Page:Leroux - L'Epouse du Soleil.djvu/128

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plus elle ne se penchera à la fenêtre pour voir s’il arrive… Et Raymond s’avance, et, tout à coup, il s’arrête et chancelle. Sa main se porte à son cœur. Ah ! cette fois, il va mourir ! Tant mieux ! N’est-il pas venu ici pour cela !… Cette apparition, là-bas, à la fenêtre de la véranda, lui fait trop de mal… Il étouffe !… C’est la plus cruelle des hallucinations !… ou bien, c’est peut-être vrai que les ombres, après la mort, viennent errer autour des endroits qui leur furent chers… car il voit, il voit l’ombre de Marie-Thérèse… et ces ombres ont certainement le pouvoir de se montrer à ceux qui les ont aimées !… L’ombre de Marie-Thérèse est à la fenêtre… Dieu ! comme elle est pâle… elle est diaphane… quel visage de tristesse et de mort ont les ombres des morts qui viennent se promener dans la vie… Elle se penche comme autrefois… elle tourne la tête comme autrefois… elle a tous les gestes d’autrefois… mais ce sont des ombres de gestes… Et Raymond ose à peine murmurer : « Marie-Thérèse ! » de peur que toute cette ombre ne s’efface, ou qu’au seul son de sa voix ne s’évanouisse sa bienheureuse hallucination… À pas prudents il s’avance… il glisse avec la précaution d’un enfant qui s’apprête à saisir un papillon et qui a la crainte de le voir s’envoler… et son cœur bat, son cœur bat… son cœur se gonfle… son cœur va éclater… car c’est bien un grand cri vivant qui s’échappe des lèvres de l’ombre !… « Raymond ! » — « Marie-Thérèse ! »…

Encore une fois ils sont dans les bras l’un de l’autre…

Il serre la chère ombre et il ne se doute pas qu’elle, comme lui, pourrait croire ne serrer qu’une ombre. Ils ont tant souffert, tous les deux ! tant souffert !… Ils défaillent aux bras l’un de l’autre… Ils tomberaient si on ne les entourait, si on ne les soutenait !… Voilà les bonnes vieilles dames, Agnès et Irène, qui retiennent, en pleurant, Marie-Thérèse sous les bras. Et le marquis, plus vaillant, a couru dans la calle et ramène Raymond à son bras… et tous pleurent, pleurent !… Il n’y a que le petit Christobal qui ne pleure pas, mais qui saute de joie à la porte du bureau, en revoyant son bon ami Raymond, et qui tape d’allégresse dans ses menottes… « Je te l’avais bien dit, Marie-Thérèse, qu’il n’était pas mort !… Tu vas guérir maintenant !… Tu vas guérir ! »

Et Marie-Thérèse, dans les bras de Raymond, dit :

— Je savais bien, moi, que, s’il devait revenir, c’est ici qu’il reviendrait !… mais est-ce bien toi ?… est-ce bien toi, mon Raymond ?…

— Et toi, Marie-Thérèse, est-ce toi que je tiens dans mes bras ?

— Oh ! Marie-Thérèse a été bien malade, et nous avons cru qu’elle allait mourir, fait le petit Christobal pendant que les deux vieilles sanglotent et que le marquis se mouche, mais on l’a guérie, en lui disant que Raymond n’était pas mort ! Moi je lui disais : « Tu verras ! le bon Huascar l’aura sauvé aussi, c’est sûr !… » Huascar nous a tous sauvés, tous ! Il faudra bien l’aimer quand il reviendra à la maison… Papa le dit bien : sans lui, nous serions tous morts !… Mais maintenant il ne faut plus mourir. »



LE GRAND-PRÊTRE
À TENU PAROLE


Marie-Thérèse a voulu revoir son bureau avant de mourir, le bureau où Raymond venait la chercher. Maintenant, Raymond est revenu. Maintenant, elle ne mourra plus !… Comment Huascar avait-il pu sauver Marie-Thérèse ? Raymond était sûr qu’avant qu’il ne s’évanouît dans le Temple de la Mort, après ses tentatives désespérées, Marie-Thérèse avait eu le temps de mourir étouffée, au moins dix fois, certes !

— Marie-Thérèse, lui dit-il, je t’ai vue quand ils t’ont mise dans la tombe !

— Tu étais là ! s’écria-t-elle, avec une énergie soudaine et revivant l’affreux drame, en dépit du marquis et des tantes qui faisaient signe à Raymond et qui voulaient l’empêcher, elle, de reparler de ces choses… Oui, tu étais là ?… pour me sauver, n’est-ce pas, mon bien-aimé !… Mes yeux se sont ouverts tout à coup, parce que je savais que tu étais là ! je sentais tes yeux sur mes yeux… et je les ai ouverts !… et les méchants ont fermé la tombe !…

— Tais-toi ! Tais-toi, Marie-Thérèse, je t’en supplie, dit le marquis… Il faut oublier tout cela !… Il ne faut plus parler de tout cela !…

— Si ! si !… maintenant, Raymond est là ? Il n’y a plus de danger !… Il faut que Raymond sache !… Ça a été la nuit dans la tombe !… Ah ! tu as dû voir que j’étais comme morte !… depuis qu’on m’avait pris mon petit Christobal qui avait poussé ce cri déchirant au moment où Huascar l’arrachait de mes bras, j’étais déjà morte… j’avais cru qu’on allait le tuer… C’est en vain que Huascar m’avait dit qu’on res-