Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde moitié du XIXe siècle/I

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I. — LES ORIGINES.


Souvenir de voyage. — Postes de Cyrus, romaines, de Charlemagne. — Messageries de l’Université. — Service des postes créé par Louis XI. — Un maître général des postes sous Henri III. — Sully ; origine de la ferme des postes. — Richelieu ; premier tarif régulier. — Chamousset, la petite poste. — Poste sous la Révolution. — Premières malles-postes. — Postes modifiées et réorganisées sous le Consulat, sous l’Empire et la Restauration. — Facteurs ruraux. — Réforme postale ; Duclerc et Goudchaux. — Timbres-poste. — Parallèle.


Au mois de mars 1850, un jour que j’étais en Nubie, assis près d’un temple ruiné auquel une avenue de lions sculptés a fait donner le nom de Seboua, je vis un vieillard qui courait sur la berge du Nil. D’une main, il agitait une clochette, de l’autre il soutenait sur son épaule un bâton de palmier au bout duquel pendait un petit sac en peau de gazelle. À son approche, chacun se rangeait avec empressement et le saluait au nom de Dieu clément et miséricordieux. Poussé par la curiosité, je l’interpellai : « Eh ! l’homme ! qui es-lu, et où vas-tu si vite ? — Je suis courrier de la poste du vice-roi, sur qui soient les regards du Prophète ! et je ne puis m’arrêter, » Il continua sa roule rapide, et je l’avais déjà perdu de vue, que j’entendais encore le tintement de sa sonnette.

Dans ce pays d’Orient, si paresseux à se transformer, si rebelle, à cause des dogmes fatalistes qui le régissent, aux améliorations que l’Europe tente de lui apporter, la poste locale est restée telle que Cyrus l’a instituée pour la première fois dans le monde, cinq cent soixante ans avant Jésus-Christ. Hérodote et Xénophon racontent qu’il avait divisé son empire en stations calculées sur les forces moyennes d’un cheval, afin de pouvoir être en relations permanentes avec tous les agents de son pouvoir ; cent onze relais séparaient Suse de la mer Égée[1].

L’Égypte n’a même pas gardé intacte cette anlique tradition, et, si Ion excepte les lapports presque européens établis entre Alexandrie, le Caire et Suez, la poste, pour toutes les provinces, n’est desservie que par des piétons. Pour un homme accoutumé à la rapidité extrême des postes de Paris, rien n’est plus singulier que ces restes encore vivants des civilisations éteintes et remplacées depuis longtemps. Cette institution, si simple qu’aujourd’hui elle nous parait naturelle, a été lente à s’imposer au monde ancien, et Rome, malgré son incontestable supériorité sur les nations d’autrefois, n’a réellement connu les postes que sous le règne d’Auguste. Suétone ne laisse aucun doute à cet égard lorsqu’il dit : Voulant que l’on pût connaître promptement tout ce qui se passait dans les provinces, il disposa sur les routes militaires, à de courtes distances, d’abord des jeunes gens, puis des voitures, parce qu’il lui parut plus commode de pouvoir interroger aussi les courriers qui lui étaient dépêchés d’un lieu quelconque, quand les circonstances l’exigeaient[2]. » L’esprit soupçonneux de Tibère et de ses successeurs, le génie organisateur des Romains, ne devaient pas tarder à donner un développement régulier et considérable à ce genre d’administration. Bientôt, en effet, l’organisation postale fut complète et fonctionna dans la plus grande partie de l’empire.

Il n’est pas superflu d’énumérer rapidement les divers services dont elle se composait, car nous les retrouvons plus tard sans modifications essentielles, lorsque nous aurons à parler des postes françaises. Nos inventions n’ont été en majeure partie qu’un retour intelligent aux usages de la Rome antique. Sur ces grandes voies de communication dont les débris font encore aujourd’hui l’admiration des voyageurs, l’empire romain avait établi de distance en distance des hôtelleries {mansiones) tenues par des maîtres de poste {mancipes), et des relais (mutationes) où l’on trouvait des chevaux de rechange. Les messagers spéciaux du gouvernement (cursores regii) couraient à franc étrier sur des equi singulares, qui correspondent très-nettement à ce que nous appelions, il y a peu de temps encore, des bidets de poste. Les voyageurs moins pressés, ou qui redoutaient la fatigue, trouvaient aux stations indiquées des voitures {carpenta, rhedæ) attelées de huit chevaux ou mules, avec renforts de bœufs dans les passages ou les saisons difficiles, et que conduisaient des carpentarii ; il était même possible de se faire précéder par des postillons (cartabulenses) Page:Du Camp - Paris, tome 1.djvu/38 Page:Du Camp - Paris, tome 1.djvu/39 Page:Du Camp - Paris, tome 1.djvu/40 Page:Du Camp - Paris, tome 1.djvu/41 Page:Du Camp - Paris, tome 1.djvu/42 Page:Du Camp - Paris, tome 1.djvu/43 Page:Du Camp - Paris, tome 1.djvu/44 Page:Du Camp - Paris, tome 1.djvu/45 Page:Du Camp - Paris, tome 1.djvu/46 Page:Du Camp - Paris, tome 1.djvu/47 Page:Du Camp - Paris, tome 1.djvu/48 Page:Du Camp - Paris, tome 1.djvu/49 Page:Du Camp - Paris, tome 1.djvu/50 Page:Du Camp - Paris, tome 1.djvu/51 Page:Du Camp - Paris, tome 1.djvu/52 Page:Du Camp - Paris, tome 1.djvu/53 Page:Du Camp - Paris, tome 1.djvu/54 Page:Du Camp - Paris, tome 1.djvu/55 Page:Du Camp - Paris, tome 1.djvu/56 Page:Du Camp - Paris, tome 1.djvu/57 Bonaparte ne m’a pas fait général de division, moi qui viens de lui mettre la couronne sur la tête ? » (Allusion à la bataille de Marengo.) La lettre recachetée fut envoyée à son adresse, mais Bonaparte n’en oublia jamais le contenu[3]… »

Le cabinet noir ne disparut pas avec l’Empire, et il fit beaucoup parier de lui sous les Bourbons. Il coûtait alors, comme sous le régime précédent, 600,000 francs, soldés sur les fonds secrets du ministère des affaires étrangères, et était desservi par vingt-deux employés, dont plusieurs étaient de hauts personnages. En 1828, lorsque M. de Villèle tomba, entraînant dans sa chute le préfet de police Delavau, chute qui nous valut l’étrange publication du Livre noir[4], le nouveau ministère déclara officiellement que le cabinet du secret des lettres n’existait plus à l’administration des postes. C’était une supercherie ; on s’était contenté de le faire déménager. Après la révolution de Juillet, on n’eut pas de longues recherches à faire pour le découvrir et prouver qu’il avait fonctionné jusqu’au dernier moment.

Un procès curieux occupa même l’attention publique dans les premiers mois qui suivirent l’avènement de la maison d’Orléans. Une jeune personne d’excellente famille avait épousé vers 1821 un employé supérieur des postes, personnage important, en relation direct avec les Tuileries et émargeant un gros traitement. Ses fonctions, sur lesquelles il ne s’était pas expliqué, exigeaient presque tous les soirs sa présence à son bureau, et souvent il y passait une partie de la nuit. Après les événements de Juillet, la triste vérité apparut tout entière ; le mari était l’un des principaux membres du cabinet noir. Sa femme, indignée en recevant une telle révélation, à laquelle elle était loin de s’attendre, forma immédiatement près du tribunal civil de la Seine une demande en séparation de corps et de biens. Malgré tout le talent de son avocat, elle perdit son procès ; mais l’opinion du monde était pour elle, et jamais elle ne consentit à revoir celui qui l’avait abusée sur sa situation et l’avait entraînée dans une honte qu’elle ne soupçonnait pas.

Je me souviens d’avoir été conduit, lorsque j’étais enfant, chez un vieillard qui habitait un assez médiocre château dans l’Orléanais. Je vis un homme grand, d’excellentes façons, poudré avec un soin qui ressemblait bien à de la coquetterie, vêtu d’un pantalon à pieds et d’une veste en molleton blanc, aimable causeur, ne regardant guère les gens en face, se disant fort désintéressé des choses de ce bas monde et accusant dans toute sa manière d’être les habitudes d’une société disparue. Il était très-savant, parlait sept ou huit langues, s’occupait de chimie à ses moments perdus et faisait beaucoup de bien autour de lui. Je me rappelle qu’il me montra un gnomon nouvellement établi devant sa maison, et que, par esprit de douce raillerie, il me pria de lui traduire les quatre mots latins qui entouraient le cadran demi-circulaire ; c’était l’inscription de l’horloge d’Urrugne : Vulnerant omnes, ultima necat. Il m’expliqua la légende en la commentant avec une tristesse et un charme que je n’ai pas oubliés. Les vieillards du pays l’aimaient et, à cause de sa bienfaisance, l’avaient surnommé le Saint ; les jeunes gens s’en éloignaient, inscriraient souvent des mots injurieux pour lui sur les murs de sa propriété et l’appelaient l’espion. Je ne l’ai jamais revu, et depuis j’ai appris ce qu’il avait été. C’était le comte de…, ancien chef du cabinet noir sous la Restauration.

Le gouvernement de Juillet recueillit l’héritage que lui avaient légué les Bourbons ; il continua de servir aux anciens agents secrets des postes le traitement qu’ils recevaient pendant la durée de leurs fonctions, et dans les comptes du ministère des affaires étrangères on trouve qu’en 1847 les fonds secrets payaient encore 60,500 francs do pensions aux « employés de l’ancien cabinet noir ».

La période qui commence en 1830 est trop contemporaine pour que l’on puisse se permettre d’en parler. De certains procès politiques où les correspondances saisies et lues à la poste servaient de base à l’accusation, on peut inférer que la royauté de Juillet employa sinon régulièrement, du moins quand elle crut en avoir besoin, cette arme qu’on aurait pu croire brisée pour jamais ; mais rien dans les révélations qui suivirent les journées de Février ne vint prouver que le cabinet noir eût été rétabli d’une façon normale. Ce fut plutôt, je crois, un en-cas qu’une institution, et si l’on en usa, ce lut dans certains moments exceptionnels, qui paraissaient critiques ou dangereux.

Existe-t-il encore aujourd’hui ?

Montaigne eût dit : Que sais-je ? et Rabelais peut-être !

En tout cas, il doit être absolument, inutile en présence de l’arrêt que la cour de cassation, toutes chambres réunies, a rendu le 21 novembre 1853. Par cet arrêt[5], la cour reconnaît au préfet de police et aux préfets le droit de se faire délivrer par la direction des postes telles lettres qu’ils déterminent. Un simple commissaire de police peut aujourd’hui, en présentant une délégation ad hoc, se faire remettre contre un reçu les lettres adressées à tel individu désigné ; si plus tard elles sont rendues à l’administration, elles sont frappées d’un timbre particulier qui porte en exergue : ouverte par autorité de justice, et renvoyées au destinataire. C’est brutal, j’en conviens, mais préférable néanmoins aux manœuvres du cabinet noir. La cour de cassation a prononcé en dernier ressort, il n’y a qu’à s’incliner. Cependant je lis dans le code pénal un article i 87 ainsi conçu : Toute suppression, toute ouverture de lettres confiées à la poste, commise ou facilitée par un fonctionnaire ou un agent du gouvernement ou de l’administration des postes, sera punie d’une amende de 16 francs à 500 francs et d’un emprisonnement de trois mois à cinq ans. Le coupable sera de plus interdit de toute fonction ou emploi public pendant cinq ans au moins et dix ans au plus. « Ce sont là de ces contradictions que les légistes excellent à résoudre, mais auxquelles nous n’entendons rien.

Au mois de janvier 1867, un incident vint tout à coup solliciter l’opinion publique, appeler son attention sur le secret des lettres et déchaîner une tempête d’une extrême violence. Les journaux s’emparèrent de la question, la discutèrent avec feu, et le Corps législatif, dans la séance du 23 février, eut à se prononcer sur une interpellation très-accentuée formulée par M. Eugène Pelletan. Quel événement avait donc motivé cette juste et légitime émotion ? Le comte de Chambord avait fait autographier une lettre dans laquelle il s’expliquait, je crois, sur la situation intérieure du pays. Celte lettre, mise sous enveloppe, avait été envoyée à un assez grand nombre de personnes en France. Le préfet de police, Su lieu de fermer les yeux sur un pareil fait qui n’avait rien d’inquiétant, rédigea, en vertu des pouvoirs que lui confère l’article 10 du code d’instruction criminelle, une réquisition en date du 23 janvier 1867, pour faire saisir la susdite lettre dans les bureaux de poste. Le directeur général des postes, obéissant à la réquisition du préfet de police agissant comme magistrat, adressa, le 24 janvier, une circulaire à tous ses agents et leur intima l’ordre de saisir, partout où ils pourraient la reconnaître, la fameuse lettre signée Henry[6].

La circulaire fut promptement connue et divulguée par la voie de la presse ; il y eut grand bruit dans Landerneau. La discussion ouverte au Corps législatif sur ce sujet fut instructive, car elle prouva péremptoirement et une fois de plus encore l’inanité de pareilles mesures. Le directeur général des postes avoua avec une bonne foi qui mit bien des rieurs de son côté que les efforts de son administration avaient abouti à faire arrêter cinq lettres qu’on présumait contenir la lettre suspectée. Les cinq lettres, envoyées au préfet de police, furent rendues par lui au service des postes sans avoir été ouvertes et subirent douze ou vingt-quatre heures de retard dans la transmission. Quant au fait en lui-même, régulier en principe, car la loi est malheureusement formelle à cet égard, il était irrégulier dans l’application. Le directeur général, au lieu d’agir sur tous les bureaux disséminés sur le territoire de la France, aurait dû limiter son action au département de la Seine, qui est la circonscription de l’autorité du préfet de police, et attendre la réquisition successive de tous les procureurs généraux pour faire opérer dans le ressort de chacun d’eux. Là était l’illégalité : elle ne fut pas niée par l’autorité compétente. En présence des explications données, la Chambre passa simplement à l’ordre du jour. — La malice française s’en mêla, et pendant longtemps des lettres jetées à la poste portaient ces mots sur l’enveloppe : Rien du comte de Chambord.

Il est à regretter que l’on n’ait pas profité du trouble très-réel et très-explicable qu’un tel incident jeta dans l’esprit de la population, pour demander la révision de la législation en ce qui touche le secret des lettres, et pour faire disparaître de notre code ces articles barbares que nous a légués la vieille monarchie, que tout gouvernement soucieux de sa propre dignité ferait bien de répudier et qui devraient limiter les cas très-rares, exceptionnels, et dans lesquels seulement il serait permis de se faire délivrer judiciairement les lettres adressées aux personnes accusées d’un crime avéré.

L’intérêt extrême que les gouvernements ont à pénétrer leurs mutuels secrets les a souvent entraînés à des actes que la délicatesse et la morale réprouvent. Parfois on n’a pas hésité à commettre des crimes pour s’emparer des dépêches d’un agent diplomatique. Dans ce cas-là surtout, on faisait appel à la raison d’État, et tout se trouvait justifié pour les gens qui s’imaginent qu’en toutes choses le résultat seul est à considérer. Chacun se souvient encore de l’assassinat des plénipotentiaires français, dans la nuit du 9 floréal an VII (28 avril 1799), à deux cents pas de Rastatt, près du pont de Rheinau, sur la route de Plittersdorf. Roberjot et Bonnier furent tués ; Jean Debry, échappé par miracle, reçut treize blessures. Le but de cette agression, dont il faut lire le récit dans le procès-verbal même des ministres plénipotentiaires[7] était tout simplement de s’emparer des papiers que les envoyés français portaient avec eux dans leur voiture. L’Autriche a rougi de cet attentat ; elle a essayé d’en rejeter la responsabilité sur des émigrés français déguisés en hussards hongrois ; on accusa les royalistes, les agents du comte de Provence ; il n’y a pas longtemps que cette thèse a été présentée de nouveau ; elle n’est pas soutenable ; les historiens feront bien d’y renoncer et de ne plus réveiller ces honteux souvenirs.

Un autre fait excessivement grave et beaucoup moins connu s’est passé dans la première moitié du gouvernement de la Restauration. L’ambassadeur d’une très-grande puissance prés d’une cour italienne de premier ordre s’aperçut à des indices certains que ses secrets étaient divulgués. Ses dépêches les mieux chiffrées étaient devinées, ses correspondances particulières avec son gouvernement étaient percées à jour, et le ministère d’un pays voisin en avait connaissance. En vain l’ambassadeur avait établi autour de lui une surveillance très-active, (n vain il redoublait de perspicacité ; le mystère demeurait impénétrable pour lui. Il était parvenu cependant à découvrir que ces renseignements pleins de trahison partaient de la ville même qu’il habitait, et qu’ils étaient souvent transportés par ses propres agents. Le moyen qu’il employa pour connaître la vérité fut féroce. Un jour que son courrier était parti chargé de ses dépêches, il le fit attendre prés de la ville de T…, à un endroit mal famé du reste et volontiers visité par les coupeurs de bourse. Le malheureux courrier, qui venait de relayer, s’en allait au grand trot, sur le chemin qu’éclairait la lune, lorsqu’il reçut en pleine poitrine un coup de fusil qui le tua roide. Son sac de dépêches, prestement enlevé, fut remis à l’ambassadeur, qui, en l’inspectant, put se convaincre que le traître appartenait à son propre cabinet. Le secrétaire fut destitué sans bruit ; on accusa les brigands d’avoir assassiné le courrier, on donna quelque argent à sa veuve et l’affaire fut étouffée. L’auteur ou plutôt l’instigateur de ce meurtre a vécu fort honoré ; c’était un diplomate habile, et il est mort membre d’une chambre haute. Si secrète que fut tenue l’aventure, on finit par la connaître, et bien des gens qui la racontaient disaient volontiers en terminant le récit : « Certainement le moyen était excessif ; mais, que diable ! l’intérêt de l’État doit passer avant tout. »

III. — ORGANISATION GÉNÉRALE.


Les malles-postes de M. Conte. — Le ; bureaux ambulants. — Trajet annuel de la poste. — Travail dans les wagons. — Minutie des précautions. — Un chargement.Échantillons. — Tortues vivantes. — Encombrement. — Mandats d’argent. — Libéralisme de la loi. — Valeurs déclarées. — Remboursement. — Sous-seings. — Abus permanent. — origine des franchises dans l’édit du 19 juin 1464. — Système du sous-seing anglais. — Exemple à suivre. — La taxe militaire.


L’établissement successif des chemins de fer a amené une modification essentielle dans le transport des dépêches. Les grandes rapidités si admirées jadis nous feraient sourire aujourd’hui ; les exigences se sont augmentées en raison directe des besoins, et les besoins se sont augmentés en raison directe des satisfactions qu’on leur donnait, Autrefois, dans les plus beaux temps de la dilection de M. Conte, quatorze malles-postes attelées chacune de quatre chevaux conduits à grandes guides quittaient Paris à six heures du soir, et allaient porter à la France entière les lettres et les journaux. Chaque malin, entre quatre et cinq heures, quatorze malles postes apportaient à Paris la correspondance des provinces. Ce service était régulier, rapide, excellent. Il a disparu aujourd’hui et pour toujours.

À la place de ces quatorze malles-postes qui traversaient nos rues au grand trot et parcouraient nos routes, où chaque voiture était tenue de leur céder le pavé, vingt bureaux ambulants partent de Paris, amarrés aux wagons qu’entraîne la locomotive ; six employés, montés dans chaque bureau, utilisent le temps du voyage à trier les lettres, à les diviser en paquets destinés aux villes qu’on traverse, à en préparer à l’avance la distribution, qui peut, grâce à ce système, s’effectuer aussitôt après la remise des dépêches. Chaque jour, vingt autres bureaux ambulants arrivent à Paris, chargés des nombreuses correspondances qui y affluent de toutes parts. De plus, chaque train de petite, de moyenne, de grande vitesse, reçoit des courriers chargés de convoyer, distribuer, recevoir les correspondances qui ont été jetées à la poste après le départ de l’ambulant. On peut affirmer avec certitude que les 44,322 boites aux lettres qui sont dispersées sur le territoire de la France sont remplies, vidées, visitées plusieurs fois par jour. On est effrayé quand on pense à la longueur du chemin que la poste aux lettres fait dans notre pays. Annuellement elle franchit sur les chemins de fer 27,730,000 kilomètres et 51,700,000 sur les routes de grande et de petite vicinalité. Quelque remarquable que soit ce service, il ne pourra que s’améliorer encore par l’ouverture de nouvelles voies ferrées, et bientôt sans doute on arrivera à un parcours de 100,000,000 de kilomètres par an.

Chacun a pu, sur les chemins de fer, remarquer les bureaux ambulants, qui sont véritablement les annexes mobiles de l’administration centrale. Le travail y est incessant ; à chaque station, on reçoit autant de dépêches qu’on en délivre ; il faut recommencer le triage, classer de nouveau toutes les lettres, tous les paquets destinés aux localités desservies par le railway, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’on soit parvenu au terme du voyage. Lorsqu’on remonte vers Paris, la même besogne recommence, s’activant au fur et à mesure qu’on approche — besogne fatigante, exigeant une rapidité de main extraordinaire, énervant les plus robustes, et rendue souvent très-pénible par la trépidation d’un train lancé à toute vitesse. La poste ressemble fort au tonneau des Danaïdes ; le labeur y est excessif, et il faut toujours le recommencer. Malgré le dévouement des employés, leur extrême habileté et l’espèce d’ardeur fébrile qui est nécessairement devenue pour eux une seconde nature, c’est tout ce qu’ils peuvent faire que d’accomplir régulièrement la tâche énorme dont ils sont responsables.

Pendant l’année 1867, la poste française a transporté 772,199,426 objets, qui tous ont été réglementairement manipulés par plusieurs agents, et dont beaucoup, tels que les chargements et les mandats d’articles d’argent, ont exigé plusieurs mesures de contrôle et d’enregistrement. On ne saurait imaginer quelles précautions minutieuses prend l’administration des postes pour assurer la remise des objets qu’elle transporte. Ainsi, par exemple, une lettre chargée destinée à Marseille et déposée au bureau de la place de la Madeleine à Paris, subit une série d’opérations qui toutes sont vérifiées, et dont la preuve reste entre les mains de l’administration centrale. Le bureau de la Madeleine prend la lettre en charge et en donne un récépissé à l’expéditeur ; il envoie ensuite la lettre au bureau central, qui l’inscrit et en donne reçu ; celui-ci la remet avec les mêmes formalités au bureau ambulant, qui les exige à son tour du bureau de Marseille. Ce dernier la confie contre reçu au facteur, qui ne doit la livrer au destinataire qu’en échange d’une décharge définitive. Six enregistrements différents, six signatures différentes, sont donc nécessaires pour qu’une lettre chargée parvienne de Paris à Marseille ; il est inutile d’ajouter que ces diverses formalités ne doivent causer aucun retard au transport de la dépêche.

Nous avons dit le nombre vraiment extraordinaire et toujours croissant des objets confiés à la poste ; ils se divisent en cinq catégories distinctes, qui sont : les lettres, 341,579,726 ; les chargements, 4,305,120 ; les sous-seings, 116,000,000 ; les journaux, imprimés, échantillons, 305,319,320 ; les mandats d’articles d’argent, 4,995,260. — Chacun sait de quelle façon on procède pour les lettres, pour les journaux ; on vient de voir les diverses phases que traverse un chargement ; il nous reste à parler des échantillons, des mandats et des sous-seings.

La fixation d’un tarif minime pour les objets dits échantillons (loi du 25 juin 1856) a singulièrement favorisé ce genre d’envoi. On pourrait croire que le commerce se contente d’adresser par la poste des fragments d’étoffe, des spécimens qui serviront à déterminer plus tard une commande, et que c’est à cela qu’est limité le droit d’expédition ; pas du tout. Par suite de la tolérance de l’administration des postes, qui en toute chose fait acte de bonne volonté pour se plier aux exigences du public, par suite de cet esprit d’abus qui semblent inhérent aux Français, surtout en présence d’un monopole, les échantillons sont devenus peu à peu de véritables marchandises qui devraient être reléguées dans les wagons de messageries des chemins de fer. Comme les 100 grammes d’échantillons ne sont taxés qu’à 10 centimes, la poste transporte pour 30 centimes des paquets qui pèsent 300 grammes ; chaussures, dentelles, chapeaux, douzaines de paires de gants, s’en vont tranquillement et fort économiquement dans la boîte des facteurs pêle-mêle avec les lettres et les journaux. J’ai vu parmi ces amas d’objets de toutes sortes deux petites tortues vivantes, portant une adresse collée sur la carapace et qui furent transportées comme échantillons, car elles n’outre-passaient pas le poids légal.

Ces facilités sont tellement appréciées par le commerce, que depuis dix ans le nombre de ces prétendus échantillons a quintuplé ; il est devenu aujourd’hui un motif de sérieuses appréhensions pour l’administration. Son service, en effet, son service essentiel et spécial est celui des dépêches, et il est encombré de la façon la plus gênante par tous ces colis qui tiennent beaucoup de place, exigent une manipulation plus délicate, et entraînent une perte de temps précieux. La poste succombe littéralement sous l’amoncellement des lettres, des journaux, des imprimés ; il serait utile, dans son propre intérêt, qui est celui du public tout entier, de la débarrasser d’un surcroît de travail qui trouverait mieux son emploi ailleurs.

Si je blâme les facilités abusives accordées au transport des échantillons, je ne puis qu’approuver les efforts accomplis pour rendre les mandats d’articles d’argent accessibles à tout le monde. Par l’abaissement successif des droits dont ils sont frappés, on est arrivé à les mettre à la disposition des bourses les plus pauvres. La loi du 2 juillet 1862 a abaissé de 2 à 1 pour 100 le droit de transmission ; de plus, la loi du 2 juin 1864 a réduit le droit de timbre de 50 à 20 centimes : aussi dans l’année 1867 l’administration des postes a émis 4,995,260 mandats, qui représentent une somme totale de 146,000,000 francs. Il est facile de faire comprendre à quel point ce service est utile aux petites gens en disant que 15,356,957 francs ont été expédiés en 2,034,261 mandats de 10 fr. et au-dessous. Du reste, les sommes envoyées de cette manière ne sont jamais très-considérables, et le mandat le plus élevé dont on ait conservé le souvenir était d’une valeur de 30,000 francs ; venu de Constantinople, il fut touché à Paris le 11 juin 1863.

Mais, comme l’on sait, la poste se charge aussi de transporter des valeurs déclarées moyennant une prime d’assurance qui est de 1/10 pour 100 ; elle ne reçoit pas de déclaration au-dessus de 2,000 francs, et c’est la somme maxima qu’elle est autorisée à restituer en cas de perte. Lorsque nous nous sommes enquis du motif qui avait fait limiter à 2,000 francs la somme la plus élevée que la poste consentait à transporter dans une lettre, il nous a été répondu qu’elle voulait, par ce moyen, éviter de tenter la cupidité de ses agents. En 1867, 1,648,500 lettres contenant 908,804,000 francs de valeurs déclarées ont été enregistrées à l’administration. Ce total est considérable, et cependant il n’est rien en comparaison des valeurs contenues dans les lettres chargées, valeurs qui ne sont soumises à aucune déclaration préalable, et qui, d’après un calcul approximatif, s’élèvent à plus de trois milliards. Ce chiffre, rapproché du total des mandats et des valeurs déclarées, prouve que la poste transporte annuellement environ quatre milliards de francs.

De telles richesses peuvent tenter bien des agents pauvres, j’en conviens ; mais la surveillance est perpétuelle. À la fois occulte et patente, elle s’exerce jour et nuit, dans les bureaux sédentaires, comme dans les bureaux ambulants. Aussi en 1867, malgré l’énormité des valeurs manipulées par tant d’employés divers, l’administration n’a-t-elle eu à rembourser que 8,020 francs — 500 francs pour dix chargements disparus, à 50 francs l’un, et 7,520 francs pour perte ou détournements de valeurs déclarées. Dans ce dernier cas, l’administration est responsable de la totalité de la somme inscrite sur ses registres ; dans le premier elle ne rembourse jamais plus de 50 francs pour perte d’une lettre chargée, quel que soit le nombre de billets de banque qu’elle contienne. En présence d’une perte si minime qu’elle est insignifiante, comment ne pas admirer le haut sentiment du devoir qui dirige et soutient les 28,422 agents auxquels le soin des correspondances est confié ? Leur responsabilité est permanente, et malgré quelques déplorables exemples, sur lesquels les tribunaux ont eu à prononcer, on peut dire que cette grande armée administrative est un modèle d’honneur et de probité.

À côté des tentations qu’elle repousse, il y a les encombrements officiels qu’elle débrouille avec une sagacité merveilleuse sans permettre qu’ils puissent nuire au service public. Ce qu’on appelle les contre-seings suffirait à occuper toute une administration spéciale ; c’est un abus qui paraît croître dans des proportions telles, qu’il est bon de le signaler. Comme le cabinet noir, il remonte à Louis XI. Dans l’édit du 19 juin 1464, on lit : « Art. 21. Et quant aux paquets envoyés par ledit seigneur (le roi), ou qui lui seront adressés, lesdits maîtres coureurs sont tenus de lui porter en personne, sans aucun délai de l’un à l’autre, avec la colle cy-mentionnée, sans en prendre aucun payement, ainsi se contenteront des droits et gages qui leur seront attribués. » Sans en prendre aucun payement, ces cinq mots contenaient en germe le contre-seing ou le droit de franchise, que bientôt chacun réclama soit à titre courtois, soit comme privilège de charge exercée, soit enfin pour cause d’utilité publique.

Peu à peu l’abus se propagea de telle sorte et devint si menaçant, que sous la Convention il fui reconnu que plus des trois quarts des correspondances transportées par les postes jouissaient du droit de franchise. Ce ne fut que sous le Directoire (décret du 27 vendémiaire an VI) qu’on osa faire payer régulièrement la taxe à cette innombrable quantité de fonctionnaires de tout ordre qui avaient trouvé moyen de s’en affranchir. Lors de la discussion du 7 février 1845, M. Monier de la Sizeranne demanda hardiment l’abolition de toutes les franchises. Malheureusement, tout en ayant raison, il heurtait tant de petits intérêts qu’il ne fut point écouté. Les contreseings furent maintenus, et ils existent si bien aujourd’hui qu’ils ont atteint, en 1867, le chiffre de 67 millions d’objets pesant ensemble plus de quatre millions de kilogrammes, qui, taxés selon le droit commun, auraient rapporté la somme approximative de 32 millions de francs. En vérité, c’est trop.

De cette franchise qui, dans le principe, ne devait appartenir qu’au souverain seul, tous les dépositaires, tous les représentants de l’autorité ont demandé leur part. Aujourd’hui cent vingt mille fonctionnaires correspondent franco avec leurs supérieurs, leurs subordonnés et leurs collègues. Toutes les sociétés de bienfaisance, tous les comices agricoles, toutes les compagnies savantes, harcèlent l’administration de demandes et réclament à hauts cris ce bienheureux droit de sous seing qui embarrasse le service, grève le budget, fatigue les employés et menace de tout envahir. Ai-je besoin de dire que la poste repousse ces prétentions que rien ne justifie ? Elle a eu à lutter sérieusement contre quelques très hauts fonctionnaires qui voulaient envoyer, à l’abri de la taxe, les invitations à diner qu’ils adressaient à leurs amis. Le Moniteur officiel et le Petit Moniteur sont transportés en franchise[8]. Ce seul fait n’est-il pas la condamnation de tout le système des contre-seings et de l’extension arbitraire qu’on lui a donnée ?

La poste a beau se défendre, elle est débordée ; ce ne sont pas seulement des correspondances administratives qu’on lui remet, ce sont des colis de toute sorte, des écharpes municipales, des pains de munition. La gendarmerie a été plus loin : sous le cachet de sa franchise, elle a expédié des bottes à l’écuyère, et elle a même trouvé fort mauvais qu’on se soit permis de lui soumettre quelques observations. Cet abus, qu’il devrait suffire de signaler pour qu’on s’empressât de le faire disparaître, durera-t-il longtemps encore en France ? J’espère que non. C’est l’Angleterre qui a ouvert la voie de la réforme postale, c’est elle aussi qui nous apprend ce que nous avons à faire en présence de ce droit exorbitant.

Dans le Royaume-Uni, la correspondance administrative est frappée de la taxe ordinaire ; la reine elle-même n’y échappe point, et ses lettres sont tarifées comme celle du plus humble de ses sujets. Comme les lettres nécessitées par le service public ne doivent pas toutefois être une charge particulière pour les fonctionnaires, le parlement vote chaque année une somme consacrée à affranchissement des correspondances de chaque département ministériel ; le contrôle parlementaire exerce naturellement sur cet objet une surveillance légitime, il empêche les abus de se produire et n’accable pas les postes sous un fardeau qui, chaque jour, devient plus pesant. Dans l’état actuel des choses, le contre-seing en France est une cause perpétuelle de difficultés pour le service des lettres et de perles sérieuses pour le trésor public. Il est certain qu’une réforme radicale mécontenterait beaucoup de fonctionnaires qui ne se gênent guère pour faire passer leurs correspondances privées à l’abri de leur droit de franchise ; mais l’intérêt général y gagnerait d’une façon notable, et cela seul est à considérer.

S’il est juste de flétrir l’abus d’un tel privilège, on ne peut qu’applaudir à la mesure en vertu de laquelle le soldat et le marin jouissent d’un bénéfice qui leur permet de recevoir et d’expédier leurs lettres en n’acquittant que la taxe territoriale, même lorsque le corps dont ils font partie est à l’étranger. Ce sont les hommes de la Révolution qui ont décrété cette excellente prescription dans la loi du 27 juin 1792. Aussi, que nos soldats soient en Chine, en Cochinchine, au Mexique ; que nos marins soient sous l’équateur ou sur les côtes de Laponie, ils sont toujours considérés comme étant en France, et cola n’est que régulier, car là où est le drapeau, là est la patrie.


IV. — LE SERVICE DE PARIS.


Pompe aspirante et foulante. — La poste à Paris. — Division par zones et bureaux. — Formation des dépêches. — Les tilburys. — Classification. — La dépêche de Paris. — Les timbres. — La salle de verre.-Le piquage. — La zone des erreurs. — Appel et rectification. — Le facleur du gouvernement. — Départ pour la distribution. — Le courrier de province. — Entre l’hôtel des postes et les gares. — La dernière minute. — Les déchiffreurs. — Adresses impossibles. — Les rebuts. — Modèles d’adresses envoyés aux écoles prioritaires. — Poste restante. — Amour et mystère. — Un employé spirituel. — Bureau des chargements — Richesse et pauvreté. — La poste à l Exposition universelle de 1857.


On a comparé le cœur à une pompe aspirante et foulante ; on peut dire la même chose de l’hôtel central des postes : il attire sans cesse à lui les correspondances, et les refoule pour les distribuer dans toutes les directions. Paris est moralement le centre de la France ; c’est de là que la vie s’élance, c’est là qu’elle revient. C’est plus qu’une capitale, c’est un monde, et bien des États n’ont point un mouvement postal semblable à celui de cette seule ville. 329,766,825 objets y ont été manipulés, pendant l’année 1867, par une légion d’employés pour qui les heures, en se succédant, n’apportent que du travail et jamais de repos. Cet énorme labeur, dont on peut dire que le poids augmente en raison de la vitesse forcée, est accompli par 1,921 agents, tels que facteurs et fonctionnaires divers de l’hôtel des postes et des trente-six bureaux qui s’ouvrent dans les principaux quartiers de Paris, l’ancien Paris, j’entends le Paris en dehors des communes nouvellement annexées, et qui est resté jusqu’à présent le Paris postal, il est curieux d’étudier et de raconter comment une telle masse d’objets divers, lettres, imprimés, échantillons, est reçue, réunie. Vérifiée, triée, divisée, subdivisée, et enfin distribuée. Du moment où elle est jetée à la boîte jusqu’au moment où elle est remise au domicile du destinataire, une lettre subit une série d’opérations que nous allons essayer de faire connaître.

L’administration des postes, afin de simplifier et d’activer son travail, s’est fait un cadastre municipal fictif, et a partagé Paris en onze zones principales, qui ont chacune un centre autour duquel viennent rayonner d’autres zones moins importantes. Parmi les trente-six bureaux urbains, on en a choisi onze qu’on appelle techniquement bureaux de passe, destinés à réunir dans leur sein le produit des vingt-cinq autres bureaux, à lui faire subir une trituration sommaire et à le diriger, à des heures réglementaires, sur l’administration centrale de la rue Jean-Jacques-Rousseau. Ce système est la base de toute la division du travail et de la distribution des lettres ; c’est à la fois le point de départ et le point de retour ; en un mot, c’est l’explication de l’énigme, explication sans laquelle il est difficile de se rendre un compte exact de ce mécanisme, à la fois si simple et si compliqué.

Sept fois par jour des facteurs visitent les boîtes dont seuls ils ont la clef ; ils les vident, en rassemblent le contenu qu’ils renferment dans un large sac de cuir clos d’une serrure solide, et vont le porter au bureau qui se trouve dans leur circonscription. Là le sac est vidé sur une table, et des employés spéciaux font un tri préalable ; ils divisent la masse de lettres recueillies en quatre paquets différents ; chacun de ces paquets forme ce qu’on appelle une dépêche. On fait ainsi la dépêche de Paris, la dépêche de la banlieue, la dépêche des départements, la dépêche de l’étranger. Chacune de ces dépêches est ficelée à part et garnie d’une étiquette à gros caractères qui en indique la destination ; puis tous ces paquets, après avoir été désignés sur un registre spécial, sont enfouis dans un sac de toile doublé de cuir, qu’on ferme à l’aide d’une corde, qu’on scelle d’un cachet de cire portant l’empreinte du bureau expéditeur, et auquel on attache un numéro d’ordre qui permet d’en reconnaître immédiatement la provenance. Dès que ce travail est terminé, le sac est déposé dans un tilbury à coffre qui part immédiatement au grand trot et se rend à l’hôtel des postes. À la même heure, les onze tilburys qui ont été relever les dépêches des onze bureaux de passe arrivent dans l’ancienne cour des malles-postes et remettent leur dépôt aux employés qui les attendent.

Les sacs, rapidement montés dans une salle garnie de plusieurs tables, sont reçus par un agent qui, au fur et à mesure qu’il les ouvre, en indique d’un mot l’origine à un employé qui l’inscrit sur un registre. Le sac est non-seulement ouvert et vidé, mais, sous peine d’amende, il doit être retourné de façon qu’on puisse en voir le fond. Avec une dextérité, une rapidité que seule une longue habitude peut donner, l’agent lance les différentes dépêches aux tables où elles doivent être manipulées. Ici Paris, là les départements, plus loin la banlieue, ailleurs l’étranger. La dépêche générale de la province se subdivise en vingt sous-dépêches correspondant aux vingt bureaux ambulants qui voyagent sur les chemins de fer. Ces sous-dépêches sont, en attendant l’heure du départ, déposées dans un vaste casier où chaque compartiment porte un nom indicateur : le Havre, Quiévrain, Strasbourg[9], etc. Les dépêches pour l’étranger sont divisées suivant les offices postaux auxquels elles doivent parvenir. La dépêche pour Paris est dépecée immédiatement ; toutes les lettres qui s’en échappent sont versées en monceau sur une table autour de laquelle une quinzaine d’hommes sont réunis.

En hâte et fiévreusement, car les minutes sont comptées, on divise les lettres en deux parts, celles qui ne sont point affranchies et celles qui le sont. Les premières sont portées à un agent particulier qui en fait onze parts et additionne le total des taxes ; les secondes, poussées sur la table même du tri à dos employés qui tiennent deux timbres dans la main droite, sont frappées de deux cachets, l’un qui indique la date du mois et l’heure de la lovée, l’autre qui oblitère l’affranchissement. La précision rapide de ce travail est extraordinaire : dans l’espace d’une minute, calculée à l’aide d’une montre à secondes, un de ces hommes a timbré devant moi, sans se douter que je l’examinais, quatre vingt-sept lettres, et encore je dois ajouter que trois fois il a repris des lettres au tas, qu’on augmentait à chaque instant.

Lorsque toutes les lettres ont reçu leur double cachet, elles sont jetées dans des mannes posées sur de petits chariots en fer qu’on traîne dans une autre salle, salle singulière et dans laquelle je n’ai pu me défendre d’un subit serrement de cœur. Il est triste que le droit et le devoir d’une administration soient de toujours soupçonner ses agents ; mais c’est la première loi des services publics, et il serait cruel d’y manquer. Devant de grands casiers en cristal et par conséquent transparents de toutes parts, surveillés de tous côtés, des employés reçoivent les paniers qui contiennent les lettres. Ils prennent celles-ci et les mettent une à une, après en avoir vérifié l’adresse, dans l’un des onze compartiments qui représentent les onze circonscriptions postales de Paris ; sur une large table voisine, onze corbeilles portant des numéros d’ordre sont disposées au-dessous de onze cordons de sonnette.

Un employé va sans cesse visiter les casiers transparents ; il y prend, par exemple, les lettres appartenant la zone n° 3, il les dépose dans le panier n° 3, et tire la sonnette placée au-dessus du panier. Cette sonnette correspond à une salle voisine, salle immense où douze tables énormes reçoivent autour d’elles chacune quinze facteurs ; la sonnette a retenti précisément au-dessus de la table n° 3 ; deux facteurs se lèvent, vont prendre le panier, le rapportent et le vident sur leur table particulière. Alors commence le travail du piquage ; chaque Page:Du Camp - Paris, tome 1.djvu/78 Page:Du Camp - Paris, tome 1.djvu/79 Page:Du Camp - Paris, tome 1.djvu/80 Page:Du Camp - Paris, tome 1.djvu/81 Page:Du Camp - Paris, tome 1.djvu/82 Page:Du Camp - Paris, tome 1.djvu/83 Page:Du Camp - Paris, tome 1.djvu/84 Page:Du Camp - Paris, tome 1.djvu/85 Page:Du Camp - Paris, tome 1.djvu/86 Page:Du Camp - Paris, tome 1.djvu/87 passage à Paris, les faiseurs de projets imprimés à la quatrième page des journaux, et qui, n’osant avouer leur nom, demandent qu’on leur réponde à des initiales indiquées ; à ceux-là les lettres ne sont remises que sur présentation de la quittance du fermier d’annonces : c’est là le moyen d’éviter les erreurs possibles ou les mauvaises plaisanteries.

Il est une catégorie de personnes qui fréquentent plus spécialement la salle de la poste restante : ce sont les jeunes femmes voilées et parlant d’une voix émue ; ce sont les.amoureux traqués par la jalousie conjugale, qui entrent effarés, et regardent s’ils ne sont pas suivis ; ce sont des vieillards soignés, rafraîchis par toute sorte d’artifices, qui redoutent leur femme, se méfient de leur portier et arrivent en chantonnant tout bas : « L’amour est un enfant et Philis est sa mère ! » ce sont des collégiens, frisés chez le perruquier du coin, qui accourent, le dimanche, pour savoir si mademoiselle N…, des Délassements-Comiques, a répondu à leur pièce de vers ; ce sont les amoureux en un mot, et les trois quarts des lettres gardées au bureau restant leur sont destinées. Rien ne serait plus curieux que de passer une journée à examiner ces pauvres victimes de l’éternel vainqueur. La lettre est saisie avec empressement, ouverte d’une main fiévreuse, et alors c’est le rayonnement ou le désespoir ; si le jeune homme s’écrie : Elle est à moi, divinités du Pinde ! la femme tremblante dit avec un sanglot : Je ne t’ai point aimé, cruel ? qu’ai-je donc fait ? Il y a là, chaque jour, dans cette pauvre salle terne, grise, froide, des élans de reconnaissance et des cris de désolation qu’on ne peut soupçonner.

Nul n’a le droit, à moins qu’il ne soit délégué par la justice, de se faire délivrer une lettre qui ne lui est pas adressée ; il y a des maris malavisés et trop bénins qui ont été, avec simplicité, s’informer si la poste restante n’avait point de lettres pour leur femme ; on leur a répondu tranquillement : « Cela ne vous regarde pas ! » Une fois, il n’y a pas fort longtemps, les employés virent entrer dans la salle d’attente un homme visiblement agité et qui traînait, plutôt qu’il ne conduisait, une jeune femme pâle se soutenant à peine. Le monsieur fit la grosse voix et dit : « Avez-vous des lettres pour madame L… ? » L’employé prit le paquet correspondant à l’initiale du nom, le feuilleta avec soin, le referma de ce geste sec, sur et rapide que donne l’habitude, et répondit : « Il n’y en a pas. » Le couple dramatique sortit. Une heure après, la femme revint, seule cotte fois et toute tremblante encore. Au premier coup d’œil, l’employé la reconnut, il prit de nouveau la liasse étiquetée L, en tira prestement une lettre et la remit à la malheureuse femme, qui se confondait en remercîments. « Elle était à votre adresse, lui dit l’employé, je ne devais la livrer qu’à vous ! » Je soupçonne cette femme d’avoir gardé une haute opinion des agents de la poste restante.

Vers un autre coin de l’hôtel des postes, et aussi isolé que possible, s’ouvre avec toute sorte de précautions un long cabinet mal éclairé, où le gaz est nécessairement allumé une bonne partie de la journée, cabinet silencieux et presque mystérieux : c’est le bureau des chargements. Vingt-trois employés, assis chacun devant une table spéciale, inscrivent et décrivent sur des registres paraphés à toutes les pages les lettres scellées de cinq cachets dont ils ont la responsabilité, J’ai dit plus haut les formalités vétilleuses que nécessite ce genre d’envoi ; nulle fraude n’est possible, ou du moins celui qui se hasarderait à en commettre une serait immédiatement découvert, car l’état civil d’une lettre chargée est tel, qu’on peut, en le consultant, savoir précisément en quelles mains elle a passé, combien de temps elle y a séjourné, depuis la minute où elle a été déposée à la poste jusqu’à celle où elle est enfin remise au destinataire.

Dans ce bureau spécial, chacun travaille avec une sorte de défiance ; une main écrit, l’autre est placée sur le précieux dépôt. La consigne y est tellement sévère que nul employé ne peut s’absenter pour n’importe quel motif, pour si peu d’instants que ce soit, sans avoir confié les lettres dont il est dépositaire à l’un de ses camarades, qui lui en donne un récépissé. Ce dernier alors prend en charge les dépêches jusqu’à ce que l’absent soit revenu et ait restitué le reçu après vérification. Chaque lettre est l’objet d’un procès-verbal particulier sur lequel sont relatés la date, le poids, la taxe, ainsi que le nombre, la couleur et la devise des cachets. II faut reconnaître que l’administration des postes a fait tout ce qui était possible pour assurer la régularité de ce service, à la fois si important et si délicat. Quelle valeur représentaient les lettres que j’ai vues dans ce bureau lorsque je le traversais sans que ma présence ait fait seulement lever la tête aux employés ? On peut le dire avec une certitude presque positive.

Le bureau central de Paris reçoit et expédie par an 82 millions de sommes déclarées et une énorme quantité de lettres chargées contenant des valeurs inconnues, mais dont on estime le montant à plus d’un milliard. C’est donc une somme de 2,964,383 francs que j’avais sous les yeux, garantie par une frêle enveloppe de papier et fermée par des cachets fragiles, faible défense contre une telle tentation. Certes les précautions ingénieusement prises par l’administration sont indispensables ; mais la moralité des agents les rend superflues, de même que leur improbité les rendrait illusoires.

Un simple rapprochement de chiffres prouvera de quelle estime et de quel respect sont dignes les hommes chargés de cette lâche, qui serait dangereuse pour toute vertu mal forgée. Le service des chargements de l’hôtel des postes occupe vingt-trois employés sous les ordres d’un commis dirigeant, au traitement de 5,600 francs. L’ensemble des émoluments de ces vingt-trois agents représente 48,800 francs, soit 2,087 francs par tête. Or le travail qu’exige la manipulation des trois millions quotidiens qui passent dans ce bureau est rémunéré par la somme quotidienne de 131 fr. 50. L’écart est profond, si profond, qu’il cause une surprise involontaire ; mais ces hommes dont le salaire parait dérisoire en présence de ce Pactole qui coule incessamment à travers leurs mains, restent impassibles, fermés à toute tentation malsaine, tant ils portent loin le juste sentiment du devoir professionnel. Je les comparerais volontiers à ces dragons dont a parlé le moyen âge : ils gardent des trésors, les protègent et n’y touchent jamais.

Tous les différents services dont je viens d’essayer d’expliquer le mécanisme ont été établis, en 1867, au Champ de Mars, pendant la durée de l’Exposition universelle. Des cabanes en bois spacieuses, construites dans le jardin, ont servi de bureaux aux employés, qui ont eu 805,962 objets à manipuler. Neuf boites placées sur différents points de l’immense rotonde étaient levées de deux heures en deux heures par dix-sept facteurs qui en opéraient immédiatement la distribution. Les exposants correspondaient entre eux dans l’intérieur même du palais, à l’aide de la poste. Le personnel avait été choisi avec soin parmi les agents connaissant les langues anglaise, allemande, italienne, portugaise, espagnole ; de plus, on avait découvert, je ne sais où, un homme étrange, polyglotte extraordinaire, qui aurait rendu des points à ce cardinal Mezzofanti que ses collègues du Sacré Collége appelaient, en plaisantant, le cardinal Pentecôte ; cet interprète universel avait été attaché au bureau spécial de l’Exposition, où il se tenait à la disposition du public. Cette organisation si rapidement installée et si intelligemment combinée frappa d’admiration les commissaires étrangers ; ils ne purent s’en taire, et s’empressèrent à l’envi de féliciter M. E. Vandal, qui depuis huit ans remplit avec une infatigable sollicitude les fonctions de directeur général des postes.



V. — L’HÔTEL DES POSTES.



Manifestement trop étroit. — Sa situation depuis 1757. — Craintes d’incendie. — Insuffisance de tous les locaux. — Impossibilités matérielles. — Dédale. — Le portier seul connaît les détours. — Écuries et remises. — Causes d’erreurs. — Projets. — Les postes et le fisc. — Surintendance des postes.



Si je suis arrivé à faire comprendre les avalanches de papier qui chaque jour s’abattent sur le bureau central, on doit se figurer que l’hôtel des postes de Paris est un vaste monument, composé d’un immense rez-de-chaussée où des salles aérées, éclairées, de plain-pied les unes avec les autres, ouvertes de larges débouchés, outillées de tous les ustensiles de la science moderne, entourées de cours spacieuses, précédées de galeries d’attente, salles ventilées ou chauffées selon la saison, offrent au travail cyclopéen qui s’y accomplit toutes les ressources et toutes les commodités possibles. Il n’en est rien. L’hôtel des postes de Paris est un bouge, une superposition de cabanons reliés par des échelles ; quand une fois on l’a parcouru en détail, il est difficile de comprendre qu’un service quelconque puisse s’y faire.

Situé rue Jean-Jacques-Rousseau, s’appuyant sur la rue Pagevin et la rue Coq-Héron, rues étroites et qui ont à peine des dégagements, composé des hôtels d’Épernon et de la Sablière, destiné au service des postes en 1757[10], il n’a reçu depuis celle époque que des accroissements insuffisants. On a eu beau l’agrandir eu 1786 et en 1815, y faire quelques constructions indispensables en 1827, louer encore dernièrement trois chambres dans une maison voisine, percer de gros murs, emmancher des escaliers, imaginer de nouveaux expédients, il ne répond en rien aux besoins de l’administration qu’il contient, ou plutôt qu’il étouffe. Dès 1847, le ministre des finances déclarait que la situation était intolérable ; qu’est-elle donc aujourd’hui !

Ces corridors où la lumière du gaz est indispensable en plein jour ; ces escaliers, où deux hommes non chargés ne peuvent passer de front ; ces salles trop étroites, où les employés sont empilés les uns sur les autres : ce dédale de chambres annexées qui ne se commandent pas et ne communiquent que par des degrés construits après coup ; cet outillage suranné, ces paniers qu’on tire à la corde et qui chape chutent avec tout leur contenu contre les feuillets disjoints du parquet, tout est à refaire, tout est à remplacer, tout est à édifier à nouveau et selon les exigences d’un service qui s’accroît chaque jour dans une inconcevable proportion. Sans cesse et sans cesse on surveille les lampes, les becs de gaz, les calorifères, les poêles, les cheminées, car le feu semble toujours près de saisir ce vieux bâtiment, où les cloisons, les poutres, les escaliers, le faîtage, les lambris en bois rendraient un incendie excessivement dangereux. Le poste de pompiers, qui occupe une partie du rez-déchaussée de l’hôtel, est sans cesse sur le qui-vive. On a mis de l’eau partout où l’on a pu, les pompes sont toujours gréées, les fontaines toujours pleines, les seaux toujours préparés, car tout est à redouter avec un tel amas de matières combustibles dans un local aussi combustible qu’elles.

L’ancien bureau de la poste restante, où, pendant l’Exposition universelle de 1855, il venait plus de deux mille personnes par jour, était précédé par une salle d’attente où quinze individus pouvaient difficilement se trouver réunis ; à côté s’ouvrait la salle des vaguemestres, où se faisait le service de l’armée de Paris ; elle était tellement étroite, que deux hommes assis l’encombraient lorsque je la visitai, et qu’ils ont été obligés de se lever, do se ranger contre la muraille pour me laisser passer. Aussi, voyant venir l’Exposition de 1867 et prévoyant l’affluence extraordinaire d’étrangers qu’elle devait amener à Paris, le directeur général a-t-il abandonné son jardin afin qu’on pût y construire une poste restante plus commode, qui fonctionne aujourd’hui, mais qui est bien loin d’occuper l’emplacement dont un tel service a besoin dans une ville comme Paris,

Le bureau des rebuts, visité chaque jour par un nombre considérable de personnes qui vont faire des réclamations, est situé au second étage, et pour l’atteindre il faut franchir plusieurs escaliers qui s’entrecroisent. Ce qui est plus grave et plus incompréhensible encore, c’est que la grande salle des facteurs, la salle des manipulations constantes, est située au premier étage, qu’il faut y apporter à bras, par des escaliers où l’on ne peut passer qu’un à un, la récolte toujours renouvelée des boites de Paris et le produit des bureaux ambulants de la province. À la fin de la journée, aux dernières limites d’heure, quand on lève la boite de cinq minutes en cinq minutes, il faut, pour porter à la table de trituration ces lettres qui ne peuvent perdre une seconde, traverser trois salles, faire plusieurs détours et franchir quelques marches que le gaz éclaire toujours. Un seul agent, un seul, je ne plaisante pas, connaît aujourd’hui les inextricables détours de ce nouveau dédale : c’est le portier même de l’hôtel de la rue Jean-Jacques-Rousseau ; il arrive souvent que des chefs de service l’ont consulté sur la position d’un bureau où ils avaient des recherches à faire.

Quarante-deux fourgons, onze tilburys, neuf omnibus, faisant quatre cent cinquante et un voyages par jour, deux cents chevaux, sont nécessaires pour le service de la poste. Si l’on ajoute les fourgons qui viennent des ministères et de l’Imprimerie nationale, les voitures particulières, on aura pour l’entrée et la sortie plus de quatorze cents colliers, ainsi que l’on dit en terme de roulage. Or les cours sont insuffisantes, les voûtes sous lesquelles il faut passer beaucoup trop étroites, les écuries trop exiguës et les remises nulles. Dans ce service, où tout devrait être prévu, résolu d’avance, où la régularité nécessaire devrait être assurée par l’emploi d’un outillage perfectionné et par l’amplitude des aménagements, tout se fait par expédient. Qu’on en juge : soixante-deux voitures sont indispensables au service ; l’hôtel des postes parvient à en remiser onze ; vingt-six passent la nuit dans les cours ; les vingt-cinq autres sont gardées par tolérance aux gares des chemins de fer. Les éventualités exigent qu’on ait toujours au moins quarante chevaux sous la main ; l’écurie de la poste peut en contenir dix-huit ; je l’ai visitée, un dix neuvième n’y trouverait pas sa place.

De tout il en est ainsi ; le résultat de l’exiguïté du local amène fatalement l’encombrement ; les hommes et les dépêches sont en nombre beaucoup trop considérable dans un espace beaucoup trop restreint. Il a fallu obvier à cet inconvénient, qui menaçait d’entraver complètement le service et de paralyser des efforts sans cesse renouvelés. C’est alors qu’on a été forcé do donner aux bureaux ambulants une partie du travail qui normalement incombe au bureau central. Or le travail qu’on exécute en chemin de fer, dans une caisse étrpite, avec une trépidation que rien n’arrête, avec la préoccupation constante d’avoir terminé avant la minute réglementaire, ce travail est nécessairement défectueux et amène souvent des irrégularités regrettables, dont la responsabilité remonte à l’administration, quoiqu’elle ait fait le possible et l’impossible pour les éviter. Les erreurs commises par la poste sont bien rares, mais on les diminuerait encore et on arriverait à les réduire à néant, si de vastes salles au rez-de-chaussée, desservies par des railways, offraient un emplacement convenable aux agents chargés de tant de manipulations délicates. Est-ce par économie qu’on ne construit pas à Paris un hôtel des postes digne enfin de la capitale de la France ? Je ne le crois pas, car la somme dépensée depuis cinquante ans pour ajouter des appendices aux bâtiments actuels, pour remanier ces derniers et les disposer à des appropriations impérieusement exigées, aurait suffi à édifier un hôtel des postes modèle, armé d’un outillage sérieux et vraiment fait pour l’énorme mouvement de correspondances dont il est le centre.

En 1798 et en 1811, l’abandon de l’hôtel de la rue Jean-Jacques-Rousseau avait déjà été décidé en principe. On a élevé le ministère actuel des finances avec l’intention d’y placer l’administration des postes. En, 1854, on a dû l’établir place du Châtelet, mais deux théâtres ont obtenu les terrains qui lui étaient réservés ; d’autres projets ont été mis à l’étude, le public les connaît, je n’ai point à en parler, non plus que des causes qui les ont fait ajourner. Quand la transformation de Paris atteindra-t-elle enfin l’hôtel des postes ? La situation actuelle crée des difficultés que chaque jour vient accroître. L’homme éminent qui dirige les postes avec une ardeur et une connaissance approfondie de son sujet auxquelles chacun rend justice, épuise son intelligence à chercher des palliatifs, à imaginer de nouvelles combinaisons empiriques, à parer aux dangers que lui apporte sans cesse l’augmentation des correspondances combinée avec l’insuffisance de plus en plus accentuée du local. On a parfois passé des journées entières — je parle sérieusement — à chercher comment on placerait une table dans une salle afin de ne gêner les mouvements d’aucun agent et de pouvoir introduire un employé de plus. C’est puéril, mais désespérant.

Tel est le côté matériel défectueux de l’administration des postes ; quant à ses imperfections d’un autre ordre, elles méritent qu’on en dise un mot. La France est aujourd’hui le seul pays où la poste appartienne à l’élément fiscal : elle dépend du ministère des finances ; elle rapporte des bénéfices fort importants, qu’elle ne peut même pas employer à d’indispensables améliorations. Elle est une source de revenus pour l’État, qui ne fait rien en sa faveur, se déclare trop pauvre pour lui venir sérieusement en aide, et la force à fonctionner dans des conditions désastreuses. Le transport des correspondances est un service public ; s’il couvre ses frais, c’est tout ce qu’on peut en exiger ; il doit avoir le droit de se parfaire avec ses propres ressources, et ne doit verser celles-ci au Trésor que si elles lui sont absolument inutiles. La poste, qui occupe 28,500 employés, qui maintenant par ses paquebots va aux quatre coins du monde, où elle a des agents spéciaux, qui, pendant ces sept dernières années, a fait 448,665,216 francs de recette brute, sur lesquels le Trésor a recueilli un bénéfice net de 91,289,589 francs, mérite d’être indépendante, d’être soustraite à la fiscalité qui en profite sans la secourir, et de devenir enfin une sorte de surintendance placée à côté des ministères et en dehors de leur action immédiate. On la verrait alors se développer, se mettre à la hauteur des besoins qu’elle a mission de servir, appeler à son aide les ressources de la science moderne, et placer enfin son administration centrale dans un établissement digne d’un peuple qui n’hésite jamais à se proclamer le premier peuple du monde.


Appendice. — L’investissement de Paris à tout à coup arrêté le fonctionnement de l’administration des postes qui, ne pouvant plus agir normalement hors de la ville close par les armées allemandes, eut recours aux transports aérostatiques pour remédier à cette paralysie forcée et transmettre quelques nouvelles à la province ; elle fit partir 55 ballons chargés de 9,548 kilogrammes de dépêches qui, au poids moyen de 2 1/2 grammes, représentaient 3,819,200 lettres. Aussitôt que les circonstances l’ont permis, la poste a rétabli partout ses services, qui ont, depuis 1867, subi quelques modifications qu’il est bon de signaler.

Les bureaux ambulants voyageant sur les chemins de fer sont actuellement au nombre de 35 ; c’est donc 15 de plus qu’en 1867 ; à celte dernière époque, nous disions que le trajet annuel des bureaux ambulants et des facteurs atteindrait 100 millions de kilomètres. Nos prévisions sont déjà dépassées : les 49.610, (]00 kilomètres franchis sur les rail-ways, et les 50,370,000 parcourus sur les routes de grande et de petite vicinalité, forment un total supérieur à celui que nous avions indiqué. Le chiffre des boîtes a été augmenté, il est de 49,100, et celui des agents a été porté à 51,500, sans compter 5,500 aides ou courriers non commissionnés ; parmi ces 37,000 employés, il faut compter 18,291 facteurs ruraux, dont le parcours quotidien équivaut à 486,143 kilomètres.

En 1873, la poste a transporté 733,137,194 objets, qui se décomposent ainsi : lettres, 334,478,841 ; cartes postales, 16,451,423 ; chargements, 6,114,653 ; contre-seings, 56,534,520 ; journaux, imprimés, échantillons, 315,361,354 ; mandats d’articles d’argent, 4,196,423 ; ceux-ci représentaient une somme de 120,212,010 francs. La prime d’assurance d’un dixième pour cent des valeurs déclarées a été élevée à 20 centimes pour 100 francs ou fraction de 100 francs par la loi du 24 août 1871 ; une autre loi du 25 janvier 1873 a fixé le maximum de la déclaration à 10,000 francs ; en 1873, la poste a expédié 1,735,415 lettres ou boîtes renfermant 748,034,000 francs de valeurs déclarées. L’administration a eu à rembourser 6,776 fr. pour 14 lettres recommandées et 7 lettres contenant des valeurs déclarées qui ont été égarées ou détournées. Les objets tombés en rebut, sur 1 ensemble de toutes les opérations, ont été de 2,16S,147, sur lesquels 861,753 ont pu être, après recherches approfondies, remis aux destin alaires. La vente des timbres-poste a produit 95,334.669 francs ; la part seule de Paris a été de 20,279,634 fr. 96 cent. Quant aux contre-seings, ils sont plus abondants que jamais.

Le service exclusif de Paris a exigé 1,903 agents, qui ont manipulé 305,628,425 objets ; 3 nouveaux bureaux ont été ouverts, ce qui donne un total de 39, dont 13, dits bureaux de passe, servent de point de départ à 13 lignes de tilburys. Pour désencombrer l’hôtel des postes, que l’accroissement des correspondances rend chaque jour plus étroit et plus impropre au service, on a laissé aux bureaux de passe le soin de classer les lettres destinées à la province, — ce sont les plus nombreuses. Ces bureaux forment la dépêche départementale (divisée en 35 sous-dépêches correspondant aux 55 bureaux ambulants) et la remettent aux tilburys qui, dans la cour de l’hôtel de la rue Jean-Jacques-Rousseau, la versent directement aux fourgens destinés aux gares de chemins de fer ; l’administration centrale n’a donc plus à pourvoir qu’aux manipulations des dépêches de Paris, de la banlieue, de l’étranger, et c’est tout ce qu’elle peut faire dans les conditions déplorables où elle continue à être installée, malgré les plaintes incessantes de tous les intéressés.

Une loi du 20 décembre 1872 a autorisé la circulation de correspondances découvertes sur cartes postales, à taxe inférieure de 10 centimes pour la ville et de 15 centimes pour les départements ; ces cartes, mises pour la première fois à la disposition du public le 15 janvier 1873, semblent avoir été acceptées dans une certaine proportion, car pendant la première année la poste en a transporté 5,156,071 à 10 centimes et 11,295,342 à 15 centimes. On peut regretter que la nécessité de faire face aux exigences financières créées par la guerre ait engagé l’Assemblée nationale à voter la loi du 24 août 1871, qui impose une surtaxe proportionnelle aux objets confiés à la poste ; c’est se mettre en confia diction avec les besoins du public et avec la tendance intelligente îles autres nations à pousser la réforme postale jusqu’aux dernières limites ; il faut espérer que cette mesure rétrograde sera essentiellement transitoire, et que la force même des choses nous Conduira à un tarif uniforme et très-modéré : 5 centimes pour la ville, 10 centimes pour la province, 15 centimes pour l’étranger. L’accroissement des correspondances comblerait promptement le déficit ouvert par l’abaissement de la taxe, et le fisc, qui continue en France à tirer bon parti de l’administration des postes, n’aurait pas à s’en plaindre.

Malgré la guerre, la Commune, la surtaxe, les postes sont entrées pour une part considérable dans notre budget des recettes ; le produit brut de 1867 à 1873 inclusivement s’est élevé à la somme de 651,895,101 francs, sur lesquels le Trésor a recueilli un bénéfice net de 187,932,740 francs. Il est difficile de comprendre, en présence de pareils chiffres, que l’État ne se décide pas enfin à faire construire un hôtel des postes convenable et approprié aux exigences du service.


  1. La Bible donne quelques détails sur l’organisalion postale de la Perse. On lit dans Esther, viii, 9 : « Les secrétaires du roi fuient appelés en ce temps, le vingt-troisième jour du troisième mois, mois de Sivan, et il fut écrit selon l’ordre de Mordechaï (Mardochée) aux Jéhoudins (Juifs) et aux strapes, aux pachas et aux princes des provinces, depuis Hodon jusqu’à Couleh, cent vingt-sept provinces, à chaque province selon son écriture, et à chaque peuple selon son langage, et aux Jéhoudins selon leur écriture et selon leur langage. — 10. Et l’on écrivit au nom du roi, on scella de l’anneau du roi, on envoya les lettres par des courriers à cheval sur des coursiers rapides, sur des dromadaires issus de juments. — 14. Les courriers montés sur des coursiers, sur des dromadaires, partirent à la hâte… » (La Bible, trad. Cahen.)
  2. Suét., de Aug, xlix.
  3. Bonrrienne, t. IV, p. 90.
  4. 4 vol. Paris, 1829.
  5. Voy. Pièces justificatives, 2.
  6. Voy. Pièces justificatives, 3 et 4.
  7. Voy. Pièces justificatives, n° 5.
  8. Ces deux journaux sont remplacés aujourd’hui par le Journal officiel et le Bulletin français, car le Moniteur universel a cessé d’être l’organe officiel du gouvernement depuis le 1er janvier 1869.
  9. Actuellement, pour les motifs que l’on sait, Avricourt a remplacé Strasbourg comme point frontière.
  10. Avant cette époque, l’hôtel des postes, déjà insuffisant, était situé me des Bourdonnais. Law, au temps de sa splendeur, avait acheté six maisons de la rue Vivienne, entre le jardin du Palais-Royal et la rue Colbert, pour y l’aire construire une Bourse et la Poste ; sa déconfiture ne lui permit pas de mettre ce projet à exécution
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