Page:Villiers de L'Isle-Adam - Contes cruels.djvu/21

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presque invisible, Olympe et sa petite robe noire, à une petite table isolée.

Henriette parla. Pendant son discours, on entrevoyait, à travers le vitrage, les Bienfilâtre inquiets, qui regardaient sans entendre. À la fin, le père n’y put tenir ; il entrebâilla la porte, et, penché, l’oreille au guet, la main sur le bouton de la serrure, il écoutait.

Et des lambeaux de phrases lui arrivaient lorsque Henriette élevait un peu la voix : — « L’on se devait à ses semblables !… Une telle conduite… C’était se mettre à dos tous les gens sérieux… Un galopin qui ne lui donne pas un radis !… Un vaurien !… — L’ostracisme qui pesait sur elle… Dégager sa responsabilité… Une fille qui a jeté son bonnet par-dessus les moulins !… qui baye aux grues… qui, naguère encore… tenait le haut du pavé… Elle espérait que la voix de ces messieurs, plus autorisée que la sienne, que les conseils de leur vieille expérience éclairée… ramèneraient à des idées plus saines et plus pratiques… On n’est pas sur la terre pour s’amuser !… Elle les suppliait de s’entremettre… Elle avait fait appel à des souvenirs d’enfance !… à la voix du sang ! Tout avait été vain… Rien ne vibrait plus en elle. Une fille perdue ! — Et quelle aberration !… Hélas ! »

À ce moment, le père entra, courbé, dans la salle honorable. À l’aspect du malheur immérité, tout le monde se leva. Il est de certaines douleurs qu’on ne cherche pas à consoler. Chacun vint, en silence, serrer la main du digne vieillard, pour lui témoigner, discrètement, de la part qu’on prenait à son infortune.