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Le Combat spirituel (Brignon)/09

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Traduction par Jean Brignon.
(p. 42-46).


CHAPITRE IX.
D’une autre chose nécessaire à l’entendement, pour bien connoître ce qui est le plus utile.

L’Autre vice dont il faut que nous délivrions notre entendement, est la trop grande curiosité. Car lorsque nous nous remplissons l’esprit de pensées vaines, ridicules, criminelles, nous le rendons incapable de s’attacher à ce qui est le plus propre pour mortifier nos apétits déréglés, & pour nous conduire à la véritable perfection. Soyons donc tout-à-fait morts aux choses terrestres, & ne les recherchons point, si elles ne sont absolument nécessaires, quoiqu’elles ne soient pas défenduës ; donnons peu de liberté à notre esprit, ne permettons pas qu’il se répande vainement sur beaucoup d’objets ; rendons-le comme stupide pour toutes les connoissances profanes ; ne prêtons jamais l’oreille aux nouvelles & aux bruits qui courent ; fuyons ceux qui n’aiment qu’à s’entretenir que des affaires du monde ; ne soyons pas plus touchés des diverses résolutions qui arrivent ici-bas, que si c’étoient des imaginations & des songes. Usons même de retenuë à l’égard des choses du Ciel, ne portons point nos pensées trop haut, contentons nous d’avoir sans cesse devant les yeux Jesus crucifié, de sçavoir sa vie & sa mort, de connoître ce qu’il désire de nous. Laissons tout le reste, & nous rendons agréables à ce divin Maître, dont les vrais disciples sont ceux qui ne lui demandent que ce qui peut leur être de quelque secours pour le servir & pour faire sa volonté. Aussi hors de-là, tout désir, toute recherche n’est qu’amour propre & qu’orguëil spirituel, & que piége du démon.

Quiconque se gouvernera de la sorte, pourra se défendre des articles de l’ancien serpent, qui voyant dans ceux qui embrassent avec ferveur les exercices de la vie spirituelle, une volonté ferme & constante, les attaque du côté de l’entendement ; afin que par l’entendement il gagne la volonté, & qu’il se rende maître de ces deux puissances. L’envie qu’il a de les tromper, fait qui leur inspire dans l’Oraison des pensées sublimes, des sentimens relevés ; surtout si ce sont des esprits curieux, subtils, capables de s’en orguëillir, & de s’entêter de leurs idées & de leurs visions.

Son dessein est qu’ils s’amusent à des vains raisonnemens, qu’ils y trouvent un goût sensible ; & que dans un faux repos croyant joüir de Dieu, ils ne pensent pas à purifier leur cœur, ni à acquérir la connoissance d’eux-mêmes, & la véritable mortification ; qu’ainsi plein d’orguëil, ils se fassent une idole de leur esprit : & qu’enfin s’accoutumant à ne consulter en toutes choses que leur propre sens, ils viennent à s’imaginer qu’ils n’ont plus besoin de conseil, ni de la conduite de personne.

C’est-là un mal dangéreux & presque incurable ; parce qu’il est bien plus difficile de guérir l’orguëil de l’entendement, que celui de la volonté. Car l’orguëil de la volonté étant découvert & reconnu par l’entendement, on y peut remédier par une soumission volontaire aux ordres de ceux à qui l’on doit obéir. Mais si un homme se met dans l’esprit, & qu’il soutienne avec opiniâtreté que son sentiment vaut mieux que celui de ses supérieurs, qui sera capable de le détromper ? Comment reconnoîtra-t-il son erreur ? Comment se soumettra-t-il à la direction d’un autre, lui qui s’estime plus sage & plus éclairé que tous les autres ? Si l’entendement, qui est l’œil de l’ame, & qui seul peut voir & guérir l’enflure du cœur, si dis-je, l’entendement est malade, s’il est aveugle & rempli lui-même d’orguëil, qui pourra trouver quelque remede a son mal ? Si la lumiere se change en ténebres, si ce qui doit servir de regles, est faux & trompeur, que sera-ce de tout le reste ?

Tachons donc à nous défaire au plûtôt d’un vice si pernicieux ; ne permettons pas qu’il gâte le fond de notre ame ; accoutumons-nous à soumettre notre jugement à celui d’autrui ; à ne point trop rafiner dans les choses spirituelles ; à aimer cette folie & cette simplicité si recommandée par le grand Apotre[1], & nous deviendrons incomparablement plus sages que Salomon.

  1. P. 3. 18