Pèlerinage à la tombe d’Adam Smith

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Journal des économistes, mai 1876
Arthur de Studnitz

Pèlerinage à la tombe d’Adam Smith

Sur le chemin d’Édimbourg, à Dundee, se trouve dans une petite baie le port de Kirkcaldy. Dans ce petit bourg est né, le 5, juin 1723, l’esprit qui, dans l’opinion d’un grand nombre, a été le plus fécond du dernier siècle, Adam Smith.

Il n’y a pas bien longtemps encore, on montrait la maison où l’auteur de l’Inquiry in to the nature and causes of the wealth of the nation a composé son ouvrage immortel. C’est là dans cette chambre qu’il se tenait debout tourné vers la cheminée et appuyant contre le mur sa tête exubérante de pensées. Comme suivant la mode d’alors, il avait les cheveux fortement pommadés, on dit qu’il pourvut d’une large tache de graisse la paroi de son cabinet de travail ; mais au grand regret des touristes anglais et américains qui font la chasse aux reliques, le mur a été repeint depuis et la tache a disparu.

Henri-Thomas Buckle a érigé, dans son Introduction à l’histoire de la civilisation anglaise, le monument suivant à Adam Smith : « Que l’on considère l’œuvre sur la recherche des nations, soit au point de vue de l’étendue des pensées qui y surgissent pour la première fois, soit au point de vue de son influence pratique, c’est probablement le livre le plus important qui ait jamais été écrit. »

À la vérité, des monuments semblables constatant l’importance d’Adam Smith, se trouvent dans tous les ouvrages qui s’occupent de l’histoire de la plus moderne des sciences, de l’économie politique ; ils se trouvent tacitement, dans presque chaque loi économique qui a été rendue dans ce siècle. Mais n’est-il pas remarquable que ces monuments n’aient été réalisés jusqu’ici par aucun signe extérieur ? N’est-il pas surprenant au plus haut degré que jusqu’à ce jour ni l’Écosse, la patrie plus étroite du grand investigateur, ni la grande Bretagne, sa patrie plus large, ni même l’Europe civilisée n’aient songé sérieusement, si je ne me trompe, à ériger à Adam Smith un seul monument en bronze ou en pierre ?[1]

L’auteur de ces lignes ne sait pas exactement si, dans la nouvelle université de Glasgow, il y a un buste d’Adam Smith ; il n’a pas reçu jusqu’ici de réponse à une lettre qu’il a écrite pour s’en informer. En tout cas, il n’a pas trouvé à Glasgow, malgré de longues recherches, une statue du penseur, qui a passé dans cette ville un grand nombre d’années, des plus fécondes, de sa vie.

Sur la plus belle place de toutes les villes écossaises, sur le George Square de Glasgow, se trouve au centre, à côté d’autres sculptures, la haute statue de Walter Scott, reproduite d’ailleurs souvent en Écosse, avant tout à Édimbourg, comme signe extérieur de la reconnaissance du peuple. Dans l’angle sud-ouest de la même place est le monument de l’inventeur de la machine à vapeur, dans l’angle nord-ouest, celui de sir Robert Peel, de l’homme tout particulièrement appelé à mettre en pratique les doctrines de son maître Adam Smith, enfin dans l’angle sud-est se trouve le monument du maître des monnaies, Graham, homme relativement peu connu hors de l’Écosse.

Et l’angle nord-est de la place, qui reste, est vide ! il n’est pas orné par l’image de l’homme auquel l’invention contemporaine de James Watt a dû sa valeur principale ! Caries machines à vapeur nous seraient de bien peu d’utilité, si nous n’avions secoué les chaînes qui nous empêchaient de nous en servir. Chaque coup de piston de la machine à vapeur devrait rappeler, en même temps que James Watt, l’homme qui a donné à la domination de l’homme sur la vapeur la plus grande utilité possible pour la prospérité des peuples. Et pourquoi est-ce précisément cet homme qu’on oublie dans la ville de commerce et d’industrie la plus florissante d’Écosse ?

Mais tournons les yeux vers la capitale ! A Édimbourg, dans l’Athènes moderne, dans la ville des monuments, au centre intellectuel du pays, dans la cité où jusqu’ici tout mérite était couronné et où Adam Smith n’a pas seulement enseigné, mais a vécu et exercé une influence pratique après la publication de son grand ouvrage, où Adam Smith est mort, à Édimbourg, dira-t-on, le peuple écossais a certainement élevé un monument visible à son grand citoyen.

Mais j’ai bien souvent parcouru Édimbourg dans tous les sens, j’y ai vu bien des noms immortalisés par le métal ou la pierre, je n’ai pu découvrir de trace d’un monument d’Adam Smith, ni dans les verts Princes gardens ornés du monument gothique de Walter Scott, ni sur le Carlton Hill où brillent les monuments d’un Burns, d’un Dugald Stewart (le biographe d’Adam Smith), d’un Nelson, d’un Playfair, le célèbre mathématicien, et le magnifique monument national, sur le modèle du Parthénon, élevé aux guerriers tombés à Waterloo. Môme là, où l’on jouit d’une vue étendue sur le Firth of Forth couvert de voiles qui semblent toutes gonflées par le souffle du libre échange, même là, au point le plus magnifique de la ville, la plus magnifique et la plus célèbre d’un peuple grand et honoré, même là on a oublié le plus grand de ses fils !

Je me tourne vers l’université. J’entre sous un superbe portique soutenu par quatre grande colonnes doriques. Je me dirige d’abord vers la Bibliothèque. Là se trouvent réunis plus de 150,000 volumes. Je pénètre dans une vaste salle, qui a bien deux cents pieds de long. Cette salle, comme celle de la bibliothèque de l’université de Dublin, est ornée de deux longues rangées des bustes en marbre des professeurs et auditeurs « les plus célèbres » de l’université. Parmi ces hommes, les plus célèbres, manque… Adam Smith. Je n’en crois pas mes yeux et demande au garçon qui me conduit si le buste d’Adam Smith a été placé en quelque autre lieu plus en évidence ou dans une salle quelconque de l’université. Mais à toutes mes interrogations, il ne fait que secouer la tête et répondre : non.

Je quitte l’université et entre dans plusieurs magasins d’objets d’art où l’on vend en quantités innombrables des vues reproduisant tout ce qui est remarquable à Édimbourg et même ce qui ne l’est pas. Je demande une vue du tombeau d’Adam Smith. Personne ne peut m’en procurer une, personne même ne semble connaître Adam Smith. There are lots of Smith in Edinburgh, « il y a beaucoup de gens ici qui s’appellent Smith, » me dit un marchand de gravures.

Je me mets à la recherche du tombeau d’Adam Smith. Il est dans le cimetière de Canongate à côté de l’église de Canongate dans le High Street. Nous nous trouvons dans un entourage de bien grand monde ; car High Street signifie dans toute l’Angleterre et une partie de l’Écosse la rue du grand monde. Le High Street d’Edimbourg est à la vérité sombre et étroit et les maisons sont habitées par des gens du bas peuple. Quel autre effet produit le beau Princes street avec ses hôtels ressemblant à des palais et ses grands magasins ! Mais les pignons du High Street indiquent que là demeurait jadis l’aristocratie de la cour d’Écosse sous les Stuarts. Là et à proximité du Castle, — car très-souvent les High Street conduisent au château, — est située l’ancienne résidence du duc de Gordon ; là se trouve Milton House, la demeure de lord Milton, un juge écossais éminent ; là bas est Moray House, l’hôtel du comte de Moray, où Olivier Cromwell a logé en passant, la maison où, dit-on, a été décidée la décapitation de Charles I. Non loin de là, mais déjà dans une rue latérale, est la maison où résidaient le savant lord Monboddo et la belle miss Burnet. Nous sommes sur un sol aristocratique, mais aussi sur un sol. classique ; car le poète Burns fréquentait la maison de lord Monboddo, et la mort de miss Burnet motiva l’un de ses plus touchants sonnets. Smollett aussi a habité le voisinage, savoir la maison du célèbre imprimeur des Wawerley novels. Enfin, et c’est là le principal, on trouve encore là la maison bien conservée de John Knox, maison composée de trois pièces meublées simplement, la chambre commune, la chambre à coucher et le cabinet de travail. Du haut de cette fenêtre, aux petites vitres enchâssées dans le plomb, le réformateur de l’Ecosse, a prêché sa doctrine. John Knox a été honoré de beaucoup de monuments en Écosse. Le plus beau de tous est la grande statue érigée au plus haut point de la nécropole en terrasse de Glasgow, cette ville de morts avec coupoles, tours et rues au vrai sens du mot.

Le tombeau du réformateur économique du globe n’est éloigné que de quelques pas de la maison de John Knox. Il n’est pas facile à découvrir dans le cimetière de Canongate, car on ne trouve pas ici de conducteur, preuve que l’endroit est peu visité. Et cependant ce n’est pas seulement Adam Smith qui est inhumé là, c’est encore Dugald Stewart, dont nous avons déjà parlé, de plus l’artiste Allan David, enfin le poète Ferguson, auquel Burns a posé une simple pierre.

Après de longues recherches, je trouvai le tombeau du grand écossais. Il faut passer sur beaucoup d’autres tombes pour en approcher. Il est adossé contre le mur de derrière d’un bâtiment qui est habité par un employé, et dont une fenêtre donne sur le tombeau. Contre le mur s’appuie un pierre peu ornée d’environ dix pieds de hauteur, où se trouve la simple inscription qui suit :

Here are deposited the remains of Adam Smith, author of the Theory of Moral sentiments and « Wealth of Nations ». He was born 5th June 1723 and he died 17th July 1790.

Mais quelle ironie de la destinée ! A gauche, à côté de la tombe d’Adam Smith, l’ennemi le plus terrible des douanes, est la tombe d’un employé des douanes, de Richard Elliston Philipps, « one of the commissioners of the customs. »

Cela a été la dernière, mais non l’unique, ironie du sort à l’égard d’Adam Smith. L’auteur du libre échange était le fils d’un employé des douanes et Adam Smith se rendit lui-même, deux ans après la première édition de son grand ouvrage, à Édimbourg comme employé des douanes. Adam Smith obtint ce poste par l’intermédiaire du duc de Buccleuch, qui le lui procura pour le mettre au-dessus des besoins de la vie. Néanmoins il est hors de doute que les obligations que lui imposaient ses fonctions pesèrent lourdement sur l’esprit du grand investigateur. Et pourtant personne n’avait plus besoin de repos qu’Adam Smith, qui avoue lui-même qu’il produisait très-lentement. Il manquait absolument de la facilité de son ami Hume, dont les œuvres furent imprimées la plupart sur le manuscrit original. De fait Adam Smith n’a publié pendant les douze dernières années de sa vie, qu’il a passées à Édimbourg, aucun ouvrage nouveau, bien qu’il eût réuni de nombreux matériaux pour de nouveaux travaux. Il les fit même brûler. C’est un bonheur que ses notes sur sa Theory of moral sentiments, aient déjà été imprimées avant sa mort. Ainsi Adam Smith vivait dans le silence et la retraite à Édimbourg, remplissant consciencieusement ses fonctions, mais perdu pour le monde et ses progrès. Son revenu lui suffit pour acquérir une petite bibliothèque qui fut dispersée entre ses parents après sa mort. Sa cousine, miss Douglas, dirigeait son ménage. Une table simple, mais hospitalière, réunissait chaque semaine un petit nombre d’amis. Adam Smith n’a aimé qu’une fois, une jeune fille belle, pleine d’esprit, d’après son biographe ; des difficultés l’ayant empêché de se marier avec elle, il préféra ne partager son cœur qu’entre sa science et ses amis.

Il repose là, celui qui a fait le bonheur des hommes dans le plus vrai sens du mot ! Sa tombe est entourée d’un grillage en fer, mais il manque à cette grille une porte qui donnerait accès au tombeau, qui permettrait au disciple enthousiaste de porter quelque jour à son maître un bouquet de fleurs !

La tombe d’Adam Smith est complètement négligée. Des tessons et des écailles d’huîtres la couvrent en partie. Les mauvaises herbes qui croissent en abondance ne parviennent pas à voiler ces débris ; car on paraît en jeter de temps en temps de nouveaux sur le tombeau, de la fenêtre qui se trouve au-dessus.

C’est ainsi qu’on honore en Écosse le plus grand des Écossais !

D’ailleurs nous ne voulons pas taire que l’Angleterre ne s’est pas occupée davantage du grand homme. Je n’ai remarqué de monument d’Adam Smith ni à Londres, ni dans aucune autre ville anglaise. Et cependant c’est à Adam Smith avant tout que les riches districts manufacturiers d’Angleterre doivent leur prospérité. La métropole a accordé avec justice une petite place parmi ses nombreux monuments à Richard Cobden, le disciple d’Adam Smith ; quant au maître elle l’a oublié. Parmi les centaines de monuments de la. cathédrale de St-Paul et de l’abbaye de Westminster, où l’on a érigé un second monument à Richard Cobden, il n’y a pas une pierre, un tableau, qui ait consacré même un mot de souvenir au hardi libre échangiste dont les doctrines forment la base de la politique commerciale de la nation la plus commerçante de l’univers.

Et lorsque le 17 juillet dernier, on célébra à Greenwich la fête du Cobden Club, la fête cosmopolite par excellence, la fête à laquelle ont pris part les libres échangistes de toutes les parties du monde, de toutes les zones, de toutes les nations, lorsque plus d’une parole enthousiaste fut prononcée en l’honneur du libre échange, dans cette fête, sur les bords de la Tamise, le fleuve le plus favorisé par le libre échange, on a oublié de rappeler, comme l’auteur de ces lignes qui est resté jusqu’à la fin s’en est convaincu, que le choix du jour de la fête était tombé sur l’anniversaire de la mort du fondateur du libre échange !

Si en Écosse et en Angleterre, on a tellement négligé le grand mort, l’Allemagne ne pourrait-elle pas faire mieux !

Il ne saurait être question par l’Allemagne d’ériger le monument dont les pierres sont encore dans les carrières de marbre d’Angleterre.

Il est beau que tout un peuple témoigne sa reconnaissance à de grands hommes par des monuments en pierre ou en bronze ; mais il est plus utile que les moyens, nécessaires à cet objet, soient employés à des œuvres qui ne témoignent pas seulement de la reconnaissance, mais qui en même temps portent des fruits. Mais si une partie du peuple allemand partage l’opinion qu’il est temps enfin de faire quelque chose, au moins en Allemagne, pour conserver le souvenir du grand homme, on prêtera peut-être quelque attention à la proposition de réunir, en l’honneur d’Adam Smith, les fonds d’un monument qui serait plus fructueux qu’une statue de bronze ou de marbre.

Dans le cours de ce printemps s’accomplira le siècle au commencement duquel a paru le livre sur la Richesse des nations. Personne jusqu’ici n’a appelé l’attention sur ce fait. Devrait-il passer inaperçu ?

S’il ne le doit pas, il n’y a peut-être pas de meilleur moyen pour célébrer cet événement, que la création d’une fondation à l’usage de ceux qui ont la volonté et la capacité de développer la grande science, des progrès de laquelle dépend le progrès des peuples et des individus.

Un prix décerné annuellement à des travaux sur des questions économiques donnerait facilement le moyen de reconnaître le plus digne. Et si les sommes réunies étaient suffisantes pour que leurs intérêts pussent subvenir largement à des voyages à l’étranger, le lauréat du prix serait assez récompensé par la possibilité d’un pareil voyage, et le progrès de la science en recevrait une nouvelle impulsion[2],


Arthur de Studnitz.
(Extrait du Die Gegenwart, de Berlin, du 26 février 1876).



  1. Le maire de Kirkcaldy, qui a fait visiter à l’auteur de ces lignes à l’occasion du dernier International Festival à Londres, m’a appris que dans le Townhall de Kirkcaldy se trouve un petit buste en marbre d’Adam Smith, par Maricotti. Mais ni touristes ni manuels de voyageur ne disent mot de ce buste.
  2. Voyez dans le dernier numéro, d’avril 1876, p. 133, la lettre de la Société d’économie politique de Paris, sur le projet d’un congrès, en l’honneur du centenaire de la publication de l’ouvrage d’Adam Smith.