Page:Leroux - L'Epouse du Soleil.djvu/78

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ment. Alors, Huascar a dit : j’attendrai et je viens vous prévenir qu’il attend !

— Ils sont sauvés ! s’écria le marquis dont la mine s’éclairait, au fur et à mesure que parlait Raymond. Ils sont certainement sauvés ! Car, que me voudrait Huascar, pourquoi viendrait-il me parler s’il n’avait pas l’intention de sauver mes enfants !

— C’est ce que je me suis dit tout d’abord, répliqua Raymond, mais je l’ai examiné à la dérobée, et cet homme m’a l’air bien sombre. Il me fait peur depuis que je le connais, du reste ! il me fait peur ! N’oublions pas que nous avons affaire à un fanatique et qu’il a à se venger de Marie-Thérèse !

— La marquise, qui était la bonté même, l’a sauvé de la plus affreuse misère ! Je ne peux pas croire qu’il l’ait oublié ! dit précipitamment Christobal qui avait hâté le pas. J’ai été bien étonné de le voir dans cette affaire, mais mon intime pensée a toujours été qu’il s’y trouvait mêlé malgré lui et que peut-être il n’y prenait part que dans le but de sauver Marie-Thérèse. C’est certainement lui qui m’a envoyé ou fait envoyer l’avertissement que j’ai trouvé trop tard, hélas ! à mon cercle !

— Puissiez-vous dire vrai ! Monsieur ! répliqua Raymond qui était loin de partager la confiance du marquis ; mais puisqu’il est venu à nous, ne le quittons pas que nous n’ayons percé son dessein ! et je vous jure que je suis prêt à l’égorger comme un mouton s’il ne répond pas comme il convient à nos questions.

— N’oublions pas, Raymond, qu’ils ont des otages !

— Des otages qu’ils massacreront même si nous épargnons Huascar ! Ah ! Monsieur, j’ai hâte de me battre, j’ai hâte de tuer ! Je voudrais mourir !

— Et moi, je voudrais bien sauver mes enfants, Monsieur !

Cela fut dit d’un ton si glacé que Raymond en eut froid au cœur. Il ne prononça plus une parole jusqu’à l’auberge.

Comme ils y arrivaient, Natividad aperçut sous la voûte, collé contre le mur, se dissimulant, ou plutôt croyant qu’il se dissimulait derrière une charrette et regardant avec une étrange fixité ce qui se passait dans le cabaret où se trouvait toujours Huascar, une bien singulière figure.

C’était un grand vieillard sec, décharné, dont la carcasse tremblante s’appuyait sur un bâton de berger. Un manteau en loques flottait sur ses épaules. Des mèches de cheveux blancs descendaient le long d’un visage effroyablement pâle, aux yeux décolorés. Natividad s’était arrêté et considérait ce spectre en se demandant :

— Mais où ai-je donc vu cette figure-là ?… Cette figure ne m’est pas inconnue ?

Le marquis avait passé rapidement en disant à Raymond : « Allez trouver Huascar, dites-lui que je l’attends dans notre chambre, et amenez-le moi ! » L’escalier qu’il fallait prendre pour monter au premier étage avait sa première marche sous la voûte. Le marquis en y posant le pied vit Natividad arrêté et regardant l’homme dont nous venons de faire la description. Alors il fixa l’homme à son tour, fut frappé de cette physionomie fantomatique et, tout en continuant de gravir les marches, se demanda lui aussi : « Mais où ai-je vu ce spectre ? Ce n’est pas la première fois que je le rencontre ! »



LE SERMENT D’HUASCAR
UN PACTE SOLENNEL


Le marquis n’était pas plus tôt arrivé dans la chambre que Huascar faisait son entrée, suivi de Raymond et Natividad comme un prisonnier de ses deux gardiens. L’Indien enleva son chapeau, souhaita le bonjour en aïmara au marquis : Dios anik tiourata ! ce qui, pour un Quichua, était une marque de grande vénération, car cette langue était celle adoptée par les prêtres incas au moment de l’Interaymi et lorsqu’ils parlaient aux foules réunies dans le culte du Soleil. Puis, comme le marquis le dévisageait sévèrement sans répondre à cette politesse, il prit la parole en espagnol :

Señor ! fit-il d’une voix rude, mais calme, je vous apporte des nouvelles de la señorita et de votre fils. Si le Dieu des chrétiens, que ma bienfaitrice et les padres m’ont appris à invoquer, seconde le bras de Huascar, ils vous seront bientôt, tous deux, rendus en bonne santé.

Christobal, en dépit des sentiments tumultueux qui l’agitaient et de son impatience à connaître le but et le plan de Huascar, s’attachait à se montrer aussi froid, aussi maître de lui que l’Indien. Il croisa les bras et demanda :

— Pourquoi toi et les tiens ont-ils commis le crime de les enlever ?

Huascar répliqua :

— Pourquoi toi et les tiens ont-ils commis celui de les laisser prendre ? N’avais-tu pas été averti ? As-tu pu douter que ce pût être par un autre que par Huascar ? Huascar, pour toi, a trahi ses frères, son dieu et sa patrie ! mais il s’est