Le Dernier des Mohicans/Chapitre II

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Traduction par Auguste-Jean-Baptiste Defauconpret.
Furne, Gosselin, 1839 (Œuvres, tome 5, pp. 24-33).

CHAPITRE II


Seule, seule ! Quoi ! seule ?
Shakspeare.


Tandis qu’une des aimables dames dont nous venons d’esquisser le portrait, s’égarait ainsi dans ses pensées, l’autre se remit promptement de la légère alarme qui avait excité son exclamation ; et souriant elle-même de sa faiblesse, elle dit sur le ton du badinage, au jeune officier qui était à son côté :

— Voit-on souvent dans les bois des apparitions de semblables spectres, Heyward ? ou ce spectacle est-il un divertissement spécial qu’on a voulu nous procurer ? En ce dernier cas, la reconnaissance doit nous fermer la bouche ; mais, dans le premier, Cora et moi nous aurons grand besoin de recourir au courage héréditaire que nous nous vantons de posséder, même avant que nous rencontrions le redoutable Montcalm.

— Cet Indien est un coureur de notre armée, répondit le jeune officier auquel elle s’était adressée, et il peut passer pour un héros à la manière de son pays. Il s’est offert pour nous conduire au lac par un sentier peu connu, mais plus court que le chemin que nous serions obligés de prendre en suivant la marche lente d’une colonne de troupes, et par conséquent beaucoup plus agréable.

— Cet homme ne me plaît pas, répondit la jeune dame en tressaillant avec un air de terreur affectée qui en cachait une véritable. Sans doute vous le connaissez bien, Duncan, sans quoi vous ne vous seriez pas si entièrement confié à lui ?

— Dites plutôt, Alice, s’écria Heyward avec feu, que je ne vous aurais pas confiée à lui. Oui, je le connais, ou je ne lui aurais pas accordé ma confiance, et surtout en ce moment. Il est, dit-on, Canadien de naissance, et cependant il a servi avec nos amis les Mohawks qui, comme vous le savez, sont une des six nations alliées[1]. Il a été amené parmi nous, à ce que j’ai entendu dire, par suite de quelque incident étrange dans lequel votre père se trouvait mêlé, et celui-ci le traita, dit-on, avec sévérité dans cette circonstance. Mais j’ai oublié cette vieille histoire ; il suffit qu’il soit maintenant notre ami.

— S’il a été l’ennemi de mon père, il me plaît moins encore, s’écria Alice, maintenant sérieusement effrayée. Voudriez-vous bien, lui dire quelques mots, major Heyward, afin que je puisse entendre sa voix ? C’est peut-être une folie, mais vous m’avez souvent entendue dire que j’accorde quelque confiance au présage qu’on peut tirer du son de la voix humaine.

— Ce serait peine perdue, répliqua le jeune major ; il ne répondrait probablement que par quelque exclamation. Quoiqu’il comprenne peut-être l’anglais, il affecte, comme la plupart des sauvages, de ne pas le savoir, et il daignerait moins que jamais le parler dans un moment où la guerre exige qu’il déploie toute sa dignité. Mais il s’arrête : le sentier que nous devons suivre est sans doute près d’ici.

Le major Heyward ne se trompait pas dans sa conjecture. Lorsqu’ils furent arrivés à l’endroit où l’Indien les attendait, celui-ci leur montra de la main un sentier si étroit que deux personnes ne pouvaient y passer de front, et qui s’enfonçait dans la forêt qui bordait la route militaire.

— Voilà donc notre chemin, dit le major en baissant la voix. Ne montrez point de défiance, ou vous pourriez faire naître le danger que vous appréhendez.

— Qu’en pensez-vous, Cora ? demanda Alice agitée par l’inquiétude ; si nous suivions la marche du détachement, ne serions-nous pas plus en sûreté, quelque désagrément qu’il pût en résulter ?

— Ne connaissant pas les coutumes des sauvages, Alice, dit Heyward, vous vous méprenez sur le lieu où il peut exister quelque danger. Si les ennemis sont déjà arrivés sur le portage, ce qui n’est nullement probable puisque nous avons des éclaireurs en avant, ils se tiendront sur les flancs du détachement pour attaquer les traîneurs et ceux qui pourront s’écarter. La route du corps d’armée est connue, mais la nôtre ne peut l’être, puisqu’il n’y a pas une heure qu’elle a été déterminée.

— Faut-il nous méfier de cet homme parce que ses manières ne sont pas les nôtres, et que sa peau n’est pas blanche ? demanda froidement Cora.

Alice n’hésita plus, et donnant un coup de houssine à son narrangaset[2], elle fut la première à suivre le coureur et à entrer dans le sentier étroit et obscur, où à chaque instant des buissons gênaient la marche. Le jeune homme regarda Cora avec une admiration manifeste, et laissant passer sa compagne plus jeune, mais non plus belle, il s’occupa à écarter lui-même les branches des arbres pour que celle qui le suivait pût passer avec plus de facilité. Il paraît que les domestiques avaient reçu leurs instructions d’avance, car au lieu d’entrer dans le bois, ils continuèrent à suivre la route qu’avait prise le détachement. Cette mesure, dit Heyward, avait été suggérée par la sagacité de leur guide, afin de laisser moins de traces de leur passage, si par hasard quelques sauvages canadiens avaient pénétré si loin en avant de l’armée.

Pendant quelques minutes le chemin fut trop embarrassé par les broussailles pour que les voyageurs pussent converser ; mais lorsqu’ils eurent traversé la lisière du bois, ils se trouvèrent sous une voûte de grands arbres que les rayons du soleil ne pouvaient percer, mais où le chemin était plus libre. Dès que le guide reconnut que les chevaux pouvaient s’avancer sans obstacle, il prit une marche qui tenait le milieu entre le pas et le trot, de manière à maintenir toujours à l’amble les coursiers de ceux qui le suivaient.

Le jeune officier venait de tourner la tête pour adresser quelques mots à sa campagne aux yeux noirs, quand un bruit, annonçant la marche de quelques chevaux, se fit entendre dans le lointain. Il arrêta son coursier sur-le-champ, ses deux compagnes l’imitèrent, et l’on fit une halte pour chercher l’explication d’un événement auquel on ne s’attendait pas.

Après quelques instants, ils virent un poulain courant comme un daim à travers les troncs des pins, et le moment d’après ils aperçurent l’individu dont nous avons décrit la conformation singulière dans le chapitre précédent, s’avançant avec toute la vitesse qu’il pouvait donner à sa maigre monture sans en venir avec elle à une rupture ouverte. Pendant le court trajet qu’ils avaient eu à faire depuis le quartier général de Webb jusqu’à la sortie du camp, nos voyageurs n’avaient pas eu occasion de remarquer le personnage bizarre qui s’approchait d’eux en ce moment. S’il possédait le pouvoir d’arrêter les yeux qui par hasard tombaient un instant sur lui, quand il était à pied avec tous les avantages glorieux de sa taille colossale, les grâces qu’il déployait comme cavalier n’étaient pas moins remarquables.

Quoiqu’il ne cessât d’éperonner les flancs de sa jument, tout ce qu’il pouvait obtenir d’elle était un mouvement de galop des jambes de derrière, que celles de devant secondaient un instant, après quoi celles-ci, reprenant le petit trot, donnaient aux autres un exemple qu’elles ne tardaient pas à suivre. Le changement rapide de l’un de ces deux pas en l’autre formait une sorte d’illusion d’optique, au point que le major, qui se connaissait parfaitement en chevaux, ne pouvait découvrir quelle était l’allure de celui que son cavalier pressait avec tant de persévérance pour arriver de son côté.

Les mouvements de l’industrieux cavalier n’étaient pas moins bizarres que ceux de sa monture. À chaque changement d’évolution de celle-ci, le premier levait sa grande taille sur ses étriers, ou se laissait retomber comme accroupi, produisant ainsi, par l’allongement ou le raccourcissement de ses grandes jambes, une telle augmentation ou diminution de stature, qu’il aurait été impossible de conjecturer quelle pouvait être sa taille véritable. Si l’on ajoute à cela qu’en conséquence des coups d’éperon réitérés et qui frappaient toujours du même côté, la jument paraissait courir plus vite de ce côté que de l’autre, et que le flanc maltraité était constamment indiqué par les coups de queue qui le balayaient sans cesse, nous aurons le tableau de la monture et du maître.

Le front mâle et ouvert d’Heyward était devenu sombre ; mais il s’éclaircit peu à peu quand il put distinguer cette figure originale, et ses lèvres laissèrent échapper un sourire quand l’étranger ne fut plus qu’à quelques pas de lui. Alice ne fit pas de grands efforts pour retenir un éclat de rire, et les yeux noirs et pensifs de Cora brillèrent même d’une gaieté que l’habitude plutôt que la nature parut contribuer à modérer.

— Cherchez-vous quelqu’un ici ? demanda Heyward à l’inconnu, quand celui-ci ralentit son pas en arrivant près de lui. J’espère que vous n’êtes pas un messager de mauvaises nouvelles ?

— Oui, sans doute, répondit celui-ci en se servant de son castor triangulaire pour produire une ventilation dans l’air concentré de la forêt, et laissant ses auditeurs incertains à laquelle des deux questions du major cette réponse devait s’appliquer. — Oui, sans doute, répéta-t-il après s’être rafraîchi le visage et avoir repris haleine, je cherche quelqu’un. J’ai appris que vous vous rendiez à William-Henry, et comme j’y vais aussi, j’ai conclu qu’une augmentation de bonne compagnie ne pouvait qu’être agréable des deux côtés.

— Le partage des voix ne pourrait se faire avec justice ; nous sommes trois, et vous n’avez à consulter que vous-même.

— Il n’y aurait pas plus de justice à laisser un homme seul se charger du soin de deux jeunes dames, répliqua l’étranger d’un ton qui semblait tenir le milieu entre la simplicité et la causticité vulgaire. Mais si c’est un véritable homme, et que ce soient de véritables femmes, elles ne songeront qu’à se dépiter l’une l’autre, et adopteront par esprit de contradiction l’avis de leur compagnon. Ainsi donc vous n’avez pas plus de consultation à faire que moi.

La jolie Alice baissa la tête presque sur la bride de son cheval, pour se livrer en secret à un nouvel accès de gaieté ; elle rougit quand les roses plus vives des joues de sa belle compagne pâlirent tout à coup, et elle se remit en marche au petit pas, comme si elle eût déjà été ennuyée de cette entrevue.

— Si vous avez dessein d’aller au lac, dit Heyward avec hauteur vous vous êtes trompé de route. Le chemin est au moins à un demi-mille derrière vous.

— Je le sais, répliqua l’inconnu sans se laisser déconcerter par ce froid accueil ; j’ai passé une semaine à Édouard, et il aurait fallu que je fusse muet pour ne pas prendre des informations sur la route que je devais suivre ; et si j’étais muet, adieu ma profession. Après une espèce de grimace, manière indirecte d’exprimer modestement sa satisfaction d’un trait d’esprit qui était parfaitement inintelligible pour ses auditeurs, il ajouta avec le ton de gravité convenable : — Il n’est pas à propos qu’un homme de ma profession se familiarise trop avec ceux qu’il est chargé d’instruire, et c’est pourquoi je n’ai pas voulu suivre la marche du détachement. D’ailleurs, j’ai pensé qu’un homme de votre rang doit savoir mieux que personne quelle est la meilleure route, et je me suis décidé à me joindre à votre compagnie, pour vous rendre le chemin plus agréable par un entretien amical.

— C’est une décision très arbitraire et prise un peu à la hâte, s’écria le major, ne sachant s’il devait se mettre en colère ou éclater de rire. Mais vous parlez d’instruction, de profession ; seriez-vous adjoint au corps provincial comme maître de la noble science de la guerre ? Êtes-vous un de ces hommes qui tracent des lignes et des angles pour expliquer les mystères des mathématiques ?

L’étranger regarda un instant avec un étonnement bien prononcé celui qui l’interrogeait ainsi ; et changeant ensuite son air satisfait de lui-même pour donner à ses traits une expression d’humilité solennelle, il lui répondit :

— J’espère n’avoir commis d’offense contre personne, et je n’ai pas d’excuses à faire, n’ayant commis aucun péché notable depuis la dernière fois que j’ai prié Dieu de me pardonner mes fautes passées. Je n’entends pas bien ce que vous voulez dire relativement aux lignes et aux angles ; et quant à l’explication des mystères, je la laisse aux saints hommes qui en ont reçu la vocation. Je ne réclame d’autre mérite que quelques connaissances dans l’art glorieux d’offrir au ciel d’humbles prières et de ferventes actions de grâces par le secours de la psalmodie.

— Cet homme est évidemment un disciple d’Apollon, s’écria Alice qui, revenue de son embarras momentané, s’amusait de cet entretien. Je le prends sous ma protection spéciale. Ne froncez pas le sourcil, Heyward, et par complaisance pour mon oreille curieuse, permettez qu’il voyage avec nous. D’ailleurs, ajouta-t-elle en baissant la voix et en jetant un regard sur Cora qui marchait à pas lents sur les traces de leur guide sombre et silencieux, ce sera un ami ajouté à notre force en cas d’événement.

— Croyez-vous, Alice, que je conduirais tout ce que j’aime par un chemin où je supposerais qu’il pourrait exister le moindre danger à craindre ?

— Ce n’est pas à quoi je songe en ce moment, Heyward ; mais cet étranger m’amuse, et puisqu’il a de la musique dans l’âme, ne soyons pas assez malhonnêtes pour refuser sa compagnie.

Elle lui adressa un regard persuasif, et étendit sa houssine en avant. Leurs yeux se rencontrèrent un instant ; le jeune officier retarda son départ pour le prolonger, et Alice ayant baissé les siens, il céda à la douce influence de l’enchanteresse, fit sentir l’éperon à son coursier, et fut bientôt à côté de Cora.

— Je suis charmée de vous avoir rencontré, l’ami, dit Alice à l’étranger en lui faisant signe de la suivre, et en remettant son cheval à l’amble. Des parents, peut-être trop indulgents, m’ont persuadé que je ne suis pas tout à fait indigne de figurer dans un duo, et nous pouvons égayer la route en nous livrant à notre goût favori. Ignorante comme je le suis, je trouverais un grand avantage à recevoir les avis d’un maître expérimenté.

— C’est un rafraîchissement pour l’esprit comme pour le corps de se livrer à la psalmodie en temps convenable, répliqua le maître de chant, en la suivant sans se faire prier, et rien ne soulagerait autant qu’une occupation si consolante. Mais il faut indispensablement quatre parties pour produire une mélodie parfaite. Vous avez tout ce qui annonce un dessus aussi doux que riche ; grâce à la faveur spéciale du ciel, je puis porter le ténor jusqu’à la note la plus élevée ; mais il nous manque un contre et une basse-taille. Cet officier du roi, qui hésitait à m’admettre dans sa compagnie, paraît avoir cette dernière voix, à en juger par les intonations qu’elle produit quand il parle.

— Prenez garde de juger témérairement et trop à la hâte, s’écria Alice en souriant : les apparences sont souvent trompeuses. Quoique le major Heyward puisse quelquefois produire les tons de la basse-taille, comme vous venez de les entendre, je puis vous assurer que le son naturel de sa voix approche beaucoup plus du ténor.

— A-t-il donc beaucoup de pratique dans l’art de la psalmodie ? lui demanda son compagnon avec simplicité.

Alice éprouvait une grande disposition à partir d’un éclat de rire, mais elle eut assez d’empire sur elle-même pour réprimer ce signe extérieur de gaieté.

— Je crains, répondit-elle, qu’il n’ait un goût plus décidé pour les chants profanes. La vie d’un soldat, les chances auxquelles il est exposé, les travaux continuels auxquels il se livre, ne sont pas propres à lui donner un caractère rassis.

— La voix est donnée à l’homme, comme ses autres talents, pour qu’il en use, et non pour qu’il en abuse, répliqua gravement son compagnon. Personne ne peut me reprocher d’avoir jamais négligé les dons que j’ai reçus du ciel. Ma jeunesse, comme celle du roi David, a été entièrement consacrée à la musique ; mais je rends grâces à Dieu de ce que jamais une syllabe de vers profanes n’a souillé mes lèvres.

— Vos études se sont donc bornées au chant sacré ?

— Précisément. De même que les psaumes de David offrent des beautés qu’on ne trouve dans aucune autre langue, ainsi la mélodie qui y a été adaptée est au-dessus de toute harmonie profane. J’ai le bonheur de pouvoir dire que ma bouche n’exprime que les désirs et les pensées du roi d’Israël lui-même, car quoique le temps et les circonstances puissent exiger quelques légers changements, la traduction dont nous nous servons dans les colonies de la Nouvelle-Angleterre l’emporte tellement sur toutes les autres par sa richesse, son exactitude et sa simplicité spirituelle, qu’elle approche autant qu’il est possible du grand ouvrage de l’auteur inspiré. Jamais je ne marche, jamais je ne séjourne, jamais je ne me couche sans avoir avec moi un exemplaire de ce livre divin. Le voici. C’est la vingt-sixième édition, publiée à Boston, anno Domini 1744, et intitulée : « Psaumes, Hymnes et Cantiques spirituels de l’Ancien et du Nouveau-Testament, fidèlement traduits en vers anglais pour l’usage, l’édification et la consolation des saints en public et en particulier, et spécialement dans la Nouvelle-Angleterre. »

Pendant qu’il prononçait l’éloge de cette production des poètes de son pays, le psalmodiste tirait de sa poche le livre dont il parlait, et ayant affermi sur son nez une paire de lunettes montées en fer, il ouvrit le volume avec un air de vénération solennelle. Alors, sans plus de circonlocutions, et sans autre apologie que le mot — Écoutez ! — il appliqua à sa bouche l’instrument dont nous avons déjà parlé, en tira un son très élevé et très aigu, que sa voix répéta une octave plus bas, et chanta ce qui suit d’un ton doux, sonore et harmonieux, qui bravait la musique, la poésie, et même le mouvement irrégulier de sa mauvaise monture :

« Combien il est doux, ô voyez combien il est ravissant pour des frères d’habiter toujours dans la concorde et la paix ! tel fut ce baume précieux qui se répandit depuis la tête jusqu’à la barbe d’Aaron, et de sa barbe descendit jusque dans les plis de sa robe[3]. »

Ce chant élégant était accompagné d’un geste qui y était parfaitement approprié, et qu’on n’aurait pu imiter qu’après un long apprentissage. Chaque fois qu’une note montait sur l’échelle de la gamme, sa main droite s’élevait proportionnellement, et quand le ton baissait, sa main suivait également la cadence, et venait toucher un instant les feuillets du livre saint. Une longue habitude lui avait probablement rendu nécessaire cet accompagnement manuel, car il continua avec la plus grande exactitude jusqu’à la fin de la strophe, et il appuya particulièrement sur les deux syllabes du dernier vers.

Une telle interruption du silence de la forêt ne pouvait manquer de frapper les autres voyageurs qui étaient un peu en avant. L’Indien dit à Heyward quelques mots en mauvais anglais, et celui- ci, retournant sur ses pas et s’adressant à l’étranger, interrompit pour cette fois l’exercice de ses talents en psalmodie.

— Quoique nous ne courions aucun danger, dit-il, la prudence nous engage à voyager dans cette forêt avec le moins de bruit possible. Vous me pardonnerez donc, Alice, si je nuis à vos plaisirs en priant votre compagnon de réserver ses chants pour une meilleure occasion.

— Vous y nuirez sans doute, répondit Alice d’un ton malin, car je n’ai jamais entendu les paroles et les sons s’accorder si peu, et je m’occupais de recherches scientifiques sur les causes qui pouvaient unir une exécution parfaite à une poésie misérable, quand votre basse-taille est venue rompre le charme de mes méditations.

— Je ne sais ce que vous entendez par ma basse-taille, répondit Heyward évidemment piqué de cette remarque ; mais je sais que votre sûreté, Alice, que la sûreté de Cora m’occupent en ce moment infiniment plus que toute la musique d’Haendel.

Le major se tut tout à coup, tourna vivement la tête vers un gros buisson qui bordait le sentier, et jeta un regard de soupçon sur le guide indien, qui continuait à marcher avec une gravité imperturbable. Il croyait avoir vu briller à travers les feuilles les yeux noirs de quelque sauvage ; mais n’apercevant rien et n’entendant aucun bruit, il crut s’être trompé, et, souriant de sa méprise, il reprit la conversation que cet incident avait interrompue.

Heyward ne s’était pourtant pas mépris, ou du moins sa méprise n’avait consisté qu’à laisser endormir un instant son active vigilance. La cavalcade ne fut pas plus tôt passée que les branches du buisson s’entrouvrirent pour faire place à une tête d’homme aussi hideuse que pouvaient la rendre l’art d’un sauvage et toutes les passions qui l’animent. Il suivit des yeux les voyageurs qui se retiraient, et une satisfaction féroce se peignit sur ses traits quand il vit la direction que prenaient ceux dont il comptait faire ses victimes. Le guide, qui marchait à quelque distance en avant, avait déjà disparu à ses yeux : les formes gracieuses des deux dames, que le major suivait pas à pas, se montrèrent encore quelques instants à travers les arbres ; enfin le maître de chant, qui formait l’arrière-garde, devint invisible à son tour dans l’épaisseur de la forêt.



  1. Il exista pendant longtemps une confédération parmi les tribus indiennes occupant le nord-ouest de la colonie de New-York, qui fut d’abord désignée sous le nom des Cinq Nations. Plus tard, elle admit une autre tribu, et prit le titre des Six Nations. La confédération première était composée des Mohawks, des Oncidas, des Sénécas, des Cayugas, et des Onondagas. La sixième tribu s’appelait Tuscaroras. Il y a des restes de tous ces peuples encore existants sur des territoires qui leur sont assignés par le gouvernement, mais ils disparaissent tous les jours, soit par la mort, soit parce qu’ils se transportent au milieu de scènes plus en rapport avec leurs habitudes. Sous peu, il ne restera plus rien, que leur nom, de ces peuples extraordinaires, dans les régions où leurs pères ont vécu pendant des siècles. L’État de New-York a des comtés qui portent leurs noms, excepté celui des Mohawks et celui des Tuscaroras ; mais une des rivières principales de cet État s’appelle La Mohawk.
  2. Narrangaset. Dans l’État de Rhode-lsland il y a une baie appelée Narrangaset, portant le nom d’une puissante tribu qui habitait autrefois ces rivages. Ce pays abondait autrefois en chevaux bien connus en Amérique sous le nom de Narrangaset. Ils étaient petits et d’une couleur appelée ordinairement sorrel (alezan, saure) en Amérique. Ils se distinguaient par leur pas. Les chevaux de cette race étaient et sont encore recherchés comme chevaux de selle, à cause de leur sobriété et de l’aisance de leur allure. Comme ils ont aussi le pied très sûr, les narrangasets étaient généralement recherchés pour servir de monture aux femmes qui étaient obligées de voyager parmi les racines et les trous des nouveaux-pays.
  3. Le personnage de David n’a pas été, selon l’auteur, bien compris en Europe. C’est le type d’une classe d’hommes particulière aux États-Unis. M. Fenimore Cooper se rappelle avoir vu lui-même le temps où le chant des psaumes était une des récréations favorites de la société américaine ; aussi n’a-t-il prétendu jeter sur ce personnage qu’une teinte très légère d’ironie.