Les sermons de M. Lacordaire

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Les sermons de M. Lacordaire
Alexandre Thomas



I

A la fin du XVIIe siècle, La Bruyère écrivait déjà : « Le discours chrétien est devenu un spectacle ; on n’y remarque plus cette tristesse évangélique qui en est l’ame. » Ces sévères paroles me reviennent à l’esprit avec une force invincible au moment où je ferme ce livre [1], en me demandant ce que j’ai lu. Non, je n’ai pas lu des discours chrétiens ; non, ce n’est pas ici l’ame de l’éloquence chrétienne, ni l’ame ni la forme. C’est une recherche stérile de l’extraordinaire et du bizarre ; c’est une affectation de méthode, c’est une dialectique prétentieuse et creuse qui couvre mal le vague, le chaos, le néant du fond ; c’est une passion fatigante pour toutes ces idées mal définies, qui, n’ayant ni consistance propre, ni contours arrêtés, se prêtent seules à ces amplifications nuageuses avec lesquelles on ne ravit que les imaginations gâtées ; c’est tout ce que l’on voudra d’étrange ou de pompeux ; ce n’est point assurément la tristesse évangélique, au sens, du moins, que ce mot avait encore dans la langue savante de La Bruyère, un sens bien vrai, et qu’il est fâcheux pour nous d’avoir perdu. Ce que La Bruyère comprenait par cette divine tristesse, ce n’était pas ce que l’on croirait volontiers aujourd’hui, cette espèce de mélancolie qui sied, dit-on, aux génies et les rapproche de Dieu en les élevant au-dessus de la foule dans l’extase d’une dédaigneuse pitié ; ce n’est pas avec cela qu’on corrige et qu’on discipline les hommes : c’était quelque chose de plus sérieux et de plus salutaire, c’était la simplicité naturelle aux convictions puissantes, la vigueur et comme la verdeur qu’il y a dans tout ce qui n’est pas artificiel, la façon claire, franche, un peu brusque avec laquelle s’exprime toute pensée qui ne s’alambique pas, que sais-je ? le mépris des allures ambitieuses et des parades de tribune, la sainte frayeur de ces enseignemens aventureux qui profitent plus à la renommée de l’orateur qu’à l’instruction de l’auditoire. Il semble que La Bruyère ne puisse assez vanter cette noble austérité du langage chrétien ; il n’est pas content de la belle définition qu’il en a donnée, il y revient, il l’éclaircit, il nous peint à plaisir le prédicateur de son choix. On ne pouvait être à meilleure école pour apprendre à s’y bien connaître, et j’imagine que ces pages-là furent écrites presque sous la dictée de Bossuet, au sortir de quelque longue promenade dans l’allée des philosophes. Voyez le vif et judicieux arrêt « Jusqu’à ce qu’il revienne un homme qui, avec un style nourri des Écritures, explique au peuple la parole divine uniment et familièrement, les orateurs et les déclamateurs seront suivis. » Hélas ! nous attendons toujours ; ce qu’il nous faudrait encore à présent, ce serait seulement ce qu’il fallait alors au goût de La Bruyère et de Bossuet : ce serait « qu’on tirât son discours d’une source commune, où tout le monde pût puiser, et qu’on ne s’écartât guère de ce lieu commun, » lieu commun de morale, s’entend, et non de rhétorique ; sinon, disait-on déjà en 1687, sinon l’on « n’était plus populaire, on ne prêchait plus l’Évangile, on était abstrait et déclamateur. » Je voudrais juger en deux mots le livre que j’ai devant moi ; je n’en saurais trouver qui fussent à la fois plus significatifs et plus précis : « Par la grace de Dieu, dit M. Lacordaire, j’ai l’horreur des lieux communs. » On le voit de reste, et c’est bien là le mal.

M. Lacordaire appelle lui-même sa parole « une parole singulière, moitié philosophique et moitié religieuse, qui affirme et qui débat, qui se joue sur les confins de la terre et du ciel ; son but, dit-il, son but unique, quoiqu’elle ait souvent atteint par-delà, c’est de préparer les ames à la foi, de supplier plus que de commander, d’épargner plus que de frapper, d’entr’ouvrir l’horizon plus que de le déchirer. » Voilà le programme, voyons l’exécution.

M. Lacordaire n’était pas fait pour entreprendre régulièrement la tâche ordinaire du prédicateur catholique ; elle ne laissait pas assez de jeu aux facultés spéciales dont il est doué ; si une fois en effet on l’accepte et l’on s’y borne, il n’est plus guère de sujets qui ne soient presque imposés par la tradition de la chaire et par les nécessités de l’enseignement religieux. « En ces sujets-là, c’est la matière qui se prêche elle-même, dit encore La Bruyère, et c’est moins une véritable éloquence que la ferme poitrine du missionnaire qui peut nous ébranler. » M. Lacordaire aspirait naturellement à des mérites plus personnels ; il lui fallait, pour satisfaire l’entraînement tout particulier de son humeur, une route moins frayée, un champ moins connu ; des solutions trop prévues n’avaient rien qui pût assez piquer la curiosité maladive de cet esprit rhéteur et subtil, et pour s’être mis si héroïquement à la recherche du catholicisme, pour avoir commencé la campagne sous ce drapeau chanceux qu’il fallut bien un jour abandonner, c’était, en vérité, trop peu d’aboutir aux mêmes labeurs qu’un prêtre de paroisse. Quand, on s’en tient au fond de la doctrine, « il n’y a plus à s’exercer sur les questions douteuses, on n’a plus à faire valoir les violentes conjectures et les présomptions. » (Je ne me lasse pas de citer La Bruyère ; Bossuet n’eût pas autrement parlé.) « Il n’est besoin que d’une noble simplicité, mais il faut l’atteindre, et ce qu’on a d’imagination, d’érudition et de mémoire, ne sert souvent qu’à s’en éloigner. » Supposez, au contraire, qu’on ne touche qu’en passant à la doctrine elle-même ; supposez qu’au lieu des faits essentiels qui la constituent, on ne rassemble que des faits qui lui soient étrangers, comme autant de preuves extraordinaires et nouvelles de cette doctrine qu’on n’explique pas ; supposez enfin qu’au lieu des idées-mères qui sont, du domaine de tous les croyans, et dont chacun d’eux a droit d’être instruit, on vienne raconter je ne sais quelles vues purement individuelles sur l’ensemble et la valeur de ces idées dont on s’est fardé de rien dire, alors qu’arrive-t-il ? Je doute qu’en somme la doctrine y gagne, mais ce qu’il y a de sûr, c’est qu’une intelligence vagabonde se remue bien plus à l’aise dans ces vastes espaces où désormais on ne saurait la contenir. Déchargée du soin pénible de la discussion dogmatique, elle va courir à l’aventure sur le grand chemin des théories et des hypothèses ; trop impatiente pour s’enfermer long-temps dans la place assiégée, elle s’élance au dehors sous prétexte de chercher du renfort. Encore une fois, je doute qu’elle en trouve ; mais, certes, ce n’est point faute de risquer ; lorsque l’ardeur d’une sortie vous emporte si loin des murs, il ne s’en manque guère souvent qu’on n’aille donner dans l’ennemi : c’est là ce que M. Lacordaire devrait oublier moins que personne.

De 1835 à 1845, M. Lacordaire a successivement traité quatre grandes questions : il a expliqué la nécessité de la formation d’une église pour établir une doctrine ; il a énuméré les moyens par lesquels cette doctrine justifie et répand son autorité ; il a raconté les effets que cette doctrine produisait sur l’esprit de l’homme ; il vient enfin de raconter ceux qu’elle produit sur son cœur. De la doctrine même, il n’a pas dit mot. Il s’est fait un plan dont il ne se départ point ; il y met toute sa confiance ; il veut suivre cette ligne originale « jusqu’à ce qu’elle le conduise au trône de Dieu. » Veut-il donc la suivre tout seul, et puisqu’il sait son auditoire si mal préparé, puisqu’il lui reproche si vivement son ignorance des choses de la foi, ne devrait-il pas commencer par enseigner celles-là ? car j’imagine du moins qu’il ne prend pas pour telles ces singulières visions qu’il lui plaît d’avoir. Quoi ! rien sur les élémens mêmes du christianisme ; rien sur les préceptes et les dogmes, sur les miracles et les mystères, sur les prophéties et leur accomplissement ; rien sur les démêlés qui séparent le catholicisme des autres cultes chrétiens ; rien sur la grace, rien sur l’eucharistie ! Les objets les plus naturels de l’éloquence sacrée passés ainsi sous silence ! les vrais points de la controverse négligés et dédaignés comme s’ils n’existaient pas ! enfin, à la place de ces solides instructions que tout esprit bien fait, quelle que soit sa croyance, doit aujourd’hui désirer, à la place de ces heureuses leçons qui tombaient jadis de la chaire, dictées par la raison naturelle aussi souvent au moins que par la loi révélée, à la place de cette douceur infinie, de ce calme profond de la vraie sagesse religieuse, quoi donc maintenant ? tout le bruit du siècle, tous les échos de ses orages, tous les contre-coups de ses passions, des théories sociales et politiques, des ébauches d’histoire et de philosophie, des considérations générales sur les mouvemens des peuples et les destinées des états, un immense appareil de savoir humain, dont l’ampleur factice ne cache que des notions vagues et des idées fausses !

Ce sont là pourtant les ressources sur lesquelles M. Lacordaire a compté pour exercer une influence sérieuse ; c’est par là qu’il se figure « traiter avec l’intelligence, » suivant sa propre expression ; c’est ainsi qu’il lui ménage la lumière « comme on ménage la vie à un malade tendrement aimé. » Sans doute ce n’est ni la bonne volonté, ni la bonne intention qui lui manque ; ce qui lui manque avant tout, c’est la justesse d’un esprit droit.

Il a, j’en suis sûr, le plus vif désir d’être en même temps religieux et philosophe ; il espère gagner beaucoup pour la raison et beaucoup pour la foi. Mais chez lui malheureusement rien de tout cela ne se fait avec simplicité ; comme il se croit obligé de pousser la foi jusqu’au renversement de la raison, il faut que la raison elle-même se torture pour retrouver une place dans ce grand désordre où tombe sa pensée. De là ces constructions arbitraires qui ne peuvent servir de base qu’à des édifices de fantaisie ; de là ces vaines formules qui ne gouvernent que des êtres de convention, de là tout ce monde chimérique sorti d’une tête qui n’a de passion que pour les nouveautés difficiles. En guise de philosophie, M. Lacordaire adopte les inventions les plus artificielles de la subtilité humaine ; en guise de religion, les extrémités les plus scabreuses des doctrines surnaturelles ; puis il s’exténue à composer un tout de ces élémens bizarres, comme s’il n’était pas meilleur de s’y prendre à la façon dont on s’y prenait autrefois, de mettre de la règle dans son jugement et du jugement dans sa dévotion.

Le pire est qu’ainsi préoccupé du soin de ce violent équilibre dont il semble aimer le danger, M. Lacordaire finit par perdre cet équilibre naturel, où le bon sens sait toujours se tenir, pour dire des vérités utiles dans toutes les situations et de toutes les tribunes. Or, s’il y a quelque chose de marqué dans ce temps-ci, c’est le dégoût croissant des exagérations, l’ennui des choses forcées, et, quoi qu’on en dise, l’amour assez sincère d’une sage et honnête mesure. L’œuvre de M. Lacordaire est aujourd’hui venue trop tard : il est, en 1845 ce qu’il était en 1835 ; le monde s’est bien rassis pendant ces dix années ; il ne s’en aperçoit pas, et le traite encore comme il fallait peut-être le traiter au lendemain de l’exaltation politique et religieuse qui suivit 1830. Tout cet emportement d’imagination nous laisse à présent aussi calmes qu’il convient, et nous nous arrangeons mal des procédés avec lesquels M. Lacordaire exploitait alors cette fougue générale des esprits. Nous avons eu le loisir de nous reconnaître, nous savons qui nous sommes : il n’a pas même l’air de s’en douter. Nous avons eu le sang-froid nécessaire pour étudier, et nous pouvons discuter les idées et les faits qu’il nous oppose : il nous les oppose toujours comme si ces pauvres combinaisons étaient restées invincibles. Il veut nous persuader qu’il est tout-à-fait des nôtres ; il se figure qu’il nous combat avec nos propres armes, et nous réduit au silence avec l’histoire telle qu’il l’invente, avec la philosophie telle qu’il nous la prêche : grouper des évènemens, élever des théories qui demandent à toute force une solution chrétienne, c’est là son ambition la plus avouée. Je maintiens simplement que, si M. Lacordaire nous touche d’instinct par quelque endroit, il ne connaît bien au fond ni son auditoire ni son temps ; je prouverai qu’il se trompe dans presque tous les faits historiques dont il s’autorise ; je tâcherai surtout de montrer comment toutes ses thèses philosophiques viennent échouer contre le sens commun.


II

M. Lacordaire se méprend beaucoup sur le caractère de notre époque et plus particulièrement sur celui de la jeune génération qui l’entoure ; il suppose sincèrement tout son auditoire atteint d’une sorte de maladie morale qui le tourmente et le ronge ; il est de ceux qui nous démontrent que nous sommes nécessairement une société sceptique, impie et athée. C’est là ce qu’on nous dit maintenant sur tous les tons, et à ceux qui le disent, généralement on ne répond pas, même quand on a bel et bien mission de répondre. On compte volontiers sur la vertu des institutions nationales, on compte qu’elles se défendront elles-mêmes contre cette calomnie permanente des passions rétrogrades ; on aime à se rassurer sans trop d’efforts en songeant à cette grande puissance qu’il y a dans l’unanimité de la pensée publique, et sans doute on a raison ; mais encore ne faudrait-il pas porter trop loin la patience, et s’abstenir si complètement en présence d’attaques toujours plus vives. Les idées ont beau être claires et les faits inébranlables ; on finit par les laisser obscurcir ou contester quand on semble embarrassé des uns et honteux des autres : la meilleure épée se rouille dans le fourreau.

M. Lacordaire est parfaitement convaincu de la grande misère de son siècle, comme disait Savonarole en parlant du sien ; il pleure sur nos souffrances, il en maudit les causes. « Quelle est votre plaie, s’écrie-t-il, cette plaie de la raison humaine, ce soupir de votre ame que j’entends dès qu’elle s’approche de mon oreille ? Ah ! vous en savez le nom, c’est le soupir et la peine de tous, c’est le doute ! » Le Doute s’asseoit à notre table, au coin de notre feu, il nous pousse du coude et nous met la main sur l’épaule, nous sommes ses sujets et ses victimes. Aussi qu’allons-nous faire maintenant autour de la chaire catholique ? Nous venons tendre à la religion des mains suppliantes, nous venons lui dire : Par pitié, jetez un pan de votre manteau sur nous, car le temps est sombre, et il fait froid ! — Voilà le sceptique désolé ! Qui d’entre nous aura le courage de se reconnaître à ce vieux portrait ? Feuilletez ailleurs, vous rencontrez bientôt le sceptique goguenard, « le moqueur parricide » pour qui rien n’est sacré, le triste héritier du rire dont riait Voltaire quand Voltaire riait à tort. Vraiment en est-il aujourd’hui beaucoup qui ressemblent à celui-là ? D’où peuvent donc sortir ces fantômes impertinens ou lugubres qui poursuivent ainsi l’imagination de M. Lacordaire, et s’ils ne sont point au pied de sa chaire, comme il prétend les y voir, où donc les a-t-il jamais vus ? Ne seraient-ce point des souvenirs d’autrefois qui l’obséderaient encore, et prendrait-il par hasard le moment présent pour le moment qui n’est plus ? On se rappelle, en effet, qu’il y eut jadis dans l’esprit public cette double altération dont M. Lacordaire s’inquiète si long-temps après qu’elle a disparu ; on se rappelle combien périrent alors d’ames généreuses sous les lentes atteintes d’une incurable tristesse ou d’une mortelle indifférence ; mais ce qu’il faut surtout se rappeler, ce sont les causes de cette situation singulière par où passa plus ou moins presque toute une génération.

Lorsqu’après 1815 on voulut relever les décombres de la vieille société pour reconstruire sur nouveaux frais l’ancien trône et l’ancien autel, tout étonnée de voir reparaître le masque du passé, la jeunesse en fut si émue, elle s’alarma si fort à l’idée qu’on pourrait le lui mettre, qu’elle ne se demanda pas s’il pourrait jamais lui aller ; elle prit pour l’écarter de son front l’arme avec laquelle ses pères l’avaient déchiré, l’arme terrible du rire ; elle ne se contint pas assez pour rester sérieuse, à l’ombre respectée de cette belle tradition de ferme bon sens et de droite raison qui avait fondé la patrie moderne ; c’était sa plus noble défense ; quelques-uns seulement le comprirent ; la masse répondit à l’hypocrisie officielle par d’universelles railleries ; elle se fit voltairienne quand il n’était plus besoin de Voltaire, elle combattit comme Voltaire avait combattu, moins la grandeur de la passion, parce que l’ennemi lui-même était bien loin d’être aussi grand. D’autres cependant, dédaignant cette petite guerre sans être assez intelligens ou assez actifs pour comprendre comment on en pouvait faire une plus digne ; d’autres, ennuyés de tout et d’eux-mêmes, s’abandonnaient languissamment à l’impuissance de Werther et de René. Trop bornés pour s’élever à la jouissance des vrais trésors de la pensée, ils se perdaient dans une exaltation nuageuse, et, outrant par manie ces dégoûts salutaires que la nature a mis au fond des cœurs ; cédant peut-être, sans y songer, aux influences littéraires que l’invasion nous avait apportées, ils essayaient d’imposer au génie gaulois l’humeur du génie du Nord, cette sombre humeur, cette superbe violence, qui contrastaient si plaisamment avec la verve ironique et légère des voltairiens. C’était alors, c’était au sortir de ces deux camps d’exagérés, après s’être bien lassés de moqueries ou de pleurs, c’était sous l’empire d’un dernier ébranlement de passion qu’on allait chercher dans l’église un port plus sûr et une nourriture plus solide ; c’était là le temps de ces conversions éclatantes que M. Lacordaire essaie de provoquer chez nous, ce fut peut-être le temps de la sienne ; ce temps-là n’est plus, nous ne sommes plus les hommes de sa jeunesse.

Nous ne sommes plus voltairiens ; personne ne l’est au mauvais sens du mot, parce qu’en respectant ce noble génie, nous savons cependant qu’il a fait son œuvre, et que les jours de sa puissance et de sa justice sont passés ; il a bien mérité qu’on lui pardonnât ceux de sa colère. Si ce n’est Voltaire, encore moins est-ce Byron qui nous gouverne. Manfred pas plus que Faust n’a jamais été chez nous un modèle bien suivi, et René lui-même est resté un héros fort exceptionnel ; la vogue n’y est plus et la nature n’y a jamais été. Manfred, Faust, René, ce sont des gens qui, usant leur liberté par de vaines rêveries, rencontrent à tout moment l’impossible dans ces sphères obscures où ils se perdent sans jamais agir, et finissent par désespérer ; mais nous qui vivons d’une vie plus pratique, au milieu d’un monde plus réel, n’employant jamais notre liberté qu’aux choses possibles, nous en obtenons ce que nous lui demandons, et contens de cette perpétuelle victoire, nous ne tombons guère dans les noirs chagrins où ces ambitions impuissantes venaient si stérilement emprisonner leur orgueil.

Il faut que M. Lacordaire le sache et le tienne pour certain, nous tous qui sommes de notre temps et ne regrettons pas d’en être, nous avons, grace à Dieu, de plus fermes croyances qu’il ne l’imagine ; nous sommes pénétrés de cette idée bienfaisante qu’il y a dans l’intelligence humaine une force propre qui ne lui manque jamais ; nous sommes sûrs qu’elle a, par elle-même, par sa seule nature, le droit imprescriptible d’affirmer les vérités essentielles à l’accomplissement de ses destinées. Qu’à cette affirmation préalable on ajoute ou l’on n’ajoute pas ensuite les dogmes miraculeusement révélés d’une foi surnaturelle, je dis qu’en un cas comme dans l’autre, il est impossible de nous contester ces solides fondemens ; je dis qu’assise sur ces bases immortelles, l’humanité n’est pas si chancelante qu’elle le serait assurément du jour où elle se jetterait tout entière dans les bras de ceux qui voudraient la réduire à confesser une si triste insuffisance. Écoutez M. Lacordaire ; il semble que sa parole ne soit point seulement l’enseignement ordinaire distribué par l’église, mais aussi, mais surtout une révélation lumineuse qui doive dissiper je ne sais quelles profondes ténèbres, une eau désirée qui tombe enfin sur les lèvres de la multitude haletante ; il semble que ceux qui n’ont pas la foi qu’il prêche ne puissent s’empêcher de dire à ceux qui l’ont : Vous êtes bien heureux ! Tout cela n’est pas la vérité. Celui qui embrasse la foi croit uniquement fortifier une première certitude en l’appuyant sur une seconde ; ce ne sont point en lui des ruines qu’il veuille à tout prix réparer, c’est un édifice qu’il espère compléter : cherchez un homme sensé qui parle autrement ! Celui qui reste en dehors de la foi s’en passe par des motifs qui le contentent, et certes il peut trouver encore dans le seul fond de la nature humaine, dans la vue de ses rapports rationnels avec le monde et avec Dieu, il peut trouver en lui-même et sans l’assistance du dogme les élémens certains d’une conviction assez pure, assez religieuse pour mener dignement et paisiblement sa vie.

A quoi M. Lacordaire répond que ce n’est pas là piété, mais athéisme ; puissance, mais désespoir ; doctrine raisonnable et méditée, mais caprice et frivolité damnable. Quelle étrange clameur ! « Ne voyez-vous pas, nous crie-t-il, ne voyez-vous pas que le nègre, le Caffre ou le Hottentot, sont plus heureux que vous, qu’ils ont plus de vraie science que vous n’en avez, que les fausses religions parleront contre vous au jour du jugement ? » Et M. Lacordaire nous annonce qu’en ce jour suprême, Dieu, mettant tous les savans à sa gauche, leur dira de sa bouche (j’emprunte ses paroles) : « Savans, j’avais donné la paix à mes nègres, à mes sauvages, à mes Caraïbes ; ils vivaient tranquillement à l’ombre de mon nom, et vous qui vous êtes torturé l’esprit, qui avez pris en vous votre point de départ et votre point d’appui, vous n’avez emporté de vos recherches qu’un désespoir qui ne vous a pas même appris votre impuissance ! » J’ai beau vouloir, je ne saurais regretter les fétiches des Hottentots quand je vois l’ordre admirable de la société moderne ; je ne saurais croire que Dieu ait mis plus de lui-même sous ces huttes abominables que dans les majestueux édifices de la patrie civilisée. Je ne puis penser qu’il soit contre les intentions de la Providence que l’esprit de l’homme travaille ; je ne pense pas du tout qu’il puisse jamais travailler en pure perte. M. Lacordaire lui-même nous rend plus de justice, lorsque des inspirations meilleures l’emportent par hasard sur les préjugés de son esprit ; mais on ne transige pas avec les théories. M. Lacordaire s’est fait leur avocat, il reste leur esclave ; il ose bien insulter à nos efforts, et nous reprocher avec amertume d’avoir commencé d’hier. Non, ce n’est pas d’hier que date l’indépendance de la raison ; il y a quelque chose qui remonte aussi haut que toutes les révélations surnaturelles, c’est la raison naturelle qui les a reçues. Ne l’oublions pas, la raison a sa tradition tout aussi bien que l’église a la sienne, une tradition héroïque et savante ; la raison a eu ses docteurs à elle toutes les fois que l’église a voulu vivre à part ; elle a pris et embrassé ceux de l’église toutes les fois qu’ils ont eu le secret des grandes pensées ; comme l’église, et souvent grace à l’église, la raison a eu ses martyrs ; la raison a fait tout ce que l’église a pu faire pour le progrès des idées et des mœurs, puisqu’elle l’a fait avec l’église, dans le même temps et d’un même esprit ; la raison fait maintenant tout ce que l’église ne fait plus, puisque l’église trouve mieux de ne rien faire.

Et c’est en face de ces grandes destinées de la libre intelligence, c’est en présence de ce magnifique spectacle, de cet ordre universel fondé sur la raison, que M. Lacordaire vient la calomnier ! C’est lui qui nous accuse « d’agiter des logogriphes, » c’est lui qui veut à toute force nous plaindre et nous juger misérables ; et quand il prétend nous convaincre de cette désolante infirmité de nos cœurs, quand il entreprend de nous ramener à la foi positive en nous montrant le néant de la foi naturelle, lui qui est un génie neuf, il ne sait nous opposer, en fin de cause, que cette vieille parole de tous les sacerdoces : « Je vous attends à l’heure de la mort ! » Dieu me garde de parler à la légère du ministère consolateur qui vient s’asseoir au lit des agonisans ! mais, après tout, il faut bien le dire, la mort chrétienne, est-ce seulement la mort de saint Jérôme et de sainte Thérèse, le trépas extatique qui jette dans l’éternité une ame dès long-temps possédée de ses visions ? Des natures si ardentes ne font pas la règle commune de l’humanité ; ce sont là les morts du champ de bataille : l’humanité meurt dans son lit. Eh bien ! quels sont alors les plus beaux caractères de la mort chrétienne ? N’est-ce pas la résignation, la confiance, la sérénité ? n’est-ce pas le cœur fort qui dompte la révolte des sens souffrans, et oblige en quelque sorte la puissance de destruction à respecter jusqu’au dernier moment l’empreinte de la vie ? N’est-ce pas l’attente et l’espoir d’un nouvel avenir ? Si l’on veut que tout cela soit surnaturellement chrétien, tout cela n’est-il pas aussi naturellement raisonnable ? et de quel droit maudire la raison, si elle a tant de part dans ces bienfaits qu’on attribue exclusivement à la foi ? De quel droit la supposer toujours en proie aux tourmens d’une incertitude déchirante, comment la condamner quand même à ce deuil imaginaire dont on se plaît à la croire nécessairement accablée, lorsqu’elle est assez vigoureuse pour exercer pleinement un si glorieux empire ? Non, ce n’est pas là le vrai sens des choses divines et humaines, c’est encore moins le vrai sens de ce temps-ci ; c’est le triste effort d’un zèle malheureux qui égare M. Lacordaire, qui l’éloigne du pays et de l’âge auquel il appartient, qui lui fait oublier ce qu’il est et ce que nous sommes, pour le transporter dans un monde d’illusions, comme en face des mirages du désert. « Zèle bizarre, dit Bourdaloue, qui, sans avoir appris à se gouverner par le bon sens, voudrait néanmoins être reçu à gouverner souverainement, et qui, plein de ses idées vaines et quelquefois extravagantes, au lieu de travailler à les redresser, prétend à son gré donner la loi partout et réformer tout. Zèle borné et limité : ce que l’on a jugé bon et saint, on veut qu’il soit bon et saint pour tout le monde, et si tout le monde n’en passe pas par là, on est déterminé à condamner tout le monde et à croire tout le monde perdu. Mais Dieu, le souverain maître, n’a-t-il point, dans les trésors de sa sagesse, d’autres idées du bien que celles que vous vous proposez ? Et qui êtes-vous enfin, pour entreprendre, si je puis ainsi parler, de raccourcir sa providence ? Il aurait fallu de bonne heure vous élever l’esprit, cura te ipsum ; il aurait fallu vous faire une plus grande ame, une ame capable de tout bien, capable au moins d’estimer le bien partout où il est et de quelque part qu’il vienne. » Puisse M. Lacordaire se rappeler l’année prochaine ces admirables conseils ! puisse-t-il nous rendre un peu de cette noble sagesse ! Nous sommes tout prêts à nous accommoder du sévère Bourdaloue.


III

M. Lacordaire ne connaît pas son auditoire, il le traite pour une maladie dont il n’est pas malade ; voici pis encore, il le traite avec des remèdes qui n’en sont pas ; il le nourrit de chimères, et le tient hardiment à ce régime qui l’épuise : c’est de la médecine d’empirique.

Et d’abord M. Lacordaire tire grand parti de l’histoire, mais il en use mal et la rend peu sérieuse ; c’est un mauvais exemple, et de ce côté-là trop d’autres le suivent.

Il y a quelque chose d’assez triste pour l’avenir intellectuel de cette agitation qui s’est produite au sein de l’église dans les dernières années, c’est le mauvais cachet de la littérature ecclésiastique ; orateurs ou écrivains, les hommes du sacerdoce avaient entre les mains les plus beaux modèles du style français et de la pensée française ; c’était leur domaine propre : il semble, en vérité, qu’ils aient peur d’y toucher. Pour la forme comme pour le fond des idées, ils ont rompu avec la belle tradition du XVIIe siècle. Ils se sont enrôlés derrière M. de Maistre dont il faudra bien un jour compter toute la race ; ils ont voulu calquer ce style violent qui n’allait pourtant qu’à la nature de son génie ; puis, ainsi préparés, ils se sont laissé prendre à tout ce qu’il y avait de naïveté factice ou de grandiose manqué dans les fastueuses tentatives de ces réformateurs des lettres que nous avons vus peu à peu s’éclipser, s’amender ou s’isoler. Tout le monde est maintenant revenu de grand cœur à cette belle simplicité, qui fut toujours l’honneur de l’esprit national ; c’est à qui verra les choses avec le moins de façon et les dira le plus uniment ; le clergé seul n’en est pas là, et, pour son malheur, il n’a point abandonné ces mauvaises tendances que tous ont abjurées, les coupables eux-mêmes. Il était autrefois à la tête de tous les travaux de l’intelligence ; il est maintenant à la suite : le mouvement qui s’est fait ne l’a pas gagné ; il est encore romantique dans la pire acception du mot, dans son sens le plus fâcheux, et, si j’osais dire, le plus provincial. M. Lacordaire, qui a un talent réel et un esprit distingué, M. Lacordaire aurait dû se soustraire à cette déplorable influence du goût ecclésiastique ; il en est malheureusement l’un des plus dangereux modèles, parce que les qualités vraies et généreuses de son éloquence dissimulent un peu le tort infini de sa manière.

Appliquée particulièrement à l’histoire, cette mauvaise manière la fausse et la défigure. Les héros et les peuples dont M. Lacordaire nous entretient ne vivent pas de vrai ; ce sont des masques de théâtre ou des fantômes perdus dans un vague idéal. C’est là comme un double tort de cette science mal venue ; elle vise à la fois au pittoresque et au sublime.

Ainsi d’abord voyez M. Lacordaire esquisser une figure historique ; il ne saisira jamais les évènemens et les hommes par leur côté sérieux, il n’en étudiera que les apparences singulières ; il relèvera tout ce qui pourra prêter au bizarre ou à l’antithèse, tout ce qui serait du plus sûr effet dans un lointain d’opéra : c’est là seulement ce qu’il aime, des couleurs tranchantes qui se voient à distance et des cliquetis de mots qui sonnent comme de grands coups de sabre. Voici les Romains d’Auguste : « Au bout de sept cents ans, gorgés de sang, de dépouilles, de gloire et d’orgueil, ces brigands, devenus la première nation de l’univers, avaient déposé leur fière république entre les mains d’un seul maître, et ce fut sous les yeux de ce maître dont un regard faisait trembler la terre, ce fut sur les marches de son trône que saint Pierre alla poser sa chaire et chercher son indépendance. » En vérité, les choses de Dieu ne se font point avec tout ce fracas-là. Ce qu’il y a de plus regrettable dans cet entraînement de la phrase, c’est que M. Lacordaire en arrive à ne plus rien nous rendre de notre caractère et de notre pays ; il ne voit notre passé qu’en gros et tout d’un bloc ; les hommes du passé ne sont jamais pour lui que « les soldats de Clovis et les paladins de Charlemagne ; » c’est tout ce qu’il connaît de nos ancêtres, grands batailleurs, « sans cesse occupés à tirer l’épée, hier, demain, toujours, » tandis que l’église seule préparait leur nourriture intellectuelle. Franchement, ils n’étaient pas gens à s’oublier si fort, et bien leur en prit. Mais jugez maintenant du reste, ou plutôt admirez encore cette magnifique peinture orientale, et tâchez de reconnaître le sujet du tableau : « Stamboul avait visité Versailles et s’y trouvait à l’aise ; des femmes enlevées aux dernières boues du monde jouaient avec la couronne de France ; au lieu du soc et de l’épée, une jeunesse immonde ne savait plus manier que le sarcasme contre Dieu et l’impudeur contre l’homme. Au-dessous se trouvait la bourgeoisie, qui lançait ses fils perdus derrière cette royale corruption, comme on voit derrière les rois de la solitude, les lions et leurs pareils, des animaux vils et plus petits qui les suivent pour lécher leur part du sang répandu. Un jour enfin, le jour de Dieu se leva. Le vieux peuple franc s’émut de tant d’ignominie… » Je m’arrête ; on finirait par ne plus s’y reconnaître : voilà les hommes de 89 et de 92. Croyez-en M. Lacordaire, Mirabeau, le plus grand d’entre tous, n’est rien qu’un destructeur de la force d’Attila. Quant à Napoléon, vous devez bien penser qu’on ne s’y épargne pas : cette sublime fortune est, depuis tantôt un demi-siècle, la ressource habituelle des rhéteurs. M. Lacordaire leur a pris tout ce qu’il a pu, c’était son bien ; mais vouloir glorifier l’empereur en l’appelant un homme social à la large poitrine, mais ces mots-là dans la chaire de Bourdaloue, c’est à désespérer de l’éloquence sacrée.

Après tout cependant, il y a plus de ridicule que de péril dans cette poésie boursouflée ; le péril pour la raison n’est point dans une méchante description de quelques faits épars ; il vient surtout de ces données mensongères à l’aide desquelles on les rassemble. Or, le second caractère de cette mauvaise école historique où M. Lacordaire se range, c’est une passion superbe pour le vague des théories préconçues et des systèmes à priori ; elle détache les évènemens par séries entières, les considérant toujours de profil et les jugeant comme si elle les voyait de face ; elle ne rencontre jamais que des lois générales, sauf à transformer en lois les accidens les plus minces, et ces gens qui s’amusaient tout à l’heure à découper leurs personnages en fantasques silhouettes sont pourtant les mêmes qui prétendent frapper en un coup d’une marque uniforme toute une époque, toute une croyance et tout un peuple. C’est ainsi que M. Lacordaire, réduisant tous les empires à l’état d’abstractions, soumet leurs destinées à des formules inflexibles dont il lui convient de faire des axiomes. Une fois la formule trouvée, il en suit fermement toutes les conséquences logiques sans se demander si elles correspondent à la réalité. Des chimères et des syllogismes, voilà comment M. Lacordaire entend la philosophie de l’histoire.

Le fond de sa doctrine est d’ailleurs bien simple. L’Orient, la Grèce, Rome et l’islamisme reviennent dans toutes les questions comme des comparses obligés, et passent régulièrement la même revue vis-à-vis du catholicisme pour jouer toujours un même rôle dans une espèce de drame théologique. Toutes ces figures, d’ailleurs assez médiocrement éclairées, ne représentent jamais que le mal, le mal à tel ou tel degré, de telle ou telle façon, le mal en face de l’église romaine, qui représente toujours le bien. Bossuet n’en demandait pas tant pour prouver la divinité du christianisme, et certes il la compromettait moins. Sans doute il lui rapportait trop exclusivement l’ensemble des évènemens qui l’avaient ou précédé ou suivi : c’est à la fois le mérite et le tort de l’histoire religieuse de prendre au compte de la religion tous les faits qu’elle peut atteindre et de les expliquer à son seul profit ; mais ces évènemens eux-mêmes, dans lesquels Bossuet reconnaissait le signe du Christ et la démonstration de l’Évangile, ces fameux évènemens lui paraissaient d’un bout à l’autre comme une préparation salutaire et bienfaisante qui relevait peu à peu, pour ainsi dire, le niveau de l’humanité jusqu’à ce qu’elle arrivât à l’ère du Sauveur. C’est par là que son livre est entré dans l’ordre scientifique et se trouve vrai de la plus exacte vérité. C’est qu’il laisse aux âges antérieurs les vertus qui leur furent propres ; c’est qu’il raconte sincèrement la longue et laborieuse éducation du genre humain. Le triomphe du Christ n’en souffre pas, la dignité de l’homme y gagne ; le christianisme arrive en son temps comme un admirable progrès, c’est un magnifique anneau qui vient s’ajouter à la grande chaîne ; la chaîne commence au jour où il y eut un homme qui fit usage de sa raison pour améliorer son cœur et ennoblir sa vie.

M. Lacordaire a singulièrement reculé, et le voilà bien loin aujourd’hui de la sagesse de Bossuet. Il a par devers lui ce que Bossuet n’avait pas, l’érudition élargie et reconstruite, l’Égypte et l’Asie explorées, de nouvelles langues et de nouveaux monumens. Savez-vous comment il en profite ? savez-vous ce qu’il fait de toutes les œuvres qui ne sont pas des œuvres littéralement chrétiennes ? M. Lacordaire ne voit-là qu’ombres et ténèbres ; ce ne sont pour lui que des repoussoirs destinés à relever l’éclat de ce jour miraculeux qui doit tout d’un coup illuminer la terre ; jusqu’alors la terre est comme ensevelie et ne produit rien qui soit la vie véritable ; la vie n’aurait pour se soutenir que la raison de l’homme élevée naturellement jusqu’à Dieu ; ce n’est pas assez, ce n’est rien. Telles sont les conclusions qu’il faut à qui veut placer tout le mérite et toute la force du christianisme dans sa seule vertu surnaturelle, conclusions embarrassantes et ruineuses du moment où elles ne se trouvent pas suffisamment justifiées. M. Lacordaire réduit sa doctrine catholique à cet unique support de la révélation, sous prétexte qu’en dehors de la révélation même il n’y a plus ni vraie science ni vraie vertu. Que deviendra donc la sainte doctrine entre ces mains aventureuses, si nous n’avons qu’à regarder pour retrouver la vertu et la science partout où l’on avait soutenu qu’elles n’existaient pas ? Dire que le christianisme n’a point amélioré ce qui était bon, amendé ce qui était imparfait, ce serait l’erreur la moins philosophique. Dire que sans lui tout était mauvais et tout était faux, est l’illusion la moins chrétienne. C’est sur cette illusion que M. Lacordaire s’appuie en toute confiance pour démontrer historiquement la vérité catholique.

Autrefois, quand on voulait une démonstration historique de la divinité de l’Évangile, on allait chercher les prophéties et on les expliquait. Aujourd’hui, après toutes les attaques de l’exégèse allemande, me explication détaillée de ces prophéties encore si vivement controversées ne serait pas seulement de saison, elle serait de rigueur ; je ne sache pas d’enseignement auquel le prédicateur catholique dût tenir avantage, et pour bien des gens ce serait le plus efficace s’il était le deux établi. M. Lacordaire n’en juge pas de la sorte ; il ne voit rien au-dessus des théories philosophiques, politiques et sociales dans quelles il englobe tout l’univers. Pour lui, la preuve de fait du christianisme repose principalement sur des assertions comme celles que voici. 1° Le christianisme est divin, parce que l’intervention directe et immédiate de la Divinité pouvait seule transformer le principe de la souveraineté humaine. 2° Il est divin parce que jamais croyance n’a cédé comme lui de science positive et généreuse. Je prends ces deux points pour exemples de la façon dont M. Lacordaire argumente les choses de l’histoire ; tous deux lui sont si chers, qu’il les déclare essentiels. Vienne seulement la réalité pour contrôler les systèmes.

1° Le christianisme, dit M. Lacordaire, est la plus haute puissance sociale : oui sans doute. Il a prêché cette sainte maxime, que celui qui voulait devenir le premier parmi ses frères devait être leur serviteur : nous l’en remercions tous les jours, en attendant qu’elle s’accomplisse tout-à-fait. L’antiquité n’avait jamais égalé ce sublime idéal : cela va de soi, puisque le christianisme eut tant à corriger. Mais ce n’est point assez pour satisfaire M. Lacordaire ; il ne lui suffit pas de voir la raison des premiers siècles logiquement et nécessairement inférieure à celle des siècles suivans ; il a toujours peur de trop attribuer à ce développement progressif de l’humanité, il ne saurait jamais la ravaler assez bas pour rehausser à son gré le miracle de son salut : mauvaise grandeur pourtant que celle qui ne s’élève qu’au-dessus de la bassesse. La doctrine de gouvernement n’était point chez les païens aussi noble que chez nous ; qu’est-ce cela ? dites qu’elle était purement et uniquement doctrine de tyrannie. C’est là ce qu’il faut à M. Lacordaire ; il l’a dit en 1835, il le répète en 1841, il l’explique en 1845. Hors du christianisme, on ne domine que pour dominer ; le chrétien seul domine pour servir, et c’est le propre de la vertu d’humilité, telle que l’église seule l’annonce, d’enseigner partout à descendre : « sentiment incroyable qui n’avait pas même de nom dans la langue des hommes, et qui s’est fait un nom, une histoire et une gloire ! » Je n’examinerai pas si cette gloire est aussi complète que M. Lacordaire l’imagine, si les moyens dont l’église s’est servie pour l’assurer étaient bien efficaces tant que ses principes ont régné sans partage ; si, depuis que la libre raison s’est mêlée plus exclusivement de nos affaires, nous n’avons pas approché davantage du but chrétien et transformé toujours de plus en plus la domination en ministère. Je suppose que M. Lacordaire a raison contre son temps ; mais a-t-il raison contre l’antiquité, contre l’humanité tout entière qu’il outrage à plaisir ? Est-ce donc vanter dignement la paix et la justice chrétienne que de ne vouloir laisser au cœur de l’homme ni paix ni justice naturelle ? Est-il bon d’exagérer hors de toute équité ce qu’il y a de mouvant et d’actif dans la liberté humaine pour n’y voir jamais que l’irrésistible fureur d’un impitoyable orgueil ? Est-il honnête enfin de jeter l’injure à toute la sagesse des nations qui ne sont plus, et de s’écrier si follement : « Lorsque la victoire a enseveli par-dessous le sang et les ruines ceux qu’elle a balayés, ce n’est pas la peine d’entonner un chant de triomphe sur ces tumulus, et de prouver que ces gens morts n’avaient ni la vérité ni la vertu ? »

Quoi ! ce serait là ce que Dieu aurait fait de tant de milliers d’hommes et de milliers d’années ? Il n’en resterait pas davantage : « des corps morts sur un champ de bataille, » rien de plus ! La servitude des uns, l’empire intraitable des autres, partout une obéissance dégradée, suite d’un commandement tyrannique, ce serait là l’effet nécessaire du simple exercice de la seule raison ! et pour que le Christ fût grand, il ne lui fallait pas moins à guérir qu’une si complète infirmité ! M. Lacordaire n’y pense pas. J’ouvre encore Bourdaloue : « Tout ce qui est grand hors de Dieu ne l’est qu’avec dépendance et par rapport au prochain. De savoir si ce point de morale a été connu dans le paganisme ou si c’est une obligation nouvelle que l’Évangile nous ait imposée, c’est ce que je n’entreprends point d’étudier. Scitis quia principes gentium dominantur eorum : ainsi parlait ce divin maître ; mais saint Jérôme remarque fort bien que le Sauveur du monde, en parlant ainsi, ne nous a point donné par là d’autre loi que celle même qui nous était déjà prescrite par la raison. Non, mes chers auditeurs, il n’est point nécessaire de recourir à l’Évangile pour être convaincu de cette vérité. Le prince des philosophes n’avait aucun principe du christianisme, et il la comprenait néanmoins quand il disait que les rois, dans ce haut degré d’élévation qui nous les fait regarder comme les divinités de la terre, ne sont, après tout, que des hommes faits pour les autres hommes, et que ce n’est pas pour eux-mêmes qu’ils sont rois, mais pour les peuples. » - Voilà l’impartialité des esprits justes et la portée naturelle des idées. Saint Jérôme, Aristote, et plus bas saint Augustin lui-même, « raisonnant, comme dit Bourdaloue, sur les principes généraux de la Providence, » voilà les autorités auxquelles se confiait le grand maître de la chaire catholique pour défendre à l’avance contre M. Lacordaire les mérites de l’intelligence humaine ; mais M. Lacordaire ne lit pas les pères et ne connaît guère d’autre philosophie que la sienne. Bourdaloue, qui était aussi un philosophe, ne se suffisait pas à si bon compte.

2° Voici maintenant le chef-d’œuvre de la démonstration positive entreprise par M. Lacordaire au profit du catholicisme ; entre tous ces caractères exclusifs qu’il s’imagine lui trouver, voici le plus frappant : la doctrine catholique est la seule religion savante. Possesseurs du livre sacré qui contient le dépôt de cette science, les peuples catholiques ne sont devenus maîtres de l’univers que parce qu’ils avaient été gratifiés de ce livre immortel, parce qu’ils étaient les fils de la Bible ; seuls ils ont eu l’amour de la propagande, le génie de l’apostolat, et, comme dit M. Lacordaire, la charité de la doctrine ; seuls ils ont été des ouvriers de morale et de civilisation. Pourquoi ? demanderez-vous. Toujours la même réponse. C’est qu’on ne croit pas avoir assez exalté son Dieu si l’on n’a jeté l’homme la face contre terre. On veut l’esprit humain d’essence si débile, qu’il n’ait plus la moindre solidité et ne sache de lui-même s’appliquer à rien. Eût-elle été enregistrée par des mains trompeuses, la tradition surnaturelle est seule capable de vaincre cette impuissance radicale ; si imparfaits qu’ils soient, ce sont les livres sacrés qui constituent les nations ; une nation sans livre miraculeux n’est pas une nation vivante ; les nations catholiques sont les plus vivantes de toutes, parce que leur livre est de tous le plus miraculeusement divin. « Au point de vue de l’expansion, dit M. Lacordaire dans son bizarre langage, toute doctrine humaine n’est qu’un cadavre. » C’est pourtant là qu’on vient tomber à force d’idées creuses et de systèmes fantasques ; ce sont là les preuves de fait que l’on croit avoir élevées au-dessus de toute atteinte, et l’embarras est justement de choisir entre les faits sans nombre qui détruisent ce ruineux échafaudage d’une théologie imprudente.

Oui, certes, il est faux de toute fausseté, absolument faux, que le règne de la pensée n’ait pas commencé dans le monde avant le Christ ; quel que fût le bienfait de la loi nouvelle, il est faux que l’humanité, livrée à elle-même, eût été si complètement déshéritée de toute doctrine et comme abandonnée à l’arbitraire d’une puissance brutale ; il est faux que l’islamisme ait été perpétuellement condamné à cette incurable ignorance qu’on lui prête ; il n’est permis qu’à la déclamation d’oublier que les musulmans ont été la grande race savante du moyen-âge, les restaurateurs de la pensée des extrémités de l’Orient à celles de l’Occident ; et s’ils restent maintenant en arrière sur le chemin de la vie où l’Europe, entraînée jadis par leurs ancêtres, ne s’est plus arrêtée, M. Lacordaire devrait y songer, c’est assurément par cela seul qu’ils ont été plus que tout autre le peuple d’un livre. Or, il lui plaît d’attribuer toute grandeur humaine à l’empire absolu de ces livres mystérieux ; croyez-en sa parole, le panthéisme écrit des védas de l’Inde a fait des hommes bien autrement vaillans que cette vive raison de la sagesse païenne qui n’avait pas de livre plus religieux qu’Homère ; cet exécrable panthéisme qu’on poursuit où il n’est pas, on le ménage et on l’épargne où il est, tant on se trouve heureux de voir ces milliers de têtes qui se courbent aveuglément devant les pages sacrées où des prêtres l’ont écrit ; on s’ingère enfin de rayer du nombre des nations toutes celles qui n’ont pas connu cette muette obéissance, et il est pourtant vrai de dire que celles-là seules n’ont rien fait pour la cause générale de l’humanité qui sont devenues les esclaves de leurs écritures. L’immobilité de l’Orient, l’abaissement de l’islamisme, l’opiniâtreté hébraïque, voilà les seuls résultats de cette servitude avec laquelle M. Lacordaire voudrait confondre le culte respectueux et réfléchi de l’Évangile. Que M. Lacordaire ne s’y trompe pas, ç’a toujours été un culte libre. C’est la raison qui s’est inclinée au moins autant que la foi, et si ceux qu’il appelle les fils de la Bible, si les fils de l’Évangile, comme il devrait plutôt les nommer, sont allés partout répandre la lumière généreuse de leurs idées, c’est parce que le saint livre, œuvre de la plus sublime raison, laissait à la raison même son indépendance naturelle et sa propre activité. Ces fils de l’Évangile, missionnaires de l’humanité, ce ne sont guère après tout que des enfans de l’Occident ; c’est là seulement que l’Évangile a pris ces vigoureuses racines qui se projettent au loin comme celles des grands arbres, et, bien avant que l’Évangile lui fût prêché, l’Occident se portait déjà sur l’Orient pour lui rendre la lumière qu’il en avait jadis reçue, qu’il en allait recevoir encore. C’est que cette chaleur bienfaisante dés idées qui se communique et se propage, Dieu n’avait pas attendu si long-temps pour la donner au monde ; il en avait fait l’attribut essentiel de la pensée humaine, et plus la pensée devait s’épurer et s’élever en se rapprochant de lui, plus elle devait aimer à s’étendre et à fraterniser. L’esprit de propagande n’est pas seulement une vertu catholique, c’est une loi de l’humanité. Le jour où le premier homme fut en face du second, il se fit missionnaire, et le prosélytisme naquit. Ninus et Cyrus, Alexandre et César, ce n’étaient pas seulement des tyrans et des capitaines comme le prétend M. Lacordaire ; c’étaient des semeurs d’idées et des fondateurs d’empires. Ils avaient une claire conscience du bien qu’ils opéraient dans le monde. Ils le disaient eux-mêmes, et Bossuet les en a crus.

Bossuet entendait l’histoire autrement que M. Lacordaire la prêche, je doute que la cause de la vérité chrétienne y perdît. Demandez-vous seulement ce qu’elle a pu gagner à ces tristes inventions auxquelles M. Lacordaire s’est fatigué pendant dix ans. Mais Bossuet savait l’Écriture, les pères et l’antiquité. Bossuet, Bourdaloue, tous ces illustres chrétiens du XVIIe siècle, ne méprisaient rien de ce que l’homme pouvait faire ; on est étonné de tout ce qu’ils avaient dû lire. Il semble que M. Lacordaire n’ait rien lu. On dirait qu’il s’est enfermé dans sa cellule comme un moine de l’Inde, pour s’y consumer en rêveries ; sa pensée s’use sur elle-même comme une meule qui tournerait sans rien moudre. Le grain manque ; on s’en aperçoit plus tristement encore dans le domaine des idées que dans le domaine des faits.

IV

Toute l’entreprise historique de M. Lacordaire peut se résumer en un mot : il a faussé l’histoire afin de prouver la divinité du christianisme de la façon la plus injurieuse possible pour l’intelligence de l’homme ; c’est encore le but qu’il se propose dans toutes ses doctrines philosophiques. Malgré quelques apparences, ou plutôt quelques souvenirs d’émancipation, M. Lacordaire relève entièrement de la nouvelle école ecclésiastique ; il abandonne cette route lumineuse où, déjà conduite par tant de beaux génies, la foi semblait devenir de plus en plus raisonnable.

Ce qui a porté si haut la gloire de l’esprit français au XVIIe siècle, c’est la règle et la mesure en tout ; il n’y a vraiment de puissance que là. On vit donc alors comme un apaisement réfléchi de la pensée, comme un désir universel de calme et de tempéramens ; le christianisme sut garder la place qui lui convenait en s’accommodant de ces nécessités nouvelles. Ç’a toujours été le propre de la loi chrétienne et la marque de sa supériorité de se faire toute à tous, et, suivant que les relations humaines changeaient, de se présenter aux hommes par les côtés qui leur allaient le mieux. Elle combattit le paganisme avec l’exaltation du martyre ; aux malheurs de l’invasion et de la barbarie, aux souffrances de la domination féodale, elle opposa la passion du sacrifice et l’amour de la résignation. Quand vint la transformation de la société, quand le monde moderne se créa peu à peu par l’affranchissement des intelligences et par l’amélioration de la vie matérielle, le christianisme répondit à ce besoin en se divisant ; ce fut un malheur sans doute, parce que le schisme est toujours une faiblesse, mais ce fut une grande leçon pour l’avenir, et sur le moment même la leçon porta ses fruits. Averti par cette éclatante dissidence des protestans, le catholicisme comprit lui-même que le moyen-âge était passé ; il travailla sérieusement à s’arranger de son temps ; il avait employé naguère toutes les ressources de mysticité qu’il développe au fond des cœurs, il sentit qu’il fallait en appeler désormais à tout ce qu’il avait de force rationnelle et libre, s’il voulait suffire à cette grande activité de la raison humaine qui le pressait de toutes parts. Ce fut ainsi que prévalut plus que jamais dans l’église de France cette ferme tradition de bon sens et d’équité dont les origines remontaient chez elle aux temps les plus lointains. Servie par le concours volontaire d’une philosophie indépendante, par l’étude libérale des pères et de l’antiquité chrétienne, cette tradition toute nationale gouverna l’esprit du XVIIe siècle. Plus tard sans doute on put croire un moment qu’elle s’était interrompue ; l’abaissement général des mœurs et le déclin d’un âge vieilli lui avaient enlevé son éclat : oisifs ou infidèles, ceux qui devaient la représenter de plus haut parurent la délaisser ; mais Bonaparte, en rassemblant autour de lui les hommes qui la conservaient encore, montra bien comment elle s’était sourdement perpétuée, comment la société religieuse saurait toujours accepter les progrès de la société civile, s’éclairer de ses lumières et lui prêter son appui.

La révolution française se réconciliait ainsi d’un seul coup avec la partie la plus irréconciliable du passé : ce n’était pas ce qu’il fallait à ces derniers champions qui défendent encore les ruines du monde ancien, reculant de brèche en brèche jusqu’à ce qu’ils rencontrent la plus vieille et s’y retranchent comme dans la plus inabordable. C’est au moment même où le pape et le futur empereur signaient un nouveau concordat, c’est alors justement que se formait à l’étranger cette école aveugle et violente à laquelle M. Lacordaire apporte aujourd’hui le secours d’une parole sympathique et d’un cœur généreux, école vraiment singulière qui s’élève et se multiplie, par une sorte de croissance artificielle, en haine de nos mœurs, de nos idées et de nos institutions, qui prétend posséder seule le sens des choses religieuses, qui se promet fièrement la conquête de l’avenir au nom des plus absurdes préjugés d’autrefois, et qui, pour devise, enfin, prend le mot de Danton : de l’audace, et toujours de l’audace ! Ces hardis esprits ont eu pitié des habiletés de l’ancien jésuitisme, et tout ce qu’ils ont emprunté de ce côté-là, c’est le goût de la domination ; ce qu’on ne sait pas assez, c’est la vraie source à laquelle ils ont puisé le reste de leur théologie, tant ils l’ont soigneusement cachée sous l’amas de leurs injures. Toute cette théologie se résout en une sentence qui est leur condamnation, comme elle a été celle des jansénistes, comme elle est celle que le protestantisme travaille toujours à détourner, comme elle sera de plus en plus celle de quiconque ne respectera point assez la grandeur et l’indépendance de la nature humaine : ils ont systématiquement exagéré les conséquences du dogme de la chute et alourdi le poids du péché originel. Mais ce qui les distingue et les met à part entre tous les fauteurs de cette erreur déplorable, c’est qu’elle est chez eux une erreur voulue, c’est qu’elle est le résultat de leurs théories plus que de leurs croyances.

Lorsque les jansénistes voulaient donner à la grace une part plus considérable dans le monde, ils ne songeaient qu’à la glorification de Dieu ; ceux-ci n’ont en vue que l’abaissement de l’homme. Lorsque les jansénistes aggravaient ainsi forcément l’imbécillité de la nature, il semblait, à les entendre, que la corruption s’arrêtât au cœur, et que la raison ne fût point trop entamée par ce vice radical de la naissance. L’était une inconséquence admirable, digne de ces nobles penseurs. Nos nouveaux docteurs n’ont pas de ces scrupules, c’est l’intelligence qui leur fait le plus de peur ; c’est sur elle que portent d’abord leurs coups, de sorte qu’ils précipitent le chrétien dans une impuissance tellement absolue, que, toutes les parties de son être se trouvant à la fois frappées et brisées, il ne lui reste plus qu’à s’anéantir sous le poids de la malédiction, si l’aide ne lui arrive d’ailleurs. Et comment obtenir ces secours essentiels que la nature lui refuse ? Il ne s’agit presque plus maintenant des inspirations ordinaires de la grace, des bons mouvemens qui viennent d’en haut : tout cela ressemblait trop à la Providence. Le Dieu qu’on prêche est un Dieu méprisant et sévère, qui ne donne à l’humanité déchue que des avertissemens matériels, et la pousse en aveugle dans des voies inflexibles ; c’est un Dieu superbe, qui n’a point daigné laisser à sa créature un sens assez droit pour qu’elle pût suivre son chemin, si elle ne se heurtait à chaque pas aux bornes qui le resserrent ; on dirait qu’il ne peut gouverner les ames sans les abêtir.

Ouvrez le livre de M. Lacordaire, écartez les pompeuses enveloppes ou les adoucissemens flatteurs de sa pensée, allez au fond, vous n’y découvrez pas autre chose ; ce n’est qu’un livre posthume de M. de Maistre, pas une idée de plus et le style de moins. Doctrines métaphysiques, doctrines morales, doctrines politiques, tout aboutit là.

Ainsi, quelle est d’abord pour lui la règle de la certitude ? quelle est la solution du problème de la connaissance ? Jusqu’où peut-elle atteindre ? A ces grandes questions, que la philosophie sera toujours obligée de résoudre par le sens commun, M. Lacordaire répond par deux théories opposées, entre lesquelles il choisit suivant le besoin de la cause et l’à-propos de la déclamation. Tantôt il s’emporte violemment contre la raison et prétend l’écraser pour livrer l’humanité plus entière à la foi, tantôt il accepte l’autorité de cette raison souveraine que ses plus ardens contempteurs ne peuvent jamais assez sûrement abdiquer ; mais c’est pour en dénaturer le caractère, c’est pour la confondre avec la foi elle-même, c’est pour lui prêter des procédés et des visées qu’elle n’a pas et qu’elle n’ambitionne pas. Dans un cas comme dans l’autre, il ne va jusqu’au bout de rien. Si peu qu’on le presse, il faut qu’il renonce à mettre ensemble deux ordres de faits trop contraires ; il faut qu’il en revienne à les distinguer pour subordonner encore la nature au miracle, et là même il ne peut se tenir en paix ; il affirme, il prêche l’anéantissement complet de la libre intelligence ; elle se relève pour ainsi dire jusque sous sa main : terrible lutte d’un cœur sincère contre un esprit faussé ! La raison humaine sent aujourd’hui toute sa puissance et ne se rend pas au premier assiégeant ; ce n’était pas trop de cet intrépide génie qu’avait M. de Maistre pour mener de sang-froid un si périlleux assaut. Quel que soit son triste courage, M. Lacordaire n’en est pas là ; il semble parfois que la tête lui tourne et que l’ennui le prenne dans ces sombres régions.

Entendez-le pourtant s’écrier : « La raison n’est qu’un passage à travers des sépulcres où elle laisse un peu de cendres ! » et le voilà qui répète complaisamment tous les vieux motifs du scepticisme, en y ajoutant l’originalité trop cherchée de sa parole. Écoutez ce flot de malédictions qui va couvrir le raisonnement et ses œuvres : « Ce qui fait tout périr aujourd’hui, ce qui fait que le monde est flottant sur ses ancres, c’est le raisonnement… Notre intelligence nous apparaît comme un navire sans voiles et sans mâts sur une mer inconnue… Les sociétés chancellent quand les penseurs y mettent la main, et le moment précis de leur chute est celui où on leur annonce que l’intelligence est émancipée. C’est que les livres humains portés à leur plus haute perfection, au lieu d’élever et de fortifier la vie sociale, en abrègent le cours et précipitent les nations comme un homme ivre. » En vérité, M. Lacordaire parle comme Rousseau : « L’homme qui pense est un animal dépravé. » Cette grande aversion de Jean-Jacques pour le monde du XVIIIe siècle n’a pas rencontré pis que l’indignation de M. Lacordaire en face du nôtre ; le prêtre chrétien nous ramène à la doctrine de la nature ! Qu’importe alors que la nature ait été rachetée, relevée, sauvée, si elle ne profite du bienfait de la rédemption que pour s’ensevelir dans cette immobilité stérile qui ne pèche pas parce qu’elle n’agit pas ? Quoi ! la nature illuminée du christianisme ne vaudrait pas mieux et n’aurait pas autre chose à faire que cette sature sauvage, où les boutades d’une philosophie inconséquente nous avaient montré la perfection de l’espèce ! Au premier pas que l’homme hasarderait sans lisières du seul droit de sa libre activité, l’homme perdrait sa route et tomberait sur une pierre d’achoppement !

M. Lacordaire le sait cependant, et il l’a dit parce qu’il ne peut pas, ne pas le dire : « Nous avons certaines idées fondamentales sans lesquelles notre intelligence n’aurait pas d’action… Nous possédons un certain nombre de phénomènes constatés par l’expérience, un certain nombre d’axiomes qui sont la base de la raison humaine et la distinction du juste et de l’injuste… Nous possédons les premiers principes qui sont le fond de l’entendement, et de plus la loi logique en vertu de laquelle nous déduisons les conséquences renfermées dans ces germes primordiaux. » M. Lacordaire avoue tout cela, mais il nie la portée de sa parole, et n’imagine pas qu’on puisse jamais avec tout cela faire quoi que ce soit de solide, si l’on ne vient aussitôt s’incliner devant l’autorité la plus absolue ; il accorde l’instrument, il en refuse l’usage. Cette grande variété de l’enseignement humain, cette diversité des systèmes l’effraie et le trouble ; il ne veut pas voir que c’est là précisément le mouvement de la vie et l’exubérance nécessaire de la liberté. Pour le rassurer sur les suites de cette agitation féconde, ce n’est pas assez du fond commun sur lequel elle s’exerce, de cette identité substantielle et permanente de l’esprit ; pour permettre à la machine de tourner, il a trop peu de confiance dans le pivot qui la porte. Il faut absolument qu’il nous renverse à terre, dût-il y tomber avec nous ; et telle est la violence avec laquelle il abat toute œuvre humaine, qu’il ne s’aperçoit point que rien ne s’en relève, pas même la sienne.

On a beau jeu sans doute contre l’abus des théories et l’égarement des sophistes ; mais fut-il jamais sophisme plus destructeur que celui-ci, dans lequel M. Lacordaire résume tout ce côté de sa doctrine avec cette subtilité candide qui le caractérise ? « Le genre humain est nécessairement enseigné, qu’il le veuille ou qu’il ne le veuille pas, mais il n’est pas juge de l’enseignement qu’il reçoit, parce qu’il n’est pas capable de l’être ; il n’a pour se guider que la certitude, et la certitude n’est que le rapport actuel d’une intelligence avec une vérité, rapport toujours douteux et précaire. L’infaillibilité, au contraire, est le rapport perpétuel de l’intelligence avec la vérité. L’homme a donc besoin d’un enseignement infaillible. Or, c’est pourtant par la certitude qu’on arrive à l’infaillibilité, c’est-à-dire qu’on fonde ce rapport perpétuel de l’intelligence avec la vérité absolue sur un de ses rapports passagers avec les vérités particulières. » Si vous voulez me garantir l’infaillibilité, commencez par me garantir la certitude ! sinon il ne me restera plus de ressources que dans l’abandon complet de toute réflexion, il ne me restera plus qu’à dire avec vous dans l’exaltation d’une joie déplorable : « La doctrine catholique résout toutes les questions et leur ôte même jusqu’à la qualité de question. Nous n’avons plus à raisonner, et c’est un grand bienfait, car nous ne sommes pas ici pour raisonner, mais pour agir, pour édifier dans le temps un ouvrage éternel. » Non, l’éternité n’est pas à ce prix-là !

Mais M. Lacordaire se retourne. « Raisonnons, dit-il, raisonnons beaucoup ; la raison, c’est la foi ! La raison humaine est par essence une raison chrétienne ; elle affirme d’elle-même tous les dogmes fondamentaux du christianisme, celui de la chûte comme les autres ; elle trouve en elle-même tout ce que l’église enseigne et comme elle l’enseigne ; la raison populaire, la raison illettrée adhère naturellement aux mystères chrétiens ; la raison endormie du sauvage que le missionnaire réveille était à l’avance une raison catholique ; l’organisme mystique est l’appareil essentiel de l’humanité ; il n’y a point de notion religieuse qui ne soit une notion mystique. » C’est ainsi que M. Lacordaire étouffe maintenant l’intelligence sous ce grand honneur dont il veut la combler, comme il l’étouffait tout à l’heure sous les mépris dont il la chargeait ; erreur cette fois bien plus dangereuse, parce qu’elle est peut-être plus séduisante et ravit plus facilement les imaginations sensibles, erreur pourtant aussi contraire à l’orthodoxie, qui s’est toujours défiée du mysticisme, qu’à la philosophie, dont le mysticisme est la mort la plus sûre. Il faut repousser de toutes nos forces ce périlleux fardeau qu’on nous impose, et dire nettement pourquoi nous n’en voulons pas.

La psychologie de M. Lacordaire est une fausse et trompeuse psychologie : elle repose tout entière sur une confusion perpétuelle. Le domaine des idées est double : il y a des idées contingentes et relatives, des idées absolues et nécessaires, mais les unes comme les autres appartiennent essentiellement à la raison ; c’est elle-même et elle seule qui s’approche de l’infini, comme c’est elle encore qui touche au fini. Il ne faut point s’imaginer qu’il y ait entre l’infini et nous quelque chose qui ressemble à cette échelle de Jacob sur laquelle les anges montaient et descendaient pour porter au ciel les vœux de la terre, et à la terre les messages du ciel. C’est mal parler que de se demander si la certitude religieuse doit venir d’en haut ou d’en bas ; tout ce que nous savons de l’infini, nous le tenons de nous, tels que Dieu nous a faits, et nous le portons en nous. Seulement, il y a deux manières de saisir ces grandes idées ; toutes deux s’appellent, se corrigent et se profitent : jamais elles ne se nuisent ; toutes deux sont éminemment rationnelles : c’est la raison qui s’empare de ces choses par l’élan du mouvement spontané, comme c’est encore la raison qui les atteint par la réflexion. La réflexion n’est pas le partage exclusif des uns, la spontanéité celui des autres ; ce sont deux procédés différens communs à toute pensée ; la spontanéité rend à la réflexion ce qu’elle pourrait perdre d’ardeur ; la réflexion doit s’attacher à préserver la spontanéité des entraînemens aveugles où l’emporterait la sensibilité, qui l’avoisine de si près, tout en s’en distinguant si fort. C’est cette distinction que M. Lacordaire ne fait jamais, et c’est là ce qui ôte toute valeur à sa doctrine.

Est-ce à dire cependant que cette sublime notion de l’infini ne puisse jamais remuer notre cœur ? Est-ce à dire que le Dieu de la raison soit un dieu géométrique dont les muets adorateurs n’aient pas même d’entrailles ? Ah ! lorsque, dans l’enthousiasme des grandes choses ou des grandes actions, l’ame s’élève d’un coup jusqu’à la pensée de l’infini ; lorsqu’après bien des travaux et des veilles elle en vient lentement à contempler la cause des causes, il n’est pas vrai qu’elle reste si aride au milieu de son triomphe ; il y a des larmes dans sa joie, il y a tout une effusion de tendresse qui double et qui récompense l’effort de l’esprit ; mais c’est une émotion mâle et profonde : ce n’est pas le cri chétif d’une sensibilité maladive, ce n’est pas cet élan presque physique dont M. Lacordaire nous montre les analogies vulgaires, un pressentiment, une sympathie qui se déclare, une illumination soudaine, une sorte de seconde vue. Jusque dans l’intuition spontanée de l’Être suprême, l’intelligence garde plus de place que M. Lacordaire ne lui en voudrait laisser ; son rayon précède tout et prépare tout. C’est là ce que M. Lacordaire ne comprend pas : il méprise la raison réfléchie, il affecte de la confondre avec le raisonnement, qui n’est qu’un procédé logique et non pas une puissance de l’ame ; il repousse toute cette lumière, parce qu’il la croit stérile, et ne connaît pas ce qu’elle a de généreuse chaleur ; il admire, au contraire, la raison spontanée ; il y met son espoir de salut, mais c’est parce qu’il la juge, pour ainsi dire, moins raisonnable qu’elle n’est, c’est parce qu’il introduit la sensibilité avec tous ses caprices au lieu et place de la spontanéité. Les idées religieuses ne sont plus pour lui que des idées supra-rationnelles dont la parole sacrée peut seule nous donner la conscience comme par un éveil miraculeux ; idées naturelles et idées surnaturelles, toutes se mêlent et n’ont plus ensemble qu’une même origine mystique. « Aristote a dit que l’homme est un animal religieux, » s’écrie M. Lacordaire triomphant, et tout aussitôt il l’appelle un animal mystique, comme s’il n’y avait point un abîme entre les deux, comme si la conviction mystique résultait du même travail que la conviction religieuse, comme si elles avaient même source et même enfantement. Aussi est-ce bien ce que prétend M. Lacordaire par une nouvelle et plus étrange confusion ; aussi attribue-t-il aux idées mystiques toutes les qualités qui les détruiraient, la clarté, l’évidence naturelle, la force rationnelle elle-même. Il oublie alors qu’il a tout à l’heure expliqué le phénomène de la foi mystique de la seule manière dont il soit explicable, par « une vision translumineuse » du cœur plutôt que de l’esprit ; il oublie qu’il en a fait ce qu’il faut nécessairement en faire, un acte de la volonté touchée plutôt que de l’esprit convaincu. La théorie de la raison, dit-il, est aussi la théorie de la foi ; » vous allez voir comment, et vous comprendrez la pauvreté d’une argumentation réduite à de pareilles ressources. C’est que « le même berceau, la même parole provoque à la fois la naissance de la raison humaine et celle de la raison catholique, parole à la fois terrestre et céleste, parole humaine et surhumaine, la parole de la mère qui n’a jamais blasphémé Dieu. » Et vient alors au secours de cette théorie de la foi je ne sais quelle théorie de la mère, comme on nous donnait tout à l’heure la théorie de l’homme d’état et de l’homme de génie ; toujours ces lieux communs d’éloquence indignes de la gravité du langage chrétien, et bons seulement à guinder sur des hauteurs nébuleuses des types abstraits de grandeur et de vertu. La belle preuve pour clore toute une discussion : « Si l’on avait confié notre berceau à des hommes, ah ! peut-être, dans l’animosité de leurs passions, ils auraient pu nous dérober Dieu ; mais notre berceau a été mis sous la garde de nos mères, et jusqu’à présent, même parmi les faux cultes, les enfans ont appris à nommer Dieu en même temps que l’homme. Je vous en rends grace, mères chrétiennes, au nom de vos fils qui sont ici présens, au nom de l’humanité tout entière. » Ce n’est plus de la raison, ce n’est plus rien, c’est de la sensiblerie ; c’est peut-être de l’habileté : qu’on pleure, si l’on peut, mais passons outre. Ce qu’il fallait nous expliquer, ce n’était point cet apprentissage matériel de la foi à l’école de la superstition, c’était cette prétendue communion du mysticisme et de la raison dans la pensée de l’homme.

De la morale de M. Lacordaire, je n’en dirai que peu de chose, on la connaît à l’avance ; elle découle, nécessairement de sa doctrine du sacrifice, et sa doctrine du sacrifice est celle de M. de Maistre ; il y fait tenir toute la religion. Heureusement il n’a pas dans l’esprit cette rigueur farouche avec laquelle son terrible maître tirait les conséquences de son principe : une terre arrosée de sang, une société assise sur l’échafaud. Ce sont là des images trop cruelles, en même temps que trop fausses, pour que la seule nature du génie français ne les repousse pas malgré les torts d’une éducation mauvaise ; mais M. Lacordaire répète d’ailleurs en toute assurance le principe même : « La plus forte preuve de la divinité du christianisme, c’est la loi du sacrifice ; le prêtre n’est rien s’il n’est le sacrificateur, et s’il est le sacrificateur, c’est par une institution qui ne peut relever que d’un commandement immédiat de Dieu ; le prêtre, c’est l’homme qui n’existe ni par la morale, ni par la philosophie, ni par l’état, ni par le monde ; le sacrifice est le type de toutes les œuvres surhumaines qui sont à la fois impossibles à notre force et à notre faiblesse ! » Nous avons vu Bourdaloue condamner M. Lacordaire en lui citant Aristote ; voici maintenant Bossuet qui va chercher Platon pour donner un sens plus raisonnable et des antécédens plus humains à cette immolation divine, à cet admirable exemple du sacrifice infini que le christianisme a proposé pour modèle à la terre. « Il fallait faire voir à l’homme de bien que dans les plus grandes extrémités il n’a besoin ni d’aucune consolation humaine, ni d’aucune marque sensible du secours divin. Le plus sage des philosophes, en cherchant l’idée de la vertu, a trouvé que le plus vertueux devait être sans difficulté celui à qui sa vertu attire par sa perfection la jalousie de tous les hommes, en sorte qu’il n’ait pour lui que sa conscience, et qu’il se voie exposé à toutes sortes d’injures, jusqu’à être mis sur la croix, sans que sa vertu lui puisse donner ce faible secours de l’exempter d’un tel supplice. Ne semble-t-il pas que Dieu n’ait mis cette merveilleuse idée de vertu dans l’esprit d’un philosophe que pour la rendre effective dans la personne de son fils [2] ? » Voilà comment raisonnait le christianisme du XVIIe siècle, et la religion elle-même gagnait à cette noble façon de comprendre les choses. L’école nouvelle a fait du sacrifice imposé par l’exemple du Christ quelque chose qui ressemble, en théorie du moins, à l’effort de l’esclave courbé sur sa tâche pour amasser son pécule ; on a voulu que ce fût l’effet d’un miracle auquel la seule intelligence ne pût jamais atteindre ; on l’a pris exprès pour une marque d’abaissement et d’ignominie ; on y voyait autrefois une marque d’honneur et comme le signe de la dignité humaine. Lisez Bourdaloue, c’est ainsi qu’en toute rencontre il explique la passion ; il sent bien mieux la joie du Dieu qui se dévoue que la misère de l’homme qui souffre ; il trouve à l’adorer et à l’imiter beaucoup plus de douceur que de honte, et les lumières naturelles lui semblent tout aussi bien de mise en pareille occasion que les élans inspirés d’un zèle miraculeux. J’aime à citer ici Bourdaloue : je sais bien que sa fameuse sévérité reste toujours la sévérité indulgente du jésuite ; mais cette indulgence est si honnête et si profondément sensée, qu’on ne peut dire quelle précieuse lecture c’est encore aujourd’hui. Nous ne sommes entourés que de géomètres qui nous construisent en l’air des figures idéales ; c’est un bonheur de retrouver ces solides fondemens d’une pensée droite et sérieuse. Et puis, que voulez-vous ? Bossuet est gallican, et la mode est d’être ultramontain ; Fénelon fut en trop bonne odeur dans le XVIIIe siècle pour avoir la confiance des dévots du nôtre ; Massillon n’était qu’un prélat de cour, et nos évêques sont démocrates. On n’a pas encore songé à récuser Bourdaloue ; je suis bien aise de voir ce qu’on pourra trouver d’objections à l’endroit de sa sagesse ; en attendant, qu’on me permette d’en profiter une dernière fois, pour corriger celle de M. Lacordaire.

Vous ne savez pas ce que c’est que la sainteté ? « Je vous citerai un exemple, dit M. Lacordaire, pour que vous me compreniez mieux. Sainte Élisabeth de Hongrie, ayant abandonné le palais de ses pères et le palais de son époux, s’était confinée dans un hôpital pour y servir de ses mains les pauvres de Dieu. Un lépreux s’y présenta. Sainte Élisabeth le reçut et se mit à laver elle-même ses effroyables plaies. Quand elle eut fini, elle prit le vase où elle avait exprimé ce que la parole humaine ne peut pas même peindre, et elle l’avala d’un trait. Voilà le sublime, messieurs, et malheur à qui ne l’entend pas ! »

Je plains donc bien fort Bourdaloue, qui certes ne l’entendait pas à votre manière, car voici comme il parle : « Les uns font consister la sainteté dans des choses extraordinaires et singulières, et les autres dans des choses extrêmes et outrées ; les uns dans ce qui éclate et brille, et les autres dans ce qui effraie on qui rebute. Or, je dis que l’exemple des saints confond toutes ces erreurs : les saints, par leur exemple, nous prêchent une vérité, mais une vérité touchante, une vérité édifiante, une vérité consolante, savoir que sans l’éclat de certaines œuvres ou leur austérité, que sans sortir de notre condition ni quitter les voies communes, toute la sainteté, la vraie sainteté est de remplir ses devoirs et de les remplir dans la vue de Dieu, d’être parfaitement ce que l’on doit être, et de l’être selon Dieu, de se conduire d’une manière digne de l’état où l’on est appelé de Dieu. Vérité à laquelle notre raison se soumet d’abord, et qu’il suffit de comprendre pour en être persuadé ! »

Je laisse qui l’on voudra choisir, entre la sainteté à la façon de M. Lacordaire et la sainteté à la façon de Bourdaloue.

Parlerai-je maintenant des idées politiques de M. Lacordaire ? il a beaucoup passé pour en avoir, et il rencontre certains sujets, son langage affectionne certaines formes, qui d’un peu loin pourraient contribuer à l’illusion. Le vrai pourtant, c’est qu’il ne se représente au net ni la société d’aujourd’hui ni la société d’autrefois, et quand il essaie de le faire, comme dans l’éloge de M. de Forbin-Janson, il approfondit si peu les choses, il reste tellement à la surface, que je conçois bien qu’il lui soit difficile de donner une solution, difficile au point de vue de la logique, quand ce ne serait point à celui de la prudence.

Il n’y a qu’une doctrine qui soit claire chez lui de ce côté-là : c’est une question d’école ; elle est par conséquent toute décidée du moment où l’on accepte l’école entière. M. Lacordaire refuse à l’état toute espèce de part dans la direction morale de l’humanité ; l’état, à ses yeux, n’est qu’un fait brut qui s’accomplit sans rapport essentiel et direct avec l’éternelle vérité ; c’est une série d’évènemens matériels qui se passent en dehors des idées et avec lesquels la conscience n’a rien à démêler ; jamais l’état n’a été dépositaire de la loi naturelle : ce grand dépôt a été remis au soin de la conscience humaine, et la conscience ayant faibli, Dieu l’en a déchargée pour le transporter aux mains de son église, qui se trouve ainsi exclusivement nantie de la vérité naturelle aussi bien que de la vérité divine. La conscience ne peut donc pas se rattacher immédiatement à l’état ; il faut qu’elle invoque l’intermédiaire de l’église ; la puissance civile a perdu le gouvernement de la pensée humaine ; elle ne peut y prétendre que quand elle s’abrite sous la puissance religieuse, pour faire de tel ou tel dogme la loi fondamentale de l’état : or, Rousseau lui-même a formellement établi que c’était le droit de la société civile d’empêcher tout acte extérieur contre la religion unanimement pratiquée dans un pays.

Nous ne répondrons pas : quand en chaire on cite Rousseau, du moins faudrait-il l’avoir lu. « Les sujets ne doivent compte au souverain de leurs opinions qu’autant que ces opinions importent à la communauté. Or, il importe bien à l’état que chaque citoyen ait une religion qui lui fasse aimer ses devoirs, mais les dogmes de cette religion n’intéressent ni l’état ni ses membres qu’autant que ces dogmes se rapportent à la morale et aux devoirs que celui qui la professe est tenu de remplir envers autrui. » Voilà ce que disait Rousseau, tout le contraire de ce que M. Lacordaire lui fait dire ; voilà vraiment la force religieuse sur laquelle repose la société moderne. A ceux qui l’accusent d’être athée, on répond qu’elle est laïque. Si cela signifie quelque chose, cela signifie qu’elle serait religieuse par le consentement et la volonté de la simple raison, quand elle ne le serait point par une adhésion plus ou moins générale à telle ou telle croyance surnaturelle. C’est qu’en effet il n’est pas possible qu’une si grande chose ne soit pas par elle seule une chose morale ; il n’est pas possible que la puissance avec laquelle s’organise un ordre social ne soit pas une puissance divine, même lorsqu’elle ne se révèle pas, du milieu des tonnerres et des éclairs, à un législateur inspiré, même quand elle ne se marque pas sur un front privilégié avec l’huile miraculeuse de l’onction sacerdotale. Laïques ou théocratiques, je ne sais plus maintenant que ces deux mots aux prises dans l’histoire, laïques ou théocratiques, toutes les sociétés existent par la grace de Dieu, par la protection naturelle du Dieu de la raison aussi bien et au même titre que par les commandemens positifs du Dieu de la foi. Et qui serait assez pusillanime pour dissimuler cette vérité salutaire en présence des chétives colères du moment ? Descendons au fond de la société, interrogeons-la telle qu’elle est, telle qu’elle veut être ; étudions sincèrement ce que ses ennemis appellent la cause de sa ruine, ce que nous appelons la cause de sa régénération. N’est-il pas certain qu’aujourd’hui c’est le Dieu de la raison qui fait la place au Dieu de la foi ? n’est-il pas évident que l’état s’incline, non pas comme le dit M. Lacordaire, devant tel dogme particulier, mais devant le principe de civilisation déposé sous tous les dogmes ? Ne craignons pas de le proclamer, lorsque l’état salue le prêtre catholique, l’état d’à-présent, la France de 89 et du concordat, ce qu’il honore dans cette sainte personne, ce n’est pas ce que suppose M. Lacordaire, ce n’est pas le sacrificateur, parce qu’alors il ne pourrait plus également honorer ni le prêtre protestant ni le prêtre juif qui ne sacrifient pas de la même manière ou ne sacrifient plus ; c’est le représentant des idées éternelles de morale et de religion qu’il porte en lui-même, et qu’il ne saurait nulle part déployer sans le secours des cultes. N’est-ce donc pas assez, et le ministère du prêtre a-t-il jamais été plus sublime, son rôle plus magnifique et plus pur ? L’état enfin peut-il montrer plus de piété qu’au jour où, traitant avec les mêmes égards tous les dogmes surnaturels, il les accueille tous au nom de l’autorité qui leur est commune et professe non par indifférence, mais par réflexion, qu’ils sont tous sacrés ? Vainement on lui prodigue l’injure et la calomnie. Cette solennelle impartialité du génie politique, ce n’est pas l’aveu sans pudeur d’une insouciance brutale, c’est le degré le plus élevé qu’ait encore atteint la discipline religieuse. Quoi ! lorsque le juif, le protestant et le catholique, fermant sur la société civile les barrières d’un culte exclusif, n’admettaient dans l’état que ce qui entrait dans l’église, lorsqu’ils se renvoyaient réciproquement l’anathème et ne se toléraient qu’à la condition de s’humilier, c’était alors que le ciel les regardait avec complaisance ! Et lorsque les uns et les autres, usant de leur raison, subordonnent à ses lumières les préjugés de leur foi ; lorsqu’ils trouvent dans la conscience naturelle des principes assez généreux pour fonder un grand ordre public ; lorsqu’en dehors de la communion mystique, où tous ne peuvent s’asseoir ensemble, ils se réunissent enfin dans cette communion fraternelle des mêmes droits et des mêmes devoirs, tant de vertu ne leur suffirait pas pour faire une œuvre bénie ! Et parce qu’ils ont là tout exprès dépouillé leur caractère de sectaires pour ne garder que leur caractère d’hommes, il n’y aurait plus rien de religieux dans leur existence nationale ! Il faudrait dire qu’avec ce seul caractère, il ne leur reste ni charité ni justice ; dire que cette divine notion du juste et de l’injuste n’appartient pas en propre à l’être raisonnable ! Dire cela, personne ne l’oserait : on voudrait bien pourtant nous le donner à penser.


V

En somme, les doctrines de M. Lacordaire ne sont pas les nôtres, elles n’appartiennent pas à notre temps, elles ne relèvent pas de notre tradition ; les faits sur lesquels M. Lacordaire veut les appuyer n’ont aucune valeur sérieuse, il est seul contre tout le monde à soutenir le sens qu’il leur prête ; enfin, M. Lacordaire parle vraiment à d’autres que ceux qui l’écoutent, il méconnaît son époque, et se trompe sur l’esprit de son auditoire. Son auditoire cependant lui reste fidèle ; sa chaire est entourée, son éloquence applaudie, et ceux même qui sont le plus choqués de ses égaremens ne peuvent se défendre des sympathies que leur inspire sa personne. D’autre part, M. Lacordaire a long-temps donné des inquiétudes aux adeptes les plus chauds de la cause qu’il défend ; tous les diocèses n’ont pas voulu s’ouvrir devant lui ; ni Paris ni Rome ne lui ont toujours été favorables, et je ne suis pas même bien sûr qu’il apparût très fréquemment à Notre-Dame, si l’église séculière, se croyant obligée d’appeler les réguliers à son aide, n’eût trouvé sage de ne pas tout donner à la même robe et d’opposer, comme autrefois, les dominicains aux jésuites. Quelle est donc la raison de cette situation bizarre, qui vaut plus ou moins à M. Lacordaire la défiance de ceux qu’il soutient et l’affection de ceux qu’il combat ? C’est là ce que je vais dire en terminant, parce que c’est une explication tout-à-fait décisive de la nature même de son talent et du caractère de cette entreprise à laquelle il emploie un si regrettable courage ; je le dirai surtout, parce que j’ai besoin de rendre justice à ces beaux mouvemens d’un noble cœur, qui survivent toujours chez lui à la corruption de l’esprit.

M. Lacordaire a beau dépenser son intelligence au service de ces vaines théories qui la gâtent, en l’écartant de la vérité pure et sérieuse des choses ; il a beau s’épuiser dans ces efforts laborieux de la science incomplète avec laquelle on essaie de renverser la société moderne, il a beau vouloir être notre ennemi ; il est et il reste notre ami, non pas de la façon qu’il prétend l’être, mais presque de la façon que nous le voudrions, non point par ses doctrines, mais par ses contradictions, non pas logiquement et de propos délibéré, mais par échappée et comme sans le savoir. Malgré l’éducation factice qu’il s’est donnée, malgré la tournure capricieuse et les penchans subtils de son esprit, malgré tout ce qu’il y a de faux dans sa manière, il ne peut voir passer devant lui quelque grande idée d’à présent sans qu’il ne lui prenne comme un tressaillement d’éloquence.

Ainsi, par exemple, cet immense développement des forces matérielles, que le commun des moralistes de la chaire maudit sans le comprendre, M. Lacordaire l’accepte et s’en réjouit ; tout aussitôt quelles vives paroles ! « Abrégez l’espace, diminuez les mers, tirez de la nature ses derniers secrets, afin qu’un jour la vérité ne soit plus arrêtée par les fleuves et les monts Qu’ils seront beaux alors les pieds de ceux qui évangéliseront la paix ! Les apôtres vous loueront ; ils diront en passant avec le vol de l’aigle : « Que nos pères étaient puissans et hardis ! que leur génie était fécond ! qu’ils soient bénis, ceux qui ont assisté l’esprit de Dieu par le leur ! » Ce n’est pas là certainement le catholicisme de M. de Maistre, et rien ne me touche comme de sentir tout ce qu’il faut de jeunesse, de tendresse de cœur pour se dérober, même par hasard, aux étreintes glaciales de ce génie désolant, quand une fois on s’est laissé saisir. C’est que c’est là surtout la plus heureuse inconséquence de M. Lacordaire : jusqu’au milieu de cette aride scolastique, dont il est l’esclave, de ces creuses amplifications dont il a le goût, jusqu’au milieu de cette vie artificielle, il demeure une nature passionnée, franchement, hardiment ou doucement passionnée. — « Aimer, dit-il, c’est s’immoler, c’est estimer la vie de celui qu’on aime plus que deux mille fois la sienne, c’est préférer tout, les tortures, la mort, plutôt que de blesser dans le fond du cœur celui que l’on aime. N’est-ce pas là de la folie ? Souvenez-vous de ces soldats qui, dans des temps encore voisins de nous, allaient sans souliers et sans pain combattre sur la frontière, et mouraient contens en criant de leur dernier souffle : Vive la république ! C’était aussi de la folie, mais de cette folie sublime qui crée et sauve les nations. » Il faudrait dire cela comme le dit M. Lacordaire avec sa voix émue et son sourire triomphant, avec tant d’ames suspendues à la sienne. Chose singulière ! cet homme que nous avons vu retrancher le domaine de la pensée du domaine de l’état, et nier la vertu morale de la puissance civile, le voilà qui croit à la sublimité des folies politiques, le voilà qui s’écrie : « Lorsque je pense à tout ce qu’il faut de travaux, de vertus, d’héroïsme pour faire un peuple et perpétuer sa vie, je m’en voudrais mortellement d’abuser de la parole contre une nation ! » Bien mieux encore, il a le sentiment de ce grand mouvement social qui s’est fait, et qui se continue autour de lui ; si vague soit-il, si confus et si obscur, ce sentiment le domine, et la franchise en perce jusqu’à travers l’affectation de la forme ; il aime à dire : « Je suis peuple ! » et quelquefois il le dit bien ; il aime à vanter, suivant son expression, « la sainte démocratie de la foi et de la charité. » Il sait que cette parole, un peu étrange, ne sonne pas bien partout ; il aime à la répéter. Nous l’en remercions.

Telle est, en effet, cette sublime vertu des grandes idées de notre temps qu’elles pénètrent par le cœur ceux qui les combattent par l’intelligence, qu’elles reviennent, en dépit des systèmes, se placer dans leur bouche, et purifier leurs lèvres comme les charbons ardens d’Isaïe. On les évite, quand on érige en doctrine les fantaisies personnelles de son cerveau ; on les salue, on les adore, quand on se laisse aller sans mauvaise résistance à cette pente éternelle sur laquelle Dieu a placé l’esprit de l’homme pour qu’il allât, et qu’il allât toujours. On ne vit pas hors de son siècle. Sans doute le présent paraît souvent mesquin ; il a ses ennuis et ses misères ; on est toujours tenté de se rejeter autre part ; les uns songent à l’avenir, les autres rêvent du passé. Le vrai, le bon, c’est de s’élever dans le présent même au-dessus des détails pour saisir l’ensemble, au-dessus des contrariétés et des imperfections pour dégager les principes et les éclairer par le sens commun. C’est là ce que M. Lacordaire ne fait pas. Il croit que le remède est ailleurs, et il va le chercher ; mais, tout en voulant retourner vers le passé, il semble regimber vers l’avenir. C’est là ce qui nous le rend aimable. C’est pour cela qu’on le quitte toujours, comme je le quitte ici moi-même, avec un adieu d’affection, et non pas avec un adieu de colère.


ALEXANDRE THOMAS.


  1. Conférences de Notre-Dame de Paris, par le révérend père Lacordaire, 1 vol. in-8°.
  2. Discours sur l’histoire universelle, part. II, chap. XIX.