(vers 97 -130)
- Je veux peindre la France une mère affligée,
- Qui est, entre ses bras, de deux enfants chargée.
- Le plus fort, orgueilleux, empoigne les deux bouts
- Des tétins nourriciers ; puis, à force de coups
- D'ongles, de poings, de pieds, il brise le partage
- Dont nature donnait à son besson l'usage ;
- Ce voleur acharné, cet Esaü malheureux,
- Fait dégât du doux lait qui doit nourrir les deux,
- Si que, pour arracher à son frère la vie,
- Il méprise la sienne et n'en a plus d'envie.
- Mais son Jacob, pressé d'avoir jeûné meshui,
- Ayant dompté longtemps en son cœur son ennui,
- À la fin se défend, et sa juste colère
- Rend à l'autre un combat dont le champ et la mère.
- Ni les soupirs ardents, les pitoyables cris,
- Ni les pleurs réchauffés ne calment leurs esprits ;
- Mais leur rage les guide et leur poison les trouble,
- Si bien que leur courroux par leurs coups se redouble.
- Leur conflit se rallume et fait si furieux
- Que d'un gauche malheur ils se crèvent les yeux.
- Cette femme éplorée, en sa douleur plus forte,
- Succombe à la douleur, mi-vivante, mi-morte ;
- Elle voit les mutins tout déchirés, sanglants,
- Qui, ainsi que du cœur, des mains se vont cherchant.
- Quand, pressant à son sein d'une amour maternelle
- Celui qui a le droit et la juste querelle,
- Elle veut le sauver, l'autre qui n'est pas las
- Viole en poursuivant l'asile de ses bras.
- Adonc se perd le lait, le suc de sa poitrine ;
- Puis, aux derniers abois de sa proche ruine,
- Elle dit : « Vous avez, félons, ensanglanté
- Le sein qui vous nourrit et qui vous a porté ;
- Or vivez de venin, sanglante géniture,
- Je n'ai plus que du sang pour votre nourriture ! »

