit fin avec ma démission, suivie de ma retraite à Norwood, où je comptais mettre mon temps à profit pour écrire un gros ouvrage.

« Ce fut alors, et d’emblée, dans l’espace d’environ une semaine, que je conçus pour la première fois la vraie nature, le caractère réel de l’homme que j’avais si imprudemment admis dans mon intimité. J’en fis la découverte quand des lettres d’amis étrangers m’apprirent que les recommandations, dont il avait usé près de moi étaient toutes fausses. Confondu par cette révélation, je me demandai à quoi pouvait tendre, dans le principe, une fraude aussi compliquée. J’étais trop pauvre pour un chasseur de dot. Mais alors ?… Je me rappelai que j’avais en dépôt quelques-unes des pierres les plus précieuses de l’Europe ; je me rappelai aussi les ingénieux prétextes sous lesquels cet homme avait su se rendre familières les vitrines qui les contenaient. Le coquin devait tramer un vol gigantesque. Comment, sans porter un coup à ma fille, éprise de lui, l’empêcher de mettre ses projets à exécution ? J’usai d’un expédient, le seul qui me parût efficace. Si je vous avais écrit une lettre signée de mon nom, vous m’auriez, naturellement réclamé des précisions que je ne voulais pas fournir. J’eus recours à la lettre anonyme, pour vous aviser d’être sur vos gardes.

« Mon départ de Belmore Street pour Norwood n’avait rien changé aux visites du soi-disant Wilson, qui avait, je le crois, une très sincère et très vive affection pour ma fille. Quant à elle, je n’aurais jamais supposé qu’une femme pût subir à ce point l’ascendant d’un homme. Il semblait la dominer entièrement. Cette domination, et le degré de leur entente, je n’en eus la révélation que le soir où, lui-même, il se révéla devant moi. J’avais donné des ordres pour qu’à son arrivée on le conduisît dans mon cabinet de travail et non pas au salon. Sans préambule, je lui dis que je savais tout sur son compte, que j’avais pris mes mesures pour déjouer ses desseins, et que ma fille et moi désirions ne plus le voir. J’ajoutai que je remerciais Dieu de l’avoir démasqué avant qu’il eût pu porter atteinte à la précieuse collection que j’avais si jalousement protégée ma vie durant.

« Évidemment, c’était un homme de fer. Il m’écouta jusqu’au bout, sans surprise et sans insolence, attentif et grave. Puis, sans un mot, il traversa la chambre et sonna.

« — Priez Miss Andréas de vouloir bien nous rejoindre ici, dit-il à la domestique.

« Ma fille entra. Il referma la porte derrière elle et lui prit la main.

« — Élise, dit-il, votre père vient de découvrir que je suis un malhonnête homme. Il sait aujourd’hui ce que vous saviez déjà.

« Elle l’écoutait en silence.

« — Il dit que nous devons nous séparer à jamais, continua-t-il.

« Elle ne lui retira pas sa main.

« — Voulez-vous me rester fidèle ? Ou préférez-vous éloigner de moi la seule bonne influence qui doive, sans doute, s’exercer sur ma vie ?

« — John ! s’écria-t-elle passionnément, je ne vous abandonnerai jamais ! Eussiez-vous l’univers contre vous !

« En vain plaidai-je. En vain suppliai-je. Tout fut inutile. Elle avait lié sa vie à cet homme. Ma fille, Messieurs, est ici-bas tout ce qui me reste ; et je me sentais mourir en me voyant si impuissant à la préserver de la ruine. Mon désespoir sembla toucher l’homme qui le causait.

« — Peut-être ne suis-je pas aussi mauvais que vous le pensez, Monsieur, me dit-il, sans se départir de son sang-froid. J’aime Élise, d’un amour assez fort pour sauver un homme même quand il a un passé comme le mien. Pas plus tard qu’hier, je lui ai promis de ne plus faire une seule chose dont elle eût à rougir. J’en ai pris la ferme résolution ; et il ne m’est pas arrivé encore de manquer à une résolution prise.

« L’accent dont il parlait forçait à le croire. En terminant, il mit la main dans sa poche et en tira une petite boîte.

« — Je vais vous donner une preuve de ma détermination, continua-t-il. Vous verrez ici, Élise, les premiers fruits de votre salutaire influence. Vous avez raison de penser, Monsieur, que j’avais des vues sur les richesses que vous gardez. Pareilles aventures m’offrent un charme qui tient au risque non moins qu’à la valeur des objets convoités. Ces antiques, ces fameuses pierres de votre relique juive, défiaient mon ingéniosité et mon audace. Je me promis de les avoir.

« — Je m’en doutais bien.

« — Il y a, du moins, une chose dont vous ne vous doutez pas.

« — Laquelle ?

« — C’est que je les ai. Là, dans cette boîte.

« Ouvrant la boîte, il en renversa le contenu sur un coin de mon pupitre. Et mes cheveux se dressèrent, ma chair se glaça, quand je vis ce que je vis : il y avait là douze magnifiques pierres, qui portaient, gravés, des caractères mystiques. Je ne pouvais douter que ce fussent les pierres mêmes de l’urim et thummim.

« — Dieu juste ! m’écriai-je, comment avez-vous fait pour qu’on ne s’aperçût pas de leur disparition ?

« — Je leur en ai simplement substitué douze autres, faites sur mes indications, et imitant si parfaitement les originaux que je défie qui que ce soit d’y voir aucune différence.

« — Donc, les pierres actuelles sont fausses ?

« — Depuis plusieurs semaines.

« Nous restâmes là muets tous les trois. Ma fille, blanche d’émotion, tenait toujours la main de l’homme.

« — Vous voyez de quoi je suis capable, Élise, dit-il.

« — Je vois que vous êtes capable de repentir et de restitution, dit-elle.

« — Oui, grâce à votre influence. Je remets ces pierres en vos mains, Monsieur. Faites maintenant ce qu’il vous plaira. Mais, quoi que vous fassiez contre moi, souvenez-vous que vous le faites contre le futur époux de votre fille unique. Élise, je vous donnerai bientôt de mes nouvelles. C’est la dernière fois ce soir que je vous cause un chagrin.

« Et, sur ces paroles, il quitta la chambre et la maison.

« Je me trouvais dans une situation terrible. J’avais en ma possession les inestimables pierres : comment en opérer la restitution sans explication et sans scandale ? Je connaissais trop ma fille pour supposer que je la détacherais jamais de l’homme à qui elle avait livré son cœur. Je n’étais même pas sûr d’avoir le droit de l’en détacher du moment qu’elle exerçait sur lui une action aussi bienfaisante. Comment le dénoncer sans l’atteindre, elle ? Et dans quelle mesure convenait-il de le livrer à la justice quand, volontairement, il se mettait en mon pouvoir ? Après mûre réflexion, je pris une décision qui peut vous paraître folle ; et pourtant, si j’avais à recommencer, je crois bien que je n’en prendrais pas d’autre.

« J’imaginai de replacer les pierres sans prévenir personne. Mes clefs me permettaient d’entrer dans le Musée. Je comptais éviter Simpson, dont je connais les habitudes. Je résolus de ne me confier à qui que ce fût, pas même à ma fille ; et je lui dis que je partais voir mon frère en Écosse. Je voulais être libre quelques nuits sans qu’on s’inquiétât de mes allées et venues. À cette fin, je louai, le soir, une chambre dans Harding Street. Je laissai entendre que j’étais imprimeur et que je rentrerais à des heures tardives.

« Cette nuit même, je pénétrai dans le Musée et replaçai quatre des pierres. Travail très pénible, qui me prit la nuit entière. Un bruit de pas me signalait de loin les rondes de Simpson ; et je me cachais dans le coffre à momie. J’avais quelques notions d’orfèvrerie ; mais j’étais loin de l’habileté déployée par le voleur. L’état des montures ne laissait pas soupçonner qu’on y eût touché ; au contraire, mon travail était maladroit et rude. J’espérais cependant qu’on n’irait pas examiner de près le pectoral et qu’on ne remarquerait pas, avant mon opération terminée, le mauvais état des montures. Le lendemain, je rétablis encore quatre pierres. J’aurais fini cette nuit sans la déplorable circonstance qui m’a contraint à vous avouer ce que je désirais tant tenir caché. J’en appelle à vous, Messieurs, à votre sentiment de l’honneur, à votre pitié : vous déciderez si ce que je viens de vous dire doit ou non avoir des suites. Mon bonheur, celui de ma fille, la régénération possible d’un homme, je remets tout cela entre vos mains. »

— C’est-à-dire que tout est bien qui finit bien, répondit mon ami ; et cette histoire finira ici même, à l’instant même. Un orfèvre expérimenté resserrera demain les montures trop lâches ; ainsi aura passé le danger le plus grave qui depuis la destruction du Temple ait menacé l’urim et thummim. Voici ma main, professeur Andréas. Je veux croire qu’en des circonstances aussi délicates j’aurais su agir avec autant de désintéressement et d’à-propos.


Ce récit a un épilogue.


Un mois plus fard, Élise Andréas épousait un homme dont je ne prononcerais pas le nom sans soulever les protestations : car il est de ceux qu’entoure la considération générale. Mais cette considération, si l’on venait à savoir la vérité, se reporterait toute sur la jeune fille qui a ramené cet homme de si loin sur la fatale route d’où si peu reviennent.