Page:Villiers de L'Isle-Adam - Contes cruels.djvu/52

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titre, doit n’écrire qu’au trait de la plume, n’importe ce qui lui passe par la tête, — et, surtout, sans se relire ! Va comme je te pousse ! Et avec des convictions dues seulement à l’humeur du moment et à la couleur du journal. Et marche !… Il est bien évident qu’un bon journal quotidien, sans cela, ne paraîtrait jamais ! On n’a pas le loisir, cher monsieur, de perdre du temps à réfléchir à ce que l’on dit, lorsque le train de la province attend nos ballots de papier ; enfin, c’est évident cela ! Il faut bien que l’abonné se figure qu’il lit quelque chose, vous comprenez. Et si vous saviez comme le reste, au fond, lui est égal !

— Rassurez-vous, monsieur : c’est le copiste…

— Vous faites copier ! — Malheureux ! Plaisantez-vous ?

— Ma copie était non seulement illisible, mais surchargée de telles fautes d’orthographe et de français… que, ma foi… pour le premier article… j’ai pensé…

— Raisons de plus, au contraire, pour me l’apporter telle quelle ! — Le diamant ne saura donc jamais sa valeur ? — Les fautes d’orthographe, de français !… Ignorez-vous que l’on ne peut obtenir des protes qu’ils ne les corrigent pas, — ce qui enlève, souvent, tout le sel d’un article ? Mais c’est précisément là ce naturel, ce montant, ce primesautier que prisent si fort les vrais connaisseurs ! Le citadin aime les coquilles, monsieur ! Cela le flatte de les apercevoir. Surtout en province. Vous avez eu le plus grand tort. Enfin ! — Et… l’avez-vous soumise à quelque expert, cette chronique ?