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arrêtées, se retournèrent du côté de la tente qu’ils montrèrent de la main, et Marie-Thérèse, cette fois, ne put retenir un nom : « Huascar ! »

Qu’est-ce que Huascar faisait là ? Et pourquoi ce colloque dans la nuit, en face de sa tente, avec ce singulier Huagna Capac Runtu ? Pourquoi désignaient-ils l’endroit où elle reposait ? Qu’est-ce que tout cela signifiait ?… Les deux ombres avaient repris leur marche. La paix de la nuit fut alors troublée du hennissement d’un cheval. Et la jeune fille aperçut le cheval, qui, attaché à un piquet, piaffait d’impatience. Huascar était déjà en selle pendant que le commis de banque détachait la bête tout en continuant la mystérieuse conversation et en désignant encore de temps à autre la tente de Marie-Thérèse. Enfin le cavalier glissa derrière les tentes et le commis disparut en même temps que lui. Tout redevint calme et le petit plateau où les voyageurs campaient resta désert.



HUASCAR SE MONTRE CRUELLE HANTISE ?


Marie-Thérèse ne put refermer les yeux de la nuit. Cette inattendue réapparition de Huascar lui donnait à réfléchir et n’était point faite pour calmer l’inquiétude qui était maintenant latente, tout au fond d’elle-même, bien qu’elle s’en défendît et qu’elle se l’avouât à peine, ayant honte de ce qu’elle appelait sa pusillanimité.

Avait-elle quelque chose à craindre de Huascar ? Elle ne pouvait l’admettre. Elle se rendait parfaitement compte que l’Indien l’aimait, mais comme un chien fidèle, et elle eût juré qu’elle pouvait compter sur son dévouement dans le cas où elle eût couru quelque danger.

Et cependant ! Et cependant !… Et cependant quoi ? de quel danger s’agissait-il donc ? Elle avait envie de se battre ! Elle se trouvait plus sotte que les vieilles dames là-bas, qui vivaient au fond de leurs vieux souvenirs, au milieu de leurs vieux meubles avec leurs stupides histoires. Elle résolut de ne point parler de ce qu’elle avait vu cette nuit-là ni à Raymond ni à son père. Elle ne voulait pas passer pour une petite fille qui a peur, la nuit, des ombres qui se promènent sous la lune.

Mais elle se dit qu’à la prochaine occasion elle questionnerait très catégoriquement Huagna Capac Runtu.

Cette occasion se présenta dès le début de l’étape du lendemain.

Tous les voyageurs s’étaient mis en route sur leur mule. Le petit groupe de Marie-Thérèse, du marquis, de Raymond et de Ozoux était en tête. François-Gaspard, qui s’était mis tout d’abord allègrement en selle, voulut en descendre quand le chemin lui parut trop dangereux. Sur sa mule, il lui semblait qu’il était dix fois plus haut, au-dessus des précipices, que s’il avait été à pied, et, par instants, il eût voulu, pour plus de sûreté, se hisser sur le chemin, à quatre pattes. Sa bête, accrochée au flanc du roc, lui donnait des terreurs folles. Il craignait qu’elle ne glissât à chaque instant. N’y pouvant plus tenir, il s’arrêta, et comme, dans l’instant, on ne pouvait passer deux de front, il arrêta du coup derrière lui toute la caravane.

Le pis est, qu’en voulant descendre, il avait des gestes maladroits qui tendaient à faire perdre l’équilibre à sa monture. On lui cria de rester tranquille. Il répondit qu’il voulait bien ne pas descendre, mais qu’il ne ferait plus un pas. La position était des plus ridicules.

C’est sur ces entrefaites que le commis de banque, descendant de sa propre mule et se glissant entre la paroi et les bêtes, parvint jusqu’à la mule de François-Gaspard dont il prit la bride et à laquelle il fit, avec une grande adresse, franchir le passage difficile, malgré les gesticulations de l’oncle. Raymond, le marquis et Marie-Thérèse durent le remercier. Marie-Thérèse se trouva mule à mule près de lui.

— Bonjour, señor Huagna Capac Runtu ! fit-elle avec un sourire engageant.

— Eh ! señorita, laissons tous ces noms illustres qui sont morts avec mes ancêtres ; je n’ai plus droit aujourd’hui qu’à celui sous lequel on me connaît dans la banque. Je m’appelle Oviedo… comme tout le monde.

— Ah ! Je me rappelle maintenant… oui, oui, je vous ai aperçu aux fins de mois. Oviedo de la banque franco-belge… Eh bien ! señor Oviedo, pourriez-vous me dire ce que vous faisiez cette nuit, tout près de ma tente, avec mon ancien employé Huascar ?

Oviedo Huagna Capac Runtu ne broncha pas. Mais sa mule eut un léger mouvement. Il la retint d’une main ferme.

— Ah ! vous avez vu Huascar, il est arrivé en pleine nuit à l’étape et m’a fait réveiller. C’est un vieil ami. Il savait que je me rendais à Cajamarca et, comme il s’y rendait lui-même, il n’a pas voulu passer sans me serrer la main. Nous nous sommes, en