Le Mariage du Ciel et de l’Enfer

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NRF, 1922 (Tome XIX, pp. 129-147).
Le Mariage du Ciel et de l’Enfer




LE MARIAGE DU CIEL
ET DE L’ENFER



Le Mariage du Ciel et de l’Enfer dont nous donnons ici la traduction complète, parut en 1790. C’est le plus significatif et le moins touffu des « livres prophétiques » du grand mystique anglais, à la fois peintre et poète (1757 à 1828).

J’ai conscience que cette œuvre étrange rebutera bien des lecteurs. En Angleterre elle demeura longtemps presque complètement ignorée ; bien rares sont, encore aujourd’hui, ceux qui la connaissent et l’admirent. Swinburne fut un des premiers à en signaler l’importance. Rien n’était plus aisé que d’y cueillir les quelques phrases pour l’amour desquelles je décidai de le traduire. Quelques attentifs sauront peut-être les découvrir sous l’abondante frondaison qui les protège.

— Mais pourquoi donner le livre en entier ?

— Parce que je n’aime pas les fleurs sans tige.

A. G.


Rintrah rugit et secoue ses feux dans l’air épais ;
D’affamés nuages hésitent sur l’abîme.
Jadis débonnaire et par un périlleux sentier,
L’homme juste s’acheminait
Le long du vallon de la mort.
Où la ronce croissait on a planté des roses
Et sur la lande aride
Chante la mouche à miel.

Alors, le périlleux sentier fut bordé d’arbres,
Et une rivière, et une source
Coula sur chaque roche et tombeau ;
Et sur les os blanchis
Le limon rouge enfanta.

Jusqu’à ce que le méchant eût quitté les sentiers faciles
Pour cheminer dans les sentiers périlleux, et chasser
L’homme juste dans des régions arides.

À présent le serpent rusé chemine
En douce humilité,
Et l’homme juste s’impatiente dans les déserts
Où les lions rôdent.

Rintrah rugit et secoue ses feux dans l’air épais ;
D’affamés nuages hésitent sur l’abîme.

***

Puisqu’un nouveau ciel est commencé et qu’il y a maintenant trente-trois ans d’écoulés depuis son avènement : l’Éternel Enfer se ranime.

Et voici ! Swedenborg est cet ange qui se tient assis sur la tombe : ses écrits sont ces linges pliés.

C’est à présent la domination d’Édom et la rentrée d’Adam dans le Paradis — Voir Isaïe XXXIV et XXXV.

Sans contraires il n’est pas de progrès. Attraction et Répulsion, Raison et Énergie, Amour et Haine, sont nécessaires à l’existence de l’homme.

De ces contraires découlent ce que les religions appellent le Bien et le Mal.

Le Bien (disent-elles) est le passif qui se soumet à la Raison. Le Mal est l’actif qui prend source dans l’Énergie.

Bien est Ciel, Mal est Enfer.

LA VOIX DU DIABLE


Toutes les Bibles, ou codes sacrés, ont été cause des erreurs suivantes :

1° Que l’homme a deux réels principes existants, à savoir : un corps et une âme.

2° Que l’Énergie, appelée le Mal, ne procède que du corps, et que la Raison appelée Bien ne procède que de l’âme.

3° Que Dieu torturera l’homme durant l’Éternité pour avoir suivi ses énergies.

Mais contraires à celles-ci, les choses suivantes sont vraies :

1° L’homme n’a pas un corps distinct de son âme, car ce qu’on appelle corps est une partie de l’âme perçue par les cinq sens, principaux débouchés de l’âme dans cette période de vie.

2° L’énergie est la seule vie ; elle procède du corps, et la Raison est la borne de l’encerclement de l’Énergie.

3° L’énergie est l’éternel délice.

Ceux qui répriment leur désir, sont ceux dont le désir est faible assez pour être réprimé ; et l’élément restricteur ou raison usurpe alors la place du désir et gouverne celui dont la volonté abdique.

Et le désir réprimé peu à peu devient passif jusqu’à n’être plus que l’ombre du désir.

La relation de cela est consignée dans le Paradis Perdu, et le Dominateur c’est-à-dire la Raison, y a nom Messie. Et l’Archange originel ou capitaine de l’armée céleste y est appelé Diable ou Satan, et ses enfants y sont appelés Mort et Péché.

Mais dans le livre de Job, le Messie de Milton a nom Satan. Car cette relation a été adoptée par les deux parties. Assurément, il semble à Raison que Désir a été chassé, mais le rapport du Diable c’est que le Messie tomba et construisit un ciel avec ce qu’il dérobait à l’abîme.

Ceci est révélé dans l’Évangile, où nous le voyons prier le Père d’envoyer le Consolateur, ou Désir, afin que Raison puisse avoir des Idées pour construire — le Jehovah de la Bible n’étant autre que celui qui habite dans le feu flamboyant.

Apprends qu’après sa mort, c’est le Christ qui devient Jehovah.

Mais dans Milton, le Père est le Destin ; le Fils, une Raison des Cinq sens, et le Saint Esprit, le Néant !

Note : Ce qui fit que Milton écrivait dans la gêne lorsqu’il parlait des Anges et de Dieu, dans l’aisance lorsque des Démons et de l’Enfer, c’est qu’il était un vrai poète et du parti des Démons, sans le savoir.

VISION MÉMORABLE


Tandis que je marchais parmi les flammes de l’Enfer, et faisais mes délices du ravissement du génie, que les Anges considèrent comme tourment et folie, je recueillis quelques-uns de leurs Proverbes ; car de même que les dictons en usage chez un peuple portent la marque du caractère de celui-ci, j’ai pensé que les Proverbes de l’Enfer manifestent la nature de la Sagesse Infernale, mieux qu’aucune description d’édifices ou de vêtements.

Quand je revins chez moi, sur l’abîme de mes cinq sens, là où un plateau surplombe abruptement le présent monde, je vis un puissant Démon enveloppé de nuages noirs, planant au-dessus des parois du roc : avec de corrodantes flammes il écrivit la sentence suivante, à présent perçue par les cerveaux des hommes et lue par eux sur la terre :
Borné par tes cinq sens, ne comprends-tu donc pas
Que le moindre oiseau qui fend l’air
Est un immense monde de délices ?

PROVERBES DE L’ENFER


Dans le temps des semailles, apprends ; dans le temps des moissons, enseigne ; en hiver, jouis.

Conduis ton char et ta charrue par-dessus les ossements des morts.

Le Chemin de l’excès mène au palais de la Sagesse.

La Prudence est une riche et laide vieille fille à qui l’incapacité fait la cour.

Le Désir non suivi d’action engendre la pestilence.

Le ver que coupe la charrue, lui pardonne.

Celui qui aime l’eau, qu’on le plonge dans la rivière.

Un sage ne voit pas le même arbre qu’un fou.

Celui dont le visage est sans rayons ne deviendra jamais une étoile.

Des ouvrages du temps l’Éternité reste amoureuse.

La diligente abeille n’a pas de temps pour la tristesse.

Les heures de la folie sont mesurées par l’horloge, mais celles de la sagesse, aucune horloge ne les peut mesurer.

Les seules nourritures salubres sont celles que ne prend ni nasse ni trébuchet.

Livre de comptes, toise et balance ; garde cela pour une année de disette.

L’oiseau ne vole jamais trop haut, qui vole de ses propres ailes.

Un corps mort ne venge pas d’une injure.

L’acte le plus sublime, c’est de placer un autre avant soi.

Si le fou persévérait dans sa folie, il rencontrerait la Sagesse.

Insanité, masque du fourbe.

Pudeur, masque de l’orgueil.

Les prisons sont bâties avec les pierres de la Loi, et avec les briques de la religion, les bordels.

Orgueil du paon, gloire de Dieu ;

Lubricité du bouc, munificence de Dieu ;

Colère du lion, sapience de Dieu ;

Nudité de la femme, travail de Dieu.

L’excès de chagrin rit ; l’excès de plaisir, pleure.

Le rugissement des lions, le hurlement des loups, le soulèvement de la mer en furie et le glaive destructeur, sont des morceaux d’éternité trop énormes pour l’œil des hommes.

Renard pris n’accuse que le piège.

La joie féconde, la douleur accouche.

Que l’homme vête la dépouille du lion ; la femme, la toison de la brebis.

À l’oiseau le nid ; à l’araignée la toile ; à l’homme l’amitié.

Le fou égoïste et souriant, et le fou morne et renfrogné, seront tenus tous deux pour sages, et serviront de verge et de fléau.

Évidence d’aujourd’hui, imagination d’hier.

Le rat, la souris, le renard, le lapin, regardent vers les racines ; le lion, le tigre, le cheval, l’éléphant regardent vers les fruits.

Citerne contient, fontaine déborde.

Une pensée, et l’immensité est emplie.

Sois toujours prêt à dire ton opinion, et le lâche t’évitera.

Tout ce qu’il est possible de croire, est un miroir de vérité.

L’aigle jamais n’a perdu plus de temps, qu’en écoutant les leçons du corbeau.

Le renard se pourvoit, Dieu pourvoit au lion.

Le matin, pense ; à midi, agis ; le soir mange ; la nuit, dors.

Qui s’en est laissé imposer par toi, te connaît.

La charrue ne suit pas plus les paroles que la récompense de Dieu les prières [1].

Les tigres de la colère sont plus sages que les chevaux du savoir.

N’attends que du poison des eaux stagnantes.

Celui-là seul connaît la suffisance, qui d’abord a connu l’excès [2].

Souffrir les remontrances du fou : privilège royal.

Yeux, de feu ; narines, d’air ; bouche, d’eau ; barbe, de terre.

Pauvre en courage est riche en ruse.

Le pommier pour pousser, ne prend point conseil du hêtre ; ni le lion, ni le cheval pour se nourrir.

Aux reconnaissants, les mains pleines.

C’est parce que d’autres ont été fous, que nous, nous pouvons ne pas l’être [3].

L’âme du doux plaisir ne peut être souillée.

Si plane un aigle, lève la tête ; contemple une parcelle de génie.

De même que la chenille choisit, pour y poser ses œufs, les feuilles les plus belles ; ainsi le prêtre pose ses malédictions sur nos plus belles joies.

Pour créer une petite fleur, des siècles ont travaillé.

Adversité, raidit ; félicité, relâche [4].

Le meilleur vin, c’est le plus vieux ; la meilleure eau, c’est la plus neuve.

Prières, ne labourez pas ! Louanges, ne moissonnez pas ! Joies, ne riez pas ! Chagrins, ne pleurez pas !

Tête, le Sublime ; Cœur, le Pathos ; génitoires, la Beauté ; pieds et mains, la Proportion.

Tel l’air à l’oiseau, ou la mer au poisson, le mépris à qui le mérite.

Le corbeau voudrait que tout soit noir, et le hibou que tout soit blanc.

Exubérance : c’est Beauté.

Le lion serait rusé, si conseillé par le renard.

La culture trace des chemins droits ; mais les chemins tortueux sans profit sont ceux là mêmes du génie.

Plutôt étouffer un enfant au berceau, que de bercer d’insatisfaits désirs [5].

L’homme absent, la nature est stérile.

La vérité, jamais ne peut être dite de telle manière qu’elle soit comprise et ne soit pas crue.

Même loi pour le lion et pour le bœuf, c’est oppression.

En voilà assez ! en voilà trop.

***

Les poètes de l’antiquité peuplaient le monde sensible de dieux et de génies, auxquels ils donnaient les noms — et qu’ils revêtaient des attributs — des bois, des ruisseaux, des montagnes, des lacs, des peuples, des cités, et de quoi que ce soit que leurs nombreux sens élargis pussent atteindre.

Ils étudiaient particulièrement le génie de chaque ville et de chaque contrée, plaçant celui-ci sous la tutelle de sa déité spirituelle ;

Mais bientôt, pour l’avantage de quelques uns, et pour l’asservissement de la masse, un effort fut tenté d’abstraire ces déités, qui s’échappèrent ainsi de leur matérialité première : les prêtres entrèrent en scène.

Instituant les rites, d’après les premiers récits des poètes.

Et finalement les prêtres déclarèrent, qu’ainsi l’avaient voulu les Dieux.

Les hommes oublièrent alors que seul, le cœur de l’homme est le lieu de toutes les déités.

VISION MÉMORABLE


Les prophètes Isaïe et Ezechiel soupaient avec moi. Je leur demandai comment ils osaient si librement affirmer que Dieu leur parlait. N’avaient-ils point songé, ce faisant, qu’ils risquaient de n’être pas compris, de prêter appui à l’imposture ?

Isaïe répondit : « Certes, je ne vis ni n’entendis aucun Dieu par quelque perception limitée de mes organes, mais mes sens découvrirent l’infini dans chaque chose, et dès lors je me convainquis de ceci, dont je demeure persuadé : que la voix de l’indignation sincère est voix de Dieu ; je ne m’inquiétai point des conséquences ; j’écrivis.

— Pour qu’une chose soit, demandai-je alors, la ferme conviction qu’elle est, suffit-elle ? »

Il répondit : « Les poètes le croient. Cette ferme conviction, dans les siècles d’imagination, remuait les montagnes ; mais peu nombreux sont ceux capables, en quoi que ce soit, d’une conviction véritable. »

Ezechiel dit alors : « La philosophie de l’Orient enseigna les premiers principes de la perception humaine, telle nation voyait l’origine dans tel principe, telle autre nation dans tel autre principe ; nous d’Israël, enseignâmes que le génie poétique — ainsi que vous le nommez maintenant — était le principe initial, et que tous les autres en dérivaient ; de là noire mépris pour les prêtres et les philosophes des autres contrées, et c’est pourquoi nous allions prophétisant que tous les dieux trouvaient en nous leur origine, comme il serait enfin prouvé, tributaires du Génie Poétique ; c’était là ce que notre grand poète-roi David désirait avec tant de ferveur, et invoquait si pathétiquement, à quoi, disait-il, il devait l’assujettissement des ennemis et le gouvement des royaumes ; et nous aimions notre Dieu jusqu’à maudire en son nom toute autre déilé des nations environnantes et que nous déclarions révoltées ; de sorte que le vulgaire vint à penser que toutes les nations seraient à la fin soumises aux Juifs. Cela, dit-il, fut appelé à se réaliser, ainsi que toutes les fermes convictions, car toutes les nations reconnaissent présentement le code juif et vénèrent le dieu des Juifs. Or peut-il y avoir sujétion plus grande ? »

J’entendis tout cela avec stupeur et dus confesser ma conviction personnelle.

Après le repas, je priai Isaïe d’accorder au monde la révélation de ses œuvres perdues ; il me dit qu’il ne s’en était perdu aucune qui eût quelque valeur. Ezechiel me parla de même.

Je demandai alors à Isaïe pour quel motif il était allé, corps et pieds nus, durant trois ans. Il répondit : « Pour le même motif qui fit aller ainsi notre ami Diogène, le Grec. »

Je demandai à Ezechiel ce qui le fit manger des excréments et rester si longtemps de suite, gisant sur le flanc droit ou le flanc gauche ? Il répondit : « Le désir d’élever les autres hommes jusqu’à la perception de l’infini : les tribus de l’Amérique du Nord ont des pratiques semblables ; et celui-là est-il honnête qui résiste à son génie ou à sa conscience, pour le seul amour de ses aises et d’une présente satisfaction ? »

***

L’ancienne tradition, selon laquelle le monde doit être consumé par le feu, au bout de six mille ans, est vraie, ainsi que je l’ai appris de l’Enfer.

Car le chérubin au glaive de flamme sera relevé de sa garde auprès de l’arbre de vie, et aussitôt la création entière sera consumée, et tout ce qui maintenant nous paraît fini et corrompu, nous apparaîtra infini et pur.

Ceci sera obtenu par une amélioration de la jouissance sensuelle.

Mais tout d’abord cette distinction entre le corps humain et l’âme humaine, devra être abolie : ceci je l’obtiendrai, en imprimant selon la méthode infernale, avec des corrosifs, qui dans l’Enfer sont des vulnéraires et des baumes — qui volatilisent les surfaces apparentes et découvrent l’infini que celles-ci dissimulaient.

Si les fenêtres de la perception étaient nettoyées, chaque chose apparaîtrait à l’homme, — ainsi qu’elle l’est — infinie.

Car l’homme s’est lui-même enfermé jusqu’à ne plus rien voir qu’à travers les fissures étroites de sa caverne.

VISION MÉMORABLE


J’étais dans une imprimerie, en Enfer, et je vis la méthode par laquelle est transmis, de génération en génération, le savoir.

Dans la première chambre, était un Dragon-homme, balayant les gravats à la bouche d’une caverne ; à l’intérieur, plusieurs dragons approfondissaient la caverne.

Dans la seconde chambre, était une vipère enroulée autour du roc et de la caverne et d’autres ornant celle-ci avec de l’or, de l’argent et des pierreries.

Dans la troisième chambre, je vis un aigle, dont les ailes et les plumes étaient d’air ; et il rendait l’intérieur de la caverne infini ; alentour, nombre d’aigles, pareils à des hommes, édifiaient des palais sur les rocs immenses.

Dans la quatrième chambre, des lions de flamme ardente tournaient furieux, et fondaient les métaux en fluides vivants.

Dans la cinquième chambre, des formes sans nom jetaient les métaux dans l’espace.

Ceux-ci étaient reçus dans la sixième chambre par des hommes ; ils y prenaient l’aspect de livres et formaient des bibliothèques.

***

Les géants qui amenèrent ce monde à son existence sensuelle, et qui depuis semblent y vivre enchaînés, sont véritablement les principes de sa vie et les générateurs de toute activité ; mais les chaînes sont les ruses des esprits faibles et soumis, qui ont pouvoir de résister à l’énergie ; selon ce que dit le proverbe — « pauvre en courage est riche en ruse ».

Ainsi, une portion de l’être est le Prolifique, l’autre portion le Dévorant : il semble au Dévorant qu’il tient le Producteur dans ses chaînes ; mais cela n’est point ; il ne tient que des portions d’existence et s’imagine qu’il tient le tout.

Mais le Prolifique cesserait d’être prolifique si le Dévorant comme une mer, n’absorbait l’excès de ses délices.

Certains diront : Dieu n’est-il pas seul Prolifique ?

Je réponds : Dieu seul Agit et Est, dans les êtres existants ou hommes.

Il y a et il y aura toujours sur la terre ces deux classes d’hommes, et elles seront toujours ennemies ; essayer de les réconcilier, c’est s’efforcer de détruire l’existence.

La Religion est un effort pour les réconcilier.

Note : Jésus-Christ a désiré — non les unir, mais les séparer, ainsi que nous le voyons dans la parabole des brebis et des boucs ! Et ne disait-il pas : Je suis venu pour apporter non pas la Paix, mais le Glaive.

Le Messie ou Satan, ou Tentateur, était d’abord considéré comme un des Antidéluviens, c’est-à-dire : une de nos Énergies.

VISION MÉMORABLE


Un ange vint vers moi et dit : « Ô pitoyable jeune fou ! horrible! Ô état effroyable ! Considère le cachot embrasé que tu te prépares à toi-même, pour toute l’éternité, et vers où te mène le chemin que tu suis. »

Je dis : « peut-être voudrez-vous bien me montrer mon lot éternel, ou nous le contemplerons ensemble et nous verrons, de voire lot et du mien, lequel est le plus désirable. »

Il me fit alors pénétrer dans une élable, puis dans une église, puis, au-dessous, dans la crypte de l’église à l’extrémité de laquelle il y avait un moulin. Nous pénétrâmes dans le moulin ; et au delà était une cave. En tâtonnant, nous suivîmes une pénible route, en spirale, qui descendait à travers la caverne, jusqu’à un espace vide, sans limites, qui s’ouvrit au-dessous de nous, comme un ciel ; et nous retenant aux racines des arbres, nous pendîmes au-dessus de cette immensité. Je dis alors : « Ange, si vous le voulez bien, nous nous abandonnerons à ce vide et verrons si la Providence est là aussi. Si vous ne le voulez point, moi je le veux. » Mais l’ange répondit : « Jeune présomptueux, ne suffit-il pas, tandis que nous demeurerons ici, que nous contemplions ton lot ; il va bientôt nous apparaître quand cessera l’obscurité. »

Je demeurai donc prés de lui, assis dans l’entrelacs des racines d’un chêne ; et lui se retenait accroché à un champignon qui pendait, tête eu bas, sur l’abîme.

Peu à peu, la profondeur infinie devint distincte, rougeoyante comme la fumée d’une ville incendiée ; au-dessous de nous, à une immense distance, était le soleil, noir mais luisant ; alentour du soleil, des lignes de feu sur lesquelles d’énormes araignées évoluaient, se traînant vers leurs proies : lesquelles voletaient, nageaient plutôt, dans la profondeur infinie, sous forme d’animaux très affreux, issus de la corruption ; et l’espace était tout empli et paraissait composé d’elles ; ce sont là les Démons, et on les nomme Puissances de l’air.

Je demandai donc à mon compagnon quel était mon lot éternel ? Il répondit : « Entre les araignées noires et blanches. »

Mais, à ce moment, d’entre les araignées noires et blanches une nuée de flamme éclata roulant à travers l’abîme, assombrissant tout ce qui se trouvait au-dessous d’elle, de sorte que la profondeur inférieure devint noire comme une mer et s’agita avec un bruit terrible : au-dessous de nous, il n’était plus rien qu’on pût voir, qu’une noire tempête, lorsque regardant vers l’est, nous distinguâmes vers les nuées et les vagues, une cataracte de sang mêlé de feu et, distant de nous seulement de quelques jets de pierre, apparut et plongea de nouveau le repli écailleux d’un monstrueux serpent ; vers l’Est enfin, distant d’environ trois degrés, une crête enflammée apparut au-dessus des vagues : lentement cela s’éleva semblable à une rangée de rocs d’or, et nous vîmes deux globes de feu cramoisi, desquels s’échappait la mer en nuages de fumée, et nous comprîmes alors que c’était la tête de Leviathan : son front était divisé par des stries de vert et de pourpre, semblables à celles sur le front d’un tigre ; bientôt nous distinguâmes sa gueule ; ses branchies rouges pendaient juste au-dessus de l’écume en furie et teignaient de rais de sang le gouffre noir, avançant vers nous avec tout l’emportement d’une spirituelle existence.

L’ange, mon ami, grimpa de son poste dans le moulin : je demeurai seul, et voici ; cette apparence n’était plus ; je me trouvai couché sur une plaisante terrasse, au bord d’une rivière, au clair de lune, écoutant un joueur de harpe qui chantait en s’accompagnant sur ce thème : L’homme qui ne change jamais d’opinion, est comparable à l’eau stagnante ; il fomente les serpents de l’esprit.

Puis, je me levai et partis à la recherche du moulin où je trouvai mon Ange, qui, surpris, me demanda comment j’avais échappé.

Je répondis : « Tout ce qu’ensemble nous avons vu, procédait de votre métaphysique ; car, sitôt après votre fuite, je me suis trouvé sur une terrasse, écoutant un joueur de harpe, au clair de lune. Mais à présent que nous avons vu mon lot éternel, vous montrerai-je le vôtre ? » Ma proposition le fit rire, mais moi, soudain, je le saisis entre mes bras et fendis, en volant, la nuit occidentale ; et nous nous élevâmes ainsi jusqu’au-dessus de l’ombre de la terre : alors je me lançai avec lui tout droit dans le corps du soleil ; et là je me revêtis de blanc et prenant dans mes mains les livres de Swedenborg, je plongeai loin du glorieux climat, et outrepassant les planètes, nous atteignîmes Saturne. Là, je m’arrêtai pour me reposer ; puis m’élançai dans le vide, entre Saturne et les étoiles fixes.

« Voici ton lot, lui dis-je, ici, dans cet espace — si espace ceci peut être nommé. »

Bientôt nous vîmes l’étable et l’église ; et je l’emmenai vers l’autel et j’ouvris la Bible, et voici : c’était un puits profond dans lequel je descendis, faisant passer l’ange devant moi ; nous vîmes bientôt sept maisons de brique ; nous entrâmes dans l’une d’elles ; il y avait là quantité de singes babouins et d’autres de cette espèce, enchaînés par le milieu du corps, grimaçants et s’agrippant l’un à l’autre, mais empêchés par le peu de longueur de leurs chaînes. Pourtant, je les vis qui parfois devenaient plus nombreux, et le fort alors s’emparait du faible, et toujours grimaçant ils s’accouplaient d’abord, puis s’entre-dévoraient, arrachant un membre d’abord, puis un autre, de sorte que bientôt il ne restait plus qu’un tronc misérable, lequel ils embrassaient d’abord avec des grimaces de feinte tendresse, puis finissaient par dévorer également. De-ci de-là j’en vis qui épluchaient, avec gourmandise, la chair de leur propre queue. La puanteur nous incommodait grandement tous deux ; nous rentrâmes dans le moulin ; ma main ramena le squelette d’un corps ; c’était les Analytiques d’Aristote.

L’ange me dit alors: « Ta fantaisie m’en a fait accroire, et de cela tu devrais rougir. »

Je répondis : « Réciproquement chacun de nous en fait accroire à l’autre ; c’est vraiment perdre son temps que de converser avec toi qui n’as su produire que des Analytiques. »

***

Il m’a toujours paru que les Anges avaient la vanité de parler d’eux-mêmes comme étant seuls sages ; ils font cela avec la confiante insolence qui naît du raisonnement systématique.

C’est ainsi que Swedenborg se vante d’avoir écrit des choses neuves — bien que ce ne soit qu’une table des matières ou un catalogue de livres précédemment publiés.

Un homme conduisait un singe pour une parade, et parce qu’il était un peu plus sensé que le singe, il s’enflait de vanité et se considérait comme sept fois plus sage que les autres hommes.

Tel est le cas de Swedenborg : il dénonce la folie des églises et démasque les hypocrites, et en vient à imaginer que tous les hommes sont religieux et qu’il est le seul sur terre qui jamais rompît les mailles du filet.

Maintenant écoutez : ceci est un fait évident : Swedenborg n’a pas écrit une seule vérité neuve.

Et ceci en est un autre : il a écrit toutes les vieilles faussetés.

Et maintenant écoutez la raison : il conversait avec les Anges qui tous sont religieux, et ne conversait pas avec les Démons qui tous haïssent la Religion — car il en était incapable à cause de sa fatuité intellectuelle [6].

C’est ainsi que les écrits de Swedenborg ne sont qu’une récapitulation de toutes les opinions superficielles, et qu’une analyse des opinions les plus sublimes ; rien de plus.

Voici maintenant un autre fait évident : n’importe quel homme au talent mécanique peut, s’aidant des écrits de Paracelse ou de Jacob Boehme, produire dix mille volumes de valeur égale à ceux de Swedenborg, et s’aidant de ceux de Dante ou de Shakespeare des volumes en nombre infini.

Mais après qu’il aura fait cela, qu’il ne vienne pas se dire qu’il en sait plus que son maître, car simplement il tient une chandelle en plein midi.

VISION MÉMORABLE


Un jour, je vis un démon dans une flamme de feu, qui surgit devant un Ange assis sur un nuage ; et le démon dit ces mots :

« Le culte de Dieu est de rendre honneur à ses dons dans d’autres hommes, à chacun selon son génie, aux plus grands le meilleur amour. Envier ou calomnier les grands hommes, c’est haïr Dieu, car il n’est pas d’autre Dieu. »

L’ange en entendant ces mots, devint presque bleu ; mais se maîtrisant il jaunit, puis enfin tourna au blanc rose ; et souriant il répliqua :

« Ô idolâtre, Dieu n’est-il pas un ? Et n’est-il pas visible en Jésus-Christ ? Et Jésus-Christ na-t-il pas donné son assentiment à la loi des dix commandements ? et tous les autres hommes ne sont-ils pas des insensés, des pécheurs, des zéros ? »

Le démon répondit : « Broie l’insensé comme le grain de blé sous la meule ! Tu ne sépareras pas de lui sa folie. Si Jésus-Christ est le plus grand des hommes, tu lui dois le plus grand amour. Mais écoute à présent comme il a donné son assentiment à la loi des dix commandements : ne s’est-il pas moqué du sabbat, moquant ainsi le sabbat de Dieu ? N’a-t-il pas meurtri ceux qui furent meurtris en son nom ? Détourné la loi, de la femme adultère ? Volé le travail de ceux qui le faisaient vivre ? Supporté le faux témoignage en refusant de se défendre contre Pilate ? Convoité lorsqu’il priait pour ses disciples et qu’il leur enjoignait de secouer la poussière de leurs sandales contre ceux qui refusaient de les loger ? »

Je vous le dis, nulle vertu ne peut exister qu’elle ne brise ces dix commandements. Jésus était tout vertu ; il agissait par impulsion, non selon les règles.

Après qu’il eut ainsi parlé, je regardai l’Ange ; il écarta les bras, embrassa la flamme de feu, fut consumé et resurgit en Élisée.

Note. Cet ange qui maintenant est devenu un démon, est mon ami particulier ; nous lisons souvent la Bible ensemble, dans son sens infernal ou diabolique — que le monde connaîtra s’il se conduit bien.

J’ai aussi : la Bible de l’Enfer, que le monde connaîtra, qu’il le veuille ou non.


Traduit par ANDRÉ GIDE



  1. Littéralement : « Comme la charrue suit les paroles, ainsi Dieu récompense les prières. »
  2. Littéralement : « Tu ne peux connaître ce qui est assez, que si tu as connu d’abord ce qui est plus qu’assez. »
  3. Littéralement : « Si d’autres n’avaient pas été fous, c’est nous qui devrions l’être. »
  4. (Damn braces ; bless relaxes) Damn comporte une idée de malédiction, de damnation ; bless, de bénédiction. Grolleau propose ici : le malheur enchaîne ; le bonheur délivre. Mais il me paraît que la pensée de Blake est ici faussée. Ce proverbe de l’enfer donne tout l’avantage à la malédiction, à l’adversité. « To brace », ne peut signifier : enchaîner ; son sens propre est ici : tonifier, (bracing air) galvaniser, tendre ; et s’oppose à « to relax » détendre, amollir.
  5. Plus exactement : des désirs inagis.
  6. Ou peut-être : à cause de ses opinions préconçues (conceited notions).