Les Copains/Chapitre 6

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VI


LE RUT D’AMBERT


Le prêtre venait de bredouiller les annonces de la semaine. Il s’arrêta, puis d’un autre ton :

— Mes bien chers frères…

L’auditoire, un peu couché, se rebroussa.

— Mes bien chers frères, je n’aurai pas aujourd’hui la joie de poursuivre avec vous ces petits entretiens dominicaux dont nous avons la pieuse habitude. À vrai dire, le regret que j’en éprouve est purement égoïste. Si j’envisage l’intérêt de votre âme et l’œuvre de votre salut, je m’applaudis, au contraire, qu’ils vous soit donné d’entendre une voix plus diserte et plus autorisée que la mienne.

« Apprêtez-vous, mes frères, à une douce surprise. Le Père Lathuile, l’orateur éminent et le docte théologien, le confident des princes de l’Église et le familier des grands de la terre, le Père Lathuile est parmi nous. Hier encore nous ignorions son retour de Rome. Hier encore nous le croyions dans la Ville Éternelle, et déjà il mettait le pied dans le chef-lieu de notre arrondissement. Qui eût pensé qu’il se détournerait spontanément de sa route, qu’il franchirait l’enceinte ardue de nos montagnes pour venir répandre sur nos âmes un peu de la bonne semence qu’il a puisée à pleines mains dans le giron d’un Pie X ? Aussi concevrez-vous quels furent notre étonnement et notre confusion quand il nous fit, ce matin même, l’honneur de se présenter à nous, et nous exprima le désir de prendre la parole au cours de la grand’messe. Sans doute, eussions-nous souhaité, pour reconnaître une telle faveur et n’en rien laisser perdre, organiser une réunion plénière, par convocations et par affiches. Ceux de nos paroissiens qui, dans l’ignorance d’un si agréable événement, ont assisté aux premières messes, nous en voudront peut-être d’avoir célébré sans eux ce festin spirituel. Mais le temps du Père Lathuile est trop précieux pour que nous ayons songé à lui demander un délai.

« Mes bien chers frères, dans vos yeux se lit tout votre impatience. Je ne l’aviverai pas davantage. Avant de quitter cette chaire, et de céder la place à notre hôte, je vous supplierai seulement d’appeler dans votre âme une attention et une ferveur exceptionnelles. C’est la pure doctrine romaine, c’est la voix même du successeur de Saint-Pierre qui va parvenir jusqu’à vous. Les enseignements les plus intimes du Souverain Pontife, ses pensées les plus chères, je dirai même les plus secrètes, vont vous être communiquées. Comme moi, vous restez confus de l’honneur qui vous est fait. Mais je suis sûr que vous vous en montrerez dignes.

Le prêtre disparut dans l’escalier de la chaire comme dans la spirale d’un toboggan. L’auditoire, une minute, fut en proie à soi-même.

On attendait le Père Lathuile avec véhémence ; il se forma, au milieu de l’église, un vide aspirateur. L’auditoire avait soif du Père Lathuile ; l’auditoire était pendu à la chaire ; comme un jeune pourceau qui presse, mordille et secoue une tétine.

Le Père Lathuile suinta lentement. On le sentit venir avant de le voir ; et on le vit peu à peu ; le crâne, la face, le cou, le buste, la ceinture. Il avait des cheveux abondants, de la barbe, un torse massif ; quant à la taille, il semblait plutôt petit que grand. Son costume était celui d’un moine, mais de quel ordre ? On hésitait à le dire. Dominicain ? Franciscain ? Oratorien ?

Le Père Lathuile posa la main gauche sur le rebord en velours de la chaire ; fit un signe de croix, remua les lèvres. On pensa qu’il priait.

Au vrai, il s’adressait à lui-même l’exhortation suivante :

— Mon vieux Bénin ! Il ne s’agit plus de flancher. Te voici comme le plongeur à l’extrémité de la planche. Va falloir piquer une tête, et ne pas boire la tasse !

Il regarda devant lui.

— Si, au moins, j’apercevais les poteaux ! Ça me donnerait du courage !

Mais il ne distinguait rien. Il avait une brume à quelque distance des yeux. Ou plutôt, il ne voyait que par masses, que par ensembles. Les détails ne s’évanouissaient pas tout à fait ; ils perdaient leur sens propre ; Bénin n’arrivait pas à les identifier.

Quelque chose s’étendait bien dans l’espace inférieur. Il aurait appelé ça un dos de bête, une peau uniformément granuleuse et pustuleuse. Il prenait les visages tournés vers lui pour des espèces de papilles gonflées d’humeur.

Mais cette trouble contemplation ne pouvait durer. Il fallait des mots.

Bénin commença, d’une voix incertaine qui s’affermit progressivement :

— Mes frères, Notre Seigneur Jésus-Christ a dit quelque part : « Que ceux qui savent comprendre, comprennent. » Parole mystérieuse ! Parole inquiétante ! Depuis dix-neuf siècles que la science des docteurs s’applique à pénétrer les divins préceptes, ils nous sont devenus familiers par la lettre, sans que nous soyons en droit de dire qu’ils ne nous demeurent pas étrangers par l’esprit.

« De tous les avantages spirituels que j’ai retirés de mon long séjour à Rome, il n’en est pas que j’estime à plus haut prix que le contact étroit et permanent avec la pensée vivante de l’Église. C’est là que j’ai senti combien s’abusent nos adversaires quand ils reprochent à la foi catholique de croupir dans la stagnation, quand ils nous croient figés et comme pétrifiés dans les mêmes concepts et les mêmes pratiques.

« Et, certes, j’avoue que ce préjugé peut trouver quelque confirmation dans le spectacle de certains fidèles plus préoccupés d’une observance formelle que soucieux d’une compréhension intérieure. En particulier, il semble qu’une prudence timorée, une routine tatillonne, tant en matière de foi que sous le rapport des œuvres, soient devenues la loi dans plus d’un recoin de nos provinces françaises, que la difficulté des moyens de communication, la rareté des échanges intellectuels, mettent à l’abri des contagions dangereuses et des entraînements passagers du siècle, mais qu’elles isolent en revanche de ce que j’appellerai la circulation de la vérité et la pulsation de la vie.

Bénin prononça les derniers mots sur un geste large des deux bras ; puis il fit une pause. Il avait toute son assurance. Il ne baignait plus dans un brouillard douteux ; il sentait monter autour de lui comme une exhalaison légère et inflammable, qui se mélangeait à l’air de sa respiration et qui s’insinuait jusqu’à sa cervelle.

Déjà il distinguait des régions dans l’auditoire. Il ne lui trouvait ni la même consistance, ni la même résistance partout.

En face, une partie molle, inerte, qui absorbait les paroles, au fur et à mesure, sans en paraître affectée, mais qui avait une importance de situation et appelait un effort spécial.

Plus près, et, semblait-il, plus bas, entourant la chaire, une zone singulièrement ingrate et revêche. La pensée, en tombant dessus, faisait un bruit sec.

Au delà, sur la gauche, en allant vers le portail, une masse un peu confuse, assez docile, capable de fermenter, mais qui pour l’instant devait éprouver un sentiment de dépendance et de subordination.

À droite, en allant vers le chœur, une partie peu volumineuse, mais cohérente, qui sonnait plein, d’un maniement agréable.

Bénin reprit :

— C’est ainsi que, mes bien chers frères, surtout dans l’époque moderne, et depuis la malheureuse agitation de la Réforme, il semble que la pensée et l’action chrétiennes de notre pays se soient comme hypnotisées sur certains points de morale, je dirai même sur certains scrupules de mœurs, qui ont bien leur intérêt, mais qui ne méritaient peut-être pas de retenir, d’accaparer, d’immobiliser toutes nos forces. Ces questions si particulières ont paru devenir le pivot de la vie religieuse. On a négligé en leur faveur des soucis plus graves ; on a laissé en jachère un domaine spirituel autrement étendu.

« Or, en agissant ainsi, les chrétiens auxquels je fais allusion n’ont pas douté une seconde qu’ils fussent fidèles à l’enseignement du Christ. Même lorsqu’ils avaient conscience de contrarier le vœu profond de la nature, ils se plaisaient à croire qu’ils respectaient l’intention formelle du Créateur.

« Précisons notre pensée. Il est incontestable qu’au rebours de la plupart des autres religions, paganisme, islamisme, brahmanisme… le catholicisme moderne a fait de l’impureté, ou de ce qu’il appelle ainsi, un vice fondamental, et de la pureté la vertu peut-être la plus précieuse, la plus céleste, celle dont le parfum est le plus recherché de Dieu. Pour n’être pas inscrite au nombre des vertus théologales, elle n’en a pas un moindre prestige, et mon expérience de confesseur me permet d’avancer que bien des vierges, d’âge mûr, se pardonnent aisément à elles-mêmes un manque presque absolu de charité, à la faveur de leur corps intact.

Bénin contempla de nouveau l’auditoire ; il le perçut dans le détail.

En face, il y avait le banc d’œuvre, et deux rangs d’hommes, quadragénaires, quinquagénaires et sexagénaires, cossus, pansus et cuissus, des faces rondes et des yeux ronds, mains bouffies et lèvres épaisses, une douzaine de vieux mâles bien alimentés, comme un jury qui sort de table d’hôte, et qui s’installe pour un huis clos.

Plus près, entourant la chaire, débordant de la nef sur les bas-côtés, une couche de vieilles filles, noires, dures et biscornues comme des escarbilles, vraiment une charretée de résidus, un dépotoir de boîtes à cendre comme on en voit autour des gares.

À droite, en remontant vers le chœur, des familles bien mises, proprement alignées, pas trop serrées les unes contre les autres, et qui ne demandaient pas mieux que de croire sur parole le père Lathuile.

Sur la gauche, un fretin plus mélangé ; beaucoup de femmes non accompagnées, des mères avec leur demoiselle, quelques vieux commandants qui tripotaient un chapelet entre des doigts noueux d’arthrite ; quelques jeunes hommes pâles et chastes, frigorifiés dans les patronages ; au bout, quelques pauvres et pauvresses de M. le Curé.

Mais surtout, presque en face, à deux pas du banc d’œuvre, flanquant un pilier :

Huchon, ses grosses lunettes bien d’aplomb, ses yeux luisants, immobiles, comme deux pierres de prix ;

Omer, dont le visage prenait une couleur angoissante, tandis que son nez rouge évoquait on ne sait quoi d’obscène ;

Broudier, qui avait l’air papelard et attentif.

Bénin repartit avec un nouveau courage.

— Jusqu’où, mes frères, n’est-on pas allé dans cette voie ? On ne s’est point contenté de réprouver les effusions les plus naïves, les plus innocentes, par quoi se manifeste l’attrait des sexes l’un pour l’autre. Le mariage lui-même est devenu suspect. Ce sacrement, de fondation divine, a été considéré comme un pis-aller ; les devoirs qu’il comporte comme un exutoire de la lubricité humaine. Des directeurs de conscience trop zélés ont obtenu de pénitentes trop dociles qu’elles rebutassent leurs époux par un mauvais vouloir quotidien ; et ces malheureuses ont cru sanctifier leur couche, en en bannissant le rite même auquel l’a destinée le Créateur.

« Car, mes bien chers frères, c’est par une étrange bévue que les fanatiques de la pureté mettent leurs idées au compte de Dieu. Rien, dans l’Ancien ni le Nouveau Testament, qui les y autorise. Ces ennemis de la vie, de l’amour et de la fécondité se réclament du Dieu des Patriarches, du Dieu qui a si visiblement favorisé les époux vigoureux et les pères prolifiques ; du Dieu qui a dicté le Cantique des Cantiques, le chant le plus ardent, le plus voluptueux qui ait retenti sous une nuit orientale, et qui, si je le redisais du haut de cette chaire, atterrerait leur pudeur huguenote ; ils se réclament du Christ, qui fit de l’amour sous toutes ses formes la vertu par excellence, du Christ qui fut l’ami indulgent de la pécheresse Madeleine, du Christ qui protégea la femme adultère, du Christ qui a résumé sa doctrine dans ces deux préceptes : « Aimez-vous les uns les autres ! » — « Croissez et multipliez ! »

Bénin reprit du souffle. Les hommes bien nourris du banc d’œuvre souriaient avec complaisance. Les familles de droite s’étonnaient, mais ne perdaient pas un mot de ce sermon de gala. À gauche, les commandants en retraite éprouvaient on ne sait quel chatouillement dans leurs articulations bloquées, on ne sait quelle chaleur dans leurs mains noueuses. Les adolescents, frigorifiés dans les patronages, regagnaient rapidement de la température, et lorgnaient d’un œil trouble les demoiselles accompagnées, d’un œil plus trouble certaines des dames qui accompagnaient les demoiselles. Mais les vieilles filles se tortillaient de malaise ; elles se retournaient, se regardaient, se penchaient l’une vers l’autre, se chuchotaient une réflexion à l’oreille, poussaient un soupir, toussaient, ravalaient une mucosité, ou entamaient un Ave Maria pour chasser quelque vision.

Cependant les yeux de Huchon devenaient inquiétants ; ils luisaient de plus en plus, pas comme des pierres.

Le nez d’Omer exigeait un pagne, ou à tout le moins une feuille de vigne.

Broudier évoquait au vif le satyre du Bois de Boulogne.

— Ah ! mes frères ! Je crois encore entendre S. S. Pie X, je crois entendre ce robuste Vénitien, dans une de ces conversations familières, où il me fit tant de fois l’honneur de m’admettre, s’élever avec fougue contre les maniaques de l’abstinence :

« Per Bacco ! s’écriait-il, Son fuor di me dalla stizza quando vedo costoro castrati… Je suis hors de moi, s’écriait-il, quand je vois où les emporte leur zèle déraisonnable. Ils vont nous aliéner tous ceux qui ont reçu du Ciel le présent d’un corps vigoureux et d’un sang riche ; tous ceux qui sont dignes de s’appeler des hommes. Les bataillons de l’Église militante ne se composeront plus que de vieilles femmes, de nabots, de maléficiés et de mangrelous. La belle armée ! et dont je serai fier d’être le chef ! »

« Oui, mes frères, il est temps de dénoncer cette hérésie ; il est temps de réagir contre cette fausse morale, où semble revivre la frénésie de Calvin, et où je subodore l’esprit de Satan. Car, fecit cui prodest. Qui plus que Satan trouve intérêt à contrarier les desseins et à compromettre l’œuvre de Dieu ? Dieu a créé l’homme et la femme. Il les a pourvus des organes nécessaires à l’accomplissement des vues qu’il a sur l’humanité. S’il y a joint le besoin instinctif de s’en servir, l’aptitude naturelle à en tirer toutes les ressources, les vives jouissances qui naissent de leur usage, et qui, loin de s’émousser, s’accroissent par la répétition ; c’est qu’il a proportionné les moyens à l’importance du but, et qu’il n’a rien épargné pour le succès.

« Secondons-le, mes frères ! Notre paresse à marcher dans les voies du Seigneur serait d’autant moins excusable, qu’ici le devoir se confond avec le plaisir.

« Restituons d’abord l’union des deux sexes dans sa dignité et son efficacité ! Persuadons-nous que toute négligence, toute tiédeur dans la célébration du rite conjugal est un péché au même titre que l’absence aux offices ou que l’éloignement du Tribunal de la Pénitence. L’époux trop réservé, l’épouse qui se dérobe ou qui se prête à regret n’ont point à compter sur la bienveillance de Dieu. Mais les couples qui ont pleine conscience de leur mission, ceux qui estiment n’avoir jamais confirmé assez de fois le lien qui les unit, ceux qui, non contents de prodiguer leurs forces, ne craignent pas d’en excéder la mesure, et par la fréquence, la durée, l’ardeur de leurs exercices, témoignent qu’ils immolent une chair périssable à des fins éternelles ; ceux qui, saintement ingénieux, et comparables aux ascètes qui multiplient les circonstances, les postures, les péripéties de la prière, stimulent leur propre ferveur en tentant chaque jour quelque pratique dont ils n’ont point encore éprouvé la vertu ; ceux-là, je les nomme les amis et enfants de Dieu.

« Qu’une épouse ne vienne point me dire : « Mon Père, j’ai quant à moi beaucoup de bonne volonté ; mais mon mari ne manifeste aucun empressement ; il semble vivre dans l’oubli complet de ses devoirs. » Je lui répondrais ce que je réponds aux femmes qui se plaignent à moi de l’indifférence religieuse de leurs maris : « À qui la faute ? Le remède n’est-il pas entre vos mains ? » Je lui répondrais : « Et vos devoirs à vous, les avez-vous remplis ? Je me plais à croire qu’un régime débilitant, qu’une nourriture trop parcimonieuse ou trop fade n’entretiennent point chez votre conjoint la mollesse qui vous afflige. Mais avez-vous mis en œuvre toutes les ressources dont vous disposez ? Avez-vous saisi chaque occasion de susciter dans son âme l’idée et l’image même de ses devoirs ? Votre bonne volonté, vos désirs louables lui ont-ils clairement apparu ? Certains regards, certaines expressions du visage, certaines attitudes ont la plus heureuse influence. Un costume moins sévère, qui dérobe moins jalousement la personne, peut piquer et réchauffer l’imagination. Et quand la nuit vous rapproche dans l’étroite intimité de la couche, quand votre beauté n’a plus d’autre rempart qu’un léger voile, quand elle s’abandonne à tous les hasards du contact, à toutes les hardiesses du toucher, est-ce que certains mouvements à demi involontaires, certains gestes à peine conscients n’iront pas donner le branle à des familiarités fécondes ? Rougirez-vous de porter la main sur une initiative que la nature certes ne vous a pas dévolue, mais que vous seriez coupable de laisser sommeiller trop longtemps ? »

« Et qu’un époux ne me dise pas : « Mon Père, je suis dévoré de zèle ; mais ma femme m’oppose une invincible froideur, quand ce n’est pas une répugnance mal dissimulée. » Je lui répondrais plus vivement encore : « Dieu, m’écrierais-je, vous a confié un champ. S’il n’est pas resté en friche, il n’en vaut guère mieux. Un labourage nonchalant et superficiel, que n’ont point complété d’autres travaux, ne pouvait produire une meilleure moisson. De quoi vous plaignez-vous ? Vous répliquerez que le sol est ingrat ? Je le concède ; mais Dieu voulait doubler votre mérite. Vous l’avez déçu. Ne me parlez pas d’invincible froideur ! Avez-vous déjà vu un enfant s’amuser avec une boule de neige ? Il la saisit, il la pétrit, il la masse ; tour à tour il y promène et il y enfonce les doigts ; il l’approche de sa bouche, il la frôla de son haleine… Peu à peu la neige fond et se couvre de gouttelettes. Aurez-vous moins de savoir faire ? Aurez-vous moins de patience ? »

Le Père Lathuile dévisagea l’auditoire.

Broudier, Huchon, Omer s’étaient glissés insensiblement derrière trois femmes assises, et semblaient prêts à leur bondir dessus.

Les vieux mâles du banc d’œuvre avaient des faces d’apoplexie ; tous étaient violets ; après avoir beaucoup sué, ils ne suaient plus ; ils roulaient des yeux désorbités ; ils cherchaient une proie soudaine.

À droite les familles se sentaient redevenir des couples ; il y avait des regards humides, des souffles brefs, des pressions de genoux et de hanches.

À gauche les jeunes filles tremblaient dans l’appréhension d’elles ne savaient quoi. Les adolescents, la gorge sèche, remuaient les mains. Quant aux mères, les unes étaient envahies par l’épouvante, les autres traversées par des souvenirs comme par des lames rougies.

Les commandants en retraite palpaient des yeux les reins d’une voisine, et s’affolaient de n’en pas mieux connaître l’élasticité.

Mais le tas de vieilles filles était pareil à quelque chat long, osseux, à la fois hérissé et pelé, noir et déteint, un chat de concierge qui aurait des convulsions pour avoir avalé le cordon de sonnette.

— Et maintenant je me retournerai vers les filles qui ont mûri dans le célibat. Je leur dirai : « Cessez de vous prévaloir d’une morne virginité ! N’espérez pas en la sollicitude d’un Dieu dont vous blâmez si ouverte ment la création. Ou changez au plus tôt de conduite. Sans doute est-il un peu tard pour quelques-unes d’entre vous. Quel homme serait si prodigue, qu’il jetât sur un tas de vieilles broussailles une semence que réclament tant de terres grasses et meubles ? Mais les autres n’ont plus un instant à perdre. Que l’année ne s’achève point sans qu’elles aient tenté un effort pour se hausser à une vie vraiment chrétienne ! »

« Puis je m’adresserai aux jeunes gens, garçons et filles. Je les supplierai de ne point trop différer un examen sérieux de leur mission terrestre. Ils ont non seulement à assurer leur propre salut, mais encore à réparer bien des fautes de leurs devanciers. Jeunes filles, craignez l’humiliation du célibat, craignez une vie déchue ! Favorisez les desseins de Dieu. Vous toutes, je me plais à le croire, aspirez du fond de votre âme aux saintes extases de la couche. Ne souffrez pas qu’on entrave cette vocation. Si autour de vous des esprits aveuglés s’opposent à une union que vous jugez raisonnable, laissez les événements ajouter leur éloquence à vos prières. Dieu ne vous gardera pas rigueur d’avoir escompté sa bénédiction.

« Vous, jeunes hommes, souvenez-vous que Dieu vous a pourvus de cette initiative dont je parlais tantôt. Comme Moïse, vous portez la verge miraculeuse qui fait jaillir l’eau du rocher. Montrez que vous estimez ce privilège à sa valeur. Ah ! jeunes hommes ! j’aimerais que votre fougue ne sût pas se contenir. J’aimerais que, dédaigneux d’une vaine dissimulation, vous prissiez Dieu, dans sa maison même, comme témoin de votre impatience. Ah ! mes frères, oserons-nous renouveler les naïfs transports des premiers chrétiens ? Retrouverons-nous la ferveur des agapes, où, loin des froides perversités du siècle, tous les membres de la communauté, hommes et femmes, garçons et filles, possédés par un immense amour, en proie à l’Esprit, se précipitaient dans les bras les uns des autres, et confondant leurs baisers…

Brusquement, Huchon, Broudier, Omer se penchent en avant, saisissent par les épaules les trois femmes assises, les soulèvent, leur étreignent le buste, leur prennent la bouche.

Un vieux mâle enjambe la clôture du banc d’œuvre, et la première des vierges mûres qui lui tombe sous la main, il l’empoigne.

Un adolescent colle ses lèvres sur la nuque d’une jeune fille. Un commandant en retraite, sur une croupe, abat ses mains noueuses. Des femmes s’inclinent vers leurs maris, qui leur encerclent la taille et leur palpent la poitrine.

Les mères crient ; les vieilles filles crient et se sauvent en renversant les chaises.

D’autres hommes s’élancent du banc d’œuvre. Les trois copains fourragent les dessous des trois femmes. Vingt adolescents assaillent les demoiselles accompagnées. Les commandants pétrissent des hanches.

L’auditoire se crispe en groupes convulsifs.

Et Bénin, le bras encore étendu, juge inutile d’achever sa phrase.


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