Le Misanthrope

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Le Misanthrope
1666

Sommaire


PERSONNAGES


ALCESTE, amant de Célimène
PHILINTE, ami d’Alceste
ORONTE, amant de Célimène
CÉLIMÈNE, amante d’Alceste
ÉLIANTE, cousine de Célimène
ARSINOÉ, amie de Célimène
ACASTE, marquis
CLITANDRE, marquis
BASQUE, valet de Célimène
UN GARDE de la maréchaussée de France
DU BOIS, valet d’Alceste

La scène est à Paris.

ACTE I

Scène première

PHILINTE, ALCESTE.

PHILINTE
Qu’est-ce donc ? Qu’avez-vous ?

ALCESTE
Laissez-moi, je vous prie.

PHILINTE
Mais, encor, dites-moi, quelle bizarrerie...

ALCESTE
Laissez-moi là, vous dis-je, et courez vous cacher.

PHILINTE
Mais on entend les gens, au moins, sans se fâcher.

ALCESTE
5    Moi, je veux me fâcher, et ne veux point entendre.

PHILINTE
Dans vos brusques chagrins, je ne puis vous comprendre ;
Et quoique amis, enfin, je suis tous des premiers...

ALCESTE
Moi, votre ami ? Rayez cela de vos papiers.
J’ai fait jusques ici, profession de l’être ;
10    Mais après ce qu’en vous, je viens de voir paraître,
Je vous déclare net, que je ne le suis plus,
Et ne veux nulle place en des cœurs corrompus.

PHILINTE
Je suis, donc, bien coupable, Alceste, à votre compte ?

ALCESTE
Allez, vous devriez mourir de pure honte,
15    Une telle action ne saurait s’excuser,
Et tout homme d’honneur s’en doit scandaliser.
Je vous vois accabler un homme de caresses,
Et témoigner, pour lui, les dernières tendresses ;
De protestations, d’offres, et de serments,
20    Vous chargez la fureur de vos embrassements :
Et quand je vous demande après, quel est cet homme,
À peine pouvez-vous dire comme il se nomme,
Votre chaleur, pour lui, tombe en vous séparant,
Et vous me le traitez, à moi, d’indifférent.
25    Morbleu, c’est une chose indigne, lâche, infâme,
De s’abaisser ainsi, jusqu’à trahir son âme :
Et si, par un malheur, j’en avais fait autant,
Je m’irais, de regret, pendre tout à l’instant.

PHILINTE
Je ne vois pas, pour moi, que le cas soit pendable ;
30    Et je vous supplierai d’avoir pour agréable,
Que je me fasse un peu, grâce sur votre arrêt,
Et ne me pende pas, pour cela, s’il vous plaît.

ALCESTE
Que la plaisanterie est de mauvaise grâce !

PHILINTE
Mais, sérieusement, que voulez-vous qu’on fasse ?

ALCESTE
35    Je veux qu’on soit sincère, et qu’en homme d’honneur,
On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur.

PHILINTE
Lorsqu’un homme vous vient embrasser avec joie,
Il faut bien le payer de la même monnoie*,
Répondre, comme on peut, à ses empressements,
40    Et rendre offre pour offre, et serments pour serments.

ALCESTE
Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode
Qu’affectent la plupart de vos gens à la mode ;
Et je ne hais rien tant, que les contorsions
De tous ces grands faiseurs de protestations,
45    Ces affables donneurs d’embrassades frivoles,
Ces obligeants diseurs d’inutiles paroles,
Qui de civilités, avec tous, font combat,
Et traitent du même air, l’honnête homme, et le fat.
Quel avantage a-t-on qu’un homme vous caresse,
50    Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse,
Et vous fasse de vous, un éloge éclatant,
Lorsque au premier faquin, il court en faire autant ?
Non, non, il n’est point d’âme un peu bien située,
Qui veuille d’une estime, ainsi, prostituée ;
55    Et la plus glorieuse a des régals peu chers*,
Dès qu’on voit qu’on nous mêle avec tout l’univers :
Sur quelque préférence, une estime se fonde,
Et c’est n’estimer rien, qu’estimer tout le monde.
Puisque vous y donnez, dans ces vices du temps,
60    Morbleu, vous n’êtes pas pour être de mes gens* ;
Je refuse d’un cœur la vaste complaisance,
Qui ne fait de mérite aucune différence :
Je veux qu’on me distingue, et pour le trancher net,
L’ami du genre humain n’est point du tout mon fait*.

PHILINTE
65    Mais quand on est du monde, il faut bien que l’on rende
Quelques dehors civils*, que l’usage demande.

ALCESTE
Non, vous dis-je, on devrait châtier, sans pitié,
Ce commerce honteux de semblants d’amitié :
Je veux que l’on soit homme, et qu’en toute rencontre,
70    Le fond de notre cœur, dans nos discours, se montre ;
Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments
Ne se masquent jamais, sous de vains compliments.

PHILINTE
Il est bien des endroits, où la pleine franchise
Deviendrait ridicule, et serait peu permise ;
75    Et, parfois, n’en déplaise à votre austère honneur,
Il est bon de cacher ce qu’on a dans le cœur.
Serait-il à propos, et de la bienséance,
De dire à mille gens tout ce que d’eux, on pense ?
Et quand on a quelqu’un qu’on hait, ou qui déplaît,
80    Lui doit-on déclarer la chose comme elle est ?

ALCESTE
Ouy..

PHILINTE
Quoi ! vous iriez dire à la vieille Émilie,
Qu’à son âge, il sied mal de faire la jolie ?
Et que le blanc qu’elle a, scandalise chacun ?

ALCESTE
Sans doute*.

PHILINTE
À Dorilas, qu’il est trop importun :
85    Et qu’il n’est à la cour, oreille qu’il ne lasse,
À conter sa bravoure, et l’éclat de sa race ?

ALCESTE
Fort bien.

PHILINTE
Vous vous moquez.

ALCESTE
Je ne me moque point,
Et je vais n’épargner personne sur ce point.
Mes yeux sont trop blessés ; et la cour, et la ville,
90    Ne m’offrent rien qu’objets à m’échauffer la bile :
J’entre en une humeur noire, en un chagrin profond,
Quand je vois vivre entre eux, les hommes comme ils font ;
Je ne trouve, partout, que lâche flatterie,
Qu’injustice, intérêt, trahison, fourberie ;
95    Je n’y puis plus tenir, j’enrage, et mon dessein
Est de rompre en visière* à tout le genre humain.

PHILINTE
Ce chagrin philosophe* est un peu trop sauvage,
Je ris des noirs accès où je vous envisage ;
Et crois voir, en nous deux, sous mêmes soins nourris,
100    Ces deux frères que peint l’Ecole des maris,
Dont*...

ALCESTE
Mon Dieu, laissons là, vos comparaisons fades.

PHILINTE
Non, tout de bon, quittez toutes ces incartades,
Le monde, par vos soins, ne se changera pas ;
Et puisque la franchise a, pour vous, tant d’appas,
105    Je vous dirai tout franc, que cette maladie,
Partout où vous allez, donne la comédie,
Et qu’un si grand courroux contre les mœurs du temps,
Vous tourne en ridicule auprès de bien des gens.

ALCESTE
Tant mieux, morbleu, tant mieux, c’est ce que je demande,
110    Ce m’est un fort bon signe, et ma joie en est grande :
Tous les hommes me sont, à tel point, odieux,
Que je serais fâché d’être sage à leurs yeux.

PHILINTE
Vous voulez un grand mal à la nature humaine !

ALCESTE
Oui ! j’ai conçu pour elle, une effroyable haine.

PHILINTE
115    Tous les pauvres mortels, sans nulle exception,
Seront enveloppés dans cette aversion ?
Encor, en est-il bien, dans le siècle où nous sommes...

ALCESTE
Non, elle est générale, et je hais tous les hommes :
Les uns, parce qu’ils sont méchants, et malfaisants ;
120    Et les autres, pour être aux méchants, complaisants,
Et n’avoir pas, pour eux, ces haines vigoureuses
Que doit donner le vice aux âmes vertueuses*.
De cette complaisance, on voit l’injuste excès,
Pour le franc scélérat avec qui j’ai procès ;
125    Au travers de son masque, on voit à plein le traître,
Partout, il est connu pour tout ce qu’il peut être ;
Et ses roulements d’yeux, et son ton radouci,
N’imposent qu’à des gens qui ne sont point d’ici.
On sait que ce pied plat, digne qu’on le confonde,
130    Par de sales emplois, s’est poussé dans le monde :
Et, que, par eux, son sort, de splendeur revêtu,
Fait gronder le mérite, et rougir la vertu.
Quelques titres honteux qu’en tous lieux on lui donne,
Son misérable honneur ne voit, pour lui, personne* :
135    Nommez-le fourbe, infâme, et scélérat maudit,
Tout le monde en convient, et nul n’y contredit.
Cependant, sa grimace est, partout, bienvenue,
On l’accueille, on lui rit ; partout, il s’insinue ;
Et s’il est, par la brigue, un rang à disputer,
140    Sur le plus honnête homme, on le voit l’emporter.
Têtebleu, ce me sont de mortelles blessures,
De voir qu’avec le vice on garde des mesures ;
Et, parfois, il me prend des mouvements soudains,
De fuir, dans un désert, l’approche des humains.

PHILINTE
145    Mon Dieu, des mœurs du temps, mettons-nous moins en peine,
Et faisons un peu grâce à la nature humaine ;
Ne l’examinons point dans la grande rigueur,
Et voyons ses défauts, avec quelque douceur.
Il faut, parmi le monde, une vertu traitable,
150    À force de sagesse on peut être blâmable,
La parfaite raison fuit toute extrémité,
Et veut que l’on soit sage avec sobriété*.
Cette grande raideur des vertus des vieux âges,
Heurte trop notre siècle, et les communs usages,
155    Elle veut aux mortels, trop de perfection,
Il faut fléchir au temps, sans obstination ;
Et c’est une folie, à nulle autre, seconde,
De vouloir se mêler de corriger le monde.
J’observe, comme vous, cent choses, tous les jours,
160    Qui pourraient mieux aller, prenant un autre cours :
Mais quoi qu’à chaque pas, je puisse voir paraître,
En courroux, comme vous, on ne me voit point être ;
Je prends, tout doucement, les hommes comme ils sont,
J’accoutume mon âme à souffrir ce qu’ils font ;
165    Et je crois qu’à la cour, de même qu’à la ville,
Mon flegme* est philosophe, autant que votre bile.

ALCESTE
Mais ce flegme, Monsieur, qui raisonnez si bien*,
Ce flegme, pourra-t-il ne s’échauffer de rien ?
Et s’il faut, par hasard, qu’un ami vous trahisse,
170    Que pour avoir vos biens, on dresse un artifice,
Ou qu’on tâche à semer de méchants bruits de vous,
Verrez-vous tout cela, sans vous mettre en courroux ?

PHILINTE
Oui, je vois ces défauts dont votre âme murmure,
Comme vices unis à l’humaine nature ;
175    Et mon esprit, enfin, n’est pas plus offensé,
De voir un homme fourbe, injuste, intéressé,
Que de voir des vautours affamés de carnage,
Des singes malfaisants, et des loups pleins de rage.

ALCESTE
Je me verrai trahir, mettre en pièces, voler,
180    Sans que je sois... Morbleu, je ne veux point parler,
Tant ce raisonnement est plein d’impertinence.

PHILINTE
Ma foi, vous ferez bien de garder le silence ;
Contre votre partie, éclatez un peu moins,
Et, donnez au procès, une part de vos soins.

ALCESTE
185    Je n’en donnerai point, c’est une chose dite.

PHILINTE
Mais qui voulez-vous, donc, qui, pour vous, sollicite* ?

ALCESTE
Qui je veux ! la raison, mon bon droit, l’équité.

PHILINTE
Aucun juge, par vous, ne sera visité ?

ALCESTE
Non, est-ce que ma cause est injuste, ou douteuse ?

PHILINTE
190    J’en demeure d’accord, mais la brigue est fâcheuse,
Et...

ALCESTE
Non, j’ai résolu de n’en pas faire un pas ;
J’ai tort, ou j’ai raison.

PHILINTE
Ne vous y fiez pas.

ALCESTE
Je ne remuerai point.

PHILINTE
Votre partie est forte,
Et peut, par sa cabale, entraîner...

ALCESTE
Il n’importe.

PHILINTE
Vous vous tromperez.

ALCESTE
195    Soit, j’en veux voir le succès*.

PHILINTE
Mais...

ALCESTE
J’aurai le plaisir de perdre mon procès.

PHILINTE
Mais, enfin...

ALCESTE
Je verrai dans cette plaiderie*,
Si les hommes auront assez d’effronterie,
Seront assez méchants, scélérats, et pervers,
200    Pour me faire injustice aux yeux de l’univers.

PHILINTE
Quel homme !

ALCESTE
Je voudrais, m’en coutât-il grand’chose,
Pour la beauté du fait, avoir perdu ma cause.

PHILINTE
On se rirait de vous, Alceste, tout de bon,
Si l’on vous entendait parler de la façon.

ALCESTE
Tant pis pour qui rirait.

PHILINTE
205    Mais cette rectitude
Que vous voulez, en tout, avec exactitude,
Cette pleine droiture où vous vous renfermez,
La trouvez-vous ici, dans ce* que vous aimez ?
Je m’étonne, pour moi, qu’étant, comme il le semble,
210    Vous, et le genre humain, si fort brouillés ensemble,
Malgré tout ce qui peut vous le rendre odieux,
Vous ayez pris, chez lui, ce qui charme vos yeux :
Et ce qui me surprend, encore, davantage,
C’est cet étrange choix où votre cœur s’engage.
215    La sincère Éliante a du penchant pour vous,
La prude Arsinoé vous voit d’un oeil fort doux :
Cependant, à leurs vœux, votre âme se refuse,
Tandis qu’en ses liens Célimène l’amuse,
De qui l’humeur coquette, et l’esprit médisant,
220    Semblent* si fort donner dans les mœurs d’à présent.
D’où vient que leur portant une haine mortelle,
Vous pouvez bien souffrir ce qu’en tient cette belle ?
Ne sont-ce plus défauts dans un objet si doux ?
Ne les voyez-vous pas ? ou les excusez-vous ?

ALCESTE
225    Non, l’amour que je sens pour cette jeune veuve,
Ne ferme point mes yeux aux défauts qu’on lui treuve* ;
Et je suis, quelque ardeur qu’elle m’ait pu donner,
Le premier à les voir, comme à les condamner.
Mais, avec tout cela, quoi que je puisse faire,
230    Je confesse mon faible, elle a l’art de me plaire :
J’ai beau voir ses défauts et j’ai beau l’en blâmer,
En dépit qu’on en ait, elle se fait aimer ;
Sa grâce est la plus forte, et, sans doute*, ma flamme,
De ces vices du temps pourra purger son âme.

PHILINTE
235    Si vous faites cela, vous ne ferez pas peu.
Vous croyez être, donc, aimé d’elle ?

ALCESTE
Oui, parbleu ;
Je ne l’aimerais pas, si je ne croyais l’être.

PHILINTE
Mais si son amitié, pour vous, se fait paraître,
D’où vient que vos rivaux vous causent de l’ennui ?

ALCESTE
240    C’est qu’un cœur bien atteint veut qu’on soit tout à lui ;
Et je ne viens ici, qu’à dessein de lui dire
Tout ce que là-dessus, ma passion m’inspire.

PHILINTE
Pour moi, si je n’avais qu’à former des désirs,
La cousine Éliante* aurait tous mes soupirs,
245    Son cœur, qui vous estime, est solide, et sincère ;
Et ce choix plus conforme, était mieux votre affaire.

ALCESTE
Il est vrai, ma raison me le dit chaque jour ;
Mais la raison n’est pas ce qui règle l’amour.

PHILINTE
Je crains fort pour vos feux ; et l’espoir où vous êtes,
Pourrait...

Scène 2

ORONTE, ALCESTE, PHILINTE.

ORONTE}}
250    J’ai su là-bas que, pour quelques emplettes
’’En cet endroit Alceste paraît tout rêveur,’’’’et semble n’entendre pas qu’Oronte lui parle.’’
Éliante est sortie, et Célimène aussi :
Mais, comme l’on m’a dit que vous étiez ici,
J’ai monté, pour vous dire, et d’un cœur véritable,
Que j’ai conçu pour vous, une estime incroyable ;
255    Et que, depuis longtemps, cette estime m’a mis
Dans un ardent désir d’être de vos amis.
Oui, mon cœur, au mérite, aime à rendre justice,
Et je brûle qu’un nœud d’amitié nous unisse :
Je crois qu’un ami chaud, et de ma qualité,
260    N’est pas, assurément, pour être rejeté.
C’est à vous, s’il vous plaît, que ce discours s’adresse.
ALCESTE}}
À moi, Monsieur ?

ORONTE
À vous. Trouvez-vous qu’il vous blesse ?

ALCESTE
Non pas, mais la surprise est fort grande pour moi,
Et je n’attendais pas l’honneur que je reçoi.

ORONTE
265    L’estime où je vous tiens ne doit point vous surprendre,
Et de tout l’univers, vous la pouvez prétendre.

ALCESTE
Monsieur...

ORONTE
l’État n’a rien qui ne soit au-dessous
Du mérite éclatant que l’on découvre en vous.

ALCESTE
Monsieur...

ORONTE
Oui, de ma part, je vous tiens préférable
270    À tout ce que j’y vois de plus considérable.

ALCESTE
Monsieur...

ORONTE
Sois-je du Ciel écrasé, si je mens ;
Et pour vous confirmer ici, mes sentiments,
Souffrez qu’à cœur ouvert, Monsieur, je vous embrasse,
Et qu’en votre amitié, je vous demande place.
275    Touchez là, s’il vous plaît, vous me la promettez
Votre amitié ?

ALCESTE
Monsieur...

ORONTE
Quoi ! vous y résistez ?

ALCESTE
Monsieur, c’est trop d’honneur que vous me voulez faire ;
Mais l’amitié demande un peu plus de mystère,
Et c’est, assurément, en profaner le nom,
280    Que de vouloir le mettre à toute occasion.
Avec lumière et choix, cette union veut naître,
Avant que nous lier, il faut nous mieux connaître ;
Et nous pourrions avoir telles complexions,
Que tous deux, du marché, nous nous repentirions.

ORONTE
285    Parbleu, c’est là-dessus, parler en homme sage,
Et je vous en estime, encore, davantage :
Souffrons, donc, que le temps forme des nœuds si doux.
Mais, cependant, je m’offre entièrement à vous ;
S’il faut faire à la cour, pour vous, quelque ouverture,
290    On sait, qu’auprès du Roi, je fais quelque figure,
Il m’écoute, et dans tout, il en use, ma foi,
Le plus honnêtement du monde, avecque moi.
Enfin, je suis à vous, de toutes les manières ;
Et, comme votre esprit a de grandes lumières,
295    Je viens, pour commencer, entre nous, ce beau nœud,
Vous montrer un sonnet, que j’ai fait depuis peu,
Et savoir s’il est bon qu’au public je l’expose.

ALCESTE
Monsieur, je suis mal propre à décider la chose,
Veuillez m’en dispenser.

ORONTE
Pourquoi ?

ALCESTE
J’ai le défaut
300    D’être un peu plus sincère, en cela, qu’il ne faut.

ORONTE
C’est ce que je demande, et j’aurais lieu de plainte,
Si m’exposant* à vous, pour me parler, sans feinte,
Vous alliez me trahir, et me déguiser rien.

ALCESTE
Puisqu’il vous plaît ainsi, Monsieur, je le veux bien.

ORONTE
305    ’’Sonnet’’... C’est un sonnet. ’’L’espoir’’... C’est une dame,
Qui, de quelque espérance, avait flatté ma flamme.
L’espoir... Ce ne sont point de ces grands vers pompeux,
Mais de petits vers doux, tendres, et langoureux.

À ’’toutes ces interruptions il regarde Alceste.’’

ALCESTE}}
Nous verrons bien.

ORONTE
L’espoir... Je ne sais si le style
310    Pourra vous en paraître assez net, et facile ;
Et si, du choix des mots, vous vous contenterez.

ALCESTE
Nous allons voir, Monsieur.

ORONTE
Au reste, vous saurez,
Que je n’ai demeuré qu’un quart d’heure à le faire.

ALCESTE
Voyons, Monsieur, le temps ne fait rien à l’affaire.

ORONTE
315    ’’L’espoir, il est vrai, nous soulage,’’
’’Et nous berce un temps, notre ennui : ’’
’’Mais, Philis, le triste avantage,’’
’’Lorsque rien ne marche après lui ! ’’

PHILINTE
Je suis déjà charmé de ce petit morceau.

{{{1}}}
Monsieur, j’ai deux mots à vous dire.

ALCESTE
750    Vous pouvez parler haut, Monsieur, pour m’en instruire.

GARDE
Messieurs les Maréchaux, dont j’ai commandement,
Vous mandent de venir les trouver promptement,
Monsieur*.

ALCESTE
Qui ? moi, Monsieur ?

GARDE
Vous-même.

ALCESTE
Et pourquoi faire ?

PHILINTE
C’est d’Oronte, et de vous, la ridicule affaire.

CÉLIMÈNE
Comment ?

PHILINTE
755    Oronte, et lui, se sont tantôt bravés,
Sur certains petits vers, qu’il n’a pas approuvés ;
Et l’on veut assoupir la chose, en sa naissance.

ALCESTE
Moi, je n’aurai, jamais, de lâche complaisance.

PHILINTE
Mais il faut suivre l’ordre, allons, disposez-vous...

ALCESTE
760    Quel accommodement veut-on faire entre nous ?
La voix de ces messieurs, me condamnera-t-elle
À trouver bons les vers qui font notre querelle ?
Je ne me dédis point de ce que j’en ai dit,
Je les trouve méchants.

PHILINTE
Mais d’un plus doux esprit...

ALCESTE
765    Je n’en démordrai point, les vers sont exécrables.

PHILINTE
Vous devez faire voir des sentiments traitables ;
Allons, venez.

ALCESTE
J’irai, mais rien n’aura pouvoir
De me faire dédire.

PHILINTE
Allons vous faire voir.

ALCESTE
Hors qu’un commandement exprès du Roi me vienne,
770    De trouver bons les vers, dont on se met en peine,
Je soutiendrai, toujours, morbleu, qu’ils sont mauvais,
Et qu’un homme est pendable, après les avoir faits.

’’(À Clitandre et Acaste, qui rient.)
Par la sangbleu, messieurs, je ne croyais pas être
Si plaisant que je suis.

CÉLIMÈNE
Allez vite paraître
Où vous devez.

ALCESTE
775    J’y vais, Madame, et, sur mes pas,
Je reviens en ce lieu, pour vider nos débats.

ACTE III

Scène 1

CLITANDRE, ACASTE.

CLITANDRE}}
Cher Marquis, je te vois l’âme bien satisfaite,
Toute chose t’égaye, et rien ne t’inquiète.
En bonne foi, crois-tu, sans t’éblouir les yeux,
780    Avoir de grands sujets de paraître joyeux ?

ACASTE
Parbleu, je ne vois pas, lorsque je m’examine,
Où prendre aucun sujet d’avoir l’âme chagrine.
J’ai du bien, je suis jeune, et sors d’une maison
Qui se peut dire noble, avec quelque raison ;
785    Et je crois, par le rang que me donne ma race,
Qu’il est fort peu d’emplois, dont je ne sois en passe.
Pour le cœur*, dont, sur tout, nous devons faire cas,
On sait, sans vanité, que je n’en manque pas ;
Et l’on m’a vu pousser, dans le monde, une affaire*,
790    D’une assez vigoureuse, et gaillarde manière.
Pour de l’esprit, j’en ai, sans doute*, et du bon goût,
À juger sans étude, et raisonner de tout ;
À faire aux nouveautés, dont je suis idolâtre,
Figure de savant, sur les bancs du théâtre* ;
795    Y décider, en chef, et faire du fracas
À tous les beaux endroits qui méritent des Ah ! *.
Je suis assez adroit, j’ai bon air, bonne mine,
Les dents belles, surtout, et la taille fort fine.
Quant à se mettre bien, je crois, sans me flatter,
800    Qu’on serait mal venu, de me le disputer.
Je me vois dans l’estime, autant qu’on y puisse être,
Fort aimé du beau sexe, et bien auprès du maître :
Je crois, qu’avec cela, mon cher Marquis, je croi,
Qu’on peut, par tout pays, être content de soi.

CLITANDRE
805    Oui, mais trouvant ailleurs, des conquêtes faciles,
Pourquoi pousser ici, des soupirs inutiles ?

ACASTE
Moi ? parbleu, je ne suis de taille, ni d’humeur,
À pouvoir, d’une belle, essuyer la froideur.
C’est aux gens mal tournés, aux mérites vulgaires,
810    À brûler, constamment*, pour des beautés sévères ;
À languir à leurs pieds, et souffrir leurs rigueurs,
À chercher le secours des soupirs, et des pleurs,
Et tâcher, par des soins d’une très longue suite,
D’obtenir ce qu’on nie à leur peu de mérite.
815    Mais les gens de mon air, Marquis, ne sont pas faits,
Pour aimer à crédit, et faire tous les frais.
Quelque rare que soit le mérite des belles,
Je pense, Dieu merci, qu’on vaut son prix, comme elles ;
Que pour se faire honneur d’un cœur comme le mien,
820    Ce n’est pas la raison qu’il ne leur coûte rien ;
Et qu’au moins, à tout mettre en de justes balances,
Il faut, qu’à frais communs, se fassent les avances.

CLITANDRE
Tu penses, donc, Marquis, être fort bien ici ?

ACASTE
J’ai quelque lieu, Marquis, de le penser ainsi.

CLITANDRE
825    Crois-moi, détache-toi de cette erreur extrême ;
Tu te flattes, mon cher, et t’aveugles toi-même.

ACASTE
Il est vrai, je me flatte, et m’aveugle, en effet.

CLITANDRE
Mais, qui te fait juger ton bonheur si parfait ?

ACASTE
Je me flatte.

CLITANDRE
Sur quoi fonder tes conjectures ?

ACASTE
Je m’aveugle.

CLITANDRE
830    En as-tu des preuves qui soient sûres ?

ACASTE
Je m’abuse, te dis-je.

CLITANDRE
Est-ce que de ses vœux,
Célimène t’a fait quelques secrets aveux ?

ACASTE
Non, je suis maltraité.

CLITANDRE
Réponds-moi, je te prie.

ACASTE
Je n’ai que des rebuts.

CLITANDRE
Laissons la raillerie,
835    Et me dis quel espoir on peut t’avoir donné ?

ACASTE
Je suis le misérable, et toi le fortuné,
On a, pour ma personne, une aversion grande ;
Et quelqu’un de ces jours, il faut que je me pende.

CLITANDRE
Ô çà, veux-tu, Marquis, pour ajuster nos vœux,
840    Que nous tombions d’accord d’une chose, tous deux ?
Que qui pourra montrer* une marque certaine,
D’avoir meilleure part au cœur de Célimène,
L’autre ici, fera place au vainqueur prétendu,
Et le délivrera d’un rival assidu ?

ACASTE
845    Ah ! parbleu, tu me plais, avec un tel langage ;
Et du bon de mon cœur, à cela je m’engage.
Mais, chut.

Scène 2

CÉLIMÈNE, ACASTE, CLITANDRE.

CÉLIMÈNE}}
Encore, ici ?

CLITANDRE
L’amour retient nos pas.

CÉLIMÈNE
Je viens d’ouïr entrer un carrosse là-bas,
Savez-vous qui c’est ?

CLITANDRE
Non.

Scène 3

BASQUE, CÉLIMÈNE, ACASTE, CLITANDRE.

BASQUE}}
Arsinoé, Madame,
Monte ici, pour vous voir.

CÉLIMÈNE
850    Que me veut cette femme ?

BASQUE
Éliante, là-bas, est à l’entretenir.

CÉLIMÈNE
De quoi s’avise-t-elle ? Et qui la fait venir ?

ACASTE
Pour prude consommée, en tous lieux, elle passe ;
Et l’ardeur de son zèle...

CÉLIMÈNE
Oui, oui, franche grimace,
855    Dans l’âme, elle est du monde, et ses soins tentent tout,
Pour accrocher* quelqu’un, sans en venir à bout.
Elle ne saurait voir, qu’avec un oeil d’envie,
Les amants déclarés, dont une autre est suivie ;
Et son triste mérite, abandonné de tous,
860    Contre le siècle aveugle, est toujours en courroux.
Elle tâche à couvrir, d’un faux voile de prude,
Ce que, chez elle, on voit d’affreuse solitude ;
Et pour sauver l’honneur de ses faibles appas,
Elle attache du crime, au pouvoir qu’ils n’ont pas.
865    Cependant, un amant plairait fort à la dame,
Et même, pour Alceste, elle a tendresse d’âme ;
Ce qu’il me rend de soins, outrage ses attraits,
Elle veut que ce soit un vol que je lui fais ;
Et son jaloux dépit, qu’avec peine, elle cache,
870    En tous endroits, sous main, contre moi se détache*.
Enfin, je n’ai rien vu de si sot, à mon gré,
Elle est impertinente au suprême degré ;
Et...

Scène 4

ARSINOÉ, CÉLIMÈNE.

CÉLIMÈNE}}
Ah ! quel heureux sort, en ce lieu, vous amène ?
Madame, sans mentir, j’étais de vous, en peine.

ARSINOÉ
875    Je viens, pour quelque avis que j’ai cru vous devoir.

CÉLIMÈNE
Ah ! mon Dieu, que je suis contente de vous voir !

ARSINOÉ
Leur départ ne pouvait, plus à propos, se faire.

CÉLIMÈNE
Voulons-nous nous asseoir ?

ARSINOÉ
Il n’est pas nécessaire,
Madame ; l’amitié doit surtout éclater
880    Aux choses, qui le plus, nous peuvent importer ;
Et comme il n’en est point de plus grande importance
Que celles de l’honneur, et de la bienséance,
Je viens, par un avis qui touche votre honneur,
Témoigner l’amitié que, pour vous, a mon cœur.
885    Hier, j’étais chez des gens, de vertu singulière,
Où, sur vous, du discours, on tourna la matière ;
Et là, votre conduite, avec ses grands éclats,
Madame, eut le malheur, qu’on ne la loua pas.
Cette foule de gens, dont vous souffrez visite,
890    Votre galanterie, et les bruits qu’elle excite,
Trouvèrent des censeurs plus qu’il n’aurait fallu,
Et bien plus rigoureux que je n’eusse voulu.
Vous pouvez bien penser quel parti je sus prendre ;
Je fis ce que je pus, pour vous pouvoir défendre,
895    Je vous excusai fort sur votre intention,
Et voulus, de votre âme, être la caution.
Mais vous savez qu’il est des choses dans la vie,
Qu’on ne peut excuser, quoiqu’on en ait envie ;
Et je me vis contrainte à demeurer d’accord,
900    Que l’air dont vous viviez*, vous faisait un peu tort.
Qu’il prenait, dans le monde, une méchante face,
Qu’il n’est conte fâcheux que partout on n’en fasse ;
Et que, si vous vouliez, tous vos déportements*
Pourraient moins donner prise aux mauvais jugements.
905    Non que j’y croie, au fond, l’honnêteté blessée,
Me préserve le Ciel d’en avoir la pensée ;
Mais, aux ombres du crime, on prête aisément foi,
Et ce n’est pas assez, de bien vivre pour soi.
Madame, je vous crois l’âme trop raisonnable,
910    Pour ne pas prendre bien, cet avis profitable ;
Et pour l’attribuer qu’aux mouvements secrets*
D’un zèle qui m’attache à tous vos intérêts.

CÉLIMÈNE
Madame, j’ai beaucoup de grâces à vous rendre,
Un tel avis m’oblige, et loin de le mal prendre,
915    J’en prétends reconnaître, à l’instant, la faveur,
Par un avis, aussi, qui touche votre honneur :
Et, comme je vous vois vous montrer mon amie,
En m’apprenant les bruits que de moi l’on publie,
Je veux suivre, à mon tour, un exemple si doux,
920    En vous avertissant, de ce qu’on dit de vous.
En un lieu, l’autre jour, où je faisais visite,
Je trouvai quelques gens, d’un très rare mérite,
Qui parlant des vrais soins d’une âme qui vit bien,
Firent tomber, sur vous, Madame, l’entretien.
925    Là, votre pruderie, et vos éclats de zèle,
Ne furent pas cités comme un fort bon modèle :
Cette affectation d’un grave extérieur,
Vos discours éternels de sagesse, et d’honneur,
Vos mines, et vos cris, aux ombres d’indécence,
930    Que d’un mot ambigu, peut avoir l’innocence ;
Cette hauteur d’estime où vous êtes de vous,
Et ces yeux de pitié, que vous jetez sur tous ;
Vos fréquentes leçons, et vos aigres censures,
Sur des choses qui sont innocentes, et pures ;
935    Tout cela, si je puis vous parler franchement,
Madame, fut blâmé, d’un commun sentiment.
À quoi bon, disaient-ils, cette mine modeste,
Et ce sage dehors, que dément tout le reste ?
Elle est, à bien prier, exacte au dernier point,
940    Mais elle bat ses gens, et ne les paye point.
Dans tous les lieux dévots, elle étale un grand zèle,
Mais elle met du blanc, et veut paraître belle ;
Elle fait des tableaux couvrir les nudités,
Mais elle a de l’amour pour les réalités.
945    Pour moi, contre chacun, je pris votre défense,
Et leur assurai fort, que c’était médisance ;
Mais tous les sentiments combattirent le mien,
Et leur conclusion fut, que vous feriez bien,
De prendre moins de soin des actions des autres,
950    Et de vous mettre, un peu, plus en peine des vôtres.
Qu’on doit se regarder soi-même, un fort long temps,
Avant que de songer à condamner les gens ;
Qu’il faut mettre le poids d’une vie exemplaire,
Dans les corrections qu’aux autres, on veut faire ;
955    Et qu’encor, vaut-il mieux s’en remettre au besoin,
À ceux à qui le Ciel en a commis le soin.
Madame, je vous crois, aussi, trop raisonnable,
Pour ne pas prendre bien, cet avis profitable,
Et pour l’attribuer qu’aux mouvements secrets,
960    D’un zèle qui m’attache à tous vos intérêts.

ARSINOÉ
À quoi, qu’en reprenant, on soit assujettie,
Je ne m’attendais pas à cette repartie,
Madame, et je vois bien, par ce qu’elle a d’aigreur,
Que mon sincère avis vous a blessée au cœur.

CÉLIMÈNE
965    Au contraire, Madame, et si l’on était sage,
Ces avis mutuels seraient mis en usage ;
On détruirait, par là, traitant de bonne foi*,
Ce grand aveuglement, où chacun est pour soi.
Il ne tiendra qu’à vous, qu’avec le même zèle,
970    Nous ne continuions cet office fidèle ;
Et ne prenions grand soin de nous dire, entre nous,
Ce que nous entendrons, vous de moi, moi de vous.

ARSINOÉ
Ah ! Madame, de vous, je ne puis rien entendre ;
C’est en moi que l’on peut trouver fort à reprendre.

CÉLIMÈNE
975    Madame, on peut, je crois, louer, et blâmer tout,
Et chacun a raison, suivant l’âge, ou le goût :
Il est une saison pour la galanterie,
Il en est une, aussi, propre à la pruderie ;
On peut, par politique, en prendre le parti,
980    Quand de nos jeunes ans, l’éclat est amorti ;
Cela sert à couvrir de fâcheuses disgrâces.
Je ne dis pas, qu’un jour, je ne suive vos traces,
L’âge amènera tout, et ce n’est pas le temps,
Madame, comme on sait, d’être prude à vingt ans.

ARSINOÉ
985    Certes, vous vous targuez d’un bien faible avantage,
Et vous faites sonner, terriblement, votre âge :
Ce que, de plus que vous, on en pourrait avoir,
N’est pas un si grand cas, pour s’en tant prévaloir ;
Et je ne sais pourquoi, votre âme, ainsi, s’emporte,
990    Madame, à me pousser de cette étrange sorte* ?

CÉLIMÈNE
Et moi, je ne sais pas, Madame, aussi, pourquoi,
On vous voit, en tous lieux, vous déchaîner sur moi ?
Faut-il de vos chagrins, sans cesse, à moi vous prendre ?
Et puis-je mais des soins qu’on ne va pas vous rendre ?
995    Si ma personne, aux gens, inspire de l’amour,
Et si l’on continue à m’offrir, chaque jour,
Des vœux que votre cœur peut souhaiter qu’on m’ôte,
Je n’y saurais que faire, et ce n’est pas ma faute ;
Vous avez le champ libre, et je n’empêche pas,
1000    Que pour les attirer, vous n’ayez des appas.

ARSINOÉ
Hélas ! et croyez-vous que l’on se mette en peine
De ce nombre d’amants dont vous faites la vaine :
Et qu’il ne nous soit pas fort aisé de juger,
À quel prix, aujourd’hui, l’on peut les engager ?
1005    Pensez-vous faire croire, à voir comme tout roule,
Que votre seul mérite attire cette foule ?
Qu’ils ne brûlent, pour vous, que d’un honnête amour,
Et que, pour vos vertus, ils vous font tous la cour ?
On ne s’aveugle point par de vaines défaites,
1010    Le monde n’est point dupe, et j’en vois qui sont faites
À pouvoir inspirer de tendres sentiments,
Qui, chez elles, pourtant, ne fixent point d’amants ;
Et de là, nous pouvons tirer des conséquences
Qu’on n’acquiert point leurs cœurs, sans de grandes avances ;
1015    Qu’aucun, pour nos beaux yeux, n’est notre soupirant,
Et qu’il faut acheter tous les soins qu’on nous rend.
Ne vous enflez, donc, point d’une si grande gloire,
Pour les petits brillants d’une faible victoire ;
Et corrigez, un peu, l’orgueil de vos appas,
1020    De traiter, pour cela, les gens de haut en bas*.
Si nos yeux enviaient les conquêtes des vôtres,
Je pense qu’on pourrait faire comme les autres,
Ne se point ménager, et vous faire bien voir,
Que l’on a des amants, quand on en veut avoir.

CÉLIMÈNE
1025    Ayez-en donc, Madame, et voyons cette affaire,
Par ce rare secret, efforcez-vous de plaire :
Et sans...

ARSINOÉ
Brisons, Madame, un pareil entretien,
Il pousserait trop loin votre esprit, et le mien :
Et j’aurais pris, déjà, le congé qu’il faut prendre,
1030    Si mon carrosse, encor, ne m’obligeait d’attendre.

CÉLIMÈNE
Autant qu’il vous plaira, vous pouvez arrêter,
Madame, et là-dessus, rien ne doit vous hâter :
Mais, sans vous fatiguer de ma cérémonie,
Je m’en vais vous donner meilleure compagnie ;
1035    Et Monsieur, qu’à propos, le hasard fait venir,
Remplira mieux ma place à vous entretenir.
Alceste, il faut que j’aille écrire un mot de lettre,
Que, sans me faire tort, je ne saurais remettre ;
Soyez avec Madame, elle aura la bonté
1040    D’excuser, aisément, mon incivilité.

Scène 5

ALCESTE, ARSINOÉ.

ARSINOÉ}}
Vous voyez, elle veut que je vous entretienne,
Attendant, un moment, que mon carrosse vienne ;
Et jamais tous ses soins ne pouvaient m’offrir rien,
Qui me fût plus charmant, qu’un pareil entretien.
1045    En vérité, les gens d’un mérite sublime,
Entraînent de chacun, et l’amour, et l’estime ;
Et le vôtre, sans doute*, a des charmes secrets,
Qui font entrer mon cœur dans tous vos intérêts.
Je voudrais que la cour, par un regard propice,
1050    À ce que vous valez, rendît plus de justice :
Vous avez à vous plaindre, et je suis en courroux,
Quand je vois, chaque jour, qu’on ne fait rien pour vous.

ALCESTE
Moi, Madame ! Et sur quoi pourrais-je en rien prétendre ?
Quel service, à l’État, est-ce qu’on m’a vu rendre ?
1055    Qu’ai-je fait, s’il vous plaît, de si brillant de soi,
Pour me plaindre à la cour, qu’on ne fait rien pour moi ?

ARSINOÉ
Tous ceux, sur qui la cour jette des yeux propices,
N’ont pas, toujours, rendu de ces fameux services ;
Il faut l’occasion, ainsi que le pouvoir :
1060    Et le mérite, enfin, que vous nous faites voir,
Devrait...

ALCESTE
Mon Dieu ! laissons mon mérite, de grâce ;
De quoi voulez-vous, là, que la cour s’embarrasse ?
Elle aurait fort à faire, et ses soins seraient grands,
D’avoir à déterrer le mérite des gens.

ARSINOÉ
1065    Un mérite éclatant se déterre lui-même ;
Du vôtre, en bien des lieux, on fait un cas extrême ;
Et vous saurez, de moi, qu’en deux fort bons endroits,
Vous fûtes hier, loué par des gens d’un grand poids.

ALCESTE
Eh ! Madame, l’on loue, aujourd’hui, tout le monde,
1070    Et le siècle, par là, n’a rien qu’on ne confonde ;
Tout est d’un grand mérite également doué,
Ce n’est plus un honneur, que de se voir loué ;
D’éloges, on regorge ; à la tête, on les jette,
Et mon valet de chambre est mis dans la Gazette*.

ARSINOÉ
1075    Pour moi, je voudrais bien, que pour vous montrer mieux,
Une charge, à la cour, vous pût frapper les yeux :
Pour peu que d’y songer, vous nous fassiez les mines,
On peut, pour vous servir, remuer des machines*,
Et j’ai des gens en main, que j’emploierai pour vous,
1080    Qui vous feront, à tout, un chemin assez doux.

ALCESTE
Et que voudriez-vous, Madame, que j’y fisse ?
L’humeur dont je me sens, veut que je m’en bannisse ;
Le Ciel ne m’a point fait, en me donnant le jour,
Une âme compatible avec l’air de la cour.
1085    Je ne me trouve point les vertus nécessaires
Pour y bien réussir, et faire mes affaires.
Être franc, et sincère, est mon plus grand talent,
Je ne sais point jouer les hommes en parlant ;
Et qui n’a pas le don de cacher ce qu’il pense,
1090    Doit faire, en ce pays, fort peu de résidence.
Hors de la cour, sans doute*, on n’a pas cet appui,
Et ces titres d’honneur, qu’elle donne aujourd’hui ;
Mais on n’a pas, aussi, perdant ces avantages,
Le chagrin de jouer de fort sots personnages.
1095    On n’a point à souffrir mille rebuts cruels,
On n’a point à louer les vers de messieurs tels,
À donner de l’encens à madame une telle,
Et de nos francs marquis, essuyer la cervelle*.

ARSINOÉ
Laissons, puisqu’il vous plaît, ce chapitre de cour,
1100    Mais il faut que mon cœur vous plaigne en votre amour ;
Et pour vous découvrir, là-dessus, mes pensées,
Je souhaiterais fort vos ardeurs mieux placées :
Vous méritez, sans doute*, un sort beaucoup plus doux,
Et celle qui vous charme, est indigne de vous.

ALCESTE
1105    Mais, en disant cela, songez-vous, je vous prie,
Que cette personne est, Madame, votre amie ?

ARSINOÉ
Oui, mais ma conscience est blessée en effet,
De souffrir, plus longtemps, le tort que l’on vous fait :
L’état où je vous vois, afflige trop mon âme,
1110    Et je vous donne avis, qu’on trahit votre flamme.

ALCESTE
C’est me montrer, Madame, un tendre mouvement ;
Et de pareils avis obligent un amant.

ARSINOÉ
Oui, toute mon amie*, elle est, et je la nomme
Indigne d’asservir le cœur d’un galant homme.
1115    Et le sien n’a, pour vous, que de feintes douceurs.

ALCESTE
Cela se peut, Madame, on ne voit pas les cœurs ;
Mais votre charité se serait bien passée*
De jeter, dans le mien, une telle pensée.

ARSINOÉ
Si vous ne voulez pas être désabusé,
1120    Il faut ne vous rien dire, il est assez aisé.

ALCESTE
Non ; mais sur ce sujet, quoi que l’on nous expose,
Les doutes sont fâcheux, plus que toute autre chose ;
Et je voudrais, pour moi, qu’on ne me fît savoir
Que ce, qu’avec clarté, l’on peut me faire voir.

ARSINOÉ
1125    Hé bien, c’est assez dit ; et, sur cette matière,
Vous allez recevoir une pleine lumière.
Oui, je veux que de tout*, vos yeux vous fassent foi,
Donnez-moi, seulement, la main jusque chez moi.
Là, je vous ferai voir une preuve fidèle
1130    De l’infidélité du cœur de votre belle ;
Et si, pour d’autres yeux, le vôtre peut brûler,
On pourra vous offrir de quoi vous consoler.

ACTE IV

Scène 1

ÉLIANTE, PHILINTE.

PHILINTE}}
Non, l’on n’a point vu d’âme à manier, si dure,
Ni d’accommodement plus pénible à conclure ;
1135    En vain, de tous côtés, on l’a voulu tourner,
Hors de son sentiment, on n’a pu l’entraîner ;
Et, jamais, différend si bizarre, je pense,
N’avait de ces messieurs, occupé la prudence*.
Non, Messieurs, disait-il, je ne me dédis point,
1140    Et tomberai d’accord de tout, hors de ce point :
De quoi s’offense-t-il ? et que veut-il me dire ?
Y va-t-il de sa gloire, à ne pas bien écrire ?
Que lui fait mon avis, qu’il a pris de travers ?
On peut être honnête homme, et faire mal des vers ;
1145    Ce n’est point à l’honneur, que touchent ces matières,
Je le tiens galant homme en toutes les manières,
Homme de qualité, de mérite, et de cœur,
Tout ce qu’il vous plaira, mais fort méchant auteur.
Je louerai, si l’on veut, son train, et sa dépense,
1150    Son adresse, à cheval, aux armes, à la danse ;
Mais, pour louer ses vers, je suis son serviteur ;
Et lorsque d’en mieux faire, on n’a pas le bonheur,
On ne doit, de rimer, avoir aucune envie,
Qu’on n’y soit condamné, sur peine de la vie.
1155    Enfin, toute la grâce, et l’accommodement,
Où s’est, avec effort, plié son sentiment,
C’est de dire, croyant adoucir bien son style,
Monsieur, je suis fâché d’être si difficile ;
Et, pour l’amour de vous, je voudrais de bon cœur,
1160    Avoir trouvé, tantôt, votre sonnet meilleur ;
Et dans une embrassade, on leur a, pour conclure,
Fait vite, envelopper toute la procédure.

ÉLIANTE
Dans ses façons d’agir, il est fort singulier,
Mais j’en fais, je l’avoue, un cas particulier ;
1165    Et la sincérité dont son âme se pique,
A quelque chose, en soi, de noble, et d’héroïque ;
C’est une vertu rare, au siècle d’aujourd’hui,
Et je la voudrais voir, partout, comme chez lui.

PHILINTE
Pour moi, plus je le vois, plus, surtout, je m’étonne
1170    De cette passion où son cœur s’abandonne :
De l’humeur dont le Ciel a voulu le former,
Je ne sais pas comment il s’avise d’aimer ;
Et je sais moins, encor, comment votre cousine
Peut être la personne où son penchant l’incline.

ÉLIANTE
1175    Cela fait assez voir que l’amour, dans les cœurs,
N’est pas, toujours, produit par un rapport d’humeurs ;
Et toutes ces raisons de douces sympathies,
Dans cet exemple-ci, se trouvent démenties.

PHILINTE
Mais, croyez-vous qu’on l’aime, aux choses qu’on peut voir ?

ÉLIANTE
1180    C’est un point qu’il n’est pas fort aisé de savoir.
Comment pouvoir juger s’il est vrai qu’elle l’aime ?
Son cœur, de ce qu’il sent, n’est pas bien sûr lui-même ;
Il aime, quelquefois, sans qu’il le sache bien,
Et croit aimer, aussi, parfois, qu’il n’en est rien*.

PHILINTE
1185    Je crois que notre ami, près de cette cousine,
Trouvera des chagrins plus qu’il ne s’imagine ;
Et s’il avait mon cœur, à dire vérité,
Il tournerait ses vœux tout d’un autre côté ;
Et par un choix plus juste, on le verrait, Madame,
1190    Profiter des bontés que lui montre votre âme.

ÉLIANTE
Pour moi, je n’en fais point de façons, et je croi
Qu’on doit, sur de tels points, être de bonne foi :
Je ne m’oppose point à toute sa tendresse,
Au contraire, mon cœur, pour elle, s’intéresse ;
1195    Et si c’était qu’à moi, la chose pût tenir,
Moi-même, à ce qu’il aime, on me verrait l’unir.
Mais, si dans un tel choix, comme tout se peut faire,
Son amour éprouvait quelque destin contraire,
S’il fallait que d’un autre, on couronnât les feux,
1200    Je pourrais me résoudre à recevoir ses vœux ;
Et le refus souffert, en pareille occurrence,
Ne m’y ferait trouver aucune répugnance*.

PHILINTE
Et moi, de mon côté, je ne m’oppose pas,
Madame, à ces bontés qu’ont, pour lui, vos appas ;
1205    Et lui-même, s’il veut, il peut bien vous instruire
De ce que, là-dessus, j’ai pris soin de lui dire.
Mais si, par un hymen*, qui les joindrait eux deux,
Vous étiez hors d’état de recevoir ses vœux,
Tous les miens tenteraient la faveur éclatante,
1210    Qu’avec tant de bonté, votre âme lui présente ;
Heureux si, quand son cœur s’y pourra dérober,
Elle pouvait, sur moi, Madame, retomber.

ÉLIANTE
Vous vous divertissez, Philinte.

PHILINTE
Non, Madame,
Et je vous parle, ici, du meilleur de mon âme ;
1215    J’attends l’occasion de m’offrir hautement,
Et de tous mes souhaits, j’en presse le moment.

Scène 2

ALCESTE, ÉLIANTE, PHILINTE.

ALCESTE}}
Ah ! faites-moi raison, Madame, d’une offense
Qui vient de triompher de toute ma constance.

ÉLIANTE
Qu’est-ce, donc ? Qu’avez-vous qui vous puisse émouvoir* ?

ALCESTE
1220    J’ai ce que, sans mourir, je ne puis concevoir ;
Et le déchaînement de toute la nature,
Ne m’accablerait pas, comme cette aventure.
C’en est fait... mon amour... je ne saurais parler.

ÉLIANTE
Que votre esprit, un peu, tâche à se rappeler !

ALCESTE
1225    Ô juste Ciel ! faut-il qu’on joigne à tant de grâces,