Les Contes de Canterbury/Conte de l’écuyer

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Groupe F. Conte de l’Ecuyer’-

PROLOGUE DE i/EcUYER.

(( Ecuyer, approchez, s’il ne vous en déplaît,

et ditbs nous quelque histoire d’amour ; car, pour sûr,

là-dessus en savez aussi long que personne. »

« Non, Messirc (dit-il), mais je dirai comme je sais,

de bon cœur ; car point ne veux me rebeller

contre votre désir ; je veux bien dire un conte.

Excusez-moi si je m’exprime mal,

j’ai bon vouloir ; et, tenez, voici mon histoire. »

» «

Ici commence le conte de VEcuyer.

A Sarray \ au pays de Tartarie, 10 vivait un roi qui contre la Russie fit guerre, ce qui causa la mort de maint homme vaillant. Ce noble roi avait nom Gambinskan9,

1. Comme il est manifeste à première me, le conte de l’Ecuyer est d’origine orientale. Toute la magie en est familière aux lecteurs des Mille et une Nuits. Chaucer a pu connaître le cheval magique par le roman d’Adenet le Roi, Cléo- mades et Claremont, écrit vers la On du xin* siècle. On trouve un peu partout avant lui les autres enchantements : le miroir, l’anneau qui permet d’en- tendre les oiseaux, etc. Quant au cadre du conte, la description du Khan, de sa cour et de ses fêtes, M. Skeat a montré que Chaucer l’avait emprunté aux voyages de Marco Polo.

Spencer a raconté dans sa Reine des Fées (liv. IV, chant 2, st. 30-33) la joule dont Canacée est le prix et que Chaucer avait promis de décrire.

2. Aujourd’hui Tzarev, près de Sarepta. Ce lieu avait jadis grande importance et servait parfois à désigner la Caspienne, appelée par Marco Polo la mer de Sarain. C’est du reste par erreur que Chaucer fait régner le Khan dont il parle à Sarray. Il aurait dû dire & Cambalu (auj. Pékin), et c’est du reste à cette der- nière ville qu’il songe dans sa description. M. Skeat pense que Chaucer a pris le mol de Cambalu pour en faire le nom d’un des deux fils du Khan, Ca m bal us ou Cambalo.

3. Gengis-Khan. La suite du récit montre que Chaucer l’a confondu avec son petit-fils, Kubla-Khan. qui en son temps avait si grand renom

qu’il n’était nulle part, en nulle région,

si excellent seigneur en toutes choses ;

il ne lui manquait de rien de ce qui fait un roi,

et à la religion dans laquelle il était né

il gardait la foi jurée ;

et il était en outre hardi, et sage, et riche, 20 et pitoyable et juste, toujours pareillement ;

fidèle à sa parole, bienveillant, honorable,

d’un caractère aussi stable qu’un centre * ;

jeune, frais, vigoureux, aussi ardent aux armes

que n’importe lequel des bacheliers de sa maison.

Il était bien de sa personne et fortuné,

et toujours tenait si bien état royal

que nulle part n’était homme pareil.

Ge noble roi, ce Tartare Gambinskan

avait deux fils d’Elpheta son épouse, 30 dont l’aîné s’appelait Algarsyf,

et l’autre fils avait nom Gambalo.

Ge digne roi avait une fille aussi,

qui était la plus jeune, et que Ton nommait Ganacée.

Mais vous dire combien elle était belle

n’est au pouvoir de ma langue ni de mon savoir ;

je n’ose entreprendre si haute tâche.

Mon anglais d’ailleurs est insuffisant ;

il faudrait être rhéteur excellent,

connaissant les couleurs propres à cet art, 40 pour la décrire en toutes ses parties.

Je ne suis tel, il me faut parler comme je peux.

Or il advint que lorsque Cambinskan

eut pendant vingt hivers porté son diadème,

comme il avait coutume chaque année, je suppose,*

il fit proclamer la fête de sa nativité

aux quatre coins de Sarray, sa cité,

le dernier jour des Ides de Mars, selon le cours de l’année.

Phébus le soleil était moult joyeux et clair,

1. Considéré ici comme poinl de plus grande stabilité, — au sens de pivot. Cf. Paradise Regained, IV, 533 :

Proof against ail temptation as a rock Of adamant, and, as a centre, firm. car il n’était pas loin de son exaltation 50 dans la face’ de Mars, et dans sa mansion *

en A ries*, le signe bouillant de la colère.

Le temps était tout joyeux et bénin ;

aussi les oiseaux dans la clarté du soleil,

la saison aidant et aussi la jeune verdure,

bien haut chantaient leurs amours ;

il leur semblait avoir obtenu protection

contre l’épée aiguë et froide de l’hiver.

Ce Cambinskan, dont je vous ai parlé,

en vêtements royaux est assis sur son dais *, 60 diadème en tête, au haut bout de la table en son palais,

et célèbre sa fête, tant splendide et riche

qu’il n’en fut point de pareille en ce monde.

Et s’il m’en fallait dire tout l’arroi,

cela prendrait une journée d’été ;

point n’est besoin non plus de décrire

l’ordonnance du service à chaque plat.

Je ne parlerai pas de leurs sauces étranges

non plus que de leurs cygnes, ou de leurs héronceaux.

D’ailleurs en ce pays-là, à ce que racontent de vieux chevaliers, 70 il est des aliments tenus pour délicieux

dont les gens de chez nous ne font que peu de cas.

Il n’est au pouvoir de personne de tout relater ;

je ne veux pas vous retarder, car il est prime*

et qu’il n’en résulterait que perte de temps ;

je m’en reviens a mon premier sujet.’ Adonc il advint qu’après le troisième service,

tandis que le roi trônait ainsi en grand apparat,

écoutant ses ménestrels jouer leurs airs

devant lui à la table délectablement, 80 à la porte de la salle tout soudain

arriva un chevalier sur un coursier de bronze,

i. La face est le tiers d’un signe du Zodiaque ou 10 degrés. Chaque signe était considéré comme ayant 30 degrés ou 3 faces. La 1" face d’Anes était appelée face de Mars ; la 2*, face du Soleil, et la 3*, face de Vénus.

2. Maison. « Les 28 mangions de la lune. ■ Chaque planète avait sa mansion dans un des signes du Zodiaque.

3. On regardait Aries comme le signe de 1’ ■ exaltation du soleil >, c’est-à- dire le signe dans lequel le soleil avait le plus d’influence.

4. Dais, au sens d’estrade.

5. Prime, c’est-à-dire neuf heures du matin. et tenant dans sa main un grand miroir de verre ;

au pouce il avait bague d’or

et à son flanc une épée nue pendait ;

et le voilà qui pousse son cheval vers le haut bout de la table.

Dans toute la salle personne ne soufflait mot

dans l’émerveillement de ce chevalier ; et pour le contempler

le suivent attentivement du regard jeunes et vieux. Cet étrange chevalier qui arrivait ainsi soudain, 90 tout armé, sauf le chef, moult richement,

salue le roi, la reine, et tous les seigneurs,

selon le rang qu’ils occupaient dans la salle,

avec si grand respect et obéissance

aussi bien dans son discours que dans son maintien,

que Gauvain ’, avec sa vieille courtoisie,

s’il était revenu du pays des fées,

n’eût pu en rien le surpasser.

Et après ceci, devant la haute table,

il dit d’une voix mâle son message, 100 selon la forme usitée en son langage,

sans une faute de syllabe ou de lettre ;

et, pour que son récit parût meilleur,

avec ses paroles il accordait son visage,

ainsi que l’art du discours l’enseigne à ceux qui l’étudient ;

bien que je ne puisse imiter sa manière,

ni ne puisse franchir aussi haute barrière \

je redirai cependant en clair langage

ce à quoi revient tout son discours,

si toutefois je l’ai bien en mémoire. 110 II dit : « Le roi d’Arabie et de l’Inde,

mon seigneur lige, en ce jour solennel,

vous salue du mieux qu’il est en son pouvoir,

et, en l’honneur de votre fête, vous envoie

par moi, qui suis tout à votre commandement,

ce coursier d’airain qui aisément et bien

peut, en l’espace d’un jour naturel ’,

c’est-à-dire en vingt et quatre heures,

1. Dans un grand nombre de romans arthuriens, Gauvain, neveu d’Arthur, est représenté comme le miroir de la courtoisie.

2.11 semblerait que Gbaucer raillât ici le grand style pompeux et fleuri des Orientaux.

3. Le jour artificiel allait du lever au coucher du soleil. partout où il vous plaira, par temps sec ou pluvieux, vous transporter en tout lieu 120 où vous pousse votre désir,

et ce, sans nul danger, par beau ou vilain temps ;

ou bien s’il vous plaît de voler dans les airs aussi haut

que fait l’aigle, quand il lui sied de s’élever,

ce même coursier voue portera toujours

sans aucun mal, jusqu’à ce que voussoyiezoù vous voulez aller,

quand même vous dormiriez ou reposeriez sur son dos,

et s’en reviendra si vous tournez une cheville.

Celui qui le fabriqua connaissait plus d’une invention ;

il observa mainte constellation 130 avant d’avoir achevé cette opération ;

il connaissait maints sceaux ’ et maints sortilèges.

Et ce miroir aussi, que j’ai là dans ma main,

a pouvoir tel qu’on y peut lire

le moment où adviendra quelque malheur

à votre royaume ou à vous-même aussi,

et clairement qui est votre ami ou votre ennemi.

Et, plus encore, quelque belle dame

à quelqu’un a-t elle donné son cœur,

s’il la trompe, elle verra sa trahison, 140 son nouvel amour et toute son astuce,

si clairement que rien ne restera celé.

Donc, pour cette joyeuse saison d’été,

ce miroir et cetto bague, que vous pouvez voir,

il les envoie à la princesse Canacée,

votre excellente fille ici présente.

La vertu de cette bague, si vous voulez l’apprendre,

est telle que s’il lui plaît de la porter

au pouce, ou de la tenir en sa bourse,

il n’est oiseau qui vole sous le ciel 150 dont elle ne puisse bien comprendre le langage,

et connaître clair et net la pensée,

. et elle pourra lui répondre en sa langue.

Et toutes les herbes qui poussent sur racine

elles les connaîtra, et qui elles peuvent guérir,

si profondes et si larges que soient ses blessures.

1. Sceaux. Une des opérations importantes de la magie médiévale consistait dans la composition des sceaux. Cette épée nue, qui pend à mon côté, a telle vertu que, qui que vous en frappiez, elle taillera et percera son armure de part en part, fût-elle aussi épaisse que chêne branchu ; 160 et l’homme qui par ce coup sera blessé

jamais ne guérira, à moins qu’il ne vous plaise, par merci,

de le frapper avec le plat à l’endroit même

de sa blessure : ceci revient à dire

qu’il faut avec le plat de l’épée

le frapper de nouveau sur sa blessure, et elle se fermera ;

ceci est la vérité pure, sans glose :

une fois dans la main, cette arme ne faudra point. »

Et quand le chevalier eut ainsi dit son conte, il poussa son cheval hors de la grand’salle, et mit pied à terre. 470 Son coursier, qui resplendissait comme clair soleil, se tient dans la cour, immobile comme une pierre. Le chevalier à sa chambre aussitôt est conduit, on le désarme et on le fait asseoir au festin.

En grande pompe on envoie chercher les présents, à savoir l’épée et le miroir,

et on les fait porter incontinent dedans la haute tour par certains officiers commandés pour cela ; et à Ganacée la bague est apportée solennellement, à l’endroit où elle est assise à table. 180 Mais ce qu’il y a de sûr, sans fable aucune,

c’est que le cheval de bronze qu’on ne peut remuer reste là debout, comme s’il était collé au sol. Personne qui puisse le faire bouger de sa place, serait-ce en employant treuil ou poulie ; et pourquoi ? C’est qu’ils ne connaissent pas le secret. Aussi le laisse- t-on en place jusqu’à ce que le chevalier ait enseigné la manière de le faire partir, comme vous le verrez tout à l’heure. Grande était la foule, qui fourmillait en tous sens, 190 pour contempler ce cheval qui est là debout ; car il était si grand, si large et long et si bien proportionné pour être fort qu’on eût dit tout à fait destrier de Lombardie ; avec cela si parfait et l’œil si vif qu’il semblait être un noble coursier de la Pouille. Car, en vérité, depuis la queue jusqu’au bout de l’oreille,

la nature ni l’art n’auraient pu amender

la plus petite chose : c’était lavis de tous.

Mais ce qui les faisait toujours s’émerveiller le plus, 200 c’était comment il pouvait marcher, étant d’airain ;

il était du pays des fées, supposait-on ;

divers étant les gens, divers étaient les avis ;

autant de tètes il y a, autant d’opinions.

Us bourdonnaient comme fait un essaim d’abeilles,

et donnaient des raisons selon leur imagination,

répétant les vieilles poésies,

et disaient qu’il était comme Pégase.

ce cheval qui avait des ailes pour voler ;

ou encore c’était le cheval du grec Sinon 210 qui amena la destruction de Troie,

ainsi qu’on le peut lire dans les vieilles gestes. « Mon cœur (disait l’un) est tout en émoi ;

je crois qu’il y a là-dedans des hommes d’arme,

qui ont fait dessein de prendre cette ville.

11 serait bon de tirer tout cela au clair. »

Un autre parlait tout bas à son compagnon,

disant : « Il ment, ce semble être plutôt

une apparence produite par quelque tour de magie

comme en les grandes fêtes les jongleurs en pratiquent. » 220 Sur diverses suppositions ainsi ils bavardent et dissertent,

selon la coutume des ignorants qui jugent

de choses fabriquées trop ingénieusement

pour qu’en leur ignorance ils les puissent comprendre ;

ils opinent volontiers pour le mal. • Et quelques-uns se demandaient à propos du miroir

qui avait été porté dans la maîtresse tour,

comment on y pouvait voir de telles choses.

Un autre répliquait que ce pouvait bien être produit

naturellement, par des combinaisons 230 d’angles, et d’adroites réflections,

et Ton disait qu’à Rome en était un pareil *.

Us parlaient d’AIlozen * et de Vitello ’

1. Dans les Sept Sages, il est dit qu’il y avait à Rome un miroir magique placé là par Venehanteur Virgile.

2. Astronome arabe du xi* siècle.

3. Mathématicien polonais du xm’ siècle. Ces noms et d’ailleurs plus d’un des et d’Aristote, qui écrivirent en leur temps sur des lentilles et d’étranges miroirs, comme le savent ceux qui ont ou ! parler de leurs livres. Et d’autres gens s’émerveillaient de l’épée

qui pouvait transpercer n’importe quelle chose ;

et se mettaient à parler du roi Télèphe ’

et d’Achille et de sa lance merveilleuse 240 avec laquelle il pouvait aussi bien guérir ou blesser,

tout comme il est possible avec cette épée

dont vous-mêmes avez ouï parler tout à l’heure.

Ils parlent de diverses trempes de métal,

et parlent aussi de médecines,

et comment et quand il doit être trempé1 ;

mais cela m’est à moi tout-à fait inconnu. Puis ils parlèrent de l’anneau de Ganacée,

et dirent tous que d’une pareille merveille

dans l’art de faire des anneaux aucun n’avait ouï parler, 250 sauf que le fameux Moïse et le roi Salomon

eurent renom d’habileté en cet art.

Ainsi parlent les gens en se tirant à l’écart.

Mais cependant certains disaient que c’était

merveille de fabriquer du verre avec des cendres de fougère,

et pourtant le verre n’est pas pareil aux cendres de fougère ;

mais comme c’est chose que les hommes savent depuis longtemps,

alors cessent leurs bavardages et leurs étonnements.

D’aucuns s’étonnent aussi fort des causes du tonnerre,

du flux et du reflux, des fils de la Vierge et du brouillard 260 et de toutes choses, jusqu’à ce qu’ils aient découvert la causo Ainsi ils bavardent et jugent et devisent

jusqu’à ce que le roi se lève de table.

Phébus avait quitté l’angle méridional ’,

et la bête royale montait encore,

le noble Lion avec son Aldiran*,

quand ce roi tartare, ce Cambinskan

termes de ce passage sont empruntés au Roman de la Rose, v. 18234-18387.

1. Télèphe, roi de Mysie, fui blessé, puis guéri, par la lance d’Achille.

2. Chaucer imite les propos interrompus de la foule. Il = le métal.

3. Le soleil quille cet angle à midi. L’angle méridional est > la dixième m ans ion du soleil.

4. Étoile située dans le signe du Lion. Aldiran, en arabe, signifie les deux pattes de devant. se leva de table, où il était assis à la plus haute place.

Devant lui vont les musiques sonores,

jusqu’à ce qu’il arrive à sa chambre de parade 270 en laquelle résonnent les instruments divers ;

à les entendre on se serait cru au paradis.

Maintenant dansent les enfants chéris de la joyeuse Vénus ’,

car dans le Poisson * leur dame assise au plus haut

d’un œil bienveillant les contemple. Le noble roi est installé sur son trône.

Le chevalier étranger vers lui est aussitôt conduit,

et il entre en danse avec Ganacée.

Ce sont là réjouissances et divertissements

qu’il n’est pas au pouvoir d’un esprit morne de raconter. 280 II faut avoir connu l’amour et son service,

et être un festoyeur aussi frais que le mois de mai,

pour pouvoir vous décrire un tel arroi.

Qui pourrait vous dire les figures de danse

si étranges, et les visages si frais,

les si subtils regards, les airs dissimulés

pour ne point donner l’éveil aux jaloux ?

Personne si ce n’est Lancelot *, et il est mort.

Aussi je passe sur toutes ces réjouissances ;

je n’en dis pas davantage, et à leurs ébats 290 je les laisse, jusqu’à ce qu’ils se rendent au souper. L’intendant a ordonné qu’on apporte vite les épices,

et aussi le vin, au milieu de toute cette harmonie.

Huissiers et écuyers y sont allés,

et vins et épices bientôt sont arrivés.

On mange, on boit, et quand ceci a pris fin,

au temple on se rend, comme de raison. Le service fini, ils soupent tous en ce jour.

A quoi bon vous narrer tout cet arroi ?

Chacun sait bien qu’à la fête d’un roi 300 il y a toison pour grands et pour petits,

et des mets délicats plus que je n’en connais.

1. Ces enfants de Vénus sont les belles dames et les galants seigneurs.

2. Le signe du Poisson était appelé « l’exaltation de Vénus > ; de là l’expres- sion • au plus haut ». Cest dans ce signe qu’elle était considérée comme exer- çant le plus d’influence.

3. Lancelot, le plus galant des chevaliers d’Arthur, l’amant de la reine Genièvre. Après souper le noble roi

va voir le cheval de bronze, avec toute la foule

des seigneurs et des dames autour de lui. Tant on s’émerveilla de ce cheval de bronze

que, depuis qu’eut lieu le grand siège de Troie

où un cheval aussi causa tant d étonnement,

oncques ne fut pareil émerveillement.

Finalement le roi demande au chevalier 310 la vertu du coursier et son pouvoir,

et le prie de lui dire comment on le dirige. Le cheval se prit à sauter et à danser dès que le chevalier eut mis la main sur sa bride, disant : « Messire, voici la chose : quand vous voulez qu’il vous porte quelque part, il vous faut tourner une cheville placée dans son oreille ; je vous la désignerai entre nous. 11 faudra aussi lui nommer l’endroit ou le pays où vous voulez aller. 320 Et en arrivant là où vous voulez vous arrêter, dites-lui de descendre et tournez une autre cheville ; car c’est là que réside l’effet de tout l’engin, et alors il descendra et fera votre vouloir, et en cet endroit demeurera tranquille, quand le monde entier aurait juré le contraire ; de là ne pourra-t-on le tirer ni le faire bouger. Ou bien si vous voulez l’en faire partir, tournez la cheville, et il s’évanouira aussitôt aux yeux de tout le monde, 330 et reviendra, fût-ce de jour ou de nuit, lorsqu’il vous plaira de le rappeler, par tel moyen que je vous dirai entre vous et moi, et cela tout à l’heure. Montez-le quand il vous plaira, il n’y a rien autre à faire. » Lors donc que le roi eut été renseigné par le chevalier, et se fut exactement mis dans l’esprit la disposition et la forme de tout l’appareil, satisfait et joyeux, ce noble et vaillant roi s’en revint à sa fête comme devant. 340 La bride à la tour est portée,

et rangée parmi ses joyaux chers et précieux. Le cheval, je ne sais comme, s’évanouit hors de vue ; ne m’en demandez pas davantage. Mais je laisse ainsi en liesse et joyeuseté ce Gambinskan festoyant ses seigneurs jusqu’à ce que le jour fût près de se lever.

Explxcit prima pars.

Sequitur pars secunda.

Le nourricier de la digestion, le Sommeil,

tourna vers eux ses yeux clignotants, et les invita à considérer

que force libations et fatigues demandent du repos 350 et en bâillant tous les embrassa,

et dit qu’il était temps de s’en aller coucher,

car le sang était en son moment de domination ’ ;

« soignez le sang, ami de la nature », dit-il.

Us le remercièrent en bâillant, par deux, par trois,

et chacun de s’en aller au repos

comme le Sommeil les y invitait ; c’était le mieux à faire.

Leurs rêves, je ne vous les dirai pas ;

pleine était leur tête des fumées

qui causent les songes, mais peu importe. 300 Us dormirent jusqu’à prime passée *,

pour la plupart, sauf pourtant Ganacée ;

elle était très tempérante, comme le sont les femmes.

En effet de son père elle avait pris congé

pour s’en aller coucher, tôt après vêpre ;

point n’avait-elle envie d’être toute pâlie

et au matin de paraître languissante ;

et elle dormit son premier sommeil, et puis s’éveilla.

Car telle joie elle avait en son cœur

de son miroir et de sa bague étrange 370 que vingt fois elle changea de couleur ;

et dans son sommeil, sous l’impression

de son miroir, elle eut une vision.

1. D’après le Calendrier des Bergers, le sang avait la maîtrise pendant les six heures qui suivent minuit ; dans les six heures qui précèdent midi, c’est la colère (ou bile) ; dans les six heures après midi, régnait la mélancolie ; et enfin, dans les six heures avant minuit, le flegme.

2. Jusqu’à neuf heures du matin, d’après Mr. Skeat. Aussi, avant que le soleil commençât sa montée,

elle appela sa gouvernante auprès d’elle

et lui dit qu’elle avait envie de se lever.

Comme ces vieilles femmes qui aiment à faire les sages,

sa gouvernante lui répondit aussitôt

et dit : « Madame, où voulez-vous aller

si matin ? car tout le monde repose. » 380 — « Je veux (dit-elle) me lever, car point ne me soucie

de dormir plus longtemps, et je m’en vais promener. »

La gouvernante appelle des femmes en grand nombre,

et les voilà qui se lèvent, bien dix ou douze ;

se lève aussi la fraîche Canacée,

vermeille et étincelante comme le jeune soleil,

qui a parcouru quatre degrés dans le Bélier’ ;

il n’était pas monté plus haut1 quand elle fut prête ;

et la voilà partie allègrement au pas,

vêtue selon la gaie et douce saison, 390 pour s’éjouer gaiment ’ et faire marche à pied,

avec pas plus de cinq ou six suivantes ;

et par un chemin creux elle s’enfonce dans le parc.

Les vapeurs qui de la terre montaient

faisaient paraître le soleil large et rougeâtre ;

mais néanmoins c’était si beau spectacle

qu’il leur rendait à toutes le cœur léger,

tant par la saison et la matinée

que par les oiseaux qu’elle entendait chanter ;

car aussitôt elle savait ce qu’ils disaient 400 par leurs chants, et connaissait toute leur pensée. Le nœud * en vue de quoi tout ce conte est conté,

s’il est retardé jusqu’à ce que soit refroidie la curiosité

de ceux qui l’attendent depuis longtemps,

la saveur en disparaît d’autant plus,

par satiété de sa prolixité.

i. C’est-à-dire, comme le soleil printanier. Cest le 16 mars que le soleil est dans le quatrième degré du Bélier.

2. C’est-à-dire, pas plus de quatre degrés au-dessus de l’horizon. Il n’était pas encore six heures un quart

3. IL Skeai wppriaie toute virgule à la fin du vers 390 et comprend : < Vêtue… légèrement ».

4. Le naud, c’est-à-dire l’intrigue, l’histoire. La phrase est embarrassé*, presque inextricable grammaticalement. La rédaction de ce conte inachevé est très négligée depuis la fin de la première partie. Chaucer ne Ta pas révisé. Et pour cette raison il me parait

qu’il me faut arriver à ce nœud

et mettre tôt un terme à cette promenade. Au milieu d’un arbre tout desséché, blanc comme orale, 410 tandis que Ganacée jouait en se promenant,

était perchée une fauconnette bien haut au-dessus de sa tête,

qui d’une voix piteuse tant se mit à crier

que tout le bois résonna de ses cris.

Et si piteusement elle s’était frappée

de ses deux ailes, qu’un sang vermeil

coulait le long de l’arbre où elle était-

Et elle ne cessait de se lamenter et de pousser des cris

et de son bec se piquait de telle façon

qu’il n’est ni tigre, ni bête si cruelle, 440 vivant dedans les bois ou les forêts,

qui n’eussent pleuré, si toutefois ils pouvaient pleurer,

par pitié d’elle, si fort elle criait sans cesse.

Car il n’est homme au monde

(si je savais bien décrire une fauconnette)

qui ait ouï parler d’une pareille en beauté,

aussi bien pour le plumage que pour la délicatesse

de forme, et tout ce qui est à considérer.

Elle semblait fauconnette pèlerine [1]

venuede terres étrangères ; et pendant tout le temps qu’elle resta là, 430 elle défaillit plusieurs fois par manque de sang,

au point de choir presque de l’arbre. Cette belle fille de roi, Canacée,

qui à son doigt portait l’anneau étrange -s

grâce auquel elle comprenait parfaitement

tout ce qu’un oiseau en son latin pouvait dire,

et savait à son tour lui répondre en même langage,

a compris ce que disait la fauconnette

et de pitié faillit presque mourir.

Et vers l’arbre elle marche en grand’hâte 440 et regarde l’oiseau pitoyablement,

et tient sa jupe étendue, sachant bien

que sûrement la fauconnette tomberait de la branchette,

quand elle aurait une autre faiblesse, par manque de sang. Elle resta là longtemps à la guetter ;

enfin elle parla en cette manière

à l’oiseau, ainsi que vous allez l’entendre :

« Pour quelle cause, si tous pouvez la dire,

êtes-vous dans ce furieux tourment d’enfer ?

(dit Canacée à l’oiseau au-dessus d’elle). 450 Est-ce par chagrin d’une mort ou par perte d’amour ?

Car, m’est avis, ce sont là les deux causes

qui le plus font souffrir gentil cœur ;

d’autres maux point n’est besoin de parler.

Car c’est vous qui tournez votre fureur contre vous-même,

ce qui prouve bien qu’amour ou angoisse de cœur

doit être la raison de votre acte cruel,

puisque je ne vois nul autre être vous poursuivre.

Pour l’amour de Dieu, je vous prie, faites-vous grâce à vous-même»

ou acceptez ce qui peut vous être remède, car à l’ouest ni à Test 460 oncques n’ai vu encore oiseau ni bête

qui ait si piteusement agi envers lui-même.

Votre chagrin me tue véritablement,

tant j’ai de vous grande compassion.

Pour l’amour de Dieu, descendez de votre arbre ;

et aussi sûr que suis fille de roi,

si je savais la cause véritable

de votre douleur, et si c’était en mon pouvoir,

j’y porterais remède, devant qu’il fût nuit,

aussi vrai que je souhaite l’aide du grand Dieu de Nature ; 470 et je trouverai des herbes bien assez

pour guérir promptement vos blessures. » Alors cria la fauconnette plus lamentablement

que jamais, et aussitôt tomba à terre,

et là elle gît évanouie, morte, et comme une pierre ;

Canacée l’a prise en son giron,

jusqu’à ce qu’elle s’éveillât de son évanouissement.

Et lorsque de sa pâmoison elle vint à sortir,

en son langage de faucon elle parla ainsi :

« Que la pitié est prompte à couler en gentil cœur, 480 lequel se sent compatir aux douleurs cuisantes,

cela est prouvé tous les jours, comme on peut le voir,

aussi bien par les actes que par l’autorité des livres ;

car un cœur délicat montre délicatesse. Je vois bien que de ma détresse vous avez

compassion, ma belle Ganacée,

par véritable bonté féminine

que Nature a mise en vos principes.

Non par espoir de m’en porter mieux,

mais pour obéir à votre cœur généreux, 490 et mettre autrui en garde par mon exemple,

comme sur le dos du chien est châtié le lion *,

pour cette cause et ce résultat,

tant que j’en ai loisir et occasion,

je veux, avant que de partir, confesser mon malheur. » Et pendant tout le temps que Tune disait sa peine,

l’autre pleurait, comme si elle s’allait changer en eau,

jusqu’à ce que la fauconnette la priât de se calmer ;

et, avec un soupir, ainsi dit-elle ce qui était dans son cœur : « A l’endroit où je fus conçue (hélas ! jour cruel 1) 500 et élevée dans un roc de marbre gris

si tendrement que je ne connaissais nulle peine,

j’ignorai ce qu’était l’adversité,

jusqu’au moment où je pus voler bien haut dans le ciel.

Alors tout près de moi vivait un tiercelet

qui semblait source de toute noblesse ;

bien que plein de traîtrise et de félonie,

il savoit si bien s’envelopper d’humilité,

et d’un tel semblant de loyauté,

et de charme, et d’attentions empressées, 510 que personne n’eût pu suppossr qu’il savait feindre,

tant il teignait à fond ses couleurs9.

Tout comme un serpent se cache sous les fleurs,

jusqu’à ce qu’il voie le bon moment pour mordre,

de même ce dieu d’amour, cet hypocrite,

fait ses cérémonies et ses obéissances,

et remplit en apparence toutes les observances

qui sont en conformité avec courtoisie d’amour.

De même que dans un tombeau tout est beauté au-dessus,

1. Allusion au proverbe : « Batlre le chien devant le lion •, c’est-à-dire châ- tier un petit animal devant un plus gros, en vue d’effrayer celui-ci. Cf. Othello, II, m, 272. « Even so as one would beat his offenceless dog to affright an impe- rious lion. •

2. Couleur* a ici, outre son sens ordinaire, celui d’apparence, de faux sem- blant. et que dessous est le cadavre, ainsi que vous savez1, 520 tel était cet hypocrite, tout ensemble froid et chaud ;

et il tenait son but caché de telle sorte

que (sauf le diable) personne ne connaissait ses desseins.

Enfin si longtemps il pleura et se lamenta,

et pendant tant d’années me simula ses hommages,

que mon trop pitoyable et simple cœur,

tout crédule devant sa suprême fourberie,

par crainte de sa mort, — je le croyais, du moins, —

sur la foi de ses serments et de ses assurances,

lui accorda son amour, à cette condition 530 que toujours mon honneur et renom

seraient saufs, et en privé et en public ;

bref, me fiant à ses mérites,

je lai donnai tout mon cœur et toute ma pensée,

— Dieu sait et lui aussi que sans cela je ne l’eusse fait, — et pris son cœur en échange du mien pour toujours. Mais on dit justement, et c’est un vieux proverbe :

« Honnête homme et voleur ne pensent pas de même. »

Et quand il vit la chose avancée à ce point ’ ~ que je rai avais accordé pleinement «ion amour - - 540 de la façon que j’ai dit tout à l’heure,

et donné mon cœur loyal aussi sincèrement

que lui-même jurait m’avoir donné son cœur,

voilà qu’alors ce tigre plein de duplicité

tombe à genoux avec si dévote humilité,

avec si grand respect, et, à juger par son air,

si semblable en ses manières à un gent amoureux,

si transporté de joie, à ce qu’il semblait,

que jamais Jason, ni Paris de Troie,

— Jason ? que dis-je ? ni aucun autre homme 550 depuis que vécut Laraech, qui fut le .premier

à aimer deux femmes, comme d’aucuns l’ont écrit jadis, —

non, jamais depuis que naquit le premier homme,

personne ne put, pour la vingt-millième partie,

imiter les sophismes de son art,

ni n’eût été digne de lui déboucler sa galoche *,

1. Saint Mathieu, XXIII, 27.

8. Allusion assez libre à l’Évangile de saint Marc, 1,1. Le mot galoche est dans Chaucerà plus d’une reprise. 11 existait donc en français, selon toute Trai- s’il s’agissait de faire des approches avec duplicité et feintise,

ni oncques ne sut créature remercier comme il me remercia !

Voir ses manières était le ciel

pour une femme, si sage qu’elle fût ; 560 il était si joliment peint et peigné,

aussi bien dans ses discours que dans sa personne,

et tant je l’aimais pour son obéissance

et la sincérité que je croyais être en son cœur,

que s’il lui arrivait quelque peine,

fût ce la plus légère, et que je la connusse,

il me semblait sentir la mort tordre mon cœur.

Bref, si loin allèrent les choses,

que ma volonté devint l’instrument de la sienne,

c’est-à-dire que ma volonté obéissait à la sienne 570 en toutes choses, aussi loin qu’allait la raison,

sans jamais sortir des limites de mon honneur.

Non, jamais rien ne me fut aussi cher, ni plus cher

que lui, Dieu le sait ! et jamais ne le sera. Et ce temps dura plus d’une année ou deux

où je ne supposais de lui que du bien.

Mais, finalement, il advint en conclusion

que le hasard voulut qu’il dût quitter

les lieux où je vivais.

Si je fus désolée, ne peut faire de doute ; 580 je ne saurais en faire description ;

car je peux dire hardiment une chose,

c’est que je sais par là ce qu’est la douleur de mourir,

tant je sentis de peine qu’il ne pût pas rester.

Donc un jour il prit de moi congé,

si triste lui aussi que je crus vraiment

qu’il ressentait autant de mal que moi,

lorsque je l’entendis parler et que je vis sa mine.

Quoi qu’il en soit, je le croyais sincère,

et aussi qu’il reviendrait 590 au bout de peu de temps, à dire vrai ;

et la raison voulait aussi qu’il s’en allât

pour son honneur, comme il advient souvent ;

aussi fis-je de nécessité vertu,

semblance, bien avant 1332, date que Littré donne comme celle de «a première apparition dans nos vieux textes. et pris bien la chose, puisqu’il le fallait. Et du mieux que je pus je lui cachai ma peine et lui saisis la main, prenant saint Jean pour garantl, et lui parlai ainsi : « Oui, je suis toute à tous, soyez tel pour moi que pour vous j’ai été et serai. » Ce qu’il répondit, point n’est besoin de le redire-, 600 qui mieux que lui sait parler, qui plus mal sait agir ? Quand il a bien dit tout, il a tout fait. « Il lui faut une bien longue cuillère à celui qui mange avec le diable », ai-je ouï dire. Donc à la fin il dut se mettre en route, et le voilà qui s’envoie, tant qu’il arriva où il voulait. Et quand il lui vint en pensée de se reposer, je crois bien qu’il avait ce texte dans l’esprit, à savoir que a tout être revenant à sa nature

s’en réjouit » ; ainsi dit-on, je crois ; 610 les hommes par nature aiment le changement,

tout comme les oiseaux- qu’on nourrit dans des cages,

car bien que nuit et jour vous en preniez souci,

que leur cage ait jonchée belle et douce comme soie,

que vous leur donniez sucre, miel, pain et lait,

malgré tout, aussitôt que la porte est levée,

d’un coup de patte l’oiseau renverse sa tasse,

et le voilà parti au bois manger des vers * ; ’

ainsi sont-ils gourmands de nourriture neuve,

et par nature aiment la nouveauté ; 620 aucune noblesse de sang ne les peut retenir.

Ainsi en fut-il de ce tiercelet, hélas 1

Bien qu’il fût de noble naissance, et frais et brillant,

et plaisant à voir, et humble et généreux,

il vit un jour une buse8 voler,

et tout soudain il s’éprit d’elle tant

que son amour s’en alla de moi tout entier,

et ainsi fut-il parjure à sa foi ;

voilà comment la buse a mon amant à son service,

et que moi je suis perdue sans remède 1 »

1. Saint Jean étant regardé comme l’apôtre de la fidélité.

3. Les vers 611-617 sont imités de très près de Boëce, peut-être à travers Jean de Mean, Roman de la Rose, 14145.

3. Chaucer dit exactement un milan, a kite, mais il nous faut un nom féminin. D’ailleurs le milan était méprisé des fauconniers, comme couard et inéducable. 630 Et à ces mots la fauconnette se mit à pleurer,

et s’évanouit de nouveau dans le sein de Canacée. Grand fut le chagrin que pour les maux de l’oiseau

montrèrent Canacée et toutes ses femmes ;

elles ne savaient comment faire pour l’égayer.

Mais Canacée l’emporte à la maison dans les plis de sa robe,

et avec précaution l’enveloppa d’un emplâtre,

là où avec son bec elle s’était blessée.

Maintenant Canacée ne sait faire qu’arracher des herbes

de la terre, et préparer des onguents nouveaux 640 d’herbes précieuses et belles de couleur,

pour en guérir la fauconnette ; du jour à la nuit

elle fait sa besogne et tout ce qu’elle peut.

Et à son chevet elle fit mettre une mue *

et en couvrit le dessus de velours bleu*,

en signe de la fidélité qui se voit chez les femmes.

Et toute en dehors la mue est peinte en vert,

et sur ce vert étaient peints tous ces oiseaux déloyaux

tel que mésanges *, tiercelets, hiboux,

et en mépris d’eux furent peintes à leur côté 650 des pies, pour leur crier après et pour les houspiller *. Je laisse Canacée en train de soigner son oiseau ;

je ne parlerai plus pour l’instant de sa bague,

jusqu’à ce qu’il redevienne à propos de dire

comment la fauconnette recouvra son amant

repentant, ainsi que l’histoire le raconte’,

par l’entremise de Cambalus,

le fils du roi, dont je vous ai parlé.

Mais maintenant je vais poursuivre mon récit

en parlant d’aventures et de batailles, 660 telles qu’on n’ouit jamais si grandes merveilles. Et d’abord je vous parlerai de Cambinskan

qui en son temps conquit mainte cité ;

1. L& mue est la cage où le faucon est mit pendant la mue.

2. Le bleu était le signe de la fidélité, le vert de l’inconstance.

3. Les données manquent pour déterminer le sens de « tidif ». Ce n’est que sous réserves que M. Skeat propose celui de * Ut », t. «. mésange.

4. Pour comprendre les vers649-650 il est nécessaire d’admettre qu’ils ont été intervertis, comme le veut Tyrwhitt. Nous traduisons en conséquence.

5. Peu de doute pour qui est familier avec les contes d’Orient que la faucon- nette ne soit quelque princesse métamorphosée par sortilège et à qui l’anneau magique rendra sa forme première. et puis je parlerai d’Aigarsyf \ comment il conquit Théodore pour épouse ; pour elle il fut souvent en grand péril, heureusement qu’il fut aidé par le cheval de bronze ; et puis je parlerai de Cambalo1, qui avec les deux frères combattit en lice pour Ganacée, avant qu’il la pût obtenir. 670 Et je reprendrai là où je me suis arrêté.

Explicit secunda pars.

Incipit part tertia.

Apollon pousse dans les airs son char tourbillonnant jusqu’à ce que dans la demeure du Dieu Mercure, le rusé3,

Ci suivent les paroles du Franklin à TÊcuyer, et celles de VHôte au Franklin.

« Par ma foi, Écuyer, tu t’es bien acquitté de ta tâche, et gracieusement4 ; je loue fort ton esprit, (dit le Franklin), étant donné ta jeunesse ; tu parles avec tant de sentiment, messire, et je t’en félicite. A mon avis, il n’est personne ici qui te sera égal en éloquence, si Dieu te prête vie ; qu’il t’accorde bonheur 680 et en vertu te fasse persévérer !

car j’ai pris grand plaisir à tes propos. J’ai un fils, et, par la Sainte Trinité, plutôt que vingt livres3 de bonne terre,

1. Algarsyfesl le fils aîné du roi (voir v. 30) et le frère de Cambalus, appelé Cambalo au vers 31.

2. Ce nom doit élre ici une erreur. 11 s’agit cette fois non d’un frère, mais d’un amoureux de Canacée.

3. Le resle du conte manque. Dans des vers célèbres, Milton en a déploré l’inachèvement. « 0 Mélancolie, ranime eelui qui laissa à moitié contée l’histoire du valeureux Cambuscan, de Camball et tfAlgarsife, et de celui qui prit pour femme Canacée à qui appartenaient le magique anneau et le miroir, et du mer- veilleux cheval de bronze que monta le roi de Tartane…. » (// Ttorueroso, v. 40»-H5).

4. Ici encore nous nous écartons de la ponctuation de M. Skeat qui attritme un sens anormal au mot gentilly pour l’appliquer aux paroles du Franklin et non au conte du jeune écuyer.

5. Livres, au sens de livres sterling. me viendrait-elle de tomber tout juste entre les mains, j’aimerais mieux le voir homme d’aussi grand sens que toi 1 Fi des richesses si l’on n’a pas en outre la vertu ! J’ai gourmande mon fils, et le ferai encore, car il ne veut guère incliner à la vertu ; 690 mais jouer aux dés, et dépenser,

et perdre tout ce qu’il a, voilà ses habitudes.

El il aimera mieux causer avec un page

que converser avec aucun gentilhomme,

près duquel il pourrait s’initier aux bonnes manières. »

— « Au diable vos bonnes manières ! (dit notre hôte). Mais parbleu, Franklin, tu sais bien, messire,

que chacun de nous doit dire au moins

un conte ou deux, sous peine de rompre sa promesse. »

— « Je le sais bien, messire (dit le Franklin) ; 700 de grâce, ne me faites point avanie,

si à ce compagnon je dis un mot ou deux. »

— (( Raconte donc ton histoire, sans plus de mots. »

— « Avec plaisir, messire hôtelier (dit-il), je vais obéir à votre volonté ; et maintenant écoutez ce que je dis. Je ne veux vous contrarier en rien,

je vais du moine faire du mieux de mon esprit ; je prie Dieu qwe ce conte vous agrée, et dans ce cas l’estimerai assez bon. »


Conte du Franklin1.

Prologue du Conte du Franklin.

« Ces vieux gentils Bretons, en leur temps, 710 de diverses aventures faisaient des lais

rimes en leur première langue bretonne.

Ces lais, ils les chantaient avec leurs instruments,

ou bien ils les lisaient pour leur piaf sir.

Et j’ai l’un d’eux en ma mémoire

Je vais le dire bien volontiers, comme je sais.

Mais, messires, parce que je suis un homme illettré,

en commençant je vous supplie d’abord

de m’excuser pour mon langage rude.

Je n’ai jamais appris la rhétorique, sûrement : - 720 la chose que je dis ne peut qu’être nue et simple.

Je ne dormis jamais sur le mont du Parnasse,

ni n’appris Marcus Tullius Ciceron.

De couleurs, je n’en connais aucune, n’en doutez point,

excepté ces couleurs qui poussent dans la prairie,

ou bien celles que les hommes teignent ou peignent.

Les couleurs de rhétorique me sont trop étranges ;

mon esprit ne sent rien de telles affaires,

mais, si vous voulez, vous allez entendre mon conte. »

Le Conte du Frank un.

Ici commence le conte du Franklin1

Dans l’Armorique, qui est appelée Bretagne, 730 il y avait un chevalier qui aimait et qui se mettait en peine de servir une dame, du mieux qu’il savait ;

4. Franklin, c’est-à-dire petit propriétaire de campagne.

2. Ce conte a une origine orientale {L’hittoir* de Mandanasena). Skeat suppose



  1. On appelait faucon pèlerin une aorte de faucon très appréciée des chas- seurs, très apprivoisable, mais dont le nid passait pour introuvable.