La Surprise de l’amour/Acte III

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Acte III
Comédie en trois actes et en prose représentée pour la première fois par les Comédiens-Italiens le 3 mai 1722
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Sommaire

[modifier] Acte III

[modifier] Scène première

ARLEQUIN, COLOMBINE


COLOMBINE, à part les premiers mots.

Battons-lui toujours froid. Tous les diamants y sont, rien n’y manque, hors le portrait que monsieur Lélio a gardé. C’est un grand bonheur que vous ayez trouvé cela ; je vous rends la boîte, il est juste que vous la donniez vous-même à madame la Comtesse : adieu, je suis pressée.

ARLEQUIN l’arrête.

Eh là, là, ne vous en allez pas si vite, je suis de si bonne humeur.

COLOMBINE

Je vous ai dit ce que je pensais de ma maîtresse à l’égard de votre maître : bonjour.

ARLEQUIN

Eh bien, dites à cette heure ce que vous pensez de moi, hé, hé, hé.

COLOMBINE

Je pense de vous que vous m’ennuieriez si je restais plus longtemps.

ARLEQUIN

Fi, la mauvaise pensée ! Causons pour chasser cela, c’est une migraine.

COLOMBINE

Je n’ai pas le temps, monsieur Arlequin.

ARLEQUIN

Et allons donc, faut-il avoir des manières comme cela avec moi ? Vous me traitez de Monsieur, cela est-il honnête ?

COLOMBINE

Très honnête ; mais vous m’amusez, laissez-moi. Que voulez-vous que je fasse ici ?

ARLEQUIN

Me dire comment je me porte, par exemple ; me faire de petites questions : Arlequin par-ci, Arlequin par-là ; me demander comme tantôt si je vous aime : que sait-on ? peut-être je vous répondrai que oui.

COLOMBINE

Oh ! je ne m’y fie plus.

ARLEQUIN

Si fait, si fait ; fiez-vous-y pour voir.

COLOMBINE

Non, vous haïssez trop les femmes.

ARLEQUIN

Cela m’a passé, je leur pardonne.

COLOMBINE

Et moi, à compter d’aujourd’hui, je me brouille avec les hommes ; dans un an ou deux, je me raccommoderai peut-être avec ces nigauds-là.

ARLEQUIN

Il faudra donc que je me tienne pendant ce temps-là les bras croisés à vous voir venir, moi ?

COLOMBINE

Voyez-moi venir dans la posture qu’il vous plaira : que m’importe que vos bras soient croisés ou ne le soient pas ?

ARLEQUIN

Par la sambille, j’enrage. Maudit esprit lunatique, que je te donnerais de grand cœur un bon coup de poing, si tu ne portais pas une cornette !

COLOMBINE, riant.

Ah ! je vous entends ! Vous m’aimez ; j’en suis fâchée, mon ami ; le ciel vous assiste !

ARLEQUIN

Mardi oui, je t’aime. Mais laisse-moi faire ; tiens, mon chien d’amour s’en ira, je m’étranglerais plutôt : je m’en vais être ivrogne, je jouerai à la boule toute la journée, je prierai mon maître de m’apprendre le piquet ; je jouerai avec lui ou avec moi, je dormirai plutôt que de rester sans rien faire. Tu verras, va ; je cours tirer bouteille, pour commencer.

COLOMBINE

Tu mériterais que je te fisse expirer de pur chagrin, mais je suis généreuse. Tu as méprisé toutes les suivantes de France en ma personne, je les représente. Il faut une réparation à cette insulte ; à mon égard, je t’en quitterais volontiers ; mais je ne puis trahir les intérêts et l’honneur d’un corps si respectable pour toi ; fais-lui donc satisfaction. Demande-lui à genoux pardon de toutes tes impertinences, et la grâce t’est accordée.

ARLEQUIN

M’aimeras-tu après cette autre impertinence-là ?

COLOMBINE

Humilie-toi, et tu seras instruit.

ARLEQUIN, se mettant à genoux.

Pardi, je le veux bien : je demande pardon à ce drôle de corps pour qui tu parles.

COLOMBINE

En diras-tu du bien ?

ARLEQUIN

C’est une autre affaire. Il est défendu de mentir.

COLOMBINE

Point de grâce.

ARLEQUIN

Accommodons-nous. Je n’en dirai ni bien ni mal. Est-ce fait ?

COLOMBINE

Hé ! la réparation est un peu cavalière ; mais le corps n’est pas formaliste. Baise-moi la main en signe de paix, et lève-toi. Tu me parais vraiment repentant, cela me fait plaisir.

ARLEQUIN, relevé.

Tu m’aimeras, au moins ?

COLOMBINE

Je l’espère.

ARLEQUIN, sautant.

Je me sens plus léger qu’une plume.

COLOMBINE

Écoute, nous avons intérêt de hâter l’amour de nos maîtres, il faut qu’ils se marient ensemble.

ARLEQUIN

Oui, afin que je t’épouse par-dessus le marché.

COLOMBINE

Tu l’as dit : n’oublions rien pour les conduire à s’avouer qu’ils s’aiment. Quand tu rendras la boîte à la comtesse, ne manque pas de lui dire pourquoi ton maître en garde le portrait. Je la vois qui rêve, retire-toi, et reviens dans un moment, de peur qu’en nous voyant ensemble, elle ne nous soupçonne d’intelligence. J’ai dessein de la faire parler ; je veux qu’elle sache qu’elle aime, son amour en ira mieux, quand elle se l’avouera.


[modifier] Scène II

LA COMTESSE, COLOMBINE


LA COMTESSE, d’un air de méchante humeur.

Ah ! vous voilà : a-t-on trouvé mon portrait ?

COLOMBINE

Je n’en sais rien, Madame, je le fais chercher.

LA COMTESSE

Je viens de rencontrer Arlequin, ne vous a-t-il point parlé ? n’a-t-il rien à me dire de la part de son maître ?

COLOMBINE

Je ne l’ai pas vu.

LA COMTESSE

Vous ne l’avez pas vu ?

COLOMBINE

Non, Madame.

LA COMTESSE

Vous êtes donc aveugle ? Avez-vous dit au cocher de mettre les chevaux au carrosse ?

COLOMBINE

Moi ? non, vraiment.

LA COMTESSE

Et pourquoi, s’il vous plaît ?

COLOMBINE

Faute de savoir deviner.

LA COMTESSE

Comment, deviner ? Faut-il tant de fois vous répéter les choses ?

COLOMBINE

Ce qui n’a jamais été dit n’a pas été répété, Madame, cela est clair : demandez cela à tout le monde.

LA COMTESSE

Vous êtes une grande raisonneuse !

COLOMBINE

Qui diantre savait que vous voulussiez partir pour aller quelque part ? Mais je m’en vais avertir le cocher.

LA COMTESSE

Il n’est plus temps.

COLOMBINE

Il ne faut qu’un instant.

LA COMTESSE

Je vous dis qu’il est trop tard.

COLOMBINE

Peut-on vous demander où vous vouliez aller, Madame ?

LA COMTESSE

Chez ma sœur, qui est à sa terre : j’avais dessein d’y passer quelques jours.

COLOMBINE

Et la raison de ce dessein-là ?

LA COMTESSE

Pour quitter Lélio, qui s’avise de m’aimer, je pense.

COLOMBINE

Oh ! rassurez-vous, Madame, je crois maintenant qu’il n’en est rien.

LA COMTESSE

Il n’en est rien ? Je vous trouve plaisante de me venir dire qu’il n’en est rien, vous de qui je sais la chose en partie.

COLOMBINE

Cela est vrai, je l’avais cru ; mais je vois que je me suis trompée.

LA COMTESSE

Vous êtes faite aujourd’hui pour m’impatienter.

COLOMBINE

Ce n’est pas mon intention.

LA COMTESSE

Non, d’aujourd’hui vous ne m’avez répondu que des impertinences.

COLOMBINE

Mais, Madame, tout le monde se peut tromper.

LA COMTESSE

Je vous dis encore une fois que cet homme-là m’aime, et que je vous trouve ridicule de me disputer cela. Prenez-y garde, vous me répondrez de cet amour-là, au moins ?

COLOMBINE

Moi, Madame, m’a-t-il donné son cœur en garde ? Eh, que vous importe qu’il vous aime ?

LA COMTESSE

Ce n’est pas son amour qui m’importe, je ne m’en soucie guère ; mais il m’importe de ne point prendre de fausses idées des gens, et de n’être pas la dupe éternelle de vos étourderies !

COLOMBINE

Voilà un sujet de querelle furieusement tiré par les cheveux : cela est bien subtil !

LA COMTESSE

En vérité, je vous admire dans vos récits ! Monsieur Lélio vous aime, Madame, j’en suis certaine, votre billet l’a piqué, il l’a reçu en colère, il l’a lu de même, il a pâli, il a rougi. Dites-moi, sur un pareil rapport, qui est-ce qui ne croira pas qu’un homme est amoureux ? Cependant il n’en est rien, il ne plaît plus à Mademoiselle que cela soit, elle s’est trompée. Moi, je compte là-dessus, je prends des mesures pour me retirer. Mesures perdues.

COLOMBINE

Quelles si grandes mesures avez-vous donc prises, Madame ? Si vos ballots sont faits, ce n’est encore qu’en idée, et cela ne dérange rien. Au bout du compte, tant mieux s’il ne vous aime point.

LA COMTESSE

Oh ! vous croyez que cela va comme votre tête, avec votre tant mieux ! Il serait à souhaiter qu’il m’aimât, pour justifier le reproche que je lui en ai fait. Je suis désolée d’avoir accusé un homme d’un amour qu’il n’a pas. Mais si vous vous êtes trompée, pourquoi Lélio m’a-t-il fait presque entendre qu’il m’aimait ? Parlez donc, me prenez-vous pour une bête ?

COLOMBINE

Le ciel m’en préserve !

LA COMTESSE

Que signifie le discours qu’il m’a tenu en me quittant ? Madame, vous ne m’aimez point, j’en suis convaincu, et je vous avouerai que cette conviction m’est absolument nécessaire ; n’est-ce pas tout comme s’il m’avait dit : je serais en danger de vous aimer, si je croyais que vous puissiez m’aimer vous-même ? Allez, allez, vous ne savez ce que vous dites, c’est de l’amour que ce sentiment-là.

COLOMBINE

Cela est plaisant ! Je donnerais à ces paroles-là, moi, toute une autre interprétation, tant je les trouve équivoques !

LA COMTESSE

Oh ! je vous prie, gardez votre belle interprétation, je n’en suis point curieuse, je vois d’ici qu’elle ne vaut rien.

COLOMBINE

Je la crois pourtant aussi naturelle que la vôtre, Madame.

LA COMTESSE

Pour la rareté du fait, voyons donc.

COLOMBINE

Vous savez que monsieur Lélio fuit les femmes ; cela posé, examinons ce qu’il vous dit : vous ne m’aimez pas, Madame, j’en suis convaincu, et je vous avouerai que cette conviction m’est absolument nécessaire ; c’est-à-dire : pour rester où vous êtes, j’ai besoin d’être certain que vous ne m’aimez pas, sans quoi je décamperais. C’est une pensée désobligeante, entortillée dans un tour honnête : cela me paraît assez net.

LA COMTESSE, après avoir rêvé.

Cette fille-là n’a jamais eu d’esprit que contre moi ; mais, Colombine, l’air affectueux et tendre qu’il a joint à cela ?…

COLOMBINE

Cet air-là, Madame, peut ne signifier encore qu’un homme honteux de dire une impertinence, et qui l’adoucit le plus qu’il peut.

LA COMTESSE

Non, Colombine, cela ne se peut pas ; tu n’y étais point, tu ne lui as pas vu prononcer ces paroles-là : je t’assure qu’il les a dites d’un ton de cœur attendri. Par quel esprit de contradiction veux-tu penser autrement ? J’y étais, je m’y connais, ou bien Lélio est le plus fourbe de tous les hommes ; et s’il ne m’aime pas, je fais vœu de détester son caractère. Oui, son honneur y est engagé, il faut qu’il m’aime, ou qu’il soit un malhonnête homme ; car il a donc voulu me faire prendre le change ?

COLOMBINE

Il vous aimait peut-être, et je lui avais dit que vous pourriez l’aimer ; mais vous vous êtes fâchée, et j’ai détruit mon ouvrage. J’ai dit tantôt à Arlequin que vous ne songiez nullement à lui ; que j’avais voulu flatter son maître pour me divertir, et qu’enfin monsieur Lélio était l’homme du monde que vous aimeriez le moins.

LA COMTESSE

Et cela n’est pas vrai ! de quoi vous mêlez-vous, Colombine ? Si monsieur Lélio a du penchant pour moi, de quoi vous avisez-vous d’aller mortifier un homme à qui je ne veux point de mal, que j’estime ? Il faut avoir le cœur bien dur pour donner du chagrin aux gens sans nécessité ! En vérité, vous avez juré de me désobliger.

COLOMBINE

Tenez, Madame, dussiez-vous me quereller, vous aimez cet homme à qui vous ne voulez point de mal ! Oui, vous l’aimez.

LA COMTESSE, d’un ton froid.

Retirez-vous.

COLOMBINE

Je vous demande pardon.

LA COMTESSE

Retirez-vous, vous dis-je, j’aurai soin demain de vous payer et de vous renvoyer à Paris.

COLOMBINE

Madame, il n’y a que l’intention de punissable, et je fais serment que je n’ai eu nul dessein de vous fâcher ; je vous respecte et je vous aime, vous le savez.

LA COMTESSE

Colombine, je vous passe encore cette sottise-là : observez-vous bien dorénavant.

COLOMBINE, à part les premiers mots.

Voyons la fin de cela. Je vous l’avoue, une seule chose me chagrine : c’est de m’apercevoir que vous manquez de confiance pour moi, qui ne veux savoir vos secrets que pour vous servir. De grâce, ma chère maîtresse, ne me donnez plus ce chagrin-là, récompensez mon zèle pour vous, ouvrez-moi votre cœur, vous n’en serez point fâchée. (Colombine approchant de sa maîtresse et la caressant.)

LA COMTESSE

Ah !

COLOMBINE

Eh bien ! voilà un soupir : c’est un commencement de franchise ; achevez donc !

LA COMTESSE

Colombine !

COLOMBINE

Madame ?

LA COMTESSE

Après tout, aurais-tu raison ? Est-ce que j’aimerais ?

COLOMBINE

Je crois que oui : mais d’où vient vous faire un si grand monstre de cela ? Eh bien, vous aimez, voilà qui est bien rare !

LA COMTESSE

Non, je n’aime point encore.

COLOMBINE

Vous avez l’équivalent de cela.

LA COMTESSE

Quoi ! je pourrais tomber dans ces malheureuses situations, si pleines de troubles, d’inquiétudes, de chagrins ? moi, moi ! Non, Colombine, cela n’est pas fait encore, je serais au désespoir. Quand je suis venue ici, j’étais triste ; tu me demandais ce que j’avais : ah Colombine ! c’était un pressentiment du malheur qui devait m’arriver.

COLOMBINE

Voici Arlequin qui vient à nous, renfermez vos regrets.


[modifier] Scène III

ARLEQUIN, LA COMTESSE, COLOMBINE


ARLEQUIN

Madame, mon maître m’a dit que vous avez perdu une boîte de portrait ; je sais un homme qui l’a trouvée ; de quelle couleur est-elle ? combien y-a-t-il de diamants ? sont-ils gros ou petits ?

COLOMBINE

Montre, nigaud ! te méfies-tu de Madame ? Tu fais là d’impertinentes questions !

ARLEQUIN

Mais c’est la coutume d’interroger le monde pour plus grande sûreté : je n’y pense point à mal.

LA COMTESSE

Où est-elle, cette boîte ?

ARLEQUIN, la montrant.

La voilà, Madame : un autre que vous ne la verrait pas, mais vous êtes une femme de bien.

LA COMTESSE

C’est la même : tiens, prends cela en revanche.

ARLEQUIN

Vivent les revanches ! le ciel vous soit en aide !

LA COMTESSE

Le portrait n’y est pas !

ARLEQUIN

Chut, il n’est pas perdu, c’est mon maître qui le garde.

LA COMTESSE

Il me garde mon portrait ! Qu’en veut-il faire ?

ARLEQUIN

C’est pour vous mirer quand il ne vous voit plus ; il dit que ce portrait ressemble à une cousine qui est morte, et qu’il aimait beaucoup. Il m’a défendu d’en rien dire, et de vous faire accroire qu’il est perdu ; mais il faut bien vous donner de la marchandise pour votre argent. Motus, le pauvre homme en tient.

COLOMBINE

Madame, la cousine dont il parle peut être morte, mais la cousine qu’il ne dit pas se porte bien, et votre cousin n’est pas votre parent.

ARLEQUIN

Eh ! eh ! eh !

LA COMTESSE

De quoi ris-tu ?

ARLEQUIN

De ce drôle de cousin : mon maître croit bonnement qu’il garde le portrait à cause de la cousine ; et il ne sait pas que c’est à cause de vous, cela est risible, il fait des quiproquos d’apothicaire.

LA COMTESSE

Eh ! que sais-tu si c’est à cause de moi ?

ARLEQUIN

Je vous dis que la cousine est un conte à dormir debout. Est-ce qu’on dit des injures à la copie d’une cousine qui est morte ?

COLOMBINE

Comment, des injures ?

ARLEQUIN

Oui, je l’ai laissé là-bas qui se fâche contre le visage de Madame ; il le querelle tant qu’il peut de ce qu’il aime. Il y a à mourir de rire de le voir faire. Quelquefois il met de bons gros soupirs au bout des mots qu’il dit : Oh ! de ces soupirs-là, la cousine défunte n’en tâte que d’une dent.

LA COMTESSE

Colombine, il faut absolument qu’il me rende mon portrait, cela est de conséquence pour moi : je vais lui demander. Je ne souffrirai pas mon portrait entre les mains d’un homme. Où se promène-t-il ?

ARLEQUIN

De ce côté-là ; vous le trouverez sans faute à droite ou à gauche.


[modifier] Scène IV

LÉLIO, COLOMBINE, ARLEQUIN


ARLEQUIN

Son cœur va-t-il bien ?

COLOMBINE

Oh, je te réponds qu’il va grand train. Mais voici ton maître, laisse-moi faire.

LÉLIO arrive.

Colombine, où est madame la Comtesse ? je souhaiterais lui parler.

COLOMBINE

Madame la Comtesse va, je pense, partir tout à l’heure pour Paris.

LÉLIO

Quoi, sans me voir ? sans me l’avoir dit ?

COLOMBINE

C’est bien à vous à vous apercevoir de cela ; n’avez-vous pas dessein de vivre en sauvage ? de quoi vous plaignez-vous ?

LÉLIO

De quoi je me plains ? La question est singulière, mademoiselle Colombine : voilà donc le penchant que vous lui connaissez pour moi. Partir sans me dire adieu, et vous voulez que je sois un homme de bon sens, et que je m’accommode de cela, moi ! Non, les procédés bizarres me révolteront toujours.

COLOMBINE

Si elle ne vous a pas dit adieu, c’est qu’entre amis on en agit sans façon.

LÉLIO

Amis ! oh doucement, je veux du vrai dans mes amis, des manières franches et stables, et je n’en trouve point là ; dorénavant je ferai mieux de n’être ami de personne, car je vois bien qu’il n’y a que du faux partout.

COLOMBINE

Lui ferai-je vos compliments ?

ARLEQUIN

Cela sera honnête.

LÉLIO

Et moi, je ne suis point aujourd’hui dans le goût d’être honnête, je suis las de la bagatelle.

COLOMBINE

Je vois bien que je ne ferai rien par la feinte, il vaut mieux vous parler franchement. Monsieur, madame la Comtesse ne part pas ; elle attend, pour se déterminer, qu’elle sache si vous l’aimez ou non ; mais dites-moi naturellement vous-même ce qui en est ; c’est le plus court.

LÉLIO

C’est le plus court, il est vrai ; mais j’y trouve pourtant de la difficulté : car enfin, dirai-je que je ne l’aime pas ?

COLOMBINE

Oui, si vous le pensez.

LÉLIO

Mais, madame la Comtesse est aimable, et ce serait une grossièreté.

ARLEQUIN

Tirez votre réponse à la courte paille.

COLOMBINE

Eh bien, dites que vous l’aimez.

LÉLIO

Mais en vérité, c’est une tyrannie que cette alternative-là ; si je vais dire que je l’aime, cela dérangera peut-être madame la Comtesse, cela la fera partir. Si je dis que je ne l’aime point…

COLOMBINE

Peut-être aussi partira-t-elle ?

LÉLIO

Vous voyez donc bien que cela est embarrassant.

COLOMBINE

Adieu, je vous entends ; je lui rendrai compte de votre indifférence, n’est-ce pas ?

LÉLIO

Mon indifférence, voilà un beau rapport, et cela me ferait un joli cavalier ! Vous décidez bien cela à la légère ; en savez-vous plus que moi ?

COLOMBINE

Déterminez-vous donc.

LÉLIO

Vous me mettez dans une désagréable situation. Dites-lui que je suis plein d’estime, de considération et de respect pour elle.

ARLEQUIN

Discours de normand que tout cela.

COLOMBINE

Vous me faites pitié.

LÉLIO

Qui, moi ?

COLOMBINE

Oui, et vous êtes un étrange homme, de ne m’avoir pas confié que vous l’aimiez.

LÉLIO

Eh, Colombine, le savais-je ?

ARLEQUIN

Ce n’est pas ma faute, je vous en avais averti.

LÉLIO

Je ne sais où je suis.

COLOMBINE

Ah ! vous voilà dans le ton : songez à dire toujours de même, entendez-vous, monsieur de l’ermitage ?

LÉLIO

Que signifie cela ?

COLOMBINE

Rien, sinon que je vous ai donné la question, et que vous avez jasé dans vos souffrances. Tenez vous gai, l’homme indifférent, tout ira bien. Arlequin, je te le recommande, instruis-le plus amplement, je vais chercher l’autre.


[modifier] Scène V

LÉLIO, ARLEQUIN


ARLEQUIN

Ah çà, Monsieur, voilà qui est donc fait ! c’est maintenant qu’il faut dire : va comme je te pousse ! Vive l’amour, mon cher maître, et faites chorus, car il n’y a pas deux chemins : il faut passer par là, ou par la fenêtre.

LÉLIO

Ah ! je suis un homme sans jugement.

ARLEQUIN

Je ne vous dispute point cela.

LÉLIO

Arlequin, je ne devais jamais revoir de femmes.

ARLEQUIN

Monsieur, il fallait donc devenir aveugle.

LÉLIO

Il me prend envie de m’enfermer chez moi, et de n’en sortir de six mois. (Arlequin siffle.) De quoi t’avises-tu de siffler ?

ARLEQUIN

Vous dites une chanson, et je l’accompagne. Ne vous fâchez pas, j’ai de bonnes nouvelles à vous apprendre : cette comtesse vous aime, et la voilà qui vient vous donner le dernier coup à vous.

LÉLIO, à part.

Cachons-lui ma faiblesse ; peut-être ne la sait-elle pas encore.


[modifier] Scène VI

LA COMTESSE, LÉLIO, ARLEQUIN


LA COMTESSE

Monsieur, vous devez savoir ce qui m’amène ?

LÉLIO

Madame, je m’en doute du moins, et je consens à tout. Nos paysans se sont raccommodés, et je donne à Jacqueline autant que vous donnez à son amant : c’est de quoi j’allais prendre la liberté de vous informer.

LA COMTESSE

Je vous suis obligée de finir cela, Monsieur, mais j’avais quelque autre chose à vous dire ; bagatelle pour vous, et assez importante pour moi.

LÉLIO

Que serait-ce donc ?

LA COMTESSE

C’est mon portrait, qu’on m’a dit que vous avez, et je viens vous prier de me le rendre, rien ne vous est plus inutile.

LÉLIO

Madame, il est vrai qu’Arlequin a trouvé une boîte de portrait que vous cherchiez ; je vous l’ai fait remettre sur-le-champ ; s’il vous a dit autre chose, c’est un étourdi, et je voudrais bien lui demander où est le portrait dont il parle ?

ARLEQUIN, timidement.

Eh, Monsieur !

LÉLIO

Quoi ?

ARLEQUIN

Il est dans votre poche.

LÉLIO

Vous ne savez ce que vous dites.

ARLEQUIN

Si fait, Monsieur, vous vous souvenez bien que vous lui avez parlé tantôt, je vous l’ai vu mettre après dans la poche du côté gauche.

LÉLIO

Quelle impertinence !

LA COMTESSE

Cherchez, Monsieur, peut-être avez-vous oublié que vous l’avez tenu ?

LÉLIO

Ah, Madame, vous pouvez m’en croire.

ARLEQUIN

Tenez, Monsieur ; tâtez, Madame, le voilà.

LA COMTESSE, touchant à la poche de la veste.

Cela est vrai, il me paraît que c’est lui.

LÉLIO, mettant la main dans sa poche, et honteux d’y trouver le portrait.

Voyons donc, il a raison ! Le voulez-vous, Madame ?

LA COMTESSE, un peu confuse.

Il le faut bien, Monsieur.

LÉLIO

Comment donc cela s’est-il fait ?

ARLEQUIN

Eh ! c’est que vous vouliez le garder, à cause, disiez-vous, qu’il ressemblait à une cousine qui est morte ; et moi, qui suis fin, je vous disais que c’était à cause qu’il ressemblait à Madame, et cela était vrai.

LA COMTESSE

Je ne vois point d’apparence à cela.

LÉLIO

En vérité, Madame, je ne comprends pas ce coquin-là. (À part.) Tu me la paieras.

ARLEQUIN

Madame la Comtesse ! voilà Monsieur qui me menace derrière vous.

LÉLIO

Moi !

ARLEQUIN

Oui, parce que je dis la vérité. Madame, vous me feriez bien du plaisir de l’obliger à vous dire qu’il vous aime ; il n’aura pas plus tôt avoué cela, qu’il me pardonnera.

LA COMTESSE

Va, mon ami, tu n’as pas besoin de mon intercession.

LÉLIO

Eh, Madame, je vous assure que je ne lui veux aucun mal ; il faut qu’il ait l’esprit troublé. Retire-toi et ne nous romps plus la tête de tes sots discours. (Arlequin s’en va, et un moment après Lélio continue). Je vous prie, Madame, de n’être point fâchée de ce que j’avais votre portrait, j’étais dans l’ignorance.

LA COMTESSE, d’un air embarrassé.

Ce n’est rien que cela, Monsieur.

LÉLIO

C’est une aventure qui ne laisse pas que d’avoir un air singulier.

LA COMTESSE

Effectivement.

LÉLIO

Il n’y a personne qui ne se persuade là-dessus que je vous aime.

LA COMTESSE

Je l’aurais cru moi-même, si je ne vous connaissais pas.

LÉLIO

Quand vous le croiriez encore, je ne vous estimerais guère moins clairvoyante.

LA COMTESSE

On n’est pas clairvoyante quand on se trompe, et je me tromperais.

LÉLIO

Ce n’est presque pas une erreur que cela, la chose est si naturelle à penser !

LA COMTESSE

Mais voudriez-vous que j’eusse cette erreur-là ?

LÉLIO

Moi, Madame ! vous êtes la maîtresse.

LA COMTESSE

Et vous le maître, Monsieur.

LÉLIO

De quoi le suis-je ?

LA COMTESSE

D’aimer ou de n’aimer pas.

LÉLIO

Je vous reconnais : l’alternative est bien de vous, Madame.

LA COMTESSE

Eh ! pas trop.

LÉLIO

Pas trop… si j’osais interpréter ce mot-là !

LA COMTESSE

Et que trouvez-vous donc qu’il signifie ?

LÉLIO

Ce qu’apparemment vous n’avez pas pensé.

LA COMTESSE

Voyons.

LÉLIO

Vous ne me le pardonneriez jamais.

LA COMTESSE

Je ne suis pas vindicative.

LÉLIO, à part.

Ah ! je ne sais ce que je dois faire.

LA COMTESSE, d’un air impatient.

Monsieur Lélio, expliquez-vous, et ne vous attendez pas que je vous devine.

LÉLIO

Eh bien, Madame ! me voilà expliqué, m’entendez-vous ? Vous ne répondez rien, vous avez raison : mes extravagances ont combattu trop longtemps contre vous, et j’ai mérité votre haine.

LA COMTESSE

Levez-vous, Monsieur.

LÉLIO

Non, Madame, condamnez-moi, ou faites-moi grâce.

LA COMTESSE, confuse.

Ne me demandez rien à présent : reprenez le portrait de votre parente, et laissez-moi respirer.

ARLEQUIN

Vivat ! Enfin, voilà la fin.

COLOMBINE

Je suis contente de vous, monsieur Lélio.

PIERRE

Parguenne, ça me boute la joie au cœur.

LÉLIO

Ne vous mettez en peine de rien, mes enfants, j’aurai soin de votre noce.

PIERRE

Grand marci ; mais morgué, pisque je sommes en joie, j’allons faire venir les ménétriers que j’avons retenus.

ARLEQUIN

Colombine, pour nous, allons nous marier sans cérémonie.

COLOMBINE

Avant le mariage, il en faut un peu ; après le mariage, je t’en dispense.