Page:Villiers de L'Isle-Adam - Contes cruels.djvu/44

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teur de l’unique pensée de ce peuple. Hochant la tête vers le ciel, il gémissait dans l’ombre :

— « Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît ! »

Et, deux lunes plus tard, alors qu’aux dernières vibrations du tocsin, le Généralissime des forces régulières de l’État passait en revue ses deux cent mille fusils, hélas ! encore fumants de la triste guerre civile, le peuple, terrifié, criait, en regardant brûler, au loin, les édifices :

— « Vive le Maréchal ! »

Là-bas, du côté de la salubre enceinte, l’immuable Voix, la voix du vétéran de l’humaine Misère, répétait sa machinalement douloureuse et impitoyable obsécration :

— « Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît ! »


Et, depuis, d’année en année, de revues en revues, de vociférations en vociférations, quel que fût le nom jeté aux hasards de l’espace par le peuple en ses vivats, ceux qui écoutent, attentivement, les bruits de la terre, ont toujours distingué, au plus fort des révolutionnaires clameurs et des fêtes belliqueuses qui s’ensuivent, la Voix lointaine, la Voix vraie, l’intime Voix du symbolique Mendiant terrible ! — du Veilleur de nuit criant l’heure exacte du Peuple, — de l’incorruptible factionnaire de la conscience des citoyens, de celui qui restitue intégralement la prière occulte de la Foule et en résume le soupir.