Le Journal d’un missionnaire au Texas/01

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Le Journal d’un Missionnaire au Texas, scènes et souvenirs d’un premier voyage en Amérique
Revue des Deux Mondes, 2e période, tome 3, 1856 (pp. 728-784).
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Le Journal d’un Missionnaire au Texas, scènes et souvenirs d’un premier voyage en Amérique

En 1846, l’évêque du Texas, Mgr Odin, était venu à Lyon recruter des missionnaires, c’est-à-dire des desservans pour les colonies d’Européens, chaque jour plus nombreuses, qui s’établissaient dans son diocèse. Il parla, dans une prédication éloquente, de ces contrées lointaines où s’élevaient des nations nouvelles, de ces masses d’émigrans qui, dispersés et disséminés dans les solitudes, vivraient sans les secours de la religion, si des prêtres dévoués ne les suivaient résolument au milieu des plaines et des bois. Il ne cacha point à ses auditeurs les dangers et les misères, les aventures et les souffrances qui attendaient là-bas le missionnaire. « Vous n’aurez pas toujours de quoi manger et boire, vous voyagerez sans cesse dans un pays inconnu où les distances sont énormes, les plaines immenses, les forêts gigantesques. Vous passerez des nuits sur une terre humide et des jours sous un soleil brûlant, vous traverserez des périls de toute sorte, et vous aurez besoin d’énergie et de hardiesse ; mais considérez la grandeur de l’œuvre et le mérite de cette tâche, pleine d’épreuves et de hasards ! » J’étais alors âgé de vingt ans à peine, et je n’avais pas encore terminé mes études ecclésiastiques : je n’en résolus pas moins d’obéir à la voix que je venais d’entendre, et les missions américaines m’apparurent dès lors comme le but où m’appelait une vocation irrésistible, subitement révélée.

Deux ans plus tard, j’étais à Galveston, qui est le port principal du Texas. Je me présentai à l’évêque, et je lui annonçai que j’étais prêt à partager les fatigues et les travaux des missionnaires de son diocèse. L’évêque approuva ma résolution, et c’est ainsi que j’entrai dans une vie dont les souffrances obscures et les devoirs périlleux répandront peut-être quelque intérêt sur les souvenirs que je résume ici.


I – L’arrivée

Texas est un mot indien qui signifie lieu de chasse. Borné au sud par le golfe du Mexique, à l’est par la Louisiane, au nord par la Rivière-Rouge, au nord-ouest par le Nouveau-Mexique, à l’ouest par le Rio-Grande, ce pays voit sa population s’accroître si rapidement, qu’il est impossible d’en donner un chiffre exact. On estimait en 1848 qu’il contenait 400,000 âmes, sans parler des Indiens, qui ne se sont encore laissé compter par personne. Les Mexicains sont les plus nombreux, quoi qu’en disent les faiseurs de statistiques, puis les Anglo-Américains, ensuite les Allemands ; le nombre des esclaves noirs qui travaillent dans les plantations est assez considérable. Le Texas est divisé en vingt-six comtés, dont chacun possède une capitale ; la plupart de ces vingt-six capitales mériteraient à peine le titre de village. Le Rio-Grande est navigable sur une étendue de 200 milles environ ; le Nucus, le San-Antonio, le Colorado et le Brazos ne le sont qu’à leurs embouchures. Les baies de Galveston et de Matagorda sont très poissonneuses ; dans la baie de Matagorda, on trouve des tortues lourdes de cent kilogrammes, des épées-de-mer longues de deux mètres, beaucoup de requins et beaucoup de bancs d’huîtres, qui sont excellentes. Tout le pays s’étend en longues plaines que soulèvent rarement de légères ondulations ; les prairies immenses sont coupées par les forêts qui bordent les rivières. Les arbres les plus communs sont le magnolia, le sycomore, l’ébène, certaines variétés d’acacia, de chêne et de palmier, le mesquite, l’érable à sucre, le sapin, et d’autres espèces appartenant aux pays chauds. Le coton est d’une qualité supérieure ; il est surtout cultivé sur les bords du Brazos. Le tabac de Nacogdochès est, dit-on, le meilleur des États-Unis. Partout croît le maïs, et la canne à sucre donne des produits plus beaux que dans la Louisiane.

Parmi les tribus indiennes qui habitent le nord et l’ouest du Texas, la plus farouche et la plus considérable est celle des Comanches, On estime qu’elle compte 40,000 guerriers. C’est la seule tribu qu’on ait à redouter. Les Apaches et les Navajos viennent quelquefois chasser dans le Texas, mais d’ordinaire ils se tiennent dans le Nouveau-Mexique et dans l’état de Sonora. Les Lipans, les Cothos, les Wakos, les Delawares sont peu nombreux ; les Delawares n’ont rien de féroce. On trouve encore sur les bords du Rio-Grande, autour du golfe et à l’est, quelques groupes d’Indiens manzos (Bons), débris ou fractions de tribus.

Les religions sont nombreuses au Texas. Les Mexicains et les Indo-Mexicains sont catholiques ; mais faute d’une suffisante instruction primitive, ils se sont fait une croyance toute superficielle qui méconnaît les vérités les plus essentielles de la foi, les principaux devoirs du chrétien, et qui mêle au dogme et à la morale les coutumes bizarres et les superstitions. Ils ont besoin que des esprits plus éclairés les amènent à la pure lumière du vrai christianisme, et ils s’y laisseront amener, car ils ont en matière religieuse beaucoup de simplicité et de sincérité, et ils écoutent docilement la voix du prêtre. Beaucoup de créoles sont également catholiques. Parmi les Anglo-Américains, la grande majorité est méthodiste ou presbytérienne ; les baptistes, anabaptistes, épiscopaliens, quakers, mormons et autres sont peu nombreux.

Quant aux Indiens, leur religion varie avec la tribu, et il est difficile d’en connaître les détails précis, car on n’a de renseignemens que par les récits des prisonniers qui leur ont échappé, et on ne peut y croire sans réserve. Les Comanches adorent le soleil et la lumière. Ils sont très superstitieux : leurs prêtres ou devins leur donnent des amulettes qui les préservent, disent-ils, de tout danger et les dérobent aux atteintes des animaux et des hommes. Ces prêtres ont une façon très simple, facile et sûre d’être devins : la nuit, enveloppés de grandes draperies blanches, ils courent ou plutôt volent sur leurs chevaux, à travers les prairies et les montagnes, pour reconnaître les caravanes qui sont en marche, savoir de quel côté elles se dirigent, compter le nombre des voyageurs ; le jour ils se déguisent de mille manières, pénètrent dans les villes, épiant et furetant Rentrés chez eux, ils donnent solennellement à la tribu, comme des révélations dues aux esprits, des indications dont l’expérience prouve la justesse. Les autres Indiens adorent le Grand-Esprit, qu’ils logent dans le ciel, et qui étend sur eux sa protection. Du reste, ils ne le fatiguent pas de prières bien variées : tout ce qu’ils lui demandent, ce sont de bonnes tueries à la chasse et de bonnes aubaines dans le pillage.

Les tribus sédentaires n’ensevelissent pas leurs morts ; elles amoncèlent sur eux les branches et la terre pour les préserver des loups et des bêtes fauves ; elles les entassent indéfiniment les uns sur les autres, de sorte que si la tribu demeure très longtemps dans le même endroit, le cimetière s’élève en s’étendant et devient une petite colline mortuaire que les blancs appellent montagne indienne. Les Lipans au contraire et d’autres tribus errantes enterrent leurs morts dans des fosses çà et là, généralement dans les bois ou les broussailles ; ils recouvrent le corps de plusieurs couches alternatives de terre et de branchages, répandent de l’herbe sur le sol, et au-dessus ils entrelacent élégamment les rameaux, faisant une sorte de voûte feuillue qui sert de toit et d’abri à la tombe isolée.

J’ai fait quelques recherches historiques sur les premières visites des Espagnols dans le Texas, mais je n’ai trouvé aucuns renseignemens précis sur ce qui a précédé le XVIIe siècle. Les historiens n’indiquent ni les points de départ, ni les distances ; ils se contentent des désignations les plus vagues. On montre dans la baie de Matagorda un arbre qui est seul sur une langue de terre : c’est là qu’un Français, M. Lasalle, voulut au XVIIe siècle fonder une colonie. Le presidio de San-Antonio de Bexar, fondé par le marquis de Médina, date de la même époque, et non pas du commencement du XVIIIe siècle, comme le prétendent quelques historiens. Les autres missions ou établissemens espagnols, San-José, la Concepcion, Goliad, Sabadie et Nacogdochès, sont postérieurs d’une cinquantaine d’années. Quant à l’histoire moderne du Texas, elle est trop connue pour que je m’y arrête ; je rappellerai seulement que le gouvernement espagnol accorda de grands privilèges à un Missourien nommé Moïse Austin, qui vint coloniser le Texas à la tête d’un grand nombre de familles, qu’après la déclaration de l’indépendance mexicaine quelques-uns de ces privilèges furent méconnus, que les Texiens se révoltèrent et réussirent à fonder au commencement de 1836 une république particulière. Le général Houston fut élu président ; mais la petite république, trop faible et trop pauvre pour se soutenir seule, se joignit en 1845 à la confédération des États-Unis. L’année suivante, les États-Unis et le Mexique se brouillèrent au sujet de la démarcation des frontières, et la guerre ne se termina qu’au commencement de 1848 par le traité de Guadalupe-Hidalgo.

Galveston est bâti au nord d’une île de sable longue et étroite ; on marche partout sur le sable, même dans les rues. Pendant le jour, tout ce sable, brûlé par le soleil, embrase l’air et rend le séjour de Galveston insupportable ; les maringouins sont en si grand nombre et si féroces, qu’en été un étranger n’y peut pas vivre. L’eau est détestable : les habitans, pour en avoir, sont obligés de recueillir l’eau de pluie dans de vastes citernes en bois ou en briques ; elle est chauffée à outrance par les feux du soleil, et les réservoirs où elle séjourne ne sont pas toujours propres : qu’on juge de ce qu’elle peut être ! On est obligé d’apporter de la terre du continent pour avoir un peu de végétation ; mais cette terre est si fertile, que, mêlée au sable, elle produit encore de bons fruits et de bons légumes. Les maisons sont presque toutes en bois, et les petits jardins qui les entourent imprègnent l’air de l’odeur des lauriers-roses. Ce qui est digne de remarque, c’est que les nègres à Galveston recouvrent leur liberté entière le dimanche : un jour sur sept, ce n’est guère ; mais c’est déjà beaucoup dans un état du sud. On voit que ces pauvres nègres ont à compenser ce jour-là six jours de servitude ; ils se livrent ardemment à leurs deux passions favorites, la promenade et la danse. Souvent ils attèlent les chevaux de leurs maîtres et courent sur la plage en chars ou en tilburys, sans attendre que la journée, en s’avançant, ait un peu tempéré la chaleur.

Le palais épiscopal se composait de trois misérables cabanes contenant sept ou huit petites chambres. Le soir, quelques catholiques venaient voir le bon évêque, et réunis sous une galerie qu’ombrageaient les figuiers et les lauriers-roses, nous écoutions le récit de ses voyages et le développement de ses idées sur les besoins et l’avenir de la mission. C’étaient les heures les plus agréables. La belle cathédrale qui s’élève aujourd’hui à Galveston n’était pas encore achevée, et le culte se célébrait dans une petite chapelle en bois qui avait peine à contenir les fidèles. Quand il pleuvait, l’eau passait à travers le toit. Un dimanche, pendant que M Odin prêchait, la pluie tomba en abondance, et, s’infiltrant à travers les fissures, descendit en gouttelettes sur les fidèles, qui furent obligés d’ouvrir leurs parapluies en pleine église. Du reste, les jours pluvieux sont pleins de charme en ce pays, et l’on y pense en soupirant quand arrivent les fortes chaleurs. Ces chaleurs m’incommodèrent au point que l’évêque, alarmé pour ma santé, m’engagea à me rendre à San-Antonio, dans l’intérieur du Texas. Comme mon plus grand désir était de rejoindre un de mes compatriotes, l’abbé Dubuis, dont la résidence principale était Castroville, et que Castroville n’est séparé de San-Antonio que par une trentaine de milles, je montai avec joie sur un bateau à vapeur qui devait me conduire à Houston, d’où je devais me rendre par terre à San-Antonio.

C’était le 31 juillet 1848. Le ciel s’était armé de tous ses feux ; la baie étincelait comme un miroir ; au loin, quelques buissons épars sur des îlots mettaient un peu de gris dans l’horizon chauffé à blanc. Arrivés à l’extrémité de la baie, nous entrâmes dans la petite rivière de Bufalo, bordée de joncs et de roseaux où s’abattaient des hérons, des grues et des milliers de canards, si tortueuse et si étroite qu’à chaque instant dans les détours notre bateau touchait les rives par la proue ou la poupe. Bientôt ces rives s’élevèrent et se boisèrent ; enfin parurent les terres hautes, peuplées de magnolias aux grandes fleurs blanches et aux suaves parfums. Les écureuils gris sautaient de branche en branche ; les oiseaux-moqueurs et les cardinaux faisaient babiller ces admirables solitudes. « Ah ! les beaux arbres I » m’écriai-je transporté. — « Oui, répondit un de mes voisins, cela ferait du beau bois de construction. » Je me retournai avec dédain : « Monsieur est sans doute Américain ? » demandai-je. — « Oui, monsieur. »

Houston est une misérable petite ville composée de vingt maisons de brique alignées et de cent cabanes de bois disséminées parmi des troncs d’arbres coupés. Elle est peuplée de méthodistes et surtout de fourmis. Ces fourmis se promènent dans toutes les chambres en processions interminables ; le plancher, les murailles, le plafond, sont parcourus en tous sens par les noires colonnes de ces bataillons toujours en marche. Les habitans, pour soustraire quelque chose à leurs infatigables reconnaissances, placent sous les pieds des lits, des tables et des buffets, de petits vases pleins d’eau. Je me couchai dans un lit ainsi protégé, ou, comme on pourrait dire en se servant d’un vieux mot qui a été français, insulé, et je dormis paisiblement au milieu des ennemis. Le lendemain, en m’habillant, je fus pris d’un chatouillement universel, puis je sentis des piqûres depuis les pieds jusqu’aux épaules ; je jetai bien vite mes habits. J’avais oublié de les placer pendant la nuit sur mon lit ou sur une table, sur quelque meuble inaccessible, et ils avaient été envahis. Je les secouai vigoureusement, et, les ayant remis, au risque d’emporter quelques-uns des hôtes qui s’en étaient emparés, je me sauvai de cette fourmilière. Pour fuir à San-Antonio, je pris la poste.

La poste est une charrette attelée de quatre chevaux vigoureux. J’étais le seul voyageur. Nous partîmes au galop. Un pont large de six ou sept pieds, fait de deux pièces de bois et de branches mal jointes, est jeté entre les deux monticules qui enserrent le Bufalo ; nous y passâmes à fond de train. Je fus un peu effrayé, car le moindre obstacle pouvait nous lancer dans le précipice ; mais je n’eus pas longtemps le loisir d’y penser. Les soubresauts de la charrette, les cahots me ballottaient si bien, me menaçaient d’une chute si imminente, que je me cramponnai en désespéré à ce rude véhicule, comme un naufragé s’accroche à un rocher en dépit des vagues qui le heurtent et le battent. Bientôt cependant, brisé, moulu, épuisé, je lâchai prise et m’abandonnai aux chocs et au roulis. Les routes du Texas sont presque toutes tracées d’une façon économique et primitive ; dans les bois, de simples entailles sur les arbres indiquent le chemin ; si quelque arbre est trop embarrassant, on le coupe à un pied ou deux du sol, comme pour ménager çà et là des cahots ; dans les endroits découverts, il n’y a pas de route tracée, et l’on va à sa guise sur un terrain plat et sans aspérités. C’est pour cela sans doute que la poste court à toute bride dans les bois, passant sur les troncs, se jetant contre les arbres, et qu’elle va au pas dans les prairies, où le soleil vous rôtit impitoyablement.

Après cette course forcenée à travers la forêt, nous débouchâmes dans une de ces prairies immenses dont j’avais tant entendu parler. Nous ne devions pas, en marchant toute la journée, en atteindre les limites. Au bout d’une heure, nous étions perdus dans un océan d’herbes courtes et sèches où pas un buisson n’arrêtait la vue, où rien ne marquait un commencement ou une fin, où tout était immobile et muet, l’air et les oiseaux. La mer du moins a le vent et les vagues qui l’animent ; mais ce silence morne dans cette immensité sans fond emplissait mon cœur d’une vague et navrante mélancolie : j’étais mal à l’aise dans ce vide qui semblait le néant.

Vers le soir, mon cocher s’endormit ; les chevaux livrés à leur propre direction rencontrèrent un ravin et ne manquèrent pas d’y jeter notre charrette ; la secousse nous lança sur l’autre bord du fossé. « Avez-vous quelque chose de cassé ? me dit Je cocher réveillé. — Non. — En ce cas, ce n’est rien. — C’est assez, car pour peu que cette façon de voyager continue quatre ou cinq jours, je ne pourrai arriver qu’en morceaux. » La nuit, qui vient sans crépuscule en ces contrées, nous surprit un instant après ; mais nous nous trouvions devant la porte d’une ferme où nous devions passer la nuit. Le chant du coq, le mugissement des bœufs, le bêlement des brebis, me firent plaisir comme si j’avais touché le port, comme si je me retrouvais en pays de connaissance. Je me croyais dans une ferme française. Un bon repas et du lait me réconfortèrent, et l’on me conduisit à mon lit. C’était un carré long fait avec des branches d’arbre ; une couverture de laine était dessus. J’y mis encore mes habits, et me couchai mort de fatigue ; mais je ne parvins pas à dormir : les pointes des branches m’entraient dans les côtes, je me tournais et me retournais pour trouver une position entre deux piquans, et le jour parut que je cherchais encore. Il fallut se lever, car l’étape à fournir était longue. Elle était de plus pénible et dangereuse ; la route passait en pleine forêt, était hérissée de troncs d’arbres et descendait en des bas-fonds que peuplaient les bêtes fauves et les gros serpens. Mon cocher, par prévoyance prit une hache, des cordes, un pistolet à six coups et une carabine ; mais moi, je n’avais pas d’armes, et je me serrai près de lui pour avoir un protecteur prompt et sûr.

En dépit de ces craintes, le plaisir de retrouver des arbres me fit bientôt oublier le péril, et je me sentis rarement plus heureux. La nature semblait épuiser ses diversités pour me dédommager de sa mortelle monotonie de la veille. Nous traversâmes d’abord plusieurs prairies (celles-là heureusement étaient petites) ; des cours d’eau bruissaient de tous côtés, et les bords étaient garnis de fleurs si abondantes et si serrées, qu’on distinguait à peine une tige ou une feuille dans ce pêle-mêle de couleurs éclatantes. Un vent léger courait dans le feuillage des vieux chênes éparpillés dans ce beau jardin naturel : c’était un aimable Éden. Bientôt les chênes se réunirent par groupes, puis il en vint une multitude ; enfin ils se mêlèrent à des sycomores, à des platanes dont le nombre était infini ; nous étions dans une forêt vierge, dans l’Amérique des poètes ! Mais je vois mon cocher qui prend sa carabine, fait craquer le chien, examine l’amorce et place l’arme entre ses jambes : il paraît que le danger commence. Cependant mon cocher fredonne et ne s’interrompt que pour me montrer les arbres à miel et les plantes qui guérissent de la morsure des serpens, remède bien rassurant ! La beauté de cette puissante végétation occupe mon esprit et me distrait de mes inquiétudes ; je me plonge tout entier dans mon admiration. Tout à coup les chevaux s’arrêtent, soufflent bruyamment, tremblent et reculent ; ils jettent brusquement la charrette contre un tronc d’arbre, le timon se casse. Le cocher descend avec sa carabine. Aussitôt une panthère, qui déployait en rampant trois pieds et demi de long, saute au cou du premier cheval : un coup de feu part ; elle tombe inanimée. Pour moi, le choc m’avait jeté dans le fond de la charrette, la tête en bas, et je vis la scène… à l’envers. Le cheval n’avait que quelques écorchures ; nous rajustons le timon avec nos cordes tant bien que mal, la panthère est mise avec moi dans la charrette, et après une demi-heure d’arrêt nous voilà repartis.

Nous arrivons bientôt sur les bords du Brazos, rivière étroite, peu profonde, d’une eau claire et pure. Des arbres d’une hauteur prodigieuse trempent leurs racines dans son lit et projettent leurs branches énormes au-dessus du courant en forme de berceau. Nous traversons la rivière sur une espèce de bateau plat, et presque aussitôt nous nous trouvons dans une de ces riches plantations de coton si nombreuses sur les rives du Brazos. Les cotonniers sont couverts de fleurs rouges ou blanches qui se mêlent, qui montent ou descendent suivant les inclinaisons du terrain. Enfin nous parvenons à une heure très avancée devant la ferme où nous devons passer la nuit. Les bâtimens, ombragés de chênes, d’érables et d’acacias, sont vastes et indiquent l’aisance. J’y dormis assez bien. Le lendemain, je m’aperçus que la petite somme que j’avais emportée était considérablement diminuée, et par économie je m’abstins de déjeuner. Ce jour-là, une femme monta avec moi dans la charrette ; cette compagnie ne me porta pas bonheur. Quoique l’aube parût à peine, l’air était déjà étouffant et sentait le soufre et le charbon ; le ciel devint noir presque tout d’un coup ; les éclairs brillaient si rapides et si nombreux, qu’on eût dit un incendie ; de grosses gouttes tièdes commencèrent à tomber, suivies d’un véritable déluge, qui eut bientôt traversé de part en part mes légers vêtemens de coton. Des torrens improvisés se précipitaient de tous côtés ; notre attelage roulait péniblement dans une espèce de lac boueux ; le tonnerre faisait de terribles fracas, et la foudre tomba deux fois de suite à quelques pas de nous. Ma compagne était fort effrayée ; mais elle n’avait du moins que le mal de la peur, étant enveloppée d’épaisses couvertures et armée d’un parapluie qui déversait dans mon cou et sur mes genoux deux rigoles froides comme une douche. J’étais noyé, mes mains étaient ridées et toutes blanches, mes dents claquaient, tout mon corps frissonnait. Vers une heure de l’après-midi, l’orage cessa ; vers deux heures, nous arrivâmes à une petite ville nommée Indépendance. J’y mangeai très mal et n’eus pas même le temps de me sécher. Je ne pus que vider l’eau qui clapotait dans mes souliers, et il fallut se remettre en route.

Le vent du nord souffla et me sécha. Nous cheminions entre un bois de chênes et une prairie pleine de fleurs courbées ou brisées par l’orage. La route était si détrempée, que nous n’arrivâmes à l’auberge que fort avant dans la nuit. Le déjeûner du lendemain me coûta mon dernier centime, et comme il y avait encore trois journées entre nous et San-Antonio, la perspective d’un si long jeûne m’attrista et m’empêcha d’admirer la nature. Elle était belle pourtant ; les arbres et les lianes étaient gigantesques ; une vigne sauvage, grosse de quinze pouces au moins, même à une hauteur de trente à quarante pieds, enlaçait ses puissans rameaux aux sommets des plus grands sycomores, et s’étendait à des distances de plus de cent mètres.

À midi, comme nous arrivions à la maison où nous devions dîner, je vis déboucher de tous les côtés du bois des cavaliers et des amazones en grande toilette : c’étaient des presbytériens qui allaient entendre un sermon de leur ministre. Ne pouvant payer mon dîner, je me promenais d’assez mauvaise humeur, quand apparut sur la route que nous devions suivre un attelage semblable au nôtre, voiturant deux hommes vêtus de noir. Quelle fut ma joie en reconnaissant l’abbé Dubuis et un autre missionnaire ! Nous nous jetâmes dans les bras les uns des autres, et nous nous racontâmes toutes nos aventures. L’abbé Dubuis me marqua tout son regret du voyage que j’avais entrepris. Tandis que je venais le rejoindre, il s’éloignait de sa mission, dégoûté par la méchanceté des habitans, qui, non contens de le laisser souffrir de la faim, le calomniaient de leur mieux. Son compagnon de mission était mort au bout de trois mois de misère, d’ennui et de douleur. Je ne savais trop que faire, d’autant que je n’avais pas un sou. L’abbé n’avait pas assez d’argent pour me faire rebrousser chemin, mais il pouvait, quoique fort pauvre, me donner de quoi manger jusqu’à San-Antonio. Force me fut donc de continuer, inquiet et le cœur gros. Avant d’atteindre San-Antonio, j’avais encore à traverser Austin, San-Marcos, Braunfels. L’abbé Dubuis me rendit un peu d’espérance en me promettant de retourner à sa mission, si l’évêque m’autorisait à partager ses travaux.

Austin, siège de la législature du Texas, est une ville petite et malpropre. Il n’y a qu’un hôtel, lequel est misérable. En traversant sur un bateau le Colorado, nous assistâmes à une curieuse cérémonie : c’était le baptême de deux vieilles femmes. Le ministre, debout sur une planche entre deux bateaux, prit tour à tour les néophytes, les plongea dans l’eau jusqu’au cou, et les y retint pendant qu’il prononçait les paroles sacramentelles. Toute la population d’Austin était venue, et paraissait s’amuser beaucoup de ce bain un peu froid ; mais les deux vieilles femmes ne prenaient pas garde aux curieux.

Le conducteur me montrait à chaque instant des endroits qu’avaient ensanglantés les combats des blancs contre les Indiens, ou des Texiens contre les Mexicains, et ces histoires m’auraient effrayé, si un musicien, qui avait pris place dans notre charrette, ne m’avait de temps en temps récréé par les sons faux et discordans de son violon.

L’hôtel du petit village de San-Marcos se compose de deux cabanes faites de sapin et de paille. Ce qui me parut plus qu’étrange, c’est qu’il n’y avait que deux lits, mais énormes : l’un était pour les hommes et l’autre pour les femmes. Les ours sont très nombreux dans ce lieu isolée Pour la première fois je mangeai de leur chair, que je trouvai bonne. Un nouveau voyageur pour San-Antonio se trouvait là : c’était un Français qui était venu chasser les ours et en rapportait deux. Pendant que nous dînions, un sourd grognement résonna près de nous. Le Français prit vivement son fusil à deux coups et partit sans rien dire. Je demandai à l’hôte ce que c’était. — C’est un ours, me dit-il avec le plus grand flegme, et voyant mon air étonné, il ajouta : « Oh ! ces animaux nous volent quelquefois, mais ils nous font rarement du mal ; quand ils nous voient, ils se sauvent. On dit même que, sur la route de Fredericksburg, la ferme d’un M. Masenbach est gardée par des ours apprivoisés qui servent de chiens de garde. Quand on arrive après le jour tombé… » Une double détonation l’interrompit : le Français reparut bientôt, et reprit sa place en me disant qu’il avait très certainement blessé l’ours mortellement, mais qu’il n’avait pu le poursuivre dans la forêt, où il avait disparu, craignant de manquer le départ de la charrette. Ce Français-là était peut-être un Gascon.

Braunfels est une grande colonie allemande. Nous y arrivâmes le soir, et n’y vîmes que des groupes de gens ivres, criant et discutant, doublement échauffés par le vin et la parole. Je n’osais passer la nuit en pareille société ; mais on me dit : « Ne faites pas attention, c’est un jour d’élection. Il y a plus de bruit que de mal. » Dans la chambre de l’auberge étaient des gens avinés, qui faisaient de la politique cigare à la bouche et verre en main. Quand notre musicien parut dans la salle, ils poussèrent des hourras, et, se levant, lui crièrent de les faire danser. Je profitai du mouvement pour m’emparer d’un lit ; mais, prévoyant des scènes dont je ne pouvais mesurer ni la durée ni les conséquences ; je n’osai me déshabiller, et j’attendis pestant contre la politique, le vin et les violons. Le musicien déclara que son instrument ne pouvait aller tant que son gosier était sec, mais qu’il irait aussi longtemps que son gosier serait humide. Nouvelle salve de hourras. On charge la table de bouteilles de vin et de brandy. Aussitôt des valses et des danses américaines sortent du violon avec des accens criards et des discordances impitoyables. Les électeurs sautaient, se démenaient, tournaient, hurlaient à briser le tympan d’un homme sourd. Après trois heures de sabbat une corde du violon se brisa par bonheur ; musique et danse s’arrêtèrent, et mes gens s’en allèrent chancelans. Je me déshabillai promptement et j’éteignis la chandelle. J’allais m’endormir, quand quelque chose tomba lourdement sur moi. Effrayé, à demi écrasé, je tâtai ; je sentis des habits, des cheveux, un nez, un violon : c’était le musicien, qui, ivre comme un électeur, avait donné sur le lit. Je me débarrassai de cette avalanche et me réfugiai dans le lit vacant.

À trois heures de l’après-midi, j’étais à San-Antonio : une grande place ; au milieu, une église aux murs épais, avec une tour massive et carrée et une petite coupole au-dessus du chœur ; à l’entour, des alignemens de larges maisons de pierre, à toits plats et à terrasses, blanchies à la chaux, avec des ouvertures rares et petites ; çà et là quelques lilas de Chine ; des rues droites, mais sales ; des cours et des jardins potagers où croissent, sans culture et sans ordre, le lilas, le figuier, le pêcher et le grenadier. La pierre remplace peu à peu, dans les constructions, les roseaux, la boue séchée et les briques des cabanes. Les habitans ne dépassaient guère, à cette époque, le chiffre de trois mille, la plupart Mexicains. Le costume des hommes est pittoresque et gracieux, quoique moins riche et moins propre que dans l’intérieur du Mexique. Le chapeau à larges bords porte des ornemens d’argent ; la veste est courte et garnie de boutons d’argent ; lorsqu’elle est en peau de daim, les manches sont ouvertes jusqu’aux coudes. Point de gilet ; le pantalon, également garni de boutons d’argent, est ouvert jusqu’aux hanches, mais toujours boutonné à partir du genou. Il est de peau ou de velours bleu, bordé de larges bandes de velours noir. Les Mexicains portent toujours une écharpe de soie bleue ou rouge. Les Mexicaines sont peu vêtues : une chemise fort décolletée et un jupon, voilà tout. Quand elles vont à l’église, elles mettent une robe de mousseline claire, et se couvrent la tête d’une écharpe nouée à la taille.

À deux ou trois milles de San-Antonio et sur le petit fleuve du même nom se trouvent les deux anciennes missions de San-José et de la Concepcion, qui sont en ruines. L’une est au milieu d’un chaparal (grand bosquet), l’autre cachée dans un petit bois qui la couvre de ses arbres gigantesques. San-José montre encore une épaisse muraille entourant un ou deux hectares où s’élève une église de moyenne grandeur, aux belles proportions, aux riches sculptures, au clocher élégant. Les fusils des Texiens, pendant la guerre de l’indépendance, ont écorché quelques arabesques et cassé quelques saints dans leurs niches. Le temps ébranle peu à peu l’édifice ; mais le ciment est si fort que bien des siècles, si la main des hommes ne les aide, s’écouleront encore sans le renverser. Ce ciment, dit la tradition, a été fait avec du lait de vache et de brebis ; voilà pour quoi il est si solide. Autrefois les Espagnols mettaient dans ce refuge des prisonniers indiens, que les franciscains instruisaient dans la religion, l’agriculture et quelques métiers. Les maisonnettes de ces barbares élèves étaient adossées à la muraille. Aujourd’hui leurs descendans se sont transportés à San-Antonio ou sur d’autres points de la rivière ; il ne reste plus que quelques pauvres familles indo-mexicaines cultivant un peu de maïs, vivant dans une affreuse malpropreté et se couchant le soir près de leurs cabanes en ruines, l’inséparable cigarette à la main. L’église n’est plus visitée que par des nuées de chauve-souris ; les larges brèches des murs d’enceinte laissent pénétrer les bêtes fauves, les Indiens, et même les énormes charrettes aux roues massives tirées lentement par des bœufs. La Concepcion est de l’autre côté du San-Antonio, l’église est nue et petite ; mais la fraîcheur des ombrages et de l’eau devait en faire un séjour agréable.

Les prêtres qui desservaient San-Antonio étaient Espagnols ; ils habitaient une vilaine maison de pierre sur la place. On me fourra dans une moitié de grenier. Le mobilier se composait d’un mauvais lit de sangle, sans matelas ni paillasse, d’une table disloquée, de deux chaises, dont l’une était sans fond, et l’autre privée d’une jambe, et d’un cercueil destiné à transporter les pauvres jusqu’au cimetière, d’où le cercueil revenait sans le mort pour recommencer indéfiniment le même service. Une petite fenêtre donnait sur la route du Mexique ; une lucarne était percée dans le toit ; le toit laissait passer la pluie et surtout les rayons d’un soleil brûlant. Ce n’étaient pas les habitans qui manquaient dans mon réduit : les chauves-souris, les rats, les araignées, les mosquitos, les scorpions, les insectes de toute espèce y vivaient et y grillaient avec moi. Tout près de la maison coulait un ruisseau d’eau claire où les femmes lavaient le linge et se baignaient publiquement : ma fenêtre avait vue sur leurs ébats ; aussi étais-je obligé de la tenir toujours fermée pendant le jour. Je ne pouvais me promener par la ville à cause de la chaleur, ni au dehors à cause des Indiens. Le curé espagnol me racontait que pendant bien longtemps il n’avait pu conduire un mort au cimetière, qui n’est qu’à une portée de pistolet de la cure, sans se faire escorter d’une troupe armée. Ainsi j’étais confiné dans mon galetas, languissant d’ennui, étouffant, ne pouvant travailler. Le manque d’air, de mouvement et de distraction me donna une maladie singulière : je m’évanouissais une ou deux fois par jour, si soudainement que je ne pouvais appeler personne à mon secours, et ces évanouissemens étaient longs. Ma tristesse devint telle que je formai la folle résolution de retourner à Galveston à pied, sans argent, quand l’évêque arriva et me dit de me tenir prêt pour mes examens et mon ordination. J’hésitai d’abord ; je n’osais encore m’engager par un vœu irrévocable dans l’exercice du sacerdoce, au milieu de populations vicieuses dont j’ignorais la langue et les usages, sous un ciel d’airain, parmi des périls de tout genre, et cela à vingt-trois ans, à l’âge où les passions ont le plus d’empire. Je fus effrayé des solennels engagemens que j’allais prendre, et je doutais de ma force, implorant Dieu pour qu’il m’inspirât. L’abbé Dubuis arriva en ce moment ; il releva et excita mon courage ; il me montra ces pauvres populations qui avaient tant besoin des prêtres. Il me promit de m’associer à ses travaux et à son dévouement. « On souffre beaucoup en mission, me disait-il, des difficultés de la vie, de l’ingratitude des uns, de l’indifférence de tous ; mais on se sent récompensé au centuple quand on a donné à quelques pauvres gens un peu de consolation sur la terre et une couronne dans le ciel : ils nous le rendent par le bonheur que nous éprouvons à les soulager. » Je n’hésitai plus, et je fus ordonné prêtre. Je pensai aux jeunes ecclésiastiques de l’Europe, entourés ce jour-là de leurs parens, de leurs amis, qui les exhortent et les encouragent par leur émotion même. Pour moi, j’étais séparé de tout ce qui m’était cher au monde, j’étais seul ; je voyais s’ouvrir une vie d’isolement et de misères perpétuelles, et je trouvai le calice amer. Jamais la religion n’eut plus besoin de me faire sentir ses salutaires conseils et ses ordres divins qu’en ce jour où je faisais le sacrifice de ma vie.

II – La mission

La mission que je partageais avec l’abbé Dubuis comprenait les Allemands catholiques disséminés dans les villes, colonies et villages, ainsi que les soldats irlandais qui servaient dans les troupes américaines chargées de réprimer les incursions des Indiens. Les points principaux étaient : à l’ouest, Vandenberg, la colonie et le camp de Dahnis, et plus loin un autre camp américain, situé sur la rivière de la Leona ; au nord, Fredericksburg ; au sud, Braunfels, que j’avais traversé en venant à San-Antonio. Je n’avais pas affaire aux Mexicains. La seule langue étrangère que je connusse, l’italien, m’était inutile ; je ne savais que quelques mots d’anglais, et j’ignorais l’allemand, qui m’était indispensable. Cependant je me rendis sans retard et seul à Castroville, résidence de l’abbé Dubuis, qui devenait aussi la mienne ; l’abbé Dubuis, ayant affaire à Braunfels, ne pouvait venir m’y installer.

En arrivant à Castroville, je me dirigeai vers la maison du bon missionnaire pour m’y établir. Quel fut mon étonnement en la trouvant habitée ! Une famille s’en était emparée et vivait là comme chez elle. Une maison vide est bonne à prendre. On ne me reçut pas cependant comme la lice de La Fontaine ; on fut très gracieux, je dois le dire : on m’arrangea un lit, on me fit les honneurs de la maison qu’on avait usurpée. Je dormis si bien près de ces amis inattendus, que je me levai beaucoup plus tard que le soleil : je m’habillai en toute hâte et je courus dire la messe dans la misérable cabane qui s’appelait l’église. Personne n’y assista ; on ignorait mon arrivée. Après cet acte solitaire, je fis l’examen de la maison. C’était l’abbé Dubuis qui l’avait bâtie avec le père Chazelle, son compagnon, qui était mort. Elle était de bois, de pierre et de brique ; les angles s’étaient disjoints par endroits, et ouvraient un passage très fréquenté aux lézards et aux serpens, accompagnés de rats, de fourmis et de scorpions. Ce domaine consistait en deux chambres séparées par un corridor et un grenier, précédées d’un jardin potager, d’une basse-cour, et flanquées de deux cabanes, dont l’une était à volonté une écurie, un grenier d’abondance et un poulailler, quelquefois tout cela ensemble, et dont l’autre, faite de branches avec un toit de chaume, contenait la cuisine et l’école. Dans le jardin, près de ma chambre, était la tombe de l’abbé Chazelle, toute parfumée de résédas.

Les deux compagnons avaient été très malades en même temps ; l’un gisait à terre sur une peau de buffle, l’autre languissait sur une table qui lui servait de lit. Pas un médecin pour les soigner, et, pour toute médecine, un peu d’eau fraîche. Un jour que tous deux pouvaient se soutenir, ils se traînèrent hors de la maison pour choisir la place où le dernier survivant devait enterrer l’autre. L’abbé Chazelle, quoiqu’il parût le moins souffrant, mourut quelques jours plus tard de langueur, de nostalgie et de misère. L’abbé Dubuis se souleva de son lit, s’approcha en chancelant de son pauvre frère, lui donna d’une voix éteinte les dernières consolations de la religion, le transporta comme il put ; un mourant enterra un mort. La vue de cette tombe si simple et si verte me fit venir les larmes aux yeux ; mes genoux tombèrent sur le lit de repos de mon prédécesseur, et je priai Dieu ardemment pour cette âme qui avait tant souffert.

Je poursuivis ma visite domiciliaire, et pris pour m’installer la chambre de droite, comme étant la plus incommode. Le plancher était la terre nue, parsemée de petites plantes à fleurs blanches, et occupée militairement par trois grosses républiques de fourmis que j’entrepris de détruire. Vains efforts ! cette tâche héroïque dépassait les bornes de ma puissance ; j’y consacrai deux années de labeur infructueux. Le lit était si mauvais que je l’abandonnai et suspendis un hamac sous la galerie du jardin. Je souffrais surtout de la nourriture détestable dont l’indigence me faisait une nécessité. J’avais découvert dans le grenier un peu de porc et de lard fumé, avec une provision de chevreuil séché. Ces alimens me répugnaient au point que je les couvrais d’un mélange de poivre, de piment et de vinaigre qui me brûlait la bouche et m’empêchait d’en sentir le goût. Je me rabattais violemment sur la salade sauvage, que j’allais cueillir dans les montagnes, au risque d’être mordu par les serpens à sonnettes ou scalpé par les Indiens. L’amour de la salade l’emportait sur la peur. Comme l’huile est fort chère en ces pays, c’était le lait qui servait d’assaisonnement.

Castroville est une agglomération de cabanes de tout genre, coupée de rues à angles droits, bornée à l’orient par la Medina, qui s’arrondit comme un bras autour d’elle, et à l’occident par des collines boisées. L’emplacement est plat, les mauvaises herbes croissent partout, couvrent les rues d’un tapis épais, et cachent des multitudes de fourmis, de reptiles, d’insectes, et de lapins de très petite espèce. Les habitans me parurent avoir fait un retour sur eux-mêmes depuis le départ de l’abbé Dubuis ; ils semblaient comprendre qu’ils avaient eu des torts. Je rouvris l’école abandonnée aux soixante enfans des deux sexes qui la fréquentaient ; je leur appris le français, même un peu d’anglais et d’allemand, que j’étudiais et enseignais tout à la fois. Cependant je ne pouvais faire des progrès merveilleux, et mon ignorance m’ôtait tout moyen de parler, avec personne. Ce silence forcé me jeta au bout de quinze jours dans un mortel ennui.

Je baptisai un enfant : après la cérémonie, le père me demanda combien il me devait ; lorsque j’eus compris, je tâchai de lui faire comprendre à mon tour que nous n’avions pas de casuel fixe et qu’il pouvait donner ce qu’il voulait : il me donna un coup de chapeau. Je me pris à rire de ce début peu lucratif, tout en réfléchissant qu’à ce train-là il ne fallait pas grand temps pour mourir de misère. Un autre jour, une vieille femme m’apporta une pièce de dix sous : « Tenez, monsieur le curé, dites là-dessus autant de messes que vous pourrez. — Gardez votre pièce, dis-je en riante et je dirai demain une messe pour vous. » Elle s’en alla joyeuse avec ses dix sous. À ce compte, il m’était facile de procurer de temps en temps à mes paroissiens un instant de bonheur ; mais je ne voulais pas leur donner à croire que nous pouvions vivre sans aucune rétribution, et je résolus, pour sauver mon estomac et l’avenir de la mission, de n’être généreux que dans les cas où la pitié m’en ferait un devoir. Je n’eus pas à me plaindre des habitans, qui paraissaient accorder à ma grande jeunesse quelque intérêt et quelque sympathie. Parfois on me faisait cadeau d’un peu de légumes et d’un peu de viande fraîche, ce qui pour moi était une grande joie, car c’étaient des mets exquis, comparés au chevreuil séché et même à la salade.

L’abbé Dubuis arriva enfin. Qui pourrait dire la joie qu’éprouve un missionnaire condamné à l’isolement, obligé sans cesse de concentrer en lui-même ses sentimens et ses idées, séparé de ses ouailles par l’impossibilité de parler leur langue, quand il trouve un cœur ami et peut épancher librement dans son sein ce qu’il pense et ce qu’il ressent ? Et si l’ami est un confrère et un compatriote, la douceur des causeries fait passer les heures comme des rêves charmans, légers et fugitifs. Le feu s’éteignait, l’aube blanchissait la prairie, et nous parlions encore de nos aventures, des missions, de nos amis, de nos parens, et surtout de la France.

Mon excellent collègue resta quelques mois à Castroville. Il prenait sur lui la plus forte part du fardeau. La population s’améliorait ; je faisais des progrès en allemand ; les cadeaux étaient moins rares, la nourriture plus supportable ; il nous arrivait quelquefois d’avoir le nécessaire. Ma principale richesse était une collection de minéraux et d’animaux curieux : on y voyait un centipède d’une longueur de onze pouces, une chenille de treize pouces de long sur deux de circonférence. Quant aux serpens, rien n’y manquait, ni quantité ni variété. Il n’était pas difficile d’en choisir : on marchait dessus, on en écrasait quelquefois sans y faire attention. C’étaient les porcs, les chats et même les poules qui étaient chargés de les détruire ; ils leur sautaient prestement sur la tête et les mangeaient sans en être incommodés, exemple qui ne fut pas perdu pour nous.

Un jour l’abbé Dubuis, cherchant du maïs dans l’écurie, saisit un serpent à sonnettes qu’il prenait pour un épi ; une autre fois un serpent à lunettes entra dans l’école et allait mordre un enfant ; l’abbé Dubuis saisit un bâton et l’assomma sans mot dire. Nous avions un cheval que nous laissions paître dans la prairie ; il se perdit un soir, et l’abbé Dubuis et moi nous partîmes à sa recherche. De peur de nous égarer, je me postai dans un lieu découvert d’où l’on voyait encore la ville, et l’abbé Dubuis allait à droite et à gauche, se gardant de dépasser la portée de ma voix. La nuit venait plus vite que le cheval. Tout à coup j’aperçus à mes pieds, sortant de l’herbe où il était sans doute caché depuis longtemps, un serpent à sonnettes d’un mètre et demi de long. J’allais m’enfuir en criant, mais je réfléchis que sa peau ferait une bien belle paire de pantoufles pour ma mère. Je courus sus et lui jetai une grosse motte qui l’étourdit, puis je lui serrai fortement le cou avec un lien. Sur ces entrefaites, le cheval s’était retrouvé, et nous cheminions vers Castroville, l’un avec le cheval, l’autre avec le serpent, qui peu à peu reprit ses sens et commença à s’animer d’une façon inquiétante, agitant toutes ses sonnettes d’un air terrible, et tirant mon bras par de rudes et rapides secousses. Je ne pouvais le lâcher, il m’aurait mordu. La violence des efforts que je faisais pour le retenir et la crainte d’être mordu me mettaient tout en sueur. J’arrivai enfin et l’attachai à un banc de bois, en lui mettant le pied sur la tête pendant l’opération. Le lendemain, nous étions trois à dîner, et deux œufs composaient seuls tout le menu. Il fallait aviser ; je proposai de manger le serpent. L’abbé Dubuis approuva. « Si cette viande est bonne, dit-il, nous serons sûrs désormais de manger à notre appétit, et même de manger trop, si nous voulons. » Je fis appel à toute ma science culinaire pour accommoder le serpent, et il parut bientôt dépouillé de sa peau, privé de sa tête, coupé en morceaux, cuit à point et assai sonné de pimens et d’arômes. Ce plat nouveau ne nous parut pas trop mauvais, il avait un peu le goût de la grenouille et de la tortue ; mais nous ne pûmes surmonter une répugnance naturelle : l’idée que nous mangions un serpent nous serrait l’estomac et nous soulevait le cœur. C’est dommage, nous aurions été à l’abri de la faim.

La chasse pourvoyait tant bien que mal à notre table. Quand il y avait quelques petites pièces dans la tabatière ronde qui nous servait de coffre-fort, et qui en cette qualité recevait les cadeaux de nos paroissiens à l’occasion de rares baptêmes et de mariages encore plus rares, j’en dépensais une partie en poudre et en plomb pour aller tuer, dans les bois quelques pigeons et quelques écureuils. Non que j’aimasse la chasse : se fatiguer toute une journée et se déchirer la peau et les habits pour abattre une ou deux bêtes fort innocentes n’a jamais été pour moi un plaisir ; mais la nécessité ne consultait pas mes goûts. Un jeudi que notre trésor s’élevait jusqu’à la somme de cinquante sous et que nos écoliers avaient congé, j’achetai des munitions et partis avec un jeune Français, M. Charles M…, chasseur passionné, à la recherche de quelque dinde sauvage, sur les rives pittoresques de la Médina. Les broussailles battues avec constance ensanglantèrent nos mains, mais ne laissèrent pas sortir de dinde. Mon compagnon se tourna alors vers des volées de perdrix qui passaient à chaque instant devant nous ; moi, je continuai à descendre le bord de la rivière, m’avançant avec précaution de peur de marcher sur des serpens à sonnettes ou sur des congos, serpens noirs horribles et dangereux, très nombreux près des cours d’eau. J’arrivai enfin vers un coude où l’eau dormait profonde et calme à l’ombre de gigantesques pacaniers. Le soleil brillait à travers les feuilles et dorait les nénuphars de toutes couleurs qui formaient le cadre de ce miroir éclatant. Oubliant la chasse, j’admirais cette aimable retraite, quand je vis les feuilles de nénuphar s’agiter, un certain nombre descendre dans l’eau et tracer par leur disparition comme un sentier. Je me dis qu’un gros poisson se promenait sans doute dans ce jardin aquatique, et presque aussitôt je vis poindre le dos osseux et brun d’un crocodile. En général, quand je vois un danger, même imaginaire, ma première pensée est de l’éviter ; mais s’il y a quelque utilité à l’affronter, mon second mouvement me ramène. Je résolus de tuer cet amphibie pour augmenter nos provisions de bouche. Je n’avais que des chevrotines ; j’en mis le plus possible dans mon fusil, souhaitant de tout mon cœur que l’animal me présentât un côté de la tête. J’avais épaulé et j’attendais. Soit hasard malencontreux, soit que mon crocodile se doutât du danger, il ne présentait sa tête que de front. Enfin il se tourne, le coup part, il disparaît sous l’eau. L’ai-je manqué ? Non. Quelque chose vient à la surface, c’est le ventre du crocodile. J’étais bien fier, je sautais de joie, cet animal est si laid que je n’eus pas le moindre mouvement de pitié. J’appelai de toutes mes forces mon compagnon, qui pestait contre mon coup de feu, car il avait fait fuir des perdrix qu’il visait. Croyant à un accident, il accourut en toute hâte, et partagea mon contentement à la vue de l’énorme gibier flottant comme une masse de bois. Nous n’étions pas au bout ; il fallait le prendre. La rivière, en sortant du bassin, se rétrécissait et courait très vite. Notre grosse proie descendait très lentement ; mais si elle atteignait cet endroit, elle était perdue pour nous. Le bassin était profond ; nous ne pouvions nous y jeter, ne sachant pas nager ; au point où le courant commençait, la profondeur n’était pas grande, mais nous pouvions être entraînés. Fort indécis et déjà inquiets, nous suivions avec angoissé la marche du crocodile ; par bonheur un arbre mort qui descendait devant lui arriva en travers sur la gorge trop étroite, s’arrêta et l’arrêta. Nous avions du temps ; je me souvins qu’il y avait sur l’autre bord une ferme à un demi-mille de distance, je me décidai et passai tout habillé le courant, non sans peine et non sans risque d’être emporté, ayant de l’eau jusqu’aux aisselles. Arrivé à la ferme, je ne trouvai personne et revins tout contrarié. Le second passage fut encore plus dangereux que le premier ; je manquai tomber dans un trou où l’eau se précipitait avec un bruit effrayant. Que faire maintenant ? Nous coupons une liane longue et épaisse ; ce sera notre harpon. Je descends dans l’eau jusqu’à la ceinture, je jette la liane sur le dos de la bête (car elle s’était retournée), et nous tirons jusqu’à nous. Tout à coup la queue se met à battre contre nos jambes ; sauve qui peut ! et nous fuyons en poussant des cris d’effroi ; nous croyons sentir à nos trousses cette gueule de dix-huit pouces armée de soixante-sept dents longues et aiguës. Enfin nous nous arrêtons. « A coup sûr, dis-je, il est très dangereusement blessé ; ces battemens de queue étaient peut-être une dernière convulsion, ou le mouvement même de l’eau que nous agitions. » Cette queue me faisait aussi venir une réflexion : c’est qu’elle était très bonne à manger et qu’elle ménagerait sensiblement nos provisions de viande séchée et fumée. Nous retournons ; mon pistolet et mon fusil étaient rechargés. Le crocodile n’avait pas bougé ; je tirai à bout portant dans les yeux et sous l’aisselle, en tremblant quelque peu. Pour le coup, il était mort. Il avait dix pieds de longueur et quatre pieds de circonférence ; il était trop lourd pour être porté à deux. L’abandonnant à moitié dans l’eau et la boue, à moitié au soleil, nous allâmes à Castroville chercher du renfort et annoncer notre victoire. Quoique les crocodiles ne soient pas rares dans la Médina, il est rare qu’on en tue. La nouvelle émut toute la ville ; un tombereau se mit en route, suivi d’une véritable procession. La distance était de six milles ; il fallut six hommes pour mettre l’animal dans la charrette ; tué le matin, il n’arriva dans notre jardin que vers le soir. En l’ouvrant, nous lui trouvâmes dans l’estomac deux pierres de la grosseur du poing, six aussi grosses que des œufs de poule, et des cailloux. Il y avait aussi sept ou huit écrevisses entières. La cuisson fut une fête. On ne mange que la partie charnue et la queue. Nous en fîmes une large distribution, mais je ne trouvai pas un bon goût à cette chair. On s’apercevait trop que l’animal était resté dans la vase pendant la plus grande chaleur du jour ; il avait aussi une forte odeur de musc qui montait à la tête et ôtait l’appétit, et qui resta dans nos habits pendant plus de huit jours.

J’emmenais quelquefois les garçons de l’école à la promenade. L’hiver, ils ramassaient du bois et cueillaient de la salade sauvage pour leurs familles ; l’été, ils cueillaient des fleurs et de la mousse pour l’église. Ils aimaient beaucoup ces promenades et celui qui les conduisait ; mais je n’osais leur donner souvent ce plaisir, craignant pour eux la morsure des serpens et les épines de cactus, dont les piqûres sont douloureuses et longues à guérir. Pour leur épargner les écorchures, il fallait en certains endroits les transporter à tour de rôle dans mes bras. Je devais même examiner avec soin la salade qu’ils prenaient, car il y a aux environs de Castroville une herbe toute semblable et très vénéneuse, la dent de lion, dont les Indiens se servent pour empoisonner leurs flèches, et qui un jour à Vandenberg fit mourir en quelques heures de souffrances atroces une famille de six personnes.

Notre église était une petite cabane de bois et de boue ; quelques familles à peine pouvaient s’y réunir, et la plupart des fidèles étaient forcés d’assister aux offices en dehors. Nous empruntâmes une clochette à un colon suisse qui, selon l’usage de son pays, l’avait pendue au cou d’une vache. On assembla quatre planches sur le toit de l’église, et ce fut le clocher. Quelque petite que fût la cloche, l’air est si pur, que ses tintemens étaient entendus de toute la ville et même dans la plaine et sur les montagnes, surtout le soir et le matin. Le zèle de l’abbé Dubuis portait d’ailleurs ses fruits. Les habitans commençaient à sanctifier le dimanche, et perdaient l’habitude de travailler ce jour-là pour se reposer le lendemain dans l’ivrognerie et la débauche. Quelques avertissemens de la Providence avaient donné plus de force aux sermons du bon missionnaire ; plusieurs accidens survinrent à des colons travaillant le dimanche, et la population comprit que ce jour-là il était plus sûr d’aller aux offices. Les pâques de 1849 furent pour nous vraiment consolantes ; presque tous les catholiques de Castroville s’approchèrent des sacremens. Avant et après les offices, beaucoup venaient nous demander nos conseils pour l’administration et l’amélioration de leurs fermes ; ils soumettaient à l’abbé Dubuis leurs différends. Ils ne voyaient pas seulement dans le missionnaire un homme qui instruit, encourage et console, mais encore un homme pratique qui connaît mille moyens de vaincre les nécessités matérielles, de féconder le sol, en un mot un père de famille qui pourvoit au bonheur moral et physique de ses enfans, s’oubliant pour eux, souffrant pour eux bien des fatigues et des privations. Aussi aimions-nous notre tâche et chérissions-nous notre troupeau ; nous goûtions avec joie le bien que nous faisions » La piété de nos colons, la pauvreté de notre petite église, la simplicité de nos cérémonies me touchaient souvent le cœur et me tiraient des larmes d’attendrissement pendant que mes mains tenaient notre unique ostensoir. Ah ! dans les belles églises de France, les pompes religieuses sont pleines de splendeur : l’or, les cristaux, les lumières éblouissent les yeux, tout s’adresse à l’imagination ; mais ici tout parle au cœur et le transporte, ému et plein d’amour, aux pieds de son Dieu.

Tous les dimanches, à dix heures, se célébrait une messe en musique, car nous avions organisé un chœur de chant qui était vraiment remarquable. À trois heures, la population se réunissait pour réciter le chapelet ; puis nous chantions les vêpres, suivies de la bénédiction du saint sacrement. La veille de Pâques, je voulus que notre chapelle se parât et prît un air de fête ; j’empruntai tous les châles, les étoffes et les chandeliers de Castroville, et même deux petites portes pour construire des autels latéraux. Les rideaux de mousseline et les châles servaient de tentures. Je fis des vases avec du bois tourné, que je dorai, et de la mousse ; j’y mis des fleurs de toute grandeur et de toute couleur cueillies dans les bois et les plaines. Les chandeliers polis et luisans brillaient parmi les nuances diverses des fleurs et des tentures. Nos colons furent tout étonnés de tant de magnificence. Le lendemain, tous les catholiques de la ville et des fermes assistèrent à l’office dans un profond recueillement, agenouillés sur la terre et les hautes herbes durant de longues heures, la tête découverte, et ne songeant pas au soleil accablant qui leur brûlait le front. Pauvre peuple isolé, que ta piété était vive, sincère et touchante ! Le Tout-Puissant a dû, ce jour-là, regarder avec bonté le coin de terre où tu priais.

Je reçus à cette époque une lettre de mon évêque : celui-là aussi pourrait faire un beau livre de ses travaux et de ses misères ! Les évêques missionnaires et leurs prêtres, beaucoup l’ignorent sans doute, ne reçoivent aucun traitement ni du gouvernement, ni de l’église, ni de personne. Leurs seules ressources pour leurs voyages, leur existence, leur entretien, la construction des églises, hôpitaux, couvens, séminaires, sont leur propre industrie, les dons de leurs familles, qui en général sont pauvres, la charité publique ou privée, et quelques secours de la Propagation de la foi : c’est bien peu de chose en face de besoins si grands et si nombreux. Les recettes de la Propagation de la foi, depuis sa fondation jusqu’en 1844, c’est-à-dire en vingt-deux ans, ont été d’environ 25 millions. La société biblique anglaise, qui n’existe que depuis peu d’années, avait déjà dépensé en 1851 plus de 94 millions, sans compter les sommes énormes affectées aux missions de l’Inde. Cette différence devrait faire honte à l’incurie, à la tiédeur des catholiques européens. Dieu du moins protège nos missions à défaut des hommes, il récompense nos fatigues par le succès ; mais le dénûment des missionnaires est extrême. Un jour, l’abbé Dubuis pensa manquer d’un vêtement indispensable ; il se fit un pantalon avec une jupe de coton bleu qu’un veuf lui donna pour payer l’enterrement de sa femme. Pendant quelque temps, nous n’avions à nous deux qu’une soutane : quand l’un disait la messe, l’autre se promenait en manche de chemise. Le desservant de Brazoria était vêtu d’un pantalon bleu et large, d’un paletot-sac, d’un chapeau dont la couleur et la forme défiaient toute description ; une espèce de baignoire lui servait de lit pour dormir, d’autel pour dire la messe et de tablé pour manger.


III – Les excursions – Les camps américains – Le choléra

Cependant, si quelqu’un a besoin d’un régime au moins suffisant, c’est le missionnaire. Obligé de supporter des fatigues perpétuelles, il ne reste pas paisiblement dans sa résidence, s’occupant, sans changer de place, de ses paroissiens groupés autour de lui. À chaque instant, nous partions pour aller dans les diverses colonies confiées à nos soins, qui se trouvaient disséminées sur une immense étendue. Nous ne pouvions voyager qu’à cheval ou quelquefois dans une mauvaise charrette. Quelquefois aussi la route était incertaine ; il fallait, pour ne pas s’égarer, faire toutes les petites remarques qui peuvent guider un voyageur expérimenté, étudier tous les signes, l’écorce des arbres, dont les nuances indiquent le nord ou le sud, les branches et le feuillage, dont la direction indique le côté des vents réguliers, les pas des animaux, les traces d’hommes ou de roues, quand on en trouve.

Ma première excursion fut à la colonie de Dahnis, à l’ouest de Castroville. Un Alsacien, qui avait servi en Afrique, m’offrit de m’y conduire sur sa charrette, traînée par des bœufs. C’était pendant l’hiver, saison très courte, mais très rigoureuse, surtout par le vent du nord, qui apporte des Montagnes-Rocheuses un froid pénétrant et glacial. Il faisait de plus, ce qui est rare, un brouillard épais, et à peine engagés dans un chaparal très fourré, il nous fut impossible de voir devant nous ; force fut de camper en plein taillis. C’était la première fois que je passais la nuit à la belle étoile, et je crus un instant que ce serait la dernière. Mon compagnon détela les bœufs ; pour moi, je cassai des branches de mesquite et entassai des arbres secs pour faire un bon feu, opération qui n’était pas trop facile, car l’obscurité était si profonde, que je ne pouvais m’éloigner d’un pas sans risquer de me perdre. Mon Alsacien vint m’aider ; nous fîmes une assez forte provision, qu’il fallut pourtant ménager, car la nuit était longue ; puis, étendus à terre, enveloppés de couvertures, les pieds tournés vers la flamme, nous prîmes du repos. « Quel repos ! Au bout d’une demi-heure, j’étais dans un bain de glace ; mes pieds brûlaient, mais mes dents claquaient ; je grelottais, je devins raide à ne pouvoir faire un mouvement. Cependant mon compagnon ronflait comme dans son lit. Je n’avais ni le courage ni la force d’aller le réveiller, et sur ma couche de pierre et de boue je gisais sans savoir si jamais je me relèverais. Avant la pointe du jour, l’Alsacien reposé vint pour me secouer, entendit ma voix mourante, me prit dans ses bras, me porta tout près du feu, qu’il ranima en y jetant une grande quantité de branches et de broussailles. La vie revint peu à peu ; je retrouvai le mouvement, je n’avais rien de gelé ; nous n’avions plus qu’à repartir. Le soleil était venu chasser le brouillard, bientôt il réchauffa et illumina la route, qui a quelque chose de particulièrement sauvage et tropical. « Les cactus et les agaves sont abondans ; leur végétation est puissante comme sous l’équateur. Les rivières sont à sec ou sous terre. En passant à Vandenberg, on rencontre dans une petite vallée une multitude fabuleuse de boules rondes en fer natif, légèrement recouvertes d’une couche calcaire ; mais faute de bois cette mine à fleur de terre demeure inexploitée. J’étais fatigué et ahuri par le changement continuel de tableaux et de pensées et par les cahots quand nous arrivâmes à la colonie de Dahnis. Mon compagnon me fit coucher chez lui. Sa cabane était, comme dans toutes les parties médiocrement peuplées du Mexique, un carré de pieux unis par des poutres verticales ou par des courroies de cuir de bœuf, chargé d’un toit de chaume. Il m’offrit un verre de whiskey, mais l’odeur seule me donna des vertiges.

Quelque temps après, je retournai, à Dahnis, où l’on avait installé un camp, et je poussai, même jusqu’à un autre camp situé sur la Leona, à quarante-sept milles plus loin, c’est-à-dire à quatre-vingts milles de Castroville. On se rappelle que nos fonctions pastorales s’étendaient sur les soldats irlandais qui servaient dans des régimens américains. Un soldat du camp de Dahnis vint me chercher un matin avec deux bons chevaux pour quelques-uns de ses camarades qui avaient besoin de moi. C’était un brave Irlandais, qui n’avait pour défaut qu’une soif inextinguible et un amour exagéré du whiskey. Il regrettait bien son beau pays, et me parlait, la rage au cœur, des mauvais traitemens qu’infligeaient aux soldats catholiques les officiers protestans. Dans ces camps isolés, les soldats sont à la merci des chefs, et ceux-ci ont une haine profonde et innée contre les Irlandais et contre la religion catholique. Les châtimens les plus barbares punissent des fautes qui en France seraient expiées par quelques heures de salle de police. Pour un cas d’ivrognerie ou de malpropreté, j’ai vu des soldats suspendus par les poignets aux branches d’un arbre ; d’autres fois on leur liait les membres, ont les jetait à plusieurs reprises dans une rivière, et on les ramenait au bord en tirant les cordes. Un soldat malade resta même enchaîné sur son lit de souffrances : il mourut dans les fers, et peut-être à cause de ces fers. Il est vrai que le médecin et le commandant parurent devant les tribunaux, la voix publique les accusait hautement ; mais les juges, qui partageaient leur intolérance de caste et de religion les renvoyèrent absous. Ces faits heureusement sont rares, ce sont même des actes personnels qui n’engagent pas d’ordinaire la responsabilité des officiers américains, hommes distingués en général par leur esprit et leur éducation ; mais ils suffisent pour nourrir une amère rancune dans le cœur des soldats irlandais.

Entre Dahnis et le camp de la Leona, je parcourus un long chaparal très accidenté, peuplé de chênes et de mesquites ; je gravis et descendis toute une série de monticules sur un terrain : calcaire de formation diluvienne ; j’entrai dans une vaste prairie ondulée, semblable à un immense cimetière. Chaque vague de terrain me représentait une tombe abandonnée ; de loin en loin, des mesquites aux branches difformes dressaient leur feuillage d’un vert bleuâtre. Cependant ces pâturages étaient beaux et fertiles, des troupeaux de chevreuils paissaient tranquillement sans être dérangés par ma présence ; un cerf dix cors, couché avec toute sa famille sur le bord de la route, me laissa approcher sans bouger. Au fond, vers le nord, s’élevaient des collines boisées, premier gradin que surmontaient de hautes montagnes, les unes découpant sur le ciel leurs arêtes de granit, d’autres montrant des sommets rougeâtres, et d’autres obscurcies par une sombre verdure. Je n’étais pas encore rassasié des rêveries que m’inspiraient ces belles ; solitudes, quand j’arrivai au camp. Le colonel, ancien élève de Saumur, me combla de prévenances. Tous les soldats irlandais eurent la liberté de venir me visiter quand il leur plairait ; j’allai dans la grande tente qui servait d’hôpital, et qui contenait quatorze ou seize malades, tous Irlandais et catholiques. Malgré leurs souffrances, ils m’accueillirent avec une joie dont je fus profondément touché. Je n’ai jamais rencontré plus de foi, de résignation et de sentimens religieux que dans le cœur des Irlandais, même les plus pauvres, les plus malheureux et les plus durement éprouvés. Ils aiment tous les ministres de Dieu, de quelque pays qu’ils viennent, et ils ont toujours témoigné un attachement particulier aux missionnaires français. C’est le peuple du monde le plus dévoué aux œuvres pieuses. Sur ce point, il n’y a chez eux aucune différence entre les riches et les pauvres ; les pauvres donnent quelquefois plus qu’ils ne peuvent, sans réfléchir et sans penser qu’ils se privent d’un argent nécessaire, dont l’absence les jettera peut-être dans la détresse.

Le gouvernement américain avait chargé une commission d’aller au Paso del Norte par le Texas, afin de voir si cette route était meilleure et plus courte que celle du Missouri et de Santa-Fé. L’expédition se composait de quelques ingénieurs et de quelques professeurs d’histoire naturelle, escortés de deux cents soldats, de trois cents wagons chargés de provisions, et d’une grande quantité de mules, de chevaux et de bœufs : elle avait à la fois un but scientifique et un but d’utilité commerciale, et ce double but fut atteint. La botanique et la zoologie s’enrichirent de précieuses découvertes : on trouva dans une vallée des cactus de forme conique de cinq à six pieds de diamètre, surchargés de centaines de fleurs et de fruits ; et si lourds qu’il fallait six mules pour entraîner un seul placé sur un wagon. On trouva un mastodonte presque entier. L’expédition dut parcourir des prairies longues de cinquante milles, où ne se rencontrait pas une goutte d’eau ; il fallait en emporter dans des tonneaux à d’énormes distances pour ne pas mourir de soif. La commission rencontra cependant sur son passage la rivière du Diable, ainsi qu’on l’appelait, et qui est si tortueuse, qu’on dut la traverser sept fois avant d’arriver au Paso del Norte ; ses bords sont si escarpés, qu’on dut faire des ponts de cordes et établir des radeaux pour le passage du bétail.

Au retour, quelques-uns des voyageurs américains passèrent par le camp de la Leona. Ils racontèrent leurs découvertes pendant un dîner splendide que leur donna le colonel, et leurs récits m’intéressèrent si vivement, que je résolus de les accompagner le lendemain et de m’écarter quelque temps dans leur compagnie de la route de Castroville. Cependant, comme l’abbé Dubuis pouvait s’inquiéter d’une absence trop prolongée, je demandai au colonel de me prêter un cheval très rapide qui pût me porter en quelques heures, malgré le détour, au camp de Dahnis, où je le laisserais pour en prendre un autre. Le colonel y consentit. Je fis route pendant deux heures avec ces messieurs, puis, les quittant, je courus à toute bride vers Dahnis ; mon cheval et moi arrivâmes couverts de sueur. J’allai droit au commandant pour le prier de me prêter immédiatement un bon cheval. « Y pensez-vous ? me dit-il ; faire quatre-vingts milles dans une même journée ! Reposez-vous plutôt, et vous repartirez demain matin. — Non, non ; je tiens beaucoup à arriver ce soir à Castroville. — C’est difficile, mais possible ; savez-vous bien monter à cheval ? — Je n’ai jamais pris de leçons d’équitation ; mais une fois à cheval, je suis sûr de ne tomber qu’avec la bête. — C’est l’essentiel ; aimez-vous les chevaux sauvages ? » Ici il se servit du mot wild, fougueux, au lieu du mot mustang. Je crus qu’il me proposait un cheval très vif ; j’avais aussi l’idée qu’il voulait un peu m’effrayer, et je répondis très fermement : « Je ne demande pas mieux ; je n’en irai que plus vite. » Là-dessus il fit venir le cheval. Je le vis arriver, plein de feu, tenu à grand’peine par quatre dragons, et les jetant de côté et d’autre, quoiqu’il eût les jambes liées. Je reconnus bien vite que c’était un mustang (cheval sauvage pris dans les prairies) : j’étais à peu près sûr de me casser les reins avec un animal pareil, et cette perspective très prochaine me fit battre le cœur ; mais, ne voulant pas que les Américains se moquassent d’un Français et d’un prêtre catholique, je me raffermis, et me disposai à sauter en selle. « Êtes-vous sérieusement décidé à monter ce cheval ? me demanda l’officier, qui commençait à sentir des remords. Sachez qu’il n’a encore été monté que trois fois, et qu’il y a deux jours il a manqué me casser une jambe. — Capitaine, répondis-je fièrement, faites tenir votre mustang jusqu’à ce que je l’aie enfourché, puis vous le lâcherez. » Je pris la crinière d’une main, la selle de l’autre, et tâchai de placer le pied dans l’étrier, mais tous mes efforts et toutes mes ruses furent inutiles ; le cheval faisait des écarts et des bonds à dérouter les dragons. Je me reculai, pris mon élan, sautai d’un seul coup sur son dos, mis vivement les pieds dans les étriers, et, saisissant les rênes de mes deux mains, donnai l’ordre de desserrer les courroies qui attachaient les jambes. L’animal partit, descendit la colline, traversa la rivière en un clin d’œil ; je ne pouvais que diriger sa course effrénée ; il m’emportait si vite que j’en avais des éblouissemens. À chaque arbre brûlé, à chaque plante de forme un peu singulière, il sautait de côté si brusquement, que je faillis souvent être désarçonné et rouler dans la poussière. Je tins bon, grâce à Dieu ; après une heure de cette course furieuse, mon mustang commença à se fatiguer, et je pus maîtriser son allure. Arrivé à Vandenberg, je ne voulus ni m’arrêter ni manger malgré ma fatigue et ma faim. Je me contentai d’avaler un bol de lait, et je repartis. Quelques peaux de panthère qu’on avait étendues pour les faire sécher effrayèrent mon cheval ; il se jeta par une porte ouverte dans un enclos où ruminaient paisiblement des taureaux. Les taureaux se lèvent et poussent des beuglemens effroyables ; le cheval ahuri saute d’un bond prodigieux par-dessus la clôture ; je me maintiens je ne sais comment, et nous voilà encore fendant l’air plus furieusement que jamais. Enfin mon cheval, effrayé par un serpent à sonnettes, se cassa ou se démit un pied en se jetant contre un tronc d’arbre. Il se mit au pas en boitant. Quoique épuisé, je descendis pour le soulager, et, le tenant par la bride, fis à pied les douze milles qui me séparaient encore de Castroville. Malgré ce retard, j’arrivai avant la nuit, tant les émotions de mon cheval m’avaient donné de l’avance ; je remis le pauvre infirme au shérif, qui devait le renvoyer, et j’allai me coucher. J’avais fait en cette journée, sous un soleil brûlant, soixante-huit milles au galop et douze à pied, sans manger. N’ayant pas la force de souper, je m’étendis dans mon hamac et m’endormis bientôt en rêvant solitudes, taureaux et mustangs.

En dépit des mésaventures, ces excursions avaient leur intérêt. Je vis l’incendie d’une prairie, ce spectacle que les romanciers représentent comme terrible et beau. Je fus un peu désenchanté. Les fermiers brûlent chaque année l’herbe sèche afin de détruire les insectes et de : préparer une récolte fraîche et nouvelle. La flamme et la fumée courent avec une rapidité qui ne leur permet pas d’avoir rien d’imposant. La nuit, ce long ruban rouge et brillant qui va si vite est assez curieux ; mais le feu ne s’élève jamais au-dessus de quelques pieds. Les reptiles y échappent aisément en se cachant dans des trous. On a peint les animaux comme épouvantés par ces incendies, s’enfuyant tout effarés et poussant des hurlemens d’effroi ; c’est fort exagéré : j’ai vu des chevreuils paître tranquillement à quelques mètres de la flamme, et, quand elle arrivait sauter par-dessus. Les troupeaux de bœufs et de chevaux s’en éloignent sans frayeur, ou sautent par-dessus comme les chevreuils. Pendant une quinzaine de jours, les plaines brûlées ont un aspect désolé et triste ; mais s’il vient un peu de pluie, la verdure perce de tous côtés les cendres blanches et noires, et pare la terre d’un nouveau printemps.

Les curiosités naturelles abondent dans cette partie du Texas. À Braunfels, un riche Allemand, M. Claupeubaoh, possède de belles collections ; quoique protestant, il me reçut avec une grande affabilité. Après m’avoir fait les honneurs de son musée, il me conduisit aux sources de la rivière qui traverse la ville, et qui met en mouvement des scieries et des moulins. Ces sources sont fort belles : elles sortent d’une colline, parmi les rochers, dans un bouquet de bois ; le volume d’eau qu’elles fournissent ne remplit pas moins de quatre pieds en profondeur et vingt-cinq eu largeur ; l’eau est très claire et du goût le plus agréable. Dans le lit desséché d’un torrent, au fond d’une gorge profonde fermée par de hautes roches calcaires, je vis des cristallisations très curieuses, je trouvai un gros silex blanc si pur et si brillant que je le pris pour du cristal de roche, et un morceau d’aimant de la grosseur d’un œuf de poule. Sur les plateaux, on remarque des cristallisations violettes qui ressemblent à des améthystes, des fleurs très belles et très rares qui bravent les chaleurs excessives. On voit un monticule conique et oblong qui a tous les caractères d’un soulèvement volcanique, phénomène que j’ai rencontré même en des prairies, où les pierres étaient généralement inconnues.

Cette vie de voyages était douce et tranquille, comparée aux épreuves terribles que nous apporta le choléra. L’épidémie faisait d’affreux ravages ; je courais d’un lit à l’autre et de l’église au cimetière ; je ne voyais plus qu’agonie, mort, enterrement ; à peine avais-je le temps de manger ; j’étais sans cesse appelé, portant sans cesse des remèdes, des consolations ou des prières. Le jeune Français dont j’ai parlé, M. Charles M…, se chargeait heureusement de tuer à la chasse de quoi nous nourrir ; et il administrait notre cure. Je n’aurais pu suffire à tout, car j’étais seul ; l’abbé Dubuis s’était rendu dans les missions de l’est pour soigner les cholériques. Je faisais aussi les fonctions de garde-malade, exécutant les ordonnances du docteur, donnant les potions, frictionnant m’occupant à la fois du corps et de l’âme. Je ne fus pas toujours heureux dans la guérison matérielle ; mais souvent un moribond, révolté d’abord contre la souffrance et se débattant violemment dans ses tortures, se calma au son de ma voix, m’écouta, et au milieu même des convulsions qui le secouaient et le défiguraient, me serra la main en signe de remerciement et d’adieu résigné. Puis je le menais dans le champ de la mort, aussi horrible à voir que le choléra même, car les loups et les coyotes (espèce de renard), attirés par l’odeur putride, y pénétraient, creusaient les tombes fraîches, en arrachaient les cadavres, les dévoraient sur place, et en laissaient traîner çà et là des lambeaux.

L’abbé Dubuis revint de sa tournée dans les missions de l’est. Il me raconta avec émotion son voyage. Il avait passe par San-Antonio, qui était affreusement dépeuplé par le fléau. Les rues étaient désertes, les cloches ne sonnaient plus, car elles auraient toujours sonné ; le curé n’avait plus le temps de dire la messe. Un tiers de la population : s’était enfui et campait sur les rivières et les cours d’eau ; un autre tiers s’enfermait dans les cabanes, d’où s’échappaient des cris, des pleurs, des prières ; le dernier tiers mourait. On ne voyait que ceux qui emportaient les morts, que faute de cercueils, on attachait sur une peau de bœuf séchée, et qu’on traînait ainsi, découverts, livides et violets, vers leur sépulture encombrée. Parfois quelqu’un de ceux qui les traînaient tombait subitement frappé, se tordait un instant et mourait à côté du mort. Bientôt la maladie atteignit les fuyards sur le bord des rivières ou dans la profondeur des bois, et ces muettes retraites virent des scènes déchirantes, de navrantes agonies, le spectacle affreux d’un homme qui meurt abandonné dans de solitaires convulsions.

L’abbé était parti de San-Antonio pour Castroville, seul ; le soir, à pied, n’ayant pu trouver de cheval. Il marchait rapidement dans l’obscurité, trempé par une pluie continue, lorsque deux cavaliers lui demandèrent s’ils étaient bien sur le chemin de Castroville et s’ils pourraient arriver cette nuit même. — Sans doute, dit l’abbé, car vous êtes à cheval, et moi qui suis à pied, je compte y être vers deux heures du matin. — Un des deux voyageurs lui proposa de monter en croupe derrière lui ; l’abbé accepta, et en échange leur offrit l’hospitalité de notre cabane. C’était un vrai service, car il n’y avait pas d’auberge à Castroville, et la nuit personne ne leur eût ouvert. Ces voyageurs étaient des Allemands de la secte de Ronge, qui venaient acheter des bœufs pour voiturer leur bagage jusqu’en Californie. Il était deux heures du matin quand nous fûmes réveillés, Charles et moi, par l’abbé et ses deux compagnons. Nous fîmes un grand feu pour les sécher. Au jour, un des deux Allemands sortit, l’autre resta blotti contre le feu : il était taciturne et paraissait gêné ; ses yeux étaient hagards. Après déjeuner, il sortit avec Charles ; il revint bientôt soutenu par celui-ci et un autre homme ; ses joues étaient creuses, ses yeux noirs et vitreux, son regard vague et fixe : il avait le choléra. Je le mis sur un lit et courus chercher le docteur. — Souffrez-vous ? demanda le médecin en arrivant. — Non, répondit le malade pendant qu’une sueur froide perlait sur tout son corps. — C’est un homme mort, me dit tout bas le docteur ; je vais ordonner quelques potions, vous ferez des frictions, mais tout sera inutile. — Nous fîmes prévenir son ami, qui ne vint pas. L’abbé, Charles et moi, nous nous succédions pour le soigner et le veiller à tour de rôle, chacun pendant trois heures. Le soir il demandait souvent l’heure et prononçait à part lui des mots entrecoupés et inintelligibles ; à minuit, il expira. La nuit était noire et la pluie tombait abondamment ; le cadavre répandait une odeur fétide et insupportable ; en vain faisions-nous brûler de la poudre, du sucre et du papier ; nous ne pouvions y tenir. Alors nous le transportâmes dans l’école et le couchâmes dans une grande caisse pour attendre le matin ; puis, malgré l’infection de l’air, nous nous endormîmes brisés par la fatigue et les longues insomnies. Au matin, le corps fut enlevé ; mais tous les trois nous étions indisposés, les maux de tête et d’estomac, les nausées et les crampes ne pouvaient nous laisser de doute sur la nature du mal. Le médecin demeurait trop loin pour que ses secours n’arrivassent pas trop tard, et nous résolûmes de nous traiter nous-mêmes. Un verre de table fut rempli d’alcool camphré, de laudanum, de poivre en grain et d’eau de Cologne ; ce mélange violent fut passé à travers un linge, puis divisé en trois parties égales ; chacun but. Je croyais avoir avalé des charbons ardens ; tout mon corps était en feu ; une transpiration considérable nous mouilla brusquement, puis le sommeil s’empara de nous et nous tint sans mouvement pendant vingt-quatre heures. Au réveil, nous étions pâles, faibles, avec un visage plus vieux de dix ans, mais nous étions soulagés et remis. Une nouvelle médecine acheva la guérison, et le lendemain chacun reprit ses occupations accoutumées, Dieu merci, le choléra nous quitta. Cet horrible fléau nous rendit un service inattendu : il éloigna les Indiens, qu’il avait décimés aussi cruellement que nous, et qui, se figurant peut-être que le mal leur était apporté par les Européens, firent dès lors de plus rares apparitions. Auparavant le danger était perpétuel, et les victimes très nombreuses.


IV – Les indiens

À cent milles nord-nord-ouest de Castroville, près de Fredericksburg, ville de notre mission, les Comanches ont deux établissemens. C’est à Fredericksburg qu’ils viennent, de même que les Apaches, les Lipans et autres tribus, faire du commerce avec les colons, amenant des chevaux et apportant des peaux de tigre, de panthère, d’ours, de buffle et de cygne, qu’ils échangent contre des liqueurs, contre des couteaux, des couvertures, du tabac, des perles de Venise, des étoffes rouges et de vieux galons. Plus au nord, à trente-cinq milles, se trouve une petite colonie appelée le Llano, comme la rivière sur laquelle elle est assise ; mais les colons seuls y peuvent vivre, les voyageurs seraient infailliblement scalpés. Les deux villes comanches qui existaient alors près du Llano se composaient de tentes en peaux de buffle rangées hiérarchiquement, le chef au milieu, les guerriers autour de lui, et sur la circonférence le reste de la tribu : les deux chefs étaient Santa-Anna, mort du choléra en 1849, et Bufalo-Hunt, fameux par ses cruautés. Près de ces deux camps, un peu plus au nord, s’élève le pic des Comanches, tout couvert et tout rayonnant de quartz cristallisé, pain de sucre colossal qui par les jours de soleil semble être de diamant, lieu de dévotion pour les Indiens, qui venaient pieusement y fumer dans des haches au manche percé, envoyant une bouffée vers le soleil, une bouffée vers la terré, et chantant un cantique monotone jusqu’à une heure avancée de la nuit. Lorsqu’au milieu des ténèbres on aperçoit les lueurs blafardes des feux indiens, et que la brise apporte ces notes tristes et lentes, mêlées au crépitement des feuilles et aux bruits lointains des torrens, on est pris d’un charme indéfinissable et d’un sentiment très vif ; la crainte même accroît l’émotion poétique. Plus au nord encore, à cinquante milles, se trouvent les ruines de San-Sabba et les mines d’argent exploitées par les Comanches, qui en tirent des ornemens pour eux et pour leurs chevaux. San-Sabba avait été une mission espagnole, où les franciscains enseignaient aux sauvages la religion et l’agriculture et leur firent bâtir une belle église ; mais pendant la guerre de l’indépendance mexicaine les Comanches massacrèrent les pauvres missionnaires et démolirent l’église, dont ils gardent si bien les ruines, qu’il n’est peut-être point, à part eux, d’homme vivant qui les ait jamais vues.

L’abbé Dubuis, se trouvant à Fredericksburg, vit arriver en ville plus de mille Comanches, Wakos et autres, revenant de la chasse. Ils entrèrent avec des cris terribles qui épouvantèrent la population. Ils s’étaient coiffés des têtes des animaux qu’ils avaient tués, apportant des milliers de peaux de buffle, de lion, de tigre, d’ours et de panthère. Beaucoup de leurs femmes les accompagnaient : elles ont en général une beauté sauvage et féroce ; leur chemise est une peau de chevreuil, et elles se font une sorte de cuirasse avec des dents de sanglier et de bête fauve alignées sur leur poitrine comme des brandebourgs de hussard. Souvent elles chassent avec leur mari, car le Comanche est polygame et peut épouser autant de femmes qu’il veut à la condition de donner à chacune un cheval. Un officier américain m’a assuré qu’il avait vu une femme indienne affublée de la peau d’un lion qu’elle avait tué elle-même, et quoique le lion du Texas, n’ait pas de crinière, il n’en est pas moins très gros et très redoutable. Quand les Indiennes voyagent avec leurs enfans en bas âge, elles les pendent à la selle avec des courroies qui leur passent entre les jambes et sous les bras. Les soubresauts du cheval, les branches, les broussailles, les heurtent, les déchirent, les meurtrissent : peu importe, c’est une façon de les aguerrir. Quand l’enfant est encore à la mamelle, la mère le loge sur son dos dans une couverture, et si elle veut l’allaiter, elle lui tire la tête par-dessus l’épaule et l’abaisse jusqu’au sein : l’enfant boit la tête en bas et les jambes en l’air, et le lait lui monte dans l’estomac.

Un vieux prêtre allemand, presque aveugle et pourtant naturaliste passionné, eut un jour l’idée de parcourir à pied l’intervalle qui sépare Braunfels de Fredeficksburg, afin de recueillir sur le chemin des curiosités scientifiques. Il partit un beau matin, n’ayant pour tout équipage qu’une double paire de lunettes fixée sur son nez, une boîte de fer-blanc suspendue à ses épaules et quelques provisions de bouche. Dès le premier jour, sa boîte se remplit de plantes rares, ses poches se chargèrent d’échantillons minéralogiques, son chapeau se couvrit d’insectes piqués avec des épingles, et comme il avait tué des serpens, il les noua et les laissa pendre autour de son corps. Le lendemain il tua encore un serpent à sonnettes de sept pieds de long, lequel vint aussi enserrer deux fois sa taille et lui servir de ceinture. Il marchait gravement dans ce grotesque attirail, ne se doutant pas de l’effet pittoresque et bizarre qu’il aurait produit s’il avait été vu. Cherchant toujours à ses pieds de quoi surcharger encore son accoutrement bariolé et ne regardant pas devant lui, il alla donner dans une troupe de Comanches qui chassaient le chevreuil. Cette collection ambulante de plantes, d’insectes et de reptiles, qui s’avançait vers eux d’un air calme, les effraya : ils se sauvèrent, mis en déroute par cette apparition surnaturelle. Le troisième jour, l’Allemand avait épuisé ses provisions, et, ne trouvant que peu de fruits dans les bois, commençait à sentir la faim, quand il vit des colonnes de fumée sortir d’une clairière : aussitôt il dirige ses pas de ce côté. Des Peaux-Rouges y avaient établi leur camp. À la vue de l’étrange promeneur, ils jetèrent des cris et se levèrent pour s’enfuir : le bon prêtre prodiguait les signes les plus éloquens pour les arrêter et les rassurer, pour leur faire comprendre qu’il avait faim. Les Indiens, n’osant pas se mettre mal avec ce génie inconnu, lui tendirent en tremblant du café, du maïs, de la viande de mulet, qu’il mangea avec grand appétit comme un simple mortel. Ce repas lui rendit les forces nécessaires pour atteindre Fredericksburg.

Au mois d’octobre 1848, deux Allemands, allant de Braunfels à San-Antonio, furent massacrés par des Lipans. Les Indiens poussaient même vers Dahnis et la Leona malgré les deux camps. Quelquefois ils venaient tuer une sentinelle. Dès qu’on s’aperçoit du meurtre, on s’assemble pour courir à leur poursuite ; mais avant que les chevaux soient sellés, les provisions emballées, les pistolets chargés, on ne sait plus où sont les Indiens. Quand même la lourde cavalerie américaine pourrait les atteindre, il n’y a pas de chemin à suivre ; les Indiens se séparent pour disperser leurs traces : aussi n’est-ce qu’un hasard, une rencontre inattendue qui peut mettre aux prises les Indiens et les soldats.

Je vis plus d’une fois, dans mes courses aux environs des deux camps, des spectacles horribles. Sept Mexicains, percés de flèches, scalpés, déchirés, gisaient sur l’herbe ensanglantée ; un monceau de cendre blanche et chaude encore racontait qu’ils avaient été surpris la nuit précédente pendant leur campement. Une charrette était restée là ; mais les bestiaux avaient été enlevés, les caisses brisées, les marchandises pillées. Des vautours noirs emportaient dans leur bec des lambeaux de chair humaine. À deux lieues plus loin, une femme nue était attachée à un arbre, entièrement scalpée ; elle donnait encore des signes de vie. À ses pieds gisaient trois Mexicains scalpés et nus comme elle, mais ils étaient morts ; ils avaient reçu de nombreux coups de lance, et leur sang était déjà caillé. Sur la bouche de la malheureuse femme, on voyait des cheveux ensanglantés qui témoignaient que les Indiens avaient voulu lui faire avaler le scalp d’un de ses compagnons. Des milliers de guêpes se nourrissaient avidement sur les quatre victimes. Voulant secourir la femme, nous courûmes au galop vers le camp ; nous y fûmes au bout d’une heure. Un médecin, suivi d’une bonne escorte et d’un brancard, vint prendre la femme et la transporter pour la soigner. Quinze jours après, elle vivait encore, et on avait quelque espérance de la sauver. Cette espérance était-elle bien certaine ? Il est extrêmement rare, quoi qu’en aient dit quelques romanciers, qu’on survive à la terrible opération du scalp. En 1849, plus de deux cents personnes, à ma connaissance, ont été scalpées dans l’ouest du Texas, et toutes ont succombé, sauf cette femme, qui n’a fait peut-être que souffrir plus longtemps. J’ai bien vu à San-Antonio un homme qui avait été scalpé ; mais il l’avait été dans un bois, à l’abri des rayons du soleil, et les secours avaient été immédiats : deux conditions qui ne se rencontrent guère dans les solitudes où les Indiens exercent leurs fureurs. Il faut dire aussi que les Mexicains des frontières semblent plus vigoureusement constitués que les autres.

Une Mexicaine de ces contrées, étant allée cueillir dans les bois de la salade sauvage, fut enlevée par quelques Peaux-Rouges. Un d’eux lui coupa la peau jusqu’à l’os, tout autour de la tête ; il ne restait, pour qu’elle fût tout à fait scalpée, qu’à enlever cette peau avec la chevelure, quand un autre Indien s’interposa, la prit pour femme et l’emmena meurtrie dans sa tente. Elle résista énergiquement à la brutale convoitise de son nouveau mari, et reçut des coups de corde si vigoureux que son corps était sillonné d’empreintes sanglantes. Quelques jours après, l’Indien, toujours repoussé par elle, vint avec une hache, et, exaspéré de sa résistance, frappa deux coups dont l’un lui enleva une partie du sein, et l’autre lui fit une profonde blessure à la jambe. Inanimée et étendue sur une peau de buffle, elle reçut les soins d’une espèce de docteur magicien et prêtre tel qu’en ont toutes les tribus, et qui la traita avec des passes magnétiques, des sucs d’herbes el de superstitieuses cérémonies. Comme elle était revenue à la santé, son mari partit pour la chasse aux buffles. Ramassant toutes ses forces, elle résolut de fuir, se glissa pendant la nuit à travers les tentes, saisit un mustang qui broutait l’herbe de la prairie, et partit à toute bride vers le sud. Un instant après, le mari revint dans la tente, soit qu’il eût changé de projet, soit qu’il dût s’absenter moins longtemps que la Mexicaine n’avait cru. Trouvant sa tente vide et reconnaissant qu’un cheval manquait, il étudia les traces laissées sur l’herbe et aux broussailles ; il sauta sur le meilleur mustang et partit avec la rapidité de la fureur. Quand arriva le jour, il remarqua que les traces étaient fraîches ; il redoubla d’ardeur, et deux heures après, arrivé dans une grande prairie, il aperçut la fugitive ! Il ne put retenir sa joie sauvage et poussa un cri terrible. La Mexicaine, toujours galopant, tourna la tête, vit le danger, et par sa voix, ses coups, ses gestes, excita si bien son cheval, qu’elle put garder l’avance. Déjà elle entrait dans la plaine de Vandenberg ; mais l’Indien n’était plus qu’à deux cents mètres. À cet instant, deux habitans de Castroville entraient d’un autre côté dans la plaine. En voyant cette poursuite, ils accoururent. La Mexicaine se dirigea vers eux ; elle ne les avait pas atteints, qu’elle s’affaissa avec son cheval et roula sur l’herbe. Le cheval expira. L’Indien, voyant deux hommes, disparut dans les bois, non qu’il eût peur d’un combat inégal, mais l’opinion des Indiens est que la perte d’un seul d’entre eux n’est pas compensée par la mort de dix blancs ; voilà pourquoi ils font des embûches de nuit et n’attaquent qu’en des circonstances très favorables et lorsqu’ils sont très supérieurs en nombre. La femme, à moitié morte, fut conduite dans une cabane, de là à Castroville, où elle se rétablit et nous raconta ses aventures, attestées par d’horribles plaies. Castroville même fut épouvanté à son tour par un affreux accident. Quatre Alsaciens avaient disparu : un boucher, un enfant de onze ans qui travaillait chez le boucher, et deux colons qui demeuraient à côté de nous. La veille de Noël, ces malheureux allèrent chercher des bestiaux à une certaine distance ; il paraît qu’ils s’endormirent sous un arbre. Les Indiens les surprirent dans leur sommeil et clouèrent à terre les deux plus jeunes à coups de flèches ; les deux autres s’éveillèrent, et, n’ayant aucune arme, ils luttèrent on ne sait comment ; mais le combat fut long et opiniâtre, car nous trouvâmes une lame brisée et une autre dont le fer était tordu. Sans doute ils avaient cherché à s’emparer de ces armes, car toutes leurs phalanges étaient coupées. Leurs corps étaient percés de flèches. Le boucher n’avait pas reculé ; mais le cadavre de son compagnon était à environ vingt mètres plus loin. Celui-ci avait évidemment essayé de fuir, lorsqu’une flèche lui était entrée tout entière dans le corps en traversant l’épine dorsale. Nous reconnûmes que les assassins étaient des Peaux-Rouges par le nombre des flèches à cannelures rouges, et surtout par une atrocité sans exemple jusque-là dans ces solitudes. La poitrine de l’enfant était coupée en croix, et le cœur en avait été arraché. Était-ce une preuve de cannibalisme ? ce cœur devait-il servir à quelque cérémonie superstitieuse, ou entrer dans quelque composition médicale ? Personne ne peut le dire. Les cadavres furent déposés dans des cercueils, placés sur une charrette et transportés à Castroville. Le sang coulait encore de leurs blessures, dégouttait à travers les cercueils et laissait sur le chemin une traînée rouge. Toute la population assista à l’enterrement ; des larmes s’échappaient de tous les yeux, et je me suis rarement senti plus ému qu’en jetant la terre sur ces infortunés, dont le sort pouvait être un jour ou l’autre celui de chacun de nous. Les regrets, mêlés aux inquiétudes personnelles, répandaient la désolation autour de ces victimes particulières d’un fléau commun.


V – La collecte

Nous conçûmes, l’abbé Dubuis et moi, un projet vaste et hardi, qui eût été au-dessus de nos forces et de nos moyens avec moins de confiance en nous-mêmes et en Dieu. Notre chapelle, on le sait, était trop petite, et si misérable qu’elle ne nous défendait ni contre la pluie, ni contre le soleil, ni contre les serpens : nous résolûmes de bâtir une église. Je fis un plan, un dessin, des calculs minutieux et complets. L’ambition de nos colons fut éveillée par nos explications, mais ils ne pouvaient guère prêter que leurs bras et fournir quelques matériaux ; les plus aisés promirent d’ajouter quelque argent. Toutes choses évaluées, et la main-d’œuvre étant gratuite, nous reconnûmes qu’il nous faudrait au moins 4,000 francs. Je pris le parti de les chercher, dussé-je courir tous les États-Unis.

Je songeai aux familles créoles de la Louisiane et à quelques personnes que j’y connaissais. Je comptais faire quelque sensation, apportant des nouvelles fraîches et authentiques d’un pays dont on racontait tant de choses singulières, et j’espérais que l’intérêt excité par mes récits se traduirait en argent. Mon ami Charles, qui voulait établir un magasin à Castroville, comptait se rendre à la Nouvelle-Orléans pour faire des achats ; c’était une compagnie qui devait adoucir singulièrement les premières rigueurs de la vie que j’allais mener. Nous devions voyager à cheval, à travers de vastes prairies inhabitées sans boussole et sans guide, risquant de nous égarer, et cette crainte n’était pas chimérique. Un prêtre s’était perdu dans les environs de Castroville, et l’on n’avait pu rien savoir sur son sort ; à chaque instant, un colon, restait dans les bois, où il était allé cueillir des pacanes ou chercher ses bestiaux, et longtemps après on retrouvait un squelette blanc assis au pied d’un arbre, un sac de pacanes à, ses côtés ; le pauvre égaré, exténué de soif et de fatigue, s’était reposé là, et la mort l’avait pris. Nous pouvions encore être scalpés par les Indiens. Nous n’avions guère à compter sur le gibier, et il fallait transporter de grosses provisions ; nous n’étions pas sûrs de trouver de l’eau tous les jours, et je me munis d’un morceau de sel citrique pour nous frotter la langue quand la soif deviendrait insupportable. J’allais goûter les aventures plus ou moins poétiques de la vie nomade, de la vie de campement.

De nos deux chevaux, l’un nous fut prêté, l’autre vendu 22 piastres (environ 115 francs) ; le mien avait appartenu à un Comanche, ainsi que le prouvaient ses oreilles coupées en forme de V ; il était très fougueux. Au commencement de juin 1849, un soir, nous dîmes adieu à l’abbé Dubuis et partîmes, Charles, gai comme d’habitude, moi attentif aux caprices de mon indocile monture. Nous allâmes camper dans le chaparal de la Leona. Les chevaux furent dessellés et attachés à des arbres autour desquels croissait une herbe abondante ; les selles nous servirent d’oreillers, et installés près des arbres pour être moins exposés aux tarentules et aux scorpions, nous nous étendîmes sur l’herbe.

La nuit était fort belle, ce beau ciel des tropiques faisait descendre de ses millions d’étoiles, une lumière pâle et douce ; aucun nuage ne grisonnait sur ce dôme immense, d’un bleu pur et foncé, parsemé de paillettes d’or ; une brise légère, apportant la fraîcheur, courait dans le feuillage et nous berçait de ses murmures. J’avais lu dans un poète moderne qu’il était beau de dormir au sein d’une nuit tropicale, dans un air tiède et embaumé, avec un tapis de verdure pour matelas, un firmament étoile pour ciel-de-lit, plongé dans l’enivrement d’une admirable nature et dans la molle splendeur des rêves brillans. Certainement l’air était doux, la nuit majestueuse, le ciel profond et scintillant ; mais c’est le tapis qui était dur ! Les cailloux n’y manquaient pas, et l’herbe ne les recouvrait pas d’une couche si épaisse que les aspérités ne fissent sentir leurs pointes. Je restai forcément très éveillé, mais les insectes étaient encore plus éveillés que moi ; ils m’avaient pris pour théâtre de leurs ébats nocturnes ; ils découvraient de tous côtés des passages pour s’introduire sous mes habits, et, de joie d’y être parvenus, ils me piquaient horriblement, allaient, venaient, couraient, s’arrêtaient pour me piquer encore. D’autres bêtes plus grosses rôdaient aux alentours ; les coyotes aboyaient, les loups hurlaient, les panthères et les chats-tigres miaulaient. Je savais que ces animaux n’attaquent l’homme qu’affamés, et qu’en général ils en ont peur ; mais j’avais beau rassembler dans ma mémoire tous les exemples et toutes lies preuves de leur innocence, ces preuves, quelque rassurantes qu’elles fussent, ne me rassuraient pas, et n’empêchaient pas mon cœur de battre plus vite. Afin que rien ne manquât, la rosée de la nuit me refroidit, et, comme nous n’avions pas allumé de feu de crainte d’attirer les Indiens, l’humidité me gagna, et j’eus des frissons continuels. J’en conclus que le poète qui vantait les délices d’une nuit pareille y rêvait dans un fauteuil et dormait dans un bon lit.

Nous nous levâmes avant l’aube ; il n’y avait pas grand mérite cette fois-là à être matinal. Nous nous dirigions vers Lavacca, au sud, d’où un bateau à vapeur devait nous transporter à Galveston. Il n’était pas dix heures que la chaleur, déjà accablante, nous força de nous arrêter sous un ombrage épais ; je lus mon bréviaire, et Charles pour s’occuper alluma un grand feu : ce feu était loin de nous être nécessaire ; mais un beau feu dans les solitudes réjouit tellement le cœur du voyageur, qu’il se donne sans raison ce plaisir innocent. Nous prîmes un repas qui n’était pas plus un déjeûner qu’un dîner et qui fut très frugal, car la chaleur, à défaut même de la tempérance, rend sobre. Après le repas, les pipes s’allumèrent, et en regardant la fumée se dissiper dans les airs en légers nuages, nous songeâmes au passé, aux premières années de notre enfance, écoulées sous les yeux d’une tendre mère, près de la vieille église : doux souvenirs qui devenaient cruels en attristant le présent de leur reflet. Nous causions peu de l’avenir : à chaque jour suffit sa peine, et le délabrement de ma santé, l’épuisement qui commençait à me prendre, raccourcissaient mon horizon d’une façon lugubre. Je fermais les yeux pour ne pas voir devant moi, et je ne parlais que du moment, de ce voyage, qui n’était pas très agréable, mais qui promettait un peu de nouveau et quelques-uns de ces événemens imprévus qui occupent et empêchent de penser. Beaucoup de chrétiens de France s’imaginent que Dieu nous verse continuellement ses grâces fortifiantes, qu’il nous rend insensibles aux souffrances de la terre, et qu’à chaque prière qu’élèvent vers son trône nos douleurs physiques, il fait descendre un ange qui sèche nos larmes et nous remplit de joie et d’énergie. Hélas ! le missionnaire est aussi faible qu’un autre homme ; il souffre autant, et si Dieu le console, ce n’est pas par une faveur spéciale, mais par cette bonté infinie qui s’étend à tous les humbles esprits prosternés à ses pieds.

Vers quatre heures de l’après-midi, nous poursuivîmes notre route. Arrivés près d’un rancho mexicain (sorte de ferme), nous avions grand’soif et nous demandâmes du lait. Il y en avait ; mais la fermière l’avait déjà mêlé avec du son pour le donner aux pourceaux. Nous prélevâmes quelques gorgées sur la part des cochons, tant nous étions altérés. Le soir, nous campâmes dans une prairie clairsemée de mesquites. Le surlendemain, nous n’en pouvions plus ; le trot des chevaux nous avait rompus, et nous voulions forcer la marche pour atteindre une ferme éloignée où nous pourrions passer la nuit. Nous en étions séparés par une longue prairie sans ombre ; le soleil tombait d’aplomb sur nos têtes ; la peau de ma figure, toute brûlée, s’enlevait par larges plaques. Vers le soir, nos chevaux étaient vaincus par la fatigue ; le mien lui-même avait perdu sa première ardeur et traînait péniblement ses jambes mal assurées. Nous mîmes pied à terre pour les soulager et les soutenir. À minuit, nous étions à la ferme : un bon repas, un toit, un lit, trois choses excellentes que nous fûmes ravis de retrouver, nous firent le plus grand bien.

La journée suivante nous ramena en des pays plus civilisés. D’abord nous passâmes à Goliad, petite ville américaine située près d’un ancien presidio mexicain appelé la Bahia. La Bahia a été très peuplée ; mais les Texiens, pendant la guerre de l’indépendance, en ont fait une vaste ruine qui est assez imposante. Tout ce pays est très fertile, le maïs très abondant ; de magnifiques pâturages nourrissent de beaux troupeaux de bœufs, de moutons et de chevaux. Le Coleto traverse une grande prairie et peuple ses rives, comme toutes les rivières du Texas, d’une épaisse bordure d’arbres vigoureux et élevés, quelque fois si serrés et si entremêlés de lianes, de fougères et d’arbustes, que ni homme ni bête ne peut y trouver un passage. Le soir, Victoria nous reçut ; cette ville deviendra florissante, grâce à sa position sur le Colorado, qui est très souvent navigable de ce point jusqu’à la mer. Nous n’avions plus que trente-deux milles à parcourir jusqu’à Lavacca, et comme dans cet intervalle il n’y a pas de pâturage, nous laissâmes nos chevaux à Victoria avec l’intention de les reprendre au retour. Nous louâmes à un Français une petite voiture, et je fus frappé sur la route de Lavacca des ondulations singulières de la plaine. On eût dit une véritable mer de sable ; les plis du terrain figuraient à s’y tromper les petites vagues du flux et du reflux, longues, molles et égales. Je jurerais que le golfe du Mexique s’avançait autrefois jusque-là, et que les flots ont été d’un coup de baguette changés en flots de sable, si je n’avais rencontré plus tard le même phénomène sur les bords du Rio-Grande, à cent cinquante lieues de la mer. Lavacca n’a qu’un hôtel et quelques maisons en planches, assises sur le sable de la plage. C’est là que débarquent les familles allemandes qui viennent coloniser le Texas ; on les y jetait autrefois sans leur donner ni abri, ni provisions, ni moyens de transport ; quelques-unes sont mortes à Lavacca de faim, de misère et de chaleur. Nous nous embarquâmes, et deux jours après nous étions à Galveston, d’où un bateau à vapeur nous transportait à la Nouvelle-Orléans. La grande cité du sud était en proie à trois fléaux : le choléra, la fièvre jaune, l’inondation. Le Mississipi avait rompu sa digue au-dessus du faubourg Lafayette et coulait dans les rues. Presque partout on allait de l’un chez l’autre en bateau, ce qui devait rendre plus longues et plus difficiles les visites que j’avais à faire pour ma quête. Par surcroît, le commerce allait fort mal. L’archevêque, en m’accordant la permission de quêter, me dit : « Si vous pouvez obtenir vingt-cinq piastres, vous ferez bien de vous en servir pour retourner au Texas ; » mais je n’étais pas venu de si loin pour me décourager si vite, et, plein de confiance en Dieu, je commençai. Dès le premier jour, je reçus dix piastres d’un Irlandais catholique ; pendant les jours suivans, je recueillis encore dix piastres. Un tailleur juif, à qui j’avais commandé un pantalon, me fit causer de ma mission tout en prenant ma mesure. Après une conversation d’une demi-heure, il me fit cadeau d’un habillement complet pour moi et de cinq piastres pour ma future église, trait de générosité qui a laissé dans mon cœur une profonde reconnaissance. Je ne pus cependant avancer beaucoup mon œuvre, parce que l’archevêché m’employa au service des cholériques.

À la première occasion, je me rendis dans les bourgades qui bordent le Mississipi, comptant plus sur les riches planteurs que sur les négocians de la ville. À Donaldsonville, le curé se chargea de ma collecte, et il réunit en quelques jours une petite somme à laquelle il ajouta des ornemens d’église. Thibaudeauville est moins une ville qu’un jardin, tant les catalpas, les magnolias, les platanes, les pins couvrent et cachent les maisons. Le curé, jeune Français, construisait une belle et vaste église, et, plus heureux que nous, qui ne savions pas encore si nous pourrions commencer, il l’avait presque achevée. Quoique tout son argent fût absorbé par cette grande entreprise, il me fit quelques cadeaux précieux. Une dame juive qui venait d’acheter une robe de soie pour le bal, ayant entendu parler de notre pauvre mission, me l’apporta pour que j’en fisse des ornemens sacerdotaux ; j’en tirai deux belles chasubles. Décidément les Juifs égalaient les catholiques en générosité.

Natchez est bâtie sur un plateau élevé ; à ses pieds, elle regarde les sinuosités majestueuses du Mississipi, et sa vue s’étend sur les immenses et monotones forêts de la Louisiane. Les maisons sont en brique et ont l’air triste. Le plus beau monument est l’église catholique, qui a déjà, quoique toute récente, éprouvé des fortunes diverses. Sur la garantie des souscriptions signées par les plus riches habitans, qui voyaient dans l’édifice un embellissement de la ville, elle s’éleva rapidement ; mais les souscripteurs ne payèrent qu’en partie, et il fallut pour l’extinction des dettes la vendre aux enchères. Heureusement le père Raho, vicaire-général, parcourut en quêteur la Louisiane et le Mexique : il n’eut pas de peine à se procurer ainsi l’argent nécessaire au rachat de l’église, qui fut rendue à la religion catholique. Cet exemple était bien propre à m’encourager. Je visitai quelques bonnes familles catholiques, et j’en tirai quelque chose ; Dans une de mes tournées aux environs, je vis campé dans un bois un petit reste de la fameuse tribu des Natchez. Rien n’est plus misérable, rien n’est moins intéressant ; aucune trace de leur gloire passée, si tant est qu’ils aient une autre gloire que celle d’avoir été chantés par M. de Chateaubriand. Quand je partis, le père Raho, fort pauvre lui-même, emprunta de l’argent pour m’acheter des chemises et des souliers ; je commençais à n’en plus avoir.

C’est à Bâton-Rouge que la législature de la Louisiane tient ses séances dans un immense palais gothique de fer, de marbre et de granit. Là aussi se trouve une de ces pénitenceries dont Mme la comtesse Merlin a longuement parlé dans ses Lettres sur La Havane. Le curé me reçut de la façon la plus cordiale : c’était un Français très savant en histoire naturelle et possesseur de belles collections d’animaux et de plantes ; sa science était souvent utile aux habitans. Pendant mon séjour, le feu prit tout à coup en plein champ sur une surface de quelques mètres ; on crut que c’était le signe avant-coureur d’une éruption volcanique, on courut chez le curé lui demander une explication. Il se fit apporter une pelletée de cette terre enflammée, et reconnut la présence de beaucoup d’ammoniaque et de phosphore ; il attribua le phénomène au voisinage d’un cimetière et d’une fosse d’aisances ; la ville fut rassurée. Je pus prêcher sur ma mission devant une petite assemblée, et, quoiqu’en été les planteurs n’aient pas encore recueilli les bénéfices de la récolte, je reçus trois ou quatre cents francs ; le curé y ajouta quelques beaux ornemens, et en partant je bénis dans mon cœur cette ville si charitable.

Comme je me dirigeais vers West-Bâton-Rouge, je rencontrai une large crevasse. C’est le nom qu’on donne aux ouvertures que le Mississipi pratique dans ses digues, et par lesquelles il s’échappe pour dévaster les campagnes. Les crevasses forment des marais souvent profonds et dangereux. Celle-ci était attribuée, le croirait-on ? à de simples écrevisses. Il est vrai qu’en cet endroit les écrevisses sont innombrables ; cependant, plus je comparais la cause et l’effet, moins je trouvais le mot de l’énigme. Voici l’explication que me donna un jeune créole qui se trouvait avec moi : les écrevisses font dans la terre des trous en forme de tubes qui, prolongés, transpercent les digues ; il en sort un mince filet d’eau que la force de la rivière élargit peu à peu. Si deux de ces trous sont très rapprochés, l’eau, en rongeant les bords, finit par les confondre, et le filet, devenu plus gros et plus puissant, élargissant son étroit canal, gagnant de proche embroche les autres trous d’écrevisses, forme une rivière qui inonde la plaine. Dans le jour, les nègres s’occupent à détruire les nids d’écrevisses ; aussi ces accidens arrivent d’ordinaire pendant la nuit. Je vis une multitude de nègres enfoncés dans l’eau boueuse jusqu’à mi-corps : ils s’efforçaient de toucher l’ouverture avec des fascines, des branches et une sorte d’étoupe végétale venant d’une plante parasite nommée barbe d’Espagnol, qui enserre les arbres de ses longs filamens, les étrangle, en absorbe le suc au point de les faire périr, et qui, séchée, sert à rembourrer les matelas. Je ne pus passer à cheval, et je dus, en attendant un bateau, m’arrêter chez la famille de mon jeune créole, qui me reçut avec beaucoup de bonté et de grâce, est grossit encore de ses dons la somme que j’avais recueillie.

Cette somme s’élevait à 200 piastres environ, et je n’avais pas à me plaindre du succès de mon entreprise, quand diverses circonstances m’empêchèrent de la poursuivre. Le curé de Donaldsonville, où j’arrivai le 4 juillet, anniversaire de l’indépendance des États-Unis, avait été invité à prononcer un discours solennel. Comme ce choix était un honneur, il avait accepté et était lié par cet engagement. Au moment où il se rendait à l’assemblée, on vint le chercher en toute hâte pour aller administrer à la Rivière-Jaune des malades qui mouraient du choléra : le discours devait durer au moins deux heures ; impossible de se rendre ce jour-là à la Rivière-Jaune, éloignée de trente-cinq milles. Cependant on ne pouvait abandonner ces pauvres moribonds ; le curé me pria de le remplacer auprès d’eux, et je ne pus refuser. Comme le temps était à la pluie, et que ces chemins, qui m’étaient inconnus, étaient pleins de marécages, le curé me prêta Zéphir, son cheval favori, animal rapide et agile qui sautait par-dessus les clôtures quand la porte était fermée ; il me donna un nègre pour guide, et pour compagnon un artilleur de la garde nationale. Nous passâmes vers cinq heures du soir le Mississipi dans un bateau qui nous déposa sur une sorte de plage laissée récemment à découvert par le fleuve. Débarqué le premier, j’attendais que mes compagnons fussent descendus et que le batelier fût payé, quand l’artilleur me cria : « Montez vite à cheval et jouez de l’éperon, ou vous êtes perdu ! » Je m’aperçus que, sans y prendre garde, mon cheval et moi nous nous enfoncions peu à peu dans ce sable mouvant ; nous en avions déjà jusqu’aux genoux. Après de longs efforts, je parvins à me dégager et à enfourcher Zéphir, qui, en quelques élans vigoureux, se tira et me tira d’embarras. La pluie tombait alors par torrens ; notre militaire, pour ne pas gâter son uniforme, se réfugia dans une maison voisine, et je suivis avec le nègre une route longue et monotone bordée à gauche par la muraille de terre qui endigue le Mississipi et qui nous cachait le fleuve, ayant vue à droite sur des plantations assez tristes. La nuit venait ; mon guide me conseilla d’accélérer la marche, parce que nous avions deux crevasses à traverser. « Encore des crevasses ! » m’écriai-je très contrarié de cette découverte, et je me promis de n’habiter jamais la Louisiane, affligée de ces crevasses, qui tous les ans fertilisent le pays et ruinent quelques planteurs. La clarté intermittente de la lune nous aida à passer celles-ci, et nous prîmes une route meilleure à travers une forêt épaisse. J’étais trempé jusqu’aux os et couvert de boue ; mais je n’écoutais pas sans plaisir le bruit de l’orage, le mugissement du vent dans les feuilles, les craquemens des arbres, les branches entrechoquées, les coups de tonnerre, la colère de la nature enfin. De gros nuages couraient devant la lune ; par momens, elle se montrait et projetait devant nos chevaux effrayés les grandes ombres des arbres du chemin. Après avoir traversé un vaste marais improvisé par la pluie, nous frappâmes à la porte d’une cabane. Nous étions arrivés. La vieille femme qui nous ouvrit m’offrit du café pour me réchauffer ; mais il était plus de minuit, et, quoique n’ayant pas dîné, mort de faim et de fatigue, je ne pus rien prendre, devant dire la messe le lendemain. J’avais une épaisse couche de boue sur mes habits et même sur les mains et la figure ; il m’était impossible de me présenter en cet état devant un public quelconque, et je n’avais pas trop de toute la nuit pour me rendre plus propre. Cependant je tombais de sommeil, et j’avais besoin de dormir pour oublier ma faim. Comment concilier toutes ces nécessités ? J’avisai un tonneau plein d’eau ; je m’y plongeai résolument, et armé d’une brosse, je me nettoyai en une demi-heure ; puis je me déshabillai, je plaçai mes habits devant le feu, et me couchai. Levé de bonne heure pour aller préparer les malades à la réception des sacremens que je ne pouvais leur donner qu’après la messe, j’endossai mes habits, qui n’étaient pas encore secs, et dont le froid humide me donnait des frissons ; mais je ne pouvais attendre, je tombais d’inanition. Après l’accomplissement de tous mes devoirs ecclésiastiques, il me fut enfin permis de prendre quelque chose ; j’étais si faible que je n’eus ni la force ni l’envie de manger ; j’avalai une tasse de café noir, et je retournai à Donaldsonville.

Je commençais à sentir des douleurs rhumatismales qui me raidissaient tous les membres et me torturaient au moindre mouvement. Soulagé un moment par des frictions continues, je revins à la Nouvelle-Orléans. Sur la route, je vis un camp-meeting (réunion en plein champ). La congrégation s’assemble dans une plaine ou dans un bois, et elle y reste ordinairement trois jours. Elle campe, vit de provisions qu’elle a apportées, écoute les sermons des ministres, chante des psaumes et récite des prières publiques. Quelques femmes d’un certain âge s’attendrissent, pleurent et poussent des cris d’angoisse et de repentance au souvenir de leurs péchés. Quelquefois elles s’imaginent que le Saint-Esprit est descendu en elles ; alors elles deviennent, comme elles disent, heureuses (happy), et, pressées de faire partager leur bonheur à leurs frères, elles montent sur l’estrade pour prêcher à leur tour ; leurs paroles sont entrecoupées de pleurs et de cris, et l’assemblée, préparée à l’exaltation par le jeune, en reçoit de fortes impressions. On voit même de jeunes filles, parmi les méthodistes rigides qu’on appelle saints, faire de la prédication, et d’un air inspiré prononcer avec volubilité des discours passionnés jusqu’à ce qu’elles tombent dans une crise nerveuse et dans des convulsions effroyables. Parmi ces fanatiques, apôtres et pénitens du désert, il y a beaucoup de jeunes gens qui viennent à l’assemblée par curiosité et de jeunes personnes qui suivent à regret leurs parens. Au milieu des cérémonies, il se fait quelquefois entre eux des liaisons où la morale souffre un peu. La presse américaine elle-même a cherché à flétrir ces désordres et à tourner en ridicule les camp-meetings ; mais on ne persuadera pas à ces enthousiastes que leurs assemblées sont plus nuisibles aux mœurs qu’utiles à la religion.

Tous les voyageurs ont remarqué l’habitude et le goût qu’ont les Américains d’entamer un sujet religieux et d’établir une controverse quelque part qu’ils se trouvent, en particulier, en public, sur un bateau à vapeur, avec le premier venu, qu’il soit compatriote ou étranger, connu d’eux ou non connu. Ils discutent du reste de façon à n’avoir jamais l’air battu, sautant d’une question à une autre dès qu’ils sont serrés d’un peu près, et laissant leurs thèses inachevées dès qu’elles leur paraissent malaisées à soutenir. Aussi ne faut-il pas espérer les instruire par la dialectique ; quelque force qu’on y déploie, tout ce qu’on peut obtenir, c’est qu’ils disent : « Cet homme fait bien son métier. » Il est inutile de s’adresser à leur esprit ; mais en parlant à leur cœur, on obtient des succès véritables, efficaces et même faciles. Ils ne songent qu’à l’argent, ils ne connaissent que le son de l’or ; cependant, lorsqu’une voix émue fait vibrer en eux les noms de patrie, de famille, de charité, d’amour de Dieu, cette musique toute nouvelle, pleine d’harmonie, de calme et de bonheur, les enchante, les attire, les amène au pied des autels. Ils sentent qu’il y a quelque chose de plus beau et de plus doux que le commerce et la richesse ; ils s’aperçoivent qu’ils ont un cœur, et que ce cœur a des devoirs et des besoins ; c’est une source obstruée, non desséchée, qui s’épanche dès qu’une main pieuse écarte les pierres que la vie pratique y a accumulées.


VI – Le retour à Castroville

Je trouvai à la Nouvelle-Orléans une lettre de l’abbé Dubuis qui me pressait de revenir au plus vite à Castroville, où le choléra, sévissant de nouveau, l’accablait de travail. Je fis à la hâte mes dernières visites de quêteur ; j’emballai les vases de fleurs, linges, ornemens d’église, cadeaux de toute sorte, et je m’embarquai pour Lavacca. Charles me rejoignit à Galveston. Nous nous rendîmes de Lavacca à Indian-Point, espérant y trouver plus aisément un conducteur et une charrette pour transporter nos bagages à Castroville. Nous fîmes marché avec un Allemand et j’écrivis aussitôt au missionnaire de Victoria, le père Fitz-Gerald, que nous serions bientôt dans sa ville, et qu’on tînt prêts nos chevaux, que nous avions laissés en venant. Comme nous nous acheminions sous une température insupportable (c’était au commencement du mois d’août), nous vîmes courir en face de nous un petit tilbury conduit par un nègre et mené à grande vitesse par un cheval lancé au galop. Le tilbury s’arrêta près de notre charrette, et le nègre me demanda : « Etes-vous le père Domenech ? — Oui. — Alors venez vite ; le père Fitz-Gerald se meurt à Victoria. — Comment ? qu’a-t-il donc ? lui dis-je, accablé par une si douloureuse nouvelle ; — Il a été en mission à Corpus-Christi, sur le golfe du Mexique ; les pluies l’ont mouillé ; il est revenu malade, et, ce matin il m’a envoyé vous chercher pour recevoir de vous les derniers sacremens. » Je montai dans le tilbury, qui repartit à fond de train. Je vis une panthère énorme sur le bord du chemin, elle avait bien cinq pieds de la tête à la queue ; mais notre cheval était si animé, qu’il souffla seulement deux ou trois fois un peu fort, et passa sans faire d’arrêt ni d’écart. Arrivé à la maison qu’habitait le père Fitz-Gerald, et qui appartenait à un de ses compatriotes irlandais, nous trouvâmes sur le seuil le propriétaire, qui médit : Il est mouru. Sans chercher à comprendre, j’entrai dans la chambre ; j’appelai le malade, il ne répondit pas, son regard était fixe ; je voulus l’embrasser, ses lèvres se glaçaient. Il avait cessé de vivre à vingt-six ans, loin de sa patrie, de sa famille et de ses amis, sans même avoir été accompagné au départ par les secours de la religion. Je tombai sur mes genoux, et, ne pouvant prier, je pleurai. Cet abandon, cette solitude amère où s’endort le missionnaire enveloppa mon âme d’une morne tristesse. Pauvre abbé ! sa tombe perdue sur une terre étrangère ne sera jamais saluée par une visite, bénie par une prière, arrosée par une larme ! Du moins sa vie avait servi à la gloire de Dieu, et la mort seule avait arrêté ses pieux travaux. Un autre jeune missionnaire, l’abbé Chanrion, venait de mourir à la Nouvelle-Orléans, après avoir longuement langui et traîné douloureusement ici-bas un souffle de vie inutile, à charge aux autres et plus encore à lui-même. Cette triste fin n’était pas de nature à me faire oublier ma santé épuisée, et je souhaitai de mourir comme le père Fitz-Gerald plutôt que de prolonger en Amérique ou de rapporter en France les restes d’une vie presque éteinte, une mort commencée qui ne s’achève que lentement !

L’un de nos chevaux s’était perdu ; je montai celui qui restait, et Charles se mit dans la charrette. De temps en temps, nous alternions. La pluie revint et défonça les routés ; les mules qui traînaient notre lourd véhicule marchaient lentement et péniblement dans la boue. Cinq jours se passèrent ainsi en efforts, en luttes de toute espèce, tantôt contre les intempéries, tantôt contre les difficultés du chemin. Pouvions-nous prévoir que le sixième jour de notre voyage, celui qui précéda notre arrivée à San-Antonio, serait encore le plus terrible de tous ? Il fallut ce jour-là traverser d ! abord un creek (mare profonde) d’une eau bourbeuse et noire. Mon cheval s’enfonça jusqu’au poitrail, et, trop affaibli par la fatigue, il ne put s’en retirer. Je fus obligé d’entrer dans la vase jusqu’à la ceinture et de tirer le cheval de toutes mes forces pour le dégager. Quant à la charrette, ce fut bien pis : son poids la fit descendre si profondément, que les mules, désespérant de la faire sortir, se couchèrent tranquillement, sans vouloir se relever ni rien écouter. Le cocher les frappait de son fouet, Charles et moi nous poussions les roues : peine perdue ! Il ne restait d’autre parti que d’aller à la recherche d’une ferme qui pût nous prêter des renforts. Quelques Mexicains eurent enfin l’obligeance de venir avec une paire de bœufs qui, attelés devant les mules, les retirèrent, et la charrette avec elles. La pluie, qui avait cessé un instant, recommença pour ne plus s’arrêter.

Une fois sortis de ce mauvais pas, nous espérions enfin atteindre sans encombre un endroit convenable pour établir notre dernier campement. Par malheur, quand la nuit arriva, nous étions encore en plein bois. Un coassement de grenouilles nous annonça un creek ; l’herbe était abondante sur les bords, et nos mules pouvaient s’y nourrir : nous les mîmes en liberté. Nous ne savions où nous coucher ; la route était inondée, notre charrette était dans l’eau ; le bois était plein de ronces, et si épais qu’il était impénétrable. Pour trouver un autre endroit, il eût fallu passer cette mare, dont nous ignorions la profondeur. Notre conducteur, sans plus de souci, s’enveloppa de sa couverture et s’étendit sur les caisses dans la charrette ; Charles et moi nous passâmes la nuit contre un arbre, assis sur nos selles, les pieds dans l’eau. Je laisse à penser si je pus fermer l’œil ; l’insomnie, le froid, la faim, me donnèrent la fièvre. Une sueur coulait sur tout mon corps ; mon pouls était violent, mes oreilles bourdonnaient. Je n’y pus tenir. « Charles, dis-je à mon ami à moitié endormi, si je restais ici, je n’en pourrais sortir ; je vais continuer ma route. — C’est imprudent, répondit Charles en ouvrant un œil ; vous ne connaissez pas les chemins, vous vous égarerez. — Oh ! dis-je, je ne puis craindre rien de pis que ce que j’éprouve en ce moment. »

Charles se rendormit ; je sellai mon cheval, qui n’était guère plus valide que moi. Pour ne pas m’engager dans le bourbier, je tirai un peu à droite ; le bois s’éclaircit et fit place à une prairie couverte de hautes herbes et de grands tournesols qui me fouettaient le visage. J’allais à l’aventure, sans penser que j’avais eu tort de quitter la route, lorsque je rencontrai des broussailles et des arbres qui barraient le chemin ; je m’y frayai un passage en me déchirant les habits, les mains, la figure. Après de laborieux efforts, je trouvai un taillis plus épais encore : il était impossible de faire un pas de plus. Je cherchais de tous côtés une issue, mais sans y réussir ; les éclairs, ma seule clarté, n’en montraient aucune. L’obscurité, la foudre, la maladie, me donnaient des vertiges ; j’avais des carreaux de feu dans les yeux, une vive chaleur dans le corps, un froid glacial à l’épiderme, un bruit sourd dans la tête. L’orage continuait, le tonnerre roulait, le vent mugissait, et j’étais là, dans cette double tempête de mon être et de la nature, perdu en des solitudes inconnues, sans direction, sans force pour sortir de ce tombeau qui se faisait autour de moi. Toute énergie physique ou morale m’abandonnait, je sen tais tout finir, et je n’avais plus d’autre recours que d’adresser à Dieu la prière la plus fervente. Cette prière me fit du bien, et, confiant dans la miséricorde divine, je laissai mon cheval aller où bon lui semblerait. Il prit à gauche, passa de lui-même à travers les broussailles et déboucha dans la prairie. Un éclair me montra un long ruban : c’était la route envahie par l’eau. Je ne me risquai plus à quitter le bon chemin, et chevauchai dans des flots de boue avec résignation. Bientôt la route monta un peu et traversa un bois de chênes. Je sentis les pieds de mon cheval frapper sur un terrain sec et solide. Malgré la fièvre qui me brûlait, j’eus un moment de bonheur. Il fut court.

Mon cheval semblait écouter ; il tendait les oreilles, il était inquiet, il soufflait avec bruit, il s’arrêta. Je ne pouvais rien distinguer dans l’obscurité, mais évidemment le cheval ne s’effrayait pas sans raison ; je pris un de mes pistolets et donnai de l’éperon pour avancer. Tout à coup un miaulement effroyable retentit, et deux lumières phosphorescentes brillèrent à vingt pas de moi : je reconnus un tigre ou une panthère, peut-être plusieurs, car ma tête pleine de vertiges me faisait voir de tous côtés des yeux de chat. Je n’avais que deux pistolets ; blesser un de ces animaux eût été trop dangereux ; je tirai en l’air pour leur faire peur. Mon cheval, fou de terreur, se cabra ; mais je tins bon, il partit comme un trait. Les panthères s’étaient éloignées, mais elles revinrent vers la route ; j’en conclus, tout en galopant, que leur repaire était inondé, et que j’allais tomber dans quelque creek. Le coassement des grenouilles, de plus en plus rapproché et distinct, ne me laissait aucun doute, et bientôt j’entendis un clapotement sous les pas du cheval, je sentis le froid qui me saisissait les pieds et montait à chaque enjambée. Mon cheval, enfoncé jusqu’au poitrail, s’arrêta brusquement ; paroles, coups d’éperon, rien n’y fit : il semblait de marbre. J’attendis qu’un éclair me montrât où j’étais : à sa lueur rapide, je vis un lac formé par la pluie ; je ne découvris aucune herbe à la surface, ce qui prouvait une profondeur assez grande pour qu’il fût insensé de tenter de nuit le passage. Je rebroussai chemin ; mais, n’osant retourner dans le bois, je descendis de cheval et m’appuyai contre un arbre, ayant de l’eau jusqu’aux genoux, tenant mes pistolets à la main, les abritant sous ma couverture et faisant face aux panthères, qui étaient revenues. J’étais résolu à vendre chèrement ma vie, mais elles rôdèrent sans approcher, poussant des rugissemens. La foudre vint tomber avec un fracas horrible à quinze mètres de moi ; elle forma comme une pluie d’étincelles qui mit en feu les herbes rares de la forêt ; le feu se propagea, et je crus qu’il allait me chasser de ma position, mais la pluie l’éteignit.

Enfin cette terrible nuit fit place à la douce clarté de l’aube, qui vint me rendre la vie et jeter ses faibles lueurs autour de moi. Je me sentis courageux et gai ; je montai sur mon cheval, je traversai ce lac, qui avait au moins un mille de long ; ce fut le travail d’une bonne heure : mon cheval glissait, s’embourbait ; il chancelait et trébuchait comme un homme ivre. Je songeai plusieurs fois à descendre pour le soulager ; mais j’étais incapable de me tenir sur mes jambes. Quand le pauvre animal mit le pied sur la terre ferme, je poussai un long soupir de satisfaction. La pluie avait cessé, le soleil faisait mine de se montrer, le vent chassait les nuages ; le soleil et le vent allaient sécher mes habits. La route était très accidentée : des deux côtés s’élevaient de gracieuses collines couronnées de blanches vapeurs ; des milliers de perdrix s’envolaient bruyamment à mon approche ; des troupeaux de chevreuils assis dans l’herbe me regardaient avec surprise et sans effroi ; tout cela me réjouissait. Il y avait bien ça et là quelques nappes d’eau à traverser, mais je ne me plaignais plus. Vers dix heures du matin, je rencontrai une rivière dont je n’avais jamais entendu parler. Je pensai que c’était un cours d’eau improvisé par la pluie, et j’y entrai gaiement et même avec un peu de dédain ; mais les chevaux de ce pays ont un instinct d’une incroyable finesse pour deviner le danger : le mien n’était que trop impressionnable, et depuis notre départ il avait acquis une délicatesse désolante. Dès que l’eau lui monta au poitrail, il s’arrêta, craignant d’en avoir par-dessus la tête ; il refusa obstinément d’avancer ; je le priai, je le conjurai, je l’encourageai des pieds et des mains, je le frappai : rien n’y fit. Je descendis, conduisant la bête par la bride et allant à la découverte. Voyant à fleur d’eau des feuilles de nénuphar, je ne réfléchis pas que ces feuilles pouvaient avoir des tiges de cinq ou six pieds, et j’allai de ce côté. Dès le premier pas, j’en eus jusqu’à la ceinture, début qui m’effraya et me fit rétrograder. Je remontai sur mon cheval, et tentai le passage en d’autres endroits ; mais j’avais beau faire, mon cheval s’arrêtait dès que l’eau lui arrivait au poitrail. Ce dernier incident, que je ne savais comment surmonter, et devant lequel je ne pouvais rester indéfiniment arrêté, me rejeta dans le désespoir, quoique j’eusse passé par des difficultés plus rudes. Le courage me manqua subitement ; je dis même, ingrat que j’étais : « Mon Dieu ! c’est trop souffrir ; mon énergie a des bornes, et mes peines n’en ont pas ; j’ai payé à l’humanité ma dette de dévouement ; que d’autres me remplacent ! Je vais rentrer en France et n’en sortirai plus. » Je pleurais comme un enfant qui n’a pas ce qu’il veut ; l’instant d’après, je riais en songeant à ce calice amer que je ne pouvais vider, j’eus comme un petit accès de folie ; je me décidai à retourner vers le Salado. Après une heure de marche, j’aperçus une charrette, et je fus bien étonné en reconnaissant notre cocher et Charles, qui donnaient sur les caisses. J’étais si heureux, que je les secouai pour les embrasser. « Où allez-vous donc ? me dit Charles. — En France, répondis-je résolument. — Allons donc ! quelle idée ! » Je racontai mes longs malheurs. » Il n’y a pas de creek par ici, dit le cocher ; ce ne peut être qu’un fossé peu profond, un ancien cours d’eau que je suis sûr de passer. — Nous verrons bien. » Et, oubliant la France, je grimpai sur la charrette pour aller avec eux vérifier le fait. Notre Allemand, se dépouilla de tous ses habits pour entrer dans l’eau, et passa de l’autre bord sans en avoir plus haut que l’aisselle. J’étais confus et humilié. Nous passâmes tous sans trop de difficultés, et pour le reste du voyage tout alla bien. Arrivé à San-Antonio, j’allai chez le curé, qui me donna un verre d’alicante, et je m’enveloppai d’une triple couverture de laine, où je dormis d’un sommeil profond qui dura plus de vingt-six heures.

Lorsque je m’éveillai, il était pour tout le monde l’heure de se coucher. Je causai un peu avec le curé, puis je me recouchai, et je dormis encore. Le lendemain je me rendis à Castroville. Sur la route, je rencontrai le cadavre d’un de nos paroissiens : on l’avait assassiné pour avoir son cheval, qui ne valait pas 40 piastres. San-Antonio était renommé pour les assassinats ; chaque nuit, dans les fandangos, les Mexicains faisaient jouer leurs couteaux, les Américains leurs revolvers ; le sang coulait à chaque instant. Un jour, un cavalier à moitié ivre, armé jusqu’aux dents, entra dans un cabaret pour boire de l’eau-de-vie ; le garçon lui demanda s’il avait de l’argent ; le cavalier, offensé de la question, prit pour toute réponse son revolver et fit feu ; la capsule seule partit. Alors le garçon, saisissant un énorme couteau, bondit sur son adversaire et lui ouvrit la poitrine en deux endroits, puis il mit à la porte le cheval et le cadavre. Une autre fois, un presbytérien, se sentant un vif désir de tuer quelqu’un, entra chez un ministre de sa religion et lui tira deux coups de pistolet, qui, par bonheur, n’atteignirent que son chapeau. Un matin, comme j’allais dire la messe, un Mexicain qui balayait le seuil de sa maison, jeta sans prendre garde un peu de poussière sur un Américain qui passait : l’Américain tira son couteau, le jeta sur le malheureux qui était sans défense, et lui fit à la tête et aux épaules dix-sept blessures graves. Ces faits n’avaient rien d’exceptionnel, ils étaient fort communs et presque journaliers. La plupart des meurtres étaient commis par les rangers, volontaires de l’armée américaine, qui, licenciés après le traité de Guadalupe-Hidalgo, s’étaient engagés au Texas pour faire la chasse aux Indiens. Ces hommes sanguinaires, sans foi ni loi, massacrèrent toute une partie de la tribu des Lipans, qui campaient tranquillement Ils ne laissèrent en vie ni les femmes ni les enfans. Ils dépouillèrent tous ces cadavres de leurs costumes ; la moitié s’en revêtit, et ils simulèrent une petite guerre. Les détonations émurent les habitans de Castroville, qui s’armèrent, barricadèrent la ville et firent des patrouilles. Ce ne fut qu’une panique, mais on avait souvent de bonnes raisons pour avoir peur ; les rangers pillaient les colonies et tuaient les colons, qu’ils étaient censés protéger. En 1850, on les a remplacés en grande partie par des troupes régulières, dont les officiers se recommandent généralement par la naissance, l’intelligence et les manières.


VII – La construction de l’église

Au premier dimanche qui suivit mon retour, nous assemblâmes les colons après la messe, pour leur faire promettre que chacun apporterait les matériaux nécessaires à la construction de l’église, et pour prendre de notre côté l’engagement de commencer la besogne dès que les pierres seraient là. En attendant, nous reprîmes nos occupations ordinaires, c’est-à-dire l’instruction des enfans de l’école et l’administration des sacremens dans toutes les colonies de la mission. C’était l’été ; les colons, travaillant à leurs récoltes, ne pouvaient s’occuper encore des pierres de l’église ; l’abbé Dubuis profita de ce moment pour aller chercher à Gonzalès, petite ville de l’intérieur où résidait un de nos confrères, un repos de quelques jours dont il avait un extrême besoin, et qu’il ne pouvait goûter à Castroville, où il était sans cesse obsédé par les habitans.

À son retour, il nous trouva, Charles et moi, dans un complet dénûment ; nos paroissiens n’étaient pas devenus plus généreux. Nous avions mangé notre dernier morceau de porc fumé, que les chaleurs avaient gâté. Depuis ce repas, nous étions réduits au café et au maïs. Un jour que je n’avais que des œufs, j’allai dans les bois chercher un fagot pour les cuire, et en revenant je frappai de porte en porte, demandant un peu de beurre avec un peu de maïs pour faire du pain. On me refusa le plus poliment possible, et ce ne fut qu’après de nombreuses visites que j’obtins de la compassion d’une bonne vieille femme de quoi manger ce jour-là. Notre plus grande ressource était les citrouilles de notre jardin : ce légume fade et insipide, que nous accommodions des façons les plus diverses et avec toute sorte de ruses fort ingénieuses pour lui donner quelque goût, s’il était possible, faisait sur notre table une douzaine d’apparitions par semaine. Nous en étions rebutés et ne pouvions plus en manger que par un suprême effort. J’avais bien l’argent que j’avais recueilli pour la construction de l’église, mais c’était un dépôt sacré auquel personne ne devait toucher. L’abbé Dubuis voulut mettre un terme à cet état de choses, et le dimanche suivant après le sermon, il s’adressa à tous les fidèles, leur rappelant le bien moral et matériel que nous avions fait à la colonie. « Nous instruisons soixante-douze de vos enfans, et vous ne nous donnez rien, pas même pour leurs livres, que souvent nous fournissons gratis. Nous allons bâtir une église qui ne vous coûtera presque rien, grâce à nos démarches, et vous nous laissez mourir de faim. Rappelez-vous qu’un jour je ne pus prêcher parce que je n’avais pas mangé depuis quarante-huit heures ; rappelez-vous que mon premier collègue, l’abbé Chazelle, est mort de misère plus encore que de tristesse. Or, comme nous sommes de chair et d’os et que nous ne pouvons vivre sans manger, nous vous prévenons que dès demain nous quitterons la colonie pour chercher une autre résidence où l’on ait plus d’égards pour nous, si, à partir d’aujourd’hui, vous ne nous donnez chaque mois et d’avance, soit en nature, soit en espèces, les moyens de vivre, plus une demi-piastre par élève allant à l’école ; nous n’excepterons de cette règle que les enfans des pauvres et des veuves. Si le premier versement n’est pas fait avant ce soir, demain vous ne nous verrez plus. » La population eut honte de son avarice, elle se cotisa sur-le-champ, et depuis ce jour nous n’avons plus souffert de la faim.

Sur ces entrefaites, l’hiver arriva, c’est-à-dire le moment de construire notre église. Les matériaux commençaient à venir, mais lentement, et ils ne s’amoncelèrent en quantité suffisante qu’après la fête de Noël. L’architecture devait être de style gothique et le monument assez spacieux pour contenir la population tout entière. Seulement nos moyens étaient plus courts que nos projets. Les machines manquaient ; il fut impossible de trouver une seule poulie dans toute la colonie, et l’on était réduit à enlever les pierres et les poutres à la force des bras. Pour le salaire des maçons et des charpentiers, nous n’avions pas deux mille francs : ne pouvant surmonter cet obstacle, nous résolûmes de le tourner ; l’abbé Dubuis décida que nous ferions nous-mêmes presque toute la charpente sous la direction des charpentiers, qui ne seraient que nos professeurs et dont nous serions les élèves. Ils n’avaient qu’à tracer sur les arbres couchés ce que nous devions couper et scier ; nous leur retirions le plus d’ouvrage possible afin de ménager notre argent. L’abbé Dubuis était fort adroit, et par son intelligence et son habile économie il parvint à réduire nos frais dans des proportions extraordinaires.

Il ne suffisait pas que notre édifice fût élégant, il fallait aussi qu’il fût solide ; la pierre devait entrer pour une bonne part dans la construction. Cependant les journées d’un tailleur de pierre auraient été bien nombreuses et auraient absorbé une bien grosse somme. Nous allâmes dans les bois à la recherche de pierres toutes taillées, ou à peu près ; nous découvrîmes à fleur de terre toute une carrière de blocs de rochers unis et carrés, mesurant environ huit pouces d’épaisseur, et de grandeurs différentes. Quelques-uns, ayant dix pieds de long sur quatre de large, servirent de marches pour l’escalier ; d’autres, moins gros, furent employés pour les soubassemens et les fenêtres. En l’absence de machines, il fallut recourir aux systèmes les plus ingénieux. Quand la charrette, traînée par des bœufs, avait été amenée le plus près possible de ces énormes blocs, nous enlevions les roues, et la caisse de la charrette tombait à terre ; alors, armés de leviers en chêne, nous faisions glisser sur des rouleaux de bois les blocs jusque dans la charrette. Cette tâche accomplie, nous nous cramponnions à l’un des essieux pour l’enlever, et nous mettions une pierre dessous, puis nous passions à l’autre essieu pour y faire la même opération ; ensuite nous retournions au premier pour l’enlever de nouveau et placer dessous une seconde pierre ; nous en faisions autant au second essieu, et ainsi de suite, jusqu’à ce que les essieux se trouvassent à la hauteur voulue. Il était facile alors d’y faire rentrer les roues et de diriger le tout sur la ville. Une pierre d’un gris verdâtre, tendre et facile à tailler, nous servit à sculpter un écusson et des croix pour orner le haut du portail. Pour avoir de la chaux, nous allâmes, à la tête de huit ou neuf colons, dans une carrière de pierres calcaires, d’où il était aisé d’en extraire un grand nombre. On fit un grand amas de broussailles et d’arbres morts, on le couvrit d’une première couche de pierres calcaires, on accumula ensemble les branches et les pierres de façon à former une sorte de pyramide, puis on mit le feu au bois, et l’on s’en alla. Trois jours après, on revint, et l’on trouva près de quatre-vingts barils d’une chaux excellente.

Il était moins facile de se procurer du bois de construction. Dans ce pays, où les vents violens du nord sévissent chaque année, on trouve peu de grands arbres en bois dur qui soient parfaitement droits. On en rencontrait bien sur les bords de la Médina, mais la ils étaient propriétés particulières et avaient une certaine valeur vénale. Quant à ceux qui n’appartenaient à personne, il n’en restait guère, les colons les abattant pour en faire des planches, qu’ils allaient vendre à San-Antonio. Nous fûmes encore obligés de courir à la découverte dans les bois ; nous y trouvâmes huit chênes énormes, parfaitement droits jusqu’à une hauteur de trente pieds, ce qui faisait merveilleusement notre affaire. Ils furent abattus et placés sur la charrette par les mêmes procédés que les blocs de rocher ; ils devaient devenir des piliers et des supports pour le toit de la nef centrale. Plusieurs mesquites, de venue magnifique, servirent à la charpente des fenêtres ; c’est un bois pareil à l’acajou et dur comme la pierre. Des colons inoccupés se chargèrent de nous apporter tous les matériaux nécessaires pour les soliveaux du toit et la couverture du clocher et des trois nefs.

Ces préparatifs terminés, il fallut façonner. L’abbé Dubuis et moi, nous nous mîmes à scier et à couper comme de vrais charpentiers. J’étais peu expert en cette besogne, et même quand je quittais la hache et la scie pour sculpter dans la pierre les croix et l’écusson destinés à la façade, mes mains se remplissaient d’ampoules et de durillons douloureux qui me forçaient à quitter la partie. L’abbé Dubuis au contraire était infatigable. Nous ne donnions plus l’instruction aux enfans que le matin jusqu’à midi. Je préférais, et de beaucoup, l’enseignement au métier de charpentier et de tailleur de pierre ; aussi je remplaçais à l’école mon confrère, qui me remplaçait sur le chantier. De la sorte je ne hachais et ne taillais que dans l’après-midi, ce qui m’allait mieux, et ce qui avançait aussi les travaux, car l’abbé Dubuis s’en tirait beaucoup plus habilement que moi. Rien ne le lassait ; il se reposait en allant chercher çà et là tout ce qui pouvait être utile à notre entreprise. Un jour nous nous aperçûmes qu’il manquait des poutres pour la charpente du clocher ; l’abbé courut tant qu’il découvrit de beaux arbres sur le bord de la rivière, dans un terrain vague ; il n’hésita pas à descendre dans l’eau jusqu’à la ceinture pour couper les arbres à la racine : ce travail lui prit toute une journée ; nous étions en janvier, et je ne comprends pas qu’il en soit revenu sans maladie.

Comme j’étais occupé à arrondir avec un couteau des planchettes de sapin et à les tailler en écailles de poisson pour en revêtir les toits de l’édifice, il m’arriva une aventure qui m’obligea à un petit acte d’énergie. Un de nos colons qui n’avait jamais mis les pieds dans l’église, qui vivait dans un état d’ivresse perpétuelle, qui était un scandale et une honte pour la colonie, mourut ivre dans une rue, en plein midi. Je refusai d’assister à son enterrement, soit comme prêtre, soit comme simple habitant de Castroville. Ce refus était un exemple nécessaire, car la moindre faiblesse dans l’accomplissement des devoirs ecclésiastiques, le moindre relâchement dans les justes et salutaires rigueurs vous mettent à la merci du premier venu en ces pays, où les lois sont insuffisantes pour la protection des particuliers. Si l’on croit qu’on peut avoir bon marché de vos résistances par un moyen quelconque, vous êtes perdu ; aussi, les parens du mort me demandant impérieusement ma présence à la cérémonie funèbre, je déclarai nettement que je m’abstiendrais. « Si vous ne l’enterrez pas de bon gré, nous vous le ferons bien enterrer de force. » Alors je quittai tranquillement ma soutane et leur dis : « Maintenant vous n’avez plus affaire à un prêtre, mais à un Français qui saura faire respecter son domicile, et qui, si par malheur vous vous représentiez avec des armes, aurait deux pistolets pour vous répondre. — Nous verrons bien. — Oui, nous verrons. » Et je repris mon travail. Ayant plusieurs milliers de planchettes à façonner pour le clocher, je n’étais pas d’humeur à perdre mon temps. Une demi-heure après, ils revinrent avec des fusils et des pistolets, voulant, sinon me tuer, au moins m’effrayer. En les voyant venir, je saisis mes pistolets, qui n’étaient pas chargés, j’ouvris la porte, et dirigeai mes armes inoffensives sur la poitrine des deux premiers. « N’avancez pas, leur dis-je, ou je fais feu. » Ils s’arrêtèrent aussitôt, croyant peut-être à un danger sérieux, ou se laissant imposer par mon attitude. « Si le jeune curé menace de faire feu, dit l’un d’eux à ses compagnons, soyez sûrs qu’il fera feu. » Ce mot les décida à battre en retraite, et je repris mes planchettes. Cette nécessité de se défendre soi-même explique pourquoi tout le monde, dans l’ouest du Texas, est plus ou moins armé ; encore faut-il que les armes soient très apparentes, sans quoi vous risquez d’être insulté par les butors et les querelleurs, race qui est fort nombreuse et fort redoutable en ce pays.

Cependant la construction de l’église avançait rapidement ; les murailles étaient faites, les maçons travaillaient au clocher, et, sans en attendre l’achèvement, nous élevâmes les huit piliers destinés à la nef centrale : opération difficile, car il fallait non-seulement ériger perpendiculairement des chênes énormes, mais encore les placer sur des assises en pierres de deux pieds de haut, et cela sans machine ni poulie. Heureusement nous comptions dans la ville un grand nombre de colons d’une force herculéenne ; nous les réunîmes, et tous ces bras athlétiques installèrent les huit piliers sur leurs piédestaux en une demi-journée, sans accident. Le progrès rapide de nos travaux éveillait la curiosité et l’intérêt de nos colons ; ils s’assemblaient souvent en groupes nombreux pour admirer le futur monument, et là, entraînés par notre exemple, ils nous prêtaient leurs bras dès qu’ils pouvaient nous être utiles. Les enfans de l’école, dans l’après-midi, se chargeaient du mortier ; ils allaient chercher à la rivière l’eau et le sable nécessaires pour le composer. Un jour l’abbé Dubuis remuait le mortier, vêtu d’un pantalon de cotonnade bleue, j d’une chemise de flanelle rouge, d’un chapeau sans forme ni couleur ; il était tout parsemé d’éclaboussures de chaux et de plâtre, lorsqu’un jeune négociant irlandais, qui passait à Castroville, vint lui demander où était l’abbé Dubuis. L’abbé alla près d’un seau d’eau, se débarbouilla vivement, et relevant la tête : « Le voici, répondit-il ; que lui demandez-vous ? — Ah ! répondit le jeune homme en riant, comment pouvais-je vous reconnaître ? » Et en sa qualité d’Irlandais, c’est-à-dire de catholique pieux et généreux, il donna dix piastres pour notre église.

En dépit de ces dix piastres inespérées, à mesure que le monument s’élevait, notre bourse diminuait dans la même proportion. L’abbé et moi, nous étions forcés par économie de travailler sans ouvriers, et nous fîmes seuls la plus grande partie du toit. Quand nous ne pouvions nous passer d’un manœuvre, nous le payions souvent avec un de nos habits, une de nos paires de souliers, un de nos pantalons ou une de nos chemises. J’avais un cheval de peu de valeur : je le vendis, et l’argent paya quelques journées d’ouvriers. Nous parvînmes ainsi à achever notre église sans faire de dettes, ce qui est presque un miracle aux États-Unis, où les souscriptions charitables sont aussi mal couvertes que nombreuses. Pour cacher les soliveaux du toit, je les tapissai de manta, coton écru très fort, et je peignis dessus des rosaces gothiques dont l’effet était superbe. Pour comble de bonheur, nous trouvâmes plus tard à Galveston des vitraux représentant l’histoire de saint Louis et des portraits de quelques princes de la maison de Bourbon. Ils s’adaptaient merveilleusement aux dimensions de nos fenêtres, et comme notre église était dédiée à saint Louis, il était impossible de faire une rencontre plus heureuse.

Enfin, le jour de Pâques 1850, notre église parut dans tout son éclat, entièrement achevée, et la messe y fut célébrée solennellement. Ce fut un événement dans tout le pays. Cette église nous avait coûté environ 3,300 francs, et elle en valait certainement plus de 40,000. Aussi, à San-Antonio comme à Castroville, cette modique somme étonna tout le monde : on venait voir l’église, et on ne comprenait pas que pour ce prix elle fût si grande et si belle.

Ce succès dépassait toute espérance, mais il avait usé tout ce qui nous restait de forces. Les voyages continuels, les fatigues, les privations de toute sorte, la misère, avaient profondément altéré notre santé ; la construction de l’église acheva de la ruiner. Nous crachions le sang : mon confrère, plus âgé, plus aguerri, plus robuste que moi, pouvait encore faire sa besogne ; mais j’étais tourmenté par une toux continuelle et par des rhumatismes, je ne pouvais rester cinq minutes à genoux sans défaillir, et des spasmes nerveux, revenant sans cesse, m’empêchaient de célébrer le saint sacrifice. Alors, pour ne pas tomber dans des langueurs incurables et traîner inutilement un corps embarrassant comme le pauvre abbé Chanrion, nous résolûmes tous deux de retourner en France pour demander au sol natal le repos et y retrouver la santé perdue. Ce n’était pas fort aisé, car nous étions sans argent ; mais nous savions y suppléer, et après tout, sans argent, un voyage n’est pas plus impraticable que la construction d’une église. Il ne restait qu’à obtenir le consentement de notre évêque, et nous croyions pouvoir y compter. Le départ fut fixé dans la semaine qui suivrait les fêtes de Pâques. Je devais me rendre le premier à San-Antonio pour confesser et faire communier les Allemands et les Alsaciens de la ville et des environs ; l’abbé Dubuis me rejoindrait, et je vendrais quelques effets qui me restaient pour me procurer quelques ressources.

Mes préparatifs furent bientôt terminés, et je dis adieu à cette colonie où j’avais supporté tant de peines, où j’avais quelquefois versé des larmes secrètes, où j’avais aussi éprouvé de grandes consolations et de grandes joies à la vue du bien qui se faisait par nos mains. Ce bien n’était pas seulement religieux et moral, il était même matériel. Nous avions décidé Charles à établir un vaste magasin qui contenait toutes sortes de marchandises et d’ustensiles à l’usage des colons. Auparavant ils devaient aller tout chercher à San-Antonio, où ils payaient chaque chose beaucoup plus cher. La construction de l’église prouva aux colons qu’ils pouvaient à peu de frais remplacer leurs misérables cabanes par des maisons bonnes et solides, et cet exemple les convainquit si bien, que la valeur des terrains augmenta du triple, ce qui les enrichit presque tous, car presque tous possédaient des étendues de terrain assez considérables. Nos connaissances théoriques et nos conseils avaient été aussi très utiles à l’agriculture ; le maïs était mieux cultivé, chaque pied portait deux ou trois épis ; chaque épi portait jusqu’à 1,400 grains ; c’était en moyenne deux ou trois mille pour un ; entre les sillons, on récoltait des melons et des pastèques qui se vendaient à San-Antonio environ 50 centimes la pièce. On commençait à semer du froment, qui venait bien, et l’on plantait une grande variété de légumes aussi utiles que productifs. En revanche, les essais de plantation de la vigne n’avaient pas réussi, les grandes sécheresses la faisaient périr ; mais des greffes de vigne européenne portées sur des ceps sauvages avaient donné d’heureux effets. La confiance et la joie animaient les habitans, qui voyaient leur bien-être s’accroître, la colonie prospérer et grandir.

En me séparant de ma pauvre cabane, ouverte à tous les vents, qui laissait pénétrer la pluie, pousser les herbes, fourmiller les in sectes, je ne pus retenir un soupir attendri. En regardant une dernière fois le hamac qui pendait sous la galerie, le hamac où je m’étais si souvent endormi sous un ciel étoile, je pensai aux longues rêveries qui me rendaient si chère l’heure du silence, du repos et de l’obscurité, à la brise chargée des parfums forestiers qui venait rafraîchir mon front brûlant, à la voix plaintive de l’oiseau de paradis ou de la veuve, comme l’appellent quelques habitans du pays, dont le cri monotone et mélancolique perçait les longs murmures de la rivière et du feuillage. En disant adieu à la tombe solitaire de l’abbé Chazelle, en m’agenouillant encore une fois sur les résédas touffus qui la paraient et l’embaumaient, je pleurai et je songeai que mes mains n’y répandraient plus leurs soins assidus, ni ma bouche ses meilleures prières. Je ne quittai pas sans la regretter cette nature vigoureuse, luxuriante et torride au sein de laquelle j’avais traversé des scènes, des épisodes, des émotions et des sentimens si divers, si rapides, si nombreux, que chaque année me semblait avoir eu la durée d’un siècle, tant mes jours, mes heures, mes minutes avaient été remplis. Je dis même adieu aux animaux domestiques qui avaient vécu près de moi, à ces honnêtes compagnons de la vie quotidienne ; j’embrassai tout ce qui m’entourait dans un regard suprême, où je mis tout mon cœur ; puis je montai à cheval, allant lentement, m’arrêtant à chaque endroit où je rencontrais le souvenir d’une action, d’une chose, d’une pensée. Je traversai une dernière fois cette petite rivière de la Médina, gracieuse, pleine de caprices et de détours, coulant tantôt impétueusement et avec fracas sur un lit de rochers, tantôt nonchalamment et silencieusement sous un dôme de verdure. Je saluai encore ces vastes prairies et les chevreuils qui y prenaient leurs ébats ; je crois que ; je regrettais même les serpens à sonnettes qui m’avaient si souvent effrayé. J’étais devenu un véritable enfant des solitudes et des bois ; j’avais pris dans le nouveau-Monde des habitudes de vie nomade ; je n’étais plus l’homme de la société européenne, et la France m’allait apparaître comme un pays trop civilisé, trop prosaïque, trop contraire à mes goûts un peu sauvages. Pourtant mon cœur battait avec violence quand je songeais à mon pays, à ma famille, à mes amis.

L’abbé Dubuis vint au bout de quelques jours me rejoindre à San-Antonio, non sans avoir couru encore un danger. Un maçon de Castroville avait demandé en mariage une jeune fille qu’on lui avait refusée par la simple raison qu’elle était promise et fiancée à un autre. Il déclara à l’abbé que s’il célébrait le mariage de la jeune personne avec son rival, il nous tuerait, lui et moi. L’abbé eut beau lui faire remarquer que nous n’avions pas à régler les affaires de cœur, que nous ne pouvions pas refuser notre ministère à ceux qui le demandaient et qui n’en étaient pas indignes. Ce maçon ne voulut rien entendre. Le mariage se fit pourtant, et le lendemain matin l’abbé Dubuis partit pour San-Antonio, escorté par quelques colons armés. Au gué de la Médina, il vit sur l’autre rive le maçon armé aussi jusqu’aux dents, prêt à faire feu sur le premier qui avancerait. Pour éviter un accident, il résolut avec ses compagnons de traverser la rivière sur un autre point. Le maçon, comprenant la manœuvre, cou rut au galop vers un endroit de la route où l’abbé était obligé de passer. Les colons voulaient accompagner l’abbé jusqu’à San-Antonio ; mais au bout de quinze railles l’abbé les congédia, jugeant leur secours inutile, ou craignant une collision sanglante. Cependant il plongeait ses regards dans chaque broussaille et dans chaque bouquet d’arbres. Arrivé au rancho de la Leona, il pensa que le fourré qui borde ce petit creek était favorable au projet criminel du maçon, et par prudence il le traversa au grand galop. Il avait deviné juste ; le maçon était dans le bois, mais, n’attendant pas si tôt son ennemi et le voyant tout à coup passer si vite, il n’eut pas le temps d’ajuster. Faute d’argent, nous dûmes gagner Lavacca à pied. Nous eûmes encore à supporter de pénibles fatigues ; mais je les ai oubliées, et je n’y songeais guère : en marchant nous causions de la France, et ce nom cher à nos cœurs affermissait nos jambes en passant sur nos lèvres. De Lavacca, un bateau à vapeur nous porta à Galveston. Notre évêque ne consentit pas à perdre à la fois deux missionnaires ; il en avait plus besoin que jamais, car plusieurs étaient morts, et le choléra venait encore d’en emporter un à Indian-Point. Il permit cependant à l’un de nous de partir et à l’autre de prendre du repos. Comme j’étais le plus malade, le plus jeune et le moins nécessaire, que des raisons de famille m’appelaient en Europe, et que je promettais de revenir bientôt, l’abbé Dubuis se résigna à rester, et vainquit mes scrupules en insistant lui-même sur la nécessité de mon départ. Le bon évêque, qui ne possédait alors que 25 piastres, m’en donna 15, et y ajouta un effet de 200 francs. Pauvre évêque, il devait faire un voyage dans l’intérieur du Texas, et il se privait du nécessaire pour aider un de ses prêtres à le quitter ! J’allai à la Nouvelle-Orléans, de la Nouvelle-Orléans à New-York. Là je m’embarquai pour l’Angleterre. Après quatorze jours de traversée, j’étais à Southampton ; le lendemain, dans l’après- midi, je vis les côtes de France. Avec quel transport je les saluai ! Je me retins pour ne pas embrasser les douaniers ; j’étais étonné d’entendre tout le monde parler français ; quand dans les rues j’entendais la voix d’un enfant, je me retournais tout surpris… Deux jours après, j’arrivai à Lyon. Il était dix heures du soir quand je sonnai à la porte de ma mère : « Qui est là ? — C’est moi. — C’est Emmanuel ! » s’écria-t-elle, et nous nous embrassâmes avec une joie indicible. Le lendemain, je me présentai à mes parens et à mes amis ; mais je fus obligé de leur dire mon nom et de leur affirmer mon identité, pour qu’ils se décidassent à voir dans l’homme hâve, jaune, aux joues creuses, aux tempes ridées, qui était devant eux, le jeune homme qui les avait quittés avec une figure fraîche et une mine passable : je n’avais été reconnu que par le cœur de ma mère.


E. DOMENECH.