Lettre sur la découverte du Nouveau-Monde

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LETTRE
DE
CHRISTOPHE COLOMB
SUR LA
DÉCOUVERTE DU NOUVEAU-MONDE

Publiée d'après la rarissime version latine conservée à la Bibliothèque impériale [1]

TRADUITE EN FRANÇAIS
COMMENTÉE ET ENRICHIE DE NOTES PUISÉES AUX SOURCES ORIGINALES
PAR
1865


PRÉFACE [modifier]

Au moment où Christophe Colomb accomplissait sa merveilleuse entreprise, l’Europe se trouvait sous l’émotion d’un fait plus important encore, et qui est devenu, non sans raison, le point de départ de l’ère des temps modernes. Une dernière invasion définitivement triomphante, effaçant de ce monde les vestiges de l’empire romain, avait assis le barbare aux portes de la civilisation. Depuis la prise de Constantinople, la chrétienté, menacée dans ses foyers, devait s’attendre à la continuité de l’état de guerre religieuse que le Coran impose à ses sectateurs ; dès lors plus d’expédition possible en Orient, plus de rapport facile avec les Échelles, l’Égypte, les Indes, possédées ou parcourues par le mahométan ; la navigation de la Méditerranée devenait des plus dangereuses, et le commerce, sinon la subsistance de l’Europe, était compromis. Un immense besoin d’expansion portait vers l’inconnu une activité, qui, en même temps qu’elle perdait ses anciens débouchés, se trouvait surexcitée par le travail intellectuel précurseur de la Renaissance.

On croyait bien alors que la terre était ronde ; mais, à défaut de moyens exacts d’appréciation, on était loin de se faire une idée de ses dimensions ; et, soit qu’on les réduisît outre mesure, soit qu’on s’exagérât la distance réelle des limites de l’extrême Orient, on s’imaginait retrouver les Indes au delà de l’océan Atlantique, sans se rendre compte de l’étendue possible des grandes mers, dont la Méditerranée n’est qu’une miniature.

Telles sont les pensées qui, après avoir guidé Chr. Colomb, l’ont constamment suivi dans sa carrière, et lui ont môme longtemps survécu. Le but de l’amiral génois, c’est de substituer une nouvelle route à celle de l’Égypte et de la mer Rouge, c’est de prendre à revers le pays des épices et de remonter le Gange. Dès la première île qu’il découvre, il se croit aux Indes ; et il impose aux habitants du Nouveau-Monde un nom d’emprunt, qu’ils ne perdront jamais. A Cuba, il se croit en Chine et s’étonne de ne pas y rencontrer le grand khan des Tartares ; et, quoique son expédition ne lui ait pas fait rencontrer les produits de l’extrême Orient qu’il était venu chercher, il se fait fort d’en envoyer au roi d’Espagne, autant qu’il plaira à ce souverain de lui en demander.

Il est donc bien certain que Colomb ne cherchait pas un nouveau monde, et que les préoccupations scientifiques n’entraient pour rien dans ses visées. Trois objets remplissent ses intentions : la conquête politique, qui s’effectue sans le moindre scrupule, au nom du droit du plus fort ; les relations commerciales et internationales que les gens de l’époque entendaient en vrais forbans, toutes les fois qu’une force suffisante ne les tenait pas en respect ; enfin, le prosélytisme religieux, d’autant plus redoutable qu’il était encore très-naïf. Ceux qui vinrent après Colomb, et qui furent, pour la plupart, des aventuriers de la pire espèce, n’eurent pas d’autres mobiles que ceux qui viennent d’être indiqués ; mais une cupidité sans frein et l’absence de tout sentiment d’humanité leur dictèrent une autre conduite : l’histoire n’aura pas assez d’exécrations pour la raconter.

Si les aventuriers envahisseurs de l’Amérique ne s’étaient montrés que cruels, on les aurait peut-être plus facilement oubliés ; mais ils furent inintelligents, et leur nom revient forcément à la pensée toutes les fois que l’on songe au passé de ce malheureux pays.

En effet, autant par suite de la disparition des monuments qu’on a détruits ou laissé perdre, que par suite de l’état d’ignorance et du défaut de traditions chez un grand nombre des peuples de cette immense contrée, l’Amérique n’a point d’histoire. Il y avait là cependant une civilisation propre, qui s’est malheureusement perdue elle-même, mais dont les vestiges ont été en partie retrouvés : réunir ces éléments, les coordonner, et en tirer les conclusions historiques qu’ils peuvent contenir, telle est la mission que s’est imposée le comité d’archéologie américaine. A peine constituée, cette réunion de savants a donné, dans la Revue américaine, des études pleines d’intérêt. Associée à la Société d’Ethnographie, elle espère former aussi une intéressante collection d’objets spéciaux à la science qu’elle cultive ; mais elle a compris en même temps que ce qu’il faut avant tout, dans un pareil ordre de recherches, c’est la multiplication des éléments de travail qui font généralement défaut. A cet effet, le comité compte entreprendre ou favoriser la publication des plus précieux documents qui seront à sa disposition.

On ne pouvait mieux commencer que par la lettre où Christophe Colomb rend compte des premiers rapports du monde ancien avec le monde nouveau. M. Lucien de Rosny, qui a bien voulu se charger de ce travail, l’a exécuté avec tout le soin et l’entente désirables : le texte, en certains points fautif ou douteux, a été comparé et autant que possible amendé ; tout en le serrant de près, la traduction n’y est pas asservie, on n’y oublie point les nécessités de la clarté et de l’intelligence ; enfin, des notes, aussi complètes qu’on peut les souhaiter, donnent non-seulement aux gens du monde, mais aux savants mêmes, des indications indispensables pour posséder complètement l’esprit de la situation. Ce petit ouvrage doit à de pareilles conditions un intérêt des plus vifs ; il sera la base de la collection de tout Américaniste.

ALPH. CASTAING,

Président du Comité.


LETTRE [modifier]

Lettre de Christophe Colomb auquel notre siècle doit beaucoup, à l’occasion des îles de l’Inde [2] trouvées récemment au delà du Gange [3] et pour la recherche desquelles il avait été envoyé huit mois auparavant sous les auspices et aux frais de Ferdinand, roi invincible des Espagnes, laquelle lettre a été adressée au magnifique seigneur Raphaël Sanris, trésorier du dit roi très-sérénissime et que le noble et lettré Aliander de Cosco a traduite de l’espagnol en latin, le 3e des calendes de mai 1493 et la première année du pontificat d’Alexandre VI.

Comme je sais que cela doit vous être agréable, j’ai résolu d’écrire le récit de la conquête, afin que vous connaissiez les détails de notre voyage, de nos exploits et de nos découvertes [4]. Trente-trois jours après avoir quitté Cadix, je suis entré dans la mer des Indes où j’ai trouvé plusieurs îles remplies d’habitants. Après y avoir fait faire une proclamation solennelle, et y avoir déployé nos drapeaux, j’en ai pris possession au nom de notre roi très-heureux sans que personne ne s’y soit opposé [5]. J’ai donné à la première de ces îles le nom de Saint-Sauveur (San Salvador), en reconnaissance du secours que le Sauveur m’avait fourni, tant pour cette île que pour les autres où nous sommes entrés. Les Indiens appellent cette première Guanahani [6].

J’ai donné aussi à chacune des autres un nouveau nom : à l’une [7], celui de la conception de Sainte-Marie, à une autre celui de Ferdinanda [8], à une troisième celui d’Isabella [9], à une quatrième celui de Johanna [10], et ainsi des autres. Après avoir débarqué à cette dite île Johanna, je me suis avancé quelque peu sur sa côte occidentale, et l’ai trouvée si grande, qu’il me semblait qu’elle n’avait point de limite. Aussi je ne la considérai pas comme une île, mais comme la province continentale de Chatai [11]. Cependant je ne vis aucune ville, aucun village situé sur les frontières maritimes, mais seulement quelques chaumières rustiques dont les habitants fuyaient [12] aussitôt qu’ils nous aperçurent ; de sorte que je ne pouvais leur parler.

Je pénétrai plus avant, dans l’espérance de rencontrer une ville ou quelques villages. Enfin voyant que je m’étais avancé dans l’intérieur, que rien de nouveau ne paraissait sur l’horizon et que cette route me portait au nord, je me sentis disposé moi-même à fuir, car des brouillards régnaient dans cette direction, d’autant plus que j’avais le désir de me diriger vers le midi, et que les vents m’étaient contraires. Je pris donc la résolution de ne pas prolonger ces recherches et je rétrogradai afin de gagner un port que j’avais observé. De ce point, je détachai deux hommes de mon équipage pour aller aux explorations, afin de rechercher s’ils trouveraient sur cette terre un roi ou quelques villes. Ils parcoururent le pays pendant trois jours et y trouvèrent de nombreuses populations, de petites habitations, mais nulle part un gouvernement quelconque. C’est ce qui les détermina à revenir. De mon côté, j’appris de quelques Indiens que j’avais rencontrés, que cette province était une île ; et en conséquence je me dirigeai vers l’orient en côtoyant toujours le rivage, et m’avançai ainsi à une distance de trois cent vingt-deux milles, c’est-à-dire jusque sur la dernière limite de cette île. Je vis de ce lieu une autre île située à l’orient et à une distance de cinquante-quatre milles de Johanna. Je donnai aussitôt à cette île le nom d’Hespanuola [13]. Pour la visiter, je dirigeai ma course vers le nord, comme je l’avais fait vers l’orient dans l’île de Johanna pendant cinq cent soixante-quatre milles. Cette Johanna et toutes les îles du même groupe sont extrêmement fertiles. Johanna est entourée d’un grand nombre de ports excellents et étendus. Je n’en vis jamais que je puisse leur comparer. Beaucoup de rivières très-grandes et très-salubres la traversent. On y trouve aussi beaucoup de hautes montagnes. Toutes ces îles en un mot sont très-belles, d’un aspect différent, commodes aux voyageurs. Elles sont remplies d’arbres très-variés et s’élevant très-haut dans l’espace. Je crois qu’ils ne sont jamais dépouillés de leurs feuilles ; car je les ai vus verts et beaux comme le seraient au mois de mai, en Espagne, les arbres de notre pays. Les uns donnent des fleurs, les autres des fruits, et tous déploient leurs avantages particuliers. Le rossignol [14] et d’autres passereaux de plumage différent et en nombre prodigieux, font entendre leur ramage. Tel est le spectacle dont j’ai joui au mois de novembre dans cette excursion. Dans la dite île Johanna, j’ai remarqué aussi sept à huit espèces de palmiers, dont la majesté et la beauté, ainsi que tous les autres arbres, les plantes et les fruits [15], surpassent facilement les nôtres. Des pins admirables, de vastes prairies, des champs non moins vastes, différents oiseaux, des fruits ou miels différents (varia mella), des métaux différents, à l’exception du fer, font la richesse de cette île. Dans l’île que j’ai nommée Hespanuola (Saint-Domingue) et dont j’ai parlé ci-dessus, on trouve beaucoup de belles montagnes ; les champs, les forêts y sont vastes, les terres fertiles, soit pour la culture, soit pour les pâturages, et sont excellentes pour la construction [16]. La commodité des ports de cette île, la majesté de ces fleuves [17] nombreux auxquels elle doit sa salubrité, tout enfin surpasse la croyance,, à moins qu’on en ait été le témoin. Les arbres, les pâturages et les fruits de cette île diffèrent beaucoup de ceux de Johanna. En outre, cette dite île Hespanuola abonde en différentes espèces d’aromates [18], en or et en métaux [19] ; les habitants des deux sexes de cette île, comme ceux des autres îles que j’ai visitées ou dont j’ai entendu parler, sont toujours nus et tels qu’ils sont venus au monde. Quelques femmes cependant couvrent leur nudité d’une feuille ou de quelque feuillage, ou d’un voile de coton [20] qu’elles ont préparé pour cet usage. Tous manquent de fer comme’ je l’ai dit ; ils manquent aussi d’armes ; elles leur sont inconnues pour ainsi dire ; et d’ailleurs ils ne sont point aptes à en faire usage, non par la difformité de leur corps, car ils sont bien faits, mais parce qu’ils sont timides et craintifs [21]. Au lieu d’armes, ils portent des roseaux durcis au soleil, et aux racines desquels ils adaptent une espèce de lame de bois sec, terminée en pointe. Ils n’osent même s’en servir, car il arriva souvent que députant deux ou trois hommes vers quelques-unes de leurs bourgades afin de conférer avec eux, une foule d’Indiens sortaient, et dès qu’ils voyaient que les nôtres s’approchaient d’eux, ils prenaient promptement la fuite, au point que les pères abandonnaient leurs enfants, et réciproquement, quoiqu’on ne leur fît aucun mal [22]. Cependant ceux que j’ai pu aborder, et avec lesquels j’ai pu échanger quelques paroles, je leur donnais des étoffes ou beaucoup d’autres choses sans qu’ils me donnassent autre chose en échange [23] ; mais, je le répète, ils sont naturellement craintifs et timides. Toutefois, quand ils se croient en sûreté, quand la crainte a disparu, alors ils se montrent simples, de bonne foi, et très-généreux dans ce qu’ils ont. Aucun d’eux ne refuse ce qu’il possède à celui qui le lui demande. Bien plus, ils nous invitaient à leur demander. Ils ont pour tous une grande affection,, se plaisent à donner beaucoup pour recevoir peu, se contentent de la moindre bagatelle et même de rien du tout. J’ai défendu qu’on leur donnât des objets d’une trop mince valeur, ou tout à fait insignifiants, comme des fragments de plat, d’assiette, de verre ; ceux qui recevaient des clous, des lanières pensaient être en possession des plus beaux bijoux du monde. Il arriva à l’un des matelots de recevoir pour une lanière autant d’or qu’il en faudrait pour faire trois sous d’or. D’autres hommes de l’équipage dans leurs échanges ont été traités aussi favorablement ; pour de nouveaux blancas [24], pour quelques écus d’or, ces Indiens donnaient tout ce qu’on voulait. Ainsi, par exemple, une ou deux onces d’or pour une pièce de monnaie d’or qui n’en valait pas la moitié, ou trente à quarante livres de coton dont ces matelots connaissaient déjà la valeur [25]. Enfin pour des fragments d’arc, de vase, de carafe, de poterie réfrigérante, ils donnaient du coton ou de l’or dont ils se chargeaient comme des bêtes de somme. Mais comme ces échanges étaient contraires à l’équité, je les défendis et je donnais gratuitement à ces bons Indiens beaucoup d’objets beaux et agréables que j’avais apportés avec moi, afin de me les attacher plus facilement, qu’ils se fissent chrétiens et qu’ils fussent plus portés à aimer notre roi, notre reine, nos princes, toutes les populations de l’Espagne ; afin de les engager à rechercher, à amasser et à nous livrer les biens dont ils abondent et dont nous manquons totalement [26]. Ces populations ne sont point idolâtres ; loin de là [27], ils croient que toute force, toute puissance, tous les biens se trouvent dans le ciel ; ils croient même que j’en suis descendu avec mes vaisseaux et mes matelots [28] ; et c’est ainsi qu’après avoir banni toute frayeur, nous avons été les bien venus parmi eux. Ils ne sont ni paresseux ni grossiers, ils sont au contraire spirituels et intelligents. Ceux qui naviguent sur cette mer font des récits de tout ce qui a excité leur, étonnement, mais ils n’avaient jamais vu des peuples vêtus comme nous, ni des vaisseaux comme les nôtres. Aussitôt que j’eus abordé dans la première île que je rencontrai dans cette mer, je fis saisir comme prisonniers quelques Indiens, afin qu’ils nous apprissent ce qu’ils savaient de ces îles et nous aidassent à les connaître. Ce procédé réussit parfaitement, car bientôt nous nous comprîmes par gestes, par signes, et enfin par les paroles : ce qui nous fut de la plus grande utilité. Ils viennent avec moi, et quoique déjà depuis longtemps ils ne nous quittent pas, ils continuent à croire que je suis descendu du ciel, et ils sont les premiers, partout où nous abordons, à dire aux autres à haute voix : « Venez, venez, vous verrez des habitants du ciel. » Aussi les femmes comme les hommes, les enfants, comme les adultes, les jeunes gens comme les vieillards, après s’être remis de la frayeur qu’ils avaient d’abord éprouvée, accouraient à l’envi pour nous contempler. Une grande foule se formait ainsi, dans laquelle les uns nous apportaient à manger, les autres à boire, et cet empressement était empreint d’un amour et d’une bienveillance incroyables.

Chacune de ces îles possède beaucoup de bateaux creusés dans des troncs d’arbre ; quoique plus étroits que nos birèmes ; ils y ressemblent par leur longueur et par leur forme, mais ils les surpassent en vitesse ; tous sont dirigés seulement par des rameurs. Il y en a de grands, de moyens, de petits, et l’on en voit quelquefois de plus grands [29] que les birèmes que conduisent dix-huit de nos rameurs. C’est avec ces pirogues que les indigènes visitent toutes ces îles qui sont innombrables ; qu’ils font leur commerce et leurs échanges. J’en ai vu quelques-unes qui contenaient soixante-dix ou quatre-vingts rameurs. Parmi les habitants de ces îles, aucune différence dans la physionomie, dans les mœurs, dans le langage [30]. Ils se comprennent tous. Cette identité est fort importante pour la réussite du projet de notre roi Sérénissime, qui, je le crois, désire convertir ces populations à la foi chrétienne ; et elles y sont bien disposées, du moins autant que j’ai pu le comprendre.

J’ai raconté plus haut comment je suis entré dans l’île de Johana (Cuba), en suivant dans ma route une ligne droite du couchant à l’orient, pendant un trajet de trois cent vingt-deux milles. Cette course m’a convaincu et me fait dire ici que cette Johana est plus grande que l’Angleterre et l’Écosse ensemble, car après avoir franchi ces trois cent vingt-deux milles, on aperçoit dans la partie occidentale deux provinces que je n’ai point visitées, et dont l’une est appelée Anan [31] par les Indiens. Les habitants y naissent avec une queue [32]. Ces deux provinces ont cent quatre-vingt milles d’étendue, d’après le dire des Indiens que j’emmène avec moi, et qui les nomment toutes des îles. Le circuit de l’Hespanuola (Saint-Domingue) est plus vaste que celui de toute l’Espagne, depuis Cologne jusqu’à Fontarabie. Cela s’explique facilement, puisque l’un des quatre côtés que j’ai parcourus en ligne droite d’occident en orient, mesure cinq cent quarante milles. Cette île importante, qui mérite d’être appréciée, j’en ai pris solennellement possession comme de toutes les autres, pour notre roi invincible. Ledit roi, dès à présent, y est reconnu comme souverain. J’y ai ordonné la construction d’une grande ville, dans le lieu le plus favorable pour notre avantage et notre commerce. Je lui ai donné le nom de la Nativité du Seigneur [33] et en ai pris particulièrement possession. La citadelle doit être achevée en ce moment. En tout cas j’y ai mis le nombre d’hommes nécessaires, avec des armes de toutes espèces et des vivres pour plus d’une année. J’y ai aussi laissé une caravelle, pour en construire d’autres, ainsi que des hommes experts dans ce genre de travail. Je leur ai laissé en outre la bienveillance et l’amitié du roi [34] de cette île à notre égard. Ces insulaires sont très-aimables, très-bons, au point que ledit roi se fait gloire de me nommer son frère. Si ces indigènes s’avisaient de changer de sentiment, de vouloir inquiéter ceux qui sont restés dans la citadelle, ils ne le pourraient pas, parce qu’ils manquent d’armes, qu’ils sont nus et très-craintifs. Ainsi les gens occupant cette citadelle peuvent tenir cette île en leur pouvoir sans aucun danger, pourvu qu’ils ne manquent point aux lois et au gouvernement que j’ai établis [35]. Dans toutes ces îles, d’après ce que j’ai remarqué, chaque habitant n’a qu’une femme, à l’exception des princes ou rois, qui peuvent en avoir vingt [36]. Les femmes paraissent travailler plus que les hommes. Je ne puis affirmer que la propriété [37] ne soit établie dans leurs mœurs, car j’ai vu que celui qui a partage avec les autres, et surtout les provisions, les vivres et objets de consommation. Je n’ai vu chez eux aucun monstre, comme on se l’était imaginé [38], mais des hommes remplis d’égards et de bienveillance. Ils ne sont point noirs comme les Éthiopiens ; leurs cheveux sont plats et tombants. Ils ne font point leurs demeures dans les lieux exposés à la chaleur directe du soleil, car elle est très-forte, parce que cette île n’est éloignée, je pense, de la ligne équinoxiale que de vingt-six degrés. Sur le sommet des montagnes le froid est très-rigoureux, mais les habitants savent s’en garantir en se nourrissant d’aliments très-chauds. Je n’ai donc point vu de monstres parmi eux, et je n’ai point appris qu’il en existât ailleurs, excepté dans l’île Caraï [39], qui est la seconde qui se présente aux regards de ceux qui vont de l’île Hespañuola dans l’Inde. Les habitants de Caraï se nourrissent de chair humaine. Ils ont différentes sortes de bateaux, avec lesquels ils abordent dans toutes les îles indiennes, dévastent, pillent tout ce qui tombe sous leurs mains. Ils ressemblent, du reste, aux autres insulaires ; mais ils ont les cheveux longs, à la manière des femmes, et se servent d’arcs et de flèches en forme de javeline. Ces projectiles sont faits de roseaux auxquels ils adaptent, à la partie la plus grosse, une pointe dure. C’est pour cela qu’ils sont considérés comme plus cruels que les autres, aussi leurs voisins sont-ils à leur égard dans une terreur continuelle ; mais je ne les crains pas plus que les autres. Ils fréquentent les femmes qui habitent l’île de Mateunin, la première que l’on rencontre en partant de l’île Hespañuola pour se diriger dans l’Inde. Ces femmes ne s’adonnent à aucun des travaux de leur sexe, mais se servent d’arcs et de zaguaies, comme leurs maris, dont j’ai parlé. Elles se couvrent aussi de feuilles de cuivre, métal qui abonde chez elles.

On m’assure qu’il existe encore une île plus grande que l’Hespañuola, dont les habitants n’ont point de poils, et qu’on’ y trouve beaucoup plus d’or que dans les autres. Les insulaires de Cuba et les Indiens que j’emmène avec moi confirmeront tout ce que je dis dans cette lettre [40].

Enfin, pour abréger le récit de mes découvertes depuis mon départ et mon retour, je promets à nos rois invincibles, qui m’ont accordé un petit secours, que je leur donnerai autant d’or qu’ils en auront besoin,, autant d’aromates qu’ils le désireront, ainsi que du coton et de la gomme, qu’on n’a trouvés seulement que dans la Chine ; je leur fournirai, en outre, autant de bois d’aloès [41], autant d’esclaves [42]....... qu’ils en exigeront ; enfin de la rhubarbe et autres espèces d’aromates [43], qu’on a trouvées ou que pourront trouver par la suite les hommes que j’ai laissés dans la citadelle, car, après être resté dans la ville de la Nativité pour diriger sa fondation, celle de la forteresse et mettre tout en sûreté, je n’ai différé mon retour en Espagne qu’autant que les vents m’y ont forcé. Bien que toute cette expédition soit importante, et presque incroyable, elle eût été bien plus merveilleuse encore, si j’avais eu le nombre de vaisseaux nécessaires. Quoi qu’il en soit, elle tient du prodige et est bien au-dessus de mon mérite, mais elle a été la récompense de notre foi catholique [44] et celle de la piété de nos rois, puisque ce que l’intelligence humaine ne pourrait exécuter, l’intelligence divine le fait en donnant aux hommes une puissance surnaturelle. C’est ainsi que Dieu exauce les vœux de ses serviteurs et de ceux qui observent ses commandements, en les faisant triompher de ce qui semble impossible. C’est ce qui nous est arrivé dans une entreprise que les forces des mortels n’avaient pu exécuter jusqu’à présent ; car, si quelqu’un a parlé des îles que j’ai visitées, ce n’a été qu’avec doute, d’une manière obscure ; aussi personne n’a encore assuré les avoir vues [45]. Aussi ce qu’on avait pu en dire ressemblait à une fable. Que le roi, la reine, les princes, leurs sujets et toute la chrétienté rendent avec moi des actions de grâce à notre sauveur Jésus-Christ, qui nous a favorisés, en nous mettant à même de remporter une victoire si grande, et d’en recueillir les fruits. Que des processions, que des sacrifices solennels soient faits ; que les églises se décorent de feuillages ; que Jésus-Christ tressaille de joie sur la terre comme dans les cieux, puisque tant de peuples, auparavant damnés, vont être sauvés. Réjouissons-nous aussi du triomphe de la foi catholique [46] et de l’accroissement des biens temporels auxquels l’Espagne et toute la chrétienté vont prendre part. Tel est le récit sommaire que je vous adresse. Adieu.


Christophe Colomb,

amiral de la Flotte océanique.
Lisbonne, la première des Ides de Mars.


Notes [modifier]

  1. Le texte latin de la lettre et l’appendice, également en latin, n’ont pas été reproduits. (Note Wikisource)
  2. Christophe Colomb, parti de Cadix avec, cent vingt hommes et trois caravelles qu’il équipa à Palos, n’alla point dans l’Atlantique qu’il appelle la mer des Indes pour découvrir l’Amérique,- mais pour rechercher les Indes Orientales, la côte orientale de l’Asie, ou, si l’on veut, la route occidentale au pays des épices ; et pendant toute sa vie, objet d’une singulière hallucination, il fut dans la conviction que telle avait été sa découverte ; mais ce qui est non moins singulier, c’est que la postérité qui a été désabusée a néanmoins conservé le nom d’Indes Occidentales au Nouveau-Monde. Colomb n’avait pour guide que l’Imago Mundi, compilation que Pierre d’Ailly écrivit en 1410. L’exemplaire qui lui servit, semble être celui qui est conservé à la bibliothèque de Séville : il est surchargé d’annotations manuscrites paraissant avoir été faites par Colomb lui-même. Celui-ci avait aussi dans les mains la carte marine de Toscanelli qui l’encouragea dans ses projets et lui dit : Soyez certain qu’en suivant la direction que je vous indique, vous trouverez de riches provinces et des cités grandes et bien peuplées. Enfin il avait aussi les œuvres de Marco Polo, qui ne laissèrent pas de l’entretenir dans ses illusions et de le fourvoyer dans son expédition, si remarquable d’ailleurs par ses résultats. Indépendamment de ces mauvais guides, il s’était fait une carte routière qui n’a pas été conservée. On croit que le planisphère de Behaïm, terminé en 1492, doit en donner une idée et qu’il a dû y recourir pour la tracer.
  3. Colomb, trompé et égaré par des récits fabuleux, jouet d’idées aussi peu fondées, se croyant en Asie, dans l’Inde proprement dite, on comprend pour lors la présence des mots supra Gangem sur ce titre. Ils ont disparu dans plusieurs éditions postérieures à celle que je reproduis ici et qui doit être considérée comme la première, ou plutôt comme ayant paru simultanément avec celles qui furent publiées au retour du premier voyage de ce célèbre navigateur.
  4. C. Colomb fait allusion moins à la lettre que je réédite ici, qu’à son journal qui nous a été conservé en partie par Bernaldez, curé de Los Palacios, son ami, dans l’ Historia de los reyes Catholicos qui n’a point été imprimée, et dans un manuscrit de son contemporain, Las Casas, évêque de Chiapa ; postérieurement dans la Collection des voyages espagnols de M. F. de Navarette (tome Ier), et dans le Codex diplomaticus publié à Genève en 1823 par J. B. Spotoruo. C’est à l’aide de ce journal si curieux que le pionnier de l’Amérique devait écrire la relation de ses découvertes sur le modèle des Commentaires de Jules César, et que Fernand Colomb, son fils naturel, nous a donné une relation de sa vie imprimée en italien.
  5. La prise de possession des îles dont il est ici question, est aux yeux du philosophe un singulier procédé comme base de propriété. Il consiste, de la part de C. Colomb, à prendre la bannière royale, tandis que deux des capitaines aventuriers de sa suite prirent chacun une bannière de la croix verte qui décorait les caravelles de l’expédition : elles étaient ornées d’un F (Fernando) et d’un Y (Ysabella), surmontés chacun d’une couronne. Ces deux initiales étaient séparées d’une [croix]. Colomb fit venir ses deux capitaines ainsi que Rodrigo Descoredo, tabellion delà petite flotte, et Rodrigo Sanchez, de Ségovie, et leur dit qu’il les prenait à témoin, avec les protestations plus amplement consignées dans un écrit dressé à ce sujet.
  6. Cette île fait partie du groupe des îles Lucayes, voisines de la côte septentrionale de Cuba. Je ne peux la désigner avec certitude. Peut-être est-ce celle que les Anglais nomment Cat-island ; peut- être l’île d’Elgram située au 21° 30’ de latitude ? Navarette (p. CIV de son Introduction) dit que c’est cette île que les cartes nomment San Salvador, grande île située entre les parallèles de 24° et de 25°. On a cru que c’est la première que découvrit Colomb le 12 octobre ; mais en examinant son journal, on doit se convaincre. que c’est l’île du Gran Turco, la plus septentrionale des îles turques. Le traducteur de Navarette lui conteste cependant cette désignation et lui en assigne une autre.
  7. Santa Maria de la Conception. C’est celle qu’on nomme aujourd’hui Caicos, l’une’des îles Lucayes dans l’Amérique septentrionale. Colomb y aborda le 15 octobre et y chercha vainement l’or que les indigènes de Guanahani lui avaient indiqué par leurs gestes.
  8. La Fernandina. Il la visita le 17 octobre. C’est la petite Inague, celle qu’on nomme aujourd’hui Exuma. Les naturels de Ferdinanda, dit-il dans son journal, ont le même langage, les mêmes mœurs que ceux des autres îles que j’ai découvertes, mais ils m’ont paru plus civilisés, plus rusés parce qu’ils apportèrent à titre d’échange, sur mon vaisseau, du coton et d’autres petites choses pour lesquels ils savaient mieux débattre leurs intérêts. Il vit dans cette île des morceaux de toile de coton ressemblant à des mantilles. Les femmes y portaient sur le devant une petite pièce de coton qui couvrait à peine leur nudité.
  9. Isabella, la quatrième île découverte par Colomb et que les naturels nommaient Saometo, est celle qu’on connaît aujourd’hui, dit Navarette, sous le nom d’Inagua grande. Notre navigateur en fait un tableau enchanteur.
  10. Johanna ou l’île de Cuba, qu’il découvrit le 28 octobre.
  11. Marco Polo nous a laissé une Description del gran reino de Cathay, où Christophe Colomb se croyait transporté ; de sorte qu’il se pensait en Asie, en Chine, en Tartarie ou au Japon. Il était persuadé qu’en naviguant des côtes de l’Espagne vers l’Occident, il devait arriver dans ce royaume. Sous la date du 21 octobre, il dit dans son journal : « Quant à présent ma résolution est d’aller à la terre ferme, à la ville de Guisay (Quinsay) et de remettre les lettres de Votre Altesse au grand Khan, de lui demander sa réponse et de m’en revenir. » A la date du 23 octobre, il ajoute : « Je voulais partir aujourd’hui pour l’île de Cuba qui, d’après les renseignements qui m’ont été donnés par les naturels, sur son étendue, sur ses richesses, doit être Cipango. »
    « Pour aller à Cuba, mes Indiens me dirent à San Salvador que je m’y rendrais en suivant le rumb ouest-sud-ouest. Si je m’en rapporte aux signes qu’ils m’ont faits à ce sujet, car je n’entends pas leur langage, ce doit être effectivement l’île de Cipango dont on compte des choses si merveilleuses et qui figure sur les sphères et sur les mappemondes que j’ai vues : elle est située dans les environs.» — Ainsi il croyait que sur cette portion du territoire devait se trouver la fameuse ville de Quinsay, l’une des résidences du grand Khan, et il nous apprend qu’avant son départ d’Espagne, on lui avait assuré que c’était un souverain fort puissant. On sait qu’il s’attendait, d’après les dires de Toscanelli, à y voir des palais, des villes magnifiques, des édifices en marbre, etc, etc.
    Colomb était donc à la fois sous les hallucinations qui l’accompagnaient et sous celles que les Indiens, qu’il n’avait pas bien compris, continuaient à entretenir dans son esprit.
  12. La terreur des indigènes de Cuba, en le voyant, provenait de ce qu’ils étaient en guerre avec les Caraïbes, et ils croyaient à une invasion de leurs ennemis. Aussi l’amiral, sous la date de 1er novembre, dit : « Je crois que tous ces pays ne sont que des îles dont les habitants sont en guerre avec le grand Khan qu’ils appellent Cavela. Ils donnent à son royaume le nom de Bafan. »
    Toujours dans cette erreur, le 2 novembre, Colomb résolut d’envoyer à terre deux espagnols dont l’un, Louis de Torres, avait vécu avec le gouverneur de Murcie, savait l’hébreu, le chaldéen et même un peu d’arabe... Il leur remit des échantillons d’épiceries pour qu’ils en recherchassent ; il leur remit en outre des instructions sur ce qu’ils devaient faire pour obtenir des informations sur le roi de ce pays, sur ce qu’ils devaient lui dire de la part du roi et de la reine de Castille, et les chargea de l’informer qu’ils lui envoyaient l’amiral pour lui porter un message et un présent. C’était le moyen de connaître l’état de son empire, l’étendue de sa puissance, et enfin de contracter avec lui des liens d’amitié.
  13. L’Hespanuola, le Bohio des indigènes ou l’île d’ Haïti connue aujourd’hui sous le nom de Saint-Domingue. Colomb la découvrit le 5 décembre. Il trouva le pays si beau qu’il appela l’une de ses parties el Paraiso (le paradis). Là encore, en voyant les Espagnols, les habitants prirent la fuite, croyant à une invasion de Caraïbes.
  14. Le docteur Martin de Moussy m’écrit que « l’Amérique a peu d’oiseaux chanteurs proprement dits, que le seul oiseau chanteur qui y abonde, ressemble beaucoup au serin pour la grosseur et le chant. Il est vert et jaune ; c’est le Hilguero, petit oiseau qui appartient au genre fringilla ; au reste le rossignol dont il est question ne ressemble guère au nôtre par la figure et le chant. Il doit son nom au plaisir seul que ressentit Christophe Colomb, en l’entendant chanter au mois de décembre ; mais on trouve à Saint-Domingue une espèce de linotte, dont le ramage a quelque chose de fort agréable. Cet oiseau est très-rare, et en général, dit Charlevoix, p. 40, le gazouillement des oiseaux ne fait pas dans ces pays-là un des agréments des bois et des campagnes. S’ils charment les yeux. plus que les nôtres, ils flattent beaucoup moins les oreilles.
    Il y a en Amérique des abeilles sauvages dont le miel est excellent. Voy. le P. Labat.
  15. Voyez la Flore de Cuba, par Ramon de la Sagra.
  16. Le texte en cet endroit a été corrompu. Je n’affirme donc pas avoir bien saisi la pensée de Christophe Colomb.
  17. Les six principaux fleuves de Saint-Domingue sont : l’Ozama, la Neyva, le Macoris, l’ Usague dite aussi Monte-Christo, l’Yuna et l’Artibonite, le plus étendu, le plus large de tous et coulant dans la partie occidentale de l’île d’où il se jette dans la mer.
  18. On y trouve des cannes à sucre, du maïs, des cacaoyers, de la vanille, du gingembre, du tabac. Dom Pedro Martyri dans Ramusio, t. III, p. 2 verso, nous donne sur les productions de Saint-Domingue ou de l’Hespañola, de curieux renseignements ; entre autres, il nous apprend que les Aborigènes de cette île, au lieu de pain font usage de certaines racines de la grandeur et de la forme des navets ou des carottes assez douces, semblables à la châtaigne fraîche. On les nomme dans le pays agies. On reconnaît à cette description la solanée que Parmentier popularisa en détruisant les préjugés qu’on avait contre cette précieuse importation. Les habitants de l’île Spanuola, continue Pedro Martyri, ont encore une autre racine que les Indiens nomment Iuca dont ils font du pain (cazabi) : elle est succulente ; mais ce qui est merveilleux, ajoute-t-il, c’est que celui qui boit son suc, meurt subitement, tandis que le pain que l’on en fait est sain et savoureux.
  19. On y trouve des mines de cuivre, de fer.
  20. Le mot bombicano du texte se dit de la soie, mais désignait aussi le coton. C’est de là qu’est venu le mot bambagia des Italiens pour désigner cette dernière production. Aussi Pedro Martyri, dans Ramusio (p. 5, verso), parlant de l’Amérique, dit : « Benche llabbino li boschi pieni di bambagia non dimeno non sano farsene vestimentiil che non accada a quelli che habitano alla pianura, » et page 10, verso, cet auteur ajoute que les indigènes faisaient des étoffes de coton ; c’est ce que tous les Américanistes savent fort bien.
  21. La douceur des indigènes, leur bonté, leur hospitalité, ne tardèrent pas à contraster avec la férocité des Espagnols, comme on le voit notamment dans Las Casas, qui réclama inutilement en leur faveur.
    À la date du 11 octobre, Colomb, dans son journal, dit en parlant des naturels, qu’ils sont très-bien faits, ont de belles figures, que leurs cheveux sont presque aussi gros que du crin, courts et tombant jusque sur leurs sourcils ; qu’ils en laissent par derrière une longue mèche qu’ils ne coupent jamais. Sous la date du 13 du même mois, il ajoute qu’ils ont tous le front et la tête beaucoup plus larges qu’aucune des races qu’il ait encore vues.
  22. Cette frayeur des Indiens déjà signalée peut avoir eu plusieurs causes. L’une est assez curieuse. Charlevoix dit, par exemple, p. 112 et 113, t. Ier, que les sauvages, en voyant Colomb prendre possession de San Salvador, s’imaginèrent qu’on jetait un sort sur eux et s’en fuirent à toutes jambes : c’était effectivement un triste sort qui les attendait, et leur pressentiment malheureusement ne fut que trop réel.
  23. Dans quelques exemplaires primitifs de la lettre de Christophe Colomb, au lieu de habebam on trouve habebant, tel est l’exemplaire parisien que je reproduis. Dans ce dernier cas, il semblerait que la générosité dont il est ici question devrait être attribuée aux Indiens, et alors il faudrait peut-être traduire ce passage ainsi : Ceux que j’ai pu aborder et avec lesquels j’ai pu conférer, me comblaient de présents sans que je leur donnasse rien en retour. Mais il y a probablement altération dans l’un ou l’autre texte. S’il faut lire habebam, il s’ensuivrait que Colomb se répéterait un peu plus loin.
  24. Les blancas ou blancs, petites pièces d’argent ou d’alliage.
  25. Le coton était connu, mais rare en Europe avant la conquête de l’Amérique. Les Grecs, au temps de Théophraste, ne le connaissaient que par les relations des voyageurs ; mais il était en usage dans la Haute-Égypte où il croît naturellement. Hérodote, parlant des embaumements, lui donne le nom de Byssus. Les Romains entendirent à peine parler de la plante qui le produit. Les Arabes le répandirent dans la Barbarie, la Syrie, dans le Levant ; et les Espagnols, après avoir pris possession de Grenade, apprirent surtout à l’apprécier. Ils le trouvèrent naturalisé en Amérique où il avait sans doute été importé.
  26. Le journal de Colomb, à la date du 11 octobre, dit : « Pour nous concilier leur amitié et leur confiance et pour qu’ils se convertissent à notre sainte foi plus facilement, je crus devoir user à leur égard de douceur, et de les prendre plutôt par la persuasion que par la violence. Je donnais, en conséquence, à quelques-uns d’entre eux des bonnets de couleur, des perles de verre qu’ils mettaient à leur cou, et beaucoup d’autres choses de peu de valeur ; ce qui leur fit grand plaisir et nous procura leur affection. Ils venaient ensuite à la nage aux embarcations des navires dans lesquels nous étions, et nous apportaient des perroquets, du fil de coton, des zagaies, et les échangeaient avec nous.
  27. L’idolâtrie des indigènes a depuis été reconnue. Quel peuple d’ailleurs n’est, ou n’a pas été idolâtre ? Aussi C. Colomb dit dans son journal que les naturels prient devant leurs images comme nous prions devant les nôtres.
  28. L’amiral parle souvent de l’illusion des indigènes qui croyaient, en le voyant, se trouver devant des hommes célestes. « Je ne tardai pas, dit-il dans son journal, à voir deux ou trois peuplades dont les habitants venaient tous à la plage : les uns apportaient de l’eau, les autres des comestibles ; d’autres, voyant que je ne me disposais pas à aller à terre, se jetaient à la mer et venaient nous trouver. Nous comprîmes qu’ils nous demandaient si nous n’étions pas descendus du ciel ? D’autres appelaient à grands cris tous les habitants, hommes et femmes. — « Venez voir, leur disaient-ils, des hommes qui sont descendus du ciel. Apportez-leur à manger. »
  29. C. Colomb, dans son journal à la date du 13 octobre, parlant des indigènes de l’île de Guanahani, dit : « Ils vinrent à mon vaisseau dans des pirogues faites de tronc d’arbre, comme de longs canots et tout d’une pièce, travaillées merveilleusement pour ce pays : les unes sont assez grandes et portaient jusqu’à quarante-cinq hommes, d’autres sont plus petites : il y en avait même qui ne pouvaient contenir qu’un seul homme. Ils ramaient avec une espèce de pelle à four, au moyen de laquelle ils donnent à leurs barques une merveilleuse vitesse.
  30. A Saint-Domingue, dit Charlevoix, t. Ier, p. 69, le langage n’était pas entièrement uniforme dans toute l’île : chaque province avait son dialecte particulier, mais on s’entendait partout. La langue qu’on parlait dans le milieu de l’île était la plus estimée : on la regardait même comme une langue sacrée, et elle avait cours dans les autres provinces. Elle n’avait rien de barbare et s’apprenait facilement.
    Le docteur Martin de Moussy, relativement à ce passage de Colomb, m’écrit que « la langue qui se parlait alors dans cette partie de l’Amérique était sans nul doute le Guarani ; que cet idiome était celui des Caraïbes ; qu’il était, et est encore aujourd’hui celui de la plupart des Indiens de la Terre-ferme, des Guyanes et du Brésil ; qu’avec ses différents dialectes, les Indiens le parlaient du golfe du Mexique à la Plata, de l’Océan aux Andes, c’est-à-dire sur une étendue de 50° en latitude, et de 20° en longitude ; que les Portugais furent tellement frappés de ce phénomène qu’ils le désignèrent sous le nom de lengoa geral, la langue générale ; qu’après le Guarani, l’idiome le plus répandu dans l’Amérique du Sud était le Quichua qui se parlait et se parle encore sur tous les plateaux des Andes et qui était la langue nationale de l’empire des Incas. »
  31. Anan. Ne serait-ce pas Amanas ou quelques-unes des îles Turques au nord de Saint-Domingue ?
  32. Les hommes à queue dont il est ici question ne sont assurément que des singes. Je crois avoir vu dans Hérodote ou dans Pline la mention d’une race humaine également remarquable par cet appendice. Des voyageurs anciens, notamment Paul Lucas et Monconys, parlent aussi d’hommes à queue comme nous parlerions d’homme des bois ou Orang-Outan.
  33. Don Pedro Martyri (p. 5) dit que l’amiral, à cet effet, choisit un lieu élevé à proximité d’un bon port ; qu’il y fit élever une cité, des habitations et une église dans laquelle, le jour de l’Épiphanie, il fit solennellement chanter une messe par treize prêtres, et que ce fut la première qu’on y célébra dans le Nouveau-Monde en l’honneur de Dieu, notre Seigneur.
  34. Le Cacique Guacanagari.
  35. Ch. Colomb était naturellement bon et ne se doutait pas que son ami Las Casas aurait bientôt à gémir sur le sort de ces trop confiants et trop hospitaliers indigènes. « Il semble, dit ce dernier, que Dieu ait inspiré à ces peuples une douceur semblable à celle des agneaux et que les Espagnols, qui sont venus troubler leur tranquillité, ressemblaient à des loups, à des lions pressés par la faim, à des tigres féroces. Pendant quarante ans, ils ne se sont appliqués à autre chose qu’à massacrer ces pauvres insulaires en leur faisant souffrir toutes sortes de tourments et de supplices. En telle sorte que cette île, qui contenait environ trois millions de naturels avant l’arrivée des Européens, n’en contient pas maintenant trois cents. »
  36. Oviedo, dans Ramusio, page 51, dit que les Caciques et seigneurs ont autant de femmes qu’ils veulent en prendre. — Behechio, roi de Xaragua, dont la domination s’étendait sur toute la côte occidentale et sur une partie de la côte méridionale de Saint-Domingue, voulait bien se contenter de trente-deux femmes. La polygamie, ajoute le Dr Martin de Moussy, existait chez toutes les nations américaines réunies en société. Elle existe encore aujourd’hui chez les Indiens non chrétiens ; par exemple, les Chiriguanos, les Araucans, etc.
  37. Les naturels ne connaissaient pas la propriété telle qu’elle a été organisée parmi nous ; ils ne connaissaient pas non plus la misère, le paupérisme, le vol, le brigandage. Tous vivaient simplement et se contentaient de peu. Las Casas, parlant d’eux à l’occasion de l’île Hespañuola, dit que les enfants des princes et des grands seigneurs y vivaient aussi frugalement que les enfants du plus obscur des Indiens.
  38. D’après les récits de Marco Polo. Le mot monstrum semble désigner ici un homme cruel.
  39. C. Colomb parle ici du cap Cabron (cap del Enamorado), qu’il découvrit le 9 janvier. Les naturels étaient bien différents des Indiens qu’il avait observés jusqu’alors : ils avaient l’aspect farouche et étaient peints d’une manière hideuse, portant leurs cheveux longs et noués par derrière et ornés de plumes de perroquet. L’un d’eux visita la caravelle de Colomb et lui parla d’une île Mantitino ou Matityna, habitée seulement par des femmes, qui recevaient les Caraïbes parmi elles une fois par an à l’effet de perpétuer la population. Elles gardent les filles provenant de ces unions et envoient à leurs pères les enfants mâles qu’elles en ont eu. Les femmes caraïbes accouchent sans peine, et dès le lendemain elles reprennent leurs travaux, tandis que les maris se mettent au lit. C’est ce que raconte Pedro Martyri auquel on peut recourir. Il n’en fallut pas davantage pour que l’amiral crût y reconnaître l’île des Amazones. Ce fut une de ses illusions provenant de la lecture de Marco Polo.
    Les Caraïbes ou Cannibales habitent encore une partie des Antilles, mais ils ont été presque entièrement détruits. Cependant ils sont assez nombreux dans l’île Saint-Vincent. La férocité des Caraïbes est mentionnée par Garcilasso de la Vega, par Lopez de Gomara, par Las Casas, par Oviedo, etc. Quoique leurs mœurs soient fort changées depuis leur contact avec les Européens, il n’en reste pas moins à rechercher les causes de la douceur des indigènes des Petites-Antilles ; pourquoi, enfin, les Cannibales que les premiers avaient au sud pour voisins et les Floridiens qu’ils avaient au nord, étaient également anthropophages ?
  40. C. Colomb revint à Barcelone avec six Indiens au mois de mars 1493. Il y apporta des curiosités et des productions diverses.
  41. Ch. Colomb, dans son journal à la date du 21 octobre, en parlant de San Salvador, dit qu’il vient d’apprendre à connaître le bois d’aloès (liña loe) et qu’il est déterminé à en faire porter dix quintaux à son navire parce qu’on lui à dit qu’il est d’un grand prix. Ce bois d’aloès (agollochum) est un grand arbre de la famille des Euphorbes dont le bois brûle avec une odeur agréable.
  42. Le texte où l’on trouve les mots servorum hydrophilatorum alias hydolatrorum paraît être encore corrompu dans ce passage. Colomb ayant dit que les Indiens ne sont pas idolâtres, se contredirait en employant ici ce dernier mot, et celui d’hydrophilatorum n’est point latin. Je crois, sauf meilleur avis, qu’il faut lire soit iridigenetum, soit indigenarum, soit incolarum ; mais comme il est toujours dangereux d’opérer une substitution en pareil cas, je conserverai le mot hydrophylatorum, que je considérerai comme forgé du grec, et je lui donnerai le sens d’amis des eaux, de navigateurs. Effectivement C. Colomb a fait remarquer plus haut que ces Indiens n’étaient pas sans une certaine habileté sur mer, et il était alors bien naturel qu’il eût l’idée de les voir un jour employés comme matelots dans la marine espagnole. Ce parti eût été bien plus judicieux que celui d’anéantir ces malheureuses populations qui avaient tant de qualités aimables.
  43. Le mot aromate qu’emploie C. Colomb, et qui se représente encore ici, mérite quelque attention de la part du lecteur. Il ne désigne pas proprement ce que nous entendons par le mot épice, mais des drogues pharmaceutiques : aussi la rhubarbe déjà mentionnée rentre dans cette catégorie. Cela est si vrai que l’ aromatorius était ce que nous appelons aujourd’hui pharmacien, et ce mot est encore employé dans ce sens dans un concile qui fut tenu en Espagne en 1585.
  44. L’esprit de prosélytisme dominait Colomb lui-même, comme il dominait l’Espagne et le Portugal à cette époque.
  45. On croirait, en lisant ces mots, sans y bien réfléchir, que Colomb parle ici de l’Amérique ou, pour mieux m’exprimer, du monde transatlantique dont il est question dans Platon et ailleurs, notamment dans la Revue américaine, t. I ; mais ce n’est pas à cela qu’il fait allusion, car il croyait encore qu’il avait été dans les Indes-Orientales, dans le pays des épices et des perles.
  46. Les indigènes sont ce qu’ils étaient, et malgré les persécutions religieuses qu’ils ont subies, ils n’ont guère changé que le nom de leur religion, du moins dans tous les États-Unis. Voyez H. Schoolcraft.