Nouveaux Contes d’Andersen/Le Sapin

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LE SAPIN
Traduction par David Soldi, De Gramont.
Nouveaux Contes d’Andersen, Hetzel, 1882 (pp. 97-110).


LE SAPIN

Au milieu d’une forêt, en une belle place bien aérée et éclairée par le soleil, croissait un charmant petit sapin. Tout autour de lui se trouvaient une quantité de camarades plus âgés et par conséquent plus grands que lui : des pins altiers et des chênes énormes.

Le plus ardent désir du petit sapin était d’égaler en hauteur ses voisins. Ce désir était tel qu’il ne faisait plus attention au brillant soleil et au ciel bleu ; les joyeux enfants du voisinage qui, en chantant et babillant, cueillaient des fraises et des framboises, passaient inaperçus devant lui. Souvent, quand ils avaient fait de fruits ample provision, ils venaient s’asseoir auprès du petit sapin en disant :

— Comme il est joli et mignon ! Ah ! le beau petit arbre !

Ces paroles, qui auraient dû lui plaire, le remplissaient de dépit.

— Petit, disait-il, toujours petit !

Chaque année, au printemps, il faisait une poussée, et l’année suivante, une poussée encore. Il eût voulu en faire dix.

— Oh ! que je voudrais donc être grand, soupirait-il ; j’étendrais mes branches au loin et de ma cime je dominerais le monde ! Les oiseaux construiraient leurs nids dans mon feuillage, et, lorsque le vent souffle, je saurais m’incliner avec autant de majesté et de grâce que mes orgueilleux camarades.

Ces mauvaises pensées le rendaient insensible à tout ce qui aurait dû le charmer.

Il ne se souciait plus ni des concerts joyeux des oiseaux qui chantaient dans les feuilles, ni des beaux nuages pourprés qui matin et soir flottaient au-dessus de lui, dans l’azur des cieux.

L’hiver arriva et avec lui la neige blanche et étincelante. Souvent un lièvre, poursuivi par les chasseurs, franchissait d’un saut le petit sapin, et cette familiarité blessait au vif son orgueil.

Après deux hivers, il avait grandi assez pour que les lièvres fussent obligés de passer sous ses branches. Ce progrès était trop lent à son gré.

Pousser, grandir et devenir vieux, c’est ce qu’il y a au monde de plus beau, pensait l’arbre.

En automne vinrent des bucherons qui abattirent quelques-uns des plus grands arbres ; tous les ans ils en firent autant. Le jeune sapin ne les voyait plus qu’avec terreur ; car les grands et magnifiques arbres tombaient avec fracas sous leurs cognées. On en coupait les branches, et ils avaient alors l’air si nus et si décharnés qu’on pouvait à peine les reconnaître. Puis on les chargeait sur une voiture, et les chevaux les traînaient hors de la forêt. — Où allaient-ils  ? que devenaient-ils ?

Au printemps, lorsque les hirondelles et les cigognes revenaient, l’arbre de leur dire :

— Ne savez-vous pas où on les a conduits, ne les auriez-vous pas rencontrés ?

Les hirondelles n’en savaient rien, mais une cigogne, réfléchissant un peu, répondit :

— Je crois le savoir ; en m’envolant de l’Égypte, j’ai rencontré plusieurs navires ornés de mâts neufs et magnifiques ; je crois que c’étaient eux : ils exhalaient une forte odeur de sapin. Comme ils étaient fiers de leur nouvelle position !

— Oh ! si j’étais assez grand pour naviguer sur la mer ! Dites-moi, comment est la mer ? À quoi ressemble-t-elle ?

— Ce serait trop long à expliquer, dit la cigogne, et elle s’envola.

— Réjouis-toi de ta jeunesse, lui disaient les rayons du soleil. Réjouis-toi de la beauté, et de ta vie pleine de sève et de fraicheur  !

Et le vent caressait l’arbre, et la rosée répandait ses larmes sur lui, mais le sapin n’y prenait point intérêt.

Vers la Noël les bucherons coupaient souvent de jeunes arbres, qui n’étaient pas même aussi grands que notre sapin. Comme les autres ils étaient chargés sur une voiture et traînés par des chevaux hors de la forêt.

— Où vont-ils ? demanda le sapin. Il y en a qui sont plus petits que moi ; on leur a laissé toutes leurs branches. Où vont-ils ?

— Nous le savons bien, nous le savons bien, gazouillèrent les moineaux. Nous avons été dans la ville, et nous avons regardé à travers les fenêtres. Ils sont arrivés au plus haut point du bonheur et de la magnificence ; on les a plantés au milieu d’une belle chambre bien chauffée pour les orner ensuite de pain d’épices, de bonbons, de joujoux et de cent lumières.

— Et puis… demanda le sapin en frémissant de toutes ses branches ; et puis qu’est-il arrivé  ?

— C’est tout ce que nous avons vu, mais c’était bien beau  !

— Est-ce que moi aussi je serais destiné à une carrière aussi brillante ? pensa le sapin ; cela vaudrait encore mieux que de naviguer sur la mer. Oh ! que le temps est long ! Quand serons-nous à Noël, pour que je parte avec les autres ? Je me vois déjà dans une belle chambre bien chaude, chargé d’ornements. — Et ensuite… — Oui, ensuite il viendrait probablement quelque chose de mieux encore ; sans cela pourquoi nous parer avec tant de luxe ? Comme je suis curieux de savoir ce qui m’arriverait, je souffre d’impatience ; vraiment je suis bien malheureux !

— Réjouis-toi lui disaient le ciel et les rayons du soleil : réjouis-toi de ta jeunesse qui fleurit au sein de la nature paisible.

Toujours inquiet, le sapin, croissait toujours. Son feuillage devenu plus épais et d’un beau vert attirait les yeux du passant, qui ne pouvait s’empêcher de dire : « Quel bel arbre ! »

Noël arriva et il fut choisi le premier. La hache le frappa au cœur. Après un soupir, il tomba presque évanoui. Au lieu de penser à son bonheur, il se sentit tout affligé de quitter le lieu de sa naissance. Il savait qu’il ne reverrait plus ses anciens camarades, les petits buissons, les gracieuses fleurs, qui l’avaient entouré, peut-être pas même les oiseaux.

Son départ le rendait tout triste.




L’arbre ne revint à lui qu’au moment où avec plusieurs autres il fut déchargé dans une grande cour. Un homme arriva et dit en le désignant : « Celui-ci est magnifique ; c’est ce qu’il nous faut. »

Vinrent ensuite deux domestiques eu superbe livrée, qui portèrent le sapin dans le salon d’un grand seigneur ; partout des tableaux d’un grand prix, sur la cheminée des porcelaines de Chine ; les meubles étaient d’ébène et garnis de satin ; les tables couvertes d’objets d’art, de livres illustrés et de magnifiques gravures.

— Il y en a pour cent fois cent écus, disaient les enfants.

On planta le sapin dans une grande caisse pleine de sable ; cette caisse était recouverte et comme vêtue d’étoffes de mille couleurs.

Oh ! comme il tremblait ! que devait-il donc lui arriver ?

Les enfants et les domestiques se mirent à l’orner. Ils suspendirent à ses branches de petits cornets de papier doré remplis de bonbons. Ensuite ils y attachèrent des pommes et des noisettes argentées, toutes sortes de joujoux et plus de cent petites bougies rouges, bleues et blanches. Des poupées qui ressemblaient à de véritables enfants, telles que l’arbre n’en avait jamais vues, se reposaient sur ses branches, et, au sommet de sa couronne, étincelait une étoile semblable à un diamant.

Quel luxe ! quelle splendeur !

— Ce soir, s’écrièrent les enfants, comme il sera beau et brillant de lumières !

— Oh ! pensa l’arbre, je voudrais déjà être à ce soir, et que toutes les bougies fussent allumées ; mais qu’arrivera-t-il après ? Les autres arbres de la forêt viendront-ils me regarder ; les moineaux me verront-ils à travers la fenêtre ; resterai-je ici, hiver et été, toujours paré ainsi ?

Pauvre sapin, qu’il devinait mal ! Et cependant ces réflexions étaient un supplice pour lui.

Le soir arriva, et les bougies furent allumées. Quelle magnificence ! L’arbre tremblait si fort qu’une bougie en tombant mit le feu à l’une de ses branches :

— Aie ! aie ! s’écria-t-il en frémissant.

— Au secours, au secours ! crièrent les enfants. Les domestiques accoururent et éteignirent le feu. Dès ce moment l’arbre n’osa plus trembler  ; il avait peur d’endommager sa parure ; il était tout étourdi de sa splendeur.

Tout à coup les portes s’ouvrirent et une joyeuse troupe d’enfants se précipita dans le salon. Derrière eux venaient les parents.

D’abord les petits restèrent muets d’admiration à la vue de l’arbre de Noël ; mais bientôt ils commencèrent à pousser des cris de joie, et se mirent à danser en rond autour de lui. Bientôt le tirage des lots commença. Chacun avait son numéro ; peu à peu l’arbre se dégarnit. À mesure qu’un numéro était appelé il perdait un de ses joyaux, qui, de ses branches, passait aux mains émues des enfants.

— Que font-ils ? pensa l’arbre ; que va-t-il m’arriver ? Cependant tout ce qu’il avait eu de plus précieux avait peu à peu été détaché de ses branches, les bougies aussi se consumèrent et furent éteintes l’une après l’autre. Alors les parents permirent le pillage des menus objets et des bonbons qui restaient. Les enfants ne se le firent pas dire deux fois. Ils se jetèrent sur le sapin avec tant d’impétuosité qu’il eût été renversé, si son étoile qui le fixait au plafond ne l’eût retenu. Après l’avoir complètement dépouillé de ses ornements, les jeunes pillards se remirent à danser et à jouer ; et personne ne fit plus attention à l’arbre, si ce n’est la vieille bonne, qui vint regarder si l’on n’y avait pas laissé, par hasard, une orange ou une figue dont elle pût faire son profit.




— Une histoire ! une histoire ! s’écrièrent les enfants, et ils attirèrent vers l’arbre un bon et gai vieillard qui s’était fait le compagnon de leurs jeux malgré son âge, et qui s’assit.

— Nous sommes là sous un arbre, dit-il. Ce pauvre sapin coupé nous représente une forêt et peut-être pourra-t-il profiter de ce que je vais vous raconter. Je ne vous dirai qu’une seule histoire. Voulez-vous celle d’Ivède-Avède, ou celle de Cloumpe-Doumpe qui roula en bas d’un escalier ; ce qui ne l’empêcha pas d’arriver plus tard à de grands honneurs, et d’épouser une princesse.

— Ivède-Avède, crièrent les uns ; Cloumpe-Doumpe, dirent les autres.

Et le bonhomme raconta l’histoire de Cloumpe-Doumpe qui roula en bas d’un escalier et épousa une princesse.

Les enfants applaudirent en criant : « Encore une ! encore une ! »

Ils voulaient entendre aussi celle d’Ivède-Avède ; mais ils furent obligés de se contenter de Cloumpe-Doumpe.

Cependant le sapin restait muet et pensif ; jamais les oiseaux de la forêt ne lui avaient raconté rien de pareil.

— Cette histoire doit être vraie, se dit-il, car celui qui l’a racontée m’a l’air d’un bien honnête homme. Qui sait si, moi aussi, je ne finirai pas par rouler en bas d’un escalier et par épouser une princesse. Demain ils vont probablement m’orner de nouveau, me couvrir de lumières, de joujoux, d’or et de fruits ; je me redresserai fièrement et j’entendrai encore une fois l’histoire de Cloumpe-Doumpe et peut-être celle d’Ivède-Avède par-dessus le marché.

Puis il s’abandonna à ses pensées, et resta toute la nuit sombre et silencieux.




Le lendemain matin, les domestiques entrèrent dans le salon.

— Ils vont me faire une nouvelle toilette, pensa l’arbre.

Mais il fut traîné hors de la chambre, monté dans le grenier et jeté dans un coin obscur.

— Qu’est-ce que cela signifie, se demanda-t-il ; que vais-je faire ici ?

Et il s’appuya contre le mur en réfléchissant.

En vérité, il avait le temps de réfléchir ; car les jours et les nuits se passèrent sans que personne entrât dans le grenier : lorsqu’on y vint un jour, c’était pour chercher quelques vieilles caisses, le sapin restait où il était ; on l’eût dit complètement oublié.

— Maintenant nous sommes en hiver, pensa-t-il, la terre durcie est couverte de neige, il faut qu’on attende le printemps pour me planter ; c’est pour cela sans doute qu’on m’a mis à l’abri ; les hommes sont vraiment bons, et ils savent prendre leurs précautions ; seulement, c’est dommage que ce grenier soit triste et si abandonné : pas même un petit lièvre. C’était pourtant bien gentil, lorsque dans la forêt un petit animal venait jouer sous mon ombre, ou quand des oiseaux babillards venaient se dire leurs secrets sur mes branches. Il est vrai que dans ce temps-là je m’en fâchais ; ah ! que j’avais donc tort. Ici, rien de tout cela ; je m’ennuie horriblement !

Pip ! pip ! firent deux petites souris qui sortaient de leur trou, accompagnées bientôt d’une troisième. Elles flairèrent le sapin et se glissèrent dans ses branches.

— Quel terrible froid, dit l’une, n’est-ce pas, mon vieux sapin ?

— Je ne suis pas vieux du tout, répondit l’arbre, il y en a de bien plus âgés que moi.

— D’où viens-tu ? que sais-tu ? as-tu vu les plus beaux pays du monde ? Connais-tu l’office, ce bon endroit où de nombreux fromages sont couchés sur des planches, où sont suspendus tant de jambons  ; là où l’on danse sur des paquets de chandelles, où l’on entre maigre et d’où l’on sort gras ?

— Je ne connais rien de tout cela, mais je connais la forêt où le soleil brille au milieu des arbres, et où les oiseaux chantent gaiement leur refrain.

Puis il raconta sa jeunesse ; et les petites souris, qui n’avaient, jamais rien entendu de semblable s’écrièrent :

— Comme tu es heureux d’avoir vu toutes ces belles choses !

— Oui, dit le sapin, dans ce temps-là, il est vrai, j’étais assez heureux.

Puis il leur raconta son aventure du soir de Noël, sans oublier la magnificence avec laquelle on l’avait orné. Les petites souris l’écoutaient avec plaisir.

— Tu sais raconter d’une manière charmante, dirent-elles.

Et la nuit suivante elles revinrent avec quatre de leurs compagnes pour que le sapin leur répétât son histoire.

L’arbre raconta de nouveau, et ajouta tout bas cette réflexion :

— Oui, c’était un temps bien heureux, et il peut revenir encore. Cloumpe-Doumpe roula bien en bas de l’escalier, ce qui ne l’empêcha pas d’épouser une princesse.

Et ce disant, il pensa à une petite aubépine qui poussait dans la forêt, et qui lui semblait une véritable princesse.

La nuit suivante, il eut un auditoire encore plus nombreux, et, le dimanche d’après, deux gros rats se joignirent aux souris pour l’écouter.

— Vous ne savez que cette histoire ? demandèrent les rats.

— Rien que celle-là, et le soir où je l’entendis pour la première fois fut le moment le plus heureux de ma vie.

— Elle n’est pourtant pas bien intéressante ; n’en sauriez-vous pas une autre qui parlât de lard et de chandelle ou qui concernât l’office ?

— Non, répondit l’arbre.

— En ce cas merci et portez-vous bien, dirent les rats, et ils s’en retournèrent chez eux.

Peu à peu les souris disparurent aussi et l’arbre resta seul de nouveau.

— C’était pourtant bien gentil, se dit-il, lorsque les petites souris venaient s’asseoir autour de moi pour m’entendre raconter ; maintenant cela aussi est fini ! Comme je serai content, lorsqu’on me retirera d’ici !




En effet il fut retiré du grenier. Un matin les domestiques arrivèrent et le descendirent dans la cour.

— Je revis enfin, pensa l’arbre, en sentant le grand air et les rayons du soleil ; et, dans sa joie, il oubliait de se regarder lui-même.

La cour aboutissait à un jardin magnifique. Les roses et le chèvrefeuille se montraient à travers le grillage, l’air était embaumé de leurs doux parfums. Sous les tilleuls les hirondelles volaient en chantant : « Quiirrevire vite ! mon mari est venu ! » Mais en chantant ainsi elles ne pensaient guère au sapin.

— Je me sens revivre, disait-il toujours, en étendant ses branches, sans s’apercevoir qu’elles étaient jaunies et desséchées, et que lui-même se trouvait dans un coin au milieu des orties.

Cependant il avait conservé à son sommet l’étoile dorée, qui brillait au soleil. Dans la cour jouaient quelques-uns de ces joyeux enfants, qui, dans la soirée de Noël, avaient dansé autour de l’arbre ; le plus petit courut vers lui et arracha l’étoile.

— Regardez ce que j’ai trouvé sur ce vilain vieux sapin, s’écria-t-il, en marchant sur les branches qu’il faisait craquer sous ses pieds.

L’arbre se regarda et soupira. Ah ! qu’il se trouva laid en effet à côté des arbres et des fleurs qui vivaient, fleurissaient et verdissaient à quelques pas de lui. Il eût voulu se cacher dans le coin obscur du grenier ; il pensait à sa vivante et calme jeunesse dans la forêt, aux gloires de la Noël, et aux aimables visites des petites souris qui étaient venues entendre l’histoire de Cloumpe-Doumpe.

— Hélas ! hélas ! dit-il, j’ai été heureux, j’ai tenu le bonheur et je n’ai pas su en jouir. Tout est fini pour moi.




Bientôt vint un homme qui coupa le sapin en petits morceaux, en fit un fagot, le porta dans la cuisine, et le mit sous la marmite. En se sentant dévoré par le feu, il poussa, en pétillant, soupirs sur soupirs. Il se rappelait les beaux jours d’été dans la forêt, les nuits d’hiver lorsque les étoiles étincelaient au ciel ; toute sa vie passa dans sa mémoire comme un rêve. — Quelques instants après l’arbre n’était plus que cendres et poussière.




Cependant les enfants jouaient toujours au jardin et le plus jeune avait attaché sur sa poitrine l’étoile dorée que le sapin vaniteux avait portée pendant la soirée la plus brillante de sa vie.

C’était là tout ce qui restait du pauvre arbre.




L’histoire de ce sapin est celle de beaucoup d’hommes. Heureux dans la condition modeste où ils ont vu le jour, ils méconnaissent leur bonheur. La vanité les pousse vers des contrées lointaines. Comme des arbres à qui manque le sol natal, ils vont mourir sur la terre étrangère — déplorant, mais trop tard, leur sotte ambition.