Le Paysan sous l’ancien régime

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Le Paysan sous l’ancien régime
Revue des Deux Mondes, 3e période, tome 56, 1883 (pp. 661-680).

I. L’Ancien Régime dans les provinces de Lorraine et Barrois, par l’abbé D. Mathieu. Paris, 1879, Hachette. — II. Le Village sous l’ancien régime, par M. Albert Babeau. Paris, 1879, Didier. — III. La Vie rurale dans l’ancienne France, par H. Albert Babeau. Paris, 1883, Didier. — IV. La Vie agricole sous l’ancien régime en Picardie et en Artois, par le baron A. de Calonne. Paris, 1883, Guillaumin.


En ce temps de Manuels d’instruction morale et civique, où c’est à qui s’efforcera d’inspirer jusqu’aux enfans, — on pourrait dire dès le berceau, — le plus inintelligent mépris et la haine la plus aveugle de la France d’autrefois, ce n’est pas seulement un bon livre, c’est presque une bonne action qu’un ouvrage comme celui de M. Albert Babeau sur la Vie rurale dans l’ancienne France. Après nous avoir initiés, voilà trois ou quatre ans, au détail de la vie publique de l’habitant des campagnes pendant les trois derniers siècles, c’est aujourd’hui la vie privée, si mal connue, si mal étudiée surtout, de ce même paysan que le consciencieux historien nous expose. Son livre sur la Vie rurale dans l’ancienne France complète son livre sur le Village sous l’ancien régime. J’ai vu qu’on leur avait reproché ce que j’en apprécie surtout, l’étendue et le caractère général des conclusions. Mais, s’il est vrai que M. Babeau s’est appliqué plus particulièrement à l’étude d’une seule province, il n’a pas négligé tout ce qu’il s’est accumulé de travaux depuis quelque temps sur l’histoire des autres. Entre tant de livres qui confirment les siens, j’en citerai surtout deux : l’un, parce que je vois qu’il n’en a pas fait grand usage et que je le trouve très bon, c’est l’Ancien Régime dans la province de Lorraine et Barrois, par M. l’abbé Mathieu, et l’autre, parce qu’il a paru tout récemment, c’est la Vie agricole sous l’ancien régime en Picardie et en Artois, par M. le baron de Galonné. Tous ensemble, ils soulèvent trois intéressantes questions : l’une de méthode, l’autre de fait, la troisième de justice historique.


I

On ne sait pas assez combien sont nombreuses, délicates, complexes, les difficultés de pareils sujets. Les députés et les professeurs de physiologie n’en tiennent compte, et pour n’avoir pas à les résoudre, affectent de les ignorer, ou les ignorent peut-être, et en tout cas les suppriment. Elles continuent de subsister pourtant, et elles font le désespoir de l’historien. Le nombre et la diversité des matériaux en est la principale cause. Il en est effectivement des textes comme des chiffres. On dit à tort qu’il n’y a rien de plus brutal ; on devrait dire, au contraire, qu’il n’y a rien de plus maniable, de plus souple, de plus complaisant. Pour ma part, j’ose avancer, et notamment en ce qui touche les trois derniers siècles de notre histoire intérieure, que je ne connais pas d’opinion que l’on ne puisse autoriser par des textes.

Veut-on, par exemple, prouver que, sous l’ancien régime, la situation de l’habitant des campagnes était le dernier degré du dénûment matériel et de la misère morale ? Il n’y a rien de plus facile, et, de 1689 à 1789, pour un siècle entier, on peut échelonner une série de témoignages irrécusables. Commencez par le passage bien connu de La Bruyère (1689) : — « L’on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne… » Continuez par la citation de Saint-Simon (1725) : — « Au milieu des profusions de Strasbourg et de Chantilly on vit en Normandie d’herbes des champs. Le premier roi de l’Europe ne peut être un grand roi s’il ne l’est que de gueux de toutes conditions. » Ajoutez la lettre de Massillon (1740) : « Le peuple de nos campagnes vit dans une misère affreuse, sans lits, sans meubles ; la plupart même, la moitié de l’année, manquent du pain d’orge et d’avoine qui fait leur unique nourriture, » Joignez encore le journal d’Argenson (1752) : — « Des seigneurs de Touraine m’ont dit que, voulant occuper les habitans par des travaux à la campagne, à journées, les habitans se trouvent si faibles et en si petit nombre qu’ils ne peuvent travailler de leurs bras… » On voit les conclusions où mène invinciblement cette lente accumulation de textes, et l’espèce de réquisitoire qui se dresse, pour ainsi dire de lui-même, article par article, contre l’ancien régime. Mais veut-on prouver maintenant le contraire ? Ne croyez pas qu’il y ait le moindre embarras. Les textes sont aussi nombreux et aussi décisifs, : « On ne saurait croire combien les paysans sont heureux, écrit un anonyme en 1728, maintenant que leurs gentilshommes et leurs seigneurs ne leur enlèvent plus le chapon, ni la poule, le veau, ni le mouton, l’œuf, ni le fruit, et qu’un chacun mange en repos sans crainte d’être maltraité de personne, » Dix ans plus tard ; « Les villages sont peuplés de paysans forts et joufflus, vêtus de bons habits et de linge propre, écrit en 1739 lady Montague, on ne peut imaginer quel air d’abondance et de contentement est répandu dans tout le royaume. » Et Walpole, en 1765 : « Je trouve ce pays-ci prodigieusement enrichi depuis vingt-quatre ans que, je ne l’avais vu… Les moindres villages ont un air de prospérité, et les sabots ont disparu. » N’oublions pas Voltaire, en 1774 : « Comment peut-on dire que les belles provinces de France sont incultes ? C’est se croire damné en paradis. Il suffit d’avoir des yeux pour être persuadé du contraire… Voyagez, messieurs, et vous verrez si vous serez ailleurs mieux nourris, mieux abreuvés, mieux habillés, et mieux voiturés. » C’est, en effet, on vient de le voir, l’avis des étrangers. « Nous avons maintenant voyagé pendant 5 ou 600 milles en France, » écrit en 1789 un docteur Rigby, dont on a publié tout récemment des Lettres, qui forment aux Voyages d’Arthur Young une instructive contre-partie, « et nous avons vu à peine un arpent inculte, si ce n’est dans les forêts de Chantilly et de Fontainebleau. Partout ailleurs, à peu près chaque pouce de terrain a été labouré ou bêché, et semble en ce moment écrasé sous le poids de ses moissons… Quel pays ! quel sol fertile ! quel peuple industrieux ! » Et pour Arthur Young lui-même, après avoir tiré de ses Voyages tout ce que l’on en a tiré de textes sur la misère de nos campagnes à la veille de la révolution, quiconque a pris la peine de le lire sait que l’on en pourrait tirer au moins autant et d’aussi significatifs sur leur prospérité.

Tous tant qu’ils sont, étant témoins oculaires, il est probable qu’ils ont raison, mais chacun selon sa nature, son éducation, ses préjugés, — dont il faut commencer par faire la part ; chacun selon les temps et les circonstances, — dont il faut commencer par faire une recherche exacte ; chacun enfin selon les lieux, — dont il faut commencer par acquérir la connaissance. Ainsi, d’une part, La Bruyère est un styliste, comme on dit, et de qui l’expression, ici, comme en plus d’un cas, est légitimement suspecte de dépasser la pensée ; Saint-Simon, à son tour, est un mécontent, d’autant plus éveillé sur les maux du royaume qu’il croit posséder dans son rêve de constitution aristocratique la panacée qui les guérirait ; Massillon lui-même est un évêque, et sa sensibilité, son zèle pieux, son ardeur de charité l’entraînent aux exagérations de langage. Mais, d’un autre côté, cet anonyme qui chante à Leyde les Délices de la France n’y a peut-être pas regardé de très près ; lady Montagne est une grande dame, dont l’observation superficielle ne va pas sans doute beaucoup au-delà de l’écorce des choses ; Voltaire est un égoïste, qui jouit de cent-cinquante mille livres de rente et qui, quand il a mangé, comme ses moyens le lui permettent, « d’un caneton de Rouen et d’un pluvier de Dauphiné, » n’admet pas volontiers que l’on puisse quelque part mourir de faim. Tous ces petits problèmes, de valeur du témoignage et de crédibilité du témoin, ne se résolvent pas sans beaucoup de recherches et de longues hésitations.

Il faut faire en outre attention que ces témoignages qui crient lamentablement misère peuvent se reporter à des années de détresse : tel fut l’hiver de 1724, qui vit la première institution des dépôts de mendicité ; telle fut encore l’année 1740. A la Chine, dans l’Inde anglaise, en Irlande et ailleurs, nous savons que, jusque de nos jours, il sévit parfois d’épouvantables famines. On peut concevoir telle hypothèse, même sous la république, où la France ne suffirait pas à sa propre consommation. En tout cas, c’est une question de savoir si l’on peut, sur la foi des témoins de ces années de misère, tracer un tableau ressemblant de ce qu’était la situation des campagnes dans les années d’abondance et de prospérité. C’en est encore une autre de savoir jusqu’à quel point et dans quelle mesure on peut rendre un régime politique responsable de maux dont la cause prochaine était dans une erreur économique ou financière, comme l’interdiction de la libre circulation des grains, dont on n’est revenu que de nos jours. Ni l’une ni l’autre n’est précisément facile à débrouiller. Enfin, comme il y a lieu de distinguer les années, il y a lieu de distinguer aussi les régions. Ce qui est vrai de l’Alsace peut ne l’être pas du Béarn ; ce qui est vrai de la Provence peut ne l’être pas de la Bretagne. En dépit de la centralisation administrative, il faut toujours se souvenir que les provinces de l’ancienne France ont chacune leur individualité marquée. Leur incorporation à la patrie commune ne date pas de la même époque ; la réunion ne s’en est pas faite par les mêmes moyens. Les unes ont été, comme la Bretagne, annexées par un mariage ; les autres, comme le Roussillon, par la guerre ; une troisième, par accession, comme la Navarre ; une quatrième, par échange, comme la Lorraine. Chacune d’elles a conservé, du temps de son indépendance ou de sa dépendance d’une autre couronne, sinon précisément des privilèges, tout au moins des coutumes reconnues, consacrées, authentiquées. Le pouvoir central ne s’y fait pas sentir de la même manière, il se heurte en Languedoc à des bornes qu’il ne rencontre pas en Normandie. L’impôt, notamment, n’est partout ni assis sur les mêmes bases, ni réparti de la même façon, ni perçu dans les mêmes conditions. Mais s’il faut tant distinguer et diviser, s’il faut souvent aller si loin chercher le principe et reconnaître l’origine de ces distinctions, s’il faut enfin, parce que tout se tient, s’entre-croise et se commande, hésiter si longtemps avant que de conclure, qui ne voit la difficulté de représenter au vrai, même seulement à cent ans de distance, la condition réelle de plusieurs millions d’hommes dispersés sur un territoire de plusieurs milliers de lieues carrées ?

On y parviendra cependant ; on est en voie d’y parvenir. Les histoires provinciales se sont heureusement multipliées dans le siècle où nous sommes, et des ouvrages comme celui de M. Albert Babeau témoignent éloquemment du parti que l’on en peut tirer. Il faudra seulement que la méthode en devienne de plus en plus rigoureuse, et que de plus en plus on les fonde sur ce que l’on appelle les documens d’archives.

J’en donnerais volontiers la définition suivante. Un document d’archives est un document qui, de quelque nature qu’il soit, n’a pas été rédigé pour servir à l’histoire. Ce qui le caractérise essentiellement, on pourrait presque dire que c’est son insignifiance intrinsèque ; ce qui en fait le prix, c’est ce que ceux qui le rédigeaient n’ont pas su qu’ils y mettaient ; ce qui en fonde l’autorité, c’est ce que l’on y trouve de renseignemens étrangers à l’objet de sa rédaction. Tel est un compte de syndic, tel est un procès verbal d’élections, tel est un traité passé entre une commune et son maître d’école ; tel est un contrat de mariage, tel est un inventaire dressé après décès, tel est un testament. Quand on écrit des lettres, il s’y mêle toujours, jusque dans des lettres d’affaires, quelque chose de la personne de celui qui les écrit. Voyez, par exemple, les lettres de Colbert et de Louvois. Quand on rédige des Mémoires, on y prend toujours une attitude. Quand on compose enfin des histoires, on y apporte quelquefois un intérêt, souvent un parti-pris, toujours un dessein. Mais dans un testament, dans un inventaire, dans un contrat de mariage, s’il se glisse quelque autre intention que de tester et de régler les droits des mineurs ou des conjoints, on ne peut pas dire que ce soit celle de tromper la postérité sur la valeur d’un cheptel ou la situation d’un immeuble dotal. C’est avec de pareils documens que l’érudition moderne a renouvelé l’histoire du moyen âge. En l’absence de ces documens littéraires et de ces mémoires apprêtés dont il y avait abondance pour l’histoire des temps modernes, il a fallu se contenter de documens d’archives et, n’ayant pas ce que l’on eût voulu, se résoudre à tirer parti du peu que l’on avait. On y a si bien réussi que les mêmes documens aujourd’hui sont en train de renouveler à son tour la manière d’écrire l’histoire moderne, et que de tant de Mémoires, Correspondances, ou Histoires proprement dites, nous ne retenons plus pour nous en servir que ce qu’ils contiennent de plus impersonnel, de plus involontaire et presque de plus inconscient.

’est avec. des pièces du même genre que M. Albert Babeau a composé ses deux intéressans ouvrages. elles en forment les fondations, elles en sont la substance. De même a fait l’abbé Mathieu pour la Lorraine et M. de Calonne pour l’Artois et la Picardie. On peut alors, mais alors seulement, quand de la poussière même de ces parchemins on a vu le passé renaître, on peut recourir aux documens d’une autre espèce. L’Emile de Jean-Jacques, par exemple, et la Vie de mon père de Rétif de La Bretonne contiennent de précieux renseignemens. M. Babeau s’en est heureusement servi. J’aurais voulu qu’il y joignît les premières pages des Mémoires de Marmontel. Outre qu’elles sont fort jolies, trop jolies peut-être, elles intéressent l’histoire du Limousin, qui passe pour une province pauvre, et elles nous reportent aux environs de 1730. On ne saurait trop relire les Voyages d’Arthur Young ; on y joindra désormais les Lettres du docteur Rigby. Mais les Mémoires proprement dits et les Correspondances surtout ne doivent venir qu’en dernier lieu : on n’y doit prendre que des couleurs pour animer en quelque sorte et faire vivre la sévérité du dessin. Quant aux ouvrages d’un caractère polémique, tels que l’Homme aux quarante écus, de Voltaire, ou tels surtout que l’Ami des hommes, du marquis de Mirabeau, le Dictionnaire philosophique ou l’Encyclopédie, et tant d’autres, voilà ceux dont il faudrait se défier, et voilà ceux pourtant où, comme s’il s’agissait en 1883 d’abattre l’ancien régime vaincu et non pas d’en écrire l’histoire, on va chercher ses argumens et ses preuves. 

Cependant, comme vingt autres l’ont dit avant nous, comme nous l’avons dit plusieurs fois nous-même, et comme nous avons à plus d’une reprise essayé de le montrer, l’histoire des trois derniers siècles, un peu partout, mais en France plus qu’ailleurs, ayant été faussée par l’esprit de parti depuis quatre-vingts ans, est presque entière à refaire. Continuerons-nous toujours à l’écrire sur la parole de ceux qui l’ont faite, et de prendre pour autorité dans leur propre cause les déclarations de ceux précisément qu’il s’agit de juger ?


II

Entrons donc au village et pénétrons dans la maison, non pas du gros fermier, dont les fils, dès ce temps-là, deviennent, s’il plaît à Dieu, procureurs, avocats, médecins, mais dans la maison du laboureur, « propriétaire, métayer, fermier on colon, qui gagne sa vie à la sueur de son front et qui, sans jouir du superflu, possède le strict nécessaire. » En Champagne, dans une province dont la pauvreté, même sous l’ancien régime, passe pour proverbiale, presque partout le laboureur ou manouvrier est propriétaire de la chaumière qu’il habite. On estime que la plus modeste, à la fin du XVIIIe siècle, vaut de trois à quatre cents livres, le sol, à la vérité, n’en est ni carrelé ni planchéié, les bestiaux y logent avec la famille, la couverture en est de paille ; mais faut-il donc, de notre temps même, aller si loin dans nos campagnes pour y reconnaître cette modeste habitation rurale ? Le mobilier se compose du lit tout d’abord, « le meuble le plus coûteux de la maison, » et que nous trouvons estimé jusqu’à cent livres dans un contrat de mariage de 1683. Extérieurement, il est fait de poirier, de noyer, « d’antique bois de chêne, » orné de rideaux, en serge rouge, verte ou jaune, à franges de soye ; » intérieurement, les filles, en épousant, stipulent au contrat qu’il sera garni d’un matelas et d’un traversin de plume. Sans doute il n’a pas toujours ni partout ce bel aspect d’aisance et presque de richesse. « Dans les Alpes, nous dit M. Babeau, des sortes de tiroirs placés les uns au-dessus des autres recevaient la literie. » Je crois seulement pouvoir ajouter qu’en dépit de la révolution, au fond de plus d’une province, M. Babeau retrouverait encore ces sortes de tiroirs.

Après le lit, le coffre, ou, chez les plus aisés, l’armoire, l’armoire de chêne, à quatre battans souvent, et dans l’armoire ou le coffre, souvent aussi plus de linge que l’on n’en a dans beaucoup de petits ménages parisiens. Voici l’inventaire du coffre de la femme d’un homme de journée. « Quatre draps de toile de chanvre, — une douzaine de chemises, — une douzaine et demie de serviettes, — une douzaine et demie de coiffes, — deux douzaines de mouchoirs de col et à moucher, — une douzaine et demie de collets de toile, — un corset de toile de basin garni de ses manches, — trois tabliers de toile de chanvre. » Cet inventaire est daté de 1665. Je ne trouve que les mêmes « quatre draps de toile de chanvre, » et seulement trois chemises de plus, dans un inventaire de 1672, qui est celui de l’amie de Molière, Madeleine Béjart, laquelle pourtant laissait une fortune assez ronde. Il n’y a que « neuf mouchoirs » dans l’inventaire de La Bruyère. En revanche, dans l’inventaire d’un laboureur de Picardie, dressé en 1754, je trouve jusqu’à vingt-sept chemises. Les autres pièces du mobilier sont de moindre importance : la table, qui est parfois de « noyer fait à l’antique » et « se tirant par les deux bouts ; » quelques escabelles, ou même vers la fin du XVIIe siècle, quatre et cinq chaises « garnies de paille ; » dans les environs de Paris, assez souvent « un petit mirouer » à bordure de bois noir ; de temps en temps, au-dessus du manteau de la cheminée, de mauvaises images ; enfin, mais seulement sous le règne de Louis XVI, dans quelques maisons, une horloge de bois. Certes, si rien de tout cela n’annonce la fortune, rien non plus n’y diffère, autant qu’on le veut bien dire, de ce qu’il est encore de nos jours, et si ces traits ne conviennent pas à toutes les provinces et toutes les habitations rurales de l’ancienne France, il faut, comme tant d’historiens, n’avoir jamais mis le pied hors Paris, — dans la vraie campagne et dans une vraie chaumière, — pour s’imaginer qu’ils conviendraient à toute la France d’aujourd’hui.

Si le logement n’est pas la tanière que l’on nous peint d’ordinaire, l’alimentation, dans les années moyennes, n’est pas non plus tout à fait ce que les déclamateurs nous représentent. « Je ne sais comment il est arrivé, dit quelque part Voltaire, que, dans nos villages, où la terre est ingrate, les impôts lourds, la défense d’exporter le blé qu’on a semé intolérable, il n’y ait guère pourtant un colon qui n’ait un bon habit de drap et qui ne soit bien chaussé et bien nourri. » Voltaire en parle bien à son aise. Il voyait en beau ce jour-là ! Nous serons moins optimiste que l’auteur de Candide, Mais, pas plus qu’en un sens, il ne convient d’exagérer dans l’autre. Si le pain a manqué trop souvent, il y a quelque chose de puéril à nous montrer le paysan faisant son ordinaire de « paître l’herbe à la manière des bêtes. » D’abord il n’y aurait pas sans doute résisté longtemps ; et puis, comment donc trouverions-nous dans sa demeure tout ce que nous y trouvons de vaisselle ? On relève dans un inventaire de 1786, chez un simple manouvrier, a vingt-cinq assiettes, trois saladiers, une escuelle, une salière de faïence. » Un laboureur, en 1772, ne possède pas moins de « cinq douzaines de fourchettes de fer. » M. de Calonne ajoute bien que « les pièces d’argenterie sont plus communes chez le fermier qu’on ne saurait le croire, » mais il ne cite pas ses preuves.

Le pain, le laitage, la viande de porc, sont la base de l’alimentation. Le pain est d’orge, de seigle, d’avoine, « de farine de glands » dans les années de détresse. Pour le lard, il faut bien que la consommation en soit assez régulière, puisque Voltaire se plaint que les évêques, — dans le temps du carême ! — en veuillent imposer l’abstinence aux campagnards. On mange moins de bœuf et de mouton. Cependant « les statistiques de 1787, comparées avec les statistiques actuelles, permettent de dire que, dans le département de l’Aube, le nombre des bêtes à cornes n’a augmenté que d’un cinquième et celui des moutons que d’un onzième. » D’où il résulte, fait observer M. Babeau, que, l’approvisionnement de Paris en prélevant une moins grande quantité, les habitans en consomment à peu près autant qu’aujourd’hui. J’aimerais mieux qu’il eût cité les chiffres de Lavoisier, dans ses fragmens sur la Richesse territoriale de la France, d’où l’on déduit que la quantité moyenne de la consommation en viande était, par tête et par jour, de 112 grammes pour la population des villes et 42 grammes pour la population des campagnes. Il est plus d’un chef-lieu de département où la consommation ne s’élève aujourd’hui même qu’à 123 grammes. Quant à la volaille, un Allemand qui parcourt la France au commencement du XVIIe siècle s’exprime ainsi dans son journal : « Si l’on consommait en un an dans les autres pays le même nombre de chapons, de poules et de poulets qu’on fait ici disparaître en un jour, il serait à craindre que l’espèce n’en pérît. » Enfin, l’usage du vin, dans les provinces méridionales, était presque universel ; celui du cidre dans les régions de l’Ouest, Normandie, Bretagne, Anjou. S’il fallait bien s’en passer et se réduire à l’eau quand la récolte avait été mauvaise, je ne sache pas qu’il en aille autrement encore aujourd’hui. De sorte que l’on ne peut même pas prétendre que l’ivrognerie date chez nous de la révolution.

Il convient d’ajouter quelques mots du vêtement. A en croire les inventaires, c’était évidemment par là que s’écoulait le superflu du paysan et surtout de la paysanne, dont la « braverie, » comme on disait alors, était déjà la grande passion. On ne peut pas douter que ce luxe de vêtemens ne soit quelquefois allé très loin sous l’ancien régime, puisque nous voyons au XVIe siècle des ordonnances royales défendre aux paysans de porter « pourpoints de soye, chausses bandées ou bouffées de soye, » et plus tard, au XVIIIe siècle, un cahier de village demander, entre autres vœux, que « défenses soient faites aux serviteurs et servantes de porter soye, argenterie, ni habits non convenables à leur état et condition. » Chemisette de drap ou de laine, quelquefois même « de peau de cerf à boutons d’argent ; » pourpoint de drap gris ou noir « rehaussé de galons » ou « garni de rubans ; » haut de chausses de même étoffe, manteau de bouracan « couleur musc ou rose sèche, » fraise ou collerette, chapeau noir, blanc ou gris : le costume que le paysan revêt aux jours de fête ne diffère pas, comme on le voit, beaucoup du costume de l’artisan où du bourgeois de la ville voisine. Il a aussi des souliers, mais il ne les porte guère, d’abord parce qu’ils le gênent, et ensuite pour ne pas les user trop vite. Arthur Young s’étonne beaucoup de les voir ainsi marcher pieds nus, leurs souliers à la main, sur les grandes routes ; s’il revenait parmi nous, il y retrouverait encore aujourd’hui les mêmes causes d’étonnement.

Le costume des femmes, cela va sans dire, est encore plus riche que celui de leurs maris. Sont-ce bien les « femelles dont parlait La Bruyère, demande à bon droit M. Babeau, cette manouvrière en cotte de serge rouge guipurée par le bas, avec ses brassières de drap musc, son devantier de damas à fond rouge, ses manches de damas blanc piqué, son tablier de gros de Tours ? » ou encore « cette fermière dont le corps de satin guipure est accompagné d’une jupe couleur de rose sèche également guipurée ? » et n’est-on pas quasi tenté de croire « que véritablement les paysannes d’opéra comique ont eu des modèles dans la réalité ? » Ce serait peut-être beaucoup dire. Il importe au moins de remarquer que, comme on l’a vu par l’inventaire du coffre à linge d’une simple journalière, les dessous répondent au dehors, ce qui est le vrai signe de l’aisance, et que, d’autre part, cette progression du luxe est constante pendant toute la durée du XVIIIe siècle. Et s’il y a quelque chose de barbare à porter souvent ainsi, « n’ayant pas dans ses greniers une provision de blé pour un mois, » toute sa fortune sur son corps, — et c’est le cas d’un grand nombre de ces fermières ou manouvrières si bien vêtues, — il ne reste pas moins vrai que le goût du luxe jusque dans les dernières classes d’une société prouve qu’elles ont le temps d’y songer, le loisir d’en user, ne fût-ce qu’aux jours de fêtes, et quelques moyens d’y satisfaire.

L’ombre au tableau, c’est celle, si l’on peut s’exprimer ainsi, que le château projette sur le village. Non pas que, sur ce chapitre même, il ne règne encore dans nos histoires plus d’un étrange préjugé. Beaucoup de ces droits, d’abord, avaient eu leur raison d’être et quelques-uns ne l’avaient pas tout à fait perdue. Telles étaient la plupart des corvées, et notamment celles que l’on appelait corvées de fief, les plus ridicules et quelquefois, à force d’être humiliantes, les plus lourdes de toutes. De par les ordonnances royales, elles n’étaient dues qu’autant qu’elles étaient fondées en titre, et presque dans toutes les provinces, le titre n’était valable qu’autant qu’il avait été consenti par ceux contre lesquels on l’invoquait, et qu’autant qu’il avait une cause légitime, c’est-à-dire qui eût tourné au profit des corvéables. Ainsi, cette fameuse corvée de battre les grenouilles dans le fossé du château, pour assurer la tranquillité du sommeil du seigneur, n’était vraisemblablement, partout où nous la rencontrons, que la redevance consentie parle village pour une concession ancienne de prés ou de bois communaux, ou encore, en un temps plus ancien, pour un affranchissement de servage. Il y en avait d’autres que l’on appelait corvées de justice. C’étaient celles que le seigneur avait droit d’exiger en sa qualité de détenteur d’une part de la puissance publique. Pareillement, tous ces droits féodaux, que l’on énumère avec tant de complaisance, et sans s’apercevoir souvent que l’on en déguise un seul sous cinq ou six noms qui diffèrent selon les provinces, se réduisaient à deux catégories, droits de justice et droits fonciers, dont l’origine, et par conséquent la justification, est identique à celle des corvées.

Mais c’est ici le cas de dire que ce qui les justifiait en droit était précisément ce qui les condamnait en équité. Le paysan payait pour un service qu’on ne lui rendait plus. Il aurait même pu prétendre qu’il payait pour un service qu’on ne lui avait jamais rendues, si la liberté est de droit naturel, et que le servage, comme l’esclavage, soient des usurpations contre lesquelles la révolte est toujours permise. Nul n’a démontré avec plus de force que M. Taine, dans le premier volume de ses Origines de la France contemporaine, que ce qui a tué les privilégiés de l’ancienne France, ce ne sont pas leurs privilèges, ou même l’abus qu’ils en ont fait, mais bien la négligence imprudente ou coupable avec laquelle ils se sont déshabitués de rendre le service public et de remplir l’emploi qui justifiait leurs privilèges. Dans plusieurs provinces, comme la Vendée, comme l’Anjou, comme une partie de la Bretagne, où le gentilhomme campagnard était demeuré sinon « le protecteur qui nourrit, » — il était bien trop pauvre, — mais à tout le moins « l’ancien qui conduit, » ses privilèges n’ont pas empêché le villageois, au jour du danger, d’être avec son seigneur et de se battre sous son commandement., Par malheur, en plus d’une région de ces provinces mêmes, et dans la plus grande part de la France, le paysan, de tous ces privilèges, ne sentait plus que le poids, et d’autant plus intolérable que, s’il était homme, sous de certaines conditions, à en accepter l’exercice de bonne grâce, on ne pouvait pas lui demander d’en comprendre le sens, ni surtout d’en reconnaître l’origine, car d’abord elle se perdait, à trois ou quatre cents ans de distance, dans la nuit du moyen âge, eu ensuite, s’il avait sondé jusque-là, c’est alors qu’il en aurait reconnu toute l’illégitimité.

Je ne sais si ce qu’il y avait de plus vexatoire dans ces droits seigneuriaux n’était pas la façon dont ils étaient perçus, la manière dont le seigneur, tantôt sous un nom et tantôt sous un autre, — aujourd’hui sous prétexte d’assises et demain sous couleur de revêture, à la moisson pour son champart et à la vendange pour son carpot, — intervenait dans chaque opération de la vie agricole. Mais, certainement, en ce qui regarde l’état, le paysan de l’ancien régime, tout accablé qu’il fût d’impôts en sentait moins l’énormité que ce que le recouvrement, — celui de la taille, par exemple, ou encore celui des gabelles, — en avait d’inquisitorial, d’odieux et presque de féroce : « Il résulte plus de préjudices, dit le rédacteur de l’article Vingtième dans l’Encyclopédie, de la diversité des impôts et du désordre avec lequel s’en fait la levée que de leur charge même, quelque énorme qu’elle soit. » L’idée que l’on avait eue, de bonne heure, de confier aux taillables, choisis à l’élection, le soin de procéder à la répartition de l’impôt, avait fini par tourner contre l’intention même, évidemment bienveillante, qui l’avait autrefois dictée. Les collecteurs de la taille, comme ceux de la gabelle, étaient nommés part leurs concitoyens, et c’était presque là ce qu’il y avait de plus lourd : cette obligation aux uns de procéder dans leur propre village, et aux autres de s’entendre pour se faire taxer presque à la fantaisie du répartiteur. Même observation pour les corvées royales. Ce qu’elles avaient d’insupportable, c’était leur arbitraire, le droit qu’avait un intendant, à peu près selon son bon plaisir et sans égard aux travaux des champs, d’envoyer jusqu’à treize ou quatorze lieues de chez elle toute la population valide, hommes et femmes, d’un même village ; ce n’était ni la nature du travail, ni le principe de l’impôt, ni même le temps perdu par lequel il se soldait, et qui, après avoir varié de six à cinquante jours l’an, avait été presque partout uniformément réduit à douze. Ajouterai-je ici que ceux qui s’apitoient sur les misères qu’entraînait à sa suite la corvée royale, ne font pas attention que, lorsque Turgot essaya de l’abolir en nature et de la transformer en argent, le soulèvement fut unanime, et que, quand un édit royal eut accompli la transformation, les trois ordres de certaines provinces, en 1789, réclamèrent le retour à l’ancien état de choses ? Mais il y a tant de points auxquels ils ne font pas plus d’attention !

Ne croirait-on pas, à les entendre parler des milices, que c’était le paysan, — et le paysan seul, — qui portait tout le poids du service militaire ? « Les soldats, dit un professeur de physiologie, député, c’était le paysan qui les fournissait. On tirait la milice au sort, mais presque tous les jeunes gens étaient exemptés, sauf les fils de paysans ; » et il souligne. « Jacques Bonhomme n’avait pas toujours la certitude de manger le pain de son et d’avoine dont il se nourrissait alors, écrit un autre député, professeur de philosophie, tandis que ses fils mouraient sur les champs de bataille au service du roi. » Donnez-vous ici le spectacle de leur franchise. En premier lieu, l’institution des milices ne date que de 1688, et ainsi n’a pas duré cent ans ; en second lieu, le chiffre fixé par l’ordonnance de 1726 ne les porta pas au-delà d’un total de 60,000 hommes, soit, à raison de six ans de service, 10,000 hommes par an, c’est-à-dire un milicien par une et plus souvent par deux communes ; en troisième lieu, sauf les cas exceptionnels, où, les compagnies se trouvant composées d’anciens soldats et la nécessité pressant, on en fit entrer quelques-unes en campagne, les miliciens, en temps de guerre, tenaient garnison dans les places fortes, et, en temps de paix, n’étaient astreints qu’à de courtes réunions ; et enfin, en quatrième lieu, si les exemptions étaient nombreuses, comme ce n’était pas sans doute la noblesse qui manquait à payer l’impôt dû sang, il fallait bien que ce fussent messieurs du tiers-état qui en profitassent, — le bourgeois, le boutiquier, l’artisan, l’ouvrier des villes, — et, en effet, c’était eux. C’est un détail à ne pas oublier que celui-là ! Noblesse et clergé, tout compris, et selon l’évaluation la plus exagérée, ne vont pas à quatre cent mille âmes. La population totale des villes atteignant au moins huit millions pour toute la France, il reste donc sept millions six cent mille privilégiés du tiers-état. Pourquoi donc ne nous en parle-t-on jamais ?

A ces traits et quelques autres, on peut voir que, si le paysan, sous l’ancien régime, a connu de tristes jours, et plus tristes qu’il n’en traversera désormais de longtemps (grâce à une évolution économique où la révolution n’est pour rien, ou pour bien peu de chose), il s’en faut toutefois qu’il ait été ce que l’on nous représente, l’éternel misérable et la victime universelle. A certains égards même, c’est une question de savoir si son sort n’aurait pas été presque meilleur qu’aujourd’hui. M. Babeau, du moins, dans l’un de ses premiers chapitres, a pu se demander si « lorsqu’on 1789 des droits politiques furent conférés aux habitans des campagnes, ces droits remplacèrent toujours pour eux les droits plus pratiques et plus à leur portée que longtemps ils avaient directement exercés ; » et il a pu laisser la réponse dans le doute. On a beaucoup parlé des assemblées provinciales du XVIIIe siècle, mais il y avait aussi des assemblées municipales, dont les pouvoirs paraissent avoir été très étendus. Ces assemblées décidaient « les ventes, achats, échanges, location de biens communaux, les réparations des églises, presbytères, édifices publics, chemins et ponts. » Dans plusieurs localités, elles fixaient le ban de vendange et tarifaient le prix de la journée d’ouvrier. Elles nommaient « leur syndic, leur pâtre, leur sergent, leur messier, les collecteurs de dîmes, » et, comme nous l’avons vu, les collecteurs de tailles. Le droit de suffrage, en de certaines circonstances, appartenait même jusqu’aux femmes. Réunies chez le curé, c’étaient elles qui procédaient à la nomination des sages-femmes en titre du village. En 1788, dans la seule subdélégation de Bar-sur-Aube, cent cinquante paroisses sur cent soixante-dix étaient en possession de ce droit. Il en était de même en Lorraine, à ce que nous apprend l’abbé Mathieu. Enfin, dans certaines circonstances, l’assemblée communale était chargée d’assister les pauvres. M. Babeau nous révèle à cette occasion : « qu’il arriva au moins une fois que les cultivateurs qui formaient la majorité de l’assemblée ne consentirent à voter des fonds pour les indigens qu’à la condition d’en recevoir autant pour eux-mêmes. » Voilà qui est bien rural ! et si M. Babeau nous dit que cela n’est arrivé qu’une fois, c’est qu’il ne veut rien avancer que sur preuves. Accueillant, hospitalier même au riche, le « cultivateur, » un peu par tous pays, est dur au pauvre monde.

Un fait bien digne de remarque, sur le propos de ces assemblées, c’est la protection dont l’intendant et le subdélégué les couvrent, à partir surtout du XVIIIe siècle. « La cour, depuis quelque temps, a distribué dans les provinces, dit un pamphlet célèbre, certaines gens auxquels on donne le nom d’intendans. On les voit tenir séance chez eux pour juger les procès de particuliers, recevoir les plaintes et les griefs du premier venu, et particulièrement du bas peuple et du paysan, et par ce moyen ils ont abaissé la noblesse. » Le pamphlétaire a raison. S’il n’y a pas précisément dessein formé, résolution délibérément prise, et projet arrêté, du moins est-il qu’au XVIIIe siècle il y a tendance du pouvoir central à se concilier la faveur du menu peuple, et notamment du peuple des campagnes. Apprenons à discerner le vrai sens et reconnaître la direction des choses. Par-dessous les apparences, et en dépit des actes, qui ne répondent pas toujours aux intentions, on serait parfois tenté de croire, en observant de près la politique administrative, qu’elle viserait à une espèce de socialisme d’état, comme nous dirions aujourd’hui. Mais, en tout cas, ce qui n’est pas douteux, et ce que l’on est en droit d’affirmer sans restriction, c’est qu’au XVIIIe siècle, si quelqu’un a profité du peu d’initiative qui demeurait encore au gouvernement, c’est le peuple des campagnes.

Il y aurait lieu de joindre ici tout ce que l’on pourrait dire du développement de l’instruction primaire dans les campagnes. C’est une question dont on s’est, depuis quelques années, passionnément occupé. M. Babeau, dans son Village sous l’ancien régime, y avait consacré tout un intéressant chapitre. Le lecteur se rappellera-t-il qu’en puisant, en même temps que dans ce chapitre, dans quelques-unes aussi des nombreuses monographies provinciales qui forment maintenant sur le sujet toute une petite bibliothèque, nous avions essayé jadis de fixer l’état de l’enquête ? Disons donc seulement que là aussi ce serait fermer les yeux à l’évidence que de ne pas reconnaître que l’ancien régime avait beaucoup fait, et qu’en cette matière, comme en tant d’autres, on a suivi l’impulsion, mais on ne l’a pas donnée. Le paysan d’autrefois pouvait s’instruire, et, s’il était « intelligent et laborieux, » devenir « instituteur, officier, notaire, etc., » dès ce temps-là comme aujourd’hui.

J’ai emprunté ces trois mots « instituteur, officier, notaire, » à l’un de ces nombreux Manuels dont l’école primaire est infestée. On voit l’heureuse perfidie de l’énumération. Il est vrai, le paysan de l’ancien régime ne pouvait pas devenir aisément « officier, » et, s’il le devenait, il demeurait, sauf exception, dans les bas grades. N’ayant pas la qualité, il lui était presque aussi difficile de se faire tuer sous l’uniforme de mestre de camp ou de lieutenant-général qu’il peut l’être aujourd’hui, à quiconque n’a pas trouvé dans son berceau le premier million, d’acquérir le second. La comparaison est d’autant plus naturelle, qu’au XVIIe et au XVIIIe siècle, c’était à la richesse bien plus encore qu’à la qualité qu’une compagnie se vendait. Mais, instituteur ou notaire, on ne me fera pas croire aisément que ce fussent à l’ordinaire des Bouillon ou des Montmorency qui en disputassent la charge au fils du paysan. On sait que son petit-fils atteignait à mieux que cela. Pas n’est besoin de remonter bien haut dans la généalogie d’un Colbert pour y retrouver le maçon, ni vraisemblablement, si nous pouvions la reconstituer, dans celle d’un Louvois pour retrouver un petit boutiquier parisien. J’ai ouï dire aussi qu’un évêque de Nîmes, appelé Fléchier, était le fils d’un épicier de Pernes, et un évêque de Clermont, nommé Massillon, le fils d’un notaire d’Hyères, qui sans doute eux-mêmes, selon le mot de Saint-Simon, descendaient de « quelques manans de là autour. » Irai-je touiller les Mémoires du noble duc pour y retrouver les humbles origines de quelques-unes des plus grandes familles de la magistrature ? ou, dans ce que l’on aurait le droit d’appeler le Contre-Mémoire du parlement de Paris, rechercher les « bouchers » et les « poissonniers » dont on y fait venir quelques-uns des plus grands noms du XVIIIe siècle ? Mais le poète Quinault, né dans une arrière-boutique de boulanger, devint auditeur en la chambre des comptes. Et Destouches, dont nous ne savons pas l’origine, après avoir été comédien, fut secrétaire d’ambassade et depuis chargé d’affaires en Angleterre. Les exemples seraient innombrables. Et quant aux charges de finances, à voir tous les laquais qui sont devenus commis, et de commis fermiers-généraux, s’ils étaient si souvent ridicules, et si féroces en même temps, on est tenté de dire, il faut dire que c’est parce qu’ils sortaient directement du peuple. Il est amusant, de nos jours encore, de voir nos historiens, quand ils rencontrent, chemin faisant, les Bouret et les Paris, ne pouvoir pas se tenir de leur reprocher la bassesse de leur extraction. « Les noms de Laurent David, Jean Alaterre, Nicolas Salzard, dit un honorable inspecteur d’académie, étaient connus et sans doute maudits jusqu’aux fonds des plus humbles hameaux. Les noms qui représentaient la plus grande puissance financière et fiscale de la France, appartenaient aux plus vulgaires individus. Salzard, par exemple, avait été portier et était devenu valet de chambre [1]. » Voudrait-il donc, aussi lui, que les traitans fussent sortis de la côte de saint Louis ? C’est beaucoup demander.

La vérité sur tout cela, c’est que, sous l’ancien régime, excepté les ambassades et les grands commandemens militaires, toutes fonctions, depuis celle de commis des fermes jusqu’à celle même de premier ministre, étaient accessibles à tous. « On ne voit presque jamais qu’une génération de paysans fortunés, dit un texte cité par M. de Calonne. Le cultivateur n’a pas plus tôt acquis un peu de bien qu’il fait quitter la charrue à son fils pour l’envoyer à la ville, et le pourvoir d’un office. » L’unique différence, et elle est considérable, — mais non pas peut-être au sens où on l’entend d’ordinaire, — c’est que, sauf dans la finance, on n’arrivait pas à tout en partant de rien. Il fallait deux ou trois générations pour élever la famille rurale aux honneurs de la « grande robe, » et des honneurs de la « grande robe » pour l’élever à la vraie noblesse, il fallait deux ou trois générations encore. Il est bien permis de se demander si, dans un grand pays comme la France, cette antique lenteur ne valait pas mieux aux intérêts de tous que la moderne rapidité. Il y a comme une aptitude générale au gouvernement des hommes et au maniement des affaires qui ne saurait s’acquérir sans une longue préparation ; il y a une éducation de l’expérience héréditaire que ne suppléent ni l’instruction la plus étendue ni le génie spécial lui-même. Pour devenir Louvois, il n’est pas mauvais d’être le fils de Le Tellier ; il n’est pas indifférent d’appartenir aux Colbert pour être Torcy. Quiconque sort immédiatement du peuple manque toujours par quelque endroit. Avant qu’un homme soit vraiment digne de tenir sa place aux sommets d’une hiérarchie sociale, il est bon que ses ancêtres en aient l’un après l’autre traversé tous les degrés. Car rien de solide ne se fonde qu’il ne s’y mêle une part de tradition, et c’est un trop court espace que celui d’une vie humaine pour que les traditions y trouvent le temps de se constituer. Parlons le langage de la science, et courons le risque de la comparaison : quand l’éleveur voit apparaître chez l’animal une particularité qu’il juge utile, tout le monde sait aujourd’hui qu’il faut pour la fixer plus d’une génération. Il n’en va pas autrement de l’homme. Le grand vice des sociétés démocratiques, c’est la perpétuelle mobilité des conditions, et dans cette mobilité l’impossibilité de fixer les particularités ou aptitudes utiles au gouvernement de la société.


III

J’arrive en terminant à la question de justice historique. Elle est bien simple. Quelles que soient les surprises que nous réserve l’avenir, et peut-être nous en réserve-t-il plus d’une, ni les uns ne peuvent craindre, ni les autres ne peuvent espérer que l’ancien régime renaisse jamais de ses ruines. Il ne s’agit donc plus pour personne de le combattre avec des argumens dont l’ardeur de la lutte expliquait la déloyauté, s’il ne la justifiait pas, mais maintenant, avec des preuves, avec des raisons, avec des faits, d’en écrire enfin l’histoire. Je voudrais donc qu’en nous retraçant le tableau de l’ancien régime, on y mît d’abord en sa place tout ce que cet ancien régime a lui-même fait pour préparer le nouveau. Dirai-je que, sur ce premier point, ni le livre de M. Taine ni celui de Tocqueville ne nous donnent une entière satisfaction ? Il semble que Tocqueville n’ait reconnu dans l’ancien régime que les commencemens de ce qui lui déplaisait dans le nouveau, et que M. Taine ne nous ait montré que l’envers du même ancien régime. Ce ne sont pas désormais des considérations générales et philosophiques, ce sont de menus faits, patiemment amassés, opposés, conciliés qui introduiront dans le tableau de l’ancien régime cet élément de calme et d’impartialité. Et il faudra bien qu’on l’y introduise « par force ou par amour, » si l’on veut comprendre la génération même qui fit la révolution. Car, en admettant l’insuffisance d’éducation politique des hommes de la constituante, et surtout des assemblées qui suivirent, il faudra bien reconnaître que, pris un à un, chacun dans son genre et dans le sens de ses aptitudes, presque tous, ou du moins un bon nombre, ont été des hommes remarquables. Et, après avoir trouvé dans les vices de l’ancien régime l’explication de leurs erreurs, il faudra bien, dans ce que j’appellerai les vertus de ce même ancien régime, trouver la justification de leurs qualités. Je sais tout ce que l’on a dit de l’enthousiasme révolutionnaire. Quelqu’un en a même étendu l’influence jusqu’à des faits que l’on n’attendait guère. « Chose très remarquable, et qu’il faut signaler quand on parle de l’influence morale de la révolution, les naissances et les mariages augmentent dès que l’enthousiasme a saisi les cœurs, et les décès diminuent. » A plus forte raison, cela s’entend, la même influence a-t-elle subitement dilaté les cerveaux. Mais peu de gens probablement se sentiront disposés à se payer de semblables raisons. Ils voudront qu’on leur dise enfin d’où sortaient tous ces hommes de loi, procureurs, avocats, petits magistrats, petits propriétaires, d’où ces curés aussi qui remplirent les assemblées révolutionnaires. Et s’ils sortaient du peuple, si c’était du sang de paysan qui coulait dans leurs veines, si c’était de la chaumière ou de la ferme paternelle qu’ils étaient partis pour étudier, se pourvoir d’un office, et faire souche de bourgeois, tout affolés qu’ils soient eux-mêmes de haine contre l’ancien régime, il n’y a pas à le nier, c’est bien lui qui les a formés.

Il faudra tenir aussi plus de compte que l’on n’a fait jusqu’ici d’un élément considérable, à savoir la situation des peuples étrangers à la veille de la révolution. On nous a dit assez où nous en étions de misère en bas et de corruption en haut. Et les autres peuples, où en étaient-ils ? où l’Angleterre ? où l’Allemagne ? où l’Espagne ? où l’Italie ?

« Lisez les voyageurs des deux derniers siècles, a écrit quelque part Michelet, vous les voyez stupéfaits, en traversant nos campagnes, de leur misérable apparence, de la tristesse, du désert, de l’horreur de pauvreté, des sombres chaumières nues et vides, du maigre peuple en haillons. Ils apprennent là ce que l’homme peut endurer sans mourir. » Anglais, ils auraient pu mieux l’apprendre en Irlande, Italiens en Calabre, Espagnols en Castille, Allemands un peu partout chez eux. Mais le fait est que Michelet les a lus avec ses yeux de visionnaire. Walpole et lady Montague, dont on a lu les textes, sont-ils ou ne sont-ils pas des « voyageurs du dernier siècle ? » Il a suffi qu’Arthur Young fît une excursion de quelques jours en Catalogne pour y apprendre à admirer le Roussillon : « Nous nous trouvons tout à coup transportés, écrit-il aussitôt, d’une province sauvage, déserte et pauvre, au milieu d’un pays enrichi par l’industrie de l’homme. » De même, quand le docteur Rigby passe dans le pays de Clèves, « dont il n’y a pas la centième partie qui soit cultivée, » et de là en Hollande, « où il ne voit guère que des friches, » il ne peut s’empêcher d’écrire : « Combien les pays et les peuples que nous avons vus depuis que nous avons quitté la France perdent à être comparés avec ce pays plein de vie ! » Arthur Young et le docteur Rigby sont-ils ou ne sont-ils pas des « voyageurs du dernier siècle ? » Je craindrais de lasser la patience du lecteur si je voulais rapporter ici tous les endroits du journal d’Arthur Young où son admiration s’épanouit. « Pau, le 12 août 1787. — Quelques parties de l’Angleterre se rapprochent de ce pays de Béarn, mais nous en avons bien peu d’égales à ce que je viens de voir dans ma course de 12 milles de Pau à Moneins… Partout on respire un air de propreté, de bien-être et d’aisance qui se retrouve dans les maisons, dans les étables fraîchement construites, dans les petits jardins, dans les clôtures, etc. » — « Pont-l’Évêque, le 19 août 1788. — Pont-l’Évêque est dans le pays d’Auge, célèbre par la grande fertilité de ses pâturages. Gagné Lisieux à travers la même riche contrée, haies admirablement plantées ; le sol est divisé en nombreux enclos et très boisé. — Le 20, — Le chemin gravit une hauteur qui domine la riche vallée de Corbon… Elle est remplie de beaux bœufs du Poitou et se ferait remarquer dans le Leicester et le Northampton. » — « Strasbourg, le 20 juillet 1789. — Arrivé à Strasbourg, en traversant une des plus belles scènes de fertilité et de bonne culture que l’on puisse voir en France. Elle n’a de rivale que la Flandre, qui la surpasse cependant. » Pourquoi, jamais ou presque jamais, ne choisit-on ces endroits pour les citer ? Avant donc d’appeler les voyageurs étrangers en témoignage de la misère de la France au XVIIe et au XVIIIe siècle, il ne sera que juste de s’assurer que leurs journaux ou leurs lettres ne témoignent pas de la prospérité du pays autant que de sa misère. Quand on aura fait ce premier travail, il ne manque pas d’ouvrages où l’on pourra rechercher alors ce qu’était la condition du paysan étranger. Et peut-être, tout compte fait, se trouvera-t-on, sans le vouloir, insensiblement amené, par des chemins différens, à la conclusion de Tocqueville : que, si la révolution européenne qui devait détruire les restes de l’ancien régime éclata en France et non ailleurs, c’est justement parce que, de toutes les contrées d’Europe, la France était celle où l’ancien régime était devenu le plus doux.

Mais, quelle que soit la conclusion, que nous n’avons pas à préjuger (puisqu’il n’est présentement question que de la manière d’écrire l’histoire de l’ancien régime), on ne s’explique pas que les historiens, bornés aux frontières de France, se soient comme systématiquement abstenus de cette enquête, la seule qui fût décisive. Car, décrire l’ancien régime du point de vue de nos idées actuelles, ce n’est rien qu’en faire la caricature, et pour en écrire l’histoire, c’est au point de vue des idées et de la situation de l’Europe en 1789 qu’il conviendrait de se placer.

Voici enfin une autre condition, non moins méconnue, quoique non moins nécessaire. C’est encore dans un Manuel que je trouve cette phrase : « Jacques Bonhomme se demandait parfois ce que devenait tout l’argent qu’il donnait aux percepteurs d’impôts. Il eût bien voulu supposer qu’il servait à payer l’armée, à entretenir les routes, les canaux, enfin à assurer le bien du pays. Mais comment le croire quand il apprenait de quel luxe s’entouraient les princes et le roi ? » N’est-ce pas jouer de malheur, lorsque, précisément, s’il est quelque chose que les étrangers qui la traversent envient à la France du XVIIe et du XVIIIe siècle, c’est le développement et la splendeur de ses travaux publics ? Est-il permis d’oublier, d’autre part, que, parmi leurs titres de gloire et en dépit de bien des fautes, les Bourbons peuvent justement revendiquer celui d’avoir en quelque sorte, et presque les premiers, assis la probité financière sur un trône d’Europe ? Et enfin, si on élève un peu plus haut ses regards, ce qu’ils ont fait de la France et du nom français dans le monde, ne paie-t-il pas largement les millions que Jacques Bonhomme leur a donnés ? C’est le cas de dire qu’un grand peuple ne vit pas seulement de pain, mais un peu aussi de gloriole, si l’on veut : le bon sens et la justice doivent dire de gloire. Ces impôts, dont le chiffre depuis moins de cent ans a plus que sextuplé en valeur absolue, puisque le dernier budget de la monarchie n’a peut-être pas même atteint 500 millions, et plus que triplé en valeur relative (c’est-à-dire en tenant compte de la différence du pouvoir de l’argent), ils ont été le prix de la puissance politique et de la grandeur morale de la France. On dira ce que l’on voudra des hontes du règne de Louis XV et de la décadence incontestable de la politique française au XVIIIe siècle, il n’est pas moins vrai qu’il suffit d’ouvrir l’histoire pour voir quelle figure la France de 1789 faisait encore dans le monde. C’est qu’en effet, par une longue habitude, par une tradition constante, avec une régularité qui se continuait même lorsque le prince, comme Louis XV, semblait avoir abdiqué son rôle, tous les grands ressorts de cette antique monarchie étaient, si l’on peut ainsi dire, tournés vers le dehors et tendus pour l’accroissement de la grandeur française en Europe. Oui, sans doute, cela coûtait cher ! On n’achetait pas gratis un roi d’Angleterre et les princes de la ligue du Rhin, on n’avait pas pour rien à sa solde le roi de Suède et l’électeur de Brandebourg : il y fallait des espèces sonnantes. On ne se mettait pas non plus en état de résister à l’Europe coalisée presque tout entière, et souvent même de lui dicter la loi, sans de grandes dépenses et surtout, comme on dit aujourd’hui, de fortes disponibilités. On n’entretenait pas sans argent une grande diplomatie, la mieux informée qu’il y eût, la plus habile que l’on ait jamais vue peut-être à exercer une grande influence par toute la séduction des moyens du monde enveloppant et déguisant la brutalité de l’action matérielle. Et les flottes, qui après avoir été celles de Duquesne et de Tourville, furent encore celles de Suffren ? Et les armées, dont les dernières victoires ne furent pas Fontenoy ni Lawfeld, mais Valmy, mais Jemmapes même ? Et les fortifications, celles de Vauban, qui ne devaient pas, jusqu’à deux cents ans de distance, nous être tout-à-fait inutiles ? Direz-vous peut être que cela coûtait trop cher ? Ce n’est pas mon avis ; mais ce n’est pas aujourd’hui la question. Je dis seulement que, si cette misère intérieure, qui n’a pas été toujours aussi lamentable qu’on le veut bien prétendre, a été la rançon de cette grandeur extérieure, dont nous ne pouvons même plus nous faire aujourd’hui l’idée, c’est un trait qu’on ne saurait sans injustice omettre quand on parle de l’ancien régime, et qu’il faudra bien, un jour ou l’autre, que l’on y introduise, si l’on veut en donner un portrait ressemblant.

Quelqu’un aura-t-il ce courage ? Espérons-le, sans trop y croire ; souhaitons-le, sans nous en flatter. Le temps presserait cependant. Car si l’on n’y prend garde, et qu’on laisse faire aux politiciens, encore quelques années, et il sera trop tard. L’esprit de secte et la violence auront, en effet, détruit tout ce qui était jadis, et ce qui seul peut être le fondement de l’histoire : l’intelligence, l’amour et le respect du passé.


FERDINAND BRUNETIERE.


  1. La France en 1789, par M, Alfred Pizard. Paris, 1883, Degorce-Cadot. Si nous indiquons le livre et si nous nommons l’auteur, c’est que l’auteur a fait pour être impartial un effort dont il lui faut tenir compte, et que, malgré tout, le livre se lit avec intérêt.