Les Regrets (du Bellay)

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Les Regrets
1558





AD LECTOREM


Quem, Lector, tibi nunc damus libellum.
Hic fellisque simul, simulque mellis,
Permixtumque salis refert saporem.
Si gratum quid erit tuo palato,
Huc conviva veni, tibi hæc parata est,
Cœna : sin minus, hinc facesse, quæso :
Ad hanc te volui haud vocare cœnam.


A MONSIEUR D’AVANSON
Conseiller du Roy
EN SON PRIVÉ CONSEIL

Si je n’ay plus la faveur de la Muse,
Et si mes vers se trouvent imparfaits,
Le lieu, le temps, l’aage où je les ay faits,
Et mes ennuis leur serviront d’excuse.

J’estois à Rome au milieu de la guerre,
Sortant desjà de l’aage plus dispos,
A mes travaux cerchant quelque repos,
Non pour louange ou pour faveur acquerre.

Ainsi voit-on celuy qui sur la plaine
Picque le bœuf ou travaille au rampart,
Se resjouir, et d’un vers fait sans art
S’esvertuer au travail de sa peine.

Celuy aussi, qui dessus la galere
Fait escumer les flots à l’environ,
Ses tristes chants accorde à l’aviron,
Pour esprouver la rame plus legère.

On dit qu’Achille, en remaschant son ire,
De tels plaisirs souloit s’entretenir,
Pour addoucir le triste souvenir
De sa maistresse, aux fredons de sa lyre.

Ainsi flattoit le regret de la sienne
Perdue, hélas, pour la seconde fois,
Cil qui jadis aux rochers et aux bois
Faisoit ouïr sa harpe Thracienne.

La Muse ainsi me fait sur ce rivage,
Où je languis banni de ma maison,
Passer l’ennuy de la triste saison,
Seule compaigne à mon si long voyage.

La Muse seule au milieu des alarmes
Est asseuree et ne pallist de peur:
La Muse seule au milieu du labeur
Flatte la peine et desseiche les larmes.


D’elle je tiens le repos et la vie,
D’elle j’apprens à n’estre ambitieux,
D’elle je tiens les saincts presens des Dieux,
Et le mespris de fortune et d’envie.

Aussi sçait-elle, aiant dès mon enfance
Tousjours guidé le cours de mon plaisir,
Que le devoir, non l’avare desir,
Si longuement me tient loin de la France.

Je voudrois bien (car pour suivre la Muse
J’ay sur mon doz chargé la pauvreté)
Ne m’estre au trac des neuf Sœurs arresté,
Pour aller voir la source de Meduse.

Mais que feray-je à fin d’eschapper d’elles ?
Leur chant flatteur a trompé mes esprits,
Et les appas ausquels elles m’ont pris
D’un doux lien ont englué mes ailes.

Non autrement que d’une douce force
D’Ulysse estoyent les compagnons liez,
Et, sans penser aux travaux oubliez
Aimoyent le fruict qui leur servoit d’amorce.

Celuy qui a de l’amoureux breuvage
Gousté, mal sain, le poison doux-amer,
Cognoit son mal, et contraint de l’aymer,
Suit le lien qui le tient en servage.

Pour ce me plaist la douce poésie,
Et le doux traict par qui je fus blessé :
Dès le berceau la Muse m’a laissé
Cest aiguillon dedans la fantaisie.

Je suis content qu’on appelle folie
De nos esprits la saincte deité,
Mais ce n’est pas sans quelque utilité
Que telle erreur si doucement nous lie.

Elle esblouït les yeux de la pensee
Pour quelquefois ne voir nostre malheur,
Et d’un doux charme enchante la douleur
Dont nuict et jour nostre ame est offensee.

Ainsi encor’ la vineuse prestresse,
Qui de ses criz Ide va remplissant,
Ne sent le coup du thyrse la blessant,
Et je ne sens le malheur qui me presse.

Quelqu’un dira : de quoy servent ces plainctes ?
Comme de l’arbre on voit naistre le fruict,
Ainsi les fruicts que la douleur produict,
Sont les souspirs et les larmes non feinctes.

De quelque mal un chacun se lamente,
Mais les moyens de plaindre sont divers :

J’ay, quant à moy, choisi celuy des vers
Pour desaigrir l’ennuy qui me tourmente.

Et c’est pourquoy d’une douce satyre
Entremeslant les espines aux fleurs,
Pour ne fascher le monde de mes pleurs,
J’appreste ici le plus souvent à rire.

Or si mes vers méritent qu’on les louë,
Ou qu’on les blasme, à vous seul entre tous
Je m’en rapporte ici : car c’est à vous,
A vous, Seigneur, à qui seul je les vouë :

Comme celuy qui avec la sagesse
Avez conjoint le droit et l’equité,
Et qui portez de toute antiquité
Joint à vertu le titre de noblesse :

Ne dedaignant, comme estoit la coustume,
Le long habit, lequel vous honorez,
Comme celuy qui sage n’ignorez
De combien sert le conseil et la plume.

Ce fut pourquoy ce sage et vaillant Prince,
Vous honorant du nom d’Ambassadeur,
Sur vostre doz deschargea sa grandeur,
Pour la porter en estrange Province :

Recompensant d’un estat honorable
Vostre service, et tesmoignant assez
Par le loyer de vos travaux passez,
Combien luy est tel service aggreable.

Qu’autant vous soit aggreable mon livre,
Que de bon cœur je le vous offre ici :
Du mesdisant j’auray peu de souci
Et seray seur à tout jamais de vivre.


A SON LIVRE



Mon livre (et je ne suis sur ton aise envieux),
     Tu t’en iras sans moy voir la Court de mon Prince.
     Hé chétif que je suis, combien en gré je prinsse,
     Qu’un heur pareil au tien fust permis à mes yeux !
Là si quelqu’un vers toy se monstre gracieux,
     Souhaitte luy qu’il vive heureux en sa province :
     Mais si quelque malin obliquement te pince,
     Souhaitte luy tes pleurs, et mon mal ennuyeux.
Souhaitte luy encor’ qu’il face un long voyage,
     Et bien qu’il ait de veuë eslongné son mesnage,
     Que son cœur, où qu’il voise, y soit tousjours present.
Souhaitte qu’il vieillisse en longue servitude,
     Qu’il n’esprouve à la fin que toute ingratitude,
     Et qu’on mange son bien pendant qu’il est absent.



LES REGRETS




DE




JOACHIM DU BELLAY




ANGEVIN



I


Je ne veux point fouiller au sein de la nature,
Je ne veux point cercher l’esprit de l’univers,
Je ne veux point sonder les abysmes couvers,
N’y dessigner du ciel la belle architecture.

Je ne peins mes tableaux de si riche peinture,
Et si hauts argumens ne recerche à mes vers :
Mais suivant de ce lieu les accidens divers,
Soit de bien, soit de mal, j’escris à l’adventure.

Je me plains à mes vers, si j’ay quelque regret,
Je me ris avec eux, je leur di mon secret,
Comme estans de mon cœur les plus seurs secretaires.

Aussi ne veux-je tant les peigner et friser,
Et de plus braves noms ne les veux desguiser,
Que de papiers journaux, ou bien de commentaires.



II


Un plus sçavant que moy (Paschal) ira songer
Avesques l’Ascrean dessus la double cyme :
Et pour estre de ceux dont on fait plus d’estime,
Dedans l’onde au cheval tout nud s’ira plonger.

Quant à moy, je ne veux, pour un vers allonger,
M’accourcir le cerveau : ni pour polir ma rime,
Me consumer l’esprit d’une soigneuse lime,
Frapper dessus ma table, ou mes ongles ronger.

Aussi veux-je (Paschal) que ce que je compose
Soit une prose en ryme ou une ryme en prose,
Et ne veux pour cela le laurier meriter.

Et peut estre que tel se pense bien habile,
Qui trouvant de mes vers la ryme si facile,
En vain travaillera, me voulant imiter.


III


N’estant, comme je suis, encore exercité
Par tant et tant de maux au jeu de la Fortune,
Je suivois d’Apollon la trace non commune,
D’une saincte fureur sainctement agité.

Ores ne sentant plus ceste divinité,
Mais picqué du souci qui fascheux m’importune,
Une adresse j’ay pris beaucoup plus opportune
A qui se sent forcé de la necessité.

Et c’est pourquoy (Seigneur) ayant perdu la trace
Que suit vostre Ronsard par les champs de la Grace,
Je m’adresse où je voy le chemin plus battu :

Ne me bastant le cœur, la force, ni l’haleine,
De suivre, comme luy, par sueur et par peine,
Ce penible sentier qui meine à la vertu.


IV


Je ne veux feuilleter les exemplaires Grecs,
Je ne veux retracer les beaux traits d’un Horace,
Et moins veux-je imiter d’un Petrarque la grace,
Ou la voix d’un Ronsard pour chanter mes Regrets

Ceux qui sont de Phoebus vrais poëtes sacrez,
Animeront leurs vers d’une plus grand’ audace :
Moy, qui suis agité d’une fureur plus basse,
Je n’entre si avant en si profonds secrets.

Je me contenteray de simplement escrire
Ce que la passion seulement me fait dire,
Sans recercher ailleurs plus graves argumens.

Aussi n’ay-je entrepris d’imiter en ce livre
Ceux qui par leurs escrits se vantent de revivre
Et se tirer tout vifs dehors des monuments.


V


Ceux qui sont amoureux, leurs amours chanteront,
Ceux qui aiment l’honneur, chanteront de la gloire,
Ceux qui sont près du Roy, publieront sa victoire,
Ceux qui sont courtisans, leurs faveurs vanteront ;

Ceux qui aiment les arts, les sciences diront,
Ceux qui sont vertueux, pour tels se feront croire,
Ceux qui aiment le vin, deviseront de boire,
Ceux qui sont de loisir, de fables escriront,

Ceux qui sont mesdisans, se plairont à mesdire,
Ceux qui sont moins fascheux, diront des mots pour rire,
Ceux qui sont plus vaillans, vanteront leur valeur ;

Ceux qui se plaisent trop, chanteront leur louange,
Ceux qui veulent flater, feront d’un diable un ange :
Moy, qui suis malheureux, je plaindray mon malheur.


VI


Las, où est maintenant ce mespris de Fortune ?
Où est ce cœur vainqueur de toute adversité,
Cest honneste desir de l’immortalité.
Et ceste honneste flamme au peuple non commune ?

Où sont ces doux plaisirs, qu’au soir sous la nuict brune
Les Muses me donnoyent, alors qu’en liberté
Dessus le vert tapy d’un rivage escarté
Je les menois danser aux rayons de la Lune ?


Maintenant la fortune est maistresse de moy,
Et mon cœur qui souloit estre maistre de soy,
Est serf de mille maux et regrets qui m’ennuient.

De la posterité je n’ay plus de souci,
Ceste divine ardeur, je ne l’ay plus aussi,
Et les Muses de moy, comme estranges, s’enfuyent.


VII


Cependant que la Court mes ouvrages lisoit,
Et que la Sœur du Roy, l’unique Marguerite,
Me faisant plus d’honneur que n’estoit mon merite,
De son bel œil divin mes vers favorisoit,

Une fureur d’esprit au ciel me conduisoit
D’une aile qui la mort et les siecles évite,
Et le docte troppeau qui sur Parnasse habite,
De son feu plus divin mon ardeur attisoit.

Ores je suis muet, comme on voit la Prophete,
Ne sentant plus le dieu qui la tenoit sujette,
Perdre soudainement la fureur et la voix.

Et qui ne prend plaisir qu’un Prince luy commande ?
L’honneur nourrit les arts, et la Muse demande
Le théâtre du peuple et la faveur des Rois.


VIII


Ne t’esbahis, Ronsard, la moitié de mon ame,
Si de ton Dubellay France ne lit plus rien,
Et si avecques l’air du ciel Italien
Il n’a humé l’ardeur que l’Italie enflamme.

Le sainct rayon qui part des beaux yeux de ta dame,
Et la saincte faveur de ton Prince et du mien,
Cela (Ronsard), cela, cela mérite bien
De t’eschauffer le cœur d’une si vive flamme.

Mais moy, qui suis absent des rayz de mon Soleil,
Comment puis-je sentir eschauffement pareil
A celuy qui est près de sa flamme divine ?

Les coteaux soleillez de pampre sont couverts
Mais des Hyperborez les eternels hyvers
Ne portent que le froid, la neige, et la bruine.

IX


France, mère des arts, des armes et des loix,
  Tu m’as nourri long temps du laict de ta mammelle :
  Ores, comme un aigneau qui sa nourrice appelle,
  Je remplis de ton nom les antres et les bois.

Si tu m’as pour enfant advoué quelquefois,
  Que ne me respons-tu maintenant, ô cruelle ?
  France, France, respons à ma triste querelle :
  Mais nul, sinon Écho, ne respond à ma voix.

Entre les loups cruels j’erre parmi la plaine,
  Je sens venir l’hyver, de qui la froide haleine
  D’une tremblante horreur fait herisser ma peau.

Las, tes autres aigneaux n’ont faute de pasture,
  Ils ne craignent le loup, le vent ni la froidure :
  Si ne suis-je pourtant le pire du troppeau.


X


Ce n’est le fleuve Thusque au superbe rivage,
  Ce n’est l’air des Latins, ni le mont Palatin,
  Qui ores (mon Ronsard) me fait parler Latin,
  Changeant à l’estranger mon naturel langage :

C’est l’ennuy de me voir trois ans et davantage,
  Ainsi qu’un Prométhé, cloué sur l’Aventin,
  Où l’espoir miserable et mon cruel destin,
  Non le joug amoureux, me detient en servage.

Et quoy (Ronsard), et quoy, si au bord estranger
  Ovide osa sa langue en barbare changer
  Afin d’estre entendu, qui me pourra reprendre

D’un change plus heureux ? nul, puisque le François,
  Quoy qu’au Grec et Romain égalé tu te sois,
  Au rivage Latin ne se peut faire entendre.


XI


Bien qu’aux arts d’Apollon le vulgaire n’aspire,
  Bien que de tels tresors l’avarice n’ait soin,
  Bien que de tels harnois le soldat n’ait besoin,
  Bien que l’ambition tels honneurs ne desire :

Bien que ce soit aux grands un argument de rire,
  Bien que les plus rusés s’en tiennent le plus loin,
  Et bien que Du Bellay soit suffisant témoin
  Combien est peu prisé le mestier de la lyre :

Bien qu’un art sans profit ne plaise au courtisan,
  Bien qu’on ne paye en vers l’œuvre d’un artisan,
  Bien que la Muse soit de pauvreté suyvie,

Si ne veux-je pourtant délaisser de chanter,
  Puisque le seul chant peut mes ennuis enchanter,
  Et qu’aux Muses je doy bien six ans de ma vie.


XII


Vu le soing mesnager dont travaillé je suis,
  Vu l’importun souci qui sans fin me tourmente,
  Et vu tant de regrets desquels je me lamente,
  Tu t’esbahis souvent comment chanter je puis.

Je ne chante (Magny) je pleure mes ennuis :
  Ou, pour le dire mieux, en pleurant je les chante,
  Si bien qu’en les chantant, souvent je les enchante :
  Voilà pourquoi (Magny) je chante jours et nuits.

Ainsi chante l’ouvrier en faisant son ouvrage,
  Ainsi le laboureur faisant son labourage,
  Ainsi le pèlerin regrettant sa maison,

Ainsi l’avanturier en songeant à sa dame,
  Ainsi le marinier en tirant à la rame,
  Ainsi le prisonnier maudissant sa prison.


XIII


Maintenant je pardonne à la douce fureur
  Qui m’a fait consumer le meilleur de mon aage,
  Sans tirer autre fruict de mon ingrat ouvrage
  Que le vain passe-temps d’une si longue erreur.

Maintenant je pardonne à ce plaisant labeur,
  Puisque seul il endort le souci qui m’outrage,
  Et puisque seul il fait qu’au milieu de l’orage,
  Ainsi qu’auparavant, je ne tremble de peur.

Si les vers ont esté l’abus de ma jeunesse,
  Les vers seront aussi l’appui de ma vieillesse,
  S’ils furent ma folie, ils seront ma raison,


S’ils furent ma blessure, ils seront mon Achille,
  S’ils furent mon venin, le scorpion utile
  Qui sera de mon mal la seule guérison.


XIV


Si l’importunité d’un créditeur me fasche,
  Les vers m’ôtent l’ennui du fâcheux créditeur :
  Et si je suis fasché d’un fascheux serviteur,
  Dessus les vers (Boucher) soudain je me défasche.

Si quelqu’un dessus moi sa colère délasche,
  Sur les vers je vomis le venin de mon cœur :
  Et si mon foible esprit est recru du labeur,
  Les vers font que plus frais je retourne à ma tasche.

Les vers chassent de moy la molle oisiveté,
  Les vers me font aymer la douce liberté,
  Les vers chantent pour moi ce que dire je n’ose.

Si donc j’en recueillis tant de profits divers,
  Demandes-tu (Boucher) de quoi servent les vers,
  Et quel bien je reçois de ceux que je compose ?


XV


Panjas, veux-tu savoir quels sont mes passe-temps ?
  Je songe au lendemain, j’ai soin de la despense
  Qui se fait chacun jour, et si faut que je pense
  À rendre sans argent cent crediteurs contents.

Je vais, je viens, je cours, je ne perds point le temps,
  Je courtise un banquier, je prens argent d’avance :
  Quand j’ay despesché l’un, un autre recommence,
  Et ne fais pas le quart de ce que je pretends.

Qui me presente un compte, une lettre, un memoire,
  Qui me dit que demain est jour de consistoire,
  Qui me rompt le cerveau de cent propos divers,

Qui se plaint, qui se deult, qui murmure, qui crie :
  Avecques tout cela, dy (Panjas) je te prie,
  Ne t’esbahis-tu point comment je fais des vers ?

XVI


Cependant que Magny suit son grand Avanson,
Panjas son cardinal, et moi le mien encore,
Et que l’espoir flatteur, qui nos beaux ans dévore,
Appâte nos désirs d’un friand hameçon.

Tu courtises les rois, et d’un plus heureux son
Chantant l’heur de Henri, qui son siècle décore,
Tu t’honores toi-même, et celui qui honore
L’honneur que tu lui fais par ta docte chanson.

Las, et nous cependant nous consumons notre aage
Sur le bord inconnu d’un étrange rivage
Où le malheur nous fait ces tristes vers chanter :

Comme on voit quelquefois, quand la mort les appelle,
Arrangés flanc à flanc parmi l’herbe nouvelle,
Bien loin sur un étang trois cygnes lamenter.


XVII


Après avoir longtemps erré sur le rivage
Où l’on voit lamenter tant de chétifs de cour,
Tu as atteint le bord où tout le monde court,
Fuyant de pauvreté le pénible servage.

Nous autres cependant, le long de cette plage,
En vain tendons les mains vers le nautonnier sourd,
Qui nous chasse bien loin : car, pour le faire court,
Nous n’avons un quatrain pour payer le naulage.

Ainsi donc tu jouis du repos bienheureux,
Et comme font là-bas ces doctes amoureux,
Bien avant dans un bois te perds avec ta dame :

Tu bois le long oubli de tes travaux passés,
Sans plus penser en ceux que tu as délaissés,
Criant dessus le port ou tirant à la rame.


XVIII


Si tu ne sais, Morel, ce que je fais ici,
Je ne fais pas l’amour ni autre tel ouvrage :
Je courtise mon maître, et si fais davantage,
Ayant de sa maison le principal souci.


Mon Dieu (ce diras-tu), quel miracle est-ce ci,
Que de voir Du Bellay se mêler du ménage
Et composer des vers en un autre langage ?
Les loups et les agneaux s’accordent tout ainsi.

Voilà que c’est, Morel: la douce poésie
M’accompagne partout, sans qu’autre fantaisie
En si plaisant labeur me puisse rendre oisif.

Mais tu me répondras : Donne, si tu es sage,
De bonne heure congé au cheval qui est d’aage,
De peur qu’il ne s’empire et devienne poussif.


XIX


Cependant que tu dis ta Cassandre divine,
Les louanges du roi, et l’héritier d’Hector,
Et ce Montmorency, notre français Nestor,
Et que de sa faveur Henri t’estime digne :

Je me promène seul sur la rive latine,
La France regrettant, et regrettant encor
Mes antiques amis, mon plus riche trésor,
Et le plaisant séjour de ma terre angevine.

Je regrette les bois, et les champs blondissants,
Les vignes, les jardins, et les prés verdissants
Que mon fleuve traverse: ici pour récompense

Ne voyant que l’orgueil de ces monceaux pierreux,
Où me tient attaché d’un espoir malheureux
Ce que possède moins celui qui plus y pense.


XX


Heureux, de qui la mort de sa gloire est suivie,
Et plus heureux celui dont l’immortalité
Ne prend commencement de la postérité,
Mais devant que la mort ait son âme ravie.

Tu jouis, mon Ronsard, même durant ta vie,
De l’immortel honneur que tu as mérité :
Et devant que mourir (rare félicité)
Ton heureuse vertu triomphe de l’envie.

Courage donc, Ronsard, la victoire est à toi,
Puisque de ton côté est la faveur du roi :
Jà du laurier vainqueur tes tempes se couronnent,


Et jà la tourbe épaisse à l’entour de ton flanc
Ressemble ces esprits, qui là-bas environnent
Le grand prêtre de Thrace au long sourpelis blanc.


XXI


Comte, qui ne fis onc compte de la grandeur,
Ton Du Bellay n’est plus : ce n’est plus qu’une souche,
Qui dessus un ruisseau d’un dos courbé se couche,
Et n’a plus rien de vif, qu’un petit de verdeur.

Si j’écris quelquefois, je n’écris point d’ardeur,
J’écris naïvement tout ce qu’au cœur me touche,
Soit de bien, soit de mal, comme il vient à la bouche,
En un style aussi lent que lente est ma froideur.

Vous autres cependant, peintres de la nature,
Dont l’art n’est pas enclos dans une portraiture,
Contrefaites des vieux les ouvrages plus beaux.

Quant à moi, je n’aspire à si haute louange,
Et ne sont mes portraits auprès de vos tableaux
Non plus qu’est un Janet auprès d’un Michel-Ange.


XXII


Ores, plus que jamais, me plaît d’aimer la Muse
Soit qu’en français j’ecrive ou langage romain,
Puisque le jugement d’un prince tant humain
De si grande faveur envers les lettres usé.

Donc le sacré métier où ton esprit s’amuse
Ne sera désormais un exercice vain,
Et le tardif labeur que nous promet ta main
Désormais pour Francus n’aura plus nulle excuse.

Cependant, mon Ronsard, pour tromper mes ennuis,
Et non pour m’enrichir, je suivrai, si je puis,
Les plus humbles chansons de ta Muse lassée.

Ainsi chacun n’a pas mérité que d’un roi
La libéralité lui fasse, comme à toi,
Ou son archet doré, ou sa lyre crossée.



XXIII


Ne lira-t-on jamais que ce dieu rigoureux ?
Jamais ne lira-t-on que cette Idalienne ?
Ne verra-t-on jamais Mars sans la Cyprienne ?
Jamais ne verra-t-on que Ronsard amoureux ?

Retistra-t-on toujours, d’un tour laborieux,
Cette toile, argument d’une si longue peine ?
Reverra-t-on toujours Oreste sur la scène ?
Sera toujours Roland par amour furieux ?

Ton Francus, cependant, a beau hausser les voiles,
Dresser le gouvernail, épier les étoiles,
Pour aller où il dût être ancré désormais :

Il a le vent à gré, il est en équipage,
Il est encor pourtant sur le troyen rivage,
Aussi crois-je, Ronsard, qu’il n’en partit jamais.

XXIV


Qu’heureux tu es, Baïf, heureux, et plus qu’heureux,
De ne suivre abusé cette aveugle déesse,
Qui d’un tour inconstant et nous hausse et nous baisse,
Mais cet aveugle enfant qui nous fait amoureux !

Tu n’éprouves, Baïf, d’un maître rigoureux
Le sévère sourcil : mais la douce rudesse
D’une belle, courtoise et gentille maîtresse,
Qui fait languir ton cœur doucement langoureux.

Moi chétif, cependant, loin des yeux de mon prince,
Je vieillis malheureux en étrange province,
Fuyant la pauvreté : mais las ne fuyant pas

Les regrets, les ennuis, le travail et la peine,
Le tardif repentir d’une espérance vaine,
Et l’importun souci, qui me suit pas à pas.


XXV


Malheureux l’an, le mois, le jour, l’heure et le point,
Et malheureuse soit la flatteuse espérance,
Quand pour venir ici j’abandonnai la France :
La France, et mon Anjou, dont le désir me point.

Vraiment d’un bon oiseau guidé je ne fus point,
Et mon cœur me donnait assez signifiance
Que le ciel était plein de mauvaise influence,
Et que Mars était lors à Saturne conjoint.

Cent fois le bon avis lors m’en voulut distraire,
Mais toujours le destin me tirait au contraire :
Et si mon désir n’eût aveuglé ma raison.

N’était-ce pas assez pour rompre mon voyage,
Quand sur le seuil de l’huis, d’un sinistre présage,
Je me blessai le pied sortant de ma maison ?


XXVI


Si celui qui s’apprête à faire un long voyage
Doit croire celui-là qui a jà voyagé,
Et qui des flots marins longuement outragé,
Tout moite et dégouttant s’est sauvé du naufrage,

Tu me croiras, Ronsard, bien que tu sois plus sage,
Et quelque peu encor (ce crois-je) plus âgé,
Puisque j’ai devant toi en cette mer nagé,
Et que déjà ma nef découvre le rivage.

Donques je t’avertis que cette mer romaine,
De dangereux écueils et de bancs toute pleine,
Cache mille périls, et qu’ici bien souvent,

Trompé du chant pipeur des monstres de Sicile,
Pour Charybde éviter tu tomberas en Scylle,
Si tu ne sais nager d’une voile à tout vent.


XXVII


Ce n’est l’ambition, ni le soin d’acquérir,
Qui m’a fait délaisser ma rive paternelle,
Pour voir ces monts couverts d’une neige éternelle,
Et par mille dangers ma fortune quérir.

Le vrai honneur, qui n’est coutumier de périr,
Et la vraye vertu, qui seule est immortelle,
Ont comblé mes désirs d’une abondance telle,
Qu’un plus grand bien aux dieux je ne veut requérir.


L’honnête servitude où mon devoir me lie
M’a fait passer les monts de France en Italie,
Et demeurer trois ans sur ce bord étranger,

Où je vis languissant: cc seul devoir encore
Me peut faire changer France à l’Inde et au More,
Et le ciel à l’enfer me peut faire changer.


XXVIII


Quand je te dis adieu, pour m’en venir ici,
Tu me dis, mon La Haye, il m’en souvient encore :
Souvienne-toi, Bellay, de ce que tu es ore,
Et comme tu t’en vas, retourne-t’en ainsi.

Et tel comme je vins, je m’en retourne aussi :
Hormis un repentir qui le cœur me dévore,
Qui me ride le front, qui mon chef décolore,
Et qui me fait plus bas enfoncer le sourcil.

Ce triste repentir, qui me ronge et me lime,
Ne vient (car j’en suis net) pour sentir quelque crime,
Mais pour m’être trois ans à ce bord arrêté:

Et pour m’être abusé d’une ingrate espérance,
Qui pour venir ici trouver la pauvreté,
M’a fait (sot que je suis) abandonner la France.


XXIX


Je hais plus que la mort un jeune casanier,
Qui ne sort jamais hors, sinon aux jours de fête,
Et craignant plus le jour qu’une sauvage bête,
Se fait en sa maison lui-même prisonnier.

Mais je ne puis aimer un vieillard voyager,
Qui court deçà delà, et jamais ne s’arrête,
Ains des pieds moins léger que léger de la tête,
Ne séjourne jamais non plus qu’un messager.

L’un sans se travailler en sûreté demeure,
L’autre, qui n’a repos jusques à tant qu’il meure,
Traverse nuit et jour mille lieux dangereux :

L’un passe riche et sot heureusement sa vie,
L’autre, plus souffreteux qu’un pauvre qui mendie,
S’acquiert en voyageant un savoir malheureux.



XXX


Quiconques (mon Bailleul) fait longuement sejour
Soubs un ciel incogneu, et quiconques endure
D’aller de port en port cerchant son adventure,
Et peut vivre estranger dessous un autre jour ;

Qui peut mettre en oubly de ses parens l’amour,
L’amour de sa maistresse, et l’amour que nature
Nous fait porter au lieu de nostre nourriture,
Et voyage tousjours sans penser au retour ;

Il est fils d’un rocher, ou d’une ourse cruelle,
Et digne que jadis ait succé la mammelle
D’une tygre inhumaine : encor ne voit-on point

Que les fiers animaux en leurs forts ne retournent,
Et ceux qui parmy nous domestiques sejournent,
Tousjours de la maison le doux desir les poingt.


XXXI


Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son age !

Quand reverray-je, helas, de mon petit village
Fumer la cheminee, et en quelle saison
Reverray-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup d’avantage ?

Plus me plaist le sejour qu’ont basty mes ayeux,
Que des palais Romains le front audacieux ;
Plus que le marbre dur me plaist l’ardoise fine,

Plus mon Loyre Gaulois, que le Tibre Latin,
Plus mon petit Lyré, que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la douceur Angevine.


XXXII


Je me feray sçavant en la philosophie,
En la mathematique, et medecine aussi :
Je me feray legiste, et d’un plus haut souci
Apprendray les secrets de la theologie :


Du luth et du pinceau j’ébatterai ma vie,
De l’escrime et du bal. Je discourais ainsi,
Et me vantais en moi d’apprendre tout ceci,
Quand je changeai la France au séjour d’Italie.

Ô beaux discours humains ! Je suis venu si loin,
Pour m’enrichir d’ennui, de vieillesse et de soin,
Et perdre en voyageant le meilleur de mon aage.

Ainsi le marinier souvent pour tout trésor
Rapporte des harengs en lieu de lingots d’or,
Ayant fait, comme moi, un malheureux voyage.


XXXIII


Que ferai-je, Morel ? Dis-moi, si tu l’entends,
Ferai-je encore ici plus longue demeurance,
Ou si j’irai revoir les campagnes de France,
Quand les neiges fondront au soleil du printemps ?

Si je demeure ici, hélas, je perds mon temps
À me repaître en vain d’une longue espérance :
Et si je veux ailleurs fonder mon assurance,
Je fraude mon labeur du loyer que j’attends.

Mais faut-il vivre ainsi d’une espérance vaine ?
Mais faut-il perdre ainsi bien trois ans de ma peine ?
Je ne bouderai donc. Non, non, je m’en irai.

Je demourrai pourtant, si tu le me conseilles.
Hélas, mon cher Morel, dis-moi que je ferai,
Car le tiens, comme on dit, le loup par les oreilles.


XXXIV


Comme le marinier, que le cruel orage
A longtemps agité dessus la haute mer,
Ayant finalement à force de ramer
Garanti son vaisseau du danger du naufrage,

Regarde sur le port, sans plus craindre la rage
Des vagues ni des vents, les ondes écumer :
Et quelqu’autre bien loin, au danger d’abîmer,
En vain tendre les mains vers le front du rivage :


Ainsi, mon cher Morel, sur le port arrêté,
Tu regardes la mer, et vois en sûreté
De mille tourbillons son onde renversée :

Tu la vois jusqu’au ciel s’élever bien souvent,
Et vois ton Du Bellay à la merci du vent
Assis au gouvernail dans une nef percée.


XXXV


La nef qui longuement a voyagé, Dillier,
Dedans le sein du port à la fin on la serre :
Et le bœuf, qui longtemps a renversé la terre,
Le bouvier à la fin lui ôte le collier :

Le vieux cheval se voit à la fin délier,
Pour ne perdre l’haleine ou quelque honte acquerre :
Et pour se reposer du travail de la guerre,
Se retire à la fin le vieillard chevalier :

Mais moi, qui jusqu’ici n’ai prouvé que la peine,
La peine et le malheur d’une espérance vaine,
La douleur, le souci, les regrets, les ennuis,

Je vieillis peu à peu sur l’onde ausonienne,
Et si n’espère point, quelque bien qui m’advienne,
De sortir jamais hors des travaux où je suis.


XXXVI


Depuis que j’ai laissé mon naturel séjour
Pour venir où le Tibre aux flots tortus ondoie,
Le ciel a vu trois fois par son oblique voie
Recommencer son cours la grand lampe du jour.

Mais j’ai si grand désir de me voir de retour
Que ces trois ans me sont plus qu’un siège de Troie,
Tant me tarde, Morel, que Paris je revoie,
Et tant le ciel pour moi fait lentement son tour.

Il fait son tour si lent, et me semble si morne,
Si morne et si pesant, que le froid Capricorne
Ne m’accourcit les jours, ni le Cancre les nuits.

Voilà, mon cher Morel, combien le temps me dure
Loin de France et de toi, et comment la nature
Fait toute chose longue avecques mes ennuis.



XXXVII


C’était ores, c’était qu’à moi je devais vivre,
Sans vouloir être plus que cela que je suis,
Et qu’heureux je devais de ce peu que je puis
Vivre content du bien de la plume et du livre.

Mais il n’a plu aux dieux me permettre de suivre
Ma jeune liberté, ni faire que depuis
Je vécusse aussi franc de travaux et d’ennuis,
Comme d’ambition j’étais franc et délivre.

Il ne leur a pas plu qu’en ma vieille saison
Je susse quel bien c’est de vivre en sa maison,
De vivre entre les siens sans crainte et sans envie :

Il leur a plu (hélas) qu’à ce bord étranger
Je visse ma franchise en prison se changer,
Et la fleur de mes ans en l’hiver de ma vie.


XXXVIII


Ô qu’heureux est celui qui peut passer son aage
Entre pareils à soi ! et qui sans fiction,
Sans crainte, sans envie et sans ambition,
Règne paisiblement en son pauvre ménage !

Le misérable soin d’acquérir davantage
Ne tyrannise point sa libre affection,
Et son plus grand désir, désir sans passion,
Ne s’étend plus avant que son propre héritage.

Il ne s’empêche point des affaires d’autrui,
Son principal espoir ne dépend que de lui,
Il est sa cour, son roi, sa faveur et son maître.

Il ne mange son bien en pays étranger,
Il ne met pour autrui sa personne en danger,
Et plus riche qu’il est ne voudrait jamais être.


XXXIX


J’aime la liberté, et languis en service,
Je n’aime point la cour, et me faut courtiser,
Je n’aime la feintise, et me faut déguiser,
J’aime simplicité, et n’apprends que malice :


Je n’adore les biens, et sers à l’avarice,
Je n’aime les honneurs, et me les faut priser,
Je veux garder ma foi, et me la faut briser,
Je cherche la vertu, et ne trouve que vice :

Je cherche le repos, et trouver ne le puis,
J’embrasse le plaisir, et n’éprouve qu’ennuis,
Je n’aime à discourir, en raison je me fonde :

J’ai le corps maladif, et me faut voyager,
Je suis né pour la Muse, on me fait ménager :
Ne suis-je pas, Morel, le plus chétif de monde ?


XL


Un peu de mer tenait le grand Dulichien
D’Itaque séparé, l’Apennin porte-nue
Et les monts de Savoie à la tête chenue
Me tiennent loin de France au bord ausonien.

Fertile est mon séjour, stérile était le sien,
Je ne suis des plus fins, sa finesse est connue :
Les siens gardant son bien attendaient sa venue,
Mais nul en m’attendant ne me garde le mien.

Pallas sa guide était, je vais à l’aventure,
Il fut dur au travail, moi tendre de nature :
À la fin il ancra son navire à son port,

Je ne suis assuré de retourner en France :
Il fit de ses haineux une belle vengeance,
Pour me venger des miens je ne suis assez fort.


XLI


N’étant de mes ennuis la fortune assouvie,
Afin que je devinsse à moi-même odieux,
M’ôta de mes amis celui que j’aimais mieux,
Et sans qui je n’avais de vivre nulle envie.

Donc l’éternelle nuit a ta clarté ravie,
Et je ne t’ai suivi parmi ces obscurs lieux !
Toi, qui m’as plus aimé que ta vie et tes yeux,
Toi, que j’ai plus aimé que mes yeux et ma vie.

Hélas, cher compagnon, que ne puis-je être encor
Le frère de Pollux, toi celui de Castor,
Puisque notre amitié fut plus que fraternelle ?

Reçois donques ces pleurs, pour gage de ma foi,
Et ces vers qui rendront, si je ne me deçoi,
De si rare amitié la mémoire éternelle.



XLII


C’est ores, mon Vineus, mon cher Vineus, c’est ore,
Que de tous les chétifs le plus chétif je suis,
Et que ce que j’étais, plus être je ne puis,
Ayant perdu mon temps, et ma jeunesse encore.

La pauvreté me suit, le souci me dévore,
Tristes me sont les jours, et plus tristes les nuits.
Ô que je suis comblé de regrets et d’ennuis !
Plût à Dieu que je fusse un Pasquin ou Marphore ;

Je n’aurais sentiment du malheur qui me point :
Ma plume serait libre et si ne craindrais point
Qu’un plus grand contre moi pût exercer son ire.

Assure-toi, Vineus, que celui seul est roi,
À qui même les rois ne peuvent donner loi,
Et qui peut d’un chacun à son plaisir écrire.


XLIII


Je ne commis jamais fraude ni maléfice ,
Je ne doutai jamais des points de notre foi,
Je n’ai point violé l’ordonnance du roi,
Et n’ai point éprouvé la rigueur de justice :

J’ai fait à mon seigneur fidèlement service,
Je fais pour mes amis ce que je puis et doy,
Et crois que jusqu’ici nul ne se plaint de moi,
Que vers lui j’aye fait quelque mauvais office.

Voilà ce que je suis. Et toutefois, Vineus,
Comme un qui est aux dieux et aux hommes haineux
Le malheur me poursuit et toujours m’importune :

Mais j’ai ce beau confort en mon adversité,
C’est qu’on dit que je n’ai ce malheur mérité,
Et que digne je suis de meilleure fortune.


XLIV


Si pour avoir passé sans crime sa jeunesse,
Si pour n’avoir d’usure enrichi sa maison,
Si pour n’avoir commis homicide ou traïson,
Si pour n’avoir usé de mauvaise finesse,


Si pour n’avoir jamais violé sa promesse,
On se doit réjouir en l’arrière-saison,
Je dois à l’avenir, si j’ai quelque raison,
D’un grand contentement consoler ma vieillesse.

Je me console donc en mon adversité,
Ne requérant aux dieux plus grand félicité
Que de pouvoir durer en cette patience.

Ô dieux, si vous avez quelque souci de nous,
Octroyez-moi ce don, que j’espère de vous,
Et pour votre pitié et pour mon innocence.


XLV


Ô marâtre nature (et marâtre es-tu bien,
De ne m’avoir plus sage ou plus heureux fait naître),
Pourquoi ne m’as-tu fait de moi-même le maître,
Pour suivre ma raison et vivre du tout mien?

Je vois les deux chemins, et ce mal, et de bien :
Je sais que la vertu m’appelle à la main dextre,
Et toutefois il faut que je tourne à senestre,
Pour suivre un traître espoir, qui m’a fait du tout sien.

Et quel profit en ai-je ? Ô belle récompense !
Je me suis consumé d’une vaine dépense,
Et n’ai fait autre acquêt que de malet d’ennui.

L’étranger recueillit le fruit de mon service,
Je travaille mon corps d’un indigne exercice,
Et porte sur mon front la vergogne d’autrui.


XLVI


Si par peine et sueur et par fidélité,
Par humble servitude et longue patience,
Employer corps et biens, esprit et conscience,
Et du tout mépriser sa propre utilité,

Si pour n’avoir jamais par importunité
Demandé bénéfice ou autre récompense,
On se doit enrichir, j’aurai (comme je pense)
Quelque bien à la fin, car je l’ai mérité.


Mais si par larecin avancé l’on doit être,
Par mentir, par flatter, par abuser son maître,
Et pis que tout cela faire encor bien souvent :

Je connais que je sème au rivage infertile,
Que je veux cribler l’eau, et que je bats le vent,
Et que je suis, Vineus, serviteur inutile


XLVII


Si onques de pitié ton âme fut atteinte,
Voyant indignement ton ami tourmenté,
Et si onques tes yeux ont expérimenté
Les poignants aiguillons d’une douleur non feinte,

Vois la mienne en ces vers sans artifice peinte,
Comme sans artifice est ma simplicité :
Et si pour moi tu n’es à pleurer incité,
Ne te ris pour le moins des soupirs de ma plainte.

Ainsi, mon cher Vineus, jamais ne puisses-tu
Éprouver les regrets qu’éprouve une vertu
Qui se voit défrauder du loyer de sa peine :

Ainsi l’œil de ton roi favorable te soit,
Et ce qui des plus fins l’espérance déçoit,
N’abuse ta bonté d’une promesse vaine.


XLVIII


Ô combien est heureux qui n’est contraint de feindre,
Ce que la vérité le contraint de penser,
Et à qui le respect d’un qu’on n’ose offenser
Ne peut la liberté de sa plume contraindre !

Las, pourquoi de ce nœud sens-je la mienne éteindre,
Quand mes justes regrets je cuide commencer ?
Et pourquoi ne se peut mon âme dispenser
De ne sentir son mal ou de s’en pouvoir plaindre ?

On me donne la gêne, et si n’ose crier,
On me voit tourmenter, et si n’ose prier
Qu’on ait pitié de moi. Ô peine trop sujette !

Il n’est feu si ardent qu’un feu qui est enclos,
Il n’est si fâcheux mal qu’un mal qui tient à l’os,
Et n’est si grand douleur qu’une douleur muette.



XLIX


Si après quarante ans de fidèle service
Que celui que je sers a fait en divers lieux,
Employant, libéral, tout son plus et son mieux
Aux affaires qui sont de plus digne exercice,

D’un haineux étranger l’envieuse malice
Exerce contre lui son courage odieux,
Et sans avoir souci des hommes ni des dieux,
Oppose à la vertu l’ignorance et le vice,

Me dois-je tourmenter, moi, qui suis moins que rien,
Si par quelqu’un (peut-être) envieux de mon bien
Je ne trouve à mon gré la faveur opportune ?

Je me console donc, et en pareille mer,
Voyant mon cher seigneur au danger d’abîmer,
Il me plaît de courir une même fortune.


L


Sortons, Dilliers, sortons, faisons place à l’envie,
Et fuyons désormais ce tumulte civil,
Puisqu’on y voit priser le plus lâche et plus vil,
Et la meilleure part être la moins suivie.

Allons où la vertu et le sort nous convie,
Dussions-nous voir le Scythe ou la source du Nil,
Et nous donnons plutôt un éternel exil,
Que tacher d’un seul point l’honneur de notre vie.

Sus donques, et devant que le cruel vainqueur
De nous fasse une fable au vulgaire moqueur,
Bannissons la vertu d’un exil volontaire.

Et quoi ? ne sais-tu pas que le banni romain,
Bien qu’il fût déchassé de son peuple inhumain,
Fut pourtant adoré du barbare corsaire ?


LI


Mauny, prenons en gré la mauvaise fortune,
Puisque nul ne se peut de la bonne assurer,
Et que de la mauvaise on peut bien espérer,
Etant son naturel de n’être jamais une.


Le sage nocher craint la faveur de Neptune,
Sachant que le beau temps longtemps ne peut durer :
Et ne vaut-il pas mieux quelque orage endurer,
Que d’avoir toujours peur de la mer importune ?

Par la bonne fortune on se trouve abusé,
Par la fortune adverse on devient plus rusé :
L’une éteint la vertu, l’autre la fait paraître :

L’une trompe nos yeux d’un visage menteur,
L’autre nous fait l’ami connaître du flatteur,
Et si nous fait encore à nous-mêmes connaître.


LII


Si les larmes servaient de remède au malheur,
Et le pleurer pouvait la tristesse arrêter,
On devrait, Seigneur mien, les larmes acheter,
Et ne se trouverait rien si cher que le pleur.

Mais les pleurs en effet sont de nulle valeur :
Car soit qu’on ne se veuille en pleurant tourmenter,
Ou soit que nuit et jour on veuille lamenter,
On ne peut divertir le cours de la douleur.

Le cœur fait au cerveau cette humeur exhaler,
Et le cerveau la fait par les yeux dévaler,
Mais le mal par les yeux ne s’alambique pas.

De quoi donques nous sert ce fâcheux larmoyer ?
De jeter, comme on dit, l’huile sur le foyer,
Et perdre sans profit le repos et repas.


LIII


Vivons, Gordes, vivons, vivons, et pour le bruit
Des vieillards ne laissons à faire bonne chère :
Vivons, puisque la vie est si courte et si chère,
Et que même les rois n’en ont que l’usufruit.

Le jour s’éteint au soir, et au matin reluit,
Et les saisons refont leur course coutumière :
Mais quand l’homme a perdu cette douce lumière,
La mort lui fait dormir une éternelle nuit.


Donc imiterons-nous le vivre d’une bête ?
Non, mais devers le ciel levant toujours la tête,
Goûterons quelquefois la douceur du plaisir.

Celui vraiment est fol, qui changeant l’assurance
Du bien qui est présent en douteuse espérance,
Veut toujours contredire à son propre désir.


LIV


Maraud, qui n’es maraud que de nom seulement,
Qui dit que tu es sage, il dit la vérité :
Mais qui dit que le soin d’éviter pauvreté
Te ronge le cerveau, ta face le dément.

Celui vraiment est riche et vit heureusement
Qui, s’éloignant de l’une et l’autre extrémité,
Prescrit à ses désirs un terme limité :
Car la vraye richesse est le contentement.

Sus donc, mon cher Maraud, pendant que notre maître,
Que pour le bien public la nature a fait naître,
Se tourmente l’esprit des affaires d’autrui,

Va devant à la vigne apprêter la salade :
Que sait-on qui demain sera mort ou malade ?
Celui vit seulement, lequel vit aujourd’hui.


LV


Montigné (car tu es aux procès usité)
Si quelqu’un de ces dieux, qui ont plus de puissance,
Nous promit de tous biens paisible jouissance,
Nous obligeant par Styx toute sa déité,

Il s’est mal envers nous de promesse acquitté,
Et devant Jupiter en devons faire instance :
Mais si l’on ne peut faire aux Parques résistance,
Qui jugent par arrêt de la fatalité,

Nous n’en appellerons, attendu que ne sommes
Plus privilégiés que sont les autres hommes
Condamnés, comme nous, en pareille action :

Mais si l’ennui voulait sur notre fantaisie,
Par vertu du malheur, faire quelque saisie,
Nous nous opposerons à l’exécution.

LVI


Baïf, qui, comme moi, prouves l’adversité,
Il n’est pas toujours bon de combattre l’orage,
Il faut caler la voile, et de peur du naufrage
Céder à la fureur de Neptune irrité.

Mais il ne faut aussi par crainte et vilité
S’abandonner en proie : il faut prendre courage,
Il faut feindre souvent l’espoir par le visage,
Et faut faire vertu de la nécessité.

Donques sans nous ronger le cœur d’un trop grand soin,
Mais de notre vertu nous aidant au besoin,
Combattons le malheur. Quant à moi, je proteste

Que je veux désormais fortune dépiter,
Et que si elle entreprend le me faire quitter,
Je le tiendrai, Baïf, et fût-ce de ma reste.


LVII


Cependant que tu suis le lièvre par la plaine,
Le sanglier par les bois et le milan par l’air,
Et que voyant le sacre ou l’épervier voler,
Tu t’exerces le corps d’une plaisante peine,

Nous autres malheureux suivons la cour romaine,
Ou, comme de ton temps, nous n’oyons plus parler
De rire, de sauter, de danser et baller,
Mais de sang, et de feu, et de guerre inhumaine.

Pendant, tout le plaisir de ton Gorde et de moi,
C’est de te regretter et de parler de toi,
De lire quelque auteur ou quelque vers écrire.

Au reste, mon Dagaut, nous n’éprouvons ici
Que peine, que travail, que regret et souci,
Et rien, que Le Breton, ne nous peut faire rire.


LVIII


Le Breton est savant et sait fort bien écrire
En français et toscan, en grec et en romain,
Il est en son parler plaisant et fort humain,
Il est bon compagnon et dit le mot pour rire.


Il a bon jugement et sait fort bien élire
Le blanc d’avec le noir : il est bon écrivain,
Et pour bien compasser une lettre à la main,
Il y est excellent autant qu’on saurait dire.

Mais il est paresseux et craint tant son métier
Que s’il devait jeûner, ce crois-je, un mois entier,
Il ne travaillerait seulement un quart d’heure.

Bref il est si poltron, pour bien le deviser,
Que depuis quatre mois qu’en ma chambre il demeure,
Son ombre seulement me fait poltronniser.


LIX


Tu ne me vois jamais, Pierre, que tu ne die
Que j’étudie trop, que je fasse l’amour,
Et que d’avoir toujours ces livres à l’entour
Rend les yeux éblouis et la tête alourdie.

Mais tu ne l’entends pas: car cette maladie
Ne me vient du trop lire ou du trop long séjour,
Ains de voir le bureau, qui se tient chacun jour :
C’est, Pierre mon ami, le livre où j’étudie.

Ne m’en parle donc plus, autant que tu as cher
De me donner plaisir et de ne me fâcher :
Mais bien en cependant que d’une main habile

Tu me laves la barbe et me tonds les cheveux,
Pour me désennuyer, conte-moi, si tu veux,
Des nouvelles du pape et du bruit de la ville.


LX


Seigneur, ne pensez pas d’ouïr chanter ici
Les louanges du roi, ni la gloire de Guise,
Ni celle que se sont les Châtillons acquise,
Ni ce temple sacré au grand Montmorency.

N’y penser voir encor le sévère sourcil
De Madame Sagesse, ou la brave entreprise
Qui au ciel, aux démons, aux étoiles s’est prise,
La fortune, la mort, et la justice aussi,


De l’or encore moins, de lui je ne suis digne :
Mais bien d’un petit chat j’ai fait un petit hymne,
Lequel je vous envoie: autre présent je n’ai.

Prenez-le donc, Seigneur, et m’excusez, de grâce,
Si pour le bal ayant la musique trop basse,
Je sonne un passepied ou quelque branle gai.


LXI


Qui est ami du cœur est ami de la bourse,
Ce dira quelque honnête et hardi demandeur,
Qui de l’argent d’autrui libéral dépendeur
Lui-même à l’hôpital s’en va toute la course.

Mais songe là-dessus qu’il n’est si vive source
Qu’on ne puisse épuiser, ni si riche prêteur
Qui ne puisse à la fin devenir emprunteur,
Ayant affaire à gens qui n’ont point de ressource.

Gordes, si tu veux vivre heureusement romain,
Sois large de faveur, mais garde que ta main
Ne soit à tous venants trop largement ouverte.

Par l’un on peut gagner même son ennemi,
Par l’autre bien souvent on perd un bon ami,
Et quand on perd l’argent, c’est une double perte.


LXII


Ce rusé Calabrais tout vice, quel qu’il soit,
Chatouille à son ami, sans épargner personne,
Et faisant rire ceux que même il époinçonne,
Se joue autour du cœur de cil qui le reçoit.

Si donc quelque subtil en mes vers aperçoit
Que je morde en riant, pourtant nul ne me donne
Le nom de feint ami vers ceux que j’aiguillonne :
Car qui m’estime tel, lourdement se déçoit.

La satire, Dilliers, est un public exemple,
Où, comme en un miroir, l’homme sage contemple
Tout ce qui est en lui ou de laid ou de beau.

Nul ne me lise donc, ou qui me voudra lire
Ne se fâche s’il voit, par manière de rire,
Quelque chose du sien portrait en ce tableau

LXIII


Quel est celui qui veut faire croire de soi
Qu’il est fidèle ami, mais quand le temps se change,
Du côté des plus forts soudainement se range,
Et du coté de ceux qui ont le mieux de quoi ?

Quel est celui qui dit qu’il gouverne le roi ?
J’entends quand il se voit en un pays étrange,
Et bien loin de la cour: quel homme est-ce, Lestrange ?
Lestrange, entre nous deux, je te pry, dis-le-moi.

Dis-moi, quel est celui qui si bien se déguise
Qu’il semble homme de guerre entre les gens d’Église,
Et entre gens de guerre aux prêtres est pareil ?

Je ne sais pas son nom : mais quiconque il puisse être
Il n’est fidèle ami, ni mignon de son maître,
Ni vaillant chevalier, ni homme de conseil.


LXIV


Nature est aux bâtards volontiers favorable,
Et souvent les bâtards sont les plus généreux,
Pour être au jeu d’amour l’homme plus vigoureux,
D’autant que le plaisir lui est plus agréable.

Le dompteur de Méduse, Hercule l’indomptable,
Le vainqueur indien et les Jumeaux heureux,
Et tous ces dieux bâtards jadis si valeureux,
Ce problème, Bizet, font plus que véritable.

Et combien voyons-nous aujourd’hui de bâtards,
Soit en l’art d’Apollon, soit en celui de Mars,
Exceller ceux qui sont de race légitime?

Bref, toujours ces bâtards sont de gentil esprit :
Mais ce bâtard, Bizet, que l’on nous a décrit,
Est cause que je fais des autres moins d’estime.


LXV


Tu ne crains la fureur de ma plume animée,
Pensant que je n’ai rien à dire contre toi,
Sinon ce que ta rage a vomi contre moi,
Grinçant comme un mâtin la dent envenimée.


Tu crois que je n’en sais que par la renommée,
Et que quand j’aurai dit que tu n’as point de foi,
Que tu es affronteur, que tu es traître au roi,
Que j’aurai contre toi ma force consommée,

Tu penses que je n’ai rien de quoi me venger,
Sinon que tu n’es fait que pour boire et manger :
Mais j’ai bien quelque chose encore plus mordante.

Et quoi ? l’amour d’Orphée ? et que tu ne sus onc
Que c’est de croire en Dieu ? non. Quel vice est-ce donc ?
C’est, pour le faire court, que tu es un pédante.


LXVI


Ne t’émerveille point que chacun il méprise,
Qu’il dédaigne un chacun, qu’il n’estime que soi,
Qu’aux ouvrages d’autrui il veuille donner loi,
Et comme un Aristarq’ lui-même s’autorise.

Paschal, c’est un pédant’ : et quoiqu’il se déguise,
Sera toujours pédant’. Un pédant’ et un roi
Ne te semblent-ils pas avoir je ne sais quoi
De semblable, et que l’un à l’autre symbolise ?

Les sujets du pédant’, ce sont ses écoliers,
Ses classes ses états, ses régents officiers,
Son collège, Paschal, est comme sa province.

Et c’est pourquoi jadis le Syracusien,
Ayant perdu le nom de roi sicilien,
Voulut être pédant’, ne pouvant être prince.


LXVII


Magny, je ne puis voir un prodigue d’honneur,
Qui trouve tout bien fait, qui de tout s’émerveille,
Qui mes fautes approuve et me flatte l’oreille,
Comme si j’étais prince ou quelque grand seigneur.

Mais je me fâche aussi d’un fâcheux repreneur,
Qui du bon et mauvais fait censure pareille,
Qui se lit volontiers, et semble qu’il sommeille
En lisant les chansons de quelque autre sonneur.


Celui-là me déçoit d’une fausse louange,
Et gardant qu’aux bons vers les mauvais je ne change,
Fait qu’en me plaisant trop à chacun je déplais :

Celui-ci me dégoûte, et ne pouvant rien faire
Qu’il lui plaise, il me fait également déplaire
Tout ce qu’il fait lui-même et tout ce que je fais.


LXVIII


Je hais du Florentin l’usurière avarice,
Je hais du fol Siennois le sens mal arrêté,
Je hais du Genevois la rare vérité,
Et du Vénitien la trop caute malice :

Je hais le Ferrarais pour je ne sais quel vice,
Je hais tous les Lombards pour l’infidélité,
Le fier Napolitain pour sa grand’ vanité,
Et le poltron romain pour son peu d’exercice :

Je hais l’Anglais mutin et le brave Ecossais,
Le traître Bourguignon et l’indiscret Français,
Le superbe Espagnol et l’ivrogne Tudesque :

Bref, je hais quelque vice en chaque nation,
Je hais moi-même encor mon imperfection,
Mais je hais par sur tout un savoir pédantesque.


LXIX


Pourquoi me grondes-tu, vieux mâtin affamé,
Comme si Du Bellay n’avait point de défense ?
Pourquoi m’offenses-tu, qui ne t’ai fait offense,
Sinon de t’avoir trop quelquefois estimé ?

Qui t’a, chien envieux, sur moi tant animé,
Sur moi, qui suis absent ? crois-tu que ma vengeance
Ne puisse bien d’ici darder jusques en France
Un trait, plus que le tien, de rage envenimé ?

Je pardonne à ton nom, pour ne souiller mon livre
D’un nom qui par mes vers n’a mérité de vivre :
Tu n’auras, malheureux, tant de faveur de moi.

Mais si plus longuement ta fureur persévère,
Je t’enverrai d’ici un fouet, une Mégère,
Un serpent, un cordeau, pour me venger de toi.



LXX


Si Pirithois ne fût aux enfers descendu,
L’amitié de Thésée serait ensevelie,
Et Nise par sa mort n’eût la sienne ennoblie,
S’il n’eût vu sur le champ Euryale étendu :

De Pylade le nom ne serait entendu
Sans la fureur d’Oreste, et la foi de Pythie
Ne fût par tant d’écrits en lumière sortie,
Si Damon ne se fût en sa place rendu :

Et je n’eusse éprouvé le tienne si muable,
Si fortune vers moi n’eût été variable.
Que puis-je faire donc, pour me venger de toi ?

Le mal que je te veux, c’est qu’un jour je te puisse
Faire en pareil endroit, mais par meilleur office,
Reconnaître ta faute et voir quelle est ma foi.


LXXI


Cc brave qui se croit, leur un jaque de maille,
Être un second Roland, ce dissimulateur,
Qui superbe aux amis, aux ennemis flatteur,
Contrefait l’habile homme et ne dit rien qui vaille,

Belleau, ne le crois pas: et quoiqu’il se travaille
De se feindre hardi d’un visage menteur,
N’ajoute point de foi à son parler vanteur,
Car oncq homme vaillant je n’ai vu de sa taille.

Il ne parle jamais que des faveurs qu’il a :
Il dédaigne son maître, et courtise ceux-là
Qui ne font cas de lui : il brûle d’avarice :

Il fait du bon chrétien, et n’a ni foi ni loi :
Il fait de l’amoureux, mais c’est, comme je croi,
Pour couvrir le soupçon de quelque plus grand vice.


LXXII


Encore que l’on eût heureusement compris
Et la doctrine grecque et la romaine ensemble,
Si est-ce, Gohory, qu’ici, comme il me semble,
On peut apprendre encor, tant soit-on bien appris.


Non pour trouver ici de plus doctes écrits
Que ceux que le français soigneusement assemble,
Mais pour l’air plus subtil, qui doucement nous emble
Ce qui est plus terrestre et lourd en nos esprits.

Je ne sais quel démon de sa flamme divine
Le moins parfait de nous purge, éprouve et affine,
Lime le jugement et le rend plus subtil :

Mais qui trop y demeure, il envoie en fumée
De l’esprit trop purgé la force consumée,
Et pour l’émoudre trop lui fait perdre le fil.


LXXIII


Gordes, j’ai en horreur un vieillard vicieux
Qui l’aveugle appétit de la jeunesse imite,
Et jà foid par les ans de soi-même s’incite
À vivre délicat en repos otieux.

Mais je ne crains rien tant qu’un jeune ambitieux
Qui pour se faire grand contrefait de l’hermite,
Et voilant sa traïson d’un masque d’hypocrite,
Couve sous beau semblant un cœur malicieux.

Il n’est rien (ce dit-on en proverbe vulgaire)
Si sale qu’un vieux bouc, ni si prompt à mal faire
Comme est un jeune loup: et, pour le dire mieux,

Quand bien au naturel de tous deux je regarde,
Comme un fangeux pourceau l’un déplaît à mes yeux,
Comme d’un fin renard de l’autre je me garde.


LXXIV


Tu dis que Du Bellay tient réputation,
Et que de ses amis il ne tient plus de compte :
Si ne suis-je seigneur, prince, marquis ou comte,
Et n’ai changé d’état ni de condition.

Jusqu’ici je ne sais que c’est d’ambition,
Et pour ne me voir grand ne rougis point de honte :
Aussi ma qualité ne baisse ni ne monte,
Car je ne suis sujet qu’à ma complexion.


Je ne sais comme il faut entretenir son maître.
Comme il faut courtiser, et moins quel il faut être
Pour vivre entre les grands, comme on vit aujourd’hui.

J’honore tout le monde et ne fâche personne :
Qui me donne un salut, quatre je lui en donne :
Qui ne fait cas de moi, je ne fais cas de lui.


LXXV


Gordes, que Du Bellay aime plus que ses yeux,
Vois comme la nature, ainsi que du visage,
Nous a faits différents de mœurs et de courage,
Et ce qui plaît à l’un, à l’autre est odieux.

Tu dis : Je ne puis voir un sot audacieux
Qui un moindre que lui brave à son avantage,
Qui s’écoute parler, qui farde son langage,
Et fait croire de lui qu’il est mignon des dieux.

Je suis tout au contraire, et ma raison est telle :
Celui dont la douleur courtoisement m’appelle,
Me fait outre mon gré courtisan devenir :

Mais de tel entretien le brave me dispense :
Car n’étant obligé vers lui de récompense,
Je le laisse tout seul lui-même entretenir.


LXXVI


Cent fois plus qu’à louer on se plaît à médire :
Pour ce qu’en médisant on dit la vérité,
Et louant, la faveur, ou bien l’autorité,
Contre ce qu’on en croit, fait bien souvent écrire.

Qu’il soit vrai, pris-tu onc tel plaisir d’ouïr lire
Les louanges d’un prince ou de quelque cité,
Qu’ouïr un Marc Antoine à mordre exercité
Dire cent mille mots qui font mourir de rire ?

S’il est donques permis, sans offense d’aucun,
Des mœurs de notre temps deviser en commun,
Quiconque me lira m’estime fol ou sage:

Mais je crois qu’aujourd’hui tel pour sage est tenu,
Qui ne serait rien moins que pour tel reconnu,
Qui lui aurait ôté le masque du visage.



LXXVII


Je ne découvre ici les mystères sacrés
Des saints prêtres romains, je ne veux rien écrire
Que la vierge honteuse ait vergogne de lire,
Je veux toucher sans plus aux vices moins secrets.

Mais tu diras que mal je nomme ces Regrets,
Vu que le plus souvent j’use de mots pour rire
Et je dis que la mer ne bruit toujours son ire,
Et que toujours Phoebus ne sagette les Grecs.

Si tu rencontres donc ici quelque risée,
Ne baptise pourtant de plainte déguisée
Les vers que je soupire au bord ausonien.

La plainte que je fais, Dilliers, est véritable :
Si je ris, c’est ainsi qu’on se rit à la table,
Car je ris, comme on dit, d’un ris sardonien.


LXXVIII


Je ne te conterai de Bologne et Venise,
De Padoue et Ferrare et de Milan encor,
De Naples, de Florence, et lesquelles sont or
Meilleures pour la guerre ou pour la marchandise.

Je te raconterai du siège de l’Église,
Qui fait d’oisiveté son plus riche trésor,
Et qui dessous l’orgueil de trois couronnes d’or
Couve l’ambition, la haine et la feintise :

Je te dirai qu’ici le bonheur et malheur,
Le vice, la vertu, le plaisir, la douleur,
La science honorable et l’ignorance abonde.

Bref, je dirai qu’ici, comme en ce vieux chaos,
Se trouve, Peletier, confusément enclos
Tout ce qu’on voit de bien et de mal en ce monde.


LXXIX


Je n’écris point d’amour, n’étant point amoureux,
Je n’écris de beauté, n’ayant belle maîtresse,
Je n’écris de douceur, n’éprouvant que rudesse,
Je n’écris de plaisir, me trouvant douloureux :


Je n’écris de bonheur, me trouvant malheureux
Je n’écris de faveur, ne voyant ma princesse,
Je n’écris de trésors, n’ayant point de richesse,
Je n’écris de santé, me sentant langoureux :

Je n’écris de la cour, étant loin de mon prince,
Je n’écris de la France, en étrange province,
Je n’écris de l’honneur, n’en voyant point ici :

Je n’écris d’amitié, ne trouvant que feintise,
Je n’écris de vertu, n’en trouvant point aussi,
Je n’écris de savoir, entre les gens d’Église.


LXXX


Si je monte au Palais, je n’y trouve qu’orgueil,
Que vice déguisé, qu’une cérémonie,
Qu’un bruit de tambourins, qu’une étrange harmonie,
Et de rouges habits un superbe appareil :

Si je descends en banque, un amas et recueil
De nouvelles je trouve, une usure infinie,
De riches Florentins une troupe bannie,
Et de pauvres Siennois un lamentable deuil :

Si je vais plus avant, quelque part où j’arrive,
Je trouve de Vénus la grand bande lascive
Dressant de tous côtés mille appas amoureux :

Si je passe plus outre, et de la Rome neuve
Entre en la vieille Rome, adonques je ne treuve
Que de vieux monuments un grand monceau pierreux.


LXXXI


Il fait bon voir, Paschal, un conclave serré,
Et l’une chambre à l’autre également voisine
D’antichambre servir, de salle et de cuisine,
En un petit recoin de dix pieds en carré :

Il fait bon voir autour le palais emmuré,
Et briguer là-dedans cette troupe divine,
L’un par ambition, l’autre par bonne mine,
Et par dépit de l’un être l’autre adoré :


Il fait bon voir dehors toute la ville en armes
Crier: le Pape est fait, donner de faux alarmes,
Saccager un palais: mais plus que tout cela

Fait bon voir, qui de l’un, qui de l’autre se vante,
Qui met pour celui-ci, qui met pour celui-là,
Et pour moins d’un écu dix cardinaux en vente.


LVXXXII


Veux-tu savoir, Duthier, quelle chose c’est Rome ?
Rome est de tout le monde un publique échafaud ;
Une scène, un théâtre, auquel rien ne défaut
De ce qui peut tomber ès actions de l’homme.

Ici se voit le jeu de la fortune, et comme
Sa main nous fait tourner ores bas, ores haut :
Ici chacun se montre, et ne peut, tant soit caut,
Faire que tel qu’il est, le peuple ne le nomme.

Ici du faux et vrai la messagère court,
Ici les courtisans font l’amour et la cour,
Ici l’ambition et la finesse abonde :

Ici la liberté fait l’humble audacieux,
Ici l’oisiveté rend le bon vicieux,
Ici le vil faquin discourt des faits du monde.


LVXXXIII


Ne pense, Robertet, que cette Rome-ci
Soit cette Rome-là qui te soulait tant plaire.
On n’y fait plus crédit, comme l’on soulait faire,
On n’y fait plus l’amour, comme on soulait aussi.

La paix et le bon temps ne règnent plus ici,
La musique et le bal sont contraints de s’y taire,
L’air y est corrompu, Mars y est ordinaire,
Ordinaire la faim, la peine, et le souci.

L’artisan débauché y ferme sa boutique,
L’otieux avocat y laisse sa pratique ;
Et le pauvre marchand y porte le bissac :


On ne voit que soldats, et morions en tête,
On n’oit que tambourins et semblable tempête,
Et Rome tous les jours n’attend qu’un autre sac.


LXXXIV


Nous ne faisons la cour aux filles de Mémoire,
Comme vous qui vivez libres de passion:
Si vous ne savez donc notre occupation,
Ces dix vers en suivant vous la feront notoire :

Suivre son cardinal au Pape, au Consistoire,
En Capelle, en Visite, en Congrégation,
Et pour l’honneur d’un prince ou d’une nation
De quelque ambassadeur accompagner la gloire :

Etre en son rang de garde auprès de son seigneur,
Et faire aux survenants l’accoutumé honneur,
Parler du bruit qui court, faire de l’habile homme

Se promener en housse, aller voir d’huis en huis
La Marthe ou la Victoire, et s’engager aux Juifs
Voilà, mes compagnons, les passe-temps de Rome.


LXXXV


Flatter un créditeur, pour son terme allonger,
Courtiser un banquier, donner bonne espérance,
Ne suivre en son parler la liberté de France,
Et pour répondre un mot, un quart d’heure y songer :

Ne gâter sa santé par trop boire et manger,
Ne faire sans propos une folle dépense,
Ne dire à tous venants tout cela que l’on pense,
Et d’un maigre discours gouverner l’étranger :

Connaître les humeurs, connaître qui demande,
Et d’autant que l’on a la liberté plus grande,
D’autant plus se garder que l’on ne soit repris :

Vivre avecques chacun, de chacun faire compte :
Voilà, mon cher Sorel (dont je rougis de honte),
Tout le bien qu’en trois ans à Rome j’ai appris.



LXXXVI


 
Marcher d’un grave pas et d’un grave sourcil,
Et d’un grave sourire à chacun faire fête,
Balancer tous ses mots, répondre de la tête,
Avec un Messer non, ou bien un Messer si :

Entremêler souvent un petit Et cosi,
Et d’un son Servitor contrefaire l’honnête,
Et, comme si l’on eût sa part en la conquête,
Discourir sur Florence, et sur Naples aussi :

Seigneuriser chacun d’un baisement de main,
Et, suivant la façon du courtisan romain,
Cacher sa pauvreté d’une brave apparence :

Voilà de cette cour la plus grande vertu,
Dont souvent mal monté, mal sain, et mal vêtu,
Sans barbe et sans argent on s’en retourne en France.


LXXXVII


D’où vient cela, Mauny, que tant plus on s’efforce
D’échapper hors d’ici, plus le démon du lieu
(Et que serait-ce donc, si ce n’est quelque dieu ?)
Nous y tient attachés par une douce force ?

Serait-ce point d’amour cette alléchante amorce,
Ou quelque autre venin, dont après avoir beu
Nous sentons nos esprits nous laisser peu à peu,
Comme un corps qui se perd sous une neuve écorce ?

J’ai voulu mille fois de ce lieu m’étranger,
Mais je sens mes cheveux en feuilles se changer,
Des bras en longs rameaux, et mes pieds en racine.

Bref, je ne suis plus rien qu’un vieux tronc animé,
Qui se plaint de se voir à ce bord transformé,
Comme le myrte anglais au rivage d’Alcine.


LXXXVIII


Qui choisira pour moi la racine d’Ulysse ?
Et qui me gardera de tomber au danger
Qu’une Circe en pourceau ne me puisse changer,
Pour être à tout jamais fait esclave du vice ?


Qui m’étreindra le doigt de l’anneau de Mélisse,
Pour me désenchanter comme un autre Roger ?
Et quel Mercure encor me fera déloger,
Pour ne perdre mon temps en l’amoureux service ?

Qui me fera passer sans écouter la voix
Et la feinte douceur des monstres d’Achelois ?
Qui chassera de moi ces Harpies friandes ?

Qui volera pour moi encore un coup aux cieux,
Pour rapporter mon sens et me rendre mes yeux ?
Et qui fera qu’en paix je mange mes viandes ?


LXXXIX


Gordes, il m’est avis que je suis éveillé,
Comme un qui tout ému d’un effroyable songe
Se réveille en sursaut et par le lit s’allonge,
S’émerveillant d’avoir si longtemps sommeillé.

Roger devint ainsi (ce crois-je) émerveillé :
Et crois que tout ainsi la vergogne me ronge,
Comme lui, quand il eut découvert le mensonge
Du fard magicien qui l’avait aveuglé.

Et comme lui aussi je veux changer de style,
Pour vivre désormais au sein de Logistille,
Qui des cœurs langoureux est le commun support.

Sus donc, Gordes, sus donc, à la voile, à la rame,
Fuyons, gagnons le haut, je vois la belle Dame
Qui d’un heureux signal nous appelle à son port.


XC


Ne pense pas, Bouju, que les nymphes latines
Pour couvrir leur traïson d’une humble privauté,
Ni pour masquer leur teint d’une fausse beauté,
Me fassent oublier nos nymphes angevines.

L’angevine douceur, les paroles divines,
L’habit qui ne tient rien de l’impudicité,
La grâce, la jeunesse et la simplicité
Me dégoûtent, Bouju, de ces vieilles Alcines.


Qui les voit par-dehors ne peut rien voir plus beau,
Mais le dedans ressemble au dedans d’un tombeau,
Et si rien entre nous moins honnête se nomme.

Ô quelle gourmandise! ô quelle pauvreté !
Ô quelle horreur de voir leur immondicité !
C’est vraiment de les voir le salut d’un jeune homme.


XCI


Ô beaux cheveux d’argent mignonnement retors !
Ô front crêpe et serein ! et vous, face dorée !
Ô beaux yeux de cristal ! Ô grand bouche honorée,
Qui d’un large repli retrousses tes deux bords !

Ô belles dents d’ébène ! Ô précieux trésors,
Qui faites d’un seul ris toute âme enamourée !
Ô gorge damasquine en cent plis figurée !
Et vous, beaux grands tétins, dignes d’un si beau corps !

Ô beaux ongles dorés ! ô main courte et grassette !
Ô cuisse délicate ! et vous, jambe grossette,
Et ce que je ne puis honnêtement nommer !

Ô beau corps transparent ! ô beaux membres de glace !
Ô divines beautés ! pardonnez-moi, de grâce,
Si, pour être mortel, je ne vous ose aimer.


XCII


En mille crespillons les cheveux se friser,
Se pincer les sourcils, et d’une odeur choisie
Parfumer haut et bas sa charnure moisie,
Et de blanc et vermeil sa face déguiser :

Aller de nuit en masque, en masque deviser,
Se feindre à tous propos être d’amour saisie,
Siffler toute la nuit par une jalousie,
Et par martel de l’un, l’autre favoriser :

Baller, chanter, sonner, folâtrer dans la couche,
Avoir le plus souvent deux langues en la bouche,
Des courtisanes sont les ordinaires jeux.

Mais quel besoin est-il que je te les enseigne?
Si tu les veux savoir, Gordes, et si tu veux
En savoir plus encor, demande à la Chassaigne.


XCIII



Douce mère d’amour, gaillarde Cyprienne,
Qui fais sous ton pouvoir tout pouvoir se ranger,
Et qui des bords de Xanthe à ce bord étranger
Guidas avec ton fils ta gent dardanienne,

Si je retourne en France, ô mère idalienne,
Comme je vins ci, sans tomber au danger
De voir ma vieille peau en autre peau changer,
Et ma barbe française en barbe italienne,

Dès ici je fais vœu d’apprendre à ton autel,
Non le lis, ou la fleur d’amarante immortel,
Non cette fleur encor de ton sang colorée :

Mais bien de mon menton la plus blonde toison
Me vantant d’avoir fait plus que ne fit Jason
Emportant le butin de la toison dorée.


XCIV


Heureux celui qui peut longtemps suivre la guerre
Sans mort, ou sans blessure, ou sans longue prison !
Heureux qui longuement vit hors de sa maison
Sans dépendre son bien ou sans vendre sa terre !

Heureux qui peut en cour quelque faveur acquerre
Sans crainte de l’envie ou de quelque traïson!
Heureux qui peut longtemps sans danger de poison
Jouir d’un chapeau rouge ou des clefs de saint Pierre !

Heureux qui sans péril peut la mer fréquenter !
Heureux qui sans procès le palais peut hanter !
Heureux qui peut sans mal vivre l’aage d’un homme!

Heureux qui sans souci peut garder son trésor,
Sa femme sans soupçon, et plus heureux encor
Qui a pu sans peler vivre trois ans à Rome !


XCV


Maudit soit mille fois le Borgne de Libye,
Qui, le cœur des rochers perçant de part en part,
Des Alpes renversa le naturel rempart,
Pour ouvrir le chemin de France en Italie.


Mars n’eût empoisonné d’une éternelle envie
Le cœur de l’Espagnol et du Français soudard,
Et tant de gens de bien ne seraient en hasard
De venir perdre ici et l’honneur et la vie.

Le Français corrompu par le vice étranger
Sa langue et son habit n’eût appris à changer,
Il n’eût changé ses mœurs en une autre nature.

Il n’eût point éprouvé le mal qui fait peler,
Il n’eût fait de son nom la vérole appeler,
Et n’eût fait si souvent d’un buffle sa monture.


XCVI


Ô Déesse, qui peux aux princes égaler
Un pauvre mendiant qui n’a que la parole,
Et qui peux d’un grand roi faire un maître d’école,
S’il te plaît de son lieu le faire dévaler :

Je ne te prie pas de me faire enrôler
Au rang de ces messieurs que la faveur accole,
Que l’on parle de moi, et que mon renom vole
De l’aile dont tu fais ces grands princes voler :

Je ne demande pas mille et mille autres choses
Qui dessous ton pouvoir sont largement encloses,
Aussi je n’eus jamais de tant de biens souci.

Je demande sans plus que le mien on ne mange,
Et que j’aie bientôt une lettre de change,
Pour n’aller sur le buffle au départir d’ici.


XCVII


Doulcin, quand quelquefois je vois ces pauvres filles
Qui ont le diable au corps, ou le semblent avoir,
D’une horrible façon corps et tête mouvoir,
Et faire ce qu’on dit de ces vieilles Sibylles :

Quand je vois les plus forts se retrouver débiles,
Voulant forcer en vain leur forcené pouvoir :
Et quand même j’y vois perdre tout leur savoir
Ceux qui sont en votre art tenus des plus habiles :


Quand effroyablement écrier je les oy,
Et quand le blanc des yeux renverser je leur voy,
Tout le poil me hérisse, et ne sais plus que dire.

Mais quand je vois un moine avecques son latin
Leur tâter haut et bas le ventre et le tétin,
Cette frayeur se passe, et suis contraint de rire.


XCVIII


D’où vient que nous voyons à Rome si souvent
Ces garces forcener, et la plupart d’icelles
N’être vieilles, Ronsard, mais d’aage de pucelles,
Et se trouver toujours en un même couvent ?

Qui parle par leur voix? quel démon leur défend
De répondre à ceux-là qui ne sont connus d’elles ?
Et d’où vient que soudain on ne les voit plus telles,
Ayant une chandelle éteinte de leur vent ?

D’où vient que les saints lieux telles fureurs augmentent ?
D’où vient que tant d’esprits une seule tourmentent ?
Et que sortant les uns, le reste ne sort pas ?

Dis, je te prie, Ronsard, toi qui sais leurs natures,
Ceux qui fâchent ainsi ces pauvres créatures,
Sont-ils des plus hautains, des moyens, ou plus bas ?


XCIX


Quand je vais par la rue, où tant de peuple abonde,
De prêtres, de prélats, et de moines aussi,
De banquiers, d’artisans, et n’y voyant, ainsi
Qu’on voit dedans Paris, la femme vagabonde :

Pyrrhe, après le dégât de l’universelle onde,
Ses pierres (dis-je alors) ne sema point ici :
Et semble proprement, à voir ce peuple-ci,
Que Dieu n’y ait formé que la moitié du monde.

Car la dame romaine en gravité marchant,
Comme la conseillère ou femme du marchand
Ne s’y promène point, et n’y voit-on que celles

Qui se sont de la cour l’honnête nom donné :
Dont je crains quelquefois qu’en France retourné,
Autant que j’en verrai ne me ressemblent telles.


Ursin, quand j’oy nommer de ces vieux noms romains,
De ces beaux noms connus de l’Inde jusqu’au More,
Non les grands seulement, mais les moindres encore,
Voire ceux-là qui ont les ampoules aux mains :

Il me fâche d’ouïr appeler ces vilains
De ces noms tant fameux, que tout le monde honore:
Et sans le nom chrétien, le seul nom que j’adore,
Voudrais que de tels noms on appelât nos saints.

Le mien surtout me fâche, et me fâche un Guillaume,
Et mille autres sots noms communs en ce royaume,
Voyant tant de faquins indignement jouir

De ces beaux noms de Rome et de ceux de la Grèce :
Mais par sur tout, Ursin, il me fâche d’ouïr
Nommer une Thaïs du nom d’une Lucrèce.


CI


Que dirons-nous, Melin, de cette cour romaine,
Où nous voyons chacun divers chemins tenir,
Et aux plus hauts honneurs les moindres parvenir,
Par vice, par vertu, par travail, et sans peine ?

L’un fait pour s’avancer une dépense vaine,
L’autre par ce moyen se voit grand devenir,
L’un par sévérité se sait entretenir,
L’autre gagne les cœurs par sa douceur humaine :

L’un pour ne s’avancer se voit être avancé,
L’autre pour s’avancer se voit désavancé,
Et ce qui nuit à l’un, à l’autre est profitable :

Qui dit que le savoir est le chemin d’honneur,
Qui dit que l’ignorance attire le bonheur :
Lequel des deux, Melin, est le plus véritable?


CII


On ne fait de tout bois l’image de Mercure,
Dit le proverbe vieil : mais nous voyons ici
De tout bois faire pape, et cardinaux aussi,
Et vêtir en trois jours tout une autre figure.


Les princes et les rois viennent grands de nature :
Aussi de leurs grandeurs n’ont-ils tant de souci,
Comme ces dieux nouveaux, qui n’ont que le sourcil
Pour faire révérer leur grandeur, qui peu dure.

Paschal, j’ai vu celui qui naguère traînait
Toute Rome après lui, quand il se promenait,
Avecques trois valets cheminer par la rue :

Et traîner après lui un long orgueil romain
Celui de qui le père a l’ampoule en la main,
Et, l’aiguillon au poing, se courbe à la charrue.


CIII


Si la perte des tiens, si les pleurs de ta mère,
Et si de tes parents les regrets quelquefois,
Combien, cruel Amour, que sans amour tu sois,
T’ont fait sentir le deuil de leur complainte amère :

C’est or qu’il faut montrer ton flambeau sans lumière,
C’est or qu’il faut porter sans flèches ton carquois,
C’est or qu’il faut briser ton petit arc turquois,
Renouvelant le deuil de ta perte première.

Car ce n’est pas ici qu’il te faut regretter
Le père au bel Ascagne : il te faut lamenter
Le bel Ascagne même, Ascagne, Ô quel dommage !

Ascagne, que Caraffe aimait plus que ses yeux :
Ascagne, qui passait en beauté de visage
Le beau coupier troyen qui verse à boire aux dieux.


CIV


Si fruits, raisins et blés, et autres telles choses,
Ont leur tronc, et leur cep, et leur semence aussi,
Et s’on voit au retour du printemps adouci
Naître de toutes parts violettes et roses;

Ni fruits, raisins, ni blés, ni fleurettes décloses
Sortiront, viateur, du corps qui gît ici :
Aulx, oignons, et porreaux, et ce qui fleure ainsi,
Auront ici dessous leurs semences encloses.

Toi donc, qui de l’encens et du baume n’as point,
Si du grand Jules tiers quelque regret te point,

Parfume son tombeau de telle odeur choisie :

Puisque son corps, qui fut jadis égal aux dieux,
Se soulait paître ici de tels mets précieux,
Comme au ciel Jupiter se paît de l’ambroisie.


CV


De voir mignon du roi un courtisan honnête,
Voir un pauvre cadet l’ordre au col soutenir,
Un petit compagnon aux états parvenir,
Ce n’est chose, Morel, digne d’en faire fête.

Mais voir un estafier, un enfant, une bête,
Un forfant, un poltron cardinal devenir,
Et pour avoir bien su un singe entretenir
Un Ganymède avoir le rouge sur la tête :

S’être vu par les mains d’un soldat espagnol
Bien haut sur une échelle avoir la corde au col
Celui que par le nom de Saint-Père l’on nomme :

Un bélitre en trois jours aux princes s’égaler,
Et puis le voir de là en trois jours dévaler :
Ces miracles, Morel, ne se font point, qu’à Rome.


CVI


Qui niera, Gillebert, s’il ne veut résister
Au jugement commun, que le siège de Pierre
Qu’on peut dire à bon droit un paradis en terre,
Aussi bien que le ciel, n’ait son grand Jupiter ?

Les Grecs nous ont fait l’un sur Olympe habiter,
Dont souvent dessus nous ses foudres il desserre :
L’autre du Vatican délâche son tonnerre,
Quand quelque roi l’a fait contre lui dépiter.

Du Jupiter céleste un Ganymède on vante,
Le tusque Jupiter en a plus de cinquante :
L’un de nectar s’enivre, et l’autre de bon vin.

De l’aigle l’un et l’autre a la défense prise,
Mais l’un hait les tyrans, l’autre les favorise :
Le mortel en ceci n’est semblable au divin.



CVII


Où que je tourne l’œil, soit vers le Capitole,
Vers les bains d’Antonin ou Dioclétien.
Et si quelque œuvre encor dure plus ancien
De la porte Saint-Pol jusques à Ponte-mole :

Je déteste à part moi ce vieux faucheur, qui vole,
Et le ciel, qui ce tout a réduit en un rien :
Puis songeant que chacun peut répéter le sien,
Je me blâme, et connais que ma complainte est folle.

Aussi serait celui par trop audacieux,
Qui voudrait accuser ou le temps ou les cieux,
Pour voir une médaille ou colonne brisée.

Et qui sait si les cieux referont point leur tour,
Puisque tant de seigneurs nous voyons chacun jour
Bâtir sur la Rotonde et sur le Colisée?


CVIII


Je fus jadis Hercule, or Pasquin je me nomme,
Pasquin fable du peuple, et qui fais toutefois
Le même office encor que j’ai fait autrefois,
Vu qu’ores par mes vers tant de monstres j’assomme.

Aussi mon vrai métier, c’est de n’épargner homme,
Mais les vices chanter d’une publique voix :
Et si ne puis encor, quelque fort que je sois,
Surmonter la fureur de cet Hydre de Rome.

J’ai porté sur mon col le grand palais des dieux,
Pour soulager Atlas, qui sous le faix des cieux
Courbait las et recru sa grande échine large.

Ores au lieu du ciel, je porte sur mon dos,
Un gros moine espagnol, qui me froisse les os,
Et me pèse trop plus que ma première charge.


CIX


Comme un qui veut curer quelque cloaque immonde,
S’il n’a le nez armé d’une contresenteur,
Étouffé bien souvent de la grand puanteur
Demeure enseveli dans l’ordure profonde :


Ainsi le bon Marcel ayant levé la bonde,
Pour laisser écouler la fangeuse épaisseur
Des vices entassés, dont son prédécesseur
Avait six ans devant empoisonné le monde :

Se trouvant le pauvret de telle odeur surpris,
Tomba mort au milieu de son œuvre entrepris,
N’ayant pas à demi cette ordure purgée.

Mais quiconque rendra tel ouvrage parfait,
Se pourra bien vanter d’avoir beaucoup plus fait
Que celui qui purgea les étables d’Augée.


CX


Quand mon Caraciol de leur prison desserre
Mars, les vents et l’hiver : une ardente fureur,
Une fière tempête, une tremblante horreur
Ames, ondes, humeurs, ard, renverse et resserre.

Quand il lui plaît aussi de renfermer la guerre
Et l’orage et le froid : une amoureuse ardeur,
Une longue bonace, une douce tiédeur
Brûle, apaise et résout les cœurs, l’onde et la terre.

Ainsi la paix à Mars il oppose en un temps,
Le beau temps à l’orage, à l’hiver le printemps,
Comparant Paule quart avec Jules troisième.

Aussi ne furent onc deux siècles plus divers,
Et ne se peut mieux voir l’endroit par le revers
Que mettant Jules tiers avec Paule quatrième.


CXI


Je n’ai jamais pensé que cette voûte ronde
Couvrît rien de constant : mais je veux désormais,
Je veux, mon cher Morel, croire plus que jamais
Que dessous ce grand Tout rien ferme ne se fonde,

Puisque celui qui fut de la terre et de l’onde
Le tonnerre et l’effroi, las de porter le faix,
Veut d’un cloître borner la grandeur de ses faits,
Et pour servir à Dieu abandonner le monde.

Mais quoi ? que dirons-nous de cet autre vieillard,
Lequel ayant passé son aage plus gaillard

Au service de Dieu, ores César imite ?

Je ne sais qui des deux est le moins abusé:
Mais je pense, Morel, qu’il est fort malaisé
Que l’un soit bon guerrier, ni l’autre bon ermite.


CXII


Quand je vois ces seigneurs qui l’épée et la lance
Ont laissé pour vêtir ce saint orgueil romain,
Et ceux-là qui ont pris le bâton en la main
Sans avoir jamais fait preuve de leur vaillance :

Quand je les vois, Ursin, si chiches d’audience
Que souvent par quatre huis on la mendie en vain :
Et quand je vois l’orgueil d’un camérier hautain,
Lequel ferait à Job perdre la patience :

Il me souvient alors de ces lieux enchantés
Qui sont en Amadis et Palmerin chantés,
Desquels l’entrée était si chèrement vendue.

Puis je dis : Ô combien le palais que je vois
Me semble différent du palais de mon roi,
Où l’on ne trouve point de chambre défendue !


CXIII


Avoir vu dévaler une triple montagne,
Apparoir une biche et disparoir soudain,
Et dessus le tombeau d’un empereur romain
Une vieille carafe élever pour enseigne :

Ne voir qu’entrer soldats et sortir en campagne,
Emprisonner seigneurs pour un crime incertain,
Retourner forussiz et le Napolitain
Commander en son rang à l’orgueil de l’Espagne :

Force nouveaux seigneurs, dont les plus apparents
Sont de Sa Sainteté les plus proches parents,
Et force cardinaux, qu’à grand-peine l’on nomme :

Force braves chevaux, et force hauts collets,
Et force favoris, qui n’étaient que valets :
Voilà, mon cher Dagaut, des nouvelles de Rome.



CXIV


Ô trois et quatre fois malheureuse la terre
Dont le prince ne voit que par les yeux d’autrui,
N’entend que par ceux-là qui répondent pour lui,
Aveugle, sourd et mut plus que n’est une pierre !

Tels sont ceux-là, Seigneur, qu’aujourd’hui l’on resserre
Oisifs dedans leur chambre, ainsi qu’en un étui,
Pour durer plus longtemps, et ne sentir l’ennui
Que sent leur pauvre peuple accablé de la guerre.

Ils se paissent enfants de trompes et canons,
De fifres, de tambours, d’enseignes, gonfanons,
Et de voir leur province aux ennemis en proie.

Tel était celui-là, qui du haut d’une tour,
Regardant ondoyer la flamme tout autour,
Pour se donner plaisir chantait le feu de Troie.


CXV


Ô que tu es heureux, si tu connais ton heur,
D’être échappé des mains de cette gent cruelle,
Qui sous un faux semblant d’amitié mutuelle
Nous dérobe le bien, et la vie, et l’honneur !

Où tu es, mon Dagaut, la secrète rancœur,
Le soin qui comme une hydre en nous se renouvelle,
L’avarice, l’envie, et la haine immortelle
Du chétif courtisan n’empoisonnent le cœur.

La molle oisiveté n’y engendre le vice,
Le serviteur n’y perd son temps et son service,
Et n’y médit-on point de cil qui est absent :

La justice y a lieu, la foi n’en est bannie,
Là ne sait-on que c’est de prendre à compagnie,
À change, à cense, à stock, et à trente pour cent.


CXVI



Fuyons, Dilliers, fuyons cette cruelle terre,
Fuyons ce bord avare et ce peuple inhumain,
Que des dieux irrités la vengeresse main
Ne nous accable encor sous un même tonnerre.


Mars est désenchaîné, le temple de la guerre
Est ouvert à ce coup, le grand prêtre romain
Veut foudroyer là-bas l’hérétique Germain
Et l’Espagnol marran, ennemis de saint Pierre.

On ne voit que soldats, enseignes, gonfanons,
On n’oit que tambourins, trompettes et canons,
On ne voit que chevaux courant parmi la plaine :

On n’oit plus raisonner que de sang et de feu,
Maintenant on verra, si jamais on l’a veu,
Comment se sauvera la nacelle romaine.


CXVII


Celui vraiment était et sage et bien appris,
Qui, connaissant du feu la semence divine
Être des animants la première origine,
De substance de feu dit être nos esprits.

Le corps est le tison de cette ardeur épris,
Lequel, d’autant qu’il est de matière plus fine,
Fait un feu plus luisant, et rend l’esprit plus digne
De montrer ce qui est en soi-même compris.

Ce feu donques céleste, humble de sa naissance,
S’élève peu à peu au lieu de son essence,
Tant qu’il soit parvenu au point de sa grandeur :

Adonc il diminue, et sa force lassée
Par faute d’aliment en cendres abaissée,
Sent faillir tout à coup sa languissante ardeur.


CXVIII


Quand je vois ces messieurs, desquels l’autorité
Se voit ores ici commander en son rang,
D’un front audacieux cheminer flanc à flanc,
Il me semble de voir quelque divinité.

Mais les voyant pâlir lorsque Sa Sainteté
Crache dans un bassin, et d’un visage blanc
Cautement épier s’il y a point de sang,
Puis d’un petit souris feindre une sûreté :

Ô combien (dis-je alors) la grandeur que je voy
Est misérable au prix de la grandeur d’un Roi !

Malheureux qui si cher achète tel honneur.

Vraiment le fer meurtrier et le rocher aussi
Pendent bien sur le chef de ces seigneurs ici,
Puisque d’un vieux filet dépend tout leur bonheur.


CXIX


Brusquet à son retour vous racontera, Sire,
De ces rouges prélats la pompeuse apparence,
Leurs mules, leurs habits, leur longue révérence,
Qui se peut beaucoup mieux représenter que dire.

Il vous racontera, s’il les sait bien décrire,
Les mœurs de cette cour, et quelle différence
Se voit de ces grandeurs à la grandeur de France,
Et mille autres bons points, qui sont dignes de rire.

Il vous peindra la forme et l’habit du Saint Père,
Qui comme tout Jupiter le monde tempère,
Avecques un clin d’œil : sa faconde et sa grâce,

L’honnêteté des siens, leur grandeur et largesse,
Les présents qu’on lui fit, et de quelle caresse
Tout ce que se dit vôtre à Rome l’on embrasse.


CXX


Voici le carnaval, menons chacun la sienne,
Allons baller en masque, allons nous promener,
Allons voir Marc Antoine ou Zany bouffonner
Avec son Magnifique à la vénitienne :

Voyons courir le pal à la mode ancienne,
Et voyons par le nez le sot buffle mener :
Voyons le fier taureau d’armes environner,
Et voyons au combat l’adresse italienne :

Voyons d’œufs parfumés un orage grêler,
Et la fusée ardent siffler menu par l’air.
Sus donc, dépêchons-nous, voici la pardonnance :

Il nous faudra demain visiter les saints lieux,
Là nous ferons l’amour, mais ce sera des yeux,
Car passer plus avant, c’est contre l’ordonnance.


CXXI


Se fâcher tout le jour d’une fâcheuse chasse,
Voir un brave taureau se faire un large tour,
Étonné de se voir tant d’hommes alentour,
Et cinquante piquiers affronter son audace :

Le voir en s’élançant venir la tête basse,
Fuir et retourner d’un plus brave retour,
Puis le voir à la fin pris dans quelque détour,
Percé de mille coups ensanglanter la place :

Voir courir aux flambeaux, mais sans se rencontrer,
Donner trois coups d’épée, en armes se montrer,
Et tout autour du camp un rempart de Tudesques :

Dresser un grand apprêt, faire attendre longtemps,
Puis donner à la fin un maigre passe-temps :
Voilà tout le plaisir des fêtes Romanesques.


CXXII


Cependant qu’au palais de procès tu devises,
D’avocats, procureurs, présidents, conseillers,
D’ordonnances, d’arrêts, de nouveaux officiers,
De juges corrompus, et de telles surprises :

Nous devisons ici de quelques villes prises,
De nouvelles de banque, et de nouveaux courriers,
De nouveaux Cardinaux, de mules, d’estafiers,
De chapes, de rochers, de masses, et valises :

Et ores, Sibilet, que je t’écris ceci,
Nous parlons de taureaux, et de buffles aussi,
De masques, de banquets, et de telles dépenses :

Demain nous parlerons d’aller aux stations,
De motu-proprio, de réformations,
D’ordonnances, de brefs, de bulles, et dispenses.


CXXIII


Nous ne sommes fâchés que la trêve se fasse :
Car bien que nous soyons de la France bien loin,
Si est chacun de nous à soi-même témoin
Combien la France doit de la guerre être lasse.


Mais nous sommes fâchés que l’espagnole audace,
Qui plus que le Français de repos a besoin,
Se vante avoir la guerre et la paix en son poing,
Et que de respirer nous lui donnons espace.

Il nous fâche d’ouïr nos pauvres alliés
Se plaindre à tous propos qu’on les ait oubliés,
Et qu’on donne au privé l’utilité commune.

Mais ce qui plus nous fâche est que les étrangers
Disent plus que jamais que nous sommes légers,
Et que nous ne savons connaître la fortune.


CXXIV


Le roi (disent ici ces bannis de Florence)
Du sceptre d’Italie est frustré désormais,
Et son heureuse main cet heur n’aura jamais
De reprendre aux cheveux la fortune de France.

Le Pape mal content n’aura plus de fiance
En tous ces beaux desseins trop légèrement faits,
Et l’exemple siennois rendra par cette paix
Suspecte aux étrangers la française alliance.

L’Empereur affaibli ses forces reprendra,
L’Empire héréditaire à ce coup il rendra,
Et paisible à ce coup il rendra l’Angleterre.

Voilà que disent ceux qui discourent du roi.
Que leur répondrons-nous? Vineus, mande-le moi,
Toi, qui sais discourir et de paix et de guerre.


CXXV


Dedans le ventre obscur, où jadis fut enclos
Tout cela qui depuis a rempli ce grand vide,
L’air, la terre, et le feu, et l’élément liquide,
Et tout cela qu’Atlas soutient dessus son dos,

Les semences du Tout étaient encore en gros,
Le chaud avec le sec, le froid avec l’humide,
Et l’accord, qui depuis leur imposa la bride,
N’avait encore ouvert la porte du chaos :

Car la guerre en avait la serrure brouillée,
Et la clef en était par l’aage si rouillée

Qu’en vain, pour en sortir, combattait ce grand corps,

Sans la trêve, Seigneur, de la paix messagère,
Qui trouva le secret, et d’une main légère
La paix avec l’amour en fit sortir dehors.


CXXVI


Tu sois la bienvenue, ô bienheureuse trêve !
Trêve que le chrétien ne peut assez chanter,
Puisque seule tu as la vertu d’enchanter
De nos travaux passés la souvenance grève.

Tu dois durer cinq ans : et que l’envie en crève :
Car si le ciel bénin te permet enfanter
Ce qu’on attend de toi, tu te pourras vanter
D’avoir fait une paix qui ne sera si brève.

Mais si le favori en ce commun repos
Doit avoir désormais le temps plus à propos
D’accuser l’innocent, pour lui ravir sa terre :

Si le fruit de la paix du peuple tant requis
À l’avare avocat est seulement acquis :
Trêve, va-t’en en paix, et retourne la guerre.


CXXVII


Ici de mille fards la traïson se déguise,
Ici mille forfaits pullulent à foison,
Ici ne se punit l’homicide ou poison,
Et la richesse ici par usure est acquise :

Ici les grands maisons viennent de bâtardise,
Ici ne se croit rien sans humaine raison,
Ici la volupté est toujours de saison,
Et d’autant plus y plaît que moins elle est permise.

Pense le demeurant. Si est-ce toutefois
Qu’on garde encore ici quelque forme de lois,
Et n’en est point du tout la justice bannie.

Ici le grand seigneur n’achète l’action,
Et pour priver autrui de sa possession
N’arme son mauvais droit de force et tyrannie.


CXXVIII


Ce n’est pas de mon gré, Carle, que ma navire
Erre en la mer tyrrhène : un vent impétueux
La chasse malgré moi par ces flots tortueux,
Ne voyant plus le pol, qui sa faveur t’inspire.

Je ne vois que rochers, et si rien se peut dire
Pire que des rochers le heurt audacieux :
Et le phare jadis favorable à mes yeux
De mon cours égaré sa lanterne retire.

Mais si je puis un jour me sauver des dangers
Que je fuis vagabond par ces flots étrangers,
Et voir de l’océan les campagnes humides,

J’arrêterai ma nef au rivage gaulois,
Consacrant ma dépouille au Neptune françois
À Glauque, à Mélicerte, et aux sœurs Néréides.


CXXIX


Je vois, Dilliers, je vois seréner la tempête,
Je vois le vieux Protée son troupeau renfermer,
Je vois le vert Triton s’égayer sur la mer,
Et vois l’astre jumeau flamboyer sur ma tête :

Jà le vent favorable à mon retour s’apprête,
Jà vers le front du port je commence à ramer,
Et vois jà tant d’amis que ne les puis nommer,
Tendant les bras vers moi, sur le bord faire fête.

Je vois mon grand Ronsard, je le connais d’ici,
Je vois mon cher Morel, et mon Dorat aussi,
Je vois mon de La Haye, et mon Paschal encore :

Et vois un peu plus loin (si je ne suis déçu)
Mon divin Mauléon, duquel, sans l’avoir vu,
La grâce, le savoir et la vertu j’adore.


CXXX


Et je pensais aussi ce que pensait Ulysse,
Qu’il n’était rien plus doux que voir encore un jour
Fumer sa cheminée, et après long séjour
Se retrouver au sein de sa terre nourrice.


Je me réjouissais d’être échappé au vice,
Aux Circés d’Italie, aux sirènes d’amour,
Et d’avoir rapporté en France à mon retour
L’honneur que l’on s’acquiert d’un fidèle service.

Las, mais après l’ennui de si longue saison,
Mille soucis mordants je trouve en ma maison,
Qui me rongent le cœur sans espoir d’allégeance.

Adieu donques, Dorat, je suis encor romain,
Si l’arc que les neuf Sœurs te mirent en la main
Tu ne me prête ici, pour faire ma vengeance.


CXXXI


Morel, dont le savoir sur tout autre je prise,
Si quelqu’un de ceux-là que le prince lorrain
Guida dernièrement au rivage romain,
Soit en bien, soit en mal, de Rome te devise :

Dis qu’il ne sait que c’est du siège de l’Église,
N’y ayant éprouvé que la guerre et la faim,
Que Rome n’est plus Rome, et que celui en vain
Présume d’en juger qui bien ne l’a comprise.

Celui qui par la rue a vu publiquement
La courtisane en coche, ou qui pompeusement
L’a pu voir à cheval en accoutrement d’homme

Superbe se montrer : celui qui de plein jour
Aux cardinaux en cape a vu faire l’amour,
C’est celui seul, Morel, qui peut juger de Rome.


CXXXII


Vineus, je ne vis onc si plaisante province.
Hôtes si gracieux, ni peuple si humain,
Que ton petit Urbin, digne que sous sa main
Le tienne un si gentil et si vertueux prince.

Quant à l’état du Pape, il fallut que j’apprinse
À prendre en patience et la soif et la faim :
C’est pitié, comme là le peuple est inhumain
Comme tout y est cher, et comme l’on y pinse.

Mais tout cela n’est rien au prix du Ferrarois:
Car je ne voudrais pas pour le bien de deux rois,

Passer encor’un coup par si pénible enfer,
Bref, je ne sçay, Vineus, qu’en conclure à la fin,
Fors qu’en comparaison de ton petit Urbin,
Le peuple de Ferrare est un peuple de fer.


CXXXIII


Il fait bon voir, Magny, ces Coyons magnifiques,
Leur superbe Arsenal, leurs vaisseaux, leur abord,
Leur saint Marc, leur Palais, leur Realte, leur port,
Leurs changes, leurs profits, leur banque et leurs trafiques :
Il fait bon voir le bec de leurs chapprons antiques,
Leurs robbes à grand’manche et leurs bonnets sans bord,
Leur parler tout grossier, leur gravité, leur port,
Et leurs sages avis aux affaires publiques.
Il fait bon voir de tout leur sénat ballotter,
Il fait bon voir partout leurs gondoles flotter,
Leurs femmes, leurs festins, leur vivre solitaire :
Mais ce que l’on en doit le meilleur estimer,
C’est quand ces vieux cocus vont épouser la mer,
Dont ils sont les maris et le Turc l’adultere.


CXXXIV


Celuy qui d’amitié a violé la loy,
Cherchant de son amy la mort et vitupere :
Celuy qui en procès a ruiné son frere,
Ou le bien d’un mineur a converty à soy :
Celuy qui a trahi sa patrie et son Roy,
Celuy qui comme Œdipe a fait mourir son pere,
Celuy qui comme Oreste a fait mourir sa mere,
Celui qui a nié son baptesme et sa foy :
Marseille, il ne faut point que pour la pénitence
D’une si malheureuse abominable offense,
Son estomac plombé martelant nuict et jour,
Il voise errant nuds pieds ni six ni sept années :
Que les Grisons sans plus il passe à ses journees,
J’entens, s’il veut que Dieu luy doive du retour.


CXXXV



La terre y est fertile, amples les édifices,
Les poêles bigarrés, et les chambres de bois,
La police immuable, immuables les lois,
Et le peuple ennemi de forfaits et de vices.

Ils boivent nuit et jour en Bretons et Suisses,
Ils sont gras et refaits, et mangent plus que trois
Voilà les compagnons et correcteurs des rois,
Que le bon Rabelais a surnommés saucisses.

Ils n’ont jamais changé leurs habits et façons,
Ils hurlent comme chiens leurs barbares chansons,
Ils content à leur mode et de tout se font croire :

Ils ont force beaux lacs et force sources d’eau,
Force prés, force bois. J’ai du reste, Belleau,
Perdu le souvenir, tant ils me firent boire.


CXXXVI


Je les ai vus, Bizet, et si bien m’en souvient,
J’ai vu dessus leur front la repentance peinte,
Comme on voit ces esprits qui là-bas font leur plainte,
Ayant passé le lac d’où plus on ne revient.

Un croire de léger les fols y entretient
Sous un prétexte faux de liberté contrainte :
Les coupables fuitifs y demeurent par crainte,
Les plus fins et rusés honte les y retient.

Au demeurant, Bizet, l’avarice et l’envie,
Et tout cela qui plus tourmente notre vie,
Domine en ce lieu-là plus qu’en tout autre lieu.

Je ne vis onques tant l’un l’autre contredire,
Je ne vis onques tant l’un de l’autre médire :
Vrai est que, comme ici, l’on n’y jure point Dieu.


CXXXVII


Scève, je me trouvai comme le fils d’Anchise
Entrant dans l’Elysée et sortant des enfers,
Quand après tant de monts de neige tous couverts
Je vis ce beau Lyon, Lyon que tant je prise.


Son étroite longueur, que la Saône divise,
Nourrit mille artisans et peuples tous divers :

Et n’en déplaise à Londre, à Venise et Anvers,
Car Lyon n’est pas moindre en fait de marchandise.

Je m’étonnai d’y avoir passer tant de courriers,
D’y voir tant de banquiers, d’imprimeurs, d’armuriers,
Plus dru que l’on ne voit les fleurs par les prairies.

Mais je m’étonnai plus de la force des ponts
Dessus lesquels on passe, allant delà les monts,
Tant de belles maisons et tant de métairies.


CXXXVIII


Devaulx, la mer reçoit tous les fleuves du monde,
Et n’en augmente point : semblable à la grand mer
Est ce Paris sans pair, où l’on voit abîmer
Tout ce qui là-dedans de toutes parts abonde.

Paris est en savoir une Grèce féconde,
Une Rome en grandeur Paris on peut nommer,
Une Asie en richesse on le peut estimer,
En rares nouveautés une Afrique seconde.

Bref, en voyant, Devaulx, cette grande cité,
Mon œil, qui paravent était exercité
À ne s’émerveiller des choses plus étranges,

Prit ébahissement. Ce qui ne me put plaire
Ce fut l’étonnement du badaud populaire,
La presse des chartiers, les procès, et les fanges.


CXXXIX


Si tu veux vivre en cour, Dilliers, souvienne-toi
De t’accoster toujours des mignons de ton maître,
Si tu n’es favori, faire semblant de l’être,
Et de t’accommoder aux passe-temps du roi.

Souvienne-toi encor de ne prêter ta foi
Au parler d’un chacun : mais surtout sois adextre,
Dextre A t’aider de la gauche autant que de la dextre,
Et par les mœurs d’autrui à tes mœurs donne loi.

N’avance rien du tien, Dilliers, que ton service,
Ne montre que tu sois trop ennemi du vice,

Et sois souvent encor muet, aveugle et sourd.

Ne fais que pour autrui importun on te nomme.
Faisant ce que je dis, tu seras galant homme :
T’en souvienne, Dilliers, si tu veux vivre en cour.


CXL


Si tu veux sûrement en cour te maintenir,
Le silence, Ronsard, te soit comme un décret.
Qui baille à son ami la clef de son secret,
Le fait de son ami son maître devenir.

Tu dois encor, Ronsard, ce me semble, tenir
Avec ton ennemi quelque moyen discret,
Et faisant contre lui, montrer qu’à ton regret
Le seul devoir te fait en ces termes venir.

Nous voyons bien souvent une longue amitié
Se changer pour un rien en fière inimitié,
Et la haine en amour souvent se transformer.

Dont (vu le temps qui court) il ne faut s’ébahir,
Aime donques, Ronsard, comme pouvant haïr,
Haïs donques, Ronsard, comme pouvant aimer.


CXLI


Ami, je t’apprendrai (encore que tu sois,
Pour te donner conseil, de toi-même assez sage)
Comme jamais tes vers ne te feront outrage,
Et ce qu’en tes écrits plus éviter tu dois.

Si de Dieu ou du roi tu parles quelquefois,
Fais que tu sois prudent et sobre en ton langage :
Le trop parler de Dieu porte souvent dommage,
Et longues sont les mains des princes et des rois.

Ne t’attache à qui peut, si sa fureur l’allume,
Venger d’un coup d’épée un petit trait de plume,
Mais presse (comme on dit) ta lèvre avec le doigt.

Ceux que de tes bons mots tu vois pâmer de rire,
Si quelque outrageux fou t’en veut faire dédire,
Ce seront les premiers à se moquer de toi.



CXLII


Cousin, parle toujours des vices en commun,
Et ne discours jamais d’affaires à la table,
Mais surtout garde-toi d’être trop véritable,
Si en particulier tu parles de quelqu’un.

Ne commets ton secret à la foi d’un chacun,
Ne dis rien qui ne soit pour le moins vraisemblable :
Si tu mens, que ce soit pour chose profitable
Et qui ne tourne point au déshonneur d’aucun.

Surtout garde-toi bien d’être double en paroles,
Et n’use sans propos de finesses frivoles,
Pour acquérir le bruit d’être bon courtisan.

L’artifice caché, c’est le vrai artifice :
La souris bien souvent périt par son indice,
Et souvent par son art se trompe l’artisan.


CXLIII


Bizet, j’aimerais mieux faire un bœuf d’un fourmi,
Ou faire d’une mouche un indique éléphant,
Que, le bonheur d’autrui par mes vers étouffant,
Me faire d’un chacun le public ennemi.

Souvent pour un bon mot on perd un bon ami,
Et tel par ses bons mots croit (tant il est enfant)
S’être mis sur la tête un chapeau triomphant,
À qui mieux eût valu être bien endormi.

La louange, Bizet, est facile à chacun,
Mais la satire n’est un ouvrage commun :
C’est, trop plus qu’on ne pense, un œuvre industrieux.

Il n’est rien si fâcheux qu’un brocart mal plaisant,
Et faut bien (comme on dit) bien dire en médisant,
Vu que le louer même est souvent odieux.


CXLIV


Gordes, je saurais bien faire un conte à la table,
Et s’il était besoin, contrefaire le sourd :
J’en saurais bien donner, et faire à quelque lourd
Le vrai ressembler faux et le faux véritable.


Je me saurais bien rendre à chacun accointable,
Et façonner mes mœurs aux mœurs du temps qui court :
Je saurais bien prêter (comme on dit à la cour)
Auprès d’un grand seigneur quelque œuvre charitable.

Je saurais bien encor, pour me mettre en avant,
Vendre de la fumée à quelque poursuivant,
Et pour être employé en quelque bonne affaire,

Me feindre plus rusé cent fois que je ne suis :
Mais ne le voulant point, Gordes, je ne le puis
Et si ne blâme point ceux qui le savent faire !


CXLV


Tu t’abuses, Belleau, si pour être savant
Savant et vertueux, tu penses qu’on te prise :
Il faut (comme l’on dit) être homme d’entreprise
Si tu veux qu’à la cour on te pousse en avant.

Ces beaux noms de vertu, ce n’est rien que du vent.
Donques, si tu es sage, embrasse la feintise,
L’ignorance, l’envie, avec la convoitise:
Par ces arts jusqu’au ciel on monte bien souvent.

La science à la table est des seigneurs prisée,
Mais en chambre, Belleau, elle sert de risée :
Garde, si tu m’en crois, d’en acquérir le bruit.

L’homme trop vertueux déplaît au populaire :
Et n’est-il pas bien fol, qui, s’efforçant de plaire,
Se mêle d’un métier que tout le monde fuit ?


CXLVI


Souvent nous faisons tort nous-même’ à notre ouvrage,
Encor que nous soyons de ceux qui font le mieux :
Soit par trop quelquefois contrefaire les vieux,
Soit par trop imiter ceux qui sont de notre aage.

Nous ôtons bien souvent aux princes le courage
De nous faire du bien : nous rendant odieux,
Soit pour en demandant être trop ennuyeux,
Soit pour trop nous louant aux autres faire outrage.

Et puis nous nous plaignons de voir notre labeur
Veuf d’applaudissement, de grâce et de faveur,
Et de ce que chacun à son œuvre souhaite.


Bref, loue qui voudra son art et son métier,
Mais celui-là, Morel, n’est pas mauvais ouvrier,
Lequel, sans être fol, peut être bon poète.


CXLVII


Ne te fâche, Ronsard, si tu vois par la France
Fourmiller tant d’écrits. Ceux qui ont mérité
D’être avoués pour bons de la postérité,
Portent leur sauf-conduit et lettre d’assurance.

Tout œuvre qui doit vivre, il a dès sa naissance
Un démon qui le guide à l’immortalité :
Mais qui n’a rencontré telle nativité,
Comme un fruit abortif, n’a jamais accroissance.

Virgile eut ce démon, et l’eut Horace encor,
Et tous ceux qui du temps de ce bon siècle d’or
Étaient tenus pour bons : les autres n’ont plus vie.

Qu’eussions-nous leurs écrits, pour voir de notre temps
Ce qui aux anciens servait de passe-temps,
Et quels étaient les vers d’un indocte Mevie.


CXLVIII


Autant comme l’on peut en un autre langage,
Une langue exprimer, autant que la nature,
Par l’art se peut montrer, et que par la peinture
On peut tirer au vif un naturel visage :

Autant exprimes-tu, et encor davantage
Avecques le pinceau de ta docte écriture
La grâce, la façon, le port et la stature
De celui qui d’Enée a décrit le voyage.

Cette même candeur, cette grâce divine,
Cette même douceur et majesté latine
Qu’en ton Virgile on voit, c’est celle même encore

Qui française se rend par ta céleste veine.
Des Masures sans plus, à faute d’un Mécène
Et d’un autre César, qui ses vertus honore.



CXLIX


Vous dites, courtisans, les poètes sont fous,
Et dites vérité : mais aussi dire j’ose
Que tels que vous soyez, vous tenez quelque chose
De cette douce humeur qui est commune à tous.

Mais celle-là, messieurs, qui domine sur vous,
En autres actions diversement s’expose :
Nous sommes fous en rime, et vous l’êtes en prose :
C’est le seul différent qu’est entre vous et nous.

Vrai est que vous avez la cour plus favorable,
Mais aussi n’avez-vous un renom si durable :
Vous avez plus d’honneurs, et nous moins de souci.

Si vous riez de nous, nous faisons la pareille :
Mais cela qui se dit s’envole par l’oreille,
Et cela qui s’écrit ne se perd pas ainsi.


CL


Seigneur, je ne saurais regarder d’un bon œil
Ces vieux singes de cour, qui ne savent rien faire,
Sinon en leur marcher les princes contrefaire,
Et se vêtir, comme eux, d’un pompeux appareil.

Si leur maître se moque, ils feront le pareil,
S’il ment, ce ne sont eux qui diront du contraire,
Plutôt auront-ils vu, afin de lui complaire,
La lune en plein midi, à minuit le soleil.

Si quelqu’un devant eux reçoit un bon visage,
Ils le vont caresser, bien qu’ils crèvent de rage :
S’il le reçoit mauvais, ils le montrent au doigt.

Mais ce qui plus contre eux quelquefois me dépite,
C’est quand devant le roi, d’un visage hypocrite,
Ils se prennent à rire, et ne savent pourquoi.

CLI



Je ne te prie pas de lire mes écrits,
Mais je te prie bien qu’ayant fait bonne chère,
Et joué toute nuit aux dés, à la première,
Et au jeu que Vénus t’a sur tous mieux appris,


Tu ne viennes ici défâcher tes esprits,
Pour te moquer des vers que je mets en lumière,
Et que de mes écrits la leçon coutumière,
Par faute d’entretien, ne te serve de ris.

Je te prierai encor, quiconque tu puisse être,
Qui, brave de la langue et faible de la dextre,
De blesser mon renom te montres toujours prêt,

Ne médire de moi: ou prendre patience,
Si ce que ta bonté me prête en conscience,
Tu te le vois par moi rendre à double intérêt.


CLII


Si mes écrits, Ronsard, sont semés de ton los,
Et si le mien encor tu ne dédaignes dire,
D’être enclos en mes vers ton honneur ne désire,
Et par là je ne cherche en tes vers être enclos.

Laissons donc, je te prie, laissons causer ces sots,
Et ces petits galants, qui, ne sachant que dire,
Disent, voyant Ronsard et Bellay s’entr’écrire,
Que ce sont deux mulets qui se grattent le dos.

Nos louanges, Ronsard, ne font tort à personne :
Et quelle loi défend que l’un à l’autre en donne,
Si les amis entre eux des présents se font bien ?

On peut comme l’argent trafiquer la louange,
Et les louanges sont comme lettres de change,
Dont le change et le port, Ronsard, ne coûte rien.


CLIII


On donne les degrés au savant écolier,
On donne les états à l’homme de justice,
On donne au courtisan le riche bénéfice,
Et au bon capitaine on donne le collier :

On donne le butin au brave aventurier,
On donne à l’officier les droits de son office,
On donne au serviteur le gain de son service,
Et au docte poète on donne le laurier.

Pourquoi donc fais-tu tant lamenter Calliope
Du peu de bien qu’on fait à sa gentille troppe ?
Il faut, Jodelle, il faut autre labeur choisir


Que celui de la Muse, à qui veut qu’on l’avance :
Car quel loyer veux-tu avoir de ton plaisir,
Puisque le plaisir même en est la récompense?


CLIV


Si tu m’en crois, Baïf, tu changeras Parnasse
Au palais de Paris, Hélicon au parquet,
Ton laurier en un sac, et ta lyre au caquet
De ceux qui, pour serrer, la main n’ont jamais lasse.

C’est à ce métier-là que les biens on amasse,
Non à celui des vers, où moins y a d’acquêt
Qu’au métier d’un bouffon ou celui d’un naquet.
Fi du plaisir, Baïf, qui sans profit se passe.

Laissons donc, je te prie, ces babillardes sœurs,
Ce causeur Apollon, et ces vaines douceurs,
Qui pour tout leur trésor n’ont que des lauriers verts.

Aux choses de profit, ou celles qui font rire,
Les grands ont aujourd’hui les oreilles de cire,
Mais ils les ont de fer pour écouter les vers.


CLV


Thiard, qui as changé en plus grave écriture
Ton doux style amoureux: Thiard, qui nous as fait
D’un Pétrarque un Platon, et si rien plus parfait
Se trouve que Platon en la même nature :

Qui n’admire du ciel la belle architecture,
Et de tout ce qu’on voit les causes et l’effet,
Celui vraiment doit être un homme contrefait,
Lequel n’a rien d’humain que la seule figure.

Contemplons donc, Thiard, cette grand’ voûte ronde,
Puisque nous sommes faits à l’exemple du monde :
Mais ne tenons les yeux si attachés en haut

Que pour ne les baisser quelquefois vers la terre,
Nous soyons en danger par le heurt d’une pierre
De nous blesser le pied ou de prendre le saut.



CLVI


Par ses vers téïens Belleau me fait aimer
Et le vin et l’amour : Baïf, ta challemie
Me fait plus qu’une reine une rustique amie,
Et plus qu’une grand ville un village estimer.

Le docte Pelletier fait mes flancs emplumer,
Pour voler jusqu’au ciel avec son Uranie :
Et par l’horrible effroi d’une étrange harmonie
Ronsard de pied en cap hardi me fait armer.

Mais je ne sais comment ce démon de Jodelle
(Démon est-il vraiment, car d’une voix mortelle
Ne sortent point ses vers) tout soudain que je l’oy,

M’aiguillonne, m’époint, m’épouvante, m’affole,
Et comme Apollon fait de sa prêtresse folle,
À moi-même m’ôtant, me ravit tout à soi.


CLVII


En cependant, Clagny, que de mille arguments
Variant le dessein du royal édifice,
Tu vas renouvelant d’un hardi frontispice
La superbe grandeur des plus vieux monuments,

Avec d’autres compas et d’autres instruments,
Fuyant l’ambition, l’envie et l’avarice,
Aux Muses je bâtis, d’un nouvel artifice,
Un palais magnifique à quatre appartements.

Les Latines auront un ouvrage dorique
Propre à leur gravité, les Grecques un attique
Pour leur naïveté, les Françaises auront

Pour leur grave douceur une œuvre ionienne,
D’ouvrage élaboré à la corinthienne
Sera le corps d’hôtel où les Tusques seront.


CLVIII


De ce royal palais que bâtiront mes doigts,
Si la bonté du roi me fournit de matière,
Pour rendre sa grandeur et beauté plus entière,
Les ornements seront de traits et d’arcs turquois.


Là d’ordre flanc à flanc se verront tous nos rois,
Là se verra maint faune et nymphe passagère,
Sur le portail sera la vierge forestière,
Avecques son croissant, son arc et son carquois.

L’appartement premier Homère aura pour marque,
Virgile le second, le troisième Pétrarque,
Du surnom de Ronsard le quatrième on dira.

Chacun aura sa forme et son architecture,
Chacun ses ornements, sa grâce et sa peinture,
Et en chacun, Clagny, ton beau nom se lira.


CLIX


De votre Dianet (de votre nom j’appelle
Votre maison d’Anet) la belle architecture,
Les marbres animés, la vivante peinture,
Qui la font estimer des maisons la plus belle :

Les beaux lambris dorés, la luisante chapelle,
Les superbes donjons, la riche couverture,
Le jardin tapissé d’éternelle verdure,
Et la vive fontaine à la source immortelle :

Ces ouvrages, Madame, à qui bien les contemple,
rapportant de l’antiq’ le plus parfait exemple,
Montrent un artifice et dépense admirable.

Mais cette grand’ douceur jointe à cette hautesse,
Et cet astre bénin joint à cette sagesse,
Trop plus que tout cela vous font émerveillable.


CLX


Entre tous les honneurs dont en France est connu
Ce renommé Bertrand, des moindres n’est celui
Que lui donne la Muse, et qu’on dise de lui
Que par lui un Salel soit riche devenu.

Toi donc, à qui la France a déjà retenu
L’un de ses plus beaux lieux, comme seul aujourd’hui
Où les arts ont fondé leur principal appui,
Quand au lieu qui t’attend tu seras parvenu,

Fais que de ta grandeur ton Magny se ressente,
Afin que si Bertrand de son Salel se vante,

Tu te puisses aussi de ton Magny vanter.

Tous deux sont Quercinois, tous deux bas de stature,
Et ne seraient pas moins semblables d’écriture,
Si Salel avait su plus doucement chanter.


CLXI


Prélat, à qui les cieux ce bonheur ont donné
D’être agréable aux rois: prélat, dont la prudence
Par les degrés d’honneur a mis en évidence
Que pour le bien public Dieu t’avait ordonné :

Prélat, sur tous prélats sage et bien fortuné,
Prélat, garde des lois et des sceaux de la France,
Digne que sur ta foi repose l’assurance
D’un roi le plus grand roi qui fut onq couronné:

Devant que t’avoir vu, j’honorais ta sagesse,
Ton savoir, ta vertu, ta grandeur, ta largesse,
Et si rien entre nous se doit plus honorer :

Mais ayant éprouvé ta bonté non pareille,
Qui souvent m’a prêté si doucement l’oreille,
Je souhaite qu’un jour je te puisse adorer.


CLXII


Après s’être bâti sur les murs de Carthage
Un sépulcre éternel, Scipion irrité
De voir à sa vertu ingrate sa cité,
Se bannit de soi-même en un petit village.

Tu as fait, Olivier, mais d’un plus grand courage,
Ce que fit Scipion en son adversité,
Laissant, durant le cours de ta félicité,
La cour, pour vivre à toi le reste de ton aage.

Le bruit de Scipion maint corsaire attirait
Pour contempler celui que chacun admirait,
Bien qu’il fût retiré en son petit Linterne.

On te fait le semblable: admirant ta vertu
D’avoir laissé la cour, et ce monstre têtu,
Ce peuple qui ressemble à la bête de Lerne.



CLXIII


Il ne faut point, Duthier, pour mettre en évidence
Tant de belles vertus qui reluisent en toi,
Que je te rende ici l’honneur que je te dois,
Célébrant ton savoir, ton sens et ta prudence.

Le bruit de ta vertu est tel que l’ignorance
Ne le peut ignorer: et qui loue le roi,
Il faut qu’il loue encor ta prudence et ta foi :
Car ta gloire est conjointe à la gloire de France.

Je rirai seulement que depuis nos aïeux
La France n’a point vu un plus laborieux
En sa charge que toi, et qu’autre ne se treuve

Plus courtois, plus humain, ni qui ait plus de soin
De secourir l’ami à son plus grand besoin.
J’en parle sûrement, car j’en ai fait l’épreuve.


CLXIV


Combien que ton Magny ait la plume si bonne,
Si prendrais-je avec lui de tes vertus le soin,
Sachant que Dieu, qui n’a de nos présents besoin,
Demande les présents de plus d’une personne.

Je dirais ton beau nom, qui de lui-même sonne
Ton bruit parmi la France, en Itale, et plus loin :
Et dirais que Henri est lui-même témoin
Combien un Avanson avance sa couronne.

Je dirais ta bonté, ta justice et ta foi,
Et mille autres vertus qui reluisent en toi,
Dignes qu’un seul Ronsard les sacre à la Mémoire :

Mais sentant le souci qui me presse le dos,
Indigne je me sens de toucher à ton los.
Sachant que Dieu ne veut qu’on profane sa gloire.


CLXV


Quand je voudrai sonner de mon grand Avanson
Les moins grandes vertus, sur ma corde plus basse
Je dirai sa faconde et l’honneur de sa face,
Et qu’il est des neuf Sœurs le plus cher nourrisson.


Quand je voudrai toucher avec un plus haut son
Quelque plus grand vertu, je chanterai sa grâce,
Sa bonté, sa grandeur, qui la justice embrasse,
Mais là je ne mettrai le but de ma chanson,

Car quand plus hautement je sonnerai sa gloire,
Je dirai que jamais les filles de Mémoire
Ne diront un plus sage et vertueux que lui,

Plus prompt à son devoir, plus fidèle à son prince,
Ni qui mieux s’accommode au règne d’aujourd’hui,
Pour servir son seigneur en étrange province


CLXVI


Combien que ta vertu, Poulin, soit entendue
Partout où des Français le bruit est entendu,
Et combien que ton nom soit au large étendu
Autant que la grand’ mer est au large étendue :

Si faut-il toutefois que Bellay s’évertue,
Aussi bien que la mer, de bruire ta vertu,
Et qu’il sonne de toi avec l’airain tortu
Ce que sonne Triton de sa trompe tortue.

Je dirai que tu es le Tiphys du Jason
Qui doit par ton moyen conquérir la toison
Je dirai ta prudence et ta vertu notoire :

Je dirai ton pouvoir qui sur la mer s’étend,
Et que les dieux marins te favorisent tant,
Que les terrestres dieux sont jaloux de ta gloire.


CLXVII


Sage De L’Hospital, qui seul de notre France
Rabaisses aujourd’hui l’orgueil italien,
Et qui nous montres seul, d’un art horacien,
Comme il faut châtier le vice et l’ignorance :

Si je voulais louer ton savoir, ta prudence,
Ta vertu, ta bonté, et ce qu’est vraiment tien,
À tes perfections je n’ajouterais rien,
Et pauvre me rendrait la trop grande abondance.

Et qui pourrait, bons dieux ! faire plus digne foi
Des rares qualités qui reluisent en toi,

Que cette autre Pallas, ornement de notre aage ?

Ainsi jusqu’aujourd’hui, ainsi encor voit-on
Être tant renommé le maître de Platon,
Pour ce qu’il eut d’un dieu la voix pour témoignage.


CLXVIII


Nature à votre naître heureusement féconde,
Prodigue, vous donna tout son plus et son mieux,
Soit cette grand douceur qui luit dedans vos yeux,
Soit cette majesté disertement faconde.

Votre rare vertu, qui n’a point de seconde,
Et votre esprit ailé, qui voisine les cieux,
Vous ont donné le lieu le plus prochain des dieux,
Et la plus grand’ faveur du plus grand roi du monde.

Bref, vous avez tout seul tout ce qu’on peut avoir
De richesse, d’honneur, de grâce et de savoir :
Que voulez-vous donc plus espérer d’avantage ?

Le libre jugement de la postérité,
Qui, encor qu’elle assigne au ciel votre partage,
Ne vous donnera pas ce qu’avez mérité.


CLXIX


La fortune, Prélat, nous voulant faire voir
Ce qu’elle peut sur nous, a choisi de notre aage
Celui qui de vertu, d’esprit et de courage
S’était le mieux armé encontre son pouvoir.

Mais la vertu, qui n’est apprise à s’émouvoir,
Non plus que le rocher se meut contre l’orage,
Domptera la fortune, et contre son outrage
De tout ce qui lui fault se saura bien pourvoir.

Comme cette vertu immuable demeure,
Ainsi le cours du ciel se change d’heure en heure.
Aidez-vous donc, Seigneur, de vous-même au besoin,

Et joyeux attendez la saison plus prospère,
Qui vous doit ramener votre oncle et votre frère :
Car et d’eux et de vous le ciel a pris le soin.



CLXX


Ce n’est pas sans propos qu’en vous le ciel a mis
Tant de beautés d’esprit et de beautés de face,
Tant de royal honneur et de royale grâce,
Et que plus que cela vous est encor promis.

Ce n’est pas sans propos que les destins amis,
Pour rabaisser l’orgueil de l’espagnole audace,
Soit par droit d’alliance ou soit par droit de race,
Vous ont par leurs arrêts trois grands peuples soumis.

Ils veulent que par vous la France et l’Angleterre
Changent en longue paix l’héréditaire guerre
Qui a de père en bis si longuement duré :

Ils veulent que par vous la belle vierge Astrée
En ce siècle de fer refasse encore entrée,
Et qu’on revoie encor le beau siècle doré.


CLXXI


Muse, qui autrefois chantas la verte Olive,
Empenne tes deux flancs d’une plume nouvelle,
Et te guidant au ciel avecques plus haute aile,
Vole où est d’Apollon la belle plante vive.

Laisse, mon cher souci, la paternelle rive,
Et portant désormais une charge plus belle,
Adore ce haut nom dont la gloire immortelle
De notre pôle arctique à l’autre pôle arrive.

Loue l’esprit divin, le courage indomptable,
La courtoise douceur, la bonté charitable,
Qui soutient la grandeur et la gloire de France.

Et dis : Cette princesse et si grande et si bonne
Porte dessus son chef de France la couronne :
Mais dis cela si haut, qu’on l’entende à Florence.


CLXXII


Digne fils de Henri, notre Hercule gaulois,
Notre second espoir, qui portes sur ta face
Retraite au naturel la maternelle grâce,
Et gravée en ton cœur la vertu de Valois :

Cependant

 que le ciel, qui jà dessous tes lois
Trois peuples a soumis, armera ton audace
D’une plus grand vigueur, suis ton père à la trace,
Et apprends à dompter l’Espagnol et l’Anglois.

Voici de la vertu la pénible montée,
Qui par le seul travail veut être surmontée :
Voilà de l’autre part le grand chemin battu,

Où au séjour du vice on monte sans échelle.
De çà, Seigneur, deçà, où la vertu t’appelle,
Hercule se fit dieu tsar la seule vertu.


CLXXIII


La grecque poésie orgueilleuse se vante
Du los qu’à son Homère Alexandre donna,
Et les vers que César de Virgile sonna,
La latine aujourd’hui les chante et les rechante.

La française qui n’est tant que ces deux savante,
Comme qui son Homère et son Virgile n’a,
Maintient que le laurier qui François couronna
Baste seul pour la rendre à tout jamais vivante.

Mais les vers qui l’ont mise encore en plus haut prix
Sont les vôtres, Madame, et ces divins écrits
Que mourant nous laissa la reine votre mère.

Ô poésie heureuse, et bien digne des rois,
De te pouvoir vanter des écrits navarrois,
Qui t’honorent trop plus qu’un Virgile ou Homère !


CLXXIV


Dans l’enfer de son corps mon esprit attaché
(Et cet enfer, Madame, a été mon absence)
Quatre ans et davantage a fait la pénitence
De tous les vieux forfaits dont il fut entaché.

Ores, grâces aux dieux, ore’ il est relâché
De ce pénible enfer, et par votre présence
Réduit au premier point de sa divine essence,
A déchargé son dos du fardeau de péché :

Ores sous la faveur de vos grâces prisées,
Il jouit du repos des beaux Champs-Elysées,

Et si n’a volonté d’en sortir jamais hors.

Donques, de l’eau d’oubli ne l’abreuvez, Madame,
De peur qu’en la buvant nouveau désir l’enflamme
De retourner encor dans l’enfer de son corps.


CLXXV


Non pour ce qu’un grand roi ait été votre père,
Non pour votre degré et royale hauteur,
Chacun de votre nom veut être le chanteur,
Ni pour ce qu’un grand roi soit ores votre frère.

La nature, qui est de tous commune mère,
Vous fit naître, Madame, avecques ce grand heur,
Et ce qui accompagne une telle grandeur,
Ce sont souvent des dons de fortune prospère.

Ce qui vous fait ainsi admirer d’un chacun,
C’est ce qui est tout vôtre, et qu’avec vous commun
N’ont tous ceux-là qui ont couronnes sur leurs têtes :

Cette grâce et douceur, et ce je ne sais quoi,
Que quand vous ne seriez fille ni sœur de roi,
Si vous jugerait-on être ce que vous êtes.


CLXXVI


Esprit royal, qui prends de lumière éternelle
Ta seule nourriture et ton accroissement,
Et qui de tes beaux rais en notre entendement
Produis ce haut désir qui au ciel nous rappelle,

N’aperçois-tu combien par ta vive étincelle
La vertu luit en moi ? n’as-tu point sentiment
Par l’œil, l’ouïe, l’odeur, le goût, l’attouchement,
Que sans toi ne reluit chose aucune mortelle ?

Au seul objet divin de ton image pure
Se meut tout mon penser, qui par la souvenance
De ta haute bonté tellement se rassure,

Que l’âme et le vouloir ont pris même assurance
(Chassant tout appétit et toute vile cure)
De retourner au lieu de leur première essence.



CLXXVII


Si la vertu, qui est de nature immortelle,
Comme immortelles sont les semences des cieux,
Ainsi qu’à nos esprits, se montrait à nos yeux,
Et nos sens hébétés étaient capables d’elle,

Non ceux-là seulement qui l’imaginent telle,
Et ceux auxquels le vice est un monstre odieux,
Mais on verrait encor les mêmes vicieux
Épris de sa beauté, des beautés la plus belle.

Si tant aimable donc serait cette vertu
À qui la pourrait voir, Vineus, t’ébahis-tu
Si j’ai de ma princesse au cœur l’image empreinte ?

Si sa vertu j’adore, et si d’affection
Je parle si souvent de sa perfection,
Vu que la vertu même en son visage est peinte ?


CLXXVIII


Quand d’une douce ardeur doucement agité
J’userais quelquefois en louant ma princesse
Des termes d’adorer, de céleste ou déesse,
Et ces titres qu’on donne à la divinité,

Je ne craindrais, Melin, que la postérité
Appelât pour cela ma Muse flatteresse :
Mais en louant ainsi sa royale hautesse,
Je craindrais d’offenser sa grande humilité.

L’antique vanité avecques tels honneurs
Soulait idolâtrer les princes et seigneurs :
Mais le chrétien, qui met ces termes en usage,

Il n’est pas pour cela idolâtre ou flatteur :
Car en donnant de tout la gloire au Créateur,
Il loue l’ouvrier même, en louant son ouvrage.


CLXXIX


Voyant l’ambition, l’envie et l’avarice,
La rancune, l’orgueil, le désir aveuglé,
Dont cet aage de fer de vices tout rouillé
A violé l’honneur de l’antique justice :


Voyant d’une autre part la fraude, la malice,
Le procès immortel, le droit mal conseillé :
Et voyant au milieu du vice déréglé
Cette royale fleur, qui ne tient rien du vice :

Il me semble, Dorat, voir au ciel revolés
Des antiques vertus les escadrons ailés,
N’ayant rien délaissé de leur saison dorée

Pour réduire le monde à son premier printemps,
Fors cette Marguerite, honneur de notre temps,
Qui, comme l’espérance, est seule demeurée.


CLXXX


De quelque autre sujet que j’écrive, Jodelle,
Je sens mon cœur transi d’une morne froideur,
Et ne sens plus en moi cette divine ardeur
Qui t’enflamme l’esprit de sa vive étincelle.

Seulement quand je veux toucher le los de celle
Qui est de notre siècle et la perle et la fleur,
Je sens revivre en moi cette antique chaleur,
Et mon esprit lassé prendre force nouvelle.

Bref, je suis tout changé, et si ne sais comment,
Comme on voit se changer la vierge en un moment,
À l’approcher du Dieu qui telle la fait être.

D’où vient cela, Jodelle ? il vient, comme je crois,
Du sujet, qui produit naïvement en moi
Ce que par art contraint les autres y font naître.


CLXXXI


Ronsard, j’ai vu l’orgueil des colosses antiques,
Les théâtres en rond ouverts de tous côtés,
Les colonnes, les arcs, les hauts temples voûtés,
Et les sommets pointus des carrés obélisques.

J’ai vu des empereurs les grands thermes publiques,
J’ai vu leurs monuments que le temps a domptés,
J’ai vu leurs beaux palais que l’herbe a surmontés,
Et des vieux murs romains les poudreuses reliques.

Bref, j’ai vu tout cela que Rome a de nouveau,
De rare, d’excellent, de superbe et de beau:

Mais je n’y ai point vu encore si grand chose

Que cette Marguerite, où semble que les cieux,
Pour effacer l’honneur de tous les siècles vieux,
De leurs plus beaux présents ont l’excellence enclose.


CLXXXII


Je ne suis pas de ceux qui robent la louange,
Fraudant indignement les hommes de valeur,
Ou qui, changeant la noire à la blanche couleur,
Savent, comme l’on dit, faire d’un diable un ange.

Je ne fais point valoir, comme un trésor étrange,
Ce que vantent si haut nos marcadants d’honneur,
Et si ne cherche point que quelque grand seigneur
Me baille pour des vers des biens en contr’échange.

Ce que je quiers, Gournay, de cette sœur de roi,
Que j’honore, révère, admire comme toi,
C’est que de la louer sa bonté me dispense,

Puisqu’elle est de mes vers le plus louable objet :
Car en louant, Gournay, si louable sujet,
Le los que je m’acquiers m’est trop grand’ récompense.


CLXXXIII


Morel, quand quelquefois je perds le temps à lire
Ce que font aujourd’hui nos trafiqueurs d’honneurs,
Je ris de voir ainsi déguiser ces seigneurs,
Desquels (comme l’on dit) ils font comme de cire.

Et qui pourrait, bons dieux ! se contenir de rire
Voyant un corbeau peint de diverses couleurs,
Un pourceau couronné de roses et de fleurs,
Ou le portrait d’un âne accordant une lyre ?

La louange, à qui n’a rien de louable en soi,
Ne sert que de le faire à tous montrer au doigt,
Mais elle est le loyer de cil qui la mérite.

C’est ce qui fait, Morel, que si mal volontiers
Je dis ceux dont le nom fait rougir les papiers,
Et que j’ai si fréquent celui de Marguerite.

CLXXXIV


Celui qui de plus près atteint la déité,
Et qui au ciel, Bouju, vole de plus haute aile,
C’est celui qui, suivant la vertu immortelle,
Se sent moins du fardeau de notre humanité.

Celui qui n’a des dieux si grand’ félicité
L’admire toutefois comme une chose belle,
Honore ceux qui l’ont, se montre amoureux d’elle,
Il a le second rang, ce semble, mérité.

Comme au premier je tends d’aile trop faible et basse,
Ainsi je pense avoir au second quelque place:
Et comment puis-je mieux le second mériter

Qu’en louant cette fleur, dont le vol admirable,
Pour gagner du premier le lieu plus honorable,
Ne laisse rien ici qui la puisse imiter?


CLXXXV


Quand cette belle fleur premièrement je vis,
Qui notre aage de fer de ses vertus redore,
Bien que sa grand’ valeur je ne connusse encore,
Si fus-je en la voyant de merveille ravi.

Depuis, ayant le cours de fortune suivi,
Où le Tibre tortu de jaune se colore,
Et voyant ces grands dieux, que l’ignorance adore,
Ignorants, vicieux et méchants à l’envi :

Alors, Forget, alors cette erreur ancienne,
Qui n’avait bien connu ta princesse et la mienne,
La venant à revoir, se dessilla les yeux :

Alors je m’aperçus qu’ignorant son mérite
J’avais, sans la connaître, admiré Marguerite,
Comme, sans les connaître, on admire les cieux.


CLXXXVI


La jeunesse, Du Val, jadis me fit écrire
De cet aveugle archer qui nous aveugle ainsi :
Puis, fâché de l’Amour, et de sa mère aussi,
Les louanges des rois j’accordai sur ma lyre.


Ores je ne veux plus tels arguments élire,
Ains je veux, comme toi, point d’un plus haut souci,
Chanter de ce grand roi, dont le grave sourcil
Fait trembler le céleste et l’infernal empire.

Je veux chanter de Dieu. Mais pour bien le chanter,
Il faut d’un avant-jeu ses louanges tenter,
Louant, non la beauté de cette masse ronde,

Mais cette fleur, qui tient encore un plus beau lieu :
Car comme elle est, Du Val, moins parfaite que Dieu,
Aussi l’est-elle plus que le reste du monde.


CLXXXVII


Buchanan, qui d’un vers aux plus vieux comparable
Le surnom de sauvage ôtes à l’Ecossais,
Si j’avais Apollon facile en mon français,
Comme en ton grec tu l’as, et latin favorable,

Je ne ferais monter, spectacle misérable,
Dessus un échafaud les misères des rois,
Mais je rendrais partout d’une plus douce voix
Le nom de Marguerite aux peuples admirable :

Je dirais ses vertus, et dirais que les cieux,
L’ayant fait naître ici d’un temps si vicieux
Pour être l’ornement et la fleur de son aage,

N’ont moins en cet endroit démontré leur savoir,
Leur pouvoir, leur vertu, que les Muses d’avoir
Fait naître un Buchanan de l’Ecosse sauvage.


CLXXXVIII


Paschal, je ne veux point Jupiter assommer,
Ni, comme fit Vulcain, lui rompre la cervelle,
Pour en tirer dehors une Pallas nouvelle,
Puisqu’on veut de ce nom ma princesse nommer.

D’un effroyable armet je ne la veux armer,
Ni de ce que du nom d’une chèvre on appelle,
Et moins pour avoir vu sa Gorgone cruelle,
Veux-je en nouveaux cailloux les hommes transformer.

Je ne veux déguiser ma simple poésie
Sous le masque emprunté d’une fable moisie,

 souiller un beau nom de monstres tant hideux :

Mais suivant, comme toi, la véritable histoire,
D’un vers non fabuleux je veux chanter sa gloire
À nous, à nos enfants, et ceux qui naîtront d’eux.


CLXXXIX


Cependant, Pelletier, que dessus ton Euclide
Tu montres ce qu’en vain ont tant cherché les vieux,
Et qu’en dépit du vice et du siècle envieux
Tu te guindes au ciel comme un second Alcide :

L’amour de la vertu, ma seule et sûre guide,
Comme un cygne nouveau me conduit vers les cieux,
Où, en dépit d’envie et du temps vicieux,
Je remplis d’un beau nom ce grand espace vide.

Je voulais, comme toi, les vers abandonner,
Pour à plus haut labeur, plus sage, m’adonner :
Mais puisque la vertu à la louer m’appelle,

Je veux de la vertu les honneurs raconter :
Avecques la vertu je veux au ciel monter.
Pourrais-je au ciel monter avecques plus haute aile ?


CXC


Dessous ce grand François, dont le bel astre luit
Au plus beau lieu du ciel, la France fut enceinte
Des lettres et des arts, et d’une troupe sainte
Que depuis sous Henri féconde elle a produit :

Mais elle n’eut plutôt fait montre d’un tel fruit,
Et plutôt ce beau part n’eut la lumière atteinte,
Que je ne sais comment sa clarté fut éteinte,
Et vit en même temps et son jour et sa nuit.

Hélicon est tari, Parnasse est une plaine,
Les lauriers sont séchés, et France, autrefois pleine
De l’esprit d’Apollon, ne l’est plus que de Mars.

Phoebus s’enfuit de nous, et l’antique ignorance
Sous la faveur de Mars retourne encore en France,
Si Pallas ne défend les lettres et les arts.


CXCI


Sire, celui qui est a formé toute essence
De ce qui n’était rien. C’est l’œuvre du Seigneur :
Aussi tout honneur doit fléchir à son honneur,
Et tout autre pouvoir céder à sa puissance.

On voit beaucoup de rois, qui sont grands d’apparence :
Mais nul, tant soit-il grand, n’aura jamais tant d’heur
De pouvoir à la vôtre égaler sa grandeur :
Car rien n’est après Dieu si grand qu’un roi de France.

Puis donc que Dieu peut tout, et ne se trouve lieu
Lequel ne soit enclos sous le pouvoir de Dieu,
Vous, de qui la grandeur de Dieu seul est enclose,

Élargissez encor sur moi votre pouvoir,
Sur moi, qui ne suis rien : afin de faire voir
Que de rien un grand roi peut faire quelque chose.