Manfred

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Manfred
Poème dramatique en trois actes


Horatio, il y a au ciel et sur la terre beaucoup de choses que n'a jamais soupçonnées votre philosophie. Shakespeare, Hamlet.

PERSONNAGES.

MANFRED.
LA FÉE DES ALPES.
UN CHASSEUR DE CHAMOIS.
ARIMANE.
L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
NEMÉSIS.
MANUEL.
LES DESTINÉES.
HERMAN.
GÉNIES, etc.

La scène est dans les Hautes-Alpes, - partie au chateau de Manfred et partie dans les montagnes.


[modifier] ACTE PREMIER.

[modifier] SCÈNE Ire.

La scene représente une galerie gothique. - Il est minuit.

MANFRED, seul.

Il faut remplir de nouveau ma lampe ; mais, alors même, elle ne brillera pas aussi longtemps que je dois veiller : mon assoupissement, - quand je m'assoupis, - n'est point un sommeil ; ce n'est qu'une continuation de ma pensée incessante, à laquelle je ne puis alors résister. Mon cœur veille toujours ; mes yeux ne se ferment que pour regarder intérieurement ; et pourtant je vis, et j'ai l'aspect et la forme d'un homme vivant. Mais la douleur devrait instruire le sage ; souffrir, c'est connaître : ceux qui savent le plus sont aussi ceux qui ont le plus à gémir sur la fatale vérité ; l'arbre de la science n'est pas l'arbre de vie. J'ai essayé la philosophie, et la science, et les sources du merveilleux, et la sagesse du monde, et mon esprit a le pouvoir de s'approprier ces choses, - mais elles ne me servent de rien ; j'ai fait du bien aux hommes, et j'ai trouvé du bon même parmi les hommes, - mais cela ne m'a servi de rien ; j'ai eu aussi des ennemis, nul d'entre eux ne m'a vaincu, beaucoup sont tombés devant moi, - mais cela ne m'a servi de rien : bien ou mal, vie, facultés, passions, tout ce que je vois dans les autres êtres, a été pour moi comme la pluie sur le sable depuis cette heure à laquelle je ne puis donner un nom. Je ne redoute rien, et j'éprouve la malédiction de n'avoir aucune crainte naturelle, de ne sentir battre dans mon cœur ni désir, ni espoir, ni un reste d'amour pour quoi que ce soit sur la terre. - Maintenant, à ma besogne ! -

Puissances mystérieuses ! esprits de l'univers illimité ! vous que j'ai cherchés dans les ténebres et la lumiere, - vous qui environnez la terre, et habitez une essence plus subtile, vous dont la demeure est au sommet des monts inaccessibles, à qui les cavernes de la terre et de l'Océan sont des objets familiers, - je vous évoque par le charme écrit qui me donne autorité sur vous - levez-vous ! paraissez ! (Une pause.)

Ils ne viennent pas encore. - Maintenant, par la voix de celui qui est le premier parmi vous, - par ce signe qui nous fait trembler, - au nom des droits de celui qui ne peut mourir, - levez-vous ! paraissez ! -paraissez ! (Une pause.)

S'il en est ainsi, - esprits de la terre et de l'air, vous ne m'éluderez point de cette maniere : par une puissance plus grande que toutes celles que j'ai déja nommées, par un charme irrésistible qui a pris naissance dans une étoile condamnée, débris brulant d'un monde démoli, enfer errant dans l'éternel espace ; par la terrible malédiction qui pèse sur mon âme, par la pensée qui est en moi et autour de moi, je vous somme de m'obéir : paraissez !

On voit paraitre une étoile à l'extrémité la plus sombre de la galerie ; elle reste immobile, et l'on entend chanter une voix.

PREMIER GÉNIE. Mortel ! J'ai quitté à ta voix mon palais élevé dans les nuages, que le crépuscule a bati de son souffle, et que le soleil couchant d'un jour d'été colore d'une teinte de pourpre et d'azur broSée tout expres pour mon pavillon. Quoique j'eusse pu refuser de me rendre a tes ordres je suis accouru, porté sur le rayon d'une étoile ; j'ai obéi à tes conjurations ; mortel, - fais connaître tes volontés !

La voix du SECOND GÉNIE. Le Mont-Blanc est le roi des montagnes ; elles l'ont couronné il y a lontemps ; il a un trône de rochers, un manteau de nuages, un diademe de neiges. Il a les forets pour ceinture, et sa main tient une avalanche ; mais avant de tomber, cette boule tonnante doit attendre mon commandement. La masse froide et mobile du glacier s'avance chaque jour ; mais c'est moi qui lui permets de passer outre, ou qui l'arrete avec ses glaçons. Je suis le génie de ces lieux : je puis faire trembler la montagne, et l'~giler jusque dans sa base caverneuse ; - et toi, que me veux-tu?

LA VOIX DU TROISIEME GÉNIE. Dans les profondeurs azurées des flots, ou la vague est tranquille, ou le vent est inconnu, ou vit le serpent des mers, ou la sirene orne de coquilles sa verte chevelure, comme l'orage sur la surface des eaux a retenti ton évocation ; dans mon paisible palais de corail, l'écho me l'a apportée : - au génie de l'Océan fais connaître tes désirs!

QUATRIEME GÉNIE. Aux lieux où le tremblement, de erre endormi repose sur un oreiller de feu, où bouillqmreqi des lacs de bitume, ou les racines des Andes s'enfoncent aussi profondément dans la terre que leurs sommets s'élevent haut vers le ciel, ta voix est venue jusqu'à moi, et pour obéir a tes ordres j'ai quitté le lieu de ma naissance. - Ton charme m'a subjugué, que ta volonté me guide!

CINQUIEME GÉNIE. Je vole sur les ailes des vents ; c'est moi qui allume l'orage ; l'ouragan que je viens de quitter est encore brulant des feux de la foudre ; pour venir plus vite vers toi, m'élevant au-dessus de la terre et des mers, j'ai voyagé sur l'aquilon ; la flotte que j'ai rencontrée voguait d'un cours propice, et pourtant elle sombrera avant que la nuit soit écoulée.

SIXIEME GÉNIE. Ma demeure est dans l'ombre de la nuit : pourquoi ta magie m'inflige-t-elle le supplice de la lumière?

SEPTIEME GÉNIE. L'étoile qui règle ta destinée a été réglée par moi avant la naissance de la terre : jamais astre plus frais et plus beau n'accomplit dans l'air sa révolution autour du soleil ; sa marche était libre et régulière ; l'espace ne comptait pas dans son sein d'étoile plus charmante. Une heure survint, - et elle ne fut plus qu'une masse errante de gamme informe, une comète vagabonde, une malédiction, une menace suspendue sur l'univers, continuant à rouler par sa propre force, sans sphere, sans direction, brillante difformité du firmament, monstruosité dans les régions du ciel ! Et toi, qui es né sous son influence, - toi, vermisseau auquel j'obéis et que je méprise, - un pouvoir qui n'est pas le tien, mais qui t'a été preté pour me soumettre à toi, me force de descendre un instant en ce lieu, confondu avec ces génies pusillanimes qui baissent le front devant toi, et de m'entretenir avec un être aussi chétif que toi. - Fils de la poussière, que veux-tu de moi ?

LES SEPT GÉNIES. La terre, l'océan, l'air, la nuit, les montagnes, les vents, ton étoile, attendent tes ordres, fils de la poussiere ; à ta demande tous ces génies sont devant toi : - que veux-tu de nous, fils des mortels ? - Parle !

MANF. L'oubli. -

LE PREMIER GÉNIE. De quoi ? - de qui ? - et pourquoi ?

MANF. De ce qui est au-dedans de moi; lisez-le la; vous le savez, et je ne puis le dire.

LE GENIE. Nous ne pouvons te donner que ce que nous possédons. - Demande-nous des sujets, le souverain pouvoir, l'empire d'une partie de la terre ou de sa totalité, ou un signe par lequel tu puisses commander aux éléments sur lesquels nous régnons ; chacune de ces choses, ou toutes ensemble, deviendront ton partage.

MANF. L'oubli, l'oubli de moi-même. - Ne pouvez-vous pas, de tous ces royaumes cachés que vous m'offrez avec tant de profusion, m'extraire ce que je demande ?

LE GÉNIE. Cela n'est point dans notre essence, dans notre pouvoir. Mais tu peux mourir.

MANF. La mort me le donnera-t-elle?

LE GENIE. Nous sommes immortels, et nous n'oublions pas ; nous sommes éternels, le passé nous est présent aussi bien que l'avenir. Tu as notre réponse.

MANF. Vous vous raillez de moi ; mais le pouvoir qui vous a amenés ici vous a mis à ma disposition. Esclaves ! ne vous jouez pas de ma volonté ! L'âme, l'esprit, l'étincelle de Prométhée, l'éclair de mon être, enfin, est aussi brillant, aussi perçant et d'une portée aussi grande que le vôtre, et il ne le cedera pas au vôtre, quoique emprisonné dans son argile. Répondez, ou vous apprendrez à me connaître!

LE GENIE. Nous répondrons comme nous avons répondu ; tes propres paroles contiennent notre réponse.

MANF. Que voulez-vous dire?

LE GENIE. Si, comme tu le dis, ton essence est semblable à la nôtre, nous avons répondu en te disant que ce que les mortels appellent la mort n'a rien de commun avec nous.

MANF. C'est donc en vain que je vous ai évoqués du sein de vos royaumes ? Vous ne pouvez ni ne voulez venir à mon aide ?

LE GÉNIE. Parle, ce que nous possédons est à toi, nous te l'offrons ; réfléchis avant de nous congédier ; demande-nous encore - l'empire, la puissance, la force, et de longs jours.

MANF. Maudits ! qu'ai-je affaire de longs jours? les miens n'ont déja que trop duré : - arriere ! partez!

LE GÉNIE. Réfléchis encore ; pendant que nous sommes ici, nous ne demandons pas mieux que de te servir ; n'y a-t-il aucun autre don que nous puissions rendre digne de t'être offert ?

MANF. Non, aucun : pourtant, arretez, - un moment encore ; avant que nous nous séparions, je désirerais vous voir face à face. J'entends vos voix, leur son est mélancolique et doux comme la musique sur les eaux, et je vois distinctement une grande étoile brillante et immobile. Montrez-vous à moi tels que vous êtes, un seul, ou tous, sous vos formes accoutumées.

LE GENIE. Nous n'avons point de forme au-dela des éléments dont nous sommes l'âme et le principe ; mais choisis-en une : - c'est sous celle-la que nous paraîtrons.

MANF. Je n'ai pas de choix à faire ; nulle forme sur la terre ne m'est hideuse ou belle. Que le plus puissant d'entre vous revête celle qu'il jugera convenable ; - allons !

LE SEPTIEME GÉNIE (paraissant sous la forme d'une belle femme). Regarde !

MANF. O Dieu! s'il en est ainsi, et si tu n'es pas l'illusion d'un cerveau en démence, je puis être encore le plus heureux des hommes. Je te presserai dans mes bras, et nous serons encore... (L'apparition s'évanouit). Mon cœur est écrasé !

Manfred tombe sans mouvement. - On entend une voix qui chante ce qui suit :

A l'heure où la lune brille sur les vagues, le ver-luisant dans le gazon, le météore sur les tombeaux, le feu follet sur les marécages ; à l'heure ou les étoiles filent, ou l'écho répète la voix du hibou, où les feuilles se taisent dans l'ombre silencieuse de la colline, alors mon âme planera sur la tienne avec un pouvoir et avec un signe.

Au sein du plus profond sommeil, ton esprit ne dormira pas ; il y a des ombres qui ne s'évanouiront pas ; il y a des pensées que tu ne peux bannir ; en vertu d'un pouvoir que tu ignores, tu ne peux jamais être seul ; tu es enveloppé comme dans un linceul, tu es emprisonné dans un nuage, et tu seras à jamais enfermé dans l'esprit de cette incantation.

Quoique tu ne me voies point passer a tes côtés, tes yeux me reconnaîtront pour un objet qui, bien qu'invisible, a été et doit être encore près de toi ; et lorsque, agité par cette terreur secrête, tu tourneras la tête, tu t'étonneras de ne pas me voir, comme ton ombre, sur tes pas ; et ce pouvoir qui se fera sentir à toi, tu seras condamné à dissimuler sa présence.

Un rhythme et des accents magiques t'ont baptisé d'une malédiction, et un génie de l'air t'a enlacé dans un piege ; il y a dans le vent une voix qui te défendra de te réjouir, et la nuit te refusera le repos de son firmament ; le jour aura un soleil qui te fera désirer sa fin.

De tes larmes mensongères j'ai distillé une essence qui a le pouvoir de tuer ; j'ai tiré de ton cœur un sang noir puisé à sa plus noire source ; j'ai dérobé le serpent qui était sur ton sourire, où il roulait ses anneaux comme dans un buisson ; j'ai pris sur tes lèvres le charme qui donnait à toutes ces choses leurs effets les plus malfaisants ; après avoir fait l'essai de tous les poisons, j'ai trouvé que le plus énergique était le tien.

Par ton cœur froid et ton sourire de serpent, par l'abîme sans fond de ta fourberie, par tes yeus si remplis d'un semblant de vertu, par l'hypocrisie de ton âme toujours fermée, par la perfection de tes artifices, qui ont été jusqu'à faire croire que tu avais un cœur humain, par les délices que te font éprouver les douleurs d'autrui, par ta confraternité avec Caïn, je te condamne et t'oblige à être toi-même ton enfer !

Et sur ta tête je verse le vase de malédiction qui te dévoue à cette épreuve ; ta destinée sera de ne pouvoir ni dormir ni mourir ; tu verras sans cesse la mort auprès de toi pour la désirer et la craindre ; voila que déja autour de toi le charme opère, et une chaîne silencieuse pèse sur toi ; contre ton cœur et ton cerveau tout ensemble l'arrêt fatal est prononcé ; - maintenant flétris-toi !

[modifier] SCÈNE II.

Le mont Jungrau. Il commence a faire jour. - Manfred tel seul sur les rochers.

MANFRED.

Les esprits que j'ai évoqués m'abandonnent, - les charmes que j'ai étudiés m'ont déçu, - le remède sur lequel je comptais me torture ; je ne veux plus recourir à une aide surnaturel ; il ne peut rien sur le passé ; et quant à l'avenir, jusqu'à ce que le passé soit englouti dans les ténebres, je n'ai que faire de le chercher, - ô terre ! ô ma mere ! et toi, jour qui commences à poindre ; et vous, montagnes, pourquoi y a-t-il en vous tant de beauté ? je ne puis vous aimer. Et toi, œil brillant de l'univers, qui t'ouvres sur tous, et qui es pour tous un délice, - tu ne luis point sur mon cœur. Et vous, rochers, au sommet desquels je me tiens debout en ce moment, ayant à mes pieds le lit du torrent et les hauts pins qui le bordent, lesquels, vus à cette distance étourdissante, semblent des arbrisseaux ; il suffirait d'un élan, d'un pas, d'un mouvement, d'un souffle, pour me briser sur ce lit de rochers, et reposer ensuite pour toujours. - Pourquoi est-ce que j'hésite ? J'éprouve le désir de me précipiter de cette hauteur, et pourtant je n'en fais rien ; je vois le péril, pourtant je ne recule pas ; mon cerveau a le vertige, pourtant mon pied est ferme : je ne sais quel pouvoir m'arrête et me condamne à vivre, si toutefois c'est vivre que de porter en moi cette stérilité de cœur, et d'être le sépulcre de mon âme ; car j'ai cessé de me justifier à moi-meme mes propres actions, - derniere infirmité du mal. (Un aigle passe devant lui.)

Oui, toi qui fends les nuages d'une aile rapide, dont le vol fortuné s'élève le plus haut vers les cieux, tu fais bien de m'approcher de si près, - je devrais être ta proie, et servir de pâture à tes aiglons ; tu t'éloignes à une distance ou mon œil ne peut te suivre ; mais le tien, en bas, en haut, devant, pénètre à travers l'espace. - Oh ! que c'est beau ! Comme tout est beau dans ce monde visible ! comme il est magnifique en lui-même et dans son action ! Mais nous, qui nous nommons ses souverains, nous, moitié poussière, moitié dieux, également incapables de descendre ou de monter, avec notre essence mixte nous jetons le trouble dans ses éléments, nous aspirons le souffle de la dégradation et de l'orgueil, luttant contre de vils besoins et des désirs superbes, jusqu'à ce qu'enfin notre mortalité prédomine, et les hommes deviennent ce qu'ils ne s'avouent pas à eux-memes, ce qu'ils n'osent se confier les uns aux autres. (On entend de loin la flûte d'un berger.)

Quelle est cette mélodie que j'entends ? C'est la musique naturelle du chalumeau des montagnes, - car ici la vie patriarcale n'est pas une fable pastorale ; - dans l'air de la liberté la flûte mêle ses sons au doux bruit des clochettes du troupeau bondissant ; mon âme voudrait boire ces vibrations. - Oh! si je pouvais etre l'âme invisible d'un son délectable, une voix vivante, un souffle harmonieux ; une jouissance incorporelle, - naître et mourir avec l'intonation fortunée qui m'aurait créé !

(Un chasseur de chamois arrive en gravissant la montagne.)

LE CHASS. C'est par ici que le chamois a bondi, ses pieds agiles ont trompé mon adresse ; mes profits d'aujourd'hui ne paieront pas mes fatigues périlleuses. - Que vois-je ? Cet homme n'est pas de notre profession, et cependant il est arrivé à une hauteur qu'entre tous nos montanards nos meilleurs chasseurs pourraient seuls atteindre ; il est bien vêtu ; son aspect est mâle, et à en juger d'ici, il y a dans son air toute la fierté d'un paysan né libre. - Approchons-nous de lui.

MANF. (sans le voir). Se voir blanchir par la douleur comme ces pins flétris, ruines d'un seul hiver, sans écorce, sans branches, troncs foudroyés sur une racine maudite, qui ne sert qu'à donner le sentiment à la destruction ! Être ainsi, éternellement ainsi, - et avoir été autrement ! Voir son front sillonné par des rides qu'y ont creusées non les années, - mais des moments, - des heures de tortures qui ont été des siecles, - des heures auxquelles je survis ! - O vous, rochers de glace ! avalanches qu'il suffit d'un souffle pour précipiter comme des montagnes croulantes, venez, et écrasez-moi ! J'entends fréquemment au-dessus de ma tete et à mes pieds le fracas de vos bonds redoutables ; mais vous passez sans m'atteindre ; vous allez tomber sur des êtres qui veulent vivre encore, sur la jeune forêt au verdoyant feuillage, sur la cabane ou le hameau du villageois inoffensif.

LE CHASS. Les brouillards commencent à s'élever du sein de la vallée ; je vais l'avertir de descendre, sans quoi il pourrait bien lui arriver de perdre tout à la fois et sa route et la vie.

MANF. Les brouillards bouillonnent autour des glaciers ; les nuages se levent au-dessus de moi en flocons blancs et sulfureux, comme l'écume sur les flots irrités de la mer infernale, dont chaque vague va se briser sur un rivage peuplé où sont entassés les damnés comme les cailloux sur la grève. - Un vertige me saisit.

LE CHASS. Il faut que je l'aborde avec précaution quand je serai pres de lui ; le bruit soudain de mes pas peut le faire tressaillir, et il semble chanceler déja.

MANF. On a vu des montagnes tomber, laissant un vide dans les nuages, faisant tressaillir sous le choc les Alpes leurs sons, remplissant les vertes vallées des débris de leur chute, faisant jaillir soudainement les rivieres, dispersant leurs eaux en poussiere liquide, et obligeant leurs sources a se tracer un nouveau cours ; - c'est ce qui est advenu, dans sa vieillesse, au mont Rosembera ; - que n'étais-je dessous !

LE CHASS. Mon ami ! prends garde, un pas de plus peut t'être fatal ! - Pour l'amour de celui qui t'a créé, ne te tiens pas sur le bord de ce précipice !

MANF. (sans l'entendre). C'eût été pour moi une tombe convenable ; mes os eussent reposé en paix à cette profondeur ; ils n'auraient pas été disséminés sur les rocs, le jouet des vents, - comme ils le seront - quand j'aurai pris cet élan. - Adieu, cieux qui vous ouvrez sur ma tête ; ne jetez pas sur moi ces regards de reproche, - vous n'avez pas été faits pour moi. - Terre, reçois ces atomes ! (Au moment où Manfred va se précipiter, le chasseur le saisit et le retient.)

LE CHASS. Arrête, insensé ! - Quoique la vie te soit à charge, ne souille pas de ton sang coupable la pureté de nos vallées ; viens avec moi, - je ne te lacherai pas.

MANF. je me sens défaillir, - ne me serre pas tant ; - je ne suis que faiblesse ; - les montagnes tournent autour de moi ; - je ne vois plus rien. - Qui es-tu?

LE CHASS. Je te le dirai plus tard, - viens avec moi ; - les nuages s'amoncellent ; - là, - appuie-toi sur moi ; - place ici ton pied, - ici ; prends ce bâton, soutiens-toi un instant à cet arbuste ; - maintenant donne-moi la main, et tiens fortement ma ceinture ; - doucement, - bien, - dans une heure nous serons au chalet ; - viens, nous trouverons bientôt un terrain plus sûr et une espèce de sentier que le torrent a creusé cet hiver : - allons, voila qui est très bien, tu étais né pour etre chasseur. - Suis-moi.