Le Portefeuille

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JEAN GUENILLE

LE COMMISSAIRE DE POLICE

JÉRÔME MALTENU, quart d’œil

PREMIER AGENT

DEUXIÈME AGENT

FLORA TAMBOUR

La scène se passe à Paris, dans le bureau du Commissaire de police. De nos jours.


Au lever du rideau, la scène est vide. Une lampe à gaz, mi-baissée, donne dans la pièce sombre, tendue de papier vert, comme une lueur triste de bougie... Ameublement ordinaire des bureaux de police... Sur les murs, des affiches, des placards, des arrêtés. À gauche, un vieux divan... On entend des allées et venues... des grasses voix dans la coulisse.


SCÈNE PREMIÈRE


LE COMMISSAIRE DE POLICE, JÉRÔME MALTENU, quart d’œil.


Le commissaire entre par la droite, suivi de Jérôme Maltenu qui, aussitôt, humble, empressé, va tourner la clef de la lampe et fait la lumière... Le commissaire est en haute forme, pardessus à collet de fourrure... foulard autour du cou, bottines vernies...

LE COMMISSAIRE, — Fichu temps !... Et à part ça... rien de nouveau, monsieur Maltenu ?

MALTENU. — Rien, monsieur le commissaire...

LE COMMISSAIRE. — Mais encore ?...

MALVENU. — Mon Dieu !... des journalistes venus aux renseignements.

LE COMMISSAIRE — Pour l’affaire Le Franchart ?... Vous avez été aimable ?

MALTENU. — Dégoûtant d’amabilité, monsieur le commissaire...

LE COMMISSAIRE — Et c’est tout ?...

MALVENU. — Des pochards, comme toujours... des rixes sans importance... quelques vols... çà et là...

LE COMMISSAIRE — Très bien...

MALTENU.— Peu de mouvement, en somme...

LE COMMISSAIRE. — Parfait...

MALTENU. — En ce moment, Paris jouit de la plus grande tranquillité...

LE COMMISSATRE. — Tranquillité superficielle, monsieur Maltenu... Il y a des volcans qui grondent au fond... Personne n’est venu me demander ?...

MALTENU. — Personne... (Un temps, durant lequel le commissaire pose sa canne et son foulard, qu’il vient de retirer, sur une chaise.) C’est un succès ?

LE COMMISSAIRE. — Quoi ?

MALTENU. — Cette première du Vaudeville ?

LE COMMISSAIRE. — Heuh !... Belle salle, du reste... très belle salle... Jolies femmes... toujours les mêmes... le roi des Belges...

MALTENU, enthousiaste, levant les yeux au plafond. — Ah ! le théâtre !...

LE COMMISSAIRE. — Peuh !... (Enlevant son pardessus qu’il accroche à une patère, et apparaissant en tenue de soirée.) Bien décevant, le théâtre... Je trouve que le théâtre se traîne, monsieur Jérôme Maltenu, dans des redites fatigantes... dans des banalités... oiseuses... On n’y attaque pas assez de front la question sociale, que diable !...

MALTENU. — Ah ! si nous en faisions, nous autres, du théâtre... nous qui vivons avec la question sociale... constamment !...

LE COMMISSAIRE. — Maritalement... même.., on peut le dire... Parbleu !... (Il pose son chapeau sur le bureau, devant lequel il s’assoit... tout en compulsant des papiers.) Du sentiment... des couchages... de l’adultère... je t’adore... prends-moi... donne-moi tes lèvres... tant qu’on veut... Des réformes... des idées... jamais...

MALTENU. Ça ne fait pas penser... le théâtre...

LE COMMISSAIRE. Non... ça fait... (Sur un geste pudique de Maltenu.)... parfaitement !... (Se frottant les mains.) Et s’il n’y avait pas la salle... les petites femmes de la salle... Ma foi !... qu’est-ce que vous voulez, monsieur Maltenu... Il faut se faire une raison.., quand il n’y a pas de grives... on mange des grues... (Il rit.)

MALTENU, riant aussi. — Dame !...

LE COMMISSAIRE, regardant la pendule sur la cheminée. — Une heure, moins le quart... Sapristi !.. Vous savez que je n’ai pas besoin de vous, ce soir, monsieur Maltenu... J’ai à travailler... Allons, bonne nuit...

MALTENU. — Bonne nuit, monsieur le Commissaire... (Il va pour sortir... se retournant.) Monsieur le commissaire ?... (Le commissaire lève la tête.) Et mon article ?

LE COMMISSAIRE. — Votre article ?... C’est vrai... J’oubliais... J’ai vu le directeur du Mouvement...

MALTENU. — Ah !... Eh bien ?...

LE COMMISSAIRE. — Eh bien... il paraît que ça n’est pas ça... que ça n’est pas vécu... Pas de mousse, votre article, monsieur Maltenu... pas de (Il achève la phrase dans un geste.)... vous comprenez ?... Il faudrait, de la mousse... de la légèreté... de la... (Même jeu.)... enfin quelque chose de plus parisien...

MALTENU, avec un air de déception. — Mais c’est une étude très sérieuse.., très documentée.., sur la police en Patagonie... (Ironique.) Ça ne peut pourtant pas être très parisien...

LE COMMISSAIRE, évasif. — Qu’est-ce que vous voulez ?... Moi, n’est-ce pas ?...

MALTENU. — Je vous remercie tout de même, monsieur le commissaire... (Amer.) Et on se plaint de l’infériorité... de la décadence de la presse française !...

LE COMMISSAIRE. — Tout est en décadence, monsieur Maltenu... la presse... le théâtre.., le goût public... La police aussi est en décadence... et la Patagonie pareillement... Nous vivons dans une époque de décadence... Que voulez-vous ?... Ça ne nous rajeunit pas... Allons.., bonsoir !...

MALTENU. — C’est égal... tout cela est triste... très triste... Bonsoir, monsieur le Commissaire...

Sort Maltenu en faisant des gestes de désolation.


SCÈNE II

LE COMMISSAIRE, puis FLORA TAMBOUR, PREMIER AGENT, DEUXIÈME AGENT.


Le commissaire s’est mis au travail... Il travaille en sifflotant... Tout à coup, dans la coulisse, on entend comme un bruit de dispute... de grosses voix d’hommes que, de temps en temps, domine une voix aigrelette de femme... Le commissaire lève la tête dans la direction du bruit, se lisse les cheveux, retrousse ses moustaches, tire ses manchettes, prend une posé conquérante... Le bruit se rapproche et la porte s’ouvre. Les deux agents entrent, traînant brutalement Flora Tambour qui se débat... Flora, toilette de cocotte... Grand chapeau tapageur à plumes rouges... très maquillée... robe claire, sous un manteau doublé de fourrures.

FLORA, se débattant. — Sauvages... brutes... triples brutes !... Vous n’avez pas honte de maltraiter une femme comme ça... Mais lâchez-moi donc... espèces de brutes !

LE COMMISSAIRE. — Qu’est-ce que c’est ?... Qu’est-ce que c’est ?... (Regardant Flora... D’une voix sévère.) Comment ? Encore vous ?

PREMIER AGENT. — Oui, monsieur le commissaire... encore cette femme, que nous avons prise, faisant le retape... sur le trottoir... devant le commissariat !

LE COMMISSAIRE, indigné. — Devant le commissariat !.. Oh !...

FLORA. — C’est pas vrai  !... Vous êtes des sauvages !

LE COMMISSAIRE. — Taisez-vous !... Mais qu’est-ce que vous avez donc dans le corps ?... Par un temps pareil, et avec ce chapeau !... C’est peut-être la vingtième fois qu’on vous amène ici ?

PREMIER AGENT, à Flora. — Voulez-vous bien vous tenir tranquille !...

DEUXIÈME AGENT. — Plus, monsieur le commissaire... La trentième, au moins !

FLORA. — Ah ! Vrai !..

LE COMMISSAIRE. — C’est ainsi que vous reconnaissez mes bontés... ma pitié... ma faiblesse !...

FLORA. — Mais lâchez-moi !... Vous me faites mal, à la fin... Il ne vous manque plus, maintenant, que de me passer à tabac...

PREMIER AGENT, gros rire. — Hé... hé... la petite mère !

DEUXIÈME AGENT, même jeu. —- Allons-y...

FL0RA. — Vous êtes des cochons !

LE COMMISSAIRE. — Taisez-vous !... Ne compliquez pas votre cas... Il est assez grave...

FLORA. — Mais, monsieur le commissaire... ce n’est pas de ma faute... Ce sont ces sauvages...

LE COMMISSAIRE. — Taisez-vous !... (Aux agents.) Et vous... laissez-moi seul avec la délinquante... (Sur un mouvement des agents, très fier.) Je n’ai pas peur... (À Flora, enflant la voix.) Il faut que j’en finisse une bonne fois, avec vous. Devant le commissariat !... Une honte... Le défi joint à l’impudeur.

FLORA. — Ah ! non... vrai !...

LE COMMISSAIRE. — La révolte ajoutée à l’attentat aux mœurs.., aux mœurs des braves sergents de ville !...

FLORA, sur un ton prolongé d’étonnement. — Ah !...

LE COMMISSAIRE. — C’est bien !... (Aux agents.) Vous pouvez vous retirer... (Pendant que les agents se retirent.) Pas de rébellion, vous, hein ?...

FLORA. — Mais... monsieur le commissaire...

LE COMMISSAIRE. — Assez !... Comment vous appelez-vous ? (Les agents se sont retirés. On entend leurs gros pas et leurs voix grognonnes dans la coulisse.) Comment vous appelez-vous ?... (Plus fort.) Répondez !...

Tous les deux, Flora et le commissaire, écoutent, l’œil fixé sur la porte... Silence... Et tout à coup, pouffant de rire, Flora s élance, vient s’asseoir sur les genoux du commissaire qui l’entoure de ses bras.


SCÈNE III

FLORA, LE COMMISSAIRE


FLORA. — Ah ! mon coco... mon coco... mon coco !...

LE COMMISSAIRE. -— Elle est toujours drôle... toujours drôle... (Riant.) Bonsoir, bébé ! (Il l’embrasse.) Ton chapeau !

FLORA, enlevant son chapeau qu’elle dépose sur le bureau, et imitant le commissaire). —- Taisez-vous !... Comment vous appelez-vous ?... (Elle l’embrasse.) Tu es terrible, sais-tu ? Ah mais !... (Le commissaire, très joyeux, la fait danser sur ses genoux, comme un bébé.) Non... non... Hector... je t’en prie !

LE COMMISSAIRE, chantonnant. — A dada... à dada.

FLORA. — Non.. non... Ils m’ont assez secouée tout à l’heure.

LE COMMISSAIRE. —- Pauvre petit chou !...

FLORA. — Et puis... tu sais... je suis sûre que j’ai des bleus sur tout le corps.

LE COMMISSAIRE, égrillard. — Nous allons voir ça !... (Il veut la prendre... Flora se dégage.) Eh bien, quoi ?

FLORA. — Non... non... j’en ai assez de ce truc-là ! ... Ah ! zut !... (Elle se lève, se frictionne les bras, les jambes, répare un peu le désordre de sa toilette.) Ils m’arrangent bien, ces brutes-là ! ... Tu verras qu’un jour ils me casseront quelque chose !... Et tu appelles ça de l‘amour, toi !...

LE COMMISSAIRE, il se lève aussi, et vient près de Flora, qu’il veut caresser. — De l’amour !... Hé oui ! parbleu, mon bichon... de l’amour romanesque... de l’amour d’autrefois... Ça me rappelle les balcons... les échelles de soie.., les berlines... les estafiers... (Avec un geste de guitariste.) Et la lune sur tout cela !... Dans un siècle où ii n’y a plus d’aventures... où l’amour est si médiocre... si plat... moi.., je trouve ça délicieux, imprévu... C’est shakespearien !

FLORA. — Qu’est-ce que tu dis ?

LE COMMISSAIRE. — Je dis que c’est shakespearien... voilà !

FLORA. — Encore un terme de police, bien sûr ! Ah vrai !... (Elle est devenue toute songeuse.)

LE COMMISSATRE. Elle est ravissante d’ingénuité... (De songeuse, Flora est devenue triste.) Ma petite Flora... qu’est-ce que tu as ?

FLORA. — Je n’ai rien.

LE COMMISSAIRE. Tu as quelque chose... Allons !

FLORA. — Eh bien, je ne trouve pas que ce soit de l’amour... ah !...

LE COMMISSAIRE. — Qu’est-ce qu’il te faut, alors ?...

FLORA. — Être traînée comme une fille des rues... comme une criminelle, entre deux agents !... C’est tout de même drôle... tu sais ?... Dans le commencement, cela m’amusait... c’est possible... Maintenant... eh bien, oui... là... maintenant, ça m’embête...

LE COMMISSAIRE. — Voyons...voyons !...

FLORA, avec plus de moue. — Ça m’humilie... (Un petit temps.) Et je suis sûre que, bientôt, tu me forceras à venir à nos rendez-vous dans le panier à salade... pour que ce soit encore plus romanesque !...

LE COMMISSAIRE. — Tu exagères...

FLORA. — Enfin.., voilà... J’en ai assez...

LE COMMISSAIRE, mélancolique. — C’est que tu n’as pas d’imagination, mon petit bébé... pas de poésie... l’amour des sensations rares... Tu n’es pas une passionnée !...

FLORA, avec un air de reproche. — Moi ?... (Le regardant fixement, dans les yeux et lui caressant les cheveux, la tête.) Ah ! ... Hector... souviens-toi !

LE COMMISSAIRE. — Oui... oui... J’entends bien... Je veux dire que tu n’es pas une passionnée cérébrale... Tu es pour l’amour normal... régulier... pot-au-feu... Mon Dieu !... c’est un genre... Moi, j’aime l’amour pittoresque... la lutte.., le danger... l’obstacle... Roméo... Hernani... Que veux-tu... j’ai une nature comme ça !...

FLORA. — Oh ! toi !...

LE COMMISSAIRE. --- Allons.., viens ici... Venez ici.. (Il l’entraîne vers le canapé du fond.)

FLORA, après une résistance légère, se laisse conduire au canapé, et se retrouve sur les genoux du commissaire. — C’est vrai, aussi !... Ecoute, mon coco... il faut trouver un autre moyen de nous voir... Enfin... tu dois bien avoir un autre moyen, toi... de la police ?

LE COMMISSAIRE. —— Non... je t’assure... je n’en ai pas. C’est le seul qui contente mon goût de l’aventure... en même temps qu’il m’apporte de la sécurité... J’ai besoin de sécurité... Pas pour moi... tu comprends... pour ma fonction... Qu’est-ce que tu veux ?... Et puis ma femme est de plus en plus jalouse... Elle me surveille... m’espionne, me suit... Tout à l’heure... tiens !... elle était là... en face... dans un fiacre... voilée... terrible.., afin de bien voir si je rentrais à mon bureau... Elle est capable de tout... de tout, ma femme.

FLORA. — Ta femme !... ta femme !... (Elle le regarde fixement quelques secondes.) D’abord... d’où viens-tu, si beau ?...

LE COMMISSAIRE. — Du théâtre...

FLORA. — Du théâtre ?... Ta femme ?... (Tout près de pleurer.) Tu ne m’aimes pas !

LE COMMISSAIRE. — Comment... je ne t’aime pas ?

FLORA. — Non... du moins... tu ne m’aimes plus...

LE COMMISSAIRE. — Mais... je t’adore !... Donne-moi tes lèvres.

FLORA, elle se laisse embrasser. — Oh ça... bien sûr !.... Tu n’es jamais en retard, pour ça.

LE COMMISSAIRE, avec une passion comique. — Tes lèvres... tes lèvres... Je ne t’aime pas ?... Mais si je ne t’aimais pas... mon petit bébé... est-ce que je te ferais attendre des heures et des heures... la nuit, sur le trottoir... par la pluie... par le froid... par la neige !... Est-ce que je t’exposerais aussi carrément aux insultes grossières des passants... aux brutalités de mes agents... aux congestions pulmonaires... à pire peut-être ?... Réfléchis un peu... sans nervosité.., avec sang-froid !... (Grave, emphatique.) Mon enfant... ces sacrifices-là... qui élèvent l’âme... qui purifient l’âme... ces sacrifices sublimes !... on ne les exige que des créatures que l’on aime... véritablement... passionnément...

FLORA, un peu étonnée, ne comprenant pas très bien. — Tu dis ça !

LE COMMISSAIRE. — Hé oui !... je dis ça... Évidemrnent, je dis ça... je dis ça parce que c’est la vérité !... parbleu !... (Flora hoche la texte.) As-tu lu Bourget ? (Flora fait signe que non.) Ivresse dans le sacrifice... volupté dans la souffrance... souffrance dans la volupté.

FLORA, haussant les épaules. — Des blagues !

LE COMMISSAIRE — Comment, des blagues ?... La vérité psychologique, psychologique et chrétienne, mon bébé... Ce qui me fait de la peine... ce qui me vexe un peu... c’est que j’aie besoin de te dire tout cela... Les autres femmes... les femmes qui ont lu Bourget... auraient compris ça... auraient senti ça... tout de suite...

FLORA, après un temps où elle est toute songeuse. — Tu m’aimes, peut-être... mais tu ne me respectes pas... (Le commissaire proteste d’un geste.)... Non.., tu ne me respectes pas... J’ai beau être une petite cocotte... tu ne me respectes pas... assez.

LE COMMISSAIRE. — Ça... par exemple... c’est un peu fort !... Mais tu es folle... (Avec un grand geste.) Voilà bien l’injustice des femmes.., et leur incohérence !...

FLORA. — Non... non. (Le commissaire veut la caresser.) Laisse tes mains... Enfin... je vins ici, à un rendez-vous d’amour, comme si on m’emmenait à Saint-Lazare...

LE COMMISSAIRE. — Justement... C’est ça qui est épatant !

FLORA. — Ah ! vrai !

LE COMMISSAIRE. — Épatant... shakespearien !... Comment !... je m’ingénie à te faire passer aux yeux de mes employés, de mes agents... de tout le poste... pour une rôdeuse de trottoir... plutôt que pour ma maîtresse... ma maîtresse adorée !... Et je ne te respecte pas ?... Ayez donc de la délicatesse !

FLORA, un peu émue. — Hector !

LE COMMISSAIRE. — Ah ! non, tu sais... C’est décourageant... et c’est... pénible !... (Enflammé.) Mais, sacristi ! qui donc t’a jamais témoigné plus de respect que moi ?... Et de toutes les manières ?... Peux-tu me reprocher d’avoir jamais payé ton amour ?

FLORA. — Ça, non !

LE COMMISSAIRE. — T’ai-je donné un sou... un seul sou ?

FLORA. — C’est vrai...

LE COMMISSAIRE. — Eh bien, alors ?... Tu vois !

FLORA. — Oui.., mais ça n’est pas la question.

LE COMMISSAIRE. — Comment ?... Ça n’est pas la question ?... Tout est là...

FLORA. — Tu diras ce que tu voudras... Moi.., ça me gêne de venir ici... comme ça... J’ai ma pudeur... Et puis... je t’assure... ça me coupe le plaisir... Pourquoi ne viens-tu pas chez moi ?

LE COMMISSAIRE. — Impossible !

FLORA. — C’est gentil, chez moi... tout rose et tout crème... Ça ne sent pas le tabac et le vieux sergent de ville, comme dans ta baraque... Et on y a tout sous la main... Hector ?... voyons ?...

LE COMMISSAIRE. — Impossible...

FLORA. — Maman nous fera de bonnes bavaroises...

LE COMMISSAIRE. — Non... non !

FLORA. — C’est vrai !... Il n’y a jamais rien ici  !... Viens chez moi, dis ?...

LE COMMISSAIRE — Et ma femme !.., Tu n’y songes pas ?... Ah ! non, merci... Pour que ma femme nous surprenne aux lèvres l’un de l’autre... Me vois-tu requis par ma femme, et obligé, comme fonctionnaire... de constater le flagrant délit du mari... Quelle situation !

FLORA, câline.— Eh bien ?... Ce serait drôle... Puisque tu aimes tant les sensations rares... shah... shah... Comment dis-tu ça ?

LE COMMISSAIRE — Non... non... Pas de ces blagues-là !... Nous sommes très bien ici... (Il lui prend la taille.) Ici nous avons tout sous la main... Hé ! hé...

FLORA, écartant les mains du commissaire. — Laisse... laisse... Tu ne le mérites pas...

LE COMMISSAIRE, exalté. — Et puis moi qui ai de l’imagination, qui suis un cérébral... (Flora hausse les épaules).. un passionnel (Plus bas, tout près de l’oreille.)... un aberrant ! Eh bien, oui... un aberrant !... Quant tu arrives dépeignée... déchirée... un peu violée... te débattant, comme un pauvre petit oiseau, entre les grosses pattes de mes braves sergots... qu’est.ce que tu veux ? Ça me met... tout de suite... en belle humeur... ça me fouette le sang... ça me... (Il veut l’étreindre davantage.)

FLORA, elle se lève. — Tu me dégoûtes... Tu es un gros égoïste... tiens... un vieux débauché... un sale type !... Et tu ne me contes que des blagues !... Et ta femme ?... Ah ! ah !... je m’en fiche... moi... de ta femme ! Es-tu marié, seulement ? Est-ce que je sais ?

LE COMMISSAIRE, se levant aussi. — Flora !

FLORA. — Et ton théâtre ?... Monsieur revient toujours du théâtre... Comme c’est naturel !

LE COMMISSAIRE — Mon service...

FLORA. — Ah ! je le vois d’ici, ton service... Il est propre, ton service !... De sales grues !

LE COMMISSAIRE. — Flora !

FLORA. — Laisse-moi tranquille.

LE COMMISSAIRE. — Écoute, voyons !...

FLORA — J’en ai assez... à la fin !... Tu m’embêtes!

LE COMMISSAIRE, d’un ton sec. — Ta sais, ma petite Flora, que je n’aime pas les scènes... J’ai horreur des scènes... Si j’aimais les scènes... je resterais chez moi... je resterais auprès de ma femme... qui m’en donne plus que mon compte...

FLORA. — Eh bien ! restes-y !

LE COMMISSAIRE. — Flora ! (Il la poursuit.)

FLORA. — Zut !...

LE COMMISSAIRE — Voyons !

FLORA. — Zut !

LE COMMISSAIRE — Tu as tort.., je t’assure que tu as tort...

FLORA — Zut !... zut !...

LE COMMISSAIRE — Tu ne sais pas à quels excès... la colère peut mener un commissaire de police...

FLORA, riant nerveusement. — Ah ! ah ! ah !

À ce moment, on entend dans le couloir un bruit de pas lourds et des grosses voix... Tous les deux, Flora et le commissaire s’arrêtent écoutent, silencieusement, le regard vers la porte.

LE COMMISSAIRE. — Allons bon... Qu’est-ce qu’il y a encore ?

FLORA, amère. — Peut-être une autre maîtresse... qu’on t’amène.

LE COMMISSAIRE. — Tais-toi !... Ils viennent ici... (Il regagne prestement son bureau.) Reprends ta place... là... comme tout à l’heure... Ton chapeau... (Il lui lance son chapeau.) Et proteste... révolte-toi... Tu mets ton chapeau à l’envers... Vite, vite !... N’aie pas peur de te révolter... Dis-moi des gros mots... J’aime les gros mots, ... lance-moi des injures graves... très graves... Engueule-moi... (Le bruit se rapproche.) Engueule-les... allons, dépêche-toi...

FLORA, achevant de mettre son chapeau. — Tu veux ?

LE COMMISSAIRE. — Mais oui... sacré mâtin !... Allons-y... (La porte s’ouvre et deux agents, traînant un mendiant, entrent bruyamment dans le bureau.) Taisez-vous, taisez-vous... Vous êtes une insolente Voulez-vous bien vous taire !...

FLORA. — C’est pas vrai... Ils ont menti... Ce sont des brutes... des sauvages... des assassins !...Et toi aussi... tu es une brute... un sale type... Brute... brute... brute !...

LE COMMISSAIRE, encourageant. — Très bien... c’est ça... (Se reprenant.) Taisez-vous... comment vous appelez-vous ?... Je vous défends de me tutoyer...

FLORA. — Mufle !...


SCÈNE IV


LES MÊMES, JEAN GUENILLE, mendiant, PREMIER AGENT, DEUXIÈME AGENT.


Les deux agents lâchent un instant leur prisonnier, et veulent s’élancer sur Flora, à qui ils montrent le poing et jettent ces regards terribles.

PREMIER AGENT. — Nom de Dieu !

DEUXIÈME AGENT. — Au bloc !

LE COMMISSAIRE. —-- Laissez cette femme... Je n’en ai pas fini avec elle... Elle a le diable dans le corps... Tout à l’heure ! (Désignant Jean Guenille.) Qu’est-ce que c’est ?... (À Jean Guenille.) Qu’est-ce qu’il y a ?... (Le regardant.) Hum !... Sale tête !... Comment se fait-il que vous soyez à rôder dans les rues, à une heure aussi avancée de la nuit ?

JEAN GUENILLE, il enlève son chapeau, se frictionne le bras et regarde Flora avec un étonnement sympathique. Très doux. — Hélas, monsieur le commissaire... Il n’y a pas d’heure... pour les pauvres...

LE COMMISSAIRE. — Pas d’heure... pas d’heure ! Qu’est-ce que vous dites ?... Tachez de ne pas vous moquer de moi... (Aux agents.) Et vous... pourquoi ne l’avez-vous pas fourré au poste, tout simplement ?

PREMiER AGENT. — Cet homme est entré librement...

LE COMMISSAIRE. — Ce n’est pas une raison... On entre ici librement... on n’en sort pas de même !...

PREMIER AGENT. — Il demandait à vous parler d’urgence. (Jean Guenille fait des gestes d’assentiment.)

LE COMMISSAIRE. — D’urgence !... Il est extraordinaire... Et si tous les malfaiteurs de Paris demandaient à me parler d’urgence, à une heure et demie du matin... quand je travaille... est-ce que vous les amèneriez, comme ça... dans mon bureau ?

PREMIER AGENT. — Mais... monsieur le commissaire... (Jean Guenille fait toujours des gestes d’assentiment.) Fichez-moi la paix, vous ! Fixe !... (Il le bouscule.)

LE COMMISSAIRE, à Jean Guenille. — Allons... parlez... puisque vous êtes là !... Faites, vite...

JEAN GUENILLE. — Pardon... excuses... monsieur le commissaire... Je vais vous dire...

LE COMMISSAIRE. —- Vous allez me dire... vous allez mie dire !... Qu’est-ce que vous allez me dire ?...

JEAN GUENILLE, sans se presser. — Voilà, monsieur le commissaire... (Souriant.) Je vous apporte une chose... une chose pas ordinaire... que j’ai trouvée... il n’y a pas dix minutes... sur le trottoir...

LE COMMISSAIRE. — Sur le trottoir... encore ?... (Regardant Flora.) c’est effrayant ce qu’on trouve de choses, cette nuit, sur les trottoirs de Paris !

FLORA. — Dites donc... vous... espèce de mufle !

PREMIER AGENT, voulant s’élancer. — Nom de Dieu !

LE COMMISSAIRE. — Laissez... laissez !... Je prends note... (À Jean Guenille.) Quelle chose avez-vous trouvée... (Avec défi.)... sur le trottoir ?...

JEAN GUENILLE. — Ça, monsieur le commissaire... (Il tire de dessous les loques de sa veste un portefeuille qu’il tend au commissaire.)

LE COMMISSAIRE. — Quoi ?

JEAN GUENILLE. — Un portefeuille, monsieur le commissaire... un portefeuille en maroquin noir, avec des coins d’argent...

LE COMMISSAIRE. — Un portefeuille !... (Sceptique.) Ah ! ah ! je la connais... Et, naturellement, il n’y a rien dans ce portefeuille... En fait d’argent, sans doute, il n’y a que les coins ? (Il hausse les épaules, les agents aussi.)

JEAN GUENILLE, souriant avec malice. — Voyez vous-même, monsieur le commissaire...

LE COMMISSAIRE. — Me déranger, à une heure et demie du matin, pour un portefeuille !... (Ouvrant, le portefeuille.) S’il n’y a rien... prenez garde !... (Il examine le portefeuille, sort une liasse de billets de banque qu’il compte tout haut.) Voyons... voyons... C’est fou !... C’est impossible !

Il recompte les billets... Pendant ce temps, Jean Guenille fait des signes approbateurs aux agents... des signes qui expriment la surprise où doit se trouver le commissaire... Les agents répondent par des regards furieux et des gestes bourrus.

LE COMMISSAIRE, les veux tout ronds de surprise. — Mais dites donc !... mais dites donc !... C’est de la féerie !... Il y a dix mille francs !... (Il recompte la liasse pour la troisième fois.) Ma parole d’honneur... il y a dix mille francs !

JEAN GUENILLE, hochant la tête d’un air bonhomme. — Dix mille francs, monsieur le commissaire... C’est bien ça !... (Les agents regardent maintenant Jean Guenille avec des expressions successives de doute, de prodigieux étonnement, de respect.) Mais Oui ! mais oui !...

LE COMMISSAIRE, fouillant les autres compartiments du porte feuille. — Sapristi !... C’est une somme énorme... une somme énorme !... Une fortune !... Sacré mâtin !...

JEAN GUENILLE, philosophiquement. — Quand je pense qu’il y a des gens qui ont des dix mille francs, dans leurs portefeuilles... et qui se baladent avec... ça fait pitié !...

LE COMMISSAIRE. — Et c’est vous qui avez trouvé ça ?...

JEAN GUENILLE. — Bien sûr, monsieur le commissaire. , LE COMMISSAIRE. — Ah! mais... ah ! mais... c’est épatant !...

FLORA. — C’est shak... c’est shakes...

PREMIER AGENT. — Taisez-vous !

DEUXIÈME AGENT. Nom de Dieu !...

LE COMMISSAIRE — Laissez... laissez... (À Jean Guenille.) Et comment avez-vous trouvé ça ?...

JEAN GUENILLE. — De la façon la plus simple, monsieur le commissaire... (Il se cale bien d’aplomb, pour faire son récit.) Voilà comment... ça s’est passé... (Un temps.) Il pouvait être minuit un quart... minuit et demi... J’étais sur le Boulevard... à la sortie du Vaudeville...

LE COMMISSAIRE. Ah ! vous êtes un homme de premières... vous aussi ?

JEAN GUENILLE, modestement. — Faut bien !... (Reprenant.) Mais la concurrence de plus en plus nombreuse... la fatigue d’une journée sans pain... ma hernie aussi... car j’ai, monsieur le commissaire, une hernie qui me gêne beaucoup... et fait que je ne suis pas très agile... à preuve que j’ai été réformé, anciennement, du service militaire, à cause de cette infirmité... Oui... enfin... tout cela... vous comprenez, m’avait valu une soirée dérisoire... Ah ! misère !... deux sous... et encore deux sous étrangers.... qu’un beau monsieur... dans votre genre... monsieur le commissaire... un monsieur bien nippé... pour ça !... cravate blanche... plastron de chemise boutonné de perles... canne à béquille d’or... de la soie et de la fourrure partout... m’avait refilés, pour lui avoir ouvert la portière de son coupé... (Haussant les épaules.) Deux sous... deux mauvais sous... à un pauvre bougre comme moi... un millionnaire !... Si ça ne fait pas pitié !...

LE COMMISSAIRE. — C’est malheureux, sans doute... mais à qui de plus pauvre vouliez-vous donc qu’il les repassât ?... N’attaquez jamais les millionnaires, mon brave homme... Ils sont indispensables au mécanisme social. Et s’il n’y avait plus de millionnaires... est-ce que vous trouveriez sur les trottoirs... des portefeuilles... comme celui-là ?... Continuez !...

JEAN GUENILLE, un peu embarrassé. — Alors... je me dis, en considérant ces deux sous qui n’avaient pas cours : « Mauvaise journée... sapristi ! Depuis trois semaines, je n’en ai pas eu une si mauvaise... Ah ! l’on a bien raison de prétendre que le commerce ne va pas. Et si c’est la faute aux Anglais... comme on l’assure, dans les journaux... »

LE COMMISSAIRE. — Tout est la faute aux Anglais...

JEAN GUENILLE. — Sacrés Anglais, alors... que le diable les emporte !...

LE COMMISSAIRE. — À la bonne heure !... Mais au fait !... au fait !

JEAN GUENILLE. — J’y viens... monsieur le commissaire... Sacrée hernie aussi...

LE COMMISSAIRE. — Dépêchons... dépêchons !

JEAN GUENILLE. — Voilà.., J’habite place d’Anvers, monsieur le commissaire de police... C’est loin !... Je me décidai à rentrer chez moi... n’ayant point perdu l’espoir de rencontrer, en chemin, un pochard généreux... un brave souteneur... ou une pauvre fille des rues... car, voyez-vous... eux, du moins... ils ont un cœur...

FLORA. —Pour sûr !...

JEAN GUENILLE, poursuivant. — Qui me donneraient deux sous... deux vrais sous... avec quoi je pourrais acheter du pain, le lendemain... Et comme je marchais depuis un quart d’heure... cahin-caha... sans avoir rencontré personne... voilà que je sens... tout à coup... sous mes pieds... quelque chose de mou. D’abord je pensai que ça pouvait être une ordure... Et puis... je réfléchis que ça pouvait être quelque chose de bon à manger... (Un temps.)... quelque chose de bon à manger !... (Il se frictionne le ventre.) Le hasard n’aime guère les pauvres, et il ne leur réserve pas souvent des surprises heureuses... Mais... quoi  !... on ne sait jamais !... Tenez !... je me souviens avoir trouvé, une nuit, rue Blanche... un gigot de mouton... Ah ! je me suis régalé... cette nuit-là.., et je me suls régalé comme un pauvre chien !... Mazette !... (Temps.) Je me baissai pour ramener l’objet... et dès que je l’eus touché : « Va te promener, que je dis encore, c’est point des choses qui se mangent... Je suis volé... » J’étais volé, en effet, car c’était, monsieur le commissaire... ce portefeuille de malheur... Naturellement... à la lueur d’un bec de gaz tout proche, j’ouvris ce portefeuille et l’examinai... Dans un des compartiments, je trouvai une liasse de billets de banque, attachés par une épingle... Personne dans la rue, ni un passant, ni un chien, ni une boutique allumée... Au loin, seulement, très loin... le bruit d’une voiture qui s’éloignait encore... Jamais je n’avais vu la rue si triste... si triste... et jamais je ne m’étais senti si pauvre... si pauvre !... (Il baisse un peu la tête, et se passe la main dans les cheveux.) Rien, dans les autres compartiments... pas une carte... pas une photographie... pas une lettre... pas le moindre indice qui pût faire connaître le propriétaire de cette fortune que j’avais là... dans la main... Et je me dis encore : « Ah bien, merci !... Va falloir que je porte ça au commissaire de police... Ça va me déranger de ma route... et je suis bien... bien fatigué... Non... vraiment.., cette nuit... je n’ai pas de chance... » Et voilà, monsieur le commissaire... Je cherchais deux sous... deux vrais sous... et je tombe sur des dix mille francs !... (Geste de découragement.) Ça fait pitié !...

FLORA, qui s’est montrée très intéressée par ce récit. — Ah ! bien vrai ! Quelle gourde !... (Gestes bourrus, menaces des agents.)

JEAN GUENILLE. — Et maintenant, monsieur le commissaire... il est tard... j’ai les membres rompus et bien du chemin à faire... Je vais m’en aller, si vous le permettez !

LE COMMISSAIRE. — Un instant !... Vous ne pouvez vous en aller comme ça... Vous ne le pouvez pas, sapristi... Mais c’est une histoire ébouriffante que vous me dites là... presque un conte de fées... c’est shakespearien !... Mais saperlipopette... si tout cela est vrai...

JEAN GUENILLE. — Sur ma tête, monsieur le commissaire de police...

LE COMMISSAIRE. — Je le crois... j’en suis sûr... Vous avez l’accent de la vérité... Mais... sacristi !... vous êtes un honnête homme... un brave homme... Vous êtes un héros !... Ii n’y a pas à dire... vous êtes un héros !...

JEAN GUENILLE. — Oh ! monsieur le commissaire de police !

LE COMMISSAIRE, impérieux. — Un héros... Il n’y a pas d’erreur... Je m’y connais !... Je ne cesserai pas de le crier partout : «  Vous êtes un héros ! »

JEAN GUENILLE. — Une supposition, monsieur le commissaire de police... que ce soient ces braves agents qui aient trouvé ce portefeuille ?

PREMIER AGENT, les yeux ronds. — Hum !... hum !

DEUXIÈME AOENT, presque bas, mais avec conviction. — Nom de Dieu !

JEAN GUENILLE, se tournant sur Flora. — Ou bien cette gentille demoiselle ?

FLORA. — Ah là là !

JEAN GUENILLE. — Ou bien, vous...

LE COMMISSAIRE. — Moi ?... (Hésitant.) Diable !... (Subitement catégorique.) Eh bien... moi aussi, je serais un héros !... Un héros.. vous entendez ?... Je ne m’en dédis point... Car... dix mille francs... Mazette ... Dix mille francs... songez donc... et la rue déserte... la nuit... le silence.., vous auriez pu... Enfin, mon brave homme, vous êtes un héros... quoi !...

JEAN GUENILLE, souriant, bonhomme. — Ça ne me fait pas la jambe plus belle... monsieur le commissaire.

LE COMMISSAIRE. — Ne dites pas ça ! Ne vous calomniez pas !... C’est un acte admirable... splendide... un acte héroïque... Ma foi... je ne trouve point d’autre mot... un acte d’une portée morale... considérable... un acte insensé... Vous méritez le prix Montyon... Plus même... vous méritez le prix Nobel... Parfaitement... parfaitement ! (Aimable.) Comment vous appelez-vous ?

JEAN GUENILLE. — Jean Guenille, monsieur le commissaire...

LE COMMISSAIRE, lyrique. — Et il s’appelle Jean Guenille !... Mais c’est à ne pas croire... C’est à mettre dans un livre !... (Très souriant.) Votre profession ?...

JEAN GUENILLE. — Plaît-il ?

LE COMMISSAIRE — Je vous demande ce que vous faites... à quoi vous travaillez ?... votre profession, enfin ?

JEAN GUENILLE. — Hélas !... monsieur le commissaire !

LE COMMISSAIRE. -— Ramasseur de portefeuilles... ce n’est pas une profession !...

JEAN GUENILLE. — Je n’en ai point d’autre !...

LE COMMISSAIRE, étonné. — Comment ?... Vous n’avez pas de profession ?... pas de pro-fes-sion ?

JEAN GUENILLE. — Ça doit se voir, il me semble !

LE COMMISSAIRE. — Vous vivez de vos rentes ?

JEAN GUENILLE. — Pas même de celle des autres... Je vis de la charité publique, monsieur le commissaire... Et vraiment... puis-je dire que j’en vis ?...

LE COMMISSAIRE, il se gratte la tête. — Ah ! diable !... Ah ! sacristi !... Voilà que ça se gâte... (Ici le commissaire esquisse une grimace.) Nom d’un chien... que c’est embêtant !... Et moi qui avais de la sympathie... de l’estime... de l’admiration pour vous !... (D’une voix moins enthousiaste, presque sèche.) Appelons les choses par leur vrai nom... Vous êtes un mendiant... là ?

JEAN GUENILLE. — Mon Dieu !... je ne m’en vante pas... monsieur le commissaire... Bien sûr... si je pouvais... j’aimerais mieux une autre situation sociale...

LE COMMISSAIRE, devenu grave. — Ta... ta  !... Paresse... indiscipline... refus d’accomplir les devoirs du citoyen... individualisme. (Après un temps.) Où demeurez-vous ?

JEAN GUENILLE. — Place d’Anvers !

LE COMMISSAIRE. — Ah !... vous demeurez... place d’Anvers... C’est très bien !... Votre numéro ?

JEAN GUENILLE. — Ce n’est pas un numéro où j’habite, monsieur le commissaire... c’est un banc !...

LE COMMISSAIRE, fronçant le sourcil. — Un banc ?...

JEAN GUENILLE. — Oui.., un banc... dans le square... sous un marronnier...

LE COMMISSAIRE. — Vous voulez rire, mon brave homme ?

JEAN GUENILLE. — Hélas ! Non !... Et si je vous disais que ce banc est le dernier mot de l’habitation moderne... vous ne me croiriez pas, monsieur le commissaire.

LE COMMISSAIRE. — Alors... vous n’avez pas... non plus... de domicile ?... de do-mi-ci-le ?

JEAN GUENILLE. — Dame !...

LE COMMISSAIRE. — C’est très grave... vous savez que c’est excessivement grave... Mais vous êtes forcé d’avoir un domicile... forcé par la loi !...

JEAN GUENILLE. — La misère et la loi, monsieur le commissaire, ça fait deux choses...

LE COMMISSAIRE. — Un homme sans domicile... savez-vous bien ce que c’est ?...

JEAN GUENILLE. — Un malheureux... probable !...

LE COMMISSAIRE. — Non... un réfractaire... quelque chose comme un déserteur civil... un criminel... quelquefois... un délinquant, toujours... vous êtes un délinquant, Jean Guenille !...

JEAN GUENILLE, hochant la tête. — Je ne sais pas si je suis un délinquant... Ce que je sais... c’est que je n’ai point de travail... point de ressources... rien... rien... On me chasse de partout... Et quand je tends la main... voyez, monsieur le commissaire... on ne me donne que des sous étrangers...

LE COMMISSAIRE. — Évidemment... parce que vous êtes un danger social...

JEAN GUENILLE. — Un danger social  !... Ah ! monsieur le commissaire !... Regardez-moi... regardez ma figure... et mes mains... et mes pauvres jambes si lasses ! Par surcroît... je suis vieux et infirme... Ça fait pitié... J’ai une hernie...

LE COMMISSAIRE. — Une hernie !... une hernie !... Là n’est pas la question... La question est de savoir... non ce que vous avez... mais ce que vous n’avez pas... Vous avez une hernie... c’est très bien... mais vous n’avez pas de domicile ! Par conséquent, vous êtes en état de vagabondage... vous êtes tout simplement passible du délit de vagabondage... Ah !... voilà une chose ennuyeuse et compliquée ! Un héros... c’est évident... vous êtes un héros... mais vous êtes aussi un vagabond... Et s’il n’y a pas de lois en faveur des héros... il y en a des tas contre les vagabonds... des tas, Jean Guenille !

JEAN GUENILLE. — Ah ! bien sûr !... ça n’est pas ce qui manque !...

LE COMMISSAIRE, ironique. — Vous n’aviez pas songé à tout cela, hein ! en ramassant ce portefeuille... Vous vous imaginiez que c’était une chose toute simple... un geste facile... de ramasser sur le trottoir un portefeuille ?... Eh bien, voilà !... Diable de sacré bonhomme, va ! Quelle idée, aussi !... quelle fichue idée !...

JEAN GUENILLE. — Ah ! pour sûr... si j’avais su... la loi.. ma foi... je l’aurais laissé ramasser par d’autres... par des riches.

LE COMMISSAIRE. — Et vous auriez bien fait... Jean Guenille... L’argent est le bien des riches... et les riches prennent leur bien là où ils le retrouvent...

JEAN GUENILLE. — Parce que les riches... c’est pas les pauvres !...

LE COMMISSAIRE. — Évidemment! vous raisonnez juste maintenant... Par malheur, c’est trop tard !...

JEAN GUENILLE. — N’empêche que ça n’est pas encourageant d’être honnête !...

LE COMMISSAIRE. — Il ne s’agit pas d’être honnête... Personne ne vous demande d’être honnête, Jean Guenille... Il s’agit, seulement de respecter la loi... ou de la tourner.., ce qui est la même chose...

JEAN GUENILLE. — J’entends bien !... Oui... oui  !... Mais faut être riche pour ça !

LE COMMISSAIRE. — Qu’est-ce que vous voulez !... C’est ainsi... (Faisant sauter dans sa main le portefeuille.)... Voilà ce portefeuille... D’accord... à votre place... et dans votre situation... il n’y en a peut-être pas beaucoup qui l’eussent rapporté, ce portefeuille !... J’en conviens... Je ne veux pas prétendre, remarquez, que vous ayez été un imbécile de le rapporter... Non... au contraire... vous avez manqué de prudence... d’opportunité... de réflexion... tout au plus !... En somme, moralement parlant !... votre action n’en est que plus méritoire... Elle est même digne d’une récompense... et cette récompense... que je ne juge pas inférieure à cent sous... vous l’aurez sans doute... dès que nous aurons retrouvé... si nous la retrouvons jamais... la personne à qui appartiennent ce portefeuille et les dix billets de mille francs qu’il contient !... Oui... mais... légalement ?... Légalement... vous vous êtes mis dans un très mauvais cas...

JEAN GUENILLE — J’entends bien... j’entends bien !...

LE COMMISSAIRE. — Comprenez-moi... C’est pour l’avenir !... Il n’existe pas, dans le Code ni ailleurs... un article de loi qui vous oblige à retrouver, dans la rue, la nuit, des portefeuilles garnis de billets de banque!... (Il prend le Code, sur son bureau.) Tenez, voici le Code... Cherchez... Il n’y en a pas un....

JEAN GUENILLE. — J’entends bien,,. j’entends bien !...

LE COMMISSAIRE. — Il y en a un, au contraire, qui, sous les peines les plus sévères... vous force à avoir un domicile... (Il remet le Code en place, sur son bureau.) Ah ! vous eussiez mieux fait, je vous assure, de trouver un domicile... plutôt que ce portefeuille !

JEAN GUENILLE, — J’entends bien... monsieur le commissaire . alors ?...

LE COMMISSAIRE, se levant. — Moi... je vais vous trouver un domicile !...

JEAN GUENILLE. — Vrai ?...

LE COMMISSAIRE — Parole d’honneur !...

JEAN GUENILLE. — Vous êtes bien bon, monsieur le commissaire...

LE COMMISSAIRE — Voilà !... Vous allez coucher au poste cette nuit...

JEAN GUENILLE – Bon !

LE COMMISSAIRE. — Et demain matin... je vous enverrai au dépôt !...

JEAN GUENILLE, étonné. — Au dépôt ?...

LE COMMISSAIRE, --se levant--. — Oui !...

FLORA. — Ah bien ! vrai !...

JEAN GUENILLE. — Ça, par exemple !...

LE COMMISSAIRE, aux agents. — Empoignez cet homme... Mais soyez doux avec lui... C'est un héros...

FLORA, au comble de la stupéfaction. — Ah !..

LES DEUX AGENTS, empoignant brutalement Jean Guenille. — Allons ! oust... au bloc !...

Ils l’entraînent en le bousculant, en le bourrant de coups.

JEAN GUENILLE, sans résister. — Vraiment... je n’ai pas de chance.., aujourd’hui... Ces sacrés bourgeois... je vous demande un peu !...

PREMIER AGENT, le bourrant. —Oust !... Tu parleras après !... espèce d’héros !

JEAN GUENILLE. — Ça fait pitié !...

Ils disparaissent.


SCÈNE V

LE COMMISSAIRE, FLORA


Flora est consternée. Elle s’avance vers le commissaire, Petit silence.

FLORA. — Alors ?... C’est pas pour rire ?

LE COMMISSAIRE. — Quoi ?

FLORA. — Que tu l’envoies au dépôt, ce pauvre vieux ?

LE COMMISSAIRE. — Bien sûr !

FLORA. — Ta parole ?

LE COMMISSAIRE. — Mais oui !...

FLORA, un temps. — Ah ! non sais !... Je te déteste !

LE COMMISSAIRE. — Inutile de crier ainsi... il n’y a plus personne,

FLORA. — Oh ! c’est pour mon compte, cette fois... c’est pour de vrai !... (Trépignant.) Je ne veux plus de toi... J’ai honte de toi !... Dieu que tu es laid !

LE COMMISSAIRE. — Ah ! tu m’ennuies, à la fin !...

FLORA. — Je t’ennuie !... Eh bien !... ça n'est pas fini...

LE COMMISSAIRE. — Oui ?... Eh bien, fais-moi le plaisir de t’en aller d’ici !...

FLORA. — Non... je ne m’en irai pas !...

LE COMMISSAIRE. — Tu ne veux pas t’en aller ?

FLORA. — Non... et non !

LE COMMISSAIRE. — C’est bien entendu ?

FLORA. — Oui...

LE COMMISSAIRE. — À ton aise !...

Il appuie le doigt sur le bouton d’une sonnette électrique.

FLOUA. — Que fais-tu ?

LE COMMISSAIRE. —— Tu vas voir !...


SCÈNE VI

LES MÊMES, PREMIER AGENT, DEUXIÈME AGENT


LE COMMISSAIRE, aux agents. — Emparez-vous de cette femme !...

FLORA, pouvant à peine parler de surprise et de colère. — Non !...

LE COMMISSAIRE. — Et menez-la au poste !

FLORA, même jeu. — Ah !...

LE COMMISSAIRE. — Je verrai demain...

Les agents se précipitent.

PREMIER AGENT. — C’est pas malheureux !

DEUXIÈME AGENT. — Enfin !...

Ils empoignent chacun par un bras Flora, qui se débat, proteste, crie.

FLORA. — Non !... non !... je ne veux pas !...

PREMIER AGENT. — Oh ! la mâtine !

DEUXIÈME AGENT. — Tais-toi donc !... Allons... Oust !

FLORA, par delà la grosse voix des agents et le bruit de la lutte, on n’entend que des bouts de phrases. — Lâchez-moi !... Je ne veux pas !... Brutes !... Canailles !... Non !... non !...

PREMIER AGENT. — Mais tais-toi donc !... (Il la brutalise.)

LE COMMISSAIRE. — Soyez doux avec elle... C’est une femme, après tout !

DEUXIÈME AGENT. — Mais elle enragée !...

Cris... pleurs... invectives de Flora, vite traînée par les agents, qui disparaissent.


SCÈNE VII

LE COMMISSAIRE, puis JÉRÔME MALTENU


Le commissaire, resté seul, marche, marche de long en large, sur la scène... On n’entend plus rien dans la coulisse... Il va ensuite à son bureau, ois il range des papiers.

LE COMMISSAIRE, prenant le portefeuille, qu’il considère et qu’il remet dans un tiroir qu’il terme à double tour. — Imbécile !..

Ensuite, le geste fébrile, il endosse son pardessus, remet son foulard, son chapeau, allume une cigarette.

LE COMMISSAIRE. — Ces sacrées femmes ! ... Avec elles, on ne peut pas avoir huit jours de tranquillité...

Il va pour sortir. Jérôme Maltenu apparaît dans l’encadrement de la porte à droite.

MALTENU. — Pardon, monsieur le commissaire !...

LE COMMISSAIRE. — Vous !... Ah çà, mais !... qu’est-ce que vous faites ici !... Vous n’êtes donc pas parti !

MALTENU. — Monsieur le commissaire...

LE COMMISSAIRE. — Voulez-vous bien vous en aller !...

MALTENU, — Mais... monsieur le commissaire... j’y ai mis... de la mousse... de la...

LE COMMISSAIRE. — Fichez-moi la paix... (Il le pousse.)... ou je vous fourre aussi au bloc... (Il se retourne et voit les agents entré, au bruit de la dispute.)... Vous aussi  !...

Il sort, en bousculant les agents.