Observations sur quelques grands peintres/Michel-Ange de Caravage

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MICHEL-ANGE DE CARAVAGE.

Michel-Ange Mérigi, connu sous le nom de Michel-Ange de Caravage, un des peintres les plus originaux de l’Italie, eut pendant long-temps une vogue prodigieuse : on peut le regarder comme l’inventeur d’une manière qui trouva de nombreux imitateurs. Ceux qui l’ont exactement suivie, et ceux qui, en l’imitant, ont conservé leur caractère propre, auront toujours moins de célébrité que lui. Très-fort dans quelques parties de la peinture, très-foible dans d’autres, il fut admiré de beaucoup de gens, et peu senti et déchiré par beaucoup d’autres.

Sur une surface plate donner aux objets la rondeur et la saillie qu’ils ont dans la nature, et offrir cette saillie de la manière la plus piquante que la nature puisse la présenter elle-même ; voilà, sans doute, une des grandes parties de la peinture, et le but qu’elle a dû avoir avant tous les autres. Le Caravage est un de ceux qui l’ont approché de plus près. À la force, à la vérité du clair-obscur, il joint la force et la vérité de la couleur, et c’est là un de ses caractères distinctifs : pour obtenir ces vérités, il affecta d’éclairer les objets d’en haut avec des lumières étroites, il donna à la nature qu’il imitoit, des masses d’ombre larges et vigoureuses, qui accroissoient beaucoup l’éclat des lumières : ces moyens, dont il a tiré grand parti, sont une des choses qui le caractérisent le mieux. Ils ont cependant été employés par d’autres ; mais il est le premier qui s’en soit servi pour faire des ouvrages célèbres. Cette manière neuve séduisit l’Italie, et fit au Caravage une réputation étonnante. Manfrède, le Valentin, l’Espagnolet, le Guerchin, furent ceux qui, dans la même route, eurent de plus brillans succès ; ils y mirent pourtant des nuances particulières qu’il est aisé d’apercevoir, et qui déterminent leur originalité.

Choisir ce que la nature produit de plus aimable, de plus grand et de plus noble, peindre la grâce et l’expression, toucher, instruire, élever l’âme, c’est le plus précieux avantage de la peinture, c’est la première partie de ce bel art : on peut dire même que par elle l’art est, à quelques egards, au-dessus de la nature ; il la présente sous un aspect où elle se trouve rarement ; il rassemble des beautés qui sont rarement ensemble, il peut en offrir que beaucoup d’hommes n’ont jamais eu occasion de voir dans la nature même. Non-seulement il peint la beauté du corps, il peint encore celle de l’âme par les actions qu’il représente, et par la noblesse des expressions : l’art quelquefois a fait verser des pleurs ; Démosthène brûlant, il échauffe l’amour de la patrie ; nouveau Tirthée, il entraîne les guerriers au combat ; enchanteur puissant, il peut ranimer, faire naître toutes les passions ; il peut, du sein des morts, évoquer les peuples antiques et les présenter à nos yeux ; sous ses mains tonnent les Dieux, et les hommes souvent ont adoré ses ouvrages.

Par cette partie de la peinture, on arrive au plus haut degré de la gloire dans les beaux-arts ; c’est par elle que la Peinture et la Poésie sont sœurs ; avec elle on pardonne aisément de n’avoir pas les autres : cette partie savante et sublime, Michel-Ange de Caravage ne la possédoit point, il ne la cherchoit pas ; il n’étoit flatté que de l’imitation exacte et fière de la nature qu’il avoit sous les yeux ; il méprisoit tous les ouvrages où ne se trouvoit pas cette imitation ; voilà ce qui lui donna tant de détracteurs : cependant Annibal Carrache et le Dominiquin brillèrent moins que lui pendant leur vie ; les choses ont bien changé depuis !

L’admiration que fait naître toutes les beautés qui frappent les yeux, celles du coloris, des effets de la lumière, celle qui tient à l’étonnement est bien plus prompte que celle qui naît de la noblesse des pensées et de la correction du dessin : l’une saisit au premier aspect, l’autre s’accroît par la réflexion ; elle est presque en raison de l’instruction, de la justesse, de l’élévation de l’esprit de celui qui l’éprouve ; tout le monde est susceptible de la première, bien moins de gens le sont de la seconde : l’une, enthousiaste d’abord, devient souvent mode, et donne une réputation qui s’affoiblit en vieillissant ; l’autre fait celle que la postérité confirme toujours et augmente le plus souvent.

On ne sauroit faire trop d’éloges de la force du coloris du Caravage, de la vérité de son clair-obscur, de la saillie qu’il a donnée à tous les objets qu’il a peints. Personne, mieux que lui, n’a fait disparoître la toile peinte. Dans toutes les collections où ses tableaux sont placés, ils jouent toujours un très-beau rôle : il y en avoit un aux Dominicains d’Anvers, que Rubens appeloit son maître ; et Giordano ne manquoit pas d’en copier lorsqu’il en trouvoit l’occasion. On en conserve plusieurs au Musée Napoléon : le plus fameux est celui du Christ porté au tombeau, conquis par nos armes triomphantes, et qui étoit regardé comme un des excellens tableaux de Rome : on ne peut, en effet, porter plus loin la vigueur du coloris et l’exacte imitation de la saillie de la nature : il sert même à prouver que la nature commune, énergiquement imitée, a toujours un aspect imposant et une sorte de grandeur. Quelque part que soit cet ouvrage, il attirera toujours l’admiration, et soutiendra toujours la célébrité qu’il avoit en Italie, et qu’il a conservée en France. Sans contredit, le Caravage manquoit de beaucoup de parties de la peinture, mais il en possédoit plusieurs principales à un si haut degré, que la postérité lui a donné une place très-distinguée parmi les peintres les plus renommés : elle est d’autant plus méritée, qu’aux beautés qui étonnent dans ses ouvrages, se trouve réunie l’originalité la plus fortement décidée.

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