Les Fleurs du mal/1857/Confession
XLI
CONFESSION
Une fois, une seule, aimable et douce femme,
-
-
-
- À mon bras votre bras poli
- À mon bras votre bras poli
-
-
S’appuya ; — sur le fond ténébreux de mon âme
-
-
-
- Ce souvenir n’est point pâli.
- Ce souvenir n’est point pâli.
-
-
Il était tard ; ainsi qu’une médaille neuve
-
-
-
- La pleine lune s’étalait,
- La pleine lune s’étalait,
-
-
Et la solennité de la nuit, comme un fleuve,
-
-
-
- Sur Paris dormant ruisselait.
-
-
Et le long des maisons, sous les portes cochères,
-
-
-
- Des chats passaient furtivement,
- Des chats passaient furtivement,
-
-
L’oreille au guet, — ou bien, comme des ombres chères,
-
-
-
- Nous accompagnaient lentement.
- Nous accompagnaient lentement.
-
-
Tout-à-coup, au milieu de l’intimité libre
-
-
-
- Éclose à la pâle clarté,
- Éclose à la pâle clarté,
-
-
De vous, — riche et sonore instrument où ne vibre
-
-
-
- Que la radieuse gaîté,
- Que la radieuse gaîté,
-
-
De vous, claire et joyeuse ainsi qu’une fanfare
-
-
-
- Dans le matin étincelant,
- Dans le matin étincelant,
-
-
— Une note plaintive ; une note bizarre
-
-
-
- S’échappa, — tout en chancelant
- S’échappa, — tout en chancelant
-
-
Comme une enfant chétive, horrible, sombre, immonde,
-
-
-
- Dont sa famille rougirait,
- Dont sa famille rougirait,
-
-
Et qu’elle aurait long-temps, pour la cacher au monde,
-
-
-
- Dans un caveau mise au secret.
- Dans un caveau mise au secret.
-
-
Pauvre ange, elle chantait, votre note criarde,
-
-
-
- « Que rien ici-bas n’est certain,
- « Que rien ici-bas n’est certain,
-
-
Et que toujours, avec quelque soin qu’il se farde,
-
-
-
- Se trahit l’égoïsme humain ;
- Se trahit l’égoïsme humain ;
-
-
Que c’est un dur métier que d’être belle femme,
-
-
-
- — Qu’il ressemble au travail banal
- — Qu’il ressemble au travail banal
-
-
De la danseuse folle et froide qui se pâme
-
-
-
- Dans un sourire machinal ;
-
-
Que bâtir sur les cœurs est une chose sotte,
-
-
-
- — Que tout craque, amour et beauté,
- — Que tout craque, amour et beauté,
-
-
Jusqu’à ce que l’Oubli les jette dans sa hotte
-
-
-
- Pour les rendre à l’Éternité ! »
- Pour les rendre à l’Éternité ! »
-
-
J’ai souvent évoqué cette lune enchantée,
-
-
-
- Ce silence et cette langueur,
- Ce silence et cette langueur,
-
-
Et cette confidence horrible chuchotée
-
-
-
- Au confessionnal du cœur.
-
-