Libre comme Liberté/4

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Chapitre IV — Destituer Dieu
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Bien que leur relation fût tendue, Richard Stallman hérita de sa mère un caractère marquant : la passion pour la politique progressiste.

Toutefois, ce caractère prendrait plusieurs décennies à émerger. Au cours des premières années de sa vie, Stallman vécut dans ce qu'il admet maintenant être un « vide politique ».[1] Comme la plupart des américains durant les années Eisenhower, la famille Stallman passa les années 50 à essayer de retrouver une normalité perdue lors de la Deuxième Guerre mondiale.

« Le père de Richard et moi étions des démocrates, mais assez heureux pour en rester là », raconte Mme Lippman, se rappelant les années que la famille avait passé dans le Queens. « Nous n'étions pas beaucoup impliqués dans la politique locale ou nationale. »

Cependant, tout cela commença à changer à la fin des années 1950 quand Alice divorça de Daniel Stallman. Le retour à Manhattan représenta davantage qu'un changement d'adresse : ce fut une nouvelle identité, indépendante, mais aussi la fin d'une tranquille harmonie.

« Je pense que mon goût pour l'activisme politique m'est venu pour la première fois lorsque je me suis rendue dans le Queens à la bibliothèque municipale et que j'ai découvert qu'il n'y avait qu'un seul livre sur le divorce », se rappelle Mme Lippman. « Le divorce était très contrôlé par l'Église catholique, du moins à Elmhurst, où nous vivions. Je pense que c'est la première fois que j'eus conscience des forces qui contrôlent secrètement nos vies. »

De retour dans les quartiers de son enfance, au Upper West Side de Manhattan, Mme Lippman fut surprise des changements survenus depuis son départ vers Hunter College dix ans et demi plus tôt. Durant l'après-guerre, la demande croissante en logements transforma le quartier en un lieu d'affrontement politique. D'un bord se tenaient les politiciens municipaux pro-développement et les affairistes espérant reconstruire de nombreux immeubles du quartier pour faire face à l'accroissement du nombre d'employés de bureau arrivant en ville. De l'autre bord se tenaient les pauvres irlandais et les locataires porto-ricains qui s'étaient trouvés un refuge abordable dans le quartier.

Au début, Mme Lippman ne savait quel camp choisir. En tant que nouvelle arrivante, elle se sentit attirée par un logement neuf. Cependant, en tant que mère célibataire aux revenus minimaux, elle partageait les mêmes difficultés que les plus pauvres locataires alors qu'un nombre croissant de projets de développement n'était destiné qu'aux plus riches résidents. Indignée, Mme Lipmann commença à chercher les moyens de combattre cette machine politique qui essayait de transformer son quartier en clone d' Upper East Side.

Elle raconte que son premier contact avec le siège local du parti Démocrate eut lieu en 1958. À la recherche d'une garderie qui s'occuperait de son fils pendant qu'elle travaillait, elle avait été abasourdie par l'état de l'un des centres appartenant à la ville et destiné aux citoyens à faibles revenus. « Tout ce dont je me souviens, c'est l'odeur de lait caillé, les couloirs sombres, et la pénurie de provisions. J'avais déjà été enseignante en école maternelle privée. Le contraste était tellement immense. Nous n'avons jeté qu'un regard à la salle, et nous sommes partis. J'en étais bouleversée. »

Cependant, sa visite à l'antenne du parti s'avéra décevante. La décrivant comme « la proverbiale salle enfumée », Mme Lippman raconte qu'elle est alors devenue consciente, pour la première fois, que la corruption pouvait être à l'origine de l'hostilité à peine voilée de la ville envers les citoyens les moins nantis. Au lieu de retourner au siège, Mme Lippman décida de rejoindre l'un des nombreux clubs dont l'objectif était de réformer le parti Démocrate et renverser les derniers vestiges de la machine Tammany Hall. Mme Lippman et son club, dénommé le Woodrow Wilson/FDR Reform Democratic Club, commencèrent à se présenter aux réunions de planification et au conseil municipal, demandant à y participer.

« Notre but principal était de combattre Tammany Hall, Carmine DeSapio et son acolyte »[2] poursuit Mme Lippman. « J'étais la représentante au conseil municipal et impliquée dans la création d'un plan viable de renouveau urbain qui allait au-delà d'une simple addition de demeures luxueuses dans le quartier. »

Cette implication s'épanouit alors en une plus grande activité politique durant les années 1960. En 1965, Mme Lippman était devenue une sympatisante affirmée de candidats politiques tel William Fitts Ryan, un démocrate élu au congrès américain avec l'aide de clubs réformistes, et l'un des premiers représentants américains à se déclarer ouvertement contre la guerre du Vietnam.

Il fallut peu de temps à Mme Lippman pour qu'elle aussi s'opposât à l'intervention des États-Unis en Indochine. « J'étais contre la guerre du Vietnam depuis le moment où Kennedy y avait envoyé des troupes », dit-elle. « J'avais lu les reportages des journalistes qui rendaient compte des premiers instants du conflit. Je croyais leurs pronostics qui prédisaient que cela deviendrait un véritable bourbier. »

Cette opposition pénétra le ménage Stallman-Lippman. En 1967, Mme Lippman se remaria. Son nouvel époux, Maurice Lippman, un major de la Garde Nationale Aérienne, démissionna de ses fonctions en opposition à la guerre. Le fils de Maurice Lippman, Andrew Lippman, était au MIT et donc admissible au sursis étudiant. Cela dit, si ce sursis devait disparaître, comme ce fut le cas plus tard, la menace d'incorporation représentait plus que tout un risque d'escalade pour les États-Unis. Finalement, il y avait Richard qui, bien que plus jeune, faisait face à l'éventualité d'un choix entre le Canada et le Vietnam où la guerre allait perdurer jusqu'au années 1970.

« Le Vietnam était une question majeure dans notre foyer », raconte Mme Lippman. « Nous en parlions continuellement : que ferions-nous si la guerre continuait? que feraient Richard ou son demi-frère s'ils étaient affectés ? Nous étions tous opposés à la guerre et à l'incorporation. Nous pensions cela tout à fait amoral. »

Chez Stallman, la guerre du Vietnam éveillait un mélange complexe d'émotions : confusion, horreur, et en fin de compte, un sentiment profond d'impuissance politique. Enfant ayant du mal à tenir le coup dans l'univers modérément autoritaire de l'école privée, Stallman éprouvait un frisson à la simple idée du camp d'entraînement militaire.

« J'étais anéanti par la peur, mais je ne pouvais imaginer que faire et je n'avais pas le courage d'aller manifester », se souvient Stallman, à qui son dix-huitième anniversaire en mars valut un chiffre effroyablement bas à la loterie d'incorporation lorsque le gouvernement fédéral abolit le sursis collégial en 1971. « Je ne pouvais envisager de déménager au Canada ou en Suède. L'idée de me lever de mon propre chef et de partir quelque part... comment pouvais-je faire cela? Je ne savais pas vivre seul. Je n'étais pas de ceux qui se sentaient confiants devant ce genre de chose. »

Stallman disait qu'il était autant impressionné que honteux devant les membres de la famille qui s'exprimaient. Au souvenir d'un auto-collant sur la voiture de son père faisant un lien entre le massacre de My Lai et les atrocités commises par les nazis durant la seconde guerre mondiale, il se disait « excité » par les gestes d'outrage de son père. « Je l'admirais pour l'avoir fait », dit-il. « Mais je ne m'imaginais pas capable d'y faire quelque chose. J'avais peur que les forces aveugles de l'incorporation ne me détruisent. »

Quoique les détails de sa réticence à se prononcer portassent une teinte de regret nostalgique, Stallman rapporte qu'il était en fait désenchanté par le ton et la direction que prenait le mouvement anti-guerre. Tels les autres membres du Science Honors Program (SHP ― cf. chapitre 3), il voyait les manifestations de fin de semaine à Columbia comme rien de plus qu'un spectacle distrayant[3]. Au bout du compte, poursuit-il, les forces irrationnelles qui menaient le mouvement anti-guerre devenaient indissociables des forces irrationnelles du reste de la culture des jeunes. Au lieu d'aduler les Beatles, les filles de l'âge de Stallman adorèrent soudainement des agitateurs comme Abbie Hoffman et Jerry Rubin. Pour un jeune comme Stallman, qui bataillait pour comprendre ses pairs adolescents, les slogans illusoires tels "faites l'amour, pas la guerre" suscitaient le sarcasme. Ce n'était pas seulement que Stallman, ce jeune décalé aux cheveux courts détestant le rock and roll et les drogues et ne participant pas aux manifestations du campus, ne comprenait rien politiquement : il n'y comprenait rien sexuellement non plus.

« Je n'aimais pas beaucoup la contre-culture », admet-il. « Je n'aimais pas cette musique. Je n'aimais pas la drogue. J'avais peur de la drogue. Je n'aimais surtout pas l'anti-intellectualisme, et n'aimais pas les préjugés contre la technologie. Après tout, j'aimais un ordinateur. Et je n'aimais pas l'anti-américanisme idiot que je rencontrais souvent. Il y avait des gens au mode de pensée si simpliste qui, n'approuvant pas la conduite des États-Unis dans la guerre du Vietnam, se devaient de supporter les vietnamiens du Nord. Ils ne pouvaient imaginer une position plus complexe je suppose. »

De tels commentaires atténuent les tendances à la timidité. Ils soulignent aussi un trait de caractère qui deviendrait la clé de la maturation politique de Stallman. Pour lui, la confiance politique était directement proportionnelle à la confiance personnelle. Avant 1970, Stallman devint confiant en peu de choses en dehors du domaine des mathématiques et des sciences. Néanmoins, son assurance en mathématiques lui donna une bonne base pour examiner de manière purement logique le mouvement anti-guerre. Ce faisant, Stallman y trouva ce qui faisait défaut. Bien qu'opposé à la guerre du Vietnam, il ne voyait aucune raison de désavouer la guerre comme moyen de défense de la liberté ou de correction des injustices. Plutôt que d'élargir le fossé entre lui et ses pairs, Stallman choisit de garder l'analyse pour lui.

En 1970, à son départ pour Harvard, Stallman laissa derrière lui les conversations nocturnes du dîner à propos de politique ou de la guerre du Vietnam. Rétrospectivement, Stallman décrit la transition entre l'appartement maternel de Manhattan et le dortoir de Cambridge comme une « évasion ». Cependant, les pairs qui l'observèrent virent peu de signes suggérant une expérience libératrice.

Dan Chess, un ancien collègue de classe du SHP également admis à l'université, se souvient : « Il semblait plutôt misérable les premiers temps à Harvard. On pouvait voir que l'interaction humaine lui posait une réelle difficulté, or, c'était inévitable ici. Harvard était un endroit intensément social. »

Pour faciliter la transition, Stallman s'appuyait sur ses forces : les mathématiques et la science. Comme les autres membres du SHP, Stallman réussit aisément l'examen de qualification à Math 55, le légendaire cours « camp d'entraînement » pour les étudiants des premières années « concentrées » mathématiques à Harvard. Dans cette classe, les membres du SHP formaient une unité solide. « Nous étions la mafia math », relate Chess en riant. « Harvard n'était rien, du moins comparé au SHP. »

Pour obtenir le droit de se vanter, Stallman, Chess et les autres devaient passer par Math 55. Promettant l'équivalent de quatre ans de maths en deux semestres, le cours favorisait les vrais fanatiques. « C'était un cours fascinant », raconte David Harbater, ancien membre de la « mafia math », maintenant professeur de mathématiques à l'université de Pennsylvanie. « On peut probablement dire sans crainte qu'il n'y a jamais eu de cours pour universitaire débutant aussi intense et avancé. La phrase que j'utilise pour bien en rendre compte est que, entre autres choses, au deuxième semestre, nous discutions de géométrie différentielle des espaces de Banach. C'est habituellement à ce moment que les yeux s'écarquillent, car la plupart ne commencent à parler des espaces de Banach qu'en deuxième année. »

De soixante-quinze étudiants, la classe s'est rapidement réduite à vingt vers la fin du second semestre. De ces vingt, raconte Harbater, « seulement dix savaient réellement ce qu'ils faisaient ». De ces dix, huit deviendraient professeurs de mathématiques, et un enseignerait la physique.

« L'autre », souligne Harbater, « était Richard Stallman. »

Seth Breidbart, vétéran du SHP et collègue de classe de Math 55, se souvient de Stallman se distinguant de ses collègues, même à ce niveau: « Il était tatillon d'une manière bien étrange », poursuit Breidbart. « Il y a une technique standard en mathématiques que tout le monde fait de travers. C'est un abus de notation où vous définissez une fonction pour quelque chose, et ce que vous faites, c'est définir une fonction et ensuite prouver qu'elle est bien définie. Sauf que la première fois qu'il l'a fait et présenté, il a défini une relation et prouvé que c'était une fonction. C'est exactement la même preuve, mais il a utilisé la bonne terminologie ce que personne d'autre n'a fait. C'était simplement sa manière d'être. »

Ce fut en Math 55 que Richard Stallman commença à cultiver sa réputation de génie. Breidbart en convint, mais Chess, à la fibre plus compétitive, se refusa à cette conclusion hâtive disant que le couronnement de Stallman en tant que meilleur mathématicien de la classe n'intervint que l'année suivante. Aujourd'hui professeur de maths au Hunter College, Chess affirme: « C'était durant la classe traitant de l'analyse réelle. Je me souviens effectivement que, dans une démonstration sur les mesures de nombres complexes, Richard proposa une idée qui était une métaphore de l'équation différentielle. C'était la première fois que je voyais quelqu'un résoudre un problème de manière brillante et originale. »

C'était pour Chess un moment troublant. Tel un oiseau heurtant une fenêtre transparente en plein vol, il lui faudrait quelque temps pour réaliser que certains niveaux d'intuition étaient tout simplement hors de portée.

« C'est ainsi avec les mathématiques », reprend Chess. « Vous n'avez pas besoin d'être mathématicien de haut niveau pour reconnaître un grand talent en mathématiques. Je savais que je l'étais, mais je pouvais aussi voir que je n'occupais pas le premier rang. Si Richard avait choisi d'être mathématicien, il serait devenu un mathématicien hors pair. »

Les succès de Stallman en classe étaient contrebalancés d'autant par son manque de réussite dans l'arène sociale. Alors que les autres membres de la mafia math se rassemblaient pour s'attaquer aux problèmes de Math 55, il préférait travailler seul, même dans la vie quotidienne. Dans sa demande d'hébergement à Harvard, Stallman avait exposé ses préférences. « J'avais indiqué que je préférais un camarade de chambre invisible, inaudible et imperceptible », dit-il. Effort lucide plutôt rare de la part de la bureaucratie, les bureaux d'hébergement de Harvard acceptèrent sa demande en lui octroyant une chambre pour une personne au cours de sa première année.

Breidbart, le seul de la mafia math à partager un dortoir avec Stallman cette première année, raconte qu'il apprit lentement mais sûrement à interagir avec les autres étudiants. Il se souvient que les autres collègues du dortoir, impressionnés par la logique perspicace de Stallman, commençaient à apprécier ses interventions lorsqu'un débat intellectuel faisait rage dans la salle à manger ou les pièces communes.

« Nous avions ces séances habituelles où nous refaisions le monde ou bien imaginions ce que serait le résultat de telle chose », se rappelle Breidbart. « Supposons que quelqu'un découvre un sérum d'immortalité. Que faites-vous? Qu'en seront les résultats politiques? Si vous le donnez à tout le monde, la planète devient surpeuplée et l'humanité meurt. Si vous limitez le sérum, si vous décidez que seuls ceux vivant actuellement peuvent en avoir mais pas leurs enfants, alors vous vous retrouvez avec une sous-classe de personnes qui n'en ont pas. Richard était plus compétent que la majorité pour voir les conséquences insoupçonnées de toute décision. »

Stallman se rappelle les discussions d'une manière saisissante. « J'étais toujours en faveur de l'immortalité », dit-il. « J'étais choqué que la plupart des gens voyaient l'immortalité comme une mauvaise chose. De quelle autre manière pourrions-nous voir ce que sera le monde dans 200 ans? »

Quoique mathématicien et débatteur de premier ordre, Stallman se tenait à l'écart de challenges précis qui auraient pu confirmer sa réputation brillante. Vers la fin de la première année à Harvard, Breidbart se souvient comment Stallman évita subtilement l'examen Putnam, une prestigieuse épreuve ouverte aux étudiants en mathématiques américains et canadiens. En plus de donner une chance aux étudiants de mesurer leurs connaissances avec celles de leurs pairs, l'examen Putnam était un outil de premier ordre pour le recrutement dans les départements académiques de mathématiques . Selon une légende du campus, le meilleur score vous qualifiait automatiquement pour l'obtention d'une bourse universitaire à l'école de son choix, Harvard inclus.

Comme le cours de math 55, l'examen Putnam était un terrible test de mérite. Examen de six heures en deux volets, il semblait clairement conçu pour séparer le bon grain de l'ivraie. Breidbart le décrit comme étant de loin le plus difficile auquel il participa. « Pour vous donner une idée de la difficulté », commente Breidbart, « la note maximale était de 120, et ma note la première année était dans les 30. Cette note fut suffisamment bonne pour me classer 101e à l'échelle du pays. »

Étonné que Stallman, le meilleur étudiant de la classe, ait sauté ce test, Breidbart raconte que lui et un collègue de classe l'avaient coincé dans la salle à manger commune pour lui demander des explications. « Il disait qu'il craignait de ne pas bien réussir », se souvient Breidbart.

Breidbart et cet ami écrivirent rapidement de mémoire sur un papier quelques problèmes qu'ils donnèrent ensuite à Stallman. « Il les a tous résolus », rapporte Breidbart, « m'amenant à croire qu'en craignant de ne pas bien réussir, il voulait dire finir deuxième ou se tromper quelque part. »

Stallman se souvient de cet épisode un peu différemment. « Je me souviens qu'ils m'avaient apporté les questions, et il est possible que j'en aie résolu une, mais je suis certain de ne pas les avoir toutes résolues », dit-il. Néanmoins, Stallman est d'accord avec le souvenir de Breidbart: la peur était la première raison de ne pas passer le test. Malgré un empressement notoire à signaler les faiblesses intellectuelles de ses pairs et professeurs en classe, Stallman haïssait la notion de compétition directe.

« C'est pour la même raison que je n'ai jamais aimé les échecs », renchérit Stallman. « Lorsque je jouais, j'étais si absorbé par la crainte de faire la moindre erreur que j'en faisais des idiotes très tôt dans la partie. La crainte devenait une prophétie s'auto-réalisant. »

Savoir si de telles peurs ont finalement éloigné Stallman d'une carrière en mathématiques est sans importance. À la fin de sa première année à Harvard, il avait d'autres intérêts qui l'éloignaient du domaine. La programmation informatique, une fascination latente durant ses années de collège, devenait une passion véritable. Alors que d'autres étudiants de mathématiques trouvaient un refuge occasionnel dans les cours d'art ou d'histoire, Stallman le trouvait dans le laboratoire de sciences de l'informatique.

Son premier contact concret avec la programmation informatique au centre scientifique d'IBM à New York éveilla son désir d'en apprendre plus. « Vers la fin de ma première année à Harvard, je commençais à avoir assez de courage pour aller visiter les labos informatiques et voir ce qu'ils avaient. Je leur demandais s'ils avaient des copies supplémentaires de manuels que je pourrais lire. »

Emportant ces manuels chez lui, Stallman examinait le cahier des charges des machines, et, comparant avec d'autres appareils qu'il connaissait déjà, il concoctait un programme d'essai, lequel était ensuite ramené au labo avec le manuel emprunté. Bien que certains labos se fussent dérobés à l'idée qu'un garçon étrange venant de la rue puisse travailler sur les machines, la plupart savaient reconnaître une compétence lorsqu'elle se présentait, et laissaient donc Stallman exécuter les programmes qu'il avait créés.

Un jour, vers la fin de sa première année universitaire, Stallman entendit parler d'un laboratoire spécialisé près du MIT. Celui-ci était situé au neuvième étage d'un édifice hors campus, au Tech Square : une nouvelle construction dédiée à la recherche avancée. Selon les rumeurs, le laboratoire se consacrait à l'intelligence artificielle, une science de pointe, et s'enorgueillait de son lot de programmes informatiques et de machines ultramodernes.

Intrigué, Stallman décida de s'y rendre.

Le voyage était court, environ deux miles à pied, dix minutes en train, mais comme allait le découvrir bientôt Stallman, le MIT et Harvard donnent l'impression d'être les pôles opposés d'une même planète. Avec ses connections labyrinthiques entre édifices, le campus de l'institut offrait une architecture ying comparée au yang du spacieux village colonial de Harvard. On pourrait en dire autant du corps étudiant : une collection de « geeks » et anciens lycéens inadaptés, plus connus pour leur prédilection aux canulars que pour leur influence politique.

La relation ying-yang s'étendait aussi au laboratoire d'intelligence artificielle (AI Lab). Contrairement aux laboratoires informatiques d'Harvard, il n'y avait pas de gardien, pas de liste d'attente pour l'accès aux terminaux, pas d'atmosphère formelle du genre : « regardez, mais ne touchez pas ». Au lieu de cela, Stallman trouva une collection de terminaux ouverts et de bras robotiques, vraisemblablement les artefacts de quelque expérience en intelligence artificielle.

Même si les rumeurs laissaient entendre que n'importe qui pouvait s'asseoir à un terminal, Stallman s'en tint au plan original. Lorsqu'il rencontrait un employé du laboratoire, il demandait s'il y avait des manuels supplémentaires à prêter à un étudiant curieux. « Il y en avait, mais beaucoup de choses n'étaient pas documentées », se souvient Stallman. « C'étaient des hackers après tout. »

Stallman repartit avec quelque chose de bien mieux qu'un manuel : un emploi. Alors qu'il ne se souvient pas du premier projet sur lequel il a travaillé, il se rappelle néanmoins être retourné au AI Lab la semaine suivante, s'être accaparé un terminal ouvert et avoir écrit du code informatique.

Rétrospectivement, Stallman ne note rien d'inhabituel à la bonne volonté du AI Lab d'accepter un novice au premier coup d'œil . « C'était comme ça à cette époque », dit-il. « C'est toujours comme ça aujourd'hui. J'embauche quelqu'un quand je le rencontre si je vois qu'il est bon. Pourquoi attendre? Les gens étouffants, qui insistent pour mettre de la bureaucratie partout, n'ont rien compris. Si une personne est compétente, elle ne devrait pas avoir à passer par un long et fastidieux processus d'embauche ; elle devrait être assise à un ordinateur en train d'écrire du code informatique. »

Pour un aperçu de bureaucratie étouffante, Stallman n'avait qu'à visiter les laboratoires informatiques de Harvard. Là, l'accès aux terminaux était attribué au compte-gouttes selon le rang académique. En tant que nouveau, Stallman devait s'inscrire ou attendre jusqu'à minuit, heure à laquelle la plupart des étudiants et professeurs finissaient leurs travaux quotidiens. Attendre n'était pas difficile mais frustrant. L'attente d'un terminal public, tout en sachant qu'une demi-douzaine de machines étaient inutilisées dans les bureaux fermés à clé des professeurs, paraissait le comble de l'illogisme. Bien que Stallman visitât occasionnellement les labos informatiques de Harvard, il préférait la politique plus égalitaire du AI Lab au MIT. « C'était une bouffée d'air frais », dit-il. « Ici, les gens semblaient davantage préoccupés par le travail que par le statut. »

Stallman apprit rapidement que la politique du premier venu, premier servi du AI Lab était amplement due aux efforts de quelques personnes vigilantes. Beaucoup venaient du projet MAC, le programme de recherche subventionné par le Département de la Défense qui avait donné naissance au premier système d'exploitation à temps partagé. Quelques-uns étaient déjà des légendes dans le monde de l'informatique. Il y avait Richard Greenblatt, l'expert maison en langage Lisp et auteur de MacHack, le programme de jeu d'échecs ayant humilié Hubert Dreyfus, un détracteur de l'intelligence artificielle. Il y avait Gerald Sussman, l'auteur du programme robotique HACKER pour empiler des blocs. Et il y avait Bill Gosper, le génie de la maison en mathématiques, alors plongé en pleine programmation frénétique, qui dura 18 mois, motivée par les implications philosophiques du jeu LIFE[4].

Les membres de ce groupe soudé s'entr'appelaient « hackers ». Avec le temps, ils étendirent aussi cet attribut à Stallman. Ce faisant, ils lui inculquèrent la déontologie traditionnelle de « l'éthique hacker ». Être hacker signifie davantage que d'écrire des programmes, apprit Stallman. Cela voulait dire écrire les meilleurs programmes possibles. Cela voulait dire s'asseoir à un terminal trente-six heures durant, sans interruption si nécessaire, pour écrire le meilleur programme possible. Plus important, cela signifiait avoir accès en tout temps aux meilleures machines et aux informations les plus utiles. Les hackers parlaient ouvertement de changer le monde par les logiciels, et Stallman apprit ce dédain instinctif du hacker pour tout obstacle empêchant la réalisation de cette noble cause. Les principales barrières étaient les logiciels de piètre qualité, la bureaucratie universitaire et le comportement égoïste.

Stallman se familiarisa également avec les habitudes et apprit les petites histoires sur la manière dont les hackers, face à un obstacle, le contournaient de manière créative. Stallman s'initia aussi au « hacking de verrou », l'art d'entrer dans les bureaux des professeurs pour « libérer » des terminaux séquestrés. Contrairement à leurs homologues gâtés de Harvard, les membres de la faculté du MIT avaient la sagesse de ne pas traiter un terminal du AI Lab en tant que propriété privée. Si un membre faisait l'erreur d'enfermer un terminal la nuit, les hackers étaient prompts à corriger cette aberration. Ils étaient aussi rapides à envoyer un message si cela se répétait. « On m'avait montré un petit chariot muni d'un lourd cylindre de métal qui avait servi à enfoncer la porte d'un des bureaux des professeurs »,[5] raconte Stallman.

Ces méthodes, quoique manquant de subtilité, avaient un but. Même si, au AI Lab, le nombre de professeurs et administrateurs doublait celui des hackers, l'éthique hacker prévalait. En effet, à l'arrivée de Stallman au laboratoire, les hackers et l'administration avaient évolué ensemble vers une relation proche de la symbiose. En échange de la réparation de machines et de la mise en fonction des logiciels, les hackers obtenaient le droit de travailler sur leurs projets favoris. Souvent ces études tournaient autour d'une amélioration plus poussée des machines et des logiciels. Comme ces jeunes fous de mécanique automobile ( les hot-rodders), les hackers voyaient le bricolage de ces appareils comme un divertissement en soi.

Le système d'exploitation pilotant le mini-ordinateur central PDP-6 du labo reflète le mieux cette manie du bidouillage. Surnommé ITS, abrégé pour Incompatible Time Sharing system (Système Incompatible à Temps Partagé), le système opératoire intègre l'éthique hacker dans sa conception. Les hackers l'avaient conçu et nommé en réaction au système d'exploitation originel du projet MAC, le Compatible Time Sharing System (CTSS -- Système Compatible à Temps Partagé). À cette époque, ils trouvaient la conception du CTSS trop restrictive, limitant les possibilités du programmeur à modifier et à améliorer, si nécessaire, l'architecture interne du logiciel même. Selon une légende transmise par les hackers, la décision de compiler l'ITS avait aussi des couleurs politiques. Contrairement au CTSS, conçu pour l'IBM 7094, l'ITS était compilé spécifiquement pour le PDP-6. En laissant les hackers programmer eux-mêmes le système, l'administration du AI Lab garantissait que seuls les hackers pourraient l'utiliser aisément. Dans le monde féodal de la recherche universitaire, la manœuvre réussit. Bien que la propriété du PDP-6 fût partagée avec d'autres départements, les chercheurs en Intelligence Artificielle en ont rapidement eu le monopole.[6]

L'ITS possédait des caractéristiques que la plupart des logiciels commerciaux n'offriraient pas avant des années, tels le multi-tâches, le dépannage [debugging], et l'édition en mode plein-écran. En l'utilisant avec le PDP-6 comme support, le labo put déclarer son indépendance vis-à-vis du projet MAC peu avant l'arrivée de Stallman.[7]

En tant qu'apprenti-hacker, Stallman s'enticha rapidement de l'ITS. Bien que rebutant pour la plupart des nouveaux venus, le programme contenait beaucoup de caractéristiques internes pouvant servir de leçons en développement informatique pour un néophyte comme lui.

« L'ITS avait un mécanisme interne très élégant permettant à un programme d'en examiner un autre », dit-il au souvenir du logiciel. « Vous pouviez analyser tous les statuts d'un autre programme d'une manière très propre et bien détaillée. »

Utilisant cette capacité, Stallman pouvait observer comment des programmes écrits par des hackers traitaient les instructions au moment de l'exécution. Une autre caractéristique appréciée permettait au programme de surveillance de geler, entre deux instructions, une des tâches du programme surveillé. Dans les autres systèmes d'exploitation, une telle commande aurait conduit à un galimatias informatique voire une interruption automatique du système [system crash]. L'ITS permettait de surveiller la performance étape par étape.

« Si vous disiez 'arrête le travail', [le programme] s'arrêtait toujours en mode utilisateur. Il s'arrêtait entre deux instructions sur ce mode, et tout le travail était ordonné jusqu'à ce point là », raconte Stallman. « Si vous disiez 'continue le travail', il continuait proprement. De plus, si vous changiez le statut de la tâche puis la modifiiez à nouveau, tout restait cohérent. Il n'y avait de statut caché nulle part. »

Vers la fin de l'année 1970, faire du hacking au AI Lab était devenu une activité régulière dans l'agenda hebdomadaire de Stallman. Du lundi au jeudi, il consacrait son temps à ses cours de Harvard. Cependant, dès le vendredi après-midi, il prenait le T, en route vers le MIT pour le restant de la semaine. Stallman faisait habituellement coïncider son arrivée avec la course rituelle à la nourriture. Rejoignant cinq ou six autres hackers dans leur quête nocturne de cuisine chinoise, il sautait à bord d'une vieille bagnole pour passer le pont de Harvard en direction de Boston près de là. Pendant les deux heures suivantes, lui et ses collègues discutaient de tout, passant de l'ITS à la logique interne de la langue chinoise et son système pictographique. Après le dîner, le groupe s'en retournait au MIT et programmait jusqu'à l'aurore.

Pour l'exclu excentrique s'associant peu à ses pairs étudiants, c'était une expérience grisante que de soudainement flâner avec des gens partageant la même prédilection pour les ordinateurs, la science-fiction et la cuisine chinoise. Quinze ans après les faits, lors d'un discours à l'Institut Technique Royal de Suède, Stallman se remémore avec nostalgie : « Je me souviens de nombreux levers de soleil vus en voiture au retour de Chinatown. C'était alors magnifique de voir un lever de soleil, car c'est un moment si calme de la journée. C'est un instant merveilleux pour se préparer à aller dormir. C'est si beau de rentrer chez soi alors que se lève la lumière du jour et que les oiseaux commencent à chanter. Vous pouvez avoir une réelle sensation de douce satisfaction, de tranquilité à propos du travail accompli cette nuit-là. »[8]

Plus Stallman fréquentait les hackers, plus il adoptait leur vision du monde. Étant déjà engagé dans la notion de liberté personnelle, il commença à insuffler à ses actions un sens de la responsabilité collective. Lorsque les autres violaient le code de la communauté, Stallman haussait le ton rapidement. Moins d'un an après sa première visite, il faisait déjà partie de ceux qui forçaient les bureaux fermés pour tenter de récupérer les terminaux enfermés appartenant à l'ensemble de la communauté du laboratoire . Tel un véritable hacker, Stallman ajouta sa touche personnelle à l'art du « hacking de verrou ». L'une des manières les plus artistiques d'ouvrir les portes, communément attribuée à Greenblatt, consistait à passer une tige de fil électrique dans une canne avec, attachée à l'extrémité, une boucle faite de bande magnétique. Glissant la tige sous la porte, un hacker pouvait ainsi la tordre et la tourner de manière à ce que la boucle atteignît la poignée. Si l'adhésif ajouté sur la bande tenait bon, le hacker pouvait ouvrir la porte en quelques mouvements brusques.

Lorsque Stallman essaya, il trouva cela bien mais améliorable. Accrocher la bande au bâton n'était pas toujours facile, de même pour courber la tige de manière à faire tourner la poignée. Stallman se souvient que le plafond des couloirs avaient des plaques pouvant être retirées en les glissant. Quelques hackers, en fait, avaient utilisé le faux plafond pour venir à bout des portes verrouillées, une approche qui recouvrait généralement le hacker de fibre de verre mais qui réussissait.

Stallman étudia une autre alternative. Et si, au lieu de passer une tige sous la porte, un hacker faisait glisser un des panneaux et se tenait au-dessus du montant de la porte?

Stallman prit sur lui d'essayer. Au lieu d'utiliser une tige, Stallman laissa pendre un long ruban magnétique en forme de « u » avec une boucle de ruban adhésif à la base du « u ». Par-dessus le montant de la porte, il laissa pendre le ruban jusqu'à ceinturer la poignée. Remontant le ruban jusqu'à ce que l'adhésif prenne, il le tira vers la gauche, tournant la poignée dans le sens contraire des aiguilles d'une montre. Comme on pouvait s'y attendre, la porte s'ouvrit. Stallman ajouta ainsi un tour personnel à l'art du « hacking de verrou ».

« Parfois vous deviez frapper la porte avec le pied après avoir tourné la poignée de porte », ajoute-t-il, se souvenant des ratés de la nouvelle méthode. « Il fallait un peu d'équilibre pour la tourner. »

Ces activités reflètent la volonté grandissante de la part de Stallman à parler et agir pour défendre ses convictions politiques . L'esprit d'action directe du AI Lab fut une motivation suffisante pour que Stallman sorte de la timide impuissance de son adolescence. Forcer l'entrée d'un bureau pour libérer un terminal n'était pas la même chose que de participer à une marche de protestation, mais c'était bien plus efficace d'une certaine manière : cela résolvait les problèmes de l'instant.

Pendant ses dernières années à Harvard, Stallman commença à y appliquer à l'école les leçons fantasques et irrévérencieuses du AI Lab.

« Vous a-t-il raconté l'histoire du serpent ? », demande sa mère pendant une entrevue. Lui et ses compères de dortoir avaient soumis la candidature d'un serpent pour les élections d'étudiants. Apparemment, le serpent a obtenu un nombre considérable de votes. »

Stallman confirme la candidature du serpent avec quelques mises en garde. Le serpent était un candidat à l'élection au sein de la Currier House, le dortoir de Stallman, et pas au conseil des étudiants du campus. Il se souvient que le serpent avait attiré un nombre significatif de votes principalement grâce au nom de famille qu'il partageait avec son propriétaire. « Les gens peuvent avoir voté pour lui parce qu'ils croyaient voter pour son propriétaire », dit Stallman. « Les affiches de la campagne disaient que le serpent 'rampait vers' son siège. Nous disions aussi que c'était un candidat 'itinérant' puisqu'il avait grimpé dans le mur par une unité de ventilation quelques semaines auparavant, et que personne ne savait où il se trouvait. »

Présenter un serpent au conseil du dortoir n'était qu'une des farces liées aux élections. Pour un vote ultérieur, Stallman et ses compères de dortoir nominèrent le fils du maître de maison. « Sa plate-forme électorale demandait la retraite obligatoire à l'âge de sept ans », se souvient Stallman. Cependant, les canulars de Harvard étaient moins éclatants que les faux candidats du campus du MIT. L'une des plus belles réussites fut un chat dénommé Woodstock qui dépassa en votes tous les candidats humains au cours d'un scrutin à l'échelle du campus. « Ils n'ont jamais annoncé combien de votes Woodstock avait obtenu, et les ont traités comme nuls », se souvient Stallman. « Mais le grand nombre de votes nuls suggérait que Woodstock avait réellement gagné. Deux ou trois années plus tard, une voiture a écrasé Woodstock de manière suspecte. Personne ne sait si le conducteur travaillait pour l'administration du MIT ». Stallman rapporte n'avoir rien eu à faire avec la candidature de Woodstock, « mais je l'ai admiré », ajoute-t-il.[9]

Au AI Lab, les activités politiques de Stallman avaient une couleur plus tranchée. Durant les années 1970, les hackers faisaient face au défi constant des membres de la faculté et de ses administrateurs qui voulaient mettre fin à l'ITS et sa conception engageante envers les hackers. Une des premières tentatives eut lieu au milieu des années 1970, alors que de plus en plus de membres de la faculté demandaient un système de fichiers sécuritaire pour protéger les données de recherche. La plupart des autres laboratoires de recherche avaient installé de tels systèmes vers la fin des années 1960, mais le AI Lab, à l'insistance de Stallman et des autres hackers, était demeuré une zone non-sécurisée.

Pour Stallman, l'opposition au système de sécurité était éthique et pratique. Du côté éthique, il soulignait que l'art du « hacking » reposait sur l'ouverture et la confiance intellectuelles. Du côté pratique, il faisait valoir que la structure interne de l'ITS était construite sur cet esprit d'ouverture et que toute tentative d'inverser cette conception demandait une refonte majeure.

« Les hackers ayant écrit l'ITS avaient conclu que la protection de fichier était habituellement utilisée par un soi-disant administrateur système pour obtenir un pouvoir sur autrui », expliquerait Stallman par la suite. « Ils ne voulaient pas que quelqu'un ait un pouvoir sur eux de cette façon et ils n'ont donc pas implémenté de telles fonctions. Le résultat était que, peu importe ce qui pouvait se casser dans le système, vous pouviez toujours le réparer. »[10]

Avec beaucoup de vigilance, les hackers parvinrent à conserver les machines du AI Lab sans artifice de sécurité. Tout près cependant, au laboratoire de sciences informatiques (Laboratory for Computer Sciences ― LCS) du MIT, l'esprit sécuritaire des membres de la faculté gagna la partie. Le LCS installa son premier système basé sur mot de passe en 1977. Encore une fois, Stallman prit sur lui de corriger ce qu'il considérait comme un relâchement éthique. Accédant au code source qui contrôlait le système de mots de passe, il y intégra une commande logicielle envoyant un message à tout usager du LCS qui tentait de créer un mot de passe unique. Si un utilisateur utilisait starfish [étoile de mer] par exemple, le message renvoyait quelque chose comme: « Je vois que vous avez choisi le mot de passe 'starfish'. Je vous suggère d'utiliser le mot de passe « retour chariot ». C'est plus facile à taper, et cela valide aussi le principe qu'il ne devrait pas exister de mot de passe.[11]

Les usagers qui se servaient de « retour chariot » ― c'est-à-dire les utilisateurs qui appuyaient sur la touche « retour », entrant en fait une chaîne de caractères vide ― laissaient leur compte accessible à quiconque. Aussi angoissant que cela pouvait être pour certains, cela renforçait l'idée du hacker qu'un ordinateur de l'institut, de même que ses fichiers informatiques, appartenaient au public et non à des individus. Lors d'une entrevue en 1984 pour le livre Hackers, Stallman note avec fierté qu'un cinquième des employés du LCS acceptèrent cet argument et employèrent la chaîne de caractères vide comme mot de passe.[12]

Cette croisade de Stallman s'avérera finalement futile. Vers la fin des années 80, même les machines du AI Lab avaient des systèmes de sécurité à mot de passe. Malgré tout, cela représenta une étape importante dans la maturation personnelle et politique de Stallman. Pour un observateur objectif connaissant la future carrière de Stallman, cela révèle un point d'inflexion établi entre l'adolescent timide ayant peur de s'exprimer, y compris sur des questions de vie ou de mort, et l'adulte activiste transformant son agacement et sa persuasion en une occupation à temps plein.

En exprimant son opposition à la sécurité informatique, Stallman faisait appel aux forces qui avaient façonné son passé : la soif de connaissances, le dégoût de l'autorité et l'irritation contre les règles et procédures secrètes qui excluaient certaines personnes naïves. Il s'abreuvait aussi des principes éthiques qui allaient façonner sa vie adulte : la responsabilité communautaire, la confiance et l'esprit d'action directe du hacker. Exprimée en termes de programmation informatique, la chaîne de caractère vide représente la version 1.0 de la vision politique de Richard Stallman ― incomplète en certains points, mais en grande partie, pleinement mature.

Avec le recul, Stallman hésite à donner trop de signification à un événement survenu si tôt dans sa carrière de hacker. « Au début, beaucoup de gens partageaient mon sentiment », dit-il. « Le grand nombre de personnes ayant adopté la chaîne de caractères vide comme mot de passe était un signe que beaucoup pensaient que c'était la meilleure chose à faire. J'étais simplement enclin à militer sur ce point. »

Quoiqu'il en soit, Stallman doit au AI Lab de l'avoir éveillé à l'esprit activiste. Adolescent, Stallman avait observé les évènements politiques avec peu d'idée de ce qu'un individu seul pouvait faire ou dire d'important. Jeune adulte, Stallman s'exprimait sur des sujets où il se sentait très confiant, des sujets tels que l'architecture logicielle, la responsabilité collective, et la liberté individuelle. « J'ai rejoint cette communauté qui avait un style de vie impliquant le respect de la liberté de l'autre », dit-il. « Il me fallut peu de temps pour me rendre compte que c'était une bonne chose. Il m'a fallu plus de temps pour réaliser que c'était un enjeu moral. »

Faire du hacking au AI Lab ne fut pas la seule activité à accroître l'estime de Stallman. À la moitié de sa seconde année à Harvard, Stallman avait rejoint les rangs d'une troupe de danse spécialisée dans les danses folkloriques. Ce qui était initialement une tentative pour rencontrer des femmes et agrandir son cercle social devint rapidement une nouvelle passion à côté du hacking. En dansant devant un public vêtu d'un costume de paysan balte, Stallman ne se sentait plus comme cet étrange enfant de dix ans sans coordination motrice dont les essais au football américain finirent en frustration. Il se sentait confiant, agile et vivant. Pour un bref instant, il ressentit même l'illusion d'un lien émotionnel. Il trouva vite amusant d'être devant un public, et il ne fallut que peu de temps pour qu'il prenne autant goût aux représentations qu'à l'aspect social de la chose.

Bien que la danse et le hacking aient peu amélioré le statut social de Stallman, cela l'aida à surmonter le sentiment d'étrangeté qui avait assombri sa vie pré-Harvardienne. Au lieu de se lamenter sur sa nature bizarre, il trouva le moyen de la célébrer. En 1977, au cours d'un colloque de science-fiction, il tomba sur une femme vendant des boutons faits sur mesure. Excité, Stallman en commanda un avec l'inscription « Destituer Dieu ».

Pour Stallman, l'expression « destituer Dieu » fonctionnait à plusieurs niveaux. Athée depuis son enfance, Stallman vit cela comme une tentative d'ouverture d'un « second front » dans le débat en cours sur la religion. « À l'époque, tout le monde se demandait si Dieu était vivant ou mort », se souvient Stallman. « 'Destituer Dieu' abordait le problème sous un angle différent. Si Dieu était aussi puissant pour créer le monde et ensuite ne rien faire pour corriger les problèmes, pourquoi voudrions-nous adorer un tel Dieu? Ne serait-il pas mieux de le traduire en justice ? »

En même temps, « destituer Dieu » était une boutade satirique sur l'Amérique et son système politique. Le scandale du Watergate des années 70 affecta profondément Stallman. Enfant, Stallman avait grandi en doutant de l'autorité. Maintenant adulte, sa défiance était consolidée par la culture de la communauté hacker du AI Lab. Pour les hackers, le Watergate n'était qu'une manifestation shakespearienne des luttes de pouvoir quotidiennes qui rendaient la vie si difficile à ceux ne bénéficiant d'aucun privilège. C'était une parabole excessive comparée à ce qui se passait quand le peuple échangeait la liberté et l'ouverture pour la sécurité et la commodité.

Remonté par une confiance grandissante, Stallman portait le bouton avec fierté. Les gens assez curieux pour le questionner sur le sujet recevaient tous le même laïus bien préparé : « Mon nom est Jéhovah », disait Stallman. « J'ai un plan précis pour sauver l'Univers, mais pour des raisons de sécurité divine, je ne peux vous dire de quoi il s'agit. Vous allez devoir mettre votre foi en moi car je vois le tableau, mais pas vous. Vous savez que je suis bon parce que je vous l'ai dit. Si vous ne me croyez pas, je vous mettrai sur ma liste d'ennemis et vous jetterai dans une fosse où l'Office du Revenu de l'Enfer vérifiera vos impôts pour l'éternité. »

Ceux qui interprétèrent le jeu comme une parodie littérale des audiences du Watergate ne comprirent que la moitié du message. Pour Stallman, l'autre moitié était quelque chose que seuls ses camarades hackers semblaient comprendre. Cent ans après que Lord Acton ait averti que le pouvoir absolu corrompait absolument, les américains semblaient avoir oublié la première partie du truisme d'Acton : le pouvoir lui-même corrompt. Plutôt que de souligner les multiples exemples de corruption mineure, Stallman était satisfait d'exprimer son indignation envers un système entier qui, en premier lieu, faisait confiance au pouvoir.

« Je me suis dit, pourquoi m'arrêter au menu fretin », dit Stallman, se souvenant du bouton et de son message. « Si nous y allions contre Nixon, pourquoi ne pas y aller contre Monsieur Suprême [Mr. Big]. Telles que je vois les choses, tout être ayant le pouvoir et qui en abuse mérite qu'on le lui retire. »

Notes

  1. Richard Stallman: High School Misfit, Symbol of Free Software, MacArthur-certified Genius (1999) de Michael Gross
  2. Carmine DeSapio a la particularité suspecte d'être le premier patron italo-américain de Tammany Hall, la machine politique de New York. Pour plus d'informations sur DeSapio et la politique du New York d'après-guerre, voyez Skinning the Tiger: Carmine DeSapio and the End of the Tammany Era, - New York Affairs (1975):3:1.
  3. Chess, un autre élève du SHP, décrit les protestations comme un « bruit de fond ». « Nous étions tous politisés », dit-il, « mais le SHP était important. Nous ne l'aurions jamais séché pour une manifestation. »
  4. Hackers de Steven Levy ― Penguin USA, 1984, p. 144. Levy y décrit en cinq pages environ la fascination qu'avait Gosper pour LIFE, un logiciel de jeu mathématique originellement créé par le mathématicien britannique John Conway. Je recommande très chaudement ce livre en tant que supplément, et peut-être même comme prérequis, à celui-ci.
  5. Gerald Sussman, un membre de la faculté du MIT et hacker qui travailla au AI Lab avant Stallman, conteste ce souvenir. Selon Sussman, les hackers ne cassaient jamais les portes pour libérer des terminaux.
  6. Vous excuserez le trop bref résumé de la genèse de l'ITS, un système d'exploitation que bien des hackers considèrent toujours comme la quintessence de leur éthique. Pour en savoir plus sur la signification politique du logiciel, voyez Architects of the Information Society: Thirty-Five Years of the Laboratory for Computer Science at MIT (MIT Press, 1999) ― Simson Garfinkel.
  7. Cf note précédente.
  8. RMS Lecture at KTH (Sweden), (30 octobre 1986) ― Richard Stallman http://www.gnu.org/philosophy/stallman-kth.html
  9. Dans un courriel reçu peu après le dernier cycle d'édition du présent ouvrage, Stallman dit avoir trouvé également une partie de son inspiration politique au campus de Harvard. « Pendant ma première année à Harvard, dans un cours d'histoire chinoise, j'ai lu le récit de la première révolte contre la dynastie Chin », écrit-il. « Cette histoire n'est pas forcément crédible historiquement, mais c'était très émouvant. »
  10. Richard Stallman(1986)
  11. Hackers, Steven Levy, (Penguin USA, 1984) p. 417. J'ai modifié cette citation dont Levy utilise un extrait, pour illustrer plus directement comment le logiciel peut révéler la fausse sécurité du système. Levy utilise l'expression '[tel et tel]'
  12. Hackers , Steven Levy, (Penguin USA, 1984) p. 417.