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Les Chroniques de Sire Jean Froissart/Livre I, Partie I/Chapitre CCLXXIII

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Texte établi par J. A. C. Buchon (Ip. 226-227).
Livre I. — Partie I. [1346]

CHAPITRE CCLXXIII.


Comment le roi d’Angleterre se partit de Caen, et prit Louviers et Vernon, et ardit et exila tout le pays jusques à deux lieues près de Paris en costiant la rivière de Seine.


Ainsi ordonna le roi d’Angleterre ses besognes, étant en la ville de Caen, et renvoya sa navire chargée d’or et d’avoir conquis, et bons prisonniers dont il y avoit jà plus de soixante chevaliers et trois cents riches bourgeois, avec ce grand’foison de saluts et d’amitiés à sa femme, la gentille roine d’Angleterre, madame Philippe.

Or laisserons-nous à parler du comte de Hostidonne et de la navire qui s’en alla vers Angleterre, et parlerons du dit roi comment il persévéra en ce voyage. Quand il eut séjourné en la ville de Caen, ainsi que vous avez ouï, et que ses gens en eurent fait leur volonté, il s’en partit et fit chevaucher ses maréchaux, ainsi comme devant, l’un d’un côté et l’autre d’autre, ardant et exillant le pays[1] ; et prirent le chemin d’Évreux, mais point n’y tournèrent, car elle étoit trop forte et trop bien fermée ; mais ils chevauchèrent devers une autre grosse ville que on appelle Louviers.

Louviers adonc étoit une des villes de Normandie où l’on faisoit la plus grand’plenté de draperie, et étoit grosse, riche et marchande : si entrèrent les Anglois dedans et la conquirent à peu de fait, car elle n’étoit point fermée : si fut toute courue, robée et pillée, sans déport ; et y conquirent les dits Anglois très grand avoir. Quand ils en eurent fait leurs volontés, ils passèrent outre, et entrèrent en la comté d’Évreux, et l’ardirent toute, excepté les forteresses : mais oncques n’y assaillirent ville fermée ni châtel ; car le roi vouloit épargner ses gens et son artillerie, car il pensoit bien qu’il en auroit à faire, ainsi que messire Godefroy de Harecourt lui avoit dit et montré. Si se mit le roi d’Angleterre et tout son ost sur la rivière de Seine en approchant Rouen, où il avoit grand’foison de gens d’armes de Normandie ; et en étoit capitaine le comte de Harecourt, frère à messire Godefroy, et le comte de Dreux[2]. Point ne tournèrent les Anglois vers Rouen, mais ils allèrent à Vernon, où il y a un bon châtel et fort : si ardirent la ville, mais au chàtel ne portèrent-ils point de dommage. En après ils ardirent Vernueil et tout le pays d’environ Rouen, et le Pont-de-l’Arche ; et vinrent jusques à Mante et à Meullent, et gâtèrent le pays de là environ ; et passèrent de-lez le châtel de Rolleboise, mais point ne l’assaillirent ; et partout trouvoient-ils sur la rivière de Seine les ponts défaits ; et tant allèrent qu’ils vinrent jusques à Poissy, et trouvèrent le pont rompu et défait ; mais encore étoient les estaches et les gites en la rivière. Si s’arrêta là le roi et y séjourna par cinq jours. Entrementes fut le pont refait, bon et fort pour passer son ost aisément et sans péril : si coururent ses maréchaux jusques bien près de Paris, et ardirent Saint-Germain-en-Laye et la Montjoie[3], Saint-Cloud et Boulogne de-lez Paris, et le Bourg-la-Roine ; dont ceux de Paris n’étoient mie bien assurs, car elle n’étoit point adonc fermée : si se doutoient que les Anglois ne venissent par outre jusque là.

Adonc s’émut le roi Philippe, et fit abattre tous les appentis de Paris, pour chevaucher plus aisément parmi Paris ; et se partit de Paris et s’en alla à Saint-Denis, là où le roi de Behaigne, messire Jean de Hainaut, le duc de Lorraine, le comte de Flandre, le comte de Blois, et très grand’baronie et chevalerie étoient. Quand les gens de Paris virent le roi leur seigneur partir, si furent plus effrayés que devant ; et vinrent à lui en eux jetant à genoux, et dirent : « Ha ! cher sire et noble roi, que voulez-vous faire ? Voulez-vous ainsi laisser et guerpir la bonne cité de Paris ? Et si sont vos ennemis à deux lieues près ; tantôt seront en cette ville, quand ils sauront que vous en serez parti ; et nous n’avons ni n’aurons qui nous defende contre eux. Sire, veuillez demeurer et aider à garder votre bonne cité. » Donc répondit le roi et dit : « Ma bonne gent, ne vous doutez de rien ; jà les Anglois ne vous approcheront de plus près. Je m’en vais jusques à Saint-Denis devers mes gens d’armes ; car je vueil chevaucher contre les Anglois et les combattre, comment qu’il soit. »

Ainsi rapaisa le roi de France la communité de Paris, qui étoit en grand doute que les Anglois les venissent assaillir et détruire, ainsi qu’ils avoient fait ceux de Caen. Et le roi d’Angleterre se tenoit en l’abbaye de Poissy-les-Dames ; et fut là le jour de Notre-Dame my-août ; et y tint sa solennité ; et sist à tables en draps fourrés d’ermines, de vermeille écarlate, sans manches.

  1. Une lettre du confesseur du roi d’Angleterre nous apprend que les légats du pape s’étant avancés jusqu’à Lisieux, entamèrent une négociation pour procurer la paix entre les deux rois et proposèrent, au nom de Philippe de Valois, le duché d’Aquitaine à Édouard pour le posséder comme son père l’avait possédé ; mais que cette proposition ayant été rejetée, les négociations cessèrent. Voici le fragment de cette lettre, tel qu’il est rapporté dans Robert d’Avesbury.

    « Benedicere debemus Deum cœli et coram omnibus viventibus meritò confiteri, quod fecit nobiscum misericordiam suam. Nam post conflictum habitum in Cadamo, in quo multi admodum interfecti sunt, villa capta est et usque ad nudos parietes spoliata, civitas Bajocensis se sponte reddidit, timens ne consimilia paterentur. Et Dominus noster rex versus Rothomagum direxit iter suum ; cui domini cardinales occurrentes in civitate Lexoviensi ad pacem plurimùm hortabantur. Quibus curialiter receptis, propter reverentiam Sedis Apostolicæ et Ecclesiæ sacrosanctæ, responsum fuit quod dominus noster rex, semper pacem desiderans, quæsivit eam viis et modis omnibus racionabilibus quibus scivit et optulit vias multas propter desiderium pacis habendæ, licet in præjudicium non modicum causæ suæ, et quod adhuc paratus est pacem admittere, dum tamen sibi via racionabilis offeratur. Dicti vero cardinales posteà adversarium domini regis allocuti redierunt et optulerunt ducatum Aquitamæ, ut eum pater suus tenuit, et quòd spem dédit plura habendi per viam maritagii, si tractatus pacificus haberetur. Sed quia ista via non placuit, nec cardinales adversarium domini regis minimè tractabilem invenerunt, desperati de fine bono simpliciter recesserunt. Dominus autem rex continuè progrediens et proficiens, villas grossas omnes per quas transivit optinuit, nemine resistente, sed omni homine fugiente. Deus enim ita omnes exercuit ut viderentur omninò corda sua perdidisse. Castra insuper et municiones, paucis invadentibus, licet fortissima essent, impulsu levi cepit. Adversarius autem suus in Rothomago exercitum magnum congregavit ; et licet esset in multitudine copiosa pontem Secanæ fregit, et ex unà parte Secanæ ex adverso dominum nostrum regem diebus singulis sequebatur, pontes omnes diruens et muniens ne ad eum transiremus. Et licet continuè spolia fierent per universam terram, et incendia in latitudine viginti miliarium in circuitu, et ad unum miliare juxta eum, noluit tamen, nec audebat in defensionem populi sui et regni, cum possit, aquam Secanæ pertransire. Et sic dominus rex venit Pussiacum ubi invenit pontem fractum ; et adversarius suus citra Pussiacum non quievit. »

  2. Le comté de Dreux appartenait alors à Louis, vicomte de Thouars, par sa femme Jeanne, fille et héritière de Jean II, comte de Dreux. Quelques manuscrits disent le comte d’Évreux. Cette leçon ne saurait être bonne : Charles-le-Mauvais, roi de Navarre et comte d’Évreux, était encore enfant.
  3. Le château de La Montjoie était sur la montagne au bas de laquelle était située l’abbaye de Joyenval.