Le Legs

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Le Legs
Comédie en un acte et en prose représentée pour la première fois par les Comédiens-Français ordinaires du Roi le 11 juin 1736


Sommaire

Acteurs [modifier]

LA COMTESSE.
LE MARQUIS.
HORTENSE.
LE CHEVALIER.
LISETTE, suivante de la Comtesse.
LÉPINE, valet de chambre du Marquis.

La scène est à une maison de campagne de la Comtesse.


Scène première [modifier]

LE CHEVALIER, HORTENSE


LE CHEVALIER

La démarche que vous allez faire auprès du Marquis m'alarme.

HORTENSE

Je ne risque rien, vous dis-je. Raisonnons. Défunt son parent et le mien lui laisse six cent mille francs, à la charge il est vrai de m'épouser, ou de m'en donner deux cent mille ; cela est à son choix ; mais le Marquis ne sent rien pour moi. Je suis sûre qu'il a de l'inclination pour la Comtesse ; d'ailleurs, il est déjà assez riche par lui-même ; voilà encore une succession de six cent mille francs qui lui vient, à laquelle il ne s'attendait pas ; et vous croyez que, plutôt que d'en distraire deux cent mille, il aimera mieux m'épouser, moi qui lui suis indifférente, pendant qu'il a de l'amour pour la Comtesse, qui peut-être ne le hait pas, et qui a plus de bien que moi ? Il n'y a pas d'apparence.

LE CHEVALIER

Mais à quoi jugez-vous que la Comtesse ne le hait pas ?

HORTENSE

À mille petites remarques que je fais tous les jours ; et je n'en suis pas surprise. Du caractère dont elle est, celui du Marquis doit être de son goût. La Comtesse est une femme brusque, qui aime à primer, à gouverner, à être la maîtresse. Le Marquis est un homme doux, paisible, aisé à conduire ; et voilà ce qu'il faut à la Comtesse. Aussi ne parle-t-elle de lui qu'avec éloge. Son air de naïveté lui plaît ; c'est, dit-elle, le meilleur homme, le plus complaisant, le plus sociable. D'ailleurs, le Marquis est d'un âge qui lui convient ; elle n'est plus de cette grande jeunesse : il a trente-cinq ou quarante ans, et je vois bien qu'elle serait charmée de vivre avec lui.

LE CHEVALIER

J'ai peur que l'événement ne vous trompe. Ce n'est pas un petit objet que deux cent mille francs qu'il faudra qu'on vous donne si l'on ne vous épouse pas ; et puis, quand le Marquis et la Comtesse s'aimeraient, de l'humeur dont ils sont tous deux, ils auront bien de la peine à se le dire.

HORTENSE

Oh ! moyennant l'embarras où je vais jeter le Marquis, il faudra bien qu'il parle, et je veux savoir à quoi m'en tenir. Depuis le temps que nous sommes à cette campagne chez la Comtesse, il ne me dit rien. Il y a six semaines qu'il se tait ; je veux qu'il s'explique. Je ne perdrai pas le legs qui me revient, si je n'épouse pas le Marquis.

LE CHEVALIER

Mais, s'il accepte votre main ?

HORTENSE

Eh ! non, vous dis-je. Laissez-moi faire. Je crois qu'il espère que ce sera moi qui le refuserai. Peut-être même feindra-t-il de consentir à notre union ; mais que cela ne vous épouvante pas. Vous n'êtes point assez riche pour m'épouser avec deux cent mille francs de moins ; je suis bien aise de vous les apporter en mariage. Je suis persuadée que la Comtesse et le Marquis ne se haïssent pas. Voyons ce que me diront là-dessus Lépine et Lisette, qui vont venir me parler. L'un est un Gascon froid, mais adroit ; Lisette a de l'esprit. Je sais qu'ils ont tous deux la confiance de leurs maîtres ; je les intéresserai à m'instruire, et tout ira bien. Les voilà qui viennent. Retirez-vous.


Scène II [modifier]

LISETTE, LÉPINE, HORTENSE


HORTENSE

Venez, Lisette ; approchez.

LISETTE

Que souhaitez-vous de nous, Madame ?

HORTENSE

Rien que vous ne puissiez me dire sans blesser la fidélité que vous devez, vous au Marquis, et vous à la Comtesse.

LISETTE

Tant mieux, Madame.

LÉPINE

Ce début encourage. Nos services vous sont acquis.

HORTENSE tire quelque argent de sa poche.

Tenez, Lisette ; tout service mérite récompense.

LISETTE refusant d'abord.

Du moins, Madame, faudrait-il savoir auparavant de quoi il s'agit.

HORTENSE

Prenez ; je vous le donne, quoi qu'il arrive. Voilà pour vous, Monsieur de Lépine.

LÉPINE

Madame, je serais volontiers de l'avis de Mademoiselle ; mais je prends : le respect défend que je raisonne.

HORTENSE

Je ne prétends vous engager à rien et voici de quoi il est question ; le Marquis, votre maître, vous estime, Lépine ?

LÉPINE, froidement.

Extrêmement, Madame ; il me connaît.

HORTENSE

Je remarque qu'il vous confie aisément ce qu'il pense.

LÉPINE

Oui, Madame ; de toutes ses pensées, incontinent j'en ai copie ; il n'en sait pas le compte mieux que moi.

HORTENSE

Vous, Lisette, vous êtes sur le même ton avec la Comtesse ?

LISETTE

J'ai cet honneur-là, Madame.

HORTENSE

Dites-moi, Lépine, je me figure que le Marquis aime la Comtesse ; me trompé-je ? il n'y a point d'inconvénient à me dire ce qui en est.

LÉPINE

Je n'affirme rien ; mais patience. Nous devons ce soir nous entretenir là-dessus.

HORTENSE

Et soupçonnez-vous qu'il l'aime ?

LÉPINE

De soupçons, j'en ai de violents. Je m'en éclaircirai tantôt.

HORTENSE

Et vous, Lisette, quel est votre sentiment sur la Comtesse ?

LISETTE

Qu'elle ne songe point du tout au Marquis, Madame.

LÉPINE

Je diffère avec vous de pensée.

HORTENSE

Je crois aussi qu'ils s'aiment. Et supposons que je ne me trompe pas ; du caractère dont ils sont, ils auront de la peine à s'en parler. Vous, Lépine, voudriez-vous exciter le Marquis à le déclarer à la Comtesse ? et vous, Lisette, disposer la Comtesse à se l'entendre dire. Ce sera une industrie fort innocente.

LÉPINE

Et même louable.

LISETTE, rendant l'argent.

Madame, permettez que je vous rende votre argent.

HORTENSE

Gardez. D'où vient ?…

LISETTE

C'est qu'il me semble que voilà précisément le service que vous exigez de moi, et c'est précisément celui que je ne puis vous rendre. Ma maîtresse est veuve ; elle est tranquille ; son état est heureux ; ce serait dommage de l'en tirer ; je prie le Ciel qu'elle y reste.

LÉPINE, froidement.

Quant à moi, je garde mon lot ; rien ne m'oblige à restitution. J'ai la volonté de vous être utile. Monsieur le Marquis vit dans le célibat ; mais le mariage, il est bon, très bon, il a ses peines, chaque état a les siennes ; quelquefois le mien me pèse ; le tout est égal. Oui, je vous servirai, Madame, je vous servirai. Je n'y vois point de mal. On s'épouse de tout temps, on s'épousera toujours ; on n'a que cette honnête ressource quand on aime.

HORTENSE

Vous me surprenez, Lisette, d'autant plus que je m'imaginais que vous pouviez vous aimer tous deux.

LISETTE

C'est de quoi il n'est pas question de ma part.

LÉPINE

De la mienne, j'en suis demeuré à l'estime. Néanmoins Mademoiselle est aimable ; mais j'ai passé mon chemin sans y prendre garde.

LISETTE

J'espère que vous passerez toujours de même.

HORTENSE

Voilà ce que j'avais à vous dire. Adieu, Lisette ; vous ferez ce qu'il vous plaira ; je ne vous demande que le secret. J'accepte vos services, Lépine.


Scène III [modifier]

LÉPINE, LISETTE


LISETTE

Nous n'avons rien à nous dire, Mons de Lépine. J'ai affaire, et je vous laisse.

LÉPINE

Doucement, Mademoiselle, retardez d'un moment ; je trouve à propos de vous informer d'un petit accident qui m'arrive.

LISETTE

Voyons.

LÉPINE

D'homme d'honneur, je n'avais pas envisagé vos grâces ; je ne connaissais pas votre mine.

LISETTE

Qu'importe ? Je vous en offre autant ; c'est tout au plus si je connais actuellement la vôtre.

LÉPINE

Cette dame se figurait que nous nous aimions.

LISETTE

Eh bien ! elle se figurait mal.

LÉPINE

Attendez ; voici l'accident. Son discours a fait que mes yeux se sont arrêtés dessus vous plus attentivement que de coutume.

LISETTE

Vos yeux ont pris bien de la peine.

LÉPINE

Et vous êtes jolie, sandis, oh ! très jolie.

LISETTE

Ma foi, Monsieur de Lépine, vous êtes galant, oh ! très galant ; mais l'ennui me prend dès qu'on me loue. Abrégeons. Est-ce là tout ?

LÉPINE

À mon exemple, envisagez-moi, je vous prie ; faites-en l'épreuve.

LISETTE

Oui-da. Tenez, je vous regarde.

LÉPINE

Eh donc ! est-ce là ce Lépine, que vous connaissiez ? N'y voyez-vous rien de nouveau ? Que vous dit le cœur ?

LISETTE

Pas le mot. Il n'y a rien là pour lui.

LÉPINE

Quelquefois pourtant nombre de gens ont estimé que j'étais un garçon assez revenant ; mais nous y retournerons ; c'est partie à remettre. Écoutez le restant. Il est certain que mon maître distingue tendrement votre maîtresse. Aujourd'hui même il m'a confié qu'il méditait de vous communiquer ses sentiments.

LISETTE

Comme il lui plaira. La réponse que j'aurai l'honneur de lui communiquer sera courte.

LÉPINE

Remarquons d'abondance que la Comtesse se plaît avec mon maître, qu'elle a l'âme joyeuse en le voyant. Vous me direz que nos gens sont étranges personnes, et je vous l'accorde. Le Marquis, homme tout simple, peu hasardeux dans le discours, n'osera jamais aventurer la déclaration ; et des déclarations, la Comtesse les épouvante ; femme qui néglige les compliments, qui vous parle entre l'aigre et le doux, et dont l'entretien a je ne sais quoi de sec, de froid, de purement raisonnable. Le moyen que l'amour puisse être mis en avant avec cette femme. Il ne sera jamais à propos de lui dire : je vous aime, à moins qu'on ne le lui dise à propos de rien. Cette matière, avec elle, ne peut tomber que des nues. On dit qu'elle traite l'amour de bagatelle d'enfant ; moi, je prétends qu'elle a pris goût à cette enfance. Dans cette conjoncture, j'opine que nous encouragions ces deux personnages. Qu'en sera-t-il ? qu'ils s'aimeront bonnement, en toute simplesse, et qu'ils s'épouseront de même. Qu'en sera-t-il ? Qu'en me voyant votre camarade, vous me rendrez votre mari par la douce habitude de me voir. Eh donc ! parlez, êtes-vous d'accord ?

LISETTE

Non.

LÉPINE

Mademoiselle, est-ce mon amour qui vous déplaît ?

LISETTE

Oui.

LÉPINE

En peu de mots vous dites beaucoup ; mais considérez l'occurrence. Je vous prédis que nos maîtres se marieront ; que la commodité vous tente.

LISETTE

Je vous prédis qu'ils ne se marieront point. Je ne veux pas, moi. Ma maîtresse, comme vous dites fort habilement, tient l'amour au-dessous d'elle ; et j'aurai soin de l'entretenir dans cette humeur, attendu qu'il n'est pas de mon petit intérêt qu'elle se marie. Ma condition n'en serait pas si bonne, entendez-vous ? Il n'y a point d'apparence que la Comtesse y gagne, et moi j'y perdrais beaucoup. J'ai fait un petit calcul là-dessus, au moyen duquel je trouve que tous vos arrangements me dérangent et ne me valent rien. Ainsi, quelque jolie que je sois, continuez de n'en rien voir ; laissez là la découverte que vous avez faite de mes grâces, et passez toujours sans y prendre garde.

LÉPINE, froidement.

Je les ai vues, Mademoiselle ; j'en suis frappé et n'ai de remède que votre cœur.

LISETTE

Tenez-vous donc pour incurable.

LÉPINE

Me donnez-vous votre dernier mot ?

LISETTE

Je n'y changerai pas une syllabe. (Elle veut s'en aller.)

LÉPINE, l'arrêtant.

Permettez que je reparte. Vous calculez ; moi de même. Selon vous, il ne faut pas que nos gens se marient ; il faut qu'ils s'épousent, selon moi, je le prétends.

LISETTE

Mauvaise gasconnade !

LÉPINE

Patience. Je vous aime, et vous me refusez le réciproque. Je calcule qu'il me fait besoin, et je l'aurai, sandis ! je le prétends.

LISETTE

Vous ne l'aurez pas, sandis !

LÉPINE

J'ai tout dit. Laissez parler mon maître qui nous arrive.


Scène IV [modifier]

LE MARQUIS, LÉPINE, LISETTE


LE MARQUIS

Ah ! vous voici, Lisette ! je suis bien aise de vous trouver.

LISETTE

Je vous suis obligée, Monsieur ; mais je m'en allais.

LE MARQUIS

Vous vous en alliez ? J'avais pourtant quelque chose à vous dire. Êtes-vous un peu de nos amis ?

LÉPINE

Petitement.

LISETTE

J'ai beaucoup d'estime et de respect pour Monsieur le Marquis.

LE MARQUIS

Tout de bon ? Vous me faites plaisir, Lisette ; je fais beaucoup de cas de vous aussi. Vous me paraissez une très bonne fille, et vous êtes à une maîtresse qui a bien du mérite.

LISETTE

Il y a longtemps que je le sais, Monsieur.

LE MARQUIS

Ne vous parle-t-elle jamais de moi ? Que vous en dit-elle ?

LISETTE

Oh ! rien.

LE MARQUIS

C'est que, entre nous, il n'y a point de femme que j'aime tant qu'elle.

LISETTE

Qu'appelez-vous aimer, Monsieur le Marquis ? Est-ce de l'amour que vous entendez ?

LE MARQUIS

Eh ! mais oui, de l'amour, de l'inclination, comme tu voudras ; le nom n'y fait rien. Je l'aime mieux qu'un autre. Voilà tout.

LISETTE

Cela se peut.

LE MARQUIS

Mais elle n'en sait rien ; je n'ai pas osé le lui apprendre. Je n'ai pas trop le talent de parler d'amour.

LISETTE

C'est ce qui me semble.

LE MARQUIS

Oui, cela m'embarrasse, et, comme ta maîtresse est une femme fort raisonnable, j'ai peur qu'elle ne se moque de moi, et je ne saurais plus que lui dire ; de sorte que j'ai rêvé qu'il serait bon que tu la prévinsses en ma faveur.

LISETTE

Je vous demande pardon, Monsieur, mais il fallait rêver tout le contraire. Je ne puis rien pour vous, en vérité.

LE MARQUIS

Eh ! d'où vient ? Je t'aurai grande obligation. Je payerai bien tes peines ; (montrant Lépine) et si ce garçon-là te convenait, je vous ferais un fort bon parti à tous les deux.

LÉPINE, froidement, et sans regarder Lisette.

Derechef, recueillez-vous là-dessus, Mademoiselle.

LISETTE

Il n'y a pas moyen, Monsieur le Marquis. Si je parlais de vos sentiments à ma maîtresse, vous avez beau dire que le nom n'y fait rien, je me brouillerais avec elle, je vous y brouillerais vous-même. Ne la connaissez-vous pas ?

LE MARQUIS

Tu crois donc qu'il n'y a rien à faire ?

LISETTE

Absolument rien.

LE MARQUIS

Tant pis, cela me chagrine. Elle me fait tant d'amitié, cette femme ! Allons, il ne faut donc plus y penser.

LÉPINE, froidement.

Monsieur, ne vous déconfortez pas. Du récit de Mademoiselle, n'en tenez compte, elle vous triche. Retirons-nous ; venez me consulter à l'écart, je serai plus consolant. Partons.

LE MARQUIS

Viens ; voyons ce que tu as à me dire. Adieu, Lisette ; ne me nuis pas, voilà tout ce que j'exige.


Scène V [modifier]

LÉPINE, LISETTE


LÉPINE

N'exigez rien ; ne gênons point Mademoiselle. Soyons galamment ennemis déclarés ; faisons-nous du mal en toute franchise. Adieu, gentille personne, je vous chéris ni plus ni moins ; gardez-moi votre cœur, c'est un dépôt que je vous laisse.

LISETTE

Adieu, mon pauvre Lépine ; vous êtes peut-être de tous les fous de la Garonne le plus effronté, mais aussi le plus divertissant.


Scène VI [modifier]

LA COMTESSE, LISETTE


LISETTE

Voici ma maîtresse. De l'humeur dont elle est, je crois que cet amour-ci ne la divertira guère. Gare que le Marquis ne soit bientôt congédié !

LA COMTESSE, tenant une lettre.

Tenez, Lisette, dites qu'on porte cette lettre à la poste ; en voilà dix que j'écris depuis trois semaines. La sotte chose qu'un procès ! Que j'en suis lasse ! Je ne m'étonne pas s'il y a tant de femmes qui se remarient.

LISETTE, riant.

Bon, votre procès, une affaire de mille francs, voilà quelque chose de bien considérable pour vous ! Avez-vous envie de vous remarier ? J'ai votre affaire.

LA COMTESSE

Qu'est-ce que c'est qu'envie de me remarier ? Pourquoi me dites-vous cela ?

LISETTE

Ne vous fâchez pas ; je ne veux que vous divertir.

LA COMTESSE

Ce pourrait être quelqu'un de Paris qui vous aurait fait une confidence ; en tout cas, ne me le nommez pas.

LISETTE

Oh ! il faut pourtant que vous connaissiez celui dont je parle.

LA COMTESSE

Brisons là-dessus. Je rêve à une chose ; le Marquis n'a ici qu'un valet de chambre dont il a peut-être besoin ; et je voulais lui demander s'il n'a pas quelque paquet à porter à la poste, on le porterait avec le mien. Où est-il, le Marquis ? L'as-tu vu ce matin ?

LISETTE

Oh ! oui ; malepeste, il a ses raisons pour être éveillé de bonne heure. Revenons au mari que j'ai à vous donner, celui qui brûle pour vous, et que vous avez enflammé de passion…

LA COMTESSE

Qui est ce benêt-là ?

LISETTE

Vous le devinez.

LA COMTESSE

Celui qui brûle est un sot. Je ne veux rien savoir de Paris.

LISETTE

Ce n'est point de Paris ; votre conquête est dans le château. Vous l'appelez benêt ; moi je vais le flatter ; c'est un soupirant qui a l'air fort simple, un air de bon homme. Y êtes-vous ?

LA COMTESSE

Nullement. Qui est-ce qui ressemble à cela ici ?

LISETTE

Eh ! le Marquis.

LA COMTESSE

Celui qui est avec nous ?

LISETTE

Lui-même.

LA COMTESSE

Je n'avais garde d'y être. Où as-tu pris son air simple et de bon homme ? Dis donc un air franc et ouvert, à la bonne heure ; il sera reconnaissable.

LISETTE

Ma foi, Madame, je vous le rends comme je le vois.

LA COMTESSE

Tu le vois très mal, on ne peut pas plus mal ; en mille ans on ne le devinerait pas à ce portrait-là. Mais de qui tiens-tu ce que tu me contes de son amour ?

LISETTE

De lui qui me l'a dit ; rien que cela. N'en riez-vous pas ? Ne faites pas semblant de le savoir. Au reste, il n'y a qu'à vous en défaire tout doucement.

LA COMTESSE

Hélas ! je ne lui en veux point de mal. C'est un fort honnête homme, un homme dont je fais cas, qui a d'excellentes qualités ; et j'aime encore mieux que ce soit lui qu'un autre. Mais ne te trompes-tu pas aussi ? Il ne t'aura peut-être parlé que d'estime ; il en a beaucoup pour moi, beaucoup ; il me l'a marquée en mille occasions d'une manière fort obligeante.

LISETTE

Non, Madame, c'est de l'amour qui regarde vos appas ; il en a prononcé le mot sans bredouiller comme à l'ordinaire. C'est de la flamme ; il languit, il soupire.

LA COMTESSE

Est-il possible ? Sur ce pied-là, je le plains ; car ce n'est pas un étourdi ; il faut qu'il le sente puisqu'il le dit, et ce n'est pas de ces gens-là qu'on se moque ; jamais leur amour n'est ridicule. Mais il n'osera m'en parler, n'est-ce pas ?

LISETTE

Oh ! ne craignez rien, j'y ai mis bon ordre ; il ne s'y jouera pas. Je lui ai ôté toute espérance ; n'ai-je pas bien fait ?

LA COMTESSE

Mais… oui, sans doute, oui… ; pourvu que vous ne l'ayez pas brusqué, pourtant ; il fallait y prendre garde ; c'est un ami que je veux conserver, et vous avez quelquefois le ton dur et revêche, Lisette ; il valait mieux le laisser dire.

LISETTE

Point du tout. Il voulait que je vous parlasse en sa faveur.

LA COMTESSE

Ce pauvre homme !

LISETTE

Et je lui ai répondu que je ne pouvais pas m'en mêler, que je me brouillerais avec vous si je vous en parlais, que vous me donneriez mon congé, que vous lui donneriez le sien.

LA COMTESSE

Le sien ? Quelle grossièreté ? ! Ah ! que c'est mal parler ! Son congé ? Et même est-ce que je vous aurais donné le vôtre ? Vous savez bien que non. D'où vient mentir, Lisette ? c'est un ennemi que vous m'allez faire d'un des hommes du monde que je considère le plus, et qui le mérite le mieux. Quel sot langage de domestique ! Eh ! il était si simple de vous en tenir à lui dire : Monsieur, je ne saurais ; ce ne sont pas là mes affaires ; parlez-en vous-même. Je voudrais qu'il osât m'en parler, pour raccommoder un peu votre malhonnêteté. Son congé ! son congé ! Il va se croire insulté.

LISETTE

Eh ! non, Madame ; il était impossible de vous en débarrasser à moins de frais. Faut-il que vous l'aimiez, de peur de le fâcher ? Voulez-vous être sa femme par politesse, lui qui doit épouser Hortense ? Je ne lui ai rien dit de trop, et vous en voilà quitte. Mais je l'aperçois qui vient en rêvant ; évitez-le, vous avez le temps.

LA COMTESSE

L'éviter ? lui qui me voit ? Ah ! je m'en garderai bien. Après les discours que vous lui avez tenus, il croirait que je les ai dictés. Non, non, je ne changerai rien à ma façon de vivre avec lui. Allez porter ma lettre.

LISETTE, à part.

Hum ! il y a ici quelque chose. (Haut.) Madame, je suis d'avis de rester auprès de vous ; cela m'arrive souvent, et vous en serez plus à abri d'une déclaration.

LA COMTESSE

Belle finesse ! quand je lui échapperais aujourd'hui, ne me retrouvera-t-il pas demain ? Il faudrait donc vous avoir toujours à mes côtés ? Non, non, partez. S'il me parle, je sais répondre.

LISETTE

Je suis à vous dans l'instant ; je n'ai qu'à donner cette lettre à un laquais.

LA COMTESSE

Non, Lisette ; c'est une lettre de conséquence, et vous me ferez plaisir de la porter vous-même, parce que, si le courrier est passé, vous me la rapporterez, et je l'enverrai par une autre voie. Je ne me fie point aux valets, ils ne sont point exacts.

LISETTE

Le courrier ne passe que dans deux heures, Madame.

LA COMTESSE

Eh ! allez, vous dis-je. Que sait-on ?

LISETTE, à part.

Quel prétexte ! Cette femme-là ne va pas droit avec moi.


Scène VII [modifier]

LA COMTESSE, seule.


Elle avait la fureur de rester. Les domestiques sont haïssables ; il n'y a pas jusqu'à leur zèle qui ne vous désoblige. C'est toujours de travers qu'ils vous servent.


Scène VIII [modifier]

LA COMTESSE, LÉPINE


LÉPINE

Madame, Monsieur le Marquis vous a vue de loin avec Lisette. Il demande s'il n'y a point de mal qu'il approche ; il a le désir de vous consulter, mais il se fait le scrupule de vous être importun.

LA COMTESSE

Lui importun ! Il ne saurait l'être. Dites-lui que je l'attends, Lépine ; qu'il vienne.

LÉPINE

Je vais le réjouir de la nouvelle. Vous l'allez voir dans la minute.

Scène IX [modifier]

LA COMTESSE, LÉPINE, LE MARQUIS


LÉPINE, appelant le Marquis.

Monsieur, venez prendre audience ; Madame l'accorde. (Quand le Marquis est venu, il lui dit à part :) Courage, Monsieur ; l'accueil est gracieux, presque tendre ; c'est un cœur qui demande qu'on le prenne.


Scène X [modifier]

LA COMTESSE, LE MARQUIS


LA COMTESSE

Eh ! d'où vient donc la cérémonie que vous faites, Marquis ? Vous n'y songez pas.

LE MARQUIS

Madame, vous avez bien de la bonté ; c'est que j'ai bien des choses à vous dire.

LA COMTESSE

Effectivement, vous me paraissez rêveur, inquiet.

LE MARQUIS

Oui, j'ai l'esprit en peine. J'ai besoin de conseil, j'ai besoin de grâces, et le tout de votre part.

LA COMTESSE

Tant mieux. Vous avez encore moins besoin de tout cela, que je n'ai d'envie de vous être bonne à quelque chose.

LE MARQUIS

Oh ! bonne ? Il ne tient qu'à vous de m'être excellente, si vous voulez.

LA COMTESSE

Comment ! si je veux ? Manquez-vous de confiance ? Ah ! je vous prie, ne me ménagez point ; vous pouvez tout sur moi, marquis ; je suis bien aise de vous le dire.

LE MARQUIS

Cette assurance m'est bien agréable, et je serais tenté d'en abuser.

LA COMTESSE

J'ai grande peur que vous ne résistiez à la tentation. Vous ne comptez pas assez sur vos amis ; car vous êtes si réservé, si retenu !

LE MARQUIS

Oui, j'ai beaucoup de timidité.

LA COMTESSE

Je fais de mon mieux pour vous l'ôter, comme vous voyez.

LE MARQUIS

Vous savez dans quelle situation je suis avec Hortense, que je dois l'épouser ou lui donner deux cent mille francs.

LA COMTESSE

Oui, et je me suis aperçue que vous n'aviez pas grand goût pour elle.

LE MARQUIS

Oh ! on ne peut pas moins ; je ne l'aime point du tout.

LA COMTESSE

Je n'en suis pas surprise. Son caractère est si différent du vôtre ! elle a quelque chose de trop arrangé pour vous.

LE MARQUIS

Vous y êtes ; elle songe trop à ses grâces. Il faudrait toujours l'entretenir de compliments, et moi, ce n'est pas là mon fort. La coquetterie me gêne ; elle me rend muet.

LA COMTESSE

Ah ! Ah ! je conviens qu'elle en a un peu ; mais presque toutes les femmes sont de même. Vous ne trouverez que cela partout, Marquis.

LE MARQUIS

Hors chez vous. Quelle différence, par exemple ! vous plaisez sans y penser, ce n'est pas votre faute. Vous ne savez pas seulement que vous êtes aimable ; mais d'autres le savent pour vous.

LA COMTESSE

Moi, Marquis ? Je pense qu'à cet égard-là les autres songent aussi peu à moi que j'y songe moi-même.

LE MARQUIS

Oh ! j'en connais qui ne vous disent pas tout ce qu'ils songent.

LA COMTESSE

Eh ! qui sont-ils, Marquis ? Quelques amis comme vous, sans doute ?

LE MARQUIS

Bon, des amis ! voilà bien de quoi ; vous n'en aurez encore de longtemps.

LA COMTESSE

Je vous suis obligée du petit compliment que vous me faites en passant.

LE MARQUIS

Point du tout. Je ne passe jamais, moi ; je dis toujours exprès.

LA COMTESSE, riant.

Comment ? vous qui ne voulez pas que j'aie encore des amis ! est-ce que vous n'êtes pas le mien ?

LE MARQUIS

Vous m'excuserez ; mais quand je serais autre chose, il n'y aurait rien de surprenant.

LA COMTESSE

Eh bien ! je ne laisserais pas d'en être surprise.

LE MARQUIS

Et encore plus fâchée ?

LA COMTESSE

En vérité, surprise. Je veux pourtant croire que je suis aimable, puisque vous le dites.

LE MARQUIS

Oh ! charmante, et je serais bien heureux si Hortense vous ressemblait ; je l'épouserais d'un grand cœur ; et j'ai bien de la peine à m'y résoudre.

LA COMTESSE

Je le crois ; et ce serait encore pis si vous aviez de l'inclination pour une autre.

LE MARQUIS

Eh bien ! c'est que justement le pis s'y trouve.

LA COMTESSE, par exclamation.

Oui ! vous aimez ailleurs ?

LE MARQUIS

De toute mon âme.

LA COMTESSE, en souriant.

Je m'en suis doutée, Marquis.

LE MARQUIS

Et vous êtes-vous doutée de la personne ?

LA COMTESSE

Non ; mais vous me la direz.

LE MARQUIS

Vous me feriez grand plaisir de la deviner.

LA COMTESSE

Pourquoi m'en donneriez-vous la peine, puisque vous voilà ?

LE MARQUIS

C'est que vous ne connaissez qu'elle ; c'est la plus aimable femme, la plus franche… Vous parlez de gens sans façon ? il n'y a personne comme elle ; plus je la vois, plus je l'admire.

LA COMTESSE

Épousez-la, Marquis, épousez-la, et laissez là Hortense ; il n'y a point à hésiter, vous n'avez point d'autre parti à prendre.

LE MARQUIS

Oui ; mais je songe à une chose ; n'y aurait-il pas moyen de me sauver les deux cent mille francs ? Je vous parle à cœur ouvert.

LA COMTESSE

Regardez-moi dans cette occasion-ci comme une autre vous-même.

LE MARQUIS

Ah ! que c'est bien dit, une autre moi-même !

LA COMTESSE

Ce qui me plaît en vous, c'est votre franchise, qui est une qualité admirable. Revenons. Comment vous sauver ces deux cent mille francs ?

LE MARQUIS

C'est qu'Hortense aime le Chevalier. Mais, à propos, c'est votre parent ?

LA COMTESSE

Oh ! parent, … de loin.

LE MARQUIS

Or, de cet amour qu'elle a pour lui, je conclus qu'elle ne se soucie pas de moi. Je n'ai donc qu'à faire semblant de vouloir l'épouser ; elle me refusera, et je ne lui devrai plus rien ; son refus me servira de quittance.

LA COMTESSE

Oui-da, vous pouvez le tenter. Ce n'est pas qu'il n'y ait du risque ; elle a du discernement, Marquis. Vous supposez qu'elle vous refusera ? Je n'en sais rien ; vous n'êtes pas un homme à dédaigner.

LE MARQUIS

Est-il vrai ?

LA COMTESSE

C'est mon sentiment.

LE MARQUIS

Vous me flattez, vous encouragez ma franchise.

LA COMTESSE

Je vous encourage ! eh ! mais en êtes-vous encore là ? Mettez-vous donc dans l'esprit que je ne demande qu'à vous obliger, qu'il n'y a que l'impossible qui m'arrêtera, et que vous devez compter sur tout ce qui dépendra de moi. Ne perdez point cela de vue, étrange homme que vous êtes, et achevez hardiment. Vous voulez des conseils, je vous en donne. Quand nous en serons à l'article des grâces, il n'y aura qu'à parler ; elles ne feront pas plus de difficulté que le reste, entendez-vous ? et que cela soit dit pour toujours.

LE MARQUIS

Vous me ravissez d'espérance.

LA COMTESSE

Allons par ordre. Si Hortense allait vous prendre au mot ?

LE MARQUIS

J'espère que non. En tout cas, je lui payerais sa somme, pourvu qu'auparavant la personne qui a pris mon cœur ait la bonté de me dire qu'elle veut bien de moi.

LA COMTESSE

Hélas ! elle serait donc bien difficile ? Mais, Marquis, est-ce qu'elle ne sait pas que vous l'aimez ?

LE MARQUIS

Non vraiment ; je n'ai pas osé le lui dire.

LA COMTESSE

Et le tout par timidité. Oh ! en vérité, c'est la pousser trop loin, et, toute amie des bienséances que je suis, je ne vous approuve pas ; ce n'est pas se rendre justice.

LE MARQUIS

Elle est si sensée, que j'ai peur d'elle. Vous me conseillez donc de lui en parler ?

LA COMTESSE

Eh ! cela devrait être fait. Peut-être vous attend-elle. Vous dites qu'elle est sensée ; que craignez-vous ? Il est louable de penser modestement de soi ; mais avec de la modestie, on parle, on se propose. Parlez, Marquis ; parlez, tout ira bien.

LE MARQUIS

Hélas ! si vous saviez qui c'est, vous ne m'exhorteriez pas tant. Que vous êtes heureuse de n'aimer rien, et de mépriser l'amour !

LA COMTESSE

Moi, mépriser ce qu'il y a au monde de plus naturel ! cela ne serait pas raisonnable. Ce n'est pas l'amour, ce sont les amants, tels qu'ils sont la plupart, que je méprise, et non pas le sentiment qui fait qu'on aime, qui n'a rien en soi que de fort honnête, de fort permis, et de fort involontaire. C'est le plus doux sentiment de la vie ; comment le haïrais-je ? Non, certes, et il y a tel homme à qui je pardonnerais de m'aimer s'il me l'avouait avec cette simplicité de caractère que je louais tout à l'heure en vous.

LE MARQUIS

En effet, quand on le dit naïvement, comme on le sent…

LA COMTESSE

Il n'y a point de mal alors. On a toujours bonne grâce ; voilà ce que pense. Je ne suis pas une âme sauvage.

LE MARQUIS

Ce serait bien dommage… Vous avez la plus belle santé !

LA COMTESSE, à part.

Il est bien question de ma santé ! (Haut.) C'est l'air de la campagne.

LE MARQUIS

L'air de la ville vous fait de même l'œil le plus vif, le teint le plus frais !

LA COMTESSE

Je me porte assez bien. Mais savez-vous bien que vous me dites des douceurs sans y penser ?

LE MARQUIS

Pourquoi sans y penser ? Moi, j'y pense.

LA COMTESSE

Gardez-les pour la personne que vous aimez.

LE MARQUIS

Eh ! si c'était vous, il n'y aurait que faire de les garder.

LA COMTESSE

Comment, si c'était moi ! Est-ce de moi dont il s'agit ? Qu'est-ce que cela signifie ? Est-ce une déclaration d'amour que vous me faites ?

LE MARQUIS

Oh ! Point du tout.

LA COMTESSE

Eh ! de quoi vous avisez-vous donc de m'entretenir de ma santé ? Qui est-ce qui ne s'y tromperait pas ?

LE MARQUIS

Ce n'est que façon de parler : je dis seulement qu'il est fâcheux que vous ne vouliez ni aimer, ni vous remarier, et que j'en suis mortifié, parce que je ne vois pas de femme qui peut convenir autant que vous. Mais je ne vous en dis mot, de peur de vous déplaire.

LA COMTESSE

Mais encore une fois, vous me parlez d'amour. Je ne me trompe pas : c'est moi que vous aimez, vous me le dites en termes exprès.

LE MARQUIS

Hé bien, oui, quand ce serait vous, il n'est pas nécessaire de se fâcher. Ne dirait-on pas que tout est perdu ? Calmez-vous ; prenez que je n'aie rien dit.

LA COMTESSE

La belle chute ! vous êtes bien singulier.

LE MARQUIS

Et vous de bien mauvaise humeur. Eh ! tout à l'heure, à votre avis, on avait si bonne grâce à dire naïvement qu'on aime ! Voyez comme cela réussit. Me voilà bien avancé !

LA COMTESSE, à part.

Ne le voilà-t-il pas bien reculé ? (Haut.) À qui en avez-vous ? Je vous demande à qui vous parlez ?

LE MARQUIS

À personne, Madame, à personne. Je ne dirai plus mot ; êtes-vous contente ? Si vous vous mettez en colère contre tous ceux qui me ressemblent, vous en querellerez bien d'autres.

LA COMTESSE, à part.

Quel original ! (Haut.) Et qui est-ce qui vous querelle ?

LE MARQUIS

Ah ! la manière dont vous me refusez n'est pas douce.

LA COMTESSE

Allez, vous rêvez.

LE MARQUIS

Courage ! Avec la qualité d'original dont vous venez de m'honorer tout bas, il ne me manquait plus que celle de rêveur ; au surplus, je ne m'en plains pas. Je ne vous conviens point ; qu'y faire ? il n'y a plus qu'à me taire, et je me tairai. Adieu, Comtesse ; n'en soyons pas moins bons amis, et du moins ayez la bonté de m'aider à me tirer d'affaire avec Hortense.

LA COMTESSE, seule un moment comme il s'en va.

Quel homme ! Celui-ci ne m'ennuiera pas du récit de mes rigueurs. J'aime les gens simples et unis ; mais en vérité celui-là l'est trop.


Scène XI [modifier]

HORTENSE, LA COMTESSE, LE MARQUIS


HORTENSE, arrêtant le Marquis.

Monsieur le Marquis, je vous prie, ne vous en allez pas ; nous avons à nous parler, et Madame peut être présente.

LE MARQUIS

Comme vous voudrez, Madame.

HORTENSE

Vous savez ce dont il s'agit ?

LE MARQUIS

Non, je ne sais pas ce que c'est ; je ne m'en souviens plus.

HORTENSE

Vous me surprenez ! Je me flattais que vous seriez le premier à rompre le silence. Il est humiliant pour moi d'être obligée de vous prévenir. Avez-vous oublié qu'il y a un testament qui nous regarde ?

LE MARQUIS

Oh ! oui, je me souviens du testament.

HORTENSE

Et qui dispose de ma main en votre faveur ?

LE MARQUIS

Oui, Madame, oui ; il faut que je vous épouse, cela est vrai.

HORTENSE

Eh bien, Monsieur, à quoi vous déterminez-vous ? Il est temps de fixer mon état. Je ne vous cache point que vous avez un rival ; c'est le Chevalier, qui est parent de Madame, que je ne vous préfère pas, mais que je préfère à tout autre, et que j'estime assez pour en faire mon époux si vous ne devenez pas le mien ; c'est ce que je lui ai dit jusqu'ici ; et comme il m'assure avoir des raisons pressantes de savoir aujourd'hui même à quoi s'en tenir, je n'ai pu lui refuser de vous parler. Monsieur, le congédierai-je, ou non ? Que voulez-vous que je lui dise ? Ma main est à vous, si vous la demandez.

LE MARQUIS

Vous me faites bien de la grâce ; je la prends, Mademoiselle.

HORTENSE

Est-ce votre cœur qui me choisit, Monsieur le Marquis ?

LE MARQUIS

N'êtes-vous pas assez aimable pour cela ?

HORTENSE

Et vous m'aimez ?

LE MARQUIS

Qui est-ce qui vous dit le contraire ? Tout à l'heure j'en parlais à Madame.

LA COMTESSE

Il est vrai, c'était de vous dont il m'entretenait ; il songeait à vous proposer ce mariage.

HORTENSE

Et vous disait-il aussi qu'il m'aimait ?

LA COMTESSE

Il me semble que oui ; du moins me parlait-il de penchant.

HORTENSE

D'où vient donc, Monsieur le Marquis, me l'avez-vous laissé ignorer depuis six semaines ? Quand on aime, on en donne quelques marques, et dans le cas où nous sommes, vous aviez droit de vous déclarer.

LE MARQUIS

J'en conviens ; mais le temps se passe ; on est distrait ; on ne sait pas si les gens sont de votre avis.

HORTENSE

Vous êtes bien modeste. Voilà qui est donc arrêté, et je vais l'annoncer au Chevalier qui entre.


Scène XII [modifier]

LE CHEVALIER, HORTENSE, LE MARQUIS, LA COMTESSE


HORTENSE, allant au-devant du Chevalier pour lui dire un mot à part.

Il accepte ma main, mais de mauvaise grâce ; ce n'est qu'une ruse, ne vous effrayez pas.

LE CHEVALIER, à part.

Vous m'inquiétez. (Haut.) Eh bien ! Madame, il ne me reste plus d'espérance, sans doute ? Je n'ai pas dû m'attendre que Monsieur le Marquis pût consentir à vous perdre.

HORTENSE

Oui, Chevalier, je l'épouse ; la chose est conclue, et le ciel vous destine à une autre qu'à moi. Le Marquis m'aimait en secret, et c'était, dit-il, par distraction qu'il ne me le déclarait pas. Par distraction !

LE CHEVALIER

J'entends ; il avait oublié de vous le dire.

HORTENSE

Oui, c'est cela même ; mais il vient de me l'avouer, et il l'avait confié à Madame.

LE CHEVALIER

Eh ! que ne m'avertissiez-vous, Comtesse ? J'ai cru quelquefois qu'il vous aimait vous-même.

LA COMTESSE

Quelle imagination ! À propos de quoi me citer ici ?

HORTENSE

Il y a eu des instants où je le soupçonnais aussi.

LA COMTESSE

Encore ! Où est donc la plaisanterie, Hortense ?

LE MARQUIS

Pour moi, je ne dis mot.

LE CHEVALIER

Vous me désespérez, Marquis.

LE MARQUIS

J'en suis fâché, mais mettez-vous à ma place ; il y a un testament, vous le savez bien ; je ne peux pas faire autrement.

LE CHEVALIER

Sans le testament, vous n'aimeriez peut-être pas autant que moi.

LE MARQUIS

Oh ! vous me pardonnerez, je n'aime que trop.

HORTENSE

Je tâcherai de le mériter, Monsieur. (À part, au Chevalier.) Demandez qu'on presse notre mariage.

LE CHEVALIER, à part, à Hortense.

N'est-ce pas trop risquer ? (Haut.) Dans l'état où je suis, Marquis, achevez de me prouver que mon malheur est sans remède.

LE MARQUIS

La preuve s'en verra quand je l'épouserai. Je ne peux pas l'épouser tout à l'heure.

LE CHEVALIER, d'un air inquiet.

Vous avez raison. (À part, à Hortense.) Il vous épousera.

HORTENSE, à part, au Chevalier.

Vous gâtez tout. (Au Marquis.) J'entends bien ce que le Chevalier veut dire ; c'est qu'il espère toujours que nous ne nous marierons pas, Monsieur le Marquis ; n'est-ce pas, Chevalier ?

LE CHEVALIER

Non, Madame, je n'espère plus rien.

HORTENSE

Vous m'excuserez ; vous n'êtes pas convaincu, vous ne l'êtes pas ; et comme il faut, m'avez-vous dit, que vous alliez demain à Paris pour y prendre des mesures nécessaires en cette occasion-ci, vous voudriez, avant que de partir, savoir bien précisément s'il ne vous reste plus d'espoir ? Voilà ce que c'est ; vous avez besoin d'une entière certitude ? (À part, au Chevalier.) Dites qu'oui.

LE CHEVALIER

Mais oui.

HORTENSE

Monsieur le Marquis, nous ne sommes qu'à une lieue de Paris ; il est de bonne heure ; envoyez Lépine chercher un notaire, et passons notre contrat aujourd'hui, pour donner au Chevalier la triste conviction qu'il demande.

LA COMTESSE

Mais il me paraît que vous lui faites accroire qu'il la demande ; je suis persuadée qu'il ne s'en soucie pas.

HORTENSE, à part, au Chevalier.

Soutenez donc.

LE CHEVALIER

Oui, Comtesse, un notaire me ferait plaisir.

LA COMTESSE

Voilà un sentiment bien bizarre !

HORTENSE

Point du tout. Ses affaires exigent qu'il sache à quoi s'en tenir ; il n'y a rien de si simple, et il a raison ; il n'osait le dire, et je le dis pour lui. Allez-vous envoyer Lépine, Monsieur le Marquis ?

LE MARQUIS

Comme il vous plaira. Mais qui est-ce qui songeait à avoir un notaire aujourd'hui ?

HORTENSE, au Chevalier.

Insistez.

LE CHEVALIER

Je vous en prie, Marquis.

LA COMTESSE

Oh ! vous aurez la bonté d'attendre à demain, Monsieur le Chevalier ; vous n'êtes pas si pressé ; votre fantaisie n'est pas d'une espèce à mériter qu'on se gêne tant pour elle ; ce serait ce soir ici un embarras qui nous dérangerait. J'ai quelques affaires ; demain, il sera temps.

HORTENSE, à part, au Chevalier.

Pressez.

LE CHEVALIER

Eh ! Comtesse, de grâce.

LA COMTESSE

De grâce ! L'hétéroclite prière ! Il est donc bien ragoûtant de voir sa maîtresse mariée à son rival ? Comme Monsieur voudra, au reste !

LE MARQUIS

Il serait impoli de gêner Madame ; au surplus, je m'en rapporte à elle ; demain serait bon.

HORTENSE

Dès qu'elle y consent, il n'y a qu'à envoyer Lépine.


Scène XIII [modifier]

LA COMTESSE, HORTENSE, LE CHEVALIER, LE MARQUIS, LISETTE


HORTENSE

Voici Lisette qui entre ; je vais lui dire de nous l'aller chercher. Lisette, on doit passer ce soir un contrat de mariage entre Monsieur le Marquis et moi ; il veut tout à l'heure faire partir Lépine pour amener son notaire de Paris ; ayez la bonté de lui dire qu'il vienne recevoir ses ordres.

LISETTE

J'y cours, Madame.

LA COMTESSE, l'arrêtant.

Où allez-vous ? En fait de mariage, je ne veux ni m'en mêler, ni que mes gens s'en mêlent.

LISETTE

Moi, ce n'est que pour rendre service. Tenez, je n'ai que faire de sortir ; je le vois sur la terrasse. (Elle appelle.) Monsieur de Lépine !

LA COMTESSE, à part.

Cette sotte !


Scène XIV [modifier]

LE MARQUIS, LA COMTESSE, LE CHEVALIER, HORTENSE, LÉPINE, LISETTE


LÉPINE

Qui est-ce qui m'appelle ?

LISETTE

Vite, vite, à cheval. Il s'agit d'un contrat de mariage entre Madame et votre maître, et il faut aller à Paris chercher le notaire de Monsieur le Marquis.

LÉPINE, au Marquis.

Le notaire ! Ce qu'elle conte est-il vrai, Monsieur ? nous avons la partie de chasse pour tantôt ; je me suis arrangé pour courir le lièvre, et non pas le notaire.

LE MARQUIS

C'est pourtant le dernier qu'on veut.

LÉPINE

Ce n'est pas la peine que je voyage pour avoir le vôtre ; je le compte pour mort. Ne le savez-vous pas ? La fièvre le travaillait quand nous partîmes, avec le médecin par-dessus ; il en avait le transport au cerveau.

LE MARQUIS

Vraiment, oui ; à propos, il était très malade.

LÉPINE

Il agonisait, sandis !…

LISETTE, d'un air indifférent.

Il n'y a qu'à prendre celui de Madame.

LA COMTESSE

Il n'y a qu'à vous taire ; car si celui de Monsieur est mort, le mien l'est aussi. Il y a quelque temps qu'il me dit qu'il était le sien.

LISETTE, indifféremment, d'un air modeste.

Il me semble qu'il n'y a pas longtemps que vous lui avez écrit, Madame.

LA COMTESSE

La belle conséquence ! Ma lettre a-t-elle empêché qu'il ne mourût ? Il est certain que je lui ai écrit ; mais aussi ne m'a-t-il point fait de réponse.

LE CHEVALIER, à part, à Hortense.

Je commence à me rassurer.

HORTENSE, lui souriant, à part.

Il y a plus d'un notaire à Paris. Lépine verra s'il se porte mieux. Depuis six semaines que nous sommes ici, il a eu le temps de revenir en bonne santé. Allez lui écrire un mot, Monsieur le Marquis, et priez-le, s'il ne peut venir, d'en indiquer un autre. Lépine ira se préparer pendant que vous écrirez.

LÉPINE

Non, Madame ; si je monte à cheval, c'est autant de resté par les chemins. Je parlais de la partie de chasse ; mais voici que je me sens mal, extrêmement mal ; d'aujourd'hui je ne prendrai ni gibier, ni notaire.

LISETTE, en souriant négligemment.

Est-ce que vous êtes mort aussi ?

LÉPINE, en feignant la douleur.

Non, Mademoiselle ; mais je vis souffrant et je ne pourrais fournir la course. Ahi ! sans le respect de la compagnie, je ferais des cris perçants. Je me brisai hier d'une chute sur l'escalier ; je roulai tout un étage, et je commençais d'en entamer un autre quand on me retint sur le penchant. Jugez de la douleur ; je la sens qui m'enveloppe.

LE CHEVALIER

Eh bien ! tu n'as qu'à prendre ma chaise. Dites-lui qu'il parte, Marquis.

LE MARQUIS

Ce garçon qui est tout froissé, qui a roulé un étage, je m'étonne qu'il ne soit pas au lit. Pars si tu peux, au reste.

HORTENSE

Allez, partez, Lépine ; on n'est point fatigué dans une chaise.

LÉPINE

Vous dirai-je le vrai, Mademoiselle ? obligez-moi de me dispenser de la commission. Monsieur traite avec vous de sa ruine ; vous ne l'aimez point, Madame ; j'en ai connaissance, et ce mariage ne peut être que fatal ; je me ferais un reproche d'y avoir part. Je parle en conscience. Si mon scrupule déplaît, qu'on me dise : va-t'en ; qu'on me casse, je m'y soumets ; ma probité me console.

LA COMTESSE

Voilà ce qu'on appelle un excellent domestique ! ils sont bien rares !

LE MARQUIS, à Hortense.

Vous l'entendez. Comment voulez-vous que je m'y prenne avec cet opiniâtre ? Quand je me fâcherais, il n'en sera ni plus ni moins. Il faut donc le chasser. (À Lépine.) Retire-toi.

HORTENSE

On se passera de lui. Allez toujours écrire ; un de mes gens portera la lettre, ou quelqu'un du village.


Scène XV [modifier]

HORTENSE, LE MARQUIS, LA COMTESSE, LE CHEVALIER


HORTENSE

Ah ! çà, vous allez faire votre billet ; j'en vais écrire un qu'on laissera chez moi en passant.

LE MARQUIS

Oui-da ; mais consultez-vous ; si par hasard vous ne m'aimiez pas, tant pis ; car j'y vais de bon jeu.

LE CHEVALIER, à part, à Hortense.

Vous le poussez trop.

HORTENSE, à part.

Paix ! (Haut.) Tout est consulté, Monsieur ; adieu. Chevalier, vous voyez bien qu'il ne m'est plus permis de vous écouter.

LE CHEVALIER

Adieu, Mademoiselle ; je vais me livrer à la douleur où vous me laissez.


Scène XVI [modifier]

LE MARQUIS, consterné, LA COMTESSE


LE MARQUIS

Je n'en reviens point ! C'est le diable qui m'en veut. Vous voulez que cette fille-là m'aime ?

LA COMTESSE

Non ; mais elle est assez mutine pour vous épouser. Croyez-moi, terminez avec elle.

LE MARQUIS

Si je lui offrais cent mille francs ? Mais ils ne sont pas prêts ; je ne les ai point.

LA COMTESSE

Que cela ne vous retienne pas ; je vous les prêterai, moi ; je les ai à Paris. Rappelez-les ; votre situation me fait de la peine. Courez, je les vois encore tous deux.

LE MARQUIS

Je vous rends mille grâces. (Il appelle.) Madame ! Monsieur le Chevalier !


Scène XVII [modifier]

LE CHEVALIER, HORTENSE, LE MARQUIS, LA COMTESSE


LE MARQUIS

Voulez-vous bien revenir ? J'ai un petit mot à vous communiquer.

HORTENSE

De quoi s'agit-il donc ?

LE CHEVALIER

Vous me rappelez aussi ; dois-je en tirer un bon augure ?

HORTENSE

Je croyais que vous alliez écrire.

LE MARQUIS

Rien n'empêche. Mais c'est que j'ai une proposition à vous faire, et qui est tout à fait raisonnable.

HORTENSE

Une proposition, Monsieur le Marquis ? Vous m'avez donc trompée ? Votre amour n'est pas aussi vrai que vous me l'avez dit.

LE MARQUIS

Que diantre voulez-vous ? On prétend aussi que vous ne m'aimez point ; cela me chicane.

HORTENSE

Je ne vous aime pas encore, mais je vous aimerai. Et puis, Monsieur, avec de la vertu, on se passe d'amour pour un mari.

LE MARQUIS

Oh ! je serais un mari qui ne s'en passerait pas, moi. Nous ne gagnerions, à nous marier, que le loisir de nous quereller à notre aise, et ce n'est pas là une partie de plaisir bien touchante ; ainsi, tenez, accommodons-nous plutôt. Partageons le différend en deux ; il y a deux cent mille francs sur le testament ; prenez-en la moitié, quoique vous ne m'aimiez pas, et laissons là tous les notaires, tant vivants que morts.

LE CHEVALIER, à part, à Hortense.

Je ne crains plus rien.

HORTENSE

Vous n'y pensez pas, Monsieur ; cent mille francs ne peuvent entrer en comparaison avec l'avantage de vous épouser, et vous ne vous évaluez pas ce que vous valez.

LE MARQUIS

Ma foi, je ne les vaux pas quand je suis de mauvaise humeur, et je vous annonce que j'y serai toujours.

HORTENSE

Ma douceur naturelle me rassure.

LE MARQUIS

Vous ne voulez donc pas ? Allons notre chemin ; vous serez mariée.

HORTENSE

C'est le plus court et je m'en retourne.

LE MARQUIS

Ne suis-je pas bien malheureux d'être obligé de donner la moitié d'une pareille somme à une personne qui ne se soucie pas de moi ? Il n'y a qu'à plaider, Madame ; nous verrons un peu si on me condamnera à épouser une fille qui ne m'aime pas.

HORTENSE

Et moi je dirai que je vous aime ; qui est-ce qui me prouvera le contraire dès que je vous accepte ? Je soutiendrai que c'est vous qui ne m'aimez pas, et qui même, dit-on, en aime une autre.

LE MARQUIS

Du moins, en tout cas, ne la connaît-on point comme on connaît le Chevalier ?

HORTENSE

Tout de même, Monsieur ; je la connais, moi.

LA COMTESSE

Eh ! finissez, Monsieur, finissez. Ah ! l'odieuse contestation !

HORTENSE

Oui, finissons. Je vous épouserai, Monsieur ; il n'y a que cela à dire.

LE MARQUIS

Eh bien ! et moi aussi, Madame, et moi aussi.

HORTENSE

Épousez donc.

LE MARQUIS

Oui, parbleu ! j'en aurai le plaisir ; il faudra bien que l'amour vous vienne ; et, pour début de mariage, je prétends, s'il vous plaît, que Monsieur le Chevalier ait la bonté d'être notre ami de loin.

LE CHEVALIER, à part, à Hortense.

Ceci ne vaut rien ; il se pique.

HORTENSE, au Chevalier.

Taisez-vous. (Au Marquis.) Monsieur le Chevalier me connaît assez pour être persuadé qu'il ne me verra plus. Adieu, Monsieur ; je vais écrire mon billet ; tenez le vôtre prêt ; ne perdons point de temps.

LA COMTESSE

Oh ! pour votre contrat, je vous certifie que vous irez le signer où il vous plaira, mais que ce ne sera pas chez moi. C'est s'égorger que se marier comme vous faites, et je ne prêterai jamais ma maison pour une si funeste cérémonie ; vos fureurs iront se passer ailleurs, si vous le trouvez bon.

HORTENSE

Eh bien ! Comtesse, la Marquise est votre voisine ; nous irons chez elle.

LE MARQUIS

Oui, si j'en suis d'avis ; car, enfin, cela dépend de moi. Je ne connais point votre Marquise.

HORTENSE, en s'en allant.

N'importe, vous y consentirez, Monsieur. Je vous quitte.

LE CHEVALIER, en s'en allant.

À tout ce que je vois, mon espérance renaît un peu.


Scène XVIII [modifier]

LA COMTESSE, LE MARQUIS, LE CHEVALIER


LA COMTESSE, arrêtant le Chevalier.

Restez, Chevalier ; parlons un peu de ceci. Y eut-il jamais rien de pareil ? Qu'en pensez-vous, vous qui aimez Hortense, vous qu'elle aime ? Le mariage ne vous fait-il pas trembler ? Moi qui ne suis pas son amant, il m'effraie.

LE CHEVALIER, avec un effroi hypocrite.

C'est une chose affreuse ! il n'y a point d'exemple de cela.

LE MARQUIS

Je ne m'en soucie guère ; elle sera ma femme, mais en revanche je serai son mari ; c'est ce qui me console, et ce sont plus ses affaires que les miennes. Aujourd'hui le contrat, demain la noce, et ce soir confinée dans son appartement ; pas plus de façon. Je suis piqué, je ne donnerais pas cela de plus.

LA COMTESSE

Pour moi, je serais d'avis qu'on les empêchât absolument de s'engager ; et un notaire honnête homme, s'il était instruit, leur refuserait tout net son ministère. Je les enfermerais si j'étais la maîtresse. Hortense peut-elle se sacrifier à un aussi vil intérêt ? Vous qui êtes né généreux, Chevalier, et qui avez du pouvoir sur elle, retenez-la ; faites-lui, par pitié, entendre raison, si ce n'est par amour. Je suis sûre qu'elle ne marchande si vilainement qu'à cause de vous.

LE CHEVALIER, à part.

Il n'y a plus de risque à tenir bon. (Haut.) Que voulez-vous que j'y fasse, Comtesse ? Je n'y vois point de remède.

LA COMTESSE

Comment ? que dites-vous ? Il faut que j'aie mal entendu ; car je vous estime.

LE CHEVALIER

Je dis que je ne puis rien là-dedans, et que c'est ma tendresse qui me défend de la résoudre à ce que vous souhaitez.

LA COMTESSE

Et par quel trait d'esprit me prouverez-vous la justesse de ce petit raisonnement-là ?

LE CHEVALIER

Oui, Madame, je veux qu'elle soit heureuse. Si je l'épouse, elle ne le serait pas assez avec la fortune que j'ai ; la douceur de notre union s'altérerait ; je la verrais se repentir de m'avoir épousé, de n'avoir pas épousé Monsieur, et c'est à quoi je ne m'exposerai point.

LA COMTESSE

On ne peut vous répondre qu'en haussant les épaules. Est-ce vous qui me parlez, Chevalier ?

LE CHEVALIER

Oui, Madame.

LA COMTESSE

Vous avez donc l'âme mercenaire aussi, mon petit cousin ? je ne m'étonne plus de l'inclination que vous avez l'un pour l'autre. Oui, vous êtes digne d'elle ; vos cœurs sont bien assortis. Ah ! l'horrible façon d'aimer !

LE CHEVALIER

Madame, la vraie tendresse ne raisonne pas autrement que la mienne.

LA COMTESSE

Ah ! Monsieur, ne prononcez pas seulement le mot de tendresse ; vous le profanez.

LE CHEVALIER

Mais…

LA COMTESSE

Vous me scandalisez, vous dis-je. Vous êtes mon parent malheureusement, mais je ne m'en vanterai point. N'avez-vous pas de honte ? Vous parlez de votre fortune, je la connais ; elle vous met fort en état de supporter le retranchement d'une aussi misérable somme que celle dont il s'agit, et qui ne peut jamais être que mal acquise. Ah ciel ! moi qui vous estimais ! Quelle avarice sordide ! Quel cœur sans sentiment ! Et de pareils gens disent qu'ils aiment ! Ah ! le vilain amour ! Vous pouvez vous retirer ; je n'ai plus rien à vous dire.

LE MARQUIS, brusquement.

Ni moi non plus rien à entendre. Le billet va partir ; vous avez encore trois heures à entretenir Hortense, après quoi j'espère qu'on ne vous verra plus.

LE CHEVALIER

Monsieur, le contrat signé, je pars. Pour vous, Comtesse, quand vous y penserez bien sérieusement, vous excuserez votre parent et vous lui rendrez plus de justice.

LA COMTESSE

Ah ! non ; voilà qui est fini, je ne saurais le mépriser davantage.


Scène XIX [modifier]

LE MARQUIS, LA COMTESSE


LE MARQUIS

Eh bien ! suis-je assez à plaindre ?

LA COMTESSE

Eh ! Monsieur, délivrez-vous d'elle et donnez-lui les deux cent mille francs.

LE MARQUIS

Deux cent mille francs plutôt que de l'épouser ! Non, parbleu ! je n'irai pas m'incommoder jusque-là ; je ne pourrais pas les trouver sans me déranger.

LA COMTESSE, négligemment.

Ne vous ai-je pas dit que j'ai justement la moitié de cette somme-là toute prête ? À l'égard du reste, on tâchera de vous la faire.

LE MARQUIS

Eh ! quand on emprunte, ne faut-il pas rendre ? Si vous aviez voulu de moi, à la bonne heure ; mais dès qu'il n'y a rien à faire, je retiens la demoiselle ; elle serait trop chère à renvoyer.

LA COMTESSE

Trop chère ! Prenez donc garde, vous parlez comme eux. Seriez-vous capable de sentiments si mesquins ? Il vaudrait mieux qu'il vous en coûtât tout votre bien que de la retenir, puisque vous ne l'aimez pas, Monsieur.

LE MARQUIS

Eh ! en aimerais-je une autre davantage ? À l'exception de vous, toute femme m'est égale ; brune, blonde, petite ou grande, tout cela revient au même, puisque je ne vous ai pas, que je ne puis vous avoir, et qu'il n'y a que vous que j'aimais.

LA COMTESSE

Voyez donc comment vous ferez ; car enfin, est-ce une nécessité que je vous épouse à cause de la situation désagréable où vous êtes ? En vérité, cela me paraît bien fort, Marquis.

LE MARQUIS

Oh ! je ne dis pas que ce soit une nécessité ; vous me faites plus ridicule que je ne le suis. Je sais bien que vous n'êtes obligée à rien. Ce n'est pas votre faute si je vous aime, et je ne prétends pas que vous m'aimiez ; je ne vous en parle point non plus.

LA COMTESSE, impatiente et d'un ton sérieux.

Vous faites fort bien, Monsieur ; votre discrétion est tout à fait raisonnable ; je m'y attendais, et vous avez tort de croire que je vous fais plus ridicule que vous ne l'êtes.

LE MARQUIS

Tout le mal qu'il y a, c'est que j'épouserai cette fille-ci avec un peu plus de peine que je n'en aurais eu sans vous. Voilà toute l'obligation que je vous ai. Adieu, Comtesse.

LA COMTESSE

Adieu, Marquis ; vous vous en allez donc gaillardement comme cela, sans imaginer d'autre expédient que ce contrat extravagant !

LE MARQUIS

Eh ! quel expédient ? Je n'en savais qu'un qui n'a pas réussi, et je n'en sais plus. Je suis votre très humble serviteur. (Il se retire en faisant plusieurs révérences.)

LA COMTESSE

Bonsoir, Monsieur. Ne perdez point de temps en révérences, la chose presse.


Scène XX [modifier]

LA COMTESSE, quand il est parti.


Qu'on me dise en vertu de quoi cet homme-là s'est mis dans la tête que je ne l'aime point ! Je suis quelquefois, par impatience, tentée de lui dire que je l'aime, pour lui montrer qu'il n'est qu'un idiot. Il faut que je me satisfasse.


Scène XXI [modifier]

LÉPINE, LA COMTESSE


LÉPINE

Puis-je prendre la licence de m'approcher de Madame la Comtesse ?

LA COMTESSE

Qu'as-tu à me dire ?

LÉPINE

De nous rendre réconciliés, Monsieur le Marquis et moi.

LA COMTESSE

Il est vrai qu'avec l'esprit tourné comme il l'a, il est homme à te punir de l'avoir bien servi.

LÉPINE

J'ai le contentement que vous avez approuvé mon refus de partir. Il vous a semblé que j'étais un serviteur excellent ; Madame, ce sont les termes de la louange dont votre justice m'a gratifié.

LA COMTESSE

Oui, excellent, je le dis encore.

LÉPINE

C'est cependant mon excellence qui fait aujourd'hui que je chancelle dans mon poste. Tout estimé que je suis de la plus aimable Comtesse, elle verra qu'on me supprime.

LA COMTESSE

Non, non, il n'y a pas d'apparence. Je parlerai pour toi.

LÉPINE

Madame, enseignez à Monsieur le Marquis le mérite de mon procédé. Ce notaire me consternait : dans l'excès de mon zèle, je l'ai fait malade, je l'ai fait mort ; je l'aurais enterré, sandis, le tout par affection, et néanmoins on me gronde ! (Et puis s'approchant de la Comtesse d'un air mystérieux.) Je sais au demeurant que Monsieur le Marquis vous aime ; Lisette le sait ; nous l'avions même priée de vous en toucher deux mots pour exciter votre compassion, mais elle a craint la diminution de ses petits profits.

LA COMTESSE

Je n'entends pas ce que cela veut dire.

LÉPINE

Le voici au net. Elle prétend que votre état de veuve lui rapporte davantage que ne ferait votre état de femme en puissance d'époux, que vous lui êtes plus profitable, autrement dit, plus lucrative.

LA COMTESSE

Plus lucrative ! c'était donc là le motif de ses refus ? Lisette est une jolie petite personne !

LÉPINE

Cette prudence ne vous rit pas, elle vous répugne ; votre belle âme de comtesse s'en scandalise ; mais tout le monde n'est pas comtesse ; c'est une pensée de soubrette que je rapporte. Il faut excuser la servitude. Se fâche-t-on qu'une fourmi rampe ? La médiocrité de l'état fait que les pensées sont médiocres. Lisette n'a point de bien, et c'est avec de petits sentiments qu'on en amasse.

LA COMTESSE

L'impertinente ! La voici. Va, laisse-nous ; je te raccommoderai avec ton maître ; dis-lui que je le prie de me venir parler.


Scène XXII [modifier]

LISETTE, LA COMTESSE, LÉPINE


LÉPINE, à Lisette, en sortant.

Mademoiselle, vous allez trouver le temps orageux ; mais ce n'est qu'une gentillesse de ma façon pour obtenir votre cœur. (Lépine part.)


Scène XXIII [modifier]

LISETTE, LA COMTESSE


LISETTE, en s'approchant.

Que veut-il dire ?

LA COMTESSE

Ah ! c'est donc vous ?

LISETTE

Oui, Madame ; et la poste n'était point partie. Eh bien ! que vous a dit le Marquis ?

LA COMTESSE

Vous méritez bien que je l'épouse !

LISETTE

Je ne sais pas en quoi je le mérite ; mais ce qui est de certain, c'est que, toute réflexion faite, je venais pour vous le conseiller. (À part.) Il faut céder au torrent.

LA COMTESSE

Vous me surprenez. Et vos profits, que deviendront-ils ?

LISETTE

Qu'est-ce que c'est que mes profits ?

LA COMTESSE

Oui, vous ne gagneriez plus tant avec moi si j'avais un mari, avez-vous dit à Lépine. Penserait-on que je serai peut-être obligée de me remarier, pour échapper à la fourberie et aux services intéressés de mes domestiques ?

LISETTE

Ah ! le coquin ! il m'a donc tenu parole. Vous ne savez pas qu'il m'aime, Madame ; que par là il a intérêt que vous épousiez son maître ; et, comme j'ai refusé de vous parler en faveur du Marquis, Lépine a cru que je le desservais auprès de vous ; il m'a dit que je m'en repentirais ; et voilà comme il s'y prend ! Mais, en bonne foi, me reconnaissez-vous au discours qu'il me fait tenir ? Y a-t-il même du bon sens ? M'en aimerez-vous moins quand vous serez mariée ? En serez-vous moins bonne, moins généreuse ?

LA COMTESSE

Je ne pense pas.

LISETTE

Surtout avec le Marquis, qui, de son côté, est le meilleur homme du monde ? Ainsi, qu'est-ce que j'y perdrais ? Au contraire, si j'aime tant mes profits, avec vos bienfaits je pourrai encore espérer les siens.

LA COMTESSE

Sans difficulté.

LISETTE

Et enfin, je pense si différemment, que je venais actuellement, comme je vous l'ai dit, tâcher de vous porter au mariage en question, parce que je le juge nécessaire.

LA COMTESSE

Voilà qui est bien, je vous crois. Je ne savais pas que Lépine vous aimait ; et cela change tout, c'est un article qui vous justifie.

LISETTE

Oui ; mais on vous prévient bien aisément contre moi, Madame ; vous ne rendez guère justice à mon attachement pour vous.

LA COMTESSE

Tu te trompes ; je sais ce que tu vaux, et je n'étais pas si persuadée que tu te l'imagines. N'en parlons plus. Qu'est-ce que tu voulais me dire ?

LISETTE

Que je songeais que le Marquis est un homme estimable.

LA COMTESSE

Sans contredit, je n'ai jamais pensé autrement.

LISETTE

Un homme avec qui vous aurez l'agrément d'avoir un ami sûr, sans avoir de maître.

LA COMTESSE

Cela est encore vrai ; ce n'est pas là ce que je dispute.

LISETTE

Vos affaires vous fatiguent.

LA COMTESSE

Plus que je ne puis dire ; je les entends mal, et je suis une paresseuse.

LISETTE

Vous en avez des instants de mauvaise humeur qui nuisent à votre santé.

LA COMTESSE

Je n'ai connu mes migraines que depuis mon veuvage.

LISETTE

Procureurs, avocats, fermiers, le Marquis vous délivrerait de tous ces gens-là.

LA COMTESSE

Je t'avoue que tu as réfléchi là-dessus plus sûrement que moi. Jusqu'ici je n'ai point de raisons qui combattent les tiennes.

LISETTE

Savez-vous bien que c'est peut-être le seul homme qui vous convienne ?

LA COMTESSE

Il faut donc que j'y rêve.

LISETTE

Vous ne vous sentez point de l'éloignement pour lui ?

LA COMTESSE

Non, aucun. Je ne dis pas que je l'aime de ce qu'on appelle passion ; mais je n'ai rien dans le cœur qui lui soit contraire.

LISETTE

Eh ! n'est-ce pas assez, vraiment ! De la passion ! Si, pour vous marier, vous attendez qu'il vous en vienne, vous resterez toujours veuve ; et à proprement parler, ce n'est pas lui que je vous propose d'épouser, c'est son caractère.

LA COMTESSE

Qui est admirable, j'en conviens.

LISETTE

Et puis, voyez le service que vous lui rendrez chemin faisant, en rompant le triste mariage qu'il va conclure plus par désespoir que par intérêt !

LA COMTESSE

Oui, c'est une bonne action que je ferai, et il est louable d'en faire autant qu'on peut.

LISETTE

Surtout quand il n'en coûte rien au cœur.

LA COMTESSE

D'accord. On peut dire assurément que tu plaides bien pour lui. Tu me disposes on ne peut pas mieux ; mais il n'aura pas l'esprit d'en profiter, mon enfant.

LISETTE

D'où vient donc ? Ne vous a-t-il pas parlé de son amour ?

LA COMTESSE

Oui, il m'a dit qu'il m'aimait, et mon premier mouvement a été d'en paraître étonnée ; c'était bien le moins. Sais-tu ce qui est arrivé ? Qu'il a pris mon étonnement pour de la colère. Il a commencé par établir que je ne pouvais pas le souffrir. En un mot, je le déteste, je suis furieuse contre son amour ; voilà d'où il part ; moyennant quoi je ne saurais le désabuser sans lui dire : Monsieur, vous ne savez ce que vous dites. Et ce serait me jeter à sa tête ; aussi n'en ferai-je rien.

LISETTE

Oh ! c'est une autre affaire : vous avez raison ; ce n'est point ce que je vous conseille non plus, et il n'y a qu'à le laisser là.

LA COMTESSE

Bon ! tu veux que je l'épouse, tu veux que je le laisse là ; tu me promènes d'une extrémité à l'autre. Eh ! peut-être n'a-t-il pas tant de tort, et que c'est ma faute. Je lui réponds quelquefois avec aigreur.

LISETTE

J'y pensais : c'est ce que j'allais vous dire. Voulez-vous que j'en parle à Lépine, et que je lui insinue de l'encourager ?

LA COMTESSE

Non, je te le défends, Lisette, à moins que je n'y sois pour rien.

LISETTE

Apparemment, ce n'est pas vous qui vous en avisez, c'est moi.

LA COMTESSE

En ce cas, je n'y prends point de part. Si je l'épouse, c'est à toi à qui il en aura l'obligation ; et je prétends qu'il le sache, afin qu'il t'en récompense.

LISETTE

Comme il vous plaira, Madame.

LA COMTESSE

À propos, cette robe brune qui me déplaît, l'as-tu prise ? J'ai oublié de te dire que je te la donne.

LISETTE

Voyez comme votre mariage diminuera mes profits. Je vous quitte pour chercher Lépine, mais ce n'est pas la peine ; je vois le Marquis, et je vous laisse.


Scène XXIV [modifier]

LE MARQUIS, LA COMTESSE


LE MARQUIS, à part, sans voir la Comtesse.

Voici cette lettre que je viens de faire pour le notaire, mais je ne sais pas si elle partira ; je ne suis pas d'accord avec moi-même. (À la Comtesse.) On dit que vous souhaitez me parler, Comtesse ?

LA COMTESSE

Oui, c'est en faveur de Lépine. Il n'a voulu que vous rendre service ; il craint que vous ne le congédiiez, et vous m'obligerez de le garder ; c'est une grâce que vous ne me refuserez pas, puisque vous dites que vous m'aimez.

LE MARQUIS

Vraiment oui, je vous aime, et ne vous aimerai encore que trop longtemps.

LA COMTESSE

Je ne vous en empêche pas.

LE MARQUIS

Parbleu ! je vous en défierais, puisque je ne saurais m'en empêcher moi-même.

LA COMTESSE, riant.

Ah ! ah ! ah ! Ce ton brusque me fait rire.

LE MARQUIS

Oh ! oui, la chose est fort plaisante !

LA COMTESSE

Plus que vous ne pensez.

LE MARQUIS

Ma foi, je pense que je voudrais ne vous avoir jamais vue.

LA COMTESSE

Votre inclination s'explique avec des grâces infinies.

LE MARQUIS

Bon ! des grâces ! À quoi me serviraient-elles ? N'a-t-il pas plu à votre cœur de me trouver haïssable ?

LA COMTESSE

Que vous êtes impatientant avec votre haine ! Eh ! quelles preuves avez-vous de la mienne ? Vous n'en avez que de ma patience à écouter la bizarrerie des discours que vous me tenez toujours. Vous ai-je jamais dit un mot de ce que vous m'avez fait dire, ni que vous me fâchiez, ni que je vous hais, ni que je vous raille ? Toutes visions que vous prenez, je ne sais comment, dans votre tête, et que vous vous figurez venir de moi ; visions que vous grossissez, que vous multipliez à chaque fois que vous me répondez ou que vous croyez me répondre ; car vous êtes d'une maladresse ! Ce n'est non plus à moi que vous répondez, qu'à qui ne vous parla jamais ; et cependant Monsieur se plaint !

LE MARQUIS

C'est que Monsieur est un extravagant.

LA COMTESSE

C'est du moins le plus insupportable homme que je connaisse. Oui, vous pouvez être persuadé qu'il n'y a rien de si original que vos conversations avec moi, de si incroyable !

LE MARQUIS

Comme votre aversion m'accommode !

LA COMTESSE

Vous allez voir. Tenez ; vous dites que vous m'aimez, n'est-ce pas ? Et je vous crois. Mais voyons, que souhaiteriez-vous que je vous répondisse ?

LE MARQUIS

Ce que je souhaiterais ? Voilà qui est bien difficile à deviner. Parbleu, vous le savez de reste.

LA COMTESSE

Eh bien ! ne l'ai-je pas dit ? Est-ce là me répondre ? Allez, Monsieur, je ne vous aimerai jamais, non, jamais.

LE MARQUIS

Tant pis, Madame, tant pis ; je vous prie de trouver bon que j'en sois fâché.

LA COMTESSE

Apprenez donc, lorsqu'on dit aux gens qu'on les aime, qu'il faut du moins leur demander ce qu'ils en pensent.

LE MARQUIS

Quelle chicane vous me faites !

LA COMTESSE

Je n'y saurais tenir ; adieu. (Elle veut s'en aller.)

LE MARQUIS, la retenant.

Eh bien ! Madame, je vous aime ; qu'en pensez-vous ? et encore une fois, qu'en pensez-vous ?

LA COMTESSE

Ah ! ce que j'en pense ? Que je le veux bien, Monsieur ; et encore une fois, que je le veux bien ; car, si je ne m'y prenais pas de cette façon, nous ne finirions jamais.

LE MARQUIS, charmé.

Ah ! Vous le voulez bien ? Ah ! je respire, Comtesse, donnez-moi votre main, que je la baise. (Il baise avec transport la main de la Comtesse.)


Scène XXV et dernière [modifier]

LA COMTESSE, LE MARQUIS, HORTENSE, LE CHEVALIER, LISETTE, LÉPINE


HORTENSE

Votre billet est-il prêt, Marquis ? Mais vous baisez la main de la Comtesse, ce me semble ?

LE MARQUIS

Oui ; c'est pour la remercier du peu de regret que j'ai aux deux cent mille francs que je vous donne.

HORTENSE

Et moi, sans compliment, je vous remercie de vouloir bien les perdre.

LE CHEVALIER

Nous voilà donc contents. Que je vous embrasse, Marquis. (À la Comtesse.) Comtesse, voilà le dénouement que nous attendions.

'LA COMTESSE, en s'en allant.

Eh bien ! vous n'attendrez plus.

LISETTE, à Lépine.

Maraud ! je crois en effet qu'il faudra que je t'épouse.

LÉPINE

Je l'avais entrepris.