Les Enfants illégitimes

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An Oaled
5e année — Tome 7 — N°35 — 1er trimestre de 1931
Louis Le Guennec

Les Enfants illégitimes




LES ENFANTS ILLÉGITIMES


dans les anciens registres paroissiaux


par Louis LE GUENNEC


Des personnes peu familiarisées avec les anciennes formules éprouvent quelque surprise, quand il leur advient de lire un acte de baptême antérieur à l’époque de la Révolution, d’y trouver que l’enfant est dit « fils (ou fille) naturel (ou naturelle) et légitime » de ses père et mère. Ces deux qualificatifs leur semblent contradictoires. Elles le sont devenus en effet aujourd’hui, étant donné le sens qu’a pris le terme « d’enfant naturel » et qu’a consacré une célèbre pièce d’Alexandre Dumas fils. Mais autrefois, cette formule était appliquée aux enfants légitimement nés de loyal mariage. Naturel voulait simplement dire : enfant né de ses parents par la nature, et s’employait par opposition au mot : adoptif.

Il existait d’autres formules très précises, très claires pour désigner les bâtards. Les actes de naissance qui concernent ces derniers sont toujours facilement reconnaissables dans les vieux registres paroissiaux de Bretagne. Souvent, ils sont signalés en marge par le terme latin spurius ou spuria. Souvent aussi, ils sont inscrits à rebours des autres, c’est-à-dire que le scribe a renversé le cahier et que les actes se présentent « la tête en bas » par rapport à ceux qui les précèdent ou les suivent. Très fréquemment encore, ils sont relégués, renversés toujours, à la fin du cahier annuel.

Enfin les termes de leur rédaction ne prêtent à aucune équivoque : « Illégitimas ou illégitima », « bastard et illégitime », « patre ignoto », etc. Dans les registres du midi de la France, on trouve parfois : enfant innaturel, enfant d’iniquité… Ceux que j’ai pu consulter aux environs de Morlaix, à Morlaix même ou à Quimper, m’ont fourni sur ce sujet délicat un certain nombre de notes d’où se peuvent déduire d’assez curieuses constatations.

Beaucoup de ces pauvres petits bâtards naissaient de relations passagères entre des gentilshommes et de jeunes paysannes séduites ou ravies. On sait que le XVIe siècle ne brilla pas précisément par la sévérité des mœurs, et que les guerres de la Ligue amenèrent en Basse-Bretagne des nuées de soudards effrénés et brutaux. Les Espagnols étaient redoutés surtout pour les conséquences de leur galanterie agressive. Dans la région de Châteaulin, l’usage demeura longtemps, pour indiquer qu’un jeune homme avait mis à mal une fillette, de dire qu’il lui avait donné « un baiser d’Espagne ».

Jusqu’aux prédications du P. Le Nobletz et du P. Maunoir, qui relevèrent de si admirable façon, au XVIIe siècle, le niveau moral du pays, l’étiage de ce niveau était lamentablement bas Des hobereaux corrompus se rencontraient qui, pour satisfaire un caprice ne reculaient pas devant le rapt, le déshonneur et même la mort de leurs victimes. Les Guerziou Breiz-Izel de Luzel sont pleines de ces tragiques histoires. Cependant, il serait exagéré de charger la généralité des anciens nobles du reproche de férocité et de paillardise. Les roturiers avaient aussi une large part dans ces naissances irrégulières, mais leurs noms obscurs ne retiennent pas l’attention qu’on porte naturellement aux membres de familles patriciennes et connues.

Les bâtards m’ont paru surtout nombreux à Ploujean au début du XVIIe siècle bien que les jouvencelles de cette charmante commune n’aient jamais eu la réputation de facilité de leurs voisines du Ponthou, de Saint-Michel-en-Grève, de Poullaouen et autres cythères basses-bretonnes. Il semble qu’on y soit venu d’ailleurs faire ses frasques. En 1598 et en 1600, Constance Michel met au monde deux enfants illégitimes des œuvres de René de Coatanscour, seigneur de Kervény, en Plougasnou. D’autres nobles de Plougasnou, de Taulé, de Morlaix, sont attribués pour pères aux rejetons d’Anne Rolland, de Marie Mével, d’Annette Guichart (1604) et de Jeannette Poucher (1612).

Un seigneur de la paroisse, Guillaume de la Forest de Guicaznou, qui habitait Trofeunteniou, le futur domaine du maréchal Foch, rend mère, en 1605, Catherine Pen, quoique déjà marié lui-même depuis dix ans, à Catherine de Gouzillon, qui l’année suivante lui donnera un fils légitime, Pierre de la Forest. Ce jeune gaillard suivit les traces paternelles. Il avait à peine 20 ans qu’on baptisait en 1626, un fils né de son commerce avec Claudine Morvan. En 1631, une seconde maîtresse, Marguerite Louczé, le gratifiait d’une fille. Il épousa peu après Gillette-Renée de Kerouzéré, et le mariage paraît l’avoir assagi, car on ne trouve pas qu’il ait semé d’autres « canards sauvages » de par le monde.

Un exemple de ces mœurs relâchées nous est fourni par Pierre de Boiséon, très puissant gentilhomme qu’Henri IV avait récompensé de sa fidélité méritoire en le comblant de faveurs et de dignités, et en le nommant gouverneur de Morlaix. Resté veuf de sa femme Jeanne de Rieux, il ne se remaria point, mais il donna à cette illustre dame, issue du sang royal de Saint-Louis et des ducs de Bretagne, une remplaçante un peu inattendue en la personne d’une belle et rustique paysanne de Lanmeur, Catherine Parfait. Cette compagne « main gauchère » augmenta sa progéniture, de 1604 à 1613, de sept rejetons nouveaux.

La chose semble n’avoir scandalisé personne. Bien que déclarés illégitimes dans leurs actes de naissance, tous ces enfants, nés au château de Boiséon, sont baptisés pompeusement à Lanmeur, avec étalage des titres et qualités de leur père, et parrains et marraines choisis parmi la bonne gentry de l’endroit, sous le nom seigneurial de Keranmoroc’h, terre noble des environs de Guingamp qui faisait partie de l’apanage des Boiséon.

Le vieux comte mourut en 1627, après avoir marié deux de ses bâtardes, Constance et Fianette de Keranmoroc’h, à de petits gentilshommes, Perceval Cazin de Kerriou et Richard de Ladouceur (sic). Un fils survivait aussi, François de Keranmoroc’h, qui fut seigneur de l’humble manoir de Rosgustou, en Garlan, et y mourut célibataire, en 1665.

À Plougasnou et Plouézoc’h, de 1557 à 1611, quelques naissances entachées de bâtardise sont attribuées aux œuvres de François Cazin de Kerriou, de Pierre et François Le Ségalen de la Villeneuve, d’Olivier du Parc de Trégoadalem. En 1622, Marguerite de Brézal, demoiselle issue de noble race, mais bien déchue, est mère, à Plougasnou, du fait de Pierre Pastour du Pouldu. En 1642, une autre demoiselle noble, de petite vertu, Marie de Kerbouric, maîtresse de Roland Corran de Runcoadou, lui donne, à Plouézoc’h, une fille illégitime. En 1620, à Lanmeur, demoiselle Fianette Le Borgne met au monde un fils dont, par exception, le père reste ignoré.


Beaucoup de filles trompées et rendues mères se débarrassaient du fruit de leurs amours illicites, non en le supprimant — l’infanticide étant alors inexorablement puni de mort — mais en le confiant à la charité publique, de préférence en l’exposant secrètement sous le portail d’une église. On voit dans les anciens comptes des paroisses combien étaient rares celles qui n’avaient pas à leur charge l’entretien de quelque enfant trouvé, dont il faillit payer la nourriture et les vêtements.

Au moyen de monitoires, les fabriques s’efforçaient de découvrir le père et la mère dénaturés pour leur restituer leur rejeton, mais ceux-ci conservaient un prudent incognito dont on n’arrivait que très rarement à percer le mystère. En 1659. la paroisse de Garlan, ainsi grevée d’un enfant abandonné, imagine de s’en débarrasser en le plaçant à l’hôpital de Morlaix. Elle met habilement le marché en main aux administrateurs : ou bien ils accepteront l’enfant, ou bien la quête annuelle qu’on fait dans la paroisse au profit de leur établissement sera désormais consacrée tout entière à l’entretien du petit délaissé.

Dans les villes, il n’en allait pas différemment. À Morlaix, en 1607, on trouve une petite fille déposée dans la chapelle de Sainte-Barbe, sur le cimetière de Saint-Melaine, et on la baptise Barbe. L’année suivante, une autre fille exposée à Saint-Martin reçoit les noms naïfs de Martine Martin. En 1631, dans la même paroisse, un garçon est déposé à la porte de Vincent Le Gat, comme pour lui en attribuer la paternité. En 1655, Messire Marcelin de Varennes, vicaire perpétuel de Saint-Melaine, est parrain d’un petit Marcelin « trouvé exposé au porchet, sur la table des offrandes ». À Saint-Mathieu, en 1662, quelques personnes de la Grand’Rue présentent un enfant contenu dans un panier déposé pendant la nuit sur la boutique du sieur des Manières. Le pauvre petit être est enveloppé d’une serviette dans un coin de laquelle on a noué un bout de bougie et une poignée de sel, ingénieuse façon de réclamer pour lui le baptême…

Les registres de Morlaix contiennent divers actes de naissance de bâtards dont les pères appartiennent à l’aristocratie. En 1595, Marguerite Mouster attribue sa fille au sieur de La Guichardière, quelque officier peut-être des troupes royales. En 1597, Françoise Madec désigne pour auteur de la sienne Yves de Kerret. En 1640, le vicaire de Saint-Martin baptise bravement du nom d’Ollivier de Kergariou d’un enfant né des relations coupables d’une de ses paroissiennes, Jeanne Le Goff, et de noble Olivier de Kergariou sieur de Portzamparc, en Plounévez-Moëdec.

En 1644, Marguerite Balère a une fille du sieur de Penvern Lesquiffiou, c’est-à-dire de François Le Borgne, cadet de Lesquiffiou un vaillant capitaine au régiment de La Meilleraye, qui s’entendait, on le voit, à divers genres de conquêtes. En 1645 naît des œuvres de « Monsieur le baron de L’Isle, au dire de la mère », une fille illégitime de Marie Maistre. S’agit-il du baron de L’Isle-Beuhet, gouverneur de Concarneau à cette époque ?

Parmi ces victimes, il y en avait de plus ou moins intéressantes, Marie Inart, dite La Gamachen, mère en 1643 du fait de N… Péchin, devait être une « professionnelle » de même que cette Amice Le Saout engrossée en 1641 par « un marchand normand nommé La Sivière », et que cette Marie Richard qui de 1646 à 1650, donne trois ou quatre enfants « bastards et illégitimes » à écuyer Yves Calloët, sieur de Trohorn.

Souvent, des campagnardes mises à mal se réfugiaient en ville pour y cacher ce qu’il est convenu d’appeler leur honte. En 1604, une jeune Cornouaillaise de Duault-Quélen. vient mettre au monde, à Saint-Martin, l’enfant que lui a fait Pierre Guinemant, sieur de Lesmabon.

En 1646, Catherine Quéré, de Trébrivant, y accouche d’une fille qu’elle attribue à noble Gilles de Launay, sieur du Penquer. En 1678. Anne Le Roux, de Plounéventer, désigne comme père de son fils Guillaume « escuier François de Paol, sieur des Anno », de la même paroisse, nom difficilement identifiable.

En 1695, une jeune fille de la paroisse de la Rive, à Tréguier, Marguerite Touppin, se réfugie à Morlaix et y a un fils baptisé à Saint-Melaine « laquelle Touppin, dit l’acte de baptême, accuse Guillaume Fanoys, procureur fiscal dudit Tréguier, d’être le père dudit enfant. » Ce terme insolite semble indiquer qu’il y avait eu séduction coupable, et c’est pourquoi le nom du coupable, magistrat considéré, frère d’un chanoine, est inscrit en toutes lettres par la discrète formule qu’on rencontre quelquefois : nomen patris merito reticetur.

Que devenaient ces enfants de sang demi-noble, dont les pères s’inquiétaient fort peu, car le cas de Pierre de Boiséon, mariant et dotant ses bâtardes, est exceptionnel ? Beaucoup, abandonnés, mis à l’hôpital ou confiés à des nourrices négligentes, mouraient en bas-âge. D’autres survivaient, se tiraient d’affaire comme ils pouvaient, ne gardant bien entendu, que le nom de leur mère et faisant souche de roturiers.

Leurs traces sont difficiles à suivre dans les registres. J’ai seulement noté le décès, en 1669, à Plougasnou. de « Marguerite Le Quenquis, fille illégitime advouée de la maison de Lesquiffiou, âgée de 80 ans, demeurant depuis de longues années au manoir de Kermabon. en cette paroisse. » La pauvre fille, bien qu’issue d’une aristocratique famille, avait été heureuse de trouver un modeste emploi, gouvernante ou chambrière, dans cet hospitalier manoir.

Il ne faut pas s’imaginer pourtant que les gentilshommes seuls s’entendaient à débaucher les filles. Comme je l’ai indiqué plus haut, toutes les classes de la société contribuaient à ces naissances irrégulières. Tout cantonnement ou séjour de soldats dans une ville se traduisait immanquablement par une éclosion fâcheuse de petits bâtards. En 1699, Perrine Le Quellec, de Saint-Julien de Quimper, attribue le sien à un soldat dont elle ne connaît que les prénoms, Joseph-Marie.

Mieux informée, Marguerite La Haye, de Saint-Sauveur de Quimper, n’ignore pas que son séducteur est « un soldat originaire d’Aire-en-Artois, nommé Louis Palfart, dit Sainit-Louis », et elle a la chance rare de l’épouser peu après. En 1698, Marie Le Goff, de Saint-Julien, révèle que son enfant est de Jean Dufresne. menuisier ; mais, en 1704, Marie Boulanger, servante du bailli des Régaires, a la discrétion de ne point désigner le gars responsable de son malheur.

Beaucoup de ces misérables pauvresses, qui battaient alors les routes, allant de village en village quêter leur pain, livrées par la misère et la fainéantise aux plus tristes aventures, ne savaient même pas à qui attribuer leurs grossesses de hasard. En 1706, on baptise à Saint-Julien de Quimper, la bâtarde d’une « Moresque » vagabonde et d’un père inconnu. La même année se présente « sous le porche de Saint-Corentin, une fille appelée Catherine Bizien, de Quergloff, trève de Cléden-Poher, portant un enfant non baptisé duquel elle se dit mère, et dit que le dit enfant lui avait été fait dans un grand chemin par un homme qu’elle ne connaissait. »

Vers la fin du xviie siècle, les recteurs ou vicaires qui tiennent les cahiers d’état civil cessent peu à peu d’enregistrer les dires des mères relativement à la paternité de leurs enfants. On conçoit qu’une très grande confiance ait eu en ces matières épineuses de graves inconvénients. Elle risquait d’authentifier des mensonges, ou de diffamer de hauts personnages. En 1689, le marquis de Cheffontaines ne dut pas être enchanté d’apprendre que Marie Ollivier lui attribuait sa fille, née à Saint-Ronan de Quimper. Il y eut certainement des abus, et c’est pour y mettre fin que la mention : « père inconnu » prévalut jusqu’à s’imposer et s’employer régulièrement, ou peu s’en faut, pendant le xviiie siècle. Nous y perdons sans doute quelques piquantes révélations, mais peut-être la paix des familles, en fin de compte, y gagna-t-elle.