Page:Leroux - L'Epouse du Soleil.djvu/124

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et il y a une vivante dans ces tombes ! » Une lutte terrible s’engage entre le vieillard et Raymond pour la possession de l’outil qui reste fatalement dans les mains du jeune homme. Alors, tandis que Raymond recommence d’ébranler avec rage ces murs funèbres, le vieillard, pour le dernier effort de sa vie, parvient à tirer à lui la seconde pierre et à sortir de sa tombe le squelette enveloppé de bandelettes de sa fille chérie, de sa Maria-Christina qu’il serre dans ses bras, qu’il étreint, qu’il couvre de baisers, avec lequel il roule sur les dalles du temple, et sur lequel, après un heureux soupir, il s’endort pour toujours.

Orellana est mort, mais il a retrouvé sa fille.



LE DÉSESPOIR
DE RAYMOND


Et Raymond, lui, retrouvera-t-il Marie-Thérèse ?… Encore une tombe ouverte… et encore une morte !… Ô mystère des dieux ! Mystère du Temple de la Mort qui ne rend que ses morts et qui ici garde la jeune épouse vivante !… Chancelant, criant, pleurant, enfonçant les ongles dans sa chair, se déchirant, prêt à s’offrir lui-même, pantelante victime, au dieu féroce à qui il faut de la chair et du sang, Raymond, titubant, tombant, se relevant, traînant derrière lui sa pioche inutile qui ne sait plus où frapper… essaie encore de comprendre, de se rendre compte… Son regard insensé fait le tour de ce temple circulaire où tous les ornements se répètent, où il est presque impossible de trouver un point de repère… Alors, il ne sait plus… il va au hasard… Cela vaut peut-être mieux !… Le hasard lui donnera peut-être ce que le raisonnement lui a refusé, lui livrera cette tombe où parmi les quatre-vingt-dix neuf mortes, a été enfouie la vivante. Et il frappe !… Mais combien lourdement maintenant… oh ! combien lourdement !… Ah ! que la pioche est lourde entre ses mains tremblantes !… Il n’en peut plus !… Il ne peut plus !… Elle lui échappe… Et, lui, reste là, les bras ballants, les yeux hagards… regardant les yeux des mortes qui le fixent au milieu des débris de sa besogne sacrilège… Il y a combien d’heures qu’il travaille ? Les rayons obliques du soleil ont remonté le long des murs, puis ont disparu, et la lumière qui les suit s’est retirée à son tour. Et l’ombre est venue. Et la nuit… Sur les marches de l’autel où il s’est traîné, il est étendu, enveloppé par la nuit, qui jette sur son agonie des voiles aussi noirs que ceux des mammaconas et il ferme les yeux pour dormir ou pour mourir. Puisque Marie-Thérèse est morte !…


DERNIER CHAPITRE


DANS LEQUEL IL EST PROUVÉ QUE LES AMOUREUX NE DOIVENT JAMAIS DÉSESPÉRER DE LA PROVIDENCE


Un matin que le petit bateau a vapeur qui fait le service du lac Titicaca passait au large des Îles, il fut hélé par un grand Indien quichua qui se tenait debout dans sa pirogue de totora et, sous son puncho, agitait désespérément les bras. Le bateau ralentit sa marche et le capitaine, ayant compris qu’il s’agissait de sauver un blanc, lequel gisait étendu au fond du canot consentit à stopper. C’est ainsi que Raymond Ozoux rentra dans la civilisation.

Après une fièvre qui l’eût fatalement emporté s’il ne s’était justement trouvé dans le pays où le Monde a appris à la guérir, il se réveilla dans l’honnête lit d’un marchand de laine d’alpaca de Punho, lequel se trouvait à bord du Yavari quand on y avait hissé le pauvre corps frissonnant de Raymond et qui en avait eu pitié. L’Indien avait raconté qu’il avait trouvé la nuit précédente, l’étranger, — quelque touriste sans doute — au milieu des ruines de l’Île sainte, perdu, abandonné et râlant. Il lui avait fait boire de l’eau rose[1] et l’avait transporté dans son canot, dans l’espérance de rencontrer le Yavari au petit jour. Ayant dit, l’Indien s’était éloigné sans avoir voulu recevoir aucune récompense. On l’estima bien honnête, car, fouillé, Raymond fut trouvé porteur d’une somme importante et l’on ne comprit guère que le quichua ne l’eût point dépouillé.

Quand le malade fut en état de comprendre ce qui se disait autour de lui et qu’on lui eut rapporté l’incident de l’Indien, il ne douta point que ce généreux quichua dont on lui avait fait la description fût Huascar lui-même.

En sa qualité de Grand-Prêtre du Temple de la Mort, Huascar avait dû être ramené par ses devoirs sacerdotaux dans ce lieu maudit, y avait découvert Raymond, les traces de sa besogne sacrilège, et sans doute les cadavres des trois gardiens du Temple sur les degrés de la chapelle de la Lune. La froide colère calculatrice de l’Indien avait alors inventé pour Raymond le pire supplice, celui de le laisser vivre après la mort de Marie-Thérèse.

  1. Eau de quinquina.