Le Bachelier/1

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Charpentier, 1909 (pp. 1-11).
1. En route


J’ai de l’éducation.

« Vous voilà armé pour la lutte – a fait mon professeur en me disant adieu. – Qui triomphe au collège entre en vainqueur dans la carrière. »

Quelle carrière ?

Un ancien camarade de mon père, qui passait à Nantes, et est venu lui rendre visite, lui a raconté qu’un de leurs condisciples d’autrefois, un de ceux qui avaient eu tous les prix, avait été trouvé mort, fracassé et sanglant, au fond d’une carrière de pierre, où il s’était jeté après être resté trois jours sans pain.

Ce n’est pas dans cette carrière qu’il faut entrer ; je ne pense pas ; il ne faut pas y entrer la tête la première, en tout cas.

Entrer dans la carrière veut dire : s’avancer dans le chemin de la vie ; se mettre, comme Hercule, dans le carrefour.

Comme Hercule dans le carrefour. Je n’ai pas oublié ma mythologie. Allons ! c’est déjà quelque chose.

Pendant qu’on attelait les chevaux, le proviseur est arrivé pour me serrer la main comme à un de ses plus chers alumni. Il a dit alumni.

Troublé par l’idée du départ, je n’ai pas compris tout de suite. M. Ribal, le professeur de troisième, m’a poussé le coude.

« Alumn-us, alumn-i », m’a-t-il soufflé tout bas en appuyant sur le génitif et en ayant l’air de remettre la boucle de son pantalon.

« J’y suis ! Alumnus…. cela veut dire « élève », c’est vrai. »

Je ne veux pas être en reste de langue morte avec le proviseur ; il me donne du latin, je lui rends du grec :

«  (ce qui veut dire : merci, mon cher maître). »

Je fais en même temps un geste de tragédie, je glisse, le proviseur veut me retenir, il glisse aussi ; trois ou quatre personnes ont failli tomber comme des capucins de cartes.

Le proviseur (impavidum ferient ruinae) reprend le premier son équilibre, et revient vers moi, en marchant un peu sur les pieds de tout le monde. Il me reparle, en ce moment suprême, de mon éducation.

« Avec ce bagage-là, mon ami… »

Le facteur croit qu’il s’agit de mes malles.

« Vous avez des colis ? »

Je n’ai qu’une petite malle, mais j’ai mon éducation.


Me voilà parti.

Je puis secouer mes jambes et mes bras, pleurer, rire, bâiller, crier comme l’idée m’en viendra.

Je suis maître de mes gestes, maître de ma parole et de mon silence. Je sors enfin du berceau où mes braves gens de parents m’ont tenu emmailloté dix-sept ans, tout en me relevant pour me fouetter de temps en temps.

Je n’ose y croire ! j’ai peur que la voiture ne s’arrête, que mon père ou ma mère ne remonte et qu’on ne me reconduise dans le berceau. J’ai peur que tout au moins un professeur, un marchand de langues mortes n’arrive s’installer auprès de moi comme un gendarme.

Mais non, il n’y a qu’un gendarme sur l’impériale, et il a des buffleteries couleur d’omelette, des épaulettes en fromage, un chapeau à la Napoléon.

Ces gendarmes-là n’arrêtent que les assassins ; ou, quand ils arrêtent les honnêtes gens, je sais que ce n’est pas un crime de se défendre. On a le droit de les tuer comme à Farreyrolles ! On vous guillotinera après ; mais vous êtes moins déshonoré avec votre tête coupée que si vous aviez fait tomber votre père contre un meuble, en le repoussant pour éviter qu’il ne vous assomme.


Je suis LIBRE ! LIBRE ! LIBRE !…

Il me semble que ma poitrine s’élargit et qu’une moutarde d’orgueil me monte au nez… J’ai des fourmis dans les jambes et du soleil plein le cerveau.

Je me suis pelotonné sur moi-même. Oh ! ma mère trouverait que j’ai l’air noué ou bossu, que mon œil est hagard, que mon pantalon est relevé, mon gilet défait, mes boutons partis – C’est vrai, ma main a fait sauter tout, pour aller fourrager ma chair sur ma poitrine ; je sens mon cœur battre là-dedans à grands coups, et j’ai souvent comparé ces battements d’alors au saut que fait, dans un ventre de femme, l’enfant qui va naître…

Peu à peu cependant l’exaltation s’affaisse, mes nerfs se détendent, et il me reste comme la fatigue d’un lendemain d’ivresse. La mélancolie passe sur mon front, comme là-haut dans le ciel, ce nuage qui roule et met son masque de coton gris sur la face du soleil.

L’horizon qui, à travers la vitre me menace de son immensité, la campagne qui s’étend muette et vide, cet espace et cette solitude m’emplissent peu à peu d’une poignante émotion…


Je ne sais à quel moment on a transporté la diligence sur le chemin de fer1 ; mais je me sens pris d’une espèce de peur religieuse devant ce chemin que crèvent le front de cuivre de la locomotive, et où court ma vie… Et moi, le fier, moi, le brave, je me sens pâlir et je crois que je vais pleurer.

Justement le gendarme me regarde – du courage. Je fais l’enrhumé pour expliquer l’humidité de mes yeux et j’éternue pour cacher que j’allais sangloter.

Cela m’arrivera plus d’une fois.

Je couvrirai éternellement mes émotions intimes du masque de l’insouciance et de la perruque de l’ironie…


J’ai eu pour voisine de voyage une jolie fille à la gorge grasse, au rire engageant, qui m’a mis à l’aise en salant les mots et en me caressant de ses grands yeux bleus.

Mais à un moment d’arrêt, elle a étendu la main vers une bouquetière ; elle attendait que je lui offrisse des fleurs.

J’ai rougi, quitté ce wagon et sauté dans un autre. Je ne suis pas assez riche pour acheter des roses !

J’ai juste vingt-quatre sous dans ma poche : vingt sous en argent et quatre sous en sous… mais je dois toucher quarante francs en arrivant à Paris.

C’est toute une histoire.


Il paraît que M. Truchet, de Paris, doit de l’argent à M. Andrez, de Nantes, qui est débiteur de mon père pour un M. Chalumeau, de Saint-Nazaire ; il y a encore un autre paroissien dans l’affaire ; mais il résulte de toutes ces explications que c’est au bureau des Messageries de Paris, que je recevrai de la main de M. Truchet la somme de quarante francs.

D’ici là, vingt-quatre sous !

Vingt-quatre sous, dix-sept ans, des épaules de lutteur, une voix de cuivre, des dents de chien, la peau olivâtre, les mains comme du citron, et les cheveux comme du bitume.

Avec cette tournure de sauvage, une timidité terrible, qui me rend malheureux et gauche. Chaque fois que je suis regardé en face par qui est plus vieux, plus riche ou plus faible que moi ; quand les gens qui me parlent ne sont pas de ceux avec qui je puis me battre et dont je boucherais l’ironie à coups de poing, j’ai des peurs d’enfant et des embarras de jeune fille.

Ma brave femme de mère m’a si souvent dit que j’étais laid à partir du nez et que j’étais empoté et maladroit (je ne savais pas même faire des 8 en arrosant), que j’ai la défiance de moi-même vis-à-vis de quiconque n’est pas homme de collège, professeur ou copain.

Je me crois inférieur à tous ceux qui passent et je ne suis sûr que de mon courage.


J’ai de quoi manger avec des provisions de ma mère. Je ne toucherai pas à mes vingt-quatre sous.

La soif m’ayant pris, je me suis glissé dans le buffet, et derrière les voyageurs, j’ai tiré à moi une carafe, j’ai rempli mon gobelet de cuir. Je l’achetai au temps où je voulais être marin, aventurier, découvreur d’îles.

Il me faut bien de l’énergie pour sauter au cou de cette carafe et voler son eau. Il me semble que je suis un de ces pauvres qui tendent la main vers une écuelle, aux portes des villages.

Je m’étrangle à boire, mon cœur s’étrangle aussi. Il y a là un geste qui m’humilie.


Paris, 5 heures du matin.


Nous sommes arrivés.

Quel silence ! tout paraît pâle sous la lueur triste du matin et il y a la solitude des villages dans ce Paris qui dort. C’est mélancolique comme l’abandon : il fait le froid de l’aurore, et la dernière étoile clignote bêtement dans le bleu fade du ciel.

Je suis effrayé comme un Robinson débarqué sur un rivage abandonné, mais dans un pays sans arbres verts et sans fruits rouges. Les maisons sont hautes, mornes, et comme aveugles, avec leurs volets fermés, leurs rideaux baissés.

Les facteurs bousculent les malles. Voici la mienne.

Et le personnage aux quarante francs ? l’ami de M. Andrez ?

J’accoste celui des remueurs de colis qui me paraît le plus bon enfant, et, lui montrant ma lettre, je lui demande M. Truchet, – c’est le nom qui est sur l’enveloppe.

« M. Truchet ? son bureau est là, mais il est parti hier pour Orléans.

– Parti !… Est-ce qu’il doit revenir ce soir ?

– Pas avant quelques jours ; il y a eu sur la ligne un vol commis par un postillon, et il a été chargé d’aller suivre l’affaire. »

M. Truchet est parti. Mais ma mère est une criminelle ! Elle devait prévoir que cet homme pouvait partir, elle devait savoir qu’il y a des postillons qui volent, elle devait m’éviter de me trouver seul avec une pièce d’un franc sur le pavé d’une ville où j’ai été enfermé comme écolier, rien de plus.

« Vous êtes le voyageur à qui cette malle appartient ? fait un employé.

– Oui, monsieur.

– Voulez-vous la faire enlever ? Nous allons placer d’autres bagages dans le bureau. »

La prendre ! Je ne puis la mettre sur mon dos et la traîner à travers la ville… je tomberais au bout d’une heure. Oh ! il me vient des larmes de rage, et ma gorge me fait mal comme si un couteau ébréché fouillait dedans…

« Allons, la malle ! voyons ! »

C’est l’employé qui revient à la charge, poussant mon colis vers moi, d’un geste embêté et furieux.

« Monsieur, dis-je d’une voix tremblante… J’ai pour M. Truchet… une lettre de M. Andrez, le directeur des Messageries de Nantes… »

L’homme se radoucit.

« M. Andrez ?… Connais ! Et alors c’est d’un endroit où aller loger que vous avez besoin ?… Il y a un hôtel, rue des Deux-Écus, pas cher. »

Il a dit « pas cher » d’un air trop bon. Il voit le fond de ma bourse, je sens cela !

« Pour trente sous, vous aurez une chambre. »

Trente sous !

Je prends mon courage à deux mains et ma malle par l’anse.

Mais une idée me vient.

« Est-ce que je ne pourrais pas la laisser ici ? je viendrais la reprendre plus tard ?

– Vous pouvez… Je vais vous la pousser dans ce coin… Fichtre ! on ne la confondra pas avec une autre, dit-il en regardant l’adresse. J’espère que vous avez pris vos précautions. »

C’est ma mère qui a cloué la carte sur mon bagage :


Cette malle, souvenir de famille, appartient à VINGTRAS (Jacques-Joseph-Athanase), né le jour de la Saint-Barnabé, au Puy (Haute-Loire), fils de Monsieur Vingtras (Louis-Pierre-Antoine), professeur de sixième, au collège royal de Nantes. Parti de cette ville, le 1er mars, pour Paris, par la dili- gence Laffitte et Gail- lard, dans la Rotonde, place du coin. La ren- voyer, en cas d’acci- dent, à Nantes (Loire- Inférieure), à l’adresse de M. Vingtras, père, quai de Richebourg, 2, au second, dans la mai- son de Monsieur Jean Paussier, dit « Gros Ventouse ». Veillez sur elle !


C’est arrangé comme une épitaphe de cimetière sur une croix de village. Le facteur me regarde de la tête aux pieds, et moi je balbutie un mensonge :

« C’est ma grand-mère qui a fait cela. Vous savez, les bonnes femmes de village… »

Il me semble que je me sauve du ridicule, en attribuant l’épitaphe à une vieille paysanne.

« Elle a un serre-tête noir, et sa cotte en l’air par-derrière, je vois ça, » dit le facteur d’un air bon enfant.

S’il avait vu le chapeau jaune, avec oiseaux se becquetant, qui était la coiffure aimée de ma mère !… ma mère que je viens de renier…

Enfin, on a remisé la malle. – Je salue, tourne le bouton et m’en vais.


Me voilà dans Paris.

C’est ainsi que j’y entre.

Je débute bien ! Que sera ma vie commencée sous une pareille étoile ?

Je sors de la cour ; je vais devant moi… Des voitures de bouchers passent au galop ; les chevaux ont les naseaux comme du feu (on dit en province que c’est parce qu’on leur fait boire du sang) ; la ferblanterie des voitures de laitier bondit sur le pavé ; des ouvriers vont et viennent avec un morceau de pain et leurs outils roulés dans leur blouse ; quelques boutiques ouvrent l’œil, des sacristains paraissent sur les escaliers des églises, avec de grosses clefs à la main ; des redingotes se montrent.

Paris s’éveille.

Paris est éveillé.

J’ai attendu huit heures en traînant dans les rues.