Les Vaincus
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- À Louis-Xavier de Ricard
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- I
- La Vie est triomphante et l’Idéal est mort,
- Et voilà que, criant sa joie au vent qui passe,
- Le cheval enivré du vainqueur broie et mord
- Nos frères, qui du moins tombèrent avec grâce,
- Et nous que la déroute a fait survivre, hélas !
- Les pieds meurtris, les yeux troubles, la tête lourde,
- Saignants, veules, fangeux, déshonorés et las,
- Nous allons, étouffant mal une plainte sourde,
- Nous allons, au hasard du soir et du chemin,
- Comme les meurtriers et comme les infâmes,
- Veufs, orphelins, sans toit, ni fils, ni lendemain,
- Aux lueurs des forêts familières en flammes !
- Ah, puisque notre sort est bien complet, qu’enfin
- L’espoir est aboli, la défaite certaine,
- Et que l’effort le plus énorme serait vain,
- Et puisque c’en est fait, même de notre haine,
- Nous n’avons plus, à l’heure où tombera la nuit,
- Abjurant tout risible espoir de funérailles ;
- Qu’à nous laisser mourir obscurément, sans bruit,
- Comme il sied aux vaincus des suprêmes batailles.
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- II
- Une faible lueur palpite à l’horizon
- Et le vent glacial qui s’élève redresse
- Le feuillage des bois et les fleurs du gazon ;
- C’est l’aube ! tout renaît sous sa froide caresse.
- De fauve l’Orient devient rose, et l’argent
- Des astres va bleuir dans l’azur qui se dore ;
- Le coq chante, veilleur exact et diligent ;
- L’alouette a volé stridente : c’est l’aurore !
- Éclatant, le soleil surgit : c’est le matin !
- Amis, c’est le matin splendide dont la joie
- Heurte ainsi notre lourd sommeil, et le festin
- Horrible des oiseaux et des bêtes de proie.
- Ô prodige ! en nos coeurs le frisson radieux
- Met à travers l’éclat subit de nos cuirasses,
- Avec un violent désir de mourir mieux,
- La colère et l’orgueil anciens des bonnes races.
- Allons, debout ! allons, allons ! debout, debout !
- Assez comme cela de hontes et de trêves !
- Au combat, au combat ! car notre sang qui bout
- A besoin de fumer sur la pointe de glaives !
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- III
- Les vaincus se sont dit dans la nuit de leurs geôles :
- Ils nous ont enchaînés, mais nous vivons encor.
- Tandis que les carcans font ployer nos épaules,
- Dans nos veines le sang circule, bon trésor.
- Dans nos têtes nos yeux rapides avec ordre
- Veillent, fins espions, et derrière nos fronts
- Notre cervelle pense, et s’il faut tordre ou mordre,
- Nos mâchoires seront dures et nos bras prompts.
- Légers, ils n’ont pas vu d’abord la faute immense
- Qu’ils faisaient, et ces fous qui s’en repentiront
- Nous ont jeté le lâche affront de la clémence.
- Bon ! la clémence nous vengera de l’affront.
- Ils nous ont enchaînés ! Mais les chaînes sont faites
- Pour tomber sous la lime obscure et pour frapper
- Les gardes qu’on désarme, et les vainqueurs en fêtes
- Laissent aux évadés le temps de s’échapper.
- Et de nouveau bataille ! Et victoire peut-être,
- Mais bataille terrible et triomphe inclément,
- Et comme cette fois le Droit sera le maître
- Cette fois-ci sera la dernière, vraiment !
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- IV
- Car les morts, en dépit des vieux rêves mystiques,
- Sont bien morts, quand le fer a bien fait son devoir
- Et les temps ne sont plus des fantômes épiques
- Chevauchant des chevaux spectres sous le ciel noir,
- La jument de Roland et Roland sont des mythes
- Dont le sens nous échappe et réclame un effort
- Qui perdrait notre temps, et si vous vous promîtes
- D’être épargnés par nous vous vous trompâtes fort.
- Vous mourrez de nos mains, sachez-le, si la chance
- Est pour nous. Vous mourrez, suppliants, de nos mains.
- La justice le veut d’abord, puis la vengeance,
- Puis le besoin pressant d’opportuns lendemains.
- Et la terre, depuis longtemps aride et maigre,
- Pendant longtemps boira joyeuse votre sang
- Dont la lourde vapeur savoureusement aigre
- Montera vers la nue et rougira son flanc,
- Et les chiens et les loups et les oiseaux de proie
- Feront vos membres nets et fouilleront vos troncs,
- Et nous rirons, sans rien qui trouble notre joie
- Car les morts sont bien morts et nous vous l’apprendrons.