Les Regrets (du Bellay)
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[modifier] Ad lectorem
Quem, lector, tibi nunc damus libellum, Hic fellisque simul, simulque mellis, Permixtumque salis refert saporem. Si gratum quid erit tuo palato, Huc conviva veni : tibi haec parata est Coena. Sin minus, hinc facesse, quaeso : Ad hanc te volui haud vocare coenam.
[modifier] À Monsieur d’Avanson, Conseiller du Roi en son privé conseil
Si je n’ai plus la faveur de la Muse, Et si mes vers se trouvent imparfaits, Le lieu, le temps, l’âge où je les ai faits, Et mes ennuis leur serviront d’excuse. J’étais à Rome au milieu de la guerre, Sortant déjà de l’âge plus dispos, À mes travaux cherchant quelque repos, Non pour louange ou pour faveur acquerre. Ainsi voit-on celui qui sur la plaine Pique le bœuf ou travaille au rempart Se réjouir, et d’un vers fait sans art S’évertuer au travail de sa peine. Celui aussi, qui dessus la galère Fait écumer les flots à l’environ, Ses tristes chants accorde à l’aviron, Pour éprouver la rame plus légère. On dit qu’Achille, en remâchant son ire, De tels plaisirs soulait s’entretenir, Pour adoucir le triste souvenir De sa maîtresse, aux fredons de sa lyre. Ainsi flattait le regret de la sienne Perdue, hélas, pour la seconde fois, Cil qui jadis aux rochers et aux bois Faisait ouïr sa harpe thracienne. La Muse ainsi me fait sur ce rivage, Où je languis banni de ma maison, Passer l’ennui de la triste saison, Seule compagne à mon si long voyage. La Muse seule au milieu des alarmes Est assurée et ne pâlit de peur: La Muse seule au milieu du labeur Flatte la peine et dessèche les larmes. D’elle je tiens le repos et la vie, D’elle j’apprends à n’être ambitieux, D’elle je tiens les saints présents des dieux Et le mépris de fortune et d’envie. Aussi sait-elle, ayant dés mon enfance Toujours guidé le cours de mon plaisir, Que le devoir, non l’avare désir, Si longuement me tient loin de la France. Je voudrais bien (car pour suivre la Muse J’ai sur mon dos chargé la pauvreté) Ne m’être au trac des neuf Sœurs arrêté, Pour aller voir la source de Méduse. Mais que ferai-je afin d’échapper d’elles ? Leur chant flatteur a trompé mes esprits, Et les appas auxquels elles m’ont pris D’un doux lien ont englué mes ailes. Non autrement que d’une douce force D’Ulysse étaient les compagnons liés, Et sans penser aux travaux oubliés Aimaient le fruit qui leur servait d’amorce. Celui qui a de l’amoureux breuvage Goûté mal sain le poison doux-amer, Connaît son mal, et contraint de l’aimer, Suit le lien qui le tient en servage. Pour ce me plaît la douce poésie Et le doux trait par qui je fus blessé : Dès le berceau la Muse m’a laissé Cet aiguillon dedans la fantaisie. Je suis content qu’on appelle folie De nos esprits la sainte déité, Mais ce n’est pas sans quelque utilité Que telle erreur si doucement nous lie. Elle éblouit les yeux de la pensée Pour quelquefois ne voir notre malheur, Et d’un doux charme enchante la douleur Dont nuit et jour notre âme est offensée. Ainsi encor la vineuse prêtresse, Qui de ses cris Ide va remplissant, Ne sent le coup du thyrse la blessant, Et je ne sens le malheur qui me presse. Quelqu’un dira : De quoi servent ces plaintes ? Comme de l’arbre on voit naître le fruit, Ainsi les fruits que la douleur produit Sont les soupirs et les larmes non feintes. De quelque mal un chacun se lamente, Mais les moyens de plaindre sont divers : J’ai, quant à moi, choisi celui des vers Pour désaigrir l’ennui qui me tourmente. Et c’est pourquoi d’une douce satire Entremêlant les épines aux fleurs, Pour ne fâcher le monde de mes pleurs, J’apprête ici le plus souvent à rire. Or si mes vers méritent qu’on les loue Ou qu’on les blâme, à vous seul entre tous Je m’en rapporte ici: car c’est à vous, À vous, Seigneur, à qui seul je les voue : Comme celui qui avec la sagesse Avez conjoint le droit et l’équité, Et qui portez de toute antiquité Joint à vertu le titre de noblesse : Ne dédaignant, comme était la coutume, Le long habit, lequel vous honorez, Comme celui qui sage n’ignorez De combien sert le conseil et la plume. Ce fut pourquoi ce sage et vaillant prince, Vous honorant du nom d’ambassadeur, Sur votre dos déchargea sa grandeur, Pour la porter en étrange province : Récompensant d’un état honorable Votre service, et témoignant assez Par le loyer de vos travaux passés Combien lui est tel service agréable. Qu’autant vous soit agréable mon livre, Que de bon cœur je le vous offre ici : Du médisant j’aurai peu de souci Et serai sûr à tout jamais de vivre.
[modifier] À son livre
Mon livre (et je ne suis sur ton aise envieux), Tu t’en iras sans moi voir la Cour de mon Prince. Hé, chétif que je suis, combien en gré je prinsse Qu’un heur pareil au tien fût permis à mes yeux ! Là si quelqu’un vers toi se montre gracieux, Souhaite-lui qu’il vive heureux en sa province : Mais si quelque malin obliquement te pince, Souhaite-lui tes pleurs et mon mal ennuyeux. Souhaite-lui encor qu’il fasse un long voyage, Et bien qu’il ait de vue éloigné son ménage, Que son cœur, où qu’il voise, y soit toujours présent : Souhaite qu’il vieillisse en longue servitude, Qu’il n’éprouve à la fin que toute ingratitude, Et qu’on mange son bien pendant qu’il est absent.
[modifier] 1
Je ne veux point fouiller au sein de la nature, Je ne veux point chercher l’esprit de l’univers, Je ne veux point sonder les abîmes couverts, Ni dessiner du ciel la belle architecture. Je ne peins mes tableaux de si riche peinture, Et si hauts arguments ne recherche à mes vers : Mais suivant de ce lieu les accidents divers, Soit de bien, soit de mal, j’écris à l’aventure. Je me plains à mes vers, si j’ai quelque regret : Je me ris avec eux, je leur dis mon secret, Comme étant de mon cœur les plus sûrs secrétaires. Aussi ne veux-je tant les peigner et friser, Et de plus braves noms ne les veux déguiser Que de papiers journaux ou bien de commentaires.
[modifier] 2
Un plus savant que moi, Paschal, ira songer Avecques l’Ascréan dessus la double cime : Et pour être de ceux dont on fait plus d’estime, Dedans l’onde au cheval tout nu s’ira plonger. Quant à moi, je ne veux, pour un vers allonger, M’accourcir le cerveau: ni pour polir ma rime, Me consumer l’esprit d’une soigneuse lime, Frapper dessus ma table ou mes ongles ronger. Aussi veux-je, Paschal, que ce que je compose Soit une prose en rime ou une rime en prose, Et ne veux pour cela le laurier mériter. Et peut-être que tel se pense bien habile, Qui trouvant de mes vers la rime si facile, En vain travaillera, me voulant imiter.
[modifier] 3
N’étant, comme je suis, encore exercité Par tant et tant de maux au jeu de la fortune, Je suivais d’Apollon la trace non commune, D’une sainte fureur saintement agité. Ores ne sentant plus cette divinité, Mais piqué du souci qui fâcheux m’importune, Une adresse j’ai pris beaucoup plus opportune À qui se sent forcé de la nécessité. Et c’est pourquoi, Seigneur, ayant perdu la trace Que suit votre Ronsard par les champs de la Grâce, Je m’adresse où je vois le chemin plus battu : Ne me battant le cœur, la force, ni l’haleine, De suivre, comme lui, par sueur et par peine, Ce pénible sentier qui mène à la vertu.
[modifier] 4
Je ne veux feuilleter les exemplaires Grecs, Je ne veux retracer les beaux traits d’un Horace, Et moins veux-je imiter d’un Pétrarque la grâce, Ou la voix d’un Ronsard, pour chanter mes Regrets Ceux qui sont de Phoebus vrais poètes sacrés Animeront leurs vers d’une plus grande audace: Moi, qui suis agité d’une fureur plus basse, Je n’entre si avant en si profonds secrets. Je me contenterai de simplement écrire Ce que la passion seulement me fait dire Sans rechercher ailleurs plus graves arguments. Aussi n’ai-je entrepris d’imiter en ce livre Ceux qui par leurs écrits se vantent de revivre Et se tirer toust vifs dehors des monuments.
[modifier] 5
Ceux qui sont amoureux, leurs amours chanteront, Ceux qui aiment l’honneur, chanteront de la gloire, Ceux qui sont près du roi, publieront sa victoire, Ceux qui sont courtisans, leurs faveurs vanteront, Ceux qui aiment les arts, les sciences diront, Ceux qui sont vertueux, pour tels se feront croire, Ceux qui aiment le vin, deviseront de boire, Ceux qui sont de loisir, de fables écriront, Ceux qui sont médisants, se plairont à médire, Ceux qui sont moins fâcheux, diront des mots pour rire, Ceux qui sont plus vaillants, vanteront leur valeur, Ceux qui se plaisent trop, chanteront leur louange, Ceux qui veulent flatter, feront d’un diable un ange : Moi, qui suis malheureux, je plaindrai mon malheur.
[modifier] 6
Las, où est maintenant ce mépris de fortune ? Où est ce cœur vainqueur de toute adversité, Cet honnête désir de l’immortalité, Et cette honnête flamme au peuple non commune ? Où sont ces doux plaisirs, qu’au soir sous la nuit brune Les Muses me donnaient, alors qu’en liberté Dessus le vert tapis d’un rivage écarté Je les menais danser aux rayons de la lune ? Maintenant la fortune est maîtresse de moi, Et mon cœur, qui soulait être maître de soi, Est serf de mille maux et regrets qui m’ennuient, De la postérité je n’ai plus de souci, Cette divine ardeur, je ne l’ai plus aussi, Et les Muses de moi, comme étranges, s’enfuient.
[modifier] 7
Cependant que la Cour mes ouvrages lisait, Et que la sœur du roi, l’unique Marguerite, Me faisant plus d’honneur que n’était mon mérite, De son bel œil divin mes vers favorisait, Une fureur d’esprit au ciel me conduisait D’une aile qui la mort et les siècles évite, Et le docte troupeau qui sur Parnasse habite, De son feu plus divin mon ardeur attisait. Ores je suis muet, comme on voit la Prophète, Ne sentant plus le dieu qui la tenait sujette, Perdre soudainement la fureur et la voix. Et qui ne prend plaisir qu’un prince lui commande ? L’honneur nourrit les arts, et la Muse demande Le théâtre du peuple et la faveur des rois.
[modifier] 8
Ne t’ébahis, Ronsard, la moitié de mon âme, Si de ton Du Bellay France ne lit plus rien, Et si avec l’air du ciel italien Il n’a humé l’ardeur qui l’Italie enflamme. Le saint rayon qui part des beaux yeux de ta dame Et la sainte faveur de ton prince et du mien, Cela, Ronsard, cela, cela mérite bien De t’échauffer le cœur d’une si vive flamme. Mais moi, qui suis absent des rais de mon soleil, Comment puis-je sentir échauffement pareil À celui qui est près de sa flamme divine ? Les coteaux soleillés de pampre sont couverts, Mais des Hyperborées les éternels hivers Ne portent que le froid, la neige et la bruine.
[modifier] 9
France, mère des arts, des armes et des lois, Tu m’as nourri longtemps du lait de ta mamelle : Ores, comme un agneau qui sa nourrice appelle, Je remplis de ton nom les antres et les bois. Si tu m’as pour enfant avoué quelquefois, Que ne me réponds-tu maintenant, ô cruelle ? France, France, réponds à ma triste querelle. Mais nul, sinon Écho, ne répond à ma voix. Entre les loups cruels j’erre parmi la plaine, Je sens venir l’hiver, de qui la froide haleine D’une tremblante horreur fait hérisser ma peau. Las, tes autres agneaux n’ont faute de pâture, Ils ne craignent le loup, le vent ni la froidure : Si ne suis-je pourtant le pire du troupeau.
[modifier] 10
Ce n’est le fleuve tusque au superbe rivage, Ce n’est l’air des Latins, ni le mont Palatin, Qui ores, mon Ronsard, me fait parler latin, Changeant à l’étranger mon naturel langage. C’est l’ennui de me voir trois ans et davantage, Ainsi qu’un Prométhée, cloué sur l’Aventin, Où l’espoir misérable et mon cruel destin, Non le joug amoureux, me détient en servage. Eh quoi, Ronsard, eh quoi, si au bord étranger Ovide osa sa langue en barbare changer Afin d’être entendu, qui me pourra reprendre D’un change plus heureux ? nul, puisque le français, Quoiqu’au grec et romain égalé tu te sois, Au rivage latin ne se peut faire entendre.
[modifier] 11
Bien qu’aux arts d’Apollon le vulgaire n’aspire, Bien que de tels trésors l’avarice n’ait soin, Bien que de tels harnais le soldat n’ait besoin, Bien que l’ambition tels honneurs ne désire : Bien que ce soit aux grands un argument de rire, Bien que les plus rusés s’en tiennent le plus loin, Et bien que Du Bellay soit suffisant témoin Combien est peu prisé le métier de la lyre : Bien qu’un art sans profit ne plaise au courtisan, Bien qu’on ne paye en vers l’œuvre d’un artisan, Bien que la Muse soit de pauvreté suivie, Si ne veux-je pourtant délaisser de chanter, Puisque le seul chant peut mes ennuis enchanter, Et qu’aux Muses je dois bien six ans de ma vie.
[modifier] 12
Vu le soin ménager dont travaillé je suis, Vu l’importun souci qui sans fin me tourmente, Et vu tant de regrets desquels je me lamente, Tu t’ébahis souvent comment chanter je puis. Je ne chante, Magny, je pleure mes ennuis, Ou, pour le dire mieux, en pleurant je les chante, Si bien qu’en les chantant, souvent je les enchante : Voilà pourquoi, Magny, je chante jours et nuits. Ainsi chante l’ouvrier en faisant son ouvrage, Ainsi le laboureur faisant son labourage, Ainsi le pèlerin regrettant sa maison, Ainsi l’aventurier en songeant à sa dame, Ainsi le marinier en tirant à la rame, Ainsi le prisonnier maudissant sa prison.
[modifier] 13
Maintenant je pardonne à la douce fureur Qui m’a fait consumer le meilleur de mon âge, Sans tirer autre fruit de mon ingrat ouvrage Que le vain passe-temps d’une si longue erreur. Maintenant je pardonne à ce plaisant labeur, Puisque seul il endort le souci qui m’outrage, Et puisque seul il fait qu’au milieu de l’orage, Ainsi qu’auparavant, je ne tremble de peur. Si les vers ont été l’abus de ma jeunesse, Les vers seront aussi l’appui de ma vieillesse, S’ils furent ma folie, ils seront ma raison, S’ils furent ma blessure, ils seront mon Achille, S’ils furent mon venin, le scorpion utile Qui sera de mon mal la seule guérison.
[modifier] 14
Si l’importunité d’un créditeur me fâche, Les vers m’ôtent l’ennui du fâcheux créditeur : Et si je suis fâché d’un fâcheux serviteur, Dessus les vers, Boucher, soudain je me défâche. Si quelqu’un dessus moi sa colère délâche, Sur les vers je vomis le venin de mon cœur : Et si mon faible esprit est recru du labeur, Les vers font que plus frais je retourne à ma tâche. Les vers chassent de moi la molle oisiveté, Les vers me font aimer la douce liberté, Les vers chantent pour moi ce que dire je n’ose. Si donc j’en recueillis tant de profits divers, Demandes-tu, Boucher, de quoi servent les vers, Et quel bien je reçois de ceux que je compose ?
[modifier] 15
Panjas, veux-tu savoir quels sont mes passe-temps ? Je songe au lendemain, j’ai soin de la dépense Qui se fait chacun jour, et si faut que je pense À rendre sans argent cent créditeurs contents. Je vais, je viens, je cours, je ne perds point le temps, Je courtise un banquier, je prends argent d’avance : Quand j’ai dépêché l’un, un autre recommence, Et ne fais pas le quart de ce que je prétends. Qui me présente un compte, une lettre, un mémoire, Qui me dit que demain est jour de consistoire, Qui me rompt le cerveau de cent propos divers, Qui se plaint, qui se deult, qui murmure, qui crie : Avecques tout cela, dis, Panjas, je te prie, Ne t’ébahis-tu point comment je fais des vers ?
[modifier] 16
Cependant que Magny suit son grand Avanson, Panjas son cardinal, et moi le mien encore, Et que l’espoir flatteur, qui nos beaux ans dévore, Appâte nos désirs d’un friand hameçon. Tu courtises les rois, et d’un plus heureux son Chantant l’heur de Henri, qui son siècle décore, Tu t’honores toi-même, et celui qui honore L’honneur que tu lui fais par ta docte chanson. Las, et nous cependant nous consumons notre âge Sur le bord inconnu d’un étrange rivage Où le malheur nous fait ces tristes vers chanter : Comme on voit quelquefois, quand la mort les appelle, Arrangés flanc à flanc parmi l’herbe nouvelle, Bien loin sur un étang trois cygnes lamenter.
[modifier] 17
Après avoir longtemps erré sur le rivage Où l’on voit lamenter tant de chétifs de cour, Tu as atteint le bord où tout le monde court, Fuyant de pauvreté le pénible servage. Nous autres cependant, le long de cette plage, En vain tendons les mains vers le nautonnier sourd, Qui nous chasse bien loin: car, pour le faire court, Nous n’avons un quatrain pour payer le naulage. Ainsi donc tu jouis du repos bienheureux, Et comme font là-bas ces doctes amoureux, Bien avant dans un bois te perds avec ta dame : Tu bois le long oubli de tes travaux passés, Sans plus penser en ceux que tu as délaissés, Criant dessus le port ou tirant à la rame.
[modifier] 18
Si tu ne sais, Morel, ce que je fais ici, Je ne fais pas l’amour ni autre tel ouvrage : Je courtise mon maître, et si fais davantage, Ayant de sa maison le principal souci. Mon Dieu (ce diras-tu), quel miracle est-ce ci, Que de voir Du Bellay se mêler du ménage Et composer des vers en un autre langage ? Les loups et les agneaux s’accordent tout ainsi. Voilà que c’est, Morel: la douce poésie M’accompagne partout, sans qu’autre fantaisie En si plaisant labeur me puisse rendre oisif. Mais tu me répondras : Donne, si tu es sage, De bonne heure congé au cheval qui est d’âge, De peur qu’il ne s’empire et devienne poussif.
[modifier] 19
Cependant que tu dis ta Cassandre divine, Les louanges du roi, et l’héritier d’Hector, Et ce Montmorency, notre français Nestor, Et que de sa faveur Henri t’estime digne : Je me promène seul sur la rive latine, La France regrettant, et regrettant encor Mes antiques amis, mon plus riche trésor, Et le plaisant séjour de ma terre angevine. Je regrette les bois, et les champs blondissants, Les vignes, les jardins, et les prés verdissants Que mon fleuve traverse: ici pour récompense Ne voyant que l’orgueil de ces monceaux pierreux, Où me tient attaché d’un espoir malheureux Ce que possède moins celui qui plus y pense.
[modifier] 20
Heureux, de qui la mort de sa gloire est suivie, Et plus heureux celui dont l’immortalité Ne prend commencement de la postérité, Mais devant que la mort ait son âme ravie. Tu jouis, mon Ronsard, même durant ta vie, De l’immortel honneur que tu as mérité : Et devant que mourir (rare félicité) Ton heureuse vertu triomphe de l’envie. Courage donc, Ronsard, la victoire est à toi, Puisque de ton côté est la faveur du roi : Jà du laurier vainqueur tes tempes se couronnent, Et jà la tourbe épaisse à l’entour de ton flanc Ressemble ces esprits, qui là-bas environnent Le grand prêtre de Thrace au long sourpelis blanc.
[modifier] 21
Comte, qui ne fis onc compte de la grandeur, Ton Du Bellay n’est plus : ce n’est plus qu’une souche, Qui dessus un ruisseau d’un dos courbé se couche, Et n’a plus rien de vif, qu’un petit de verdeur. Si j’écris quelquefois, je n’écris point d’ardeur, J’écris naïvement tout ce qu’au cœur me touche, Soit de bien, soit de mal, comme il vient à la bouche, En un style aussi lent que lente est ma froideur. Vous autres cependant, peintres de la nature, Dont l’art n’est pas enclos dans une portraiture, Contrefaites des vieux les ouvrages plus beaux. Quant à moi, je n’aspire à si haute louange, Et ne sont mes portraits auprès de vos tableaux Non plus qu’est un Janet auprès d’un Michel-Ange.
[modifier] 22
Ores, plus que jamais, me plaît d’aimer la Muse Soit qu’en français j’ecrive ou langage romain, Puisque le jugement d’un prince tant humain De si grande faveur envers les lettres usé. Donc le sacré métier où ton esprit s’amuse Ne sera désormais un exercice vain, Et le tardif labeur que nous promet ta main Désormais pour Francus n’aura plus nulle excuse. Cependant, mon Ronsard, pour tromper mes ennuis, Et non pour m’enrichir, je suivrai, si je puis, Les plus humbles chansons de ta Muse lassée. Ainsi chacun n’a pas mérité que d’un roi La libéralité lui fasse, comme à toi, Ou son archet doré, ou sa lyre crossée.
[modifier] 23
Ne lira-t-on jamais que ce dieu rigoureux ? Jamais ne lira-t-on que cette Idalienne ? Ne verra-t-on jamais Mars sans la Cyprienne ? Jamais ne verra-t-on que Ronsard amoureux ? Retistra-t-on toujours, d’un tour laborieux, Cette toile, argument d’une si longue peine ? Reverra-t-on toujours Oreste sur la scène ? Sera toujours Roland par amour furieux ? Ton Francus, cependant, a beau hausser les voiles, Dresser le gouvernail, épier les étoiles, Pour aller où il dût être ancré désormais : Il a le vent à gré, il est en équipage, Il est encor pourtant sur le troyen rivage, Aussi crois-je, Ronsard, qu’il n’en partit jamais.
[modifier] 24
Qu’heureux tu es, Baïf, heureux, et plus qu’heureux, De ne suivre abusé cette aveugle déesse, Qui d’un tour inconstant et nous hausse et nous baisse, Mais cet aveugle enfant qui nous fait amoureux ! Tu n’éprouves, Baïf, d’un maître rigoureux Le sévère sourcil : mais la douce rudesse D’une belle, courtoise et gentille maîtresse, Qui fait languir ton cœur doucement langoureux. Moi chétif, cependant, loin des yeux de mon prince, Je vieillis malheureux en étrange province, Fuyant la pauvreté : mais las ne fuyant pas Les regrets, les ennuis, le travail et la peine, Le tardif repentir d’une espérance vaine, Et l’importun souci, qui me suit pas à pas.
[modifier] 25
Malheureux l’an, le mois, le jour, l’heure et le point, Et malheureuse soit la flatteuse espérance, Quand pour venir ici j’abandonnai la France : La France, et mon Anjou, dont le désir me point. Vraiment d’un bon oiseau guidé je ne fus point, Et mon cœur me donnait assez signifiance Que le ciel était plein de mauvaise influence, Et que Mars était lors à Saturne conjoint. Cent fois le bon avis lors m’en voulut distraire, Mais toujours le destin me tirait au contraire : Et si mon désir n’eût aveuglé ma raison. N’était-ce pas assez pour rompre mon voyage, Quand sur le seuil de l’huis, d’un sinistre présage, Je me blessai le pied sortant de ma maison ?
[modifier] 26
Si celui qui s’apprête à faire un long voyage Doit croire celui-là qui a jà voyagé, Et qui des flots marins longuement outragé, Tout moite et dégouttant s’est sauvé du naufrage, Tu me croiras, Ronsard, bien que tu sois plus sage, Et quelque peu encor (ce crois-je) plus âgé, Puisque j’ai devant toi en cette mer nagé, Et que déjà ma nef découvre le rivage. Donques je t’avertis que cette mer romaine, De dangereux écueils et de bancs toute pleine, Cache mille périls, et qu’ici bien souvent, Trompé du chant pipeur des monstres de Sicile, Pour Charybde éviter tu tomberas en Scylle, Si tu ne sais nager d’une voile à tout vent.
[modifier] 27
Ce n’est l’ambition, ni le soin d’acquérir, Qui m’a fait délaisser ma rive paternelle, Pour voir ces monts couverts d’une neige éternelle, Et par mille dangers ma fortune quérir. Le vrai honneur, qui n’est coutumier de périr, Et la vraye vertu, qui seule est immortelle, Ont comblé mes désirs d’une abondance telle, Qu’un plus grand bien aux dieux je ne veut requérir. L’honnête servitude où mon devoir me lie M’a fait passer les monts de France en Italie, Et demeurer trois ans sur ce bord étranger, Où je vis languissant: cc seul devoir encore Me peut faire changer France à l’Inde et au More, Et le ciel à l’enfer me peut faire changer.
[modifier] 28
Quand je te dis adieu, pour m’en venir ici, Tu me dis, mon La Haye, il m’en souvient encore : Souvienne-toi, Bellay, de ce que tu es ore, Et comme tu t’en vas, retourne-t’en ainsi. Et tel comme je vins, je m’en retourne aussi : Hormis un repentir qui le cœur me dévore, Qui me ride le front, qui mon chef décolore, Et qui me fait plus bas enfoncer le sourcil. Ce triste repentir, qui me ronge et me lime, Ne vient (car j’en suis net) pour sentir quelque crime, Mais pour m’être trois ans à ce bord arrêté: Et pour m’être abusé d’une ingrate espérance, Qui pour venir ici trouver la pauvreté, M’a fait (sot que je suis) abandonner la France.
[modifier] 29
Je hais plus que la mort un jeune casanier, Qui ne sort jamais hors, sinon aux jours de fête, Et craignant plus le jour qu’une sauvage bête, Se fait en sa maison lui-même prisonnier. Mais je ne puis aimer un vieillard voyager, Qui court deçà delà, et jamais ne s’arrête, Ains des pieds moins léger que léger de la tête, Ne séjourne jamais non plus qu’un messager. L’un sans se travailler en sûreté demeure, L’autre, qui n’a repos jusques à tant qu’il meure, Traverse nuit et jour mille lieux dangereux : L’un passe riche et sot heureusement sa vie, L’autre, plus souffreteux qu’un pauvre qui mendie, S’acquiert en voyageant un savoir malheureux.
[modifier] 30
Quiconque, mon Bailleul, fait longuement séjour Sous un ciel inconnu, et quiconques endure D’aller de port en port cherchant son aventure, Et peut vivre étranger dessous un autre jour : Qui peut mettre en oubli de ses parents l’amour, L’amour de sa maîtresse, et l’amour que nature Nous fait porter au lieu de notre nourriture, Et voyage toujours sans penser au retour : Il est fils d’un rocher ou d’une ourse cruelle, Et digne qui jadis ait sucé la mamelle D’une tigre inhumaine: encor ne voit-on point Que les fiers animaux en leurs forts ne retournent, Et ceux qui parmi nous domestiques séjournent, Toujours de la maison le doux désir les point.
[modifier] 31
Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy la qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d'usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son aage !
Quand revoiray-je, helas, de mon petit village
Fumer la cheminee, et en quelle saison,
Revoiray-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m'est une province, et beaucoup d'avantage ?
Plus me plaist le sejour qu'on basty mes ayeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaist l'ardoise fine :
Plus mon Loyre Gaulois, que le Tybre Latin,
Plus mon petit Lyré, que le mont Palatin,
Et plus que l'air marin la doulceur Angevine.
[modifier] 32
Je me ferai savant en la philosophie, En la mathématique et médecine aussi : Je me ferai légiste, et d’un plus haut souci Apprendrai les secrets de la théologie : Du luth et du pinceau j’ébatterai ma vie, De l’escrime et du bal. Je discourais ainsi, Et me vantais en moi d’apprendre tout ceci, Quand je changeai la France au séjour d’Italie. Ô beaux discours humains ! Je suis venu si loin, Pour m’enrichir d’ennui, de vieillesse et de soin, Et perdre en voyageant le meilleur de mon âge. Ainsi le marinier souvent pour tout trésor Rapporte des harengs en lieu de lingots d’or, Ayant fait, comme moi, un malheureux voyage.
[modifier] 33
Que ferai-je, Morel ? Dis-moi, si tu l’entends, Ferai-je encore ici plus longue demeurance, Ou si j’irai revoir les campagnes de France, Quand les neiges fondront au soleil du printemps ? Si je demeure ici, hélas, je perds mon temps À me repaître en vain d’une longue espérance : Et si je veux ailleurs fonder mon assurance, Je fraude mon labeur du loyer que j’attends. Mais faut-il vivre ainsi d’une espérance vaine ? Mais faut-il perdre ainsi bien trois ans de ma peine ? Je ne bouderai donc. Non, non, je m’en irai. Je demourrai pourtant, si tu le me conseilles. Hélas, mon cher Morel, dis-moi que je ferai, Car le tiens, comme on dit, le loup par les oreilles.
[modifier] 34
Comme le marinier, que le cruel orage A longtemps agité dessus la haute mer, Ayant finalement à force de ramer Garanti son vaisseau du danger du naufrage, Regarde sur le port, sans plus craindre la rage Des vagues ni des vents, les ondes écumer : Et quelqu’autre bien loin, au danger d’abîmer, En vain tendre les mains vers le front du rivage : Ainsi, mon cher Morel, sur le port arrêté, Tu regardes la mer, et vois en sûreté De mille tourbillons son onde renversée : Tu la vois jusqu’au ciel s’élever bien souvent, Et vois ton Du Bellay à la merci du vent Assis au gouvernail dans une nef percée.
[modifier] 35
La nef qui longuement a voyagé, Dillier, Dedans le sein du port à la fin on la serre : Et le bœuf, qui longtemps a renversé la terre, Le bouvier à la fin lui ôte le collier : Le vieux cheval se voit à la fin délier, Pour ne perdre l’haleine ou quelque honte acquerre : Et pour se reposer du travail de la guerre, Se retire à la fin le vieillard chevalier : Mais moi, qui jusqu’ici n’ai prouvé que la peine, La peine et le malheur d’une espérance vaine, La douleur, le souci, les regrets, les ennuis, Je vieillis peu à peu sur l’onde ausonienne, Et si n’espère point, quelque bien qui m’advienne, De sortir jamais hors des travaux où je suis.
[modifier] 36
Depuis que j’ai laissé mon naturel séjour Pour venir où le Tibre aux flots tortus ondoie, Le ciel a vu trois fois par son oblique voie Recommencer son cours la grand lampe du jour. Mais j’ai si grand désir de me voir de retour Que ces trois ans me sont plus qu’un siège de Troie, Tant me tarde, Morel, que Paris je revoie, Et tant le ciel pour moi fait lentement son tour. Il fait son tour si lent, et me semble si morne, Si morne et si pesant, que le froid Capricorne Ne m’accourcit les jours, ni le Cancre les nuits. Voilà, mon cher Morel, combien le temps me dure Loin de France et de toi, et comment la nature Fait toute chose longue avecques mes ennuis.
[modifier] 37
C’était ores, c’était qu’à moi je devais vivre, Sans vouloir être plus que cela que je suis, Et qu’heureux je devais de ce peu que je puis Vivre content du bien de la plume et du livre. Mais il n’a plu aux dieux me permettre de suivre Ma jeune liberté, ni faire que depuis Je vécusse aussi franc de travaux et d’ennuis, Comme d’ambition j’étais franc et délivre. Il ne leur a pas plu qu’en ma vieille saison Je susse quel bien c’est de vivre en sa maison, De vivre entre les siens sans crainte et sans envie : Il leur a plu (hélas) qu’à ce bord étranger Je visse ma franchise en prison se changer, Et la fleur de mes ans en l’hiver de ma vie.
[modifier] 38
Ô qu’heureux est celui qui peut passer son âge Entre pareils à soi ! et qui sans fiction, Sans crainte, sans envie et sans ambition, Règne paisiblement en son pauvre ménage ! Le misérable soin d’acquérir davantage Ne tyrannise point sa libre affection, Et son plus grand désir, désir sans passion, Ne s’étend plus avant que son propre héritage. Il ne s’empêche point des affaires d’autrui, Son principal espoir ne dépend que de lui, Il est sa cour, son roi, sa faveur et son maître. Il ne mange son bien en pays étranger, Il ne met pour autrui sa personne en danger, Et plus riche qu’il est ne voudrait jamais être.
[modifier] 39
J’aime la liberté, et languis en service, Je n’aime point la cour, et me faut courtiser, Je n’aime la feintise, et me faut déguiser, J’aime simplicité, et n’apprends que malice : Je n’adore les biens, et sers à l’avarice, Je n’aime les honneurs, et me les faut priser, Je veux garder ma foi, et me la faut briser, Je cherche la vertu, et ne trouve que vice : Je cherche le repos, et trouver ne le puis, J’embrasse le plaisir, et n’éprouve qu’ennuis, Je n’aime à discourir, en raison je me fonde : J’ai le corps maladif, et me faut voyager, Je suis né pour la Muse, on me fait ménager : Ne suis-je pas, Morel, le plus chétif de monde ?
[modifier] 40
Un peu de mer tenait le grand Dulichien D’Itaque séparé, l’Apennin porte-nue Et les monts de Savoie à la tête chenue Me tiennent loin de France au bord ausonien. Fertile est mon séjour, stérile était le sien, Je ne suis des plus fins, sa finesse est connue : Les siens gardant son bien attendaient sa venue, Mais nul en m’attendant ne me garde le mien. Pallas sa guide était, je vais à l’aventure, Il fut dur au travail, moi tendre de nature : À la fin il ancra son navire à son port, Je ne suis assuré de retourner en France : Il fit de ses haineux une belle vengeance, Pour me venger des miens je ne suis assez fort.
[modifier] 41
N’étant de mes ennuis la fortune assouvie, Afin que je devinsse à moi-même odieux, M’ôta de mes amis celui que j’aimais mieux, Et sans qui je n’avais de vivre nulle envie. Donc l’éternelle nuit a ta clarté ravie, Et je ne t’ai suivi parmi ces obscurs lieux ! Toi, qui m’as plus aimé que ta vie et tes yeux, Toi, que j’ai plus aimé que mes yeux et ma vie. Hélas, cher compagnon, que ne puis-je être encor Le frère de Pollux, toi celui de Castor, Puisque notre amitié fut plus que fraternelle ? Reçois donques ces pleurs, pour gage de ma foi, Et ces vers qui rendront, si je ne me deçoi, De si rare amitié la mémoire éternelle.
[modifier] 42
C’est ores, mon Vineus, mon cher Vineus, c’est ore, Que de tous les chétifs le plus chétif je suis, Et que ce que j’étais, plus être je ne puis, Ayant perdu mon temps, et ma jeunesse encore. La pauvreté me suit, le souci me dévore, Tristes me sont les jours, et plus tristes les nuits. Ô que je suis comblé de regrets et d’ennuis ! Plût à Dieu que je fusse un Pasquin ou Marphore ; Je n’aurais sentiment du malheur qui me point : Ma plume serait libre et si ne craindrais point Qu’un plus grand contre moi pût exercer son ire. Assure-toi, Vineus, que celui seul est roi, À qui même les rois ne peuvent donner loi, Et qui peut d’un chacun à son plaisir écrire.
[modifier] 43
Je ne commis jamais fraude ni maléfice , Je ne doutai jamais des points de notre foi, Je n’ai point violé l’ordonnance du roi, Et n’ai point éprouvé la rigueur de justice : J’ai fait à mon seigneur fidèlement service, Je fais pour mes amis ce que je puis et doy, Et crois que jusqu’ici nul ne se plaint de moi, Que vers lui j’aye fait quelque mauvais office. Voilà ce que je suis. Et toutefois, Vineus, Comme un qui est aux dieux et aux hommes haineux Le malheur me poursuit et toujours m’importune : Mais j’ai ce beau confort en mon adversité, C’est qu’on dit que je n’ai ce malheur mérité, Et que digne je suis de meilleure fortune.
[modifier] 44
Si pour avoir passé sans crime sa jeunesse, Si pour n’avoir d’usure enrichi sa maison, Si pour n’avoir commis homicide ou traïson, Si pour n’avoir usé de mauvaise finesse, Si pour n’avoir jamais violé sa promesse, On se doit réjouir en l’arrière-saison, Je dois à l’avenir, si j’ai quelque raison, D’un grand contentement consoler ma vieillesse. Je me console donc en mon adversité, Ne requérant aux dieux plus grand félicité Que de pouvoir durer en cette patience. Ô dieux, si vous avez quelque souci de nous, Octroyez-moi ce don, que j’espère de vous, Et pour votre pitié et pour mon innocence.
[modifier] 45
Ô marâtre nature (et marâtre es-tu bien, De ne m’avoir plus sage ou plus heureux fait naître), Pourquoi ne m’as-tu fait de moi-même le maître, Pour suivre ma raison et vivre du tout mien? Je vois les deux chemins, et ce mal, et de bien : Je sais que la vertu m’appelle à la main dextre, Et toutefois il faut que je tourne à senestre, Pour suivre un traître espoir, qui m’a fait du tout sien. Et quel profit en ai-je ? Ô belle récompense ! Je me suis consumé d’une vaine dépense, Et n’ai fait autre acquêt que de malet d’ennui. L’étranger recueillit le fruit de mon service, Je travaille mon corps d’un indigne exercice, Et porte sur mon front la vergogne d’autrui.
[modifier] 46
Si par peine et sueur et par fidélité, Par humble servitude et longue patience, Employer corps et biens, esprit et conscience, Et du tout mépriser sa propre utilité, Si pour n’avoir jamais par importunité Demandé bénéfice ou autre récompense, On se doit enrichir, j’aurai (comme je pense) Quelque bien à la fin, car je l’ai mérité. Mais si par larcin avancé l’on doit être, Par mentir, par flatter, par abuser son maître, Et pis que tout cela faire encor bien souvent : Je connais que je sème au rivage infertile, Que je veux cribler l’eau, et que je bats le vent, Et que je suis, Vineus, serviteur inutile
[modifier] 47
Si onques de pitié ton âme fut atteinte, Voyant indignement ton ami tourmenté, Et si onques tes yeux ont expérimenté Les poignants aiguillons d’une douleur non feinte, Vois la mienne en ces vers sans artifice peinte, Comme sans artifice est ma simplicité : Et si pour moi tu n’es à pleurer incité, Ne te ris pour le moins des soupirs de ma plainte. Ainsi, mon cher Vineus, jamais ne puisses-tu Éprouver les regrets qu’éprouve une vertu Qui se voit défrauder du loyer de sa peine : Ainsi l’œil de ton roi favorable te soit, Et ce qui des plus fins l’espérance déçoit, N’abuse ta bonté d’une promesse vaine.
[modifier] 48
Ô combien est heureux qui n’est contraint de feindre, Ce que la vérité le contraint de penser, Et à qui le respect d’un qu’on n’ose offenser Ne peut la liberté de sa plume contraindre ! Las, pourquoi de ce nœud sens-je la mienne éteindre, Quand mes justes regrets je cuide commencer ? Et pourquoi ne se peut mon âme dispenser De ne sentir son mal ou de s’en pouvoir plaindre ? On me donne la gêne, et si n’ose crier, On me voit tourmenter, et si n’ose prier Qu’on ait pitié de moi. Ô peine trop sujette ! Il n’est feu si ardent qu’un feu qui est enclos, Il n’est si fâcheux mal qu’un mal qui tient à l’os, Et n’est si grand douleur qu’une douleur muette.
[modifier] 49
Si après quarante ans de fidèle service Que celui que je sers a fait en divers lieux, Employant, libéral, tout son plus et son mieux Aux affaires qui sont de plus digne exercice, D’un haineux étranger l’envieuse malice Exerce contre lui son courage odieux, Et sans avoir souci des hommes ni des dieux, Oppose à la vertu l’ignorance et le vice, Me dois-je tourmenter, moi, qui suis moins que rien, Si par quelqu’un (peut-être) envieux de mon bien Je ne trouve à mon gré la faveur opportune ? Je me console donc, et en pareille mer, Voyant mon cher seigneur au danger d’abîmer, Il me plaît de courir une même fortune.
[modifier] 50
Sortons, Dilliers, sortons, faisons place à l’envie, Et fuyons désormais ce tumulte civil, Puisqu’on y voit priser le plus lâche et plus vil, Et la meilleure part être la moins suivie. Allons où la vertu et le sort nous convie, Dussions-nous voir le Scythe ou la source du Nil, Et nous donnons plutôt un éternel exil, Que tacher d’un seul point l’honneur de notre vie. Sus donques, et devant que le cruel vainqueur De nous fasse une fable au vulgaire moqueur, Bannissons la vertu d’un exil volontaire. Et quoi ? ne sais-tu pas que le banni romain, Bien qu’il fût déchassé de son peuple inhumain, Fut pourtant adoré du barbare corsaire ?
[modifier] 51
Mauny, prenons en gré la mauvaise fortune, Puisque nul ne se peut de la bonne assurer, Et que de la mauvaise on peut bien espérer, Etant son naturel de n’être jamais une. Le sage nocher craint la faveur de Neptune, Sachant que le beau temps longtemps ne peut durer : Et ne vaut-il pas mieux quelque orage endurer, Que d’avoir toujours peur de la mer importune ? Par la bonne fortune on se trouve abusé, Par la fortune adverse on devient plus rusé : L’une éteint la vertu, l’autre la fait paraître : L’une trompe nos yeux d’un visage menteur, L’autre nous fait l’ami connaître du flatteur, Et si nous fait encore à nous-mêmes connaître.
[modifier] 52
Si les larmes servaient de remède au malheur, Et le pleurer pouvait la tristesse arrêter, On devrait, Seigneur mien, les larmes acheter, Et ne se trouverait rien si cher que le pleur. Mais les pleurs en effet sont de nulle valeur : Car soit qu’on ne se veuille en pleurant tourmenter, Ou soit que nuit et jour on veuille lamenter, On ne peut divertir le cours de la douleur. Le cœur fait au cerveau cette humeur exhaler, Et le cerveau la fait par les yeux dévaler, Mais le mal par les yeux ne s’alambique pas. De quoi donques nous sert ce fâcheux larmoyer ? De jeter, comme on dit, l’huile sur le foyer, Et perdre sans profit le repos et repas.
[modifier] 53
Vivons, Gordes, vivons, vivons, et pour le bruit Des vieillards ne laissons à faire bonne chère : Vivons, puisque la vie est si courte et si chère, Et que même les rois n’en ont que l’usufruit. Le jour s’éteint au soir, et au matin reluit, Et les saisons refont leur course coutumière : Mais quand l’homme a perdu cette douce lumière, La mort lui fait dormir une éternelle nuit. Donc imiterons-nous le vivre d’une bête ? Non, mais devers le ciel levant toujours la tête, Goûterons quelquefois la douceur du plaisir. Celui vraiment est fol, qui changeant l’assurance Du bien qui est présent en douteuse espérance, Veut toujours contredire à son propre désir.
[modifier] 54
Maraud, qui n’es maraud que de nom seulement, Qui dit que tu es sage, il dit la vérité : Mais qui dit que le soin d’éviter pauvreté Te ronge le cerveau, ta face le dément. Celui vraiment est riche et vit heureusement Qui, s’éloignant de l’une et l’autre extrémité, Prescrit à ses désirs un terme limité : Car la vraye richesse est le contentement. Sus donc, mon cher Maraud, pendant que notre maître, Que pour le bien public la nature a fait naître, Se tourmente l’esprit des affaires d’autrui, Va devant à la vigne apprêter la salade : Que sait-on qui demain sera mort ou malade ? Celui vit seulement, lequel vit aujourd’hui.
[modifier] 55
Montigné (car tu es aux procès usité) Si quelqu’un de ces dieux, qui ont plus de puissance, Nous promit de tous biens paisible jouissance, Nous obligeant par Styx toute sa déité, Il s’est mal envers nous de promesse acquitté, Et devant Jupiter en devons faire instance : Mais si l’on ne peut faire aux Parques résistance, Qui jugent par arrêt de la fatalité, Nous n’en appellerons, attendu que ne sommes Plus privilégiés que sont les autres hommes Condamnés, comme nous, en pareille action : Mais si l’ennui voulait sur notre fantaisie, Par vertu du malheur, faire quelque saisie, Nous nous opposerons à l’exécution.
[modifier] 56
Baïf, qui, comme moi, prouves l’adversité, Il n’est pas toujours bon de combattre l’orage, Il faut caler la voile, et de peur du naufrage Céder à la fureur de Neptune irrité. Mais il ne faut aussi par crainte et vilité S’abandonner en proie : il faut prendre courage, Il faut feindre souvent l’espoir par le visage, Et faut faire vertu de la nécessité. Donques sans nous ronger le cœur d’un trop grand soin, Mais de notre vertu nous aidant au besoin, Combattons le malheur. Quant à moi, je proteste Que je veux désormais fortune dépiter, Et que si elle entreprend le me faire quitter, Je le tiendrai, Baïf, et fût-ce de ma reste.
[modifier] 57
Cependant que tu suis le lièvre par la plaine, Le sanglier par les bois et le milan par l’air, Et que voyant le sacre ou l’épervier voler, Tu t’exerces le corps d’une plaisante peine, Nous autres malheureux suivons la cour romaine, Ou, comme de ton temps, nous n’oyons plus parler De rire, de sauter, de danser et baller, Mais de sang, et de feu, et de guerre inhumaine. Pendant, tout le plaisir de ton Gorde et de moi, C’est de te regretter et de parler de toi, De lire quelque auteur ou quelque vers écrire. Au reste, mon Dagaut, nous n’éprouvons ici Que peine, que travail, que regret et souci, Et rien, que Le Breton, ne nous peut faire rire.
[modifier] 58
Le Breton est savant et sait fort bien écrire En français et toscan, en grec et en romain, Il est en son parler plaisant et fort humain, Il est bon compagnon et dit le mot pour rire. Il a bon jugement et sait fort bien élire Le blanc d’avec le noir : il est bon écrivain, Et pour bien compasser une lettre à la main, Il y est excellent autant qu’on saurait dire. Mais il est paresseux et craint tant son métier Que s’il devait jeûner, ce crois-je, un mois entier, Il ne travaillerait seulement un quart d’heure. Bref il est si poltron, pour bien le deviser, Que depuis quatre mois qu’en ma chambre il demeure, Son ombre seulement me fait poltronniser.
[modifier] 59
Tu ne me vois jamais, Pierre, que tu ne die Que j’étudie trop, que je fasse l’amour, Et que d’avoir toujours ces livres à l’entour Rend les yeux éblouis et la tête alourdie. Mais tu ne l’entends pas: car cette maladie Ne me vient du trop lire ou du trop long séjour, Ains de voir le bureau, qui se tient chacun jour : C’est, Pierre mon ami, le livre où j’étudie. Ne m’en parle donc plus, autant que tu as cher De me donner plaisir et de ne me fâcher : Mais bien en cependant que d’une main habile Tu me laves la barbe et me tonds les cheveux, Pour me désennuyer, conte-moi, si tu veux, Des nouvelles du pape et du bruit de la ville.
[modifier] 60
Seigneur, ne pensez pas d’ouïr chanter ici Les louanges du roi, ni la gloire de Guise, Ni celle que se sont les Châtillons acquise, Ni ce temple sacré au grand Montmorency. N’y penser voir encor le sévère sourcil De Madame Sagesse, ou la brave entreprise Qui au ciel, aux démons, aux étoiles s’est prise, La fortune, la mort, et la justice aussi, De l’or encore moins, de lui je ne suis digne : Mais bien d’un petit chat j’ai fait un petit hymne, Lequel je vous envoie: autre présent je n’ai. Prenez-le donc, Seigneur, et m’excusez, de grâce, Si pour le bal ayant la musique trop basse, Je sonne un passepied ou quelque branle gai.
[modifier] 61
Qui est ami du cœur est ami de la bourse, Ce dira quelque honnête et hardi demandeur, Qui de l’argent d’autrui libéral dépendeur Lui-même à l’hôpital s’en va toute la course. Mais songe là-dessus qu’il n’est si vive source Qu’on ne puisse épuiser, ni si riche prêteur Qui ne puisse à la fin devenir emprunteur, Ayant affaire à gens qui n’ont point de ressource. Gordes, si tu veux vivre heureusement romain, Sois large de faveur, mais garde que ta main Ne soit à tous venants trop largement ouverte. Par l’un on peut gagner même son ennemi, Par l’autre bien souvent on perd un bon ami, Et quand on perd l’argent, c’est une double perte.
[modifier] 62
Ce rusé Calabrais tout vice, quel qu’il soit, Chatouille à son ami, sans épargner personne, Et faisant rire ceux que même il époinçonne, Se joue autour du cœur de cil qui le reçoit. Si donc quelque subtil en mes vers aperçoit Que je morde en riant, pourtant nul ne me donne Le nom de feint ami vers ceux que j’aiguillonne : Car qui m’estime tel, lourdement se déçoit. La satire, Dilliers, est un public exemple, Où, comme en un miroir, l’homme sage contemple Tout ce qui est en lui ou de laid ou de beau. Nul ne me lise donc, ou qui me voudra lire Ne se fâche s’il voit, par manière de rire, Quelque chose du sien portrait en ce tableau
[modifier] 63
Quel est celui qui veut faire croire de soi Qu’il est fidèle ami, mais quand le temps se change, Du côté des plus forts soudainement se range, Et du coté de ceux qui ont le mieux de quoi ? Quel est celui qui dit qu’il gouverne le roi ? J’entends quand il se voit en un pays étrange, Et bien loin de la cour: quel homme est-ce, Lestrange ? Lestrange, entre nous deux, je te pry, dis-le-moi. Dis-moi, quel est celui qui si bien se déguise Qu’il semble homme de guerre entre les gens d’Église, Et entre gens de guerre aux prêtres est pareil ? Je ne sais pas son nom : mais quiconque il puisse être Il n’est fidèle ami, ni mignon de son maître, Ni vaillant chevalier, ni homme de conseil.
[modifier] 64
Nature est aux bâtards volontiers favorable, Et souvent les bâtards sont les plus généreux, Pour être au jeu d’amour l’homme plus vigoureux, D’autant que le plaisir lui est plus agréable. Le dompteur de Méduse, Hercule l’indomptable, Le vainqueur indien et les Jumeaux heureux, Et tous ces dieux bâtards jadis si valeureux, Ce problème, Bizet, font plus que véritable. Et combien voyons-nous aujourd’hui de bâtards, Soit en l’art d’Apollon, soit en celui de Mars, Exceller ceux qui sont de race légitime? Bref, toujours ces bâtards sont de gentil esprit : Mais ce bâtard, Bizet, que l’on nous a décrit, Est cause que je fais des autres moins d’estime.
[modifier] 65
Tu ne crains la fureur de ma plume animée, Pensant que je n’ai rien à dire contre toi, Sinon ce que ta rage a vomi contre moi, Grinçant comme un mâtin la dent envenimée. Tu crois que je n’en sais que par la renommée, Et que quand j’aurai dit que tu n’as point de foi, Que tu es affronteur, que tu es traître au roi, Que j’aurai contre toi ma force consommée, Tu penses que je n’ai rien de quoi me venger, Sinon que tu n’es fait que pour boire et manger : Mais j’ai bien quelque chose encore plus mordante. Et quoi ? l’amour d’Orphée ? et que tu ne sus onc Que c’est de croire en Dieu ? non. Quel vice est-ce donc ? C’est, pour le faire court, que tu es un pédante.
[modifier] 66
Ne t’émerveille point que chacun il méprise, Qu’il dédaigne un chacun, qu’il n’estime que soi, Qu’aux ouvrages d’autrui il veuille donner loi, Et comme un Aristarq’ lui-même s’autorise. Paschal, c’est un pédant’ : et quoiqu’il se déguise, Sera toujours pédant’. Un pédant’ et un roi Ne te semblent-ils pas avoir je ne sais quoi De semblable, et que l’un à l’autre symbolise ? Les sujets du pédant’, ce sont ses écoliers, Ses classes ses états, ses régents officiers, Son collège, Paschal, est comme sa province. Et c’est pourquoi jadis le Syracusien, Ayant perdu le nom de roi sicilien, Voulut être pédant’, ne pouvant être prince.
[modifier] 67
Magny, je ne puis voir un prodigue d’honneur, Qui trouve tout bien fait, qui de tout s’émerveille, Qui mes fautes approuve et me flatte l’oreille, Comme si j’étais prince ou quelque grand seigneur. Mais je me fâche aussi d’un fâcheux repreneur, Qui du bon et mauvais fait censure pareille, Qui se lit volontiers, et semble qu’il sommeille En lisant les chansons de quelque autre sonneur. Celui-là me déçoit d’une fausse louange, Et gardant qu’aux bons vers les mauvais je ne change, Fait qu’en me plaisant trop à chacun je déplais : Celui-ci me dégoûte, et ne pouvant rien faire Qu’il lui plaise, il me fait également déplaire Tout ce qu’il fait lui-même et tout ce que je fais.
[modifier] 68
Je hais du Florentin l’usurière avarice, Je hais du fol Siennois le sens mal arrêté, Je hais du Genevois la rare vérité, Et du Vénitien la trop caute malice : Je hais le Ferrarais pour je ne sais quel vice, Je hais tous les Lombards pour l’infidélité, Le fier Napolitain pour sa grand’ vanité, Et le poltron romain pour son peu d’exercice : Je hais l’Anglais mutin et le brave Ecossais, Le traître Bourguignon et l’indiscret Français, Le superbe Espagnol et l’ivrogne Tudesque : Bref, je hais quelque vice en chaque nation, Je hais moi-même encor mon imperfection, Mais je hais par sur tout un savoir pédantesque.
[modifier] 69
Pourquoi me grondes-tu, vieux mâtin affamé, Comme si Du Bellay n’avait point de défense ? Pourquoi m’offenses-tu, qui ne t’ai fait offense, Sinon de t’avoir trop quelquefois estimé ? Qui t’a, chien envieux, sur moi tant animé, Sur moi, qui suis absent ? crois-tu que ma vengeance Ne puisse bien d’ici darder jusques en France Un trait, plus que le tien, de rage envenimé ? Je pardonne à ton nom, pour ne souiller mon livre D’un nom qui par mes vers n’a mérité de vivre : Tu n’auras, malheureux, tant de faveur de moi. Mais si plus longuement ta fureur persévère, Je t’enverrai d’ici un fouet, une Mégère, Un serpent, un cordeau, pour me venger de toi.
[modifier] 70
Si Pirithois ne fût aux enfers descendu, L’amitié de Thésée serait ensevelie, Et Nise par sa mort n’eût la sienne ennoblie, S’il n’eût vu sur le champ Euryale étendu : De Pylade le nom ne serait entendu Sans la fureur d’Oreste, et la foi de Pythie Ne fût par tant d’écrits en lumière sortie, Si Damon ne se fût en sa place rendu : Et je n’eusse éprouvé le tienne si muable, Si fortune vers moi n’eût été variable. Que puis-je faire donc, pour me venger de toi ? Le mal que je te veux, c’est qu’un jour je te puisse Faire en pareil endroit, mais par meilleur office, Reconnaître ta faute et voir quelle est ma foi.
[modifier] 71
Cc brave qui se croit, leur un jaque de maille, Être un second Roland, ce dissimulateur, Qui superbe aux amis, aux ennemis flatteur, Contrefait l’habile homme et ne dit rien qui vaille, Belleau, ne le crois pas: et quoiqu’il se travaille De se feindre hardi d’un visage menteur, N’ajoute point de foi à son parler vanteur, Car oncq homme vaillant je n’ai vu de sa taille. Il ne parle jamais que des faveurs qu’il a : Il dédaigne son maître, et courtise ceux-là Qui ne font cas de lui : il brûle d’avarice : Il fait du bon chrétien, et n’a ni foi ni loi : Il fait de l’amoureux, mais c’est, comme je croi, Pour couvrir le soupçon de quelque plus grand vice.
[modifier] 72
Encore que l’on eût heureusement compris Et la doctrine grecque et la romaine ensemble, Si est-ce, Gohory, qu’ici, comme il me semble, On peut apprendre encor, tant soit-on bien appris. Non pour trouver ici de plus doctes écrits Que ceux que le français soigneusement assemble, Mais pour l’air plus subtil, qui doucement nous emble Ce qui est plus terrestre et lourd en nos esprits. Je ne sais quel démon de sa flamme divine Le moins parfait de nous purge, éprouve et affine, Lime le jugement et le rend plus subtil : Mais qui trop y demeure, il envoie en fumée De l’esprit trop purgé la force consumée, Et pour l’émoudre trop lui fait perdre le fil.
[modifier] 73
Gordes, j’ai en horreur un vieillard vicieux Qui l’aveugle appétit de la jeunesse imite, Et jà foid par les ans de soi-même s’incite À vivre délicat en repos otieux. Mais je ne crains rien tant qu’un jeune ambitieux Qui pour se faire grand contrefait de l’hermite, Et voilant sa traïson d’un masque d’hypocrite, Couve sous beau semblant un cœur malicieux. Il n’est rien (ce dit-on en proverbe vulgaire) Si sale qu’un vieux bouc, ni si prompt à mal faire Comme est un jeune loup: et, pour le dire mieux, Quand bien au naturel de tous deux je regarde, Comme un fangeux pourceau l’un déplaît à mes yeux, Comme d’un fin renard de l’autre je me garde.
[modifier] 74
Tu dis que Du Bellay tient réputation, Et que de ses amis il ne tient plus de compte : Si ne suis-je seigneur, prince, marquis ou comte, Et n’ai changé d’état ni de condition. Jusqu’ici je ne sais que c’est d’ambition, Et pour ne me voir grand ne rougis point de honte : Aussi ma qualité ne baisse ni ne monte, Car je ne suis sujet qu’à ma complexion. Je ne sais comme il faut entretenir son maître. Comme il faut courtiser, et moins quel il faut être Pour vivre entre les grands, comme on vit aujourd’hui. J’honore tout le monde et ne fâche personne : Qui me donne un salut, quatre je lui en donne : Qui ne fait cas de moi, je ne fais cas de lui.
[modifier] 75
Gordes, que Du Bellay aime plus que ses yeux, Vois comme la nature, ainsi que du visage, Nous a faits différents de mœurs et de courage, Et ce qui plaît à l’un, à l’autre est odieux. Tu dis : Je ne puis voir un sot audacieux Qui un moindre que lui brave à son avantage, Qui s’écoute parler, qui farde son langage, Et fait croire de lui qu’il est mignon des dieux. Je suis tout au contraire, et ma raison est telle : Celui dont la douleur courtoisement m’appelle, Me fait outre mon gré courtisan devenir : Mais de tel entretien le brave me dispense : Car n’étant obligé vers lui de récompense, Je le laisse tout seul lui-même entretenir.
[modifier] 76
Cent fois plus qu’à louer on se plaît à médire : Pour ce qu’en médisant on dit la vérité, Et louant, la faveur, ou bien l’autorité, Contre ce qu’on en croit, fait bien souvent écrire. Qu’il soit vrai, pris-tu onc tel plaisir d’ouïr lire Les louanges d’un prince ou de quelque cité, Qu’ouïr un Marc Antoine à mordre exercité Dire cent mille mots qui font mourir de rire ? S’il est donques permis, sans offense d’aucun, Des mœurs de notre temps deviser en commun, Quiconque me lira m’estime fol ou sage: Mais je crois qu’aujourd’hui tel pour sage est tenu, Qui ne serait rien moins que pour tel reconnu, Qui lui aurait ôté le masque du visage.
[modifier] 77
Je ne découvre ici les mystères sacrés Des saints prêtres romains, je ne veux rien écrire Que la vierge honteuse ait vergogne de lire, Je veux toucher sans plus aux vices moins secrets. Mais tu diras que mal je nomme ces Regrets, Vu que le plus souvent j’use de mots pour rire Et je dis que la mer ne bruit toujours son ire, Et que toujours Phoebus ne sagette les Grecs. Si tu rencontres donc ici quelque risée, Ne baptise pourtant de plainte déguisée Les vers que je soupire au bord ausonien. La plainte que je fais, Dilliers, est véritable : Si je ris, c’est ainsi qu’on se rit à la table, Car je ris, comme on dit, d’un ris sardonien.
[modifier] 78
Je ne te conterai de Bologne et Venise, De Padoue et Ferrare et de Milan encor, De Naples, de Florence, et lesquelles sont or Meilleures pour la guerre ou pour la marchandise. Je te raconterai du siège de l’Église, Qui fait d’oisiveté son plus riche trésor, Et qui dessous l’orgueil de trois couronnes d’or Couve l’ambition, la haine et la feintise : Je te dirai qu’ici le bonheur et malheur, Le vice, la vertu, le plaisir, la douleur, La science honorable et l’ignorance abonde. Bref, je dirai qu’ici, comme en ce vieux chaos, Se trouve, Peletier, confusément enclos Tout ce qu’on voit de bien et de mal en ce monde.
[modifier] 79
Je n’écris point d’amour, n’étant point amoureux, Je n’écris de beauté, n’ayant belle maîtresse, Je n’écris de douceur, n’éprouvant que rudesse, Je n’écris de plaisir, me trouvant douloureux : Je n’écris de bonheur, me trouvant malheureux Je n’écris de faveur, ne voyant ma princesse, Je n’écris de trésors, n’ayant point de richesse, Je n’écris de santé, me sentant langoureux : Je n’écris de la cour, étant loin de mon prince, Je n’écris de la France, en étrange province, Je n’écris de l’honneur, n’en voyant point ici : Je n’écris d’amitié, ne trouvant que feintise, Je n’écris de vertu, n’en trouvant point aussi, Je n’écris de savoir, entre les gens d’Église.
[modifier] 80
Si je monte au Palais, je n’y trouve qu’orgueil, Que vice déguisé, qu’une cérémonie, Qu’un bruit de tambourins, qu’une étrange harmonie, Et de rouges habits un superbe appareil : Si je descends en banque, un amas et recueil De nouvelles je trouve, une usure infinie, De riches Florentins une troupe bannie, Et de pauvres Siennois un lamentable deuil : Si je vais plus avant, quelque part où j’arrive, Je trouve de Vénus la grand bande lascive Dressant de tous côtés mille appas amoureux : Si je passe plus outre, et de la Rome neuve Entre en la vieille Rome, adonques je ne treuve Que de vieux monuments un grand monceau pierreux.
[modifier] 81
Il fait bon voir, Paschal, un conclave serré, Et l’une chambre à l’autre également voisine D’antichambre servir, de salle et de cuisine, En un petit recoin de dix pieds en carré : Il fait bon voir autour le palais emmuré, Et briguer là-dedans cette troupe divine, L’un par ambition, l’autre par bonne mine, Et par dépit de l’un être l’autre adoré : Il fait bon voir dehors toute la ville en armes Crier: le Pape est fait, donner de faux alarmes, Saccager un palais: mais plus que tout cela Fait bon voir, qui de l’un, qui de l’autre se vante, Qui met pour celui-ci, qui met pour celui-là, Et pour moins d’un écu dix cardinaux en vente.
[modifier] 82
Veux-tu savoir, Duthier, quelle chose c’est Rome ? Rome est de tout le monde un publique échafaud ; Une scène, un théâtre, auquel rien ne défaut De ce qui peut tomber ès actions de l’homme. Ici se voit le jeu de la fortune, et comme Sa main nous fait tourner ores bas, ores haut : Ici chacun se montre, et ne peut, tant soit caut, Faire que tel qu’il est, le peuple ne le nomme. Ici du faux et vrai la messagère court, Ici les courtisans font l’amour et la cour, Ici l’ambition et la finesse abonde : Ici la liberté fait l’humble audacieux, Ici l’oisiveté rend le bon vicieux, Ici le vil faquin discourt des faits du monde.
[modifier] 83
Ne pense, Robertet, que cette Rome-ci Soit cette Rome-là qui te soulait tant plaire. On n’y fait plus crédit, comme l’on soulait faire, On n’y fait plus l’amour, comme on soulait aussi. La paix et le bon temps ne règnent plus ici, La musique et le bal sont contraints de s’y taire, L’air y est corrompu, Mars y est ordinaire, Ordinaire la faim, la peine, et le souci. L’artisan débauché y ferme sa boutique, L’otieux avocat y laisse sa pratique ; Et le pauvre marchand y porte le bissac : On ne voit que soldats, et morions en tête, On n’oit que tambourins et semblable tempête, Et Rome tous les jours n’attend qu’un autre sac.
[modifier] 84
Nous ne faisons la cour aux filles de Mémoire, Comme vous qui vivez libres de passion: Si vous ne savez donc notre occupation, Ces dix vers en suivant vous la feront notoire : Suivre son cardinal au Pape, au Consistoire, En Capelle, en Visite, en Congrégation, Et pour l’honneur d’un prince ou d’une nation De quelque ambassadeur accompagner la gloire : Etre en son rang de garde auprès de son seigneur, Et faire aux survenants l’accoutumé honneur, Parler du bruit qui court, faire de l’habile homme Se promener en housse, aller voir d’huis en huis La Marthe ou la Victoire, et s’engager aux Juifs Voilà, mes compagnons, les passe-temps de Rome.
[modifier] 85
Flatter un créditeur, pour son terme allonger, Courtiser un banquier, donner bonne espérance, Ne suivre en son parler la liberté de France, Et pour répondre un mot, un quart d’heure y songer : Ne gâter sa santé par trop boire et manger, Ne faire sans propos une folle dépense, Ne dire à tous venants tout cela que l’on pense, Et d’un maigre discours gouverner l’étranger: Connaître les humeurs, connaître qui demande, Et d’autant que l’on a la liberté plus grande, D’autant plus se garder que l’on ne soit repris: Vivre avecques chacun, de chacun faire compte : Voilà, mon cher Sorel (dont je rougis de honte), Tout le bien qu’en trois ans à Rome j’ai appris.
[modifier] 86
Marcher d’un grave pas et d’un grave sourcil,
Et d’un grave sourire à chacun faire fête,
Balancer tous ses mots, répondre de la tête,
Avec un Messer non, ou bien un Messer si :
Entremêler souvent un petit Et cosi,
Et d’un son Servitor’ contrefaire l’honnête,
Et, comme si l’on eût sa part en la conquête,
Discourir sur Florence, et sur Naples aussi :
Seigneuriser chacun d’un baisement de main,
Et, suivant la façon du courtisan romain,
Cacher sa pauvreté d’une brave apparence :
Voilà de cette cour la plus grande vertu,
Dont souvent mal monté, mal sain, et mal vêtu,
Sans barbe et sans argent on s’en retourne en France.
[modifier] 87
D’où vient cela, Mauny, que tant plus on s’efforce D’échapper hors d’ici, plus le démon du lieu (Et que serait-ce donc, si ce n’est quelque dieu ?) Nous y tient attachés par une douce force ? Serait-ce point d’amour cette alléchante amorce, Ou quelque autre venin, dont après avoir beu Nous sentons nos esprits nous laisser peu à peu, Comme un corps qui se perd sous une neuve écorce ? J’ai voulu mille fois de ce lieu m’étranger, Mais je sens mes cheveux en feuilles se changer, Des bras en longs rameaux, et mes pieds en racine. Bref, je ne suis plus rien qu’un vieux tronc animé, Qui se plaint de se voir à ce bord transformé, Comme le myrte anglais au rivage d’Alcine.
[modifier] 88
Qui choisira pour moi la racine d’Ulysse ? Et qui me gardera de tomber au danger Qu’une Circe en pourceau ne me puisse changer, Pour être à tout jamais fait esclave du vice ? Qui m’étreindra le doigt de l’anneau de Mélisse, Pour me désenchanter comme un autre Roger ? Et quel Mercure encor me fera déloger, Pour ne perdre mon temps en l’amoureux service ? Qui me fera passer sans écouter la voix Et la feinte douceur des monstres d’Achelois ? Qui chassera de moi ces Harpies friandes ? Qui volera pour moi encore un coup aux cieux, Pour rapporter mon sens et me rendre mes yeux ? Et qui fera qu’en paix je mange mes viandes ?
[modifier] 89
Gordes, il m’est avis que je suis éveillé, Comme un qui tout ému d’un effroyable songe Se réveille en sursaut et par le lit s’allonge, S’émerveillant d’avoir si longtemps sommeillé. Roger devint ainsi (ce crois-je) émerveillé : Et crois que tout ainsi la vergogne me ronge, Comme lui, quand il eut découvert le mensonge Du fard magicien qui l’avait aveuglé. Et comme lui aussi je veux changer de style, Pour vivre désormais au sein de Logistille, Qui des cœurs langoureux est le commun support. Sus donc, Gordes, sus donc, à la voile, à la rame, Fuyons, gagnons le haut, je vois la belle Dame Qui d’un heureux signal nous appelle à son port.
[modifier] 90
Ne pense pas, Bouju, que les nymphes latines Pour couvrir leur traïson d’une humble privauté, Ni pour masquer leur teint d’une fausse beauté, Me fassent oublier nos nymphes angevines. L’angevine douceur, les paroles divines, L’habit qui ne tient rien de l’impudicité, La grâce, la jeunesse et la simplicité Me dégoûtent, Bouju, de ces vieilles Alcines. Qui les voit par-dehors ne peut rien voir plus beau, Mais le dedans ressemble au dedans d’un tombeau, Et si rien entre nous moins honnête se nomme. Ô quelle gourmandise! ô quelle pauvreté ! Ô quelle horreur de voir leur immondicité ! C’est vraiment de les voir le salut d’un jeune homme.
[modifier] 91
Ô beaux cheveux d’argent mignonnement retors ! Ô front crêpe et serein ! et vous, face dorée ! Ô beaux yeux de cristal ! Ô grand bouche honorée, Qui d’un large repli retrousses tes deux bords ! Ô belles dents d’ébène! Ô précieux trésors, Qui faites d’un seul ris toute âme enamourée ! Ô gorge damasquine en cent plis figurée ! Et vous, beaux grands tétins, dignes d’un si beau corps ! Ô beaux ongles dorés ! ô main courte et grassette ! Ô cuisse délicate ! et vous, jambe grossette, Et ce que je ne puis honnêtement nommer ! Ô beau corps transparent ! ô beaux membres de glace ! Ô divines beautés ! pardonnez-moi, de grâce, Si, pour être mortel, je ne vous ose aimer.
[modifier] 92
En mille crespillons les cheveux se friser, Se pincer les sourcils, et d’une odeur choisie Parfumer haut et bas sa charnure moisie, Et de blanc et vermeil sa face déguiser : Aller de nuit en masque, en masque deviser, Se feindre à tous propos être d’amour saisie, Siffler toute la nuit par une jalousie, Et par martel de l’un, l’autre favoriser : Baller, chanter, sonner, folâtrer dans la couche, Avoir le plus souvent deux langues en la bouche, Des courtisanes sont les ordinaires jeux. Mais quel besoin est-il que je te les enseigne? Si tu les veux savoir, Gordes, et si tu veux En savoir plus encor, demande à la Chassaigne.
[modifier] 93
Douce mère d’amour, gaillarde Cyprienne, Qui fais sous ton pouvoir tout pouvoir se ranger, Et qui des bords de Xanthe à ce bord étranger Guidas avec ton fils ta gent dardanienne, Si je retourne en France, ô mère idalienne, Comme je vins ci, sans tomber au danger De voir ma vieille peau en autre peau changer, Et ma barbe française en barbe italienne, Dès ici je fais vœu d’apprendre à ton autel, Non le lis, ou la fleur d’amarante immortel, Non cette fleur encor de ton sang colorée : Mais bien de mon menton la plus blonde toison Me vantant d’avoir fait plus que ne fit Jason Emportant le butin de la toison dorée.
[modifier] 94
Heureux celui qui peut longtemps suivre la guerre Sans mort, ou sans blessure, ou sans longue prison ! Heureux qui longuement vit hors de sa maison Sans dépendre son bien ou sans vendre sa terre ! Heureux qui peut en cour quelque faveur acquerre Sans crainte de l’envie ou de quelque traïson! Heureux qui peut longtemps sans danger de poison Jouir d’un chapeau rouge ou des clefs de saint Pierre ! Heureux qui sans péril peut la mer fréquenter ! Heureux qui sans procès le palais peut hanter ! Heureux qui peut sans mal vivre l’âge d’un homme! Heureux qui sans souci peut garder son trésor, Sa femme sans soupçon, et plus heureux encor Qui a pu sans peler vivre trois ans à Rome !
[modifier] 95
Maudit soit mille fois le Borgne de Libye, Qui, le cœur des rochers perçant de part en part, Des Alpes renversa le naturel rempart, Pour ouvrir le chemin de France en Italie. Mars n’eût empoisonné d’une éternelle envie Le cœur de l’Espagnol et du Français soudard, Et tant de gens de bien ne seraient en hasard De venir perdre ici et l’honneur et la vie. Le Français corrompu par le vice étranger Sa langue et son habit n’eût appris à changer, Il n’eût changé ses mœurs en une autre nature. Il n’eût point éprouvé le mal qui fait peler, Il n’eût fait de son nom la vérole appeler, Et n’eût fait si souvent d’un buffle sa monture.
[modifier] 96
Ô Déesse, qui peux aux princes égaler Un pauvre mendiant qui n’a que la parole, Et qui peux d’un grand roi faire un maître d’école, S’il te plaît de son lieu le faire dévaler : Je ne te prie pas de me faire enrôler Au rang de ces messieurs que la faveur accole, Que l’on parle de moi, et que mon renom vole De l’aile dont tu fais ces grands princes voler : Je ne demande pas mille et mille autres choses Qui dessous ton pouvoir sont largement encloses, Aussi je n’eus jamais de tant de biens souci. Je demande sans plus que le mien on ne mange, Et que j’aie bientôt une lettre de change, Pour n’aller sur le buffle au départir d’ici.
[modifier] 97
Doulcin, quand quelquefois je vois ces pauvres filles Qui ont le diable au corps, ou le semblent avoir, D’une horrible façon corps et tête mouvoir, Et faire ce qu’on dit de ces vieilles Sibylles : Quand je vois les plus forts se retrouver débiles, Voulant forcer en vain leur forcené pouvoir : Et quand même j’y vois perdre tout leur savoir Ceux qui sont en votre art tenus des plus habiles : Quand effroyablement écrier je les oy, Et quand le blanc des yeux renverser je leur voy, Tout le poil me hérisse, et ne sais plus que dire. Mais quand je vois un moine avecques son latin Leur tâter haut et bas le ventre et le tétin, Cette frayeur se passe, et suis contraint de rire.
[modifier] 98
D’où vient que nous voyons à Rome si souvent Ces garces forcener, et la plupart d’icelles N’être vieilles, Ronsard, mais d’âge de pucelles, Et se trouver toujours en un même couvent ? Qui parle par leur voix? quel démon leur défend De répondre à ceux-là qui ne sont connus d’elles ? Et d’où vient que soudain on ne les voit plus telles, Ayant une chandelle éteinte de leur vent ? D’où vient que les saints lieux telles fureurs augmentent ? D’où vient que tant d’esprits une seule tourmentent ? Et que sortant les uns, le reste ne sort pas ? Dis, je te prie, Ronsard, toi qui sais leurs natures, Ceux qui fâchent ainsi ces pauvres créatures, Sont-ils des plus hautains, des moyens, ou plus bas ?
[modifier] 99
Quand je vais par la rue, où tant de peuple abonde, De prêtres, de prélats, et de moines aussi, De banquiers, d’artisans, et n’y voyant, ainsi Qu’on voit dedans Paris, la femme vagabonde : Pyrrhe, après le dégât de l’universelle onde, Ses pierres (dis-je alors) ne sema point ici : Et semble proprement, à voir ce peuple-ci, Que Dieu n’y ait formé que la moitié du monde. Car la dame romaine en gravité marchant, Comme la conseillère ou femme du marchand Ne s’y promène point, et n’y voit-on que celles Qui se sont de la cour l’honnête nom donné : Dont je crains quelquefois qu’en France retourné, Autant que j’en verrai ne me ressemblent telles.
[modifier] 100
Ursin, quand j’oy nommer de ces vieux noms romains, De ces beaux noms connus de l’Inde jusqu’au More, Non les grands seulement, mais les moindres encore, Voire ceux-là qui ont les ampoules aux mains : Il me fâche d’ouïr appeler ces vilains De ces noms tant fameux, que tout le monde honore: Et sans le nom chrétien, le seul nom que j’adore, Voudrais que de tels noms on appelât nos saints. Le mien surtout me fâche, et me fâche un Guillaume, Et mille autres sots noms communs en ce royaume, Voyant tant de faquins indignement jouir De ces beaux noms de Rome et de ceux de la Grèce : Mais par sur tout, Ursin, il me fâche d’ouïr Nommer une Thaïs du nom d’une Lucrèce.
[modifier] 101
Que dirons-nous, Melin, de cette cour romaine, Où nous voyons chacun divers chemins tenir, Et aux plus hauts honneurs les moindres parvenir, Par vice, par vertu, par travail, et sans peine ? L’un fait pour s’avancer une dépense vaine, L’autre par ce moyen se voit grand devenir, L’un par sévérité se sait entretenir, L’autre gagne les cœurs par sa douceur humaine : L’un pour ne s’avancer se voit être avancé, L’autre pour s’avancer se voit désavancé, Et ce qui nuit à l’un, à l’autre est profitable : Qui dit que le savoir est le chemin d’honneur, Qui dit que l’ignorance attire le bonheur : Lequel des deux, Melin, est le plus véritable?
[modifier] 102
On ne fait de tout bois l’image de Mercure, Dit le proverbe vieil : mais nous voyons ici De tout bois faire pape, et cardinaux aussi, Et vêtir en trois jours tout une autre figure. Les princes et les rois viennent grands de nature : Aussi de leurs grandeurs n’ont-ils tant de souci, Comme ces dieux nouveaux, qui n’ont que le sourcil Pour faire révérer leur grandeur, qui peu dure. Paschal, j’ai vu celui qui naguère traînait Toute Rome après lui, quand il se promenait, Avecques trois valets cheminer par la rue : Et traîner après lui un long orgueil romain Celui de qui le père a l’ampoule en la main, Et, l’aiguillon au poing, se courbe à la charrue.
[modifier] 103
Si la perte des tiens, si les pleurs de ta mère, Et si de tes parents les regrets quelquefois, Combien, cruel Amour, que sans amour tu sois, T’ont fait sentir le deuil de leur complainte amère : C’est or qu’il faut montrer ton flambeau sans lumière, C’est or qu’il faut porter sans flèches ton carquois, C’est or qu’il faut briser ton petit arc turquois, Renouvelant le deuil de ta perte première. Car ce n’est pas ici qu’il te faut regretter Le père au bel Ascagne : il te faut lamenter Le bel Ascagne même, Ascagne, Ô quel dommage ! Ascagne, que Caraffe aimait plus que ses yeux : Ascagne, qui passait en beauté de visage Le beau coupier troyen qui verse à boire aux dieux.
[modifier] 104
Si fruits, raisins et blés, et autres telles choses, Ont leur tronc, et leur cep, et leur semence aussi, Et s’on voit au retour du printemps adouci Naître de toutes parts violettes et roses; Ni fruits, raisins, ni blés, ni fleurettes décloses Sortiront, viateur, du corps qui gît ici : Aulx, oignons, et porreaux, et ce qui fleure ainsi, Auront ici dessous leurs seme