Marie-Claire/5

La bibliothèque libre.
Eugène Fasquelle (p. 16-18).



Aussitôt que mon mal d’yeux fut guéri, un alphabet s’ajouta aux friandises. C’était un petit livre où il y avait des images à côté des mots. Je regardais souvent une grosse fraise que j’imaginais au moins aussi grosse qu’une brioche.

Quand il ne fit plus froid dans la classe, sœur Marie-Aimée me plaça sur un banc entre Ismérie et Marie Renaud, qui étaient mes voisines de lit. De temps en temps, elle me permettait de revenir à mon cher creux, où je trouvais des livres avec des histoires qui me faisaient oublier l’heure.

Un matin, Ismérie m’entraîna en grand mystère pour m’apprendre que sœur Marie-Aimée ne ferait plus la classe, parce qu’elle allait prendre la place de sœur Gabrielle pour le dortoir et le réfectoire. Elle ne me dit pas où elle avait appris cela, mais elle en était toute chagrinée.

Elle aimait beaucoup sœur Gabrielle, qui la traitait toujours comme un petit enfant ; mais elle n’aimait pas cette sœur Aimée, ainsi qu’elle l’appelait avec un air de mépris, quand elle savait n’être entendue que de nous.

Elle disait aussi que sœur Marie-Aimée ne lui permettrait pas de nous grimper sur le dos, et qu’on ne pourrait pas se moquer d’elle comme de sœur Gabrielle, qui montait les marches tout de travers.

Le soir, après la prière, sœur Gabrielle nous annonça son départ. Elle nous embrassa toutes, en commençant par les plus petites. La montée au dortoir se fit en grand désordre : les grandes chuchotaient et se révoltaient à l’avance contre cette sœur Marie-Aimée ; les petites pleurnichaient comme à l’approche d’un danger.

Ismérie, que je portais sur mon dos, pleurait bruyamment, ses petits doigts m’étranglaient un peu, et ses larmes me tombaient dans le cou.

Personne ne pensait à rire de sœur Gabrielle, qui montait péniblement en disant : « Chut ! chut ! » sans se lasser, et sans que le bruit diminuât. La bonne du petit dortoir pleurait aussi : elle me secoua un peu en me déshabillant ; elle disait :

— Je suis sûre que tu es contente, toi, d’avoir ta sœur Marie-Aimée.

Nous l’appelions Bonne Esther.

Des trois bonnes que nous avions, c’était elle que je préférais. Elle était un peu bourrue, mais elle nous aimait bien.

La nuit, elle réveillait celles qui avaient de mauvaises habitudes, afin de leur épargner les verges du lendemain. Quand je toussais, elle se levait et à tâtons me fourrait dans la bouche un morceau de sucre mouillé. Bien des fois aussi, elle m’avait emporté de mon lit, où j’étais glacée, pour me réchauffer dans le sien.