Le Baptême du duc de Bordeaux
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- I
- "Oh ! disaient les peuples du monde,
- Les derniers temps sont-ils venus ?
- Nos pas, dans une nuit profonde,
- Suivent des chemins inconnus.
- Où va-t-on ? dans la nuit perfide,
- Quel est ce fanal qui nous guide,
- Tous courbés sous un bras de fer ?
- Est-il propice ? est-il funeste ?
- Est-ce la colonne céleste ?
- Est-ce une flamme de l'enfer ?
- "Les tribus des chefs se divisent ;
- Les troupeaux chassent les pasteurs ;
- Et les sceptres des rois se brisent
- Devant les faisceaux des préteurs.
- Les trônes tombent ; l'auteur croule ;
- Les factions naissent en foule
- Sur les bords des deux Océans ;
- Et les ambitions serviles,
- Qui dormaient comme des reptiles,
- Se lèvent comme des géants.
- "Ah ! malheur ! nous avons fait gloire,
- Hélas ! d'attentats inouïs,
- Tels qu'en cherche en vain la mémoire
- Dans les siècles évanouis.
- Malheur ! tous nos forfaits l'appellent,
- Tous les signes nous le révèlent,
- Le jour des arrêts solennels.
- L'homme est digne enfin des abîmes ;
- Et rien ne manque à ses longs crimes
- Que les châtiments éternels."
- Le Très-Haut a pris leur défense,
- Lorsqu'ils craignaient son abandon ;
- L'homme peut épuiser l'offense,
- Dieu n'épuise pas le pardon.
- Il mène au repentir l'impie ;
- Lui-même, pour nous, il expie
- L'oubli des lois qu'il nous donna ;
- Pour lui seul il reste sévère ;
- C'est la victime du Calvaire
- Qui fléchit le Dieu du Sina !
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- II
- Par un autre berceau sa main nous sauve encore.
- Le monde du bonheur n'ose entrevoir l'aurore,
- Quoique Dieu des méchants ait puni les défis,
- Et, troublant leurs conseils, dispersant leurs phalanges,
- Nous ait donné l'un de ses anges,
- Comme aux antiques jours il nous donna son Fils.
- Tel, lorsqu'il sort vivant du gouffre de ténèbres,
- Le prophète voit fuir les visions funèbres ;
- La terre est sous ses pas, le jour luit à ses yeux ;
- Mais lui, tout ébloui de la flamme éternelle,
- Longtemps à sa vue infidèle
- La lueur de l'enfer voile l'éclat des cieux.
- Peuples, ne doutez pas ! chantez votre victoire.
- Un sauveur naît, vêtu de puissance et de gloire ;
- Il réunit le glaive et le sceptre en faisceau ;
- Des leçons du malheur naîtront nos jours prospères,
- Car de soixante rois, ses pères,
- Les ombres sans cercueils veillent sur son berceau.
- Son nom seul a calmé nos tempêtes civiles ;
- Ainsi qu'un bouclier il a ouvert les villes ;
- La révolte et la haine ont déserté nos murs.
- Tel du jeune lion, qui lui-même s'ignore,
- Le premier cri, paisible encore,
- Fait de l'antre royal fuir cent monstres impurs.
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- III
- Quel est cet enfant débile
- Qu'on porte aux sacrés parvis ?
- Toute une foule immobile
- Le suit de ses yeux ravis ;
- Son front est nu, ses mains tremblent,
- Ses pieds, que des nœuds rassemblent,
- N'ont point commencé de pas ;
- La faiblesse encore l'enchaîne ;
- Son regard ne voit qu'à peine
- Et sa voix ne parle pas.
- C'est un roi parmi les hommes ;
- En entrant dans le saint lieu,
- Il devient ce que nous sommes :
- C'est un homme aux pieds de Dieu.
- Cet enfant est notre joie ;
- Dieu pour sauveur nous l'envoie ;
- Sa loi l'abaisse aujourd'hui.
- Les rois, qu'arme son tonnerre,
- Sont tout par lui sur la terre,
- Et ne sont rien devant lui.
- Que tout tremble et s'humilie.
- L'orgueil mortel parle en vain ;
- Le lion royal se plie
- Au joug de l'agneau divin.
- Le Père, entouré d'étoiles,
- Vers l'Enfant, faible et sans voiles,
- Descend, sur les vents porté ;
- L'Esprit-Saint de feux l'inonde ;
- Il n'est encor né qu'au monde,
- Qu'il naisse à l'éternité !
- Maire, aux rayons modeste,
- Heureuse et priant toujours,
- Guide les vierges célestes
- Vers son vieux temple aux deux tours,
- Toutes les saintes armées,
- Parmi les soleils semées,
- Suivent son char triomphant ;
- La Charité les devance,
- La Foi brille, et l'Espérance
- S'assied près de l'humble Enfant !
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- IV
- Jourdain ! te souvient-il de ce qu'ont vu tes rives ?
- Naguère un pèlerin près de tes eaux captives
- Vint s'asseoir et pleura, pareil en sa ferveur
- A ces preux qui jadis, terrible et saint cortège,
- Ravirent au joug sacrilège
- Ton onde baptismale et le tombeau sauveur.
- Ce chrétien avait pu, dans la France usurpée,
- Trône, autel, chartes, lois, tomber sous une épée,
- Les vertus sans honneur, les forfaits impunis ;
- Et lui, des vieux croisés cherchait l'ombre sublime,
- Et, s'exilant près de Solime,
- Aux lieux ou Dieu mourut pleurait ses rois bannis.
- L'eau du saint fleuve emplit sa gourde voyageuse ;
- Il partit ; il revit notre rive orageuse,
- Ignorant quel bonheur attendait son retour,
- Et qu'à l'enfant des rois, du fond de l'Arabie,
- Il apportait, nouveau Tobie,
- Le remède divin qui rend l'aveugle au jour.
- Qu'il soit fier dans ses flots, le fleuve des prophètes !
- Peuples, l'eau du salut est présente à nos fêtes ;
- Le ciel sur cet enfant a placé sa faveur ;
- Qu'il reçoive les eaux que reçut Dieu lui-même ;
- Et qu'à l'onde de son baptême,
- Le monde rassuré reconnaisse un sauveur.
- A vous, comme à Clovis, prince, Dieu se révèle.
- Soyez du temple saint la colonne nouvelle.
- Votre âme en vain du lys efface la blancheur ;
- Quittez l'orgueil du rang, l'orgueil de l'innocence ;
- Dieu vous offre, dans sa puissance,
- La piscine du pauvre et la croix du pécheur.
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- V
- L'enfant, quand du Seigneur sur lui brille l'aurore,
- Ignore le martyre et sourit à la croix ;
- Mais un autre baptême, hélas ! attend encore
- Le front infortuné des rois. –
- Des jours viendront, jeune homme, où ton âme troublée,
- Du fardeau d'un peuple accablée
- Frémira d'un effroi pieux,
- Quand l'évêque sur toi répandra l'huile austère,
- Formidable présent qu'aux maîtres de la terre
- La colombe apporta des cieux.
- Alors, ô roi chrétien ! au Seigneur sois semblable ;
- Sache être grand par toi, comme il est grand par lui ;
- Car le sceptre devient un fardeau redoutable
- Dès qu'on veut s'en faire un appui.
- Un vrai roi sur sa tête unit toutes les gloires ;
- Et si, dans ses justes victoires,
- Par la mort il est arrêté,
- Il voit, comme Bayard, une croix dans son glaive,
- Et ne fait, quand le ciel à la terre l'enlève,
- Que changer d'immortalité !
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- A LA MUSE
- Je vais, ô Muse ! où tu m'envoies ;
- Je ne sais que verser des pleurs ;
- Mais qu'il soit fidèle à leurs joies,
- Ce luth fidèle à leurs douleurs !
- Ma voix, dans leur récente histoire,
- N'a point, sur des tons de victoire,
- Appris à louer le Seigneur.
- O roi, victimes couronnées !
- Lorsqu'on chante vos destinées,
- On sait mal chanter le bonheur.