Page:Villiers de L'Isle-Adam - Contes cruels.djvu/60

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semble. — Tenez, moi, moi qui vous parle, je vous le dis tout bas : j’ai du talent tout comme vous : aussi, je n’écris jamais dans mon journal ; je serais réduit, en trois jours, à la mendicité. D’ailleurs, j’ai mes raisons pour ne pas écrire le moindre livre, pour ne pas imprimer la moindre ligne qui pourrait faire peser sur mon avenir le soupçon d’une capacité quelconque !… Je ne veux, derrière moi, que le néant.

— Quoi ! pas même dix lignes ?… interrompt le littérateur, d’un air étonné.

— Non. Rien. — Je tiens à devenir ministre ! répond, d’un ton péremptoire, le directeur.

— Ah ! c’est différent.

— Et je laisse crier au paradoxe ! Et ce que je vous dis est tellement absolu, au point de vue pratique, voyez-vous… que si le portefeuille des Beaux-Arts, par exemple, dépendait, en France, du suffrage universel, vous seriez le premier, tout en haussant les épaules, à voter pour moi. Mais oui, mais oui ! Soyons sérieux, que diable ! Je ne plaisante jamais. Allons, laissez-moi votre manuscrit tout de même.

Un silence.

— Permettez, monsieur, répond alors l’Inconnu, en ressaisissant son travail sur la table, vous faites erreur, ici. En politique, mes idées sont autres qu’en journalisme, et je ne comprendrais, au portefeuille en question, qu’un homme d’une droiture, d’une capacité, d’un savoir et d’une dignité d’esprit des plus rares. Or, en dehors de la feuille que vous dirigez, il y a en France des journalistes dont la probité défie