La République (trad. Cousin)/Tome IX/Notes

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Œuvres de Platon,
traduites par Victor Cousin
Tome neuvième & dixième

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NOTES


LIVRE PREMIER.

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PAGE I. — J’étais descendu hier au Pirée…

BEKKER, Part. III, vol. I, p. 3 : κατέβην χθὲς…

Euphorion et Panætius, dans Diogène de Laerte, III, 37, rapportent que ce morceau fut trouvé dans les tablettes de Platon après sa mort, remanié plusieurs fois pour l’ordre dans lequel les premiers mots se succédaient les uns aux autres. Voyez aussi Denys d’Halicarnasse sur la composition des mots, chap. 25, et Quintilien, liv. VIII, chap. dernier. Nous devons avoir ici le dernier mot de Platon ; car il paraît impossible de rien ajouter à la belle simplicité et à la perfection de ce début.

lbid. — Pour faire notre prière à la déesse et voir aussi comment se passerait la fête, car c’était la première fois qu’on la célébrait…

BEKKER, ibid : προσευξόμενός τε τῇ θεῷ καὶ ἅμα τὴν ἑορτὴν βουλόμενος θεάσασθαι τίνα τρόπον ποιήσουσιν ἅτε νῦν πρῶτον ἄγοντες.

Il me semble évident que τῇ θεῷ  et τὴν ἑορτὴν sont inséparables, et se rapportent l’un à l’autre. Or, quoi qu’en dise le Scholiaste, ἑορτὴν ne peut signifier les Panathénées, ni grandes ni petites, puisque Platon ajoute que cette fête se célébrait alors pour la première fois. Il s agit donc ici des Bendidées, comme le dit Platon à la fin de ce livre, ταῦτα… εἰστιάσθω ἐν τοῖς Βενδιδείοις, et j’admets, avec Schneider, l’explication d’Origène {contra Celsum, VI, p. 277, édit. Spenc.) προσευξόμενοι ὡς θεῷ τῇ Ἀρτέμιδι. Les Bendidées se célébraient deux jours avant les petites Panathénées. Cette fête était une importation du culte des Thraces ; voilà pourquoi dans ce passage les Thraces font partie de la pompe.

PAGE 3. — Ne savez-vous pas, dit Adimapte, que ce soir la course des flambeaux en l’honneur de la déesse se fera à cheval ? — A cheval, m’écriai-je, cela est nouveau ! Comment, c’est à cheval qu’on se passera les flambeaux et qu’on disputera le prix ! BEKKER, p. 4 : οὐδ’ ἴστε ὅτι λαμπὰς ἔσται πρὸς ἑσπέραν τῇ θεῷ ἀφ’ ἵππων ; Ἀφ ἵππων ; ἦν δ’ ἐγώ· καινόν γε τοῦτο. Λαμπάδια ἔχοντες διαδώσουσιν ἀλλήλοις ἁμιλλώμενοι τοῖς ἵπποις ;

D’après ce passage, il est évident que c’était alors la première fois que la course des flambeaux, à cheval était célébrée à Athènes. Je laisse aux archéologues à rechercher où ce mode de Lampadédromie se clébrait avant l’époque dont il s’agit ? si venu à Athènes avec une fête de Thrace, il était particulier à ce pays renommé pour ses chevaux ainsi que la Thessalie, ou si, se rapportant au culte de Diane, il représente, comme le conjecture Muret avec plus d’esprit que de vraisemblance, la lune portée dans l’espace sur un char attelé de chevaux.̆ C’est aux archéologues aussi qu’il appartient de déterminer avec précision comment avait lieu cette course, soit à pied soit à cheval ; car il y a une contradiction manifeste entre le texte de notre auteur et les autres passages de l’antiquité relatifs aux Lampadédromies. Le Scholiaste d’Aristophane, sur les Grenouilles, vers 131, dit positivement qu’il y avait à Athènes trois courses aux flambeaux, l’une en l’honneur de Prométhée, l’autre en l’honneur de Vulcain, l’autre en l’honneur de Minerve, et que ces courses avaient lieu dans le Céramique. Pausanias, Attique, chap. 30, décrit avec précision, l’une d’elles, celle en l’honneur de Prométhée. Elle consistait à courir depuis l’autel de Prométhée, qui était dans l’Académie, jusqu’à la ville, en tenant des flambeaux allumés ; et il s’agissait, τὸ δὲ ἀγώνισμα ἐστί, de conserver son flambeau allumé en courant. Si le premier coureur le laissait éteindre, il perdait ses prétentions à la victoire, et elles passaient au second. Si le second ne conservait pas son flambeau allumé, c’est le troisième qui était vainqueur ; et si tous les flambeaux s’éteignaient, le prix n’était donné à personne. Rien n’est plus précis que ce passage de Pausanias ; mais Platon ajoute ici une circonstance particulière qui change entièrement la condition du combat ; λαμπάδια ἔχοντες διαδώσουσιν ἀλλήλοις. Il fallait donc que les concurrents se transmissent l’un à l’autre les flambeaux qu’ils portaient à la main, ce qui ne pouvait avoir lieu dans l’hypothèse de Pausanias ; car, selon Pausanias, celui dont le flambeau, s’éteignait se retirait de la lutte et ne pouvait transmettre à l’autre que ses prétentions. Ainsi, selon Platon, comme l’a fort bien remarqué Schleiermacher, il semble qu’il ne s’agissait pas d’arriver le premier au but avec un flambeau allumé, mais de se le passer l’un à l’autre sans l’éteindre. C’est aux monuments eux-mêmes à décider cette question ; mais le texte de Platon est formel : ἀλλήλοις se rapporte à διαδώσουσιν, et non pas à ἀμιλλώμενοι. Et il ne faut pas croire que Platon n’attribue cette circonstance qu’aux courses de flambeaux à cheval ; dans les Lois, liv. VI, est un pas- sage analogue, où il n’est question que des courses aux flambeaux en général : καθάπερ λαμπάδα τὸν βίον παραδιδόντας ἄλλοις ἐξ ἄλλων, d’où le vert célébré de Lucrèce, et quasi cursores vitai lampada tradunt, et tant d’autres imitations, comme : defagitatus cursor dat integro facem, Cicéron, ad Herennium 4 ; et le vers 61 de la satire sixième de Perse : Qui prior es cur me fn decursus lampàda poscis imitations qui toutes supposent que les coureurs se transmettaient l’un à l’autre le flambeau encore abîmé, sans quoi la comparaison avec la vie que les hommes en mourant se transmettent les uns autres, manque de fondement.

PAGE 5. — Fais-moi donc la grâce, sans renoncer à la compagnie de ces jeunes gens, de ne pas oublier non plus un ami qui t’est bien dévoué. BEKKER, p. 6 : Μὴ οὖν ἄλλως ποίει, ἀλλὰ τοῖσδέ τε τοῖς νεανίσκοις ξύνισθι καὶ δεῦρο παρ’ ἡμᾶς φοίτα ὡς παρὰ φίλους τε καὶ πάνυ οἰκείους.

Ficin : Una cum istis juvenibus huc ad nos veni tanquam ad amicos apprime familiares. Cette traduction suppose ξύνισθι, que donnent en efffet plusieurs manuscrits de Bekker et de Schneider, ainsi que Thomas Magister, p. 478. Mais la leçon du plus grand nombre, et entre autres du manuscrit A, est ξύνισθι, qwe tous les critiques ont admis. Grou, d’après Henri Étienne a bien lu ξύνισθι ; mais sa traduction, beaucoup trop légère, ne reproduit pas le vrai sent de la phrase de Platon. Céphale n’invite pas Socrate à venir faire la conversation avec les jeunes gens et à fréquenter leur compagnie. Il n’y avait pas besoin d’exhorter Socrate à cela ; mais Céphale l’invite à le venir voir, lui vieillard, qui naturellement devait l’attirer moins que les jeunes gens. C’est donc à Céphale que je rapporte ἡμᾶς de παρ’ ἡμᾶς φοίτα… ; comme plus haut, ἡμεῖς se rapporte évidemment au seul Céphale. Cela posé, je crois qu’ici, comme en beaucoup, d’autres cas, le τε… καὶ a une force particulière. Fréquente bien ces jeunes gens, si tu veux, mais aussi ne néglige pas un vieillard qui t’aime. Le dernier membre καὶ δεῦρο παρ, ἡμᾶς φοίτα est le vrai but de fa phrasé entière, car Céphale parle ici pour lui et non pas pour ses enfants et leurs jeunes amis, que Socrate voyait de reste. Ast a manqué ce passage : Sed cum hisce juvenibus consuesce et huc ad nos ventita ut adamicos et per familiares. Stallbaum et Schneider ne s’y sont pas arrêtés. Schleiermacher : Und halte nicht nur mit diesen jungen Leuten hier zusammen, sondern besuche auch uns… Fort bien, pour τε… καὶ ; mais il n’aurait pas dû mettre hier dans le premier membre, mais seulement dans le second, comme il est dans le texte : καὶ δεῦρο παρ’ ἡμᾶς. Cette transposition modifie tout le sens de la phrase.

Ihid. — Eh bien, est-ce une partie si pénible de la vie ; comment la trouves-tu ? BEKKER : πότερον χαλεπὸν τοῦ βίου, ἢ πῶς σὺ αὐτὸ ἐξαγγέλλεις.

Le voisinage de γήραος οὐδῷ fait soupçonner à Schleiermacher que χαλεπὸν τοῦ βίου est aussi un fragment de poète. C’est une pure hypothèse inadmissible et inutile. Si l’on veut exprimer tous les sous-entendus, la phrase entière serait : πότερον ἐξαγγέλλεις αὐτὸ (τὸ γῆρας) (εἶναι τὸ ou τι μέρος) χαλεπὸν τοῦ βίου. Stallbaum lit χαλεπὸν τοῦτο τοῦ βίου pour τοῦτο μέρος τοῦ βίου. Mais outre que τοῦτο n’est dans aucun manuscrit, τοῦτο serait fort peu élégant avec αὐτό, qui suit presque immédiatement. Quelques manuscrits ont : τὸ τοῦ βίου, et cette leçon est fort convenable, elle reviendrait à la locution française : le bon, le difficile, le fâcheux de l’affaire, de la chose, etc. Schneider entend τοῦ βίου, comme une sorte d’enclitique, ainsi que dans cette locution : τοῦτο θαυμάσιον ἡγοῦμαι τοῦ βίου pour τοῦτο θαυμάζω.

PAGE 7. — Il trouvent que tu dois moins à ton caractère qu’à ta grande fortune de porter si légèrement le poids de la vieillesse. Car, disent-ils, la richesse a bien des consolations. — Oui, dit Céphale, ils ne m’écoutent pas. BEKKER, p. 8 : τοὺς πολλούς,… οὐκ ἀποδέχεσθαι ἀλλ’ ἡγεῖσθαί σε… τοῖς γὰρ πλουσίοις πολλὰ παραμύθιά φασιν εἶναι. Ἀληθῆ, ἔφη, λέγεις· οὐ γὰρ ἀποδέχονται. Καὶ λέγουσι μέν…

Muret fait un proverbe de la phrase : τοῖς γὰρ πλουσίοις… ; il y reconnaît même un proverbe en vers : πόλλ’ ἔστι τὰ παραμύθια. Si ce proverbe, en vers ou non, était positivement connu, on pourrait entendre φασὶν, dans son sens ordinaire et absolu, on dit, dit-on, comme le fait Grou ; mais faute de trouver quelque partee proverbe, j’ai rapporté φασὶν au sujet qui précède et domine toute la phrase, savoir τοὺς πολλοὺς, auquel sujet se rapporte évidemment ἀποδέχονται καὶ λέγουσι de la phrase suivante.

PAGE 8. — Ceux qui la doivent (leur fortune) à leur industrie, y sont doublement attachés ; ils l’aiment d’abord parce qu’elle est leur ouvrage, comme les poètes aiment leurs vers et les pères leurs enfants ; et ils l’aiment encore comme tous les autres hommes pour l’utilité qu’ils en retirent. BEKKER, p. 9 : οἱ δὲ κτησάμενοι διπλῇ ἢ οἱ ἄλλοι ἀσπάζονται αὐτά. Ὥσπερ γὰρ οἱ ποιηταὶ τὰ αὑτῶν ποιήματα καὶ οἱ πατέρες τοὺς παῖδας ἀγαπῶσιν, ταύτῃ τε δὴ καὶ οἱ χρηματισάμενοι περὶ τὰ χρήματα σπουδάζουσιν ὡς ἔργον ἑαυτῶν, καὶ κατὰ τὴν χρείαν ᾗπερ οἱ ἄλλοι.

Plusieurs manuscrits, Ficin, Comarius et Ast lisent καὶ οὐ κατὰ τὴν χρείαν, aiment la fortune qu’ils ont acquise comme les poètes leurs vers, parce qu’elle est leur ouvrage, et non pas à cause du profit qu’ils en retirent. Mais d’abord οὐ ne se trouve pas dans les meilleurs manuscrits ; ensuite, pour le justifier, on est réduit à prendre διπλῇ dans un sens purement emphatique ; multo vehementius quam. En laissant à διπλῇ sa signification naturelle, et sans avoir besoin d’οὐ, on obtient un sens très satisfaisant : On aime doublement la fortune qu’on a faite, et parce qu’on l’a faite et parce qu’on en jouit. Pour mieux marquer ce sens qui est le vrai, Stallbaum propose αὖ au lieu de οὐ, mais cette leçon est une pure conjecture, et formerait un parallélisme tout-à-fait opposé à la manière de Platon et à l’abandon de la conversation. Schneider, qui relève aigrement les fautes de tout le monde, en prête une ici à Stallbaum, que celui-ci n’a paa faite. Il affirme qu’il adopte la leçon οὐ avec Ast (Paulo post οὐ inserens cum eodem inter καὶ et κατά ; loin de là Stallbaum est tombé dans la faute contraire.

PAGE 17. — Et celui qui est le plus habile à se garder d’une maladie et à la prévenir, n’est-il pas en même temps le plus capable de la donner à un autre ? BEKKER, p. 16 : Ἆρ’ οὖν καὶ νόσον ὅστις δεινὸς φυλάξασθαι καὶ μὴ παθεῖν, οὗτος δεινότατος καὶ ἐμποιῆσαι ;

Toutes les éditions et tous les manuscrits, deux seuls exceptés, donnaient avant Bekker ; φυλάξασθαι λαὶ λαθεῖν, ce qui ne fait aucun sens ; car quoi qu’en dise Stallbaum, il est impossible de prendre au sérieux l’interprétation de Ast ; et avec Schleiermacher, je n’ai point hésité à adopter la nouvelle leçon καὶ μὴ παθεῖν, trouvée par Bekker dans l’excellent manuscrit de Munich, et par Stallbaum dans un manuscrit de Florence. Stallbaum se rend aussi à cette leçon en omettant καί, omission qui » est dans aucun manuscrit et détruit l’analogie de ce passage avec les autres passages où φυλάξασθαι est pris absolument, en opposition avec πατάξαι et κλέπτειν. Παθεῖν avec ἐμποιῆσαι forme l’opposition si fréquente dans Platon et en grec de παυεῖν et ποεῖν. Pour le καὶ qui précède ἐμποιῆσαι, la plupart des manuscrits l’o- mettent, mais il est dans quelques-uns ; quoique plus élégant, à la rigueur on peut s’en passer. Je regarde donc la longue controverse établie sur ce passage comme terminée. Ce n’est pas l’avis de Schneider, qui pour ne pas s’écarter des manuscrits, propose de mettre la virgule après φυλάξασθαι, et de rejeter καὶ λαθεῖν au second membre de phrase : καὶ λαθεῖν οὗτος δεινότατος ἐμποιήσαι, ce qui donne une pensée très alambiquée, et introduit l’idée de en cachette, qui est ici bien inutile. Socrate, comme les sophistes, joue sur les mots et passe du sens d’un mot à un autre sens, et par là du contraire au contraire ; il conclut de φυλάξαι, se garder, à φυλάξαι, garder, puis de μὴ παθεῖν à ἐμποιήσαι, enfin de φυλάξαι à κλέψαι. L’idée de λαθεῖν n’a donc rien à voir ici. De plus, il faudrait ἐμποιῆσας et non pas ἐμποιῆσαι,qui pourtant est la seule leçon des manuscrits que Schneider, dans son système exclusif, n’a pas le droit de changer, même le plus légèrement.

PAGE 20. — Ta veux donc que nous ajoutions aussi quelque chose à notre définition de la justice. Nous avions dit d’abord… Maintenant il faudrait que nous ajoutions BEKKER, p. 18…

Il avait été reconnu que προσθεῖναι peut très bien être pris dans un sens absolu, et n’a aucun besoin de τι ou de ἄλλο, qui se trouve dans un seul et mauvais manuscrit, encore moins de ἄλλως ἢ de Henri Etienne. C’est pourtant cette correction que Schleiermacher a suivie : eine andre Bestimmung als wie zuerst sagten, et cela contre Bekker, qui met une virgule avant ἤ. Stallbaum propose ou d’ajouter ἄλλο pour expliquer ἤ, ou de changer ἢ en καί. Schneider défend ici avec raison la leçon des manuscrits ; il montre que ἢ s’emploie aussi pour exprimer une simple modification. Bekker paraît bien avoir été de cet avis, mais il aurait dû mettre une virgule avant νῦν, et réserver le point d’interrogation pour la fin de la phrase entière après

PAGE 34. — J’apercevrai toutes tes ruses, et tes ruses éventées, tu n’espères pas remporter sur moi dans la dispute ? BEKKER, p. 31 :  οὔτε γὰρ ἄν με λάθοις κακουργῶν, οὔτε μὴ λαθὼν βιάσασθαι τῷ λόγῳ δύναιο.

Tous les manuscrits donnent μὴ λαθὼν. Il est étonnant que Ficin, Grou, Etienne et Ast rejettent μὴ, et que Stallbaum lui-même, qui connaissait l’unanimité des manuscrits, s’obstine aussi à le rejeter. Le sens est pourtant bien simple : « J’apercevrai tes ruses, et, comme je les apercevrai, tu seras réduit à employer la force ouverte, qui ne peut te réussir contre moi. » Ce n’est pas là tout-à-fait l’interprétation de Bremi et de Dœderlein, qui rapportent trop étroitement μὴ λαθὼν à βιάσασθαι, pour φανερῶς βιάσασθαι. Schleiermacber défend la leçon de Bekker et des manuscrits, et Schneider se garde bien de s’en écarter.

PAGE 35. — Mais un art quelconque a-t-il un intérêt étranger, et ne lui suffit-il pas d’être en lui-même aussi parfait que possible ? BEKKER, p. 32 : Ἆρ’ οὖν καὶ ἑκάστῃ τῶν τεχνῶν ἔστιν τι ξυμφέρον ἄλλο οὗ προσδεῖται, ἢ ἐξαρκεῖ ἑκάστη αὑτὴ ἑαυτῇ ὥστε ὅτι μάλιστα τελέαν εἶναι.

Toutes les éditions avant Bekker, et tous les Manuscrits, un seul excepté, donnent seulement ξυμφέρον ἄλλο ἢ ὅτι μάλιστα τελέαν εἶναι. Scbleiermacber, et après lui Schneider, ont montré que la nouvelle leçon n’est pas seulement préférable, mais nécessaire. Cependant Schneider, dans son système outré d’exactitude, est embarrassé, et il doit l’être, ayant contre lui la grande majorité des manuscrits. Pour nous, nous remarquerons que si un seul manuscrit de Bekker donne la vraie leçon, ce manuscrit est un des meilleurs, celui de Munich, et qu’ensuite un de Florence collationné par Stall- baum, la donne aussi. Cette conformité de deux manuscrits élève cette leçon bien au-dessus des simples conjectures, et la rend un fait tout comme l’ancienne leçon, tout comme la leçon καὶ μὴ παθεῖν ; et si ce fait n’a pas en sa faveur un aussi grand nombre de témoignages, c’est seulement pour nous un motif de l’examiner avec d’autant plus d’attention ; mais quand l’examen et la raison le confirment, il n’y a plus rien à lui demander.

PAGE 49. — Quoi ! la justice est un vice ! — Non, c’est une folie généreuse. — Et n’appelles-tu pas l’injustice méchanceté ! — Non, c’est prudence. BEKKER, p. 45 : Ἦ τὴν δικαιοσύνην κακίαν ; οὐκ, ἀλλὰ πάνυ γενναίαν εὐήθειαν. Τὴν ἀδικίαν ἄρα κακοήθειαν καλεῖς ; Οὔκ, ἀλλ’ εὐβουλίαν, ἔφη.

Thrasymaque définit la justice, γενναία εὐήθεια. Mais εὐήθεια veut dire à la fois bonté et sottise ; d’où il suit que son contraire est à la fois κοκοήθεια, et εὐβουλία, prudence, sagesse. Socrate, s’attachant au premier sens d’εὐήθεια, bonté, en conclut qu’à ce compte le contraire de la justice, l’injustice est κακοήθεια, une perversité réelle ; mais Thrasymaque, qui ne veut pas de cette conclusion, définit l’injustice par le second contraire de εὐήθεια, savoir, εὐβουλια, habileté, esprit de conduite. Ces rapports et ces contrastes dans les idées, marqués en grec avec netteté et même avec une certaine grâce, par le rapport et le contraste des mots, n’ont plus rien de frappant ni même de clair dans la traduction française.

PAGE 50. — Quoi ! pas même pour la justice. BEKKER, p. 46 : τί δέ ; τῆς δικαίας πράξεως ;

Grou paraît avoir pensé que δικαίας πράξεως n’est pas gouverné par πλέον, mais par περὶ sous-entendu. La parfaite justice veut la parfaite égalité des choses égales, et on ne conçoit pas un homme vraiment juste qui veuille avoir plus de puissance ni d’avantage quelconque qu’un autre juste. La seule tentation pour vouloir cette supériorité d’avantages, est la conscience qu’on en usera justement ; mais ce prétexte manque vis-à-vis d’un aussi juste que soi. Ainsi le vrai juste ne veut pas pouvoir plus qu’un autre juste, même pour la justice et pour le bien. Mais par la même raison, il doit vouloir plus de puissance que l’homme injuste. Il en est de même du médecin vis-à-vis le vrai médecin, car ce serait vouloir l’emporter sur son propre art. Il faudrait donc sous-entendre περὶ avant τῆς δικαίας πράξεως, dans le premier endroit et dans le second, comme aussi avant πράξεως, dans le dernier endroit ἀδίκου ἀνθρώπου τε καὶ πράξεως. J’ai conservé cette interprétation de Grou. Mais à la réflexion, elle présente des difficultés graves. Dans le dernier endroit, ἀδίκου ἀνθρώπου τε καὶ πράξεως est nécessairement régi par πλεονεκτήσει, d’où il suit qu’il en doit être de même dans le passage précédent, où καὶ τῆς δικαίας πράξεως est intimement lié à τοῦ δικαίου, que régit πλεονεκτεῖν. Enfin, πλεονεκτεῖν veut plutôt dire dans tout ce. morceau l’emporter qu’avoir plus de puissance. Sur le fond, voyez Proclus, Comment. sur l’Alcibiade, dans l’édition de Paris, t. III, p. 208.

PAGE 55. — Mais maintenant, si la justice est habileté et vertu. BEKKER, p. 5. : νῦν δέ γε, ἔφην…

Ἔφην est évidemment la bonne leçon. C’est le signe d’une pause que fait le même personnage, savoir, Socrate. Mais je n’ai pas jugé nécessaire de l’exprimer dans la traduction.

PAGES 60— 61. — S’ils s’acquittent bien de leurs fonctions par la vertu qui leur est propre, et mal par un vice contraire. BEKKER, p. 54 : εἰ τῇ οἰκείᾳ μὲν ἀρετῇ τὸ αὑτῶν ἔργον εὖ ἐργάσεται τὰ ἐργαζόμενα.

Au premier coup d’œil il paraît tout simple d’entendre τὰ ἐργαζόμενα par tout agent ; mais cette généralisation serait ici déplacée. On n’en est encore qu’aux yeux, tout à l’heure viendront les oreilles, et plus tard l’ame. Cette marche est tout-à-fait socratique. Il faut donc ne pas sortir ici de l’exemple particulier, savoir, les yeux. Grou, Schleiermacher, Stallbaum et Schneider généralisent. Ast fait de τὰ ἐργαζόμενα le nominatif de la phrase, comme s’il y avait τὰ ὄμματα τὰ ἐργαζόμενα. J’aimerais encore mieux omettre, avec Ficin, τὰ ἐργαζόμενα, que de l’entendre dans un sens général.


LIVRE DEUXIÈME.

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PAGE 67. — Quelle est, selon l’opinion commune, la nature et l’origine de la justice. BEKKER, p. 60 : τί οἴονται καὶ ὅθεν…

J’adopte sans hésiter la leçon οἴονται de Bekker, que Schneider approuve aussi, d’après les deux bons manuscrits de Florence et de Munich, au lieu de la leçon ordinaire τί τε ὂν τυγχάνει, et de τί ὄν τε et οἷον d’un grand nombre de manuscrits. Il faut οἴονται puisque ce n’est pas ici son opinion personnelle que Glaucon va développer, mais l’opinion commune, comme on le voit clairement dans ce qui précède et dans la phrase suivante : πεφύκεναι γὰρ δή φασι. Τί remplace parfaitement οἷον pour exprimer la nature de la justice. En effet, il s’agit de montrer et la nature et l’origine de la justice, deux choses qui sont développées dans ce qui suit, et plusieurs fois rappelées : γένεσίν τε καὶ οὐσίαν, et plus bas : ἡ μὲν οὖν δὴ φύσις δικαιοσύνης, ὦ Σώκρατες, αὕτη τε καὶ τοιαύτη, καὶ ἐξ ὧν πέφυκε τοιαῦτα, ὡς ὁ λόγος. Il ne faut donc pas, comme le veut Schneider, mettre une virgule après οἴονται, et traduire : de eo accipe quid opinentur, mais qualem opinentur et unde ortam esse justitiam. Il faut aussi γεγονέναι, et non pas γέγονε, d’après les mêmes excellens manuscrits qui donnent οἴονται. Ici, contre son système, Schneider emprunte οἴονται à ces deux manuscrits, et γέγονε aux autres. Lui aussi fait donc ce qu’il reproche à Bekker, multis inspectis codicibus quod quisque maxime placens obtulit, recipit, et il est éclectique malgré lui.

PAGES 68 — 69. — Gygès, l’aïeul du Lydien. BEKKER, p. 61 : τῷ Γύγου τοῦ Λυδοῦ προγόνῳ.

C’est la leçon de presque tous les manuscrits. Bekker et Schneider l’adoptent. Il en résulte qu’il serait ici question d’un ancêtre de Gygès, personnage dont il n’est parlé nulle autre part, et dont Platon ne dit point le nom. Contre ce sens je fais deux objections : 1° Le mot πρόγονος est ici déplacé, puisque ce mot ne peut s’appliquer qu’à de véritables ancêtres, et non pas à de simples prédécesseurs. Or, Gygès ne descendait pas du roi dont il est ici question, car lui-même était un usurpateur qui avait commencé par être un homme de rien. 2° Il est assez étrange que cet aïeul de Gygès ait eu des aventures semblables, sous certains rapports, à celles de son descendant, par exemple d’être arrivé d’une condition inférieure au suprême pouvoir, et d’avoir tué le roi, son maître, en s’en tendant avec la reine. (Hérodote, I,8). Au lieu d’admettre ces invraisemblances, il est beaucoup plus simple de lire, avec plusieurs manuscrits : τῷ Γύγῃ. En effet, Gygès est le fondateur d’une nouvelle dynastie lydienne, dont le descendant, Crésus, fît tant de bruit dans la Grèce, et peut très bien être désigné ici sous le simple nom du Lydien. La seule objection que l’on fasse contre cette leçon, est l’absence de τῷ devant τοῦ Λυδοῦ προγόνῳ ; mais le τῷ Γύγῃ, qui domine la phrase, en peut tenir lieu. Schleiermacher trouve ce sens très raisonnable, mais il n’ose pas se prononcer entièrement en sa faveur ; ne connaissant encore qu’un seul manuscrit qui eût τῷ Γύγῃ. Depuis Stallbaum a trouvé cette leçon dans deux autres manuscrits. Stallbaum n’aurait donc pas dû hésiter ; mais il aime mieux, tout en gardant τῷ Γύγῃ, retrancher τοῦ Λυδοῦ προγόνῳ. Ast lit : Γύγου τοῦ Λυδοῦ, en retranchant à la fois τῷ et προγόνῳ. Mais c’est là refaire le texte et non pas l’interpréter. En lisant τῷ Γύγου τοῦ Λυδοῦ προγόνῳ, on ne suppose rien qui ne soit dans les manuscrits, et on obtient un sens satisfaisant. Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, IX et X.djvu/358 Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, IX et X.djvu/359 Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, IX et X.djvu/360 Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, IX et X.djvu/361 Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, IX et X.djvu/362 Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, IX et X.djvu/363 Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, IX et X.djvu/364 Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, IX et X.djvu/365 Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, IX et X.djvu/366 Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, IX et X.djvu/367 Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, IX et X.djvu/368 Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, IX et X.djvu/369 Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, IX et X.djvu/370 Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, IX et X.djvu/371 Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, IX et X.djvu/372 Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, IX et X.djvu/373 Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, IX et X.djvu/374 Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, IX et X.djvu/375 Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, IX et X.djvu/376 Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, IX et X.djvu/377 Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, IX et X.djvu/378 Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, IX et X.djvu/379 Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, IX et X.djvu/380 Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, IX et X.djvu/381 Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, IX et X.djvu/382 Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, IX et X.djvu/383 Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, IX et X.djvu/384 Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, IX et X.djvu/385 Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, IX et X.djvu/386 Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, IX et X.djvu/387 Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, IX et X.djvu/388 Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, IX et X.djvu/389 Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, IX et X.djvu/390 Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, IX et X.djvu/391 Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, IX et X.djvu/392 Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, IX et X.djvu/393 Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, IX et X.djvu/394


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