Page:Villiers de L'Isle-Adam - Contes cruels.djvu/53

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— Vous l’avouerai-je, monsieur le directeur ? Doutant de moi-même, car je n’ai pas de génie, Dieu merci…

— Peste ! je l’espère bien ! interrompt le directeur après un coup d’œil furtif sur un revolver placé à côté de lui.

— Après avoir cherché le type devant représenter la bonne moyenne des intelligences publiques pour cette grande épreuve, mon choix s’est arrêté sur mon — (tant pis, je dis le mot !) — sur mon « pipelet », — lequel est un vieux commissionnaire auvergnat, blanchi le long des rampes, surmené par les sursauts nocturnes et qu’une trop exclusive lecture d’enveloppes de lettres a rendu, littéralement, hagard.

— Hé ! hé ! grommelle, alors, le directeur, devenu très attentif, — le choix était, en effet, aussi subtil que pratique et judicieux. Car le public raffole, remarquez ceci, de l’Extraordinaire ! Mais, comme il ne sait pas très bien en quoi consiste, en littérature (passez-moi toujours le mot), ce même Extraordinaire dont il raffole, il s’ensuit, à mes yeux, que l’appréciation d’un portier doit sembler préférable, en bon journalisme, à celle du Dante. — Et… quel verdict a rendu l’homme du cordon, s’il vous plaît ?

— Transporté ! Ravi ! Aux anges ! Au point de m’arracher ma copie des mains pour la relire lui-même, craignant d’avoir été dupe de mon débit. C’est lui qui m’a fourni le mot de la fin.

— L’écervelé ! Au lieu de me l’adresser directement ! Voyez-vous, un penseur l’a dit, — ou aurait dû le