Lettres persanes/Lettre 52

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Texte établi par André LefèvreA. Lemerre (p. 110-112).

LETTRE lii.

Rica à Usbek.
À ***.


J’étois l’autre jour dans une société où je me divertis assez bien. Il y avoit là des femmes de tous les âges : une de quatre-vingts ans, une de soixante, une de quarante, laquelle avoit une nièce de vingt à vingt-deux. Un certain instinct me fit approcher de cette dernière, et elle me dit à l’oreille : Que dites-vous de ma tante, qui, à son âge, veut avoir des amants et fait encore la jolie ? Elle a tort, lui dis-je : c’est un dessein qui ne convient qu’à vous. Un moment après, je me trouvai auprès de sa tante, qui me dit : Que dites-vous de cette femme, qui a pour le moins soixante ans, qui a passé aujourd’hui plus d’une heure à sa toilette ? C’est du temps perdu, lui dis-je ; et il faut avoir vos charmes pour devoir y songer. J’allai à cette malheureuse femme de soixante ans, et la plaignois dans mon âme, lorsqu’elle me dit à l’oreille : Y a-t-il rien de si ridicule ? Voyez cette femme qui a quatre-vingts ans, et qui met des rubans couleur de feu ; elle veut faire la jeune, et elle y réussit : car cela approche de l’enfance. Ah ! bon Dieu, dis-je en moi-même, ne sentirons-nous jamais que le ridicule des autres ? C’est peut-être un bonheur, disois-je ensuite, que nous trouvions de la consolation dans les faiblesses d’autrui. Cependant j’étois en train de me divertir, et je dis : Nous avons assez monté ; descendons à présent, et commençons par la vieille qui est au sommet. Madame, vous vous ressemblez si fort, cette dame à qui je viens de parler et vous, qu’il me semble que vous soyez deux sœurs, et je ne crois pas que vous soyez plus âgées l’une que l’autre. Eh ! Vraiment, Monsieur, me dit-elle, lorsque l’une mourra, l’autre devra avoir grand-peur : je ne crois pas qu’il y ait d’elle à moi deux jours de différence. Quand je tins cette femme décrépite, j’allai à celle de soixante ans : Il faut, Madame, que vous décidiez un pari que j’ai fait ; j’ai gagé que cette dame et vous (lui montrant la femme de quarante ans) étiez de même âge. Ma foi, dit-elle, je ne crois pas qu’il y ait six mois de différence. Bon, m’y voilà ; continuons. Je descendis encore, et j’allai à la femme de quarante ans. Madame, faites-moi la grâce de me dire si c’est pour rire que vous appelez cette demoiselle, qui est à l’autre table, votre nièce ? Vous êtes aussi jeune qu’elle ; elle a même quelque chose dans le visage de passé, que vous n’avez certainement pas ; et ces couleurs vives qui paroissent sur votre teint… Attendez, me dit-elle : je suis sa tante ; mais sa mère avoit pour le moins vingt-cinq ans plus que moi : nous n’étions pas de même lit ; j’ai ouï dire à feu ma sœur que sa fille et moi naquîmes la même année. Je le disois bien, Madame, et je n’avois pas tort d’être étonné.

Mon cher Usbek, les femmes qui se sentent finir d’avance par la perte de leurs agréments voudroient reculer vers la jeunesse. Eh ! comment ne chercheroient-elles pas à tromper les autres ? Elles font tous leurs efforts pour se tromper elles-mêmes, et se dérober à la plus affligeante de toutes les idées.

À Paris, le 3 de la lune de Chalval, 1713.