Le Disciple de Pantagruel/1875/12

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Texte établi par Paul LacroixLibrairie des bibliophiles (p. 26-28).

Comment en une isle il y a des gens que l’on nomme Andouilles, de douze piedz de long, lesquelles arrachèrent le nez à aulcuns des gens de Bringuenarilles.

CHAPITRE XII.


ENVIRON l’heure de menuict, que nous pensions estre encor en la mer d’iceulx Farouches, le vent nous aggreable que nous vinsmes aborder és isles Luquebaralideaux, esquelles habitent les Andouilles, qui sont grandes environ de douze piedz de long et de haulieur, et ont des dentz moulte trenchantes et aguës, et vont par grands trouppes parmy ycelles ystes, comme grues ou moutons. Et d’abordée qu’elles nous veirent descendre hors de nostre nef, elles vindrent contre nous par moult grande impétuosité, saultant en l’aer comme mytaines ; en sorte qu’elles arrachèrent les nez d’aulcuns de mes gens, à cause que elles ne les pouvoient pas prendre par les oreilles ny par les cheveux, pource qu’ilz n’en avoient point, au moyen dequoy ilz demeurèrent tous camus, dont ilz estoient fort honteux. Toutesfoys nous prismes grand couraige ; à grands coups d’espées à deux mains nous les tranchions à travers du corps, pource qu’elles n’avoient nulz os, et les mismes tous en fuyte, sinon celles que nous tuasmes : car elles demeurèrent mortes, et, n’eust esté ung gros fleuve de moustarde, qui vient d’une fontaine, laquelle sourd de dessoubs ung rocher de pierre grise de la couleur de moustarde, la plus forte que jamais homme gouslast, lequel fleuve court par le millieu et tout à travers d’icelles isles, nous les eussions mises toutes à mort ; mais elles se jectcrent dedans iceluy fleuve, duquel elles ont accoustumé de boyre, et nouèrent oultre.

Aulcuns de mes gens se jecterent après pour les suyvir, et principalement ceulx à qui elles avoient arraché le nez, car ilz estoient fort animez contre elles ; mais, pource qu’icelluy fleuve est de moustarde la plus forte que je vy jamais, et qu’elle leur entroit en nouant dedans les trouz des narrines, ilz furent contrainctz de soy retirer, pource qu’ilz ne pouvoient souffrir ny endurer la force de la moustarde dudtct fleuve, et qu’ilz avoient les nez de nouveau arrachez.