Page:Leroux - L'Epouse du Soleil.djvu/53

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interjections des uns et des autres, aux malédictions du marquis, aux pleurs du petit Christobal et aux soupirs effrayants de Raymond. Le jeune homme avait arraché sa cravate et son col, car il étouffait. « Qu’une chose pareille fût possible en pleine civilisation, dans un pays où l’on voyageait en chemin de fer ! Cela dépassait toute imagination ! », car il ne s’agissait plus de l’entreprise audacieuse d’un misérable fou d’amour, non, non, on était bel et bien en face d’un enlèvement devant aboutir à un crime rituel. Le commissaire, qui avait fini par glisser son mot au milieu des gémissements et des explications, ne laissait, à ce point de vue, subsister aucun doute. Le plus extraordinaire était qu’il paraissait, à la fois, très peiné de l’événement, car c’était un brave homme, et, cependant, assez satisfait, à part lui, que cet événement eût pu se produire, car c’était un fonctionnaire dont on s’était beaucoup moqué et que l’administration centrale n’avait jamais pris au sérieux quand il avait envoyé des rapports sur certaines mœurs obscures des Indiens quichuas, sur le meurtre rituel des enfants et le sacrifice incaïque des femmes. On l’avait accusé de faire de la littérature. Et il en avait conçu une juste indignation. L’événement se chargeait de le venger : l’enlèvement d’une Péruvienne pendant les fêtes de l’Interaymi ! et dans quelles circonstances ! avec tout le cortège des punchos rouges ! Avait-on assez ri, en haut lieu, de ses punchos rouges ! Eh bien ! on les voyait à l’œuvre, maintenant !…

Tous l’écoutaient en silence et avec désespoir. Voyant cette douleur, Natividad s’efforça de rassurer son monde. Les Indiens ne pouvaient aller bien loin avec leur précieux fardeau. Tous les défilés de la sierra étaient occupés par les troupes de Veintemilla et il serait toujours facile de trouver auprès d’elles le renfort nécessaire, dès que la bande des fanatiques aurait quitté la Costa. Le principal était de ne point perdre la piste.

Justement, dans le moment, le train venait de rejoindre la route parallèle à la côte et les yeux des voyageurs ne quittèrent plus cette large bande blanche et déserte sous la lune. Quelques cabanes en torchis, quelques maisons en bambou furent dépassées encore, puis ce fut la nudité de la plaine sablonneuse. Penchés aux portières, le marquis, Raymond et le commissaire essayèrent d’apercevoir quelque chose. François-Gaspard avait dû prendre le petit Christobal dans ses bras pour que, lui aussi pût voir. Le malheureux enfant gémissait à tout instant ! « Marie-Thérèse !… Marie-Thérèse !… ma grande petite sœur ! pourquoi on me l’a prise, ma petite grande sœur ? » Le marquis et Raymond ne pouvaient retenir leurs larmes en l’entendant. Tout à coup, tous furent debout : « l’auto ! » Ce fut un cri unique qui leur échappa.

Ils venaient d’apercevoir l’auto, l’auto sur la route, arrêtée devant la porte d’une hacienda !… Le commissaire avait déjà bondi sur le signal d’alarme. Et le train stoppa. Le chef de train accourut. Nos voyageurs étaient déjà descendus sur la voie. Le commissaire lui cria d’envoyer vers eux, de Chorillos, le plus tôt possible, de la police, des soldats, surtout des chevaux, enfin le secours qu’il pouvait trouver ! Le convoi se remit en marche. Raymond courait comme un fou, à travers la plaine, n’écoutant point les objurgations du commissaire qui lui recommandait la prudence et le suppliait de ne pas donner l’éveil. Il arriva le premier à la route et fut, à bout de souffle, près de l’auto. Il tenait un revolver à la main, prêt à casser la figure du premier Indien qui se présenterait. Mais il ne vit personne. Il n’y avait personne dans l’auto, ni autour de l’auto. Elle paraissait là, abandonnée sur cette route déserte au coin de cette hacienda mystérieuse dont les murs d’ombre ne s’éclairaient de-ci de-là que des rayons blêmes de la lune.



ON L’ASSASSINE !
ON L’ASSASSINE !


La porte de l’hacienda était ouverte. Raymond s’avança sous la voûte. Tout paraissait abandonné. Pas une âme dans la grande cour entourée de bâtiments dont quelques-uns apparaissaient en ruines. C’était là, tout au plus, une higuela, ou plutôt une chacra, c’est-à-dire une toute petite hacienda dont les propriétaires devaient cultiver les plantes maraîchères qu’ils allaient vendre à la ville. Raymond avait, à sa droite, le bodega ou dépôt pour les marchandises et les outils agricoles et, à sa gauche, la casa ou maison qui devait servir d’habitation au propriétaire. Là encore, toutes les portes étaient ouvertes. Raymond fut rejoint par le commissaire et le marquis dans le moment qu’il retournait à l’auto dont il prit une lanterne qu’il alluma. Tous observaient le plus grand silence. Il n’y avait pas le moindre bruit dans la plaine. Et ils entrèrent dans la