Page:Leroux - L'Epouse du Soleil.djvu/110

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


dans la pierre enveloppait toute la salle.

De l’endroit où se trouvaient Raymond et Orellana, on apercevait plusieurs chapelles disposées symétriquement autour de la grande pièce centrale. L’une d’elles était consacrée à la lune, divinité qui tenait le second rang dans la vénération publique comme mère des Incas. Son effigie était représentée de la même manière que celle du soleil sur une plaque colossale, mais cette plaque était d’argent comme il convenait à la lueur pâle et argentée de la douce planète. Une autre chapelle était dédiée aux armées du ciel qui sont les étoiles, cour brillante de la sœur du soleil ; une autre était consacrée aux terribles ministres de ses vengeances, le tonnerre et l’éclair ; une autre à l’arc-en-ciel et, dans ces chapelles, tout ce qui n’était pas en argent était en or, en or, en or[1].

Le Temple de la Mort représentait à peu près toutes les dispositions de l’antique Temple du Soleil du Cuzco et il ne devait certainement d’avoir traversé les siècles avec toute sa magnificence qu’à la montagne et au lac qui le protégeaient, qu’au mystère dont ses prêtres n’ont cessé de l’entourer, car combien en ont entendu parler qui ne l’ont jamais vu, même parmi ces Indiens dont la piété et la prière naviguent encore aujourd’hui entre les cérémonies de la religion nouvelle et les rites des ancêtres[2]. Les couloirs de la nuit en sont bien gardés ; la foule n’y fut jamais admise et en dehors des grands dignitaires et des victimes qui y viennent, elles, pour n’en point sortir, après avoir contemplé la figure de la Mort, il fallait le prodigieux hasard qui avait servi Raymond et Orellana pour pénétrer dans cette enceinte par un étroit boyau oublié depuis des générations.

Quand ses yeux, peu à peu, se furent accoutumés à cet éclat comme, tout à l’heure, ils s’étaient accoutumés à l’obscurité, Raymond distingua tous les détails du Temple. Son regard fut attiré par l’autel central élevé de plusieurs marches et sur lequel étaient disposées les coupes d’or remplies de graines de maïs, les encensoirs pour les parfums, les aiguières destinées à recevoir le sang du sacrifice et le grand couteau d’or dans le plat d’or.



LE DIEU ASSIS
DANS SA LUMIÈRE


Le regard de Raymond descend encore et il aperçoit alors rampant sur les dalles qu’il avait cru désertes, glissant d’un autel à l’autre, et de chapelle en chapelle, actifs à la besogne religieuse et finissant de tout préparer pour la cérémonie, les trois gnomes, les trois gardiens du Temple aux trois crânes hideux. La casquette-crâne, à qui les mammaconas ont donné dès son plus jeune âge, par la déformation de sa tête, le goût du sang, presse les deux autres et de temps à autre saute sur les degrés de l’autel, se hausse jusqu’au plateau d’or et regarde le couteau. Derrière l’autel et au-dessus de l’autel, il y a une sorte de pyramide d’or au sommet de laquelle se trouve un trône d’or. « Le trône du Roi », dit Orellana. Des deux côtés de l’autel, et devant l’autel, il y a trois autres pyramides assez hautes, mais qui ne sont pas en or. Et il semble bien que ce sont les seules choses du temple qui ne soient pas en or. Ce sont des pyramides de bois. « Les trois bûchers », dit Orellana.

— Les bûchers ?… mais est-ce qu’on va la brûler ? demande la voix expirante de Raymond.

— Non ! non ! elle, elle va être murée vive ; elle, c’est l’Épouse du Soleil ! Pourquoi veux-tu qu’on brûle l’épouse du Soleil ? Cela ne se fait pas ! Tu n’as donc jamais parlé de ces choses avec un simple petit enfant aïmara. Un simple petit enfant aïmara sait cela ! Les petits enfants ne voient pas le Temple de la Mort tant qu’ils n’y doivent pas mourir, mais tout le peuple aïmara et les petits enfants du peuple aïmara savent ce qui s’y passe. Tais-toi

  1. Prescott. Si le lecteur ne voit dans ce tableau que les couleurs romanesques de quelque El Dorado fabuleux, il doit se rappeler ce qui a été dit des palais des Incas et considérer que ces maisons du Soleil comme on les nommait, étaient le réservoir commun où se réunissaient tous les ruisseaux de la bienfaisance publique et privée dans toute l’étendue de l’empire. Certaines assertions peuvent avoir été fort exagérées par la crédulité, et d’autres par le désir d’exciter l’admiration. Ce qu’il y a de certain c’est que la peinture brillante que j’ai reproduite est garantie par ceux qui virent ces édifices au moment de la conquête et dans toute leur magnificence. À l’arrivée des étrangers, beaucoup d’objets précieux furent enterrés par les indigènes ou jetés dans les eaux des rivières et des lacs ; et le lac Titicaca doit garder aujourd’hui encore dans son lit profond de fabuleuses richesses.
  2. Lorsque la science moderne étonnée de l’immobilité de l’Inca, c’est-à-dire de la perpétuité de ses mœurs, de ses croyances et de son souvenir, se demande à quel phénomène est dû un pareil miracle et qui peut, ainsi, chez eux, entretenir de cette façon le feu sacré, elle est obligée d’envisager l’hypothèse de cérémonies mystérieuses qui continuent à être célébrées loin de tout élément européen dans quelque coin perdu des Andes.